BRADA

MADAME D'ÉPONE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

Tous droits réservés

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en septembre 1889.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :

Compromise. 1 volume3 fr. 50
Leurs Excellences. 1 volume3 fr. »
Mylord et Mylady. 1 volume3 fr. 50

PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

MADAME D'ÉPONE

CHAPITRE PREMIER

En descendant du train qui l'amenait de Paris, Mme d'Épone fut reçue par son gendre, sa fille et leur petite Sabine, manifestement heureux de la revoir. Il y eut entre les deux femmes une de ces étreintes qui disent silencieusement la profondeur de la tendresse. Puis, avec une expression de joie qui illuminait un visage encore superbement beau à quarante-deux ans, Mme d'Épone regarda longuement sa fille et la trouva si embellie, si charmante, qu'elle tendit une seconde fois la main à son gendre comme pour le remercier. Le bonheur de sa fille était son unique joie, son unique souci, sa seule raison de vivre. Dix-huit ans auparavant, dans la fleur d'une triomphante jeunesse, elle avait été abandonnée par un mari qu'elle aimait aveuglément. Fière, peu expansive, quoique passionnément tendre, Valentine d'Épone n'avait pas su lutter contre les premiers symptômes qui auraient dû l'avertir que son mari aimait ailleurs ; elle continua d'accueillir sa rivale à son foyer, car il lui aurait semblé insupportable d'accuser extérieurement une jalousie qu'elle trouvait au-dessous d'elle. Jamais elle ne fit de reproche, elle ne provoqua aucune explication, mais elle se vit de plus en plus délaissée. Elle se remettait à peine de la naissance d'un fils qui ne vécut pas, que M. d'Épone quittait la maison conjugale, laissant derrière lui une lettre polie dans laquelle il avouait ingénument aimer une autre femme ; il assurait la sienne qu'elle trouverait sa fortune intacte, et finissait en la priant aimablement de ne pas élever leur fille à le détester ; il leur souhaitait à toutes deux une vie heureuse, et c'était tout! Mme d'Épone accepta ce coup en silence, tellement meurtrie, désillusionnée, anéantie dans toutes ses croyances, qu'elle eut à peine la force des larmes. Sa mère, Mme de Gosselies, se chargea de pousser des cris et fit retentir l'air de ses clameurs indignées contre son gendre et aussi contre sa fille, car elle n'admettait pas qu'une femme, et une femme qui avait la chance d'avoir un visage comme on n'en fait plus, se laissât abandonner. Le général de Gosselies, qu'elle avait épousé en secondes noces, dut entendre du matin au soir ses litanies désolées sur la faiblesse de Valentine.

— Ma fille n'a pas de caractère. Sa résignation? Elle est jolie, sa résignation! C'est ce qui lui faisait recevoir cette coquine qui venait lui voler son mari. On ne plante là que les femmes qui le permettent. Est-ce qu'on a jamais pensé à m'abandonner, moi? Je me flatte que non, et, cependant, je sais fort bien n'avoir pas le profil de ma fille. Et qu'est-ce qu'elle va faire maintenant? Se résigner encore! Moi, j'irais le chercher, ce monstre, et je le ramènerais par les deux oreilles.

Il parut clairement que la pauvre Mme d'Épone n'y avait pas la moindre vocation ; elle s'isola dans une tristesse si calme et si digne, si tranquille extérieurement, que d'autres auraient pu la croire consolée. Elle se voua en quelque sorte à l'adoration de sa fille, ne vivant que pour cette enfant dont la beauté, la gaieté, le charme firent toute sa joie. Peu à peu, elle rompit la plupart de ses relations et les borna à une étroite intimité. Malgré les récriminations outrées de Mme de Gosselies, qui regardait comme une profanation cet ensevelissement prématuré de tant de beauté, elle se refusa à aller dans le monde ; son abandon la faisait rougir comme un péché, et les curiosités indiscrètes lui étaient aussi odieuses que la pitié de celles qui la consolaient en lui rappelant mielleusement qu'elle avait sa fille, son excellente mère ; pour un peu, on lui aurait fait presque entendre qu'il lui en restait encore trop!

Mme de Gosselies se chargea d'apporter une certaine agitation dans l'intérieur trop paisible de sa fille. D'abord, elle la tint sans miséricorde au courant des faits et gestes de son mari qui avait eu l'audace de se faire naturaliser Américain et d'épouser sa maîtresse, d'après les lois fantaisistes d'un État quelconque.

Mme d'Épone se fit une vie très occupée ; sa fille, la lecture, les arts qu'elle aimait, les soins de sa maison remplissaient ses journées ; ainsi les années passaient, et non sans joie. Elle s'était habituée à la tristesse comme on s'habitue au demi-jour, et elle avait reporté sur sa fille tous ses rêves brisés. Elle voulait pour elle le bonheur et l'amour qu'elle n'avait jamais eus.

Sa réputation, pendant ce long veuvage d'un vivant, fut sans une ombre ; son existence était organisée de façon à éviter même les occasions de faire parler d'elle ; et, dans une noble défiance d'elle-même, elle fuyait les tentations auxquelles nulle créature humaine n'est sûre de résister. Sauf avec sa fille, elle avait accentué une sorte de froideur qui lui était naturelle et qui aidait à sauvegarder son repos. Les luttes de son cœur furent silencieuses ; il n'y parut rien au dehors, et Mme de Gosselies, trompée par la paix qu'elle voyait, avouait parfois que sa fille n'était pas tellement à plaindre :

— Je crois positivement, qu'elle était faite pour cette vie-là. Sa fille lui forme un univers, et un mari l'aurait gênée, peut-être. Je voudrais seulement que mon gendre nous fît la politesse de mourir avant qu'il soit question de marier ma petite-fille.

Car Mme de Gosselies aimait fort à sa mode sa petite Berthe, ce diable obéissant, comme elle la nommait ; créature débordant de vie et avec tant de gaieté naturelle qu'il ne lui était pas venu à l'idée de trouver leur intérieur un peu triste, pas plus que l'oiselet ne trouverait son nid trop haut placé ; elle aimait, au contraire, ce nid avec passion et l'emplissait de ses rires et de ses chants.

Sa mère la vit grandir avec une sorte de terreur et en même temps de joie intense ; la perdre, la donner à un autre lui déchirait le cœur ; et, cependant, se sentant seule dans sa tâche de mère, elle souhaitait avec ardeur voir cette enfant chérie arriver au port, et ce port ne pouvait être qu'un heureux mariage. La jeune fille n'avait pas quinze ans que Mme de Gosselies parlait continuellement de ce mariage au général et à sa fille ; et Mme d'Épone se rendait compte que, dans sa retraite volontaire, les maris viendraient difficilement chercher Berthe. Elle était forcée de rester d'accord pour louer la supériorité de la sagesse mondaine de sa mère, qui augmentait tous les ans ses relations.

Mme de Gosselies, tout en gémissant devant Mme d'Épone de cette retraite, savait aussi en tirer parti à l'occasion pour vanter les extraordinaires mérites de sa fille ; il est vrai que ce mérite n'était pas commun, et la tâche de le faire valoir semblait facile. Confidentiellement, Mme de Gosselies avouait au général que l'exagération qu'elle regrettait aurait peut-être du bon le jour où il s'agirait de marier Berthe.

— Pour faire avaler un beau-père qui est mormon ou mahométan, puisque cet animal a femme et enfants dans tous les pays du monde, il ne sera peut-être pas trop d'un dragon de vertu comme ma fille : elle fera compensation.

Ce fut, en effet, un renom de vertu qui servit pour trouver un mari à Berthe ; sa mère répugnait à la mener dans le monde, et Mme de Gosselies pensait aussi qu'il valait tout autant la marier au plus tôt. Depuis longtemps, sans en rien dire, elle avait jeté son dévolu sur le jeune comte Raymond de Rollo ; la comtesse de Rollo était une de ses anciennes amies, vue rarement parce qu'elle vivait toujours en province, mais jamais négligée, et, depuis quelques années, tout doucement et délicatement flattée et ramenée. Une lointaine parenté avec le général de Gosselies servit pour un rapprochement plus intime. Mme de Rollo souhaitait établir son fils, jeune homme élevé en fils de famille, et ayant doucement passé ses petits orages de jeunesse à Rouen ; le plus sage du monde malgré les fredaines qu'il avait crues obligatoires, plein d'orgueil, d'honneur, de préjugés, jeune, bel homme, et persuadé que rien au monde ne valait un Rollo, enfin, possédant les qualités idéales du mari.

Pour un pareil phénix, Mme de Rollo voulait une femme égale en mérites rares : elle se serait récriée si on lui avait parlé, pour son Raymond, de la fille d'un homme qui avait fait un scandale et abandonné les siens ; mais, petit à petit, dans leurs entretiens, puis par lettre, Mme de Gosselies était arrivée à lui donner une si haute idée de Mme d'Épone, dont elle ne parlait cependant que sur un ton plaintif, que l'excellente Mme de Rollo avait pris la jeune femme en intérêt tout à fait maternel et que, d'elle-même, sans qu'elle eût pu se figurer que qui que ce soit lui avait soufflé cette idée, il lui vint à la pensée que la fille couvée sous l'œil d'une mère pareille, tellement défendue contre tout ce que le monde a de mauvais, devait être quelque chose d'exquis et d'unique, et, par conséquent, serait précisément le fait de Raymond.

Elle vint à Paris, se trouva liée intimement avec Mme de Gosselies, qui l'accapara sans, en aucune façon, parler de sa fille. Ce fut Mme de Rollo qui demanda à revoir Mme d'Épone, la vit, en fut ravie et tout de suite enthousiasmée de Berthe, d'une beauté moins rare, assurément, mais avec un visage pétri de grâces, des yeux bruns gais et tendres sous des cheveux cendrés, un teint admirable et une bouche dont le fléchissement charmant semblait fait pour les caresses ; avec cela, une naïveté intelligente, la hardiesse de ceux qui n'ont jamais senti ni la contrainte ni la moquerie, cette hardiesse aimante des petits qui osent parce qu'ils ne connaissent pas la peur.

Mme d'Épone accepta avec un transport de reconnaissance les heureuses perspectives qui s'offraient pour sa fille. Tout ce qu'elle savait des Rollo, de Raymond de Rollo en particulier, comblait ses désirs ; un si bon fils, un homme si rigoureusement attaché à ses devoirs ne pouvait être qu'un mari parfait. Elle le vit avec des yeux prévenus et le trouva en tout selon ses ambitions pour Berthe. Il était beau, en effet, d'une beauté un peu fade, quoique mâle ; très blond, avec des yeux pâles et métalliques, une légère moustache, des traits réguliers, très grand, robuste ; un peu lourd et accentuant cette lourdeur précoce par un pas pesant qui tenait à une sorte de pompe qu'il apportait dans ses manières, mais qui se traduisait par une politesse, des respects, une tenue qui ne prêtaient à aucune critique. Tel quel, il parut à souhait ; Mme de Gosselies en répondait, Mme de Rollo le donnait comme une merveille, et Mme d'Épone, avec cette intarissable force d'illusion qui est la ressource de la vie, ne douta pas un instant qu'un bonheur sans nuages fût en réserve pour sa fille.

Berthe n'eut aucune peine à agréer celui qui plaisait si fort aux siens et dont la mine, le nom, la situation étaient faits pour la séduire ; de plus, elle le vit presque immédiatement épris, et peu de fiancés le furent plus sincèrement.

Avant d'atteindre ses dix-huit ans, Berthe devint Mme de Rollo et son mariage réalisa absolument les espérances des siens. Raymond, de plus en plus amoureux, l'avait placée sur un piédestal, et pour elle-même, et parce qu'elle était sa femme. Ils avaient tout pour rendre leur existence heureuse : habituée à la vie tranquille, le calme de la province n'attrista nullement la jeune femme. Elle se trouva très heureuse dans le grand hôtel familial, à Rouen, plus heureuse encore à leur château du Grez, où sa mère venait passer une bonne partie de l'été avec elle. Une longue maladie de Mme de Rollo, la douairière, resserra encore leur existence dans le cercle de famille ; sa mort et le deuil qui en fut la conséquence les y maintinrent d'abord. Mais l'été qui suivit apporta un changement complet dans les allures du jeune ménage ; des relations banales avec des voisins se transformèrent en intimité ; les lettres de Mme de Rollo étaient pleines de détails sur la famille de Mottelon qui habitait à Lamarie, à une courte distance du Grez. Mme d'Épone se réjouit sincèrement du nouvel élément d'intérêt qui était entré dans la vie de sa fille, et elle avait fait part de sa satisfaction à Mme de Gosselies, qui, à sa grande surprise, ne l'avait pas partagée.

— Ce n'est pas là ce qu'il fallait à ta fille ; j'avais compté sur un enfant et une nourriture tous les deux ans : je n'y suis plus ; leur petite a quatre ans, je vous demande un peu! Ce ménage-là tournerait comme un autre que, ma foi, je n'en serais pas étonnée.

CHAPITRE II

En entrant dans le vestibule du Grez, M. de Rollo, qui donnait le bras à sa belle-mère, s'arrêta et avec emphase lui souhaita de nouveau la bienvenue et l'embrassa, puis il se mit à redire à haute voix aux domestiques empressés des ordres déjà donnés dix fois, et parvint par la multiplicité de ses commandements à prêter à l'arrivée de Mme d'Épone cet air de confusion qui, selon lui, ajoutait au prestige de cet événement de famille. Mme de Rollo, suivie de la petite Sabine, avait monté en courant l'escalier, pour revoir encore une fois la chambre de sa mère avant qu'elle en franchît le seuil ; elle l'y reçut avec moins de démonstrations, mais avec une effusion égale. Sabine courait de la fenêtre à la porte, poussant les chaises et les tables.

— C'est moi qui a mis les fleurs, mémé ; et, pour le prouver, elle serrait sur sa petite poitrine plusieurs vases à la fois, au risque de les laisser tomber.

— Oui, mon trésor, elles sont bien jolies ; prends garde de ne rien casser.

Alors, Sabine, très rouge et émue, se mit à marcher sur la pointe des pieds et reposa délicatement ce dont elle s'était emparée avec un courage qui soudain l'abandonnait.

C'était une délicieuse petite créature avec ses cheveux réunis en touffes sur le haut de sa tête et retombant en boucles d'un or argenté sur son front blanc ; toute rose et potelée, elle semblait avoir partout des fossettes : aux joues, aux épaules, sur ses petits coudes tout ronds. Avec cela des mouvements d'oiseau et des yeux délicieusement langoureux sous leurs cils noirs. Mme d'Épone la regardait avec délice, puis regardait sa fille, ne sachant, dans son cœur de mère qui ignore l'égoïsme, ce qui la réjouissait le plus : que cette enfant lui appartînt ou qu'elle fût l'enfant de sa fille.

— Sabine est bien sage? demanda-t-elle, pour justifier une nouvelle expansion.

— Oh oui! mémé, dit la petite sans attendre d'autre réponse, je sais deux fables, n'est-ce pas, maman?

— Mais oui, Chonchon, tu sais deux fables, tu les diras à ta grand'mère, tout à l'heure.

Et, pendant que celle-ci s'asseyait pour jouir de cette première sensation exquise, — être arrivée, — la petite venait se blottir contre elle, avec le manège d'un poussin qui veut se cacher sous l'aile de sa mère, et elle ne parut se trouver bien que lorsque Mme d'Épone, l'enveloppant de ses deux bras, eut presque couvert son visage.

Pendant ce temps, on entendait la voix de commandement de M. de Rollo, qui guidait les hommes occupés à monter les bagages.

— Ce pauvre Raymond se donne bien du mal! ne put s'empêcher de dire sa belle-mère.

— Mais non, maman ; tu sais, il aime bien les arrivées, et la tienne surtout.

— Cher Raymond!

Mme d'Épone avait pour lui une tendresse presque égale à celle qu'elle portait à sa fille : elle lui était si reconnaissante de réaliser ses rêves pour elle. Aussi, quand il entra, la mine affairée et satisfaite, annonçant que tout était en place, évidemment ravi d'un résultat qui aurait pu être douteux à en juger par sa satisfaction, Mme d'Épone l'appela à elle et, lui prenant les deux mains :

— Je ne vous ai pas encore bien regardé, Raymond ; et, arrêtant sur son visage le regard de ses beaux yeux bruns : Très bonne mine, je suis satisfaite.

— Et de Sabine, ma mère, êtes-vous contente? répondit Raymond en s'emparant de l'enfant et en l'asseyant à son tour sur ses genoux ; et, lui prenant la tête dans sa main droite, il tourna le petit visage en pleine lumière.

— Oui, Raymond, très contente, et de ma chère Berthe aussi. Le Grez est mon paradis, voyez-vous.

— Vous êtes bien bonne, dit Raymond, vraiment ému, trop bonne ; on tâchera que vous soyez heureuse dans votre paradis ; vous savez que nous sommes des gens très gais maintenant. Nos voisins de Lamarie nous ont envahis ; nous avons un tennis ; vous verrez comme je suis beau en costume de tennis ; pas vrai, Chonchon, que papa est beau dans sa veste blanche?

— Oui, dit Chonchon, et M. de Mottelon aussi, et le capitaine aussi.

Dans sa justice, Chonchon tenait à faire la part de chacun ; les parties de tennis étaient sa joie ; on lui permettait d'y assister, et lorsque les balles s'égaraient, c'est elle qui courait les chercher, et comme M. de Mottelon et le capitaine lui prodiguaient plus de remerciements que papa, elle avait un sentiment proportionné de leur mérite.

— J'ai été enchantée de savoir cela, Raymond ; il est bon à la campagne d'avoir la ressource d'agréables voisins.

— Ces Mottelons sont charmants, je vous assure, et on les apprécie quand on les connaît. Mme Le Barrage adore ma femme ; c'est une grande ressource pour Berthe. Aussi j'encourage leurs visites ; ils ont la bonté de se déranger très souvent pour nous ; il paraît qu'on se trouve bien au Grez. Ils dînent tous ici demain.

— Cela ne te contrarie pas, maman? demanda Mme de Rollo, qui rentrait après avoir donné un coup d'œil silencieux aux effets de sa mère.

— Non, au contraire, ma chérie, mais je vais m'en aller si tu as des idées pareilles. Raymond me dit que tu trouves en Mme Le Barrage une grande ressource.

— C'est vrai, et sa sœur aussi est excellente, malgré ses manies.

— Et le frère? car il y a un frère, n'est-ce pas?

— Parfaitement, dit Rollo : Vincent de Mottelon, un homme charmant, qui a été partout, plein d'esprit ; c'est une acquisition pour nous.

— J'en suis bien aise, en vérité.

Le son de la grosse cloche qui annonçait la demi-heure de grâce avant le dîner les fit se lever tous à la fois.

CHAPITRE III

Les congés de Vincent de Mottelon étaient pour sa famille des époques désirées et impatiemment attendues. Depuis qu'il était dans la carrière, ses postes avaient presque toujours été assez éloignés et ses congés proportionnellement rares. Le voir revenir, d'abord du Brésil, puis de Constantinople, puis actuellement de Saint-Pétersbourg, constituait pour sa mère des joies profondes. Son Vincent était son orgueil, et ses deux sœurs en étaient également très fières : L'aînée, Mme de Comballaz, personne assez austère, voulait bien ne pas lui imposer d'office ses opinions, et Mme Le Barrage, qui n'était pas austère du tout, le trouvait le plus aimable des camarades. Elle aimait à croire que son frère lui faisait ses confidences, parce qu'il ne disait jamais non aux folies qu'elle débitait. Du reste, il ne contredisait jamais personne. Il avait d'instinct un tact parfait, que sa profession et la vie au milieu du grand monde dans des pays divers avaient encore développé.

Dans toutes les ambassades il passait pour charmant, et en même temps ses chefs le considéraient comme possédant un solide mérite. Et cependant, apparemment, personne ne se faisait moins valoir ; volontiers silencieux, fumant voluptueusement des cigarettes à l'infini, le fin regard de ses yeux gris trahissait seul sa pensée. D'aspect aristocratique, de tournure élégante, avec de grandes belles mains blanches qui disaient sa force, sa voix toujours mesurée et contenue avait le don de se faire écouter. Son air indifférent et légèrement sceptique séduisait ; sceptique, il l'était profondément, sans cynisme, sans tristesse ; mais uniquement parce que l'expérience de la vie lui avait prouvé qu'il n'y avait à croire à rien ; ce qui ne l'empêchait pas de trouver intéressantes une foule de choses, et délicieuse une seule : l'amour. Il formait le fond de sa vie, et cela avec une discrétion parfaite, car l'amour, tel que l'entendait Vincent de Mottelon, était une chose délicate et charmante, éloignée du bruit, du scandale et de quoi que ce soit de tragique ; il le pratiquait ainsi et n'y trouvait que des plaisirs. Il savait découvrir les femmes qui l'entendaient comme lui, et quitter une femme après l'avoir aimée lui paraissait aussi naturel que de changer de destination. Avec cela, il ne voulait laisser que de bons souvenirs et y réussissait. Les femmes l'avaient tellement gâté qu'il leur avait pris quelque chose de leurs délicatesses de cœur, et il se plaisait à penser qu'il n'y avait pas d'amant plus aimable. Parfois il se vantait, en relevant légèrement sa moustache du pouce et de l'index, de savoir bien l'art d'aimer.

Un tel homme devient invariablement l'objet de la prédilection de toutes les femmes de sa famille ; si fort qu'elles réprouvent sa conduite, il en est plus aimé. L'excellente Mme de Mottelon n'était pas insensible au charme particulier de son fils et le qualifiait volontiers d'enjôleur. Mme de Comballaz l'appelait mauvais sujet, mais sur un ton de satisfaction. Mme Le Barrage le traitait de minotaure et aurait voulu lui donner le monde à dévorer, et elle se prenait d'une véritable tendresse pour toute femme dès qu'elle la soupçonnait de plaire à son frère. On aurait pu lui faire tous les raisonnements de morale là-dessus, elle n'y aurait rien compris, elle obéissait à un instinct qu'elle trouvait tout naturel. Par une sorte d'entente tacite, dès que Vincent venait en congé, la maison s'animait. A Paris, on savait qu'il n'y avait pas besoin de s'occuper de lui ; mais lorsqu'il poussait le dévouement jusqu'à venir passer un long congé tout entier à Lamarie, sa famille se croyait appelée à ne pas le laisser dépérir d'ennui, et c'était en son honneur que Mme de Comballaz et Mme Le Barrage avaient donné à leurs relations de voisinage avec le Grez une fréquence à laquelle elles n'avaient jamais songé auparavant. Les officiers de chasseurs qui venaient assidûment de Rouen faire leur cour à Mme Le Barrage pouvaient suffire à son divertissement ; mais elle ne se dissimulait pas que Vincent trouverait sans doute beaucoup plus de plaisir à la fréquentation de la plus jolie châtelaine du voisinage ; elle avait donc préparé les voies et, avec une naïveté inconsciente, annoncé la chose à son frère :

— Tu auras l'occasion de faire la cour à une très jolie femme.

Vincent avait répondu avec son ironie tranquille :

— Tu es trop bonne de penser à tout…

Il avait allumé sa cigarette d'un air indifférent ; ce qui n'avait pas empêché le propos de sa sœur de lui trotter par l'esprit. L'amour était simplement pour lui le plaisir le plus choisi et il se serait reproché de manquer jamais une bonne occasion.

Précisément, il venait de faire ses adieux à une belle Russe ; son cœur toujours libre, même dans les chaînes, l'était plus que jamais ou du moins était momentanément inoccupé ; de sorte qu'après avoir pris habilement ses informations il se laissa conduire chez les Rollo avec la pensée de voir s'il n'y avait pas, en effet, le moyen de donner un intérêt à son séjour à Lamarie.

La maison plut tout de suite à Vincent par son air de luxe tranquille. Berthe avait hérité du goût de sa mère pour l'ordre et pour l'élégance recherchée, et, dès le vestibule, on s'en apercevait.

Le grand salon où il entra tout d'abord était une pièce qui avait la profondeur de la maison, avec des fenêtres aux deux extrémités, deux cheminées, et deux installations organisées d'une main habile. Il y avait des bibelots à profusion, et pas un grain de poussière ; des fleurs en quantité, et pas une fanée. Vincent, habitué à observer, vit cela en un instant, et il était déjà bien disposé pour l'oiseau de cette cage charmante, lorsque la jeune comtesse entra avec son mari. Elle avait encore de cette timidité juvénile qui lui faisait redouter d'avoir à accueillir seule des étrangers ; mais, Raymond là, elle reprenait son aplomb, et fut une maîtresse de maison parfaitement aimable, s'adressant particulièrement aux deux sœurs et laissant Vincent en partage à son mari. M. de Rollo était l'homme le plus naturellement hospitalier et il suffisait qu'on fût sous son toit pour lui devenir presque cher. Il prodigua les assurances polies, les invitations, les offres de service. Il pensait que, lorsqu'on est assez heureux pour être le maître du Grez et le comte de Rollo, on ne saurait être trop bienveillant :

— Je serai charmé, Monsieur, je serai ravi, Mme de Rollo aussi sera enchantée, si vous voulez bien venir nous voir quelquefois. J'ai eu l'honneur de me présenter chez Madame votre mère il y a peu de jours. Cet excellent Comballaz était ici hier dans mon billard ; nous sommes toujours trop heureux de voir nos voisins, et, puisque vous voilà devenu notre voisin…

Et, tout en débitant cela avec une sincérité évidente, Rollo, de ses yeux clairs d'enfant, regardait Vincent de Mottelon bien en face, et, avec la perspicacité qui lui était naturelle, il le jugea pas très fort. Pour lui, un homme d'esprit était un homme parleur, et les manières aisées mais si tranquilles de Vincent ne lui produisaient aucune impression ; il eut le sentiment intime et agréable de sa supériorité, et, cela le mettant doublement à l'aise, il fut au bout d'un quart d'heure sur le pied d'une camaraderie très familière. Il interrogeait le jeune homme sur les questions militaires en Russie, car, ayant échoué deux fois aux examens de Saint-Cyr, Rollo avait gardé la conviction que l'armée était sa spécialité, et il portait les cheveux coupés à l'officier, ce qu'il regardait comme son droit.

L'impression produite par Berthe de Rollo sur Vincent ne fut pas foudroyante : il la trouva agréable, rien de plus ; mais très suffisamment agréable pour lui donner le prétexte à un léger intérêt de cœur ; il fut donc courtois, aimable et de bonne compagnie, ce qui lui était facile, et, à mieux regarder la jeune comtesse, il s'aperçut qu'elle avait de bien beaux yeux ; des yeux bruns extrêmement vifs et languissants à la fois ; des yeux qui étaient le charme singulier de sa physionomie de blonde.

La visite ne fut ni longue ni courte ; on se promit de se revoir promptement, et une invitation générale arriva dès le lendemain à Lamarie.

Une fois commencée, l'intimité progressa rapidement ; Raymond de Rollo avait ce genre d'amour-propre qui lui rendait particulièrement agréable d'être l'initiateur et l'organisateur de tous les plaisirs ; dès qu'on parla d'établir un tennis, il déclara qu'il en faisait son affaire, et, pendant quelques jours, il s'occupa bruyamment à donner des ordres à ses jardiniers afin de faire préparer l'emplacement ; il eut un plaisir d'enfant à se commander un costume, à faire venir des raquettes, à prendre avec Mme Le Barrage ses premières leçons ; car Raymond n'était pas insensible aux charmes artificiels de la séduisante baronne ; elle le traitait tacitement de viveur et de séducteur, et cette flatterie lui était irrésistible. De bonne foi, l'excellent garçon se croyait un don Juan manqué, et, entre hommes, il racontait volontiers ses bonnes fortunes passées, qu'on aurait pu croire plus nombreuses que les étoiles. Il croyait avoir traversé tous les orages de la passion pour avoir aimé une ou deux actrices de passage et plusieurs petites modistes, et il parlait de sa jeunesse de garçon comme d'un temps de dissipation effrénée, jamais, naturellement, devant sa femme ; aussi il aimait assez les allusions taquines de Mme Le Barrage, qui le trouvait médiocrement amusant, mais assez beau garçon pour prendre plaisir à allumer dans ses yeux bleus une flamme qu'on y faisait briller facilement.

Vincent de Mottelon s'avoua au bout de peu de jours qu'il y aurait moyen de passer un été à Lamarie sans trop d'ennui. Naturellement, l'effort lui était désagréable, et, en théorie, il avait horreur des voisins de campagne ; mais après avoir revu Mme de Rollo cinq ou six fois, il lui découvrit toutes sortes d'agréments qui lui avaient échappé à première vue, et surtout une simplicité et une innocence d'âme dont il n'avait pas la moindre idée ; jamais il ne parlait à une jeune fille qu'obligé et contraint, et alors sa conversation se bornait aux banalités superficielles. En fait de femmes, il ne connaissait que les perverses par métier et celles qui ont vécu et qui étaient aussi rouées que lui ; son goût de dilettante l'avait toujours éloigné des femmes trop jeunes et dont il aurait pu craindre les exagérations. Le fait d'un long séjour à l'étranger l'avait privé des centres d'intimité de famille ; il fréquentait peu ses collègues mariés, ayant toujours quelque amie ou quelque cheffesse rompue au monde chez qui il passait ses heures de loisir.

Une femme comme Berthe de Rollo était une nouveauté pour lui, et elle se laissa observer dans la simplicité du plus charmant naturel, car d'abord elle le remarqua à peine. Ce qui l'amusait, ce qui l'entraînait, c'était d'avoir du monde autour d'elle, de bavarder avec Mme Le Barrage, qui était si drôle, si vive ; de penser aller à Lamarie, de les voir tous venir au Grez. Ce mouvement, qui lui avait toujours été inconnu, la grisait ; elle mit à apprendre le tennis la même passion que son mari y apportait ; elle demanda des conseils à Mme Le Barrage et trouva chez son mari la plus extrême bonne volonté. Il fit venir de Paris tout ce qu'on suggéra et se sentit flatté à la pensée que le Grez serait la maison la mieux montée du pays : leurs journées, qui autrefois étaient longues, devinrent très courtes ; on présenta à M. et Mme de Rollo quelques-uns des officiers de chasseurs qui venaient à Lamarie. Ils furent invités au Grez. Enfin, le premier résultat de l'influence d'un état de chose aussi nouveau fut une sorte de renouvellement d'affection conjugale entre Raymond et sa femme : ils étaient plus contents, plus disposés à voir tout sous le meilleur jour. Raymond constatait avec orgueil la beauté, la grâce naturelle de Berthe ; elle lui savait gré de ce qu'il faisait pour lui rendre la vie plus gaie, car il l'assurait que c'était là son seul motif, et elle avait l'habitude de le croire sur parole.

Sabine avait aussi sa part ; on la montrait, on l'entendait louer, admirer, et la petite futée écoutait, les yeux baissés, les compliments sur son minois, sur sa touffe de boucles ; elle donnait gravement son joli coude à baiser à Mme Le Barrage, et manifestait uniquement sa conscience de ce qu'on disait en recommandant à sa bonne allemande de ne pas écraser sa touffe.

Raymond de Rollo se trouvait l'homme le plus heureux du monde, et, dans le tête-à-tête, se plaisait à le répéter à sa jolie femme.

CHAPITRE IV

Après cinq années de mariage, Berthe de Rollo avait un cœur dont l'innocence était intacte. Cela arrive plus souvent qu'on ne le croit dans les unions pures et respectées, et l'ignorance de certaines jeunes femmes, mères souvent de plusieurs enfants, serait un sujet d'incrédulité et de moquerie pour la plupart des hommes. En devenant femme, en devenant mère, Berthe de Rollo avait conservé la pudeur innocente de sa virginité ; son mari l'aimait avec passion, mais avec un respect si grand qu'il la considérait comme une chose sacrée dont il devait avoir un soin jaloux. N'ayant pas d'amies intimes et ne sachant de la vie que ce que son mari lui en avait appris, une femme comme Mme Le Barrage aurait été pour elle une énigme incompréhensible si elle avait pu se l'imaginer, et elle était aussi persuadée de la parfaite innocence de ses coquetteries que du fait de sa propre existence. La passion coupable lui apparaissait comme une chose tragique, forcément entourée de circonstances extraordinaires. Le roman de Monsieur de Camors, un des premiers qu'elle avait lus, lui avait causé une grande impression, et le fait d'une femme qui meurt de la douleur d'être tombée lui avait paru tout simple. Jamais elle n'avait rapporté aucune histoire de ce genre, soit réelle, soit fictive à elle-même. Aimer son mari, lui être fidèle, lui paraissait de ces choses auxquelles une honnête femme n'a pas besoin de penser : on les accomplit comme on respire ; jamais il n'était même venu à la pensée de Berthe que sa mère fût une créature admirable ; il lui semblait tout simple que, puisque son mari l'avait abandonnée, elle eût vécu, sevrée de toutes les joies de l'amour. Dans la tendresse infinie, dans la vénération que Berthe avait pour sa mère, il n'entrait aucun raisonnement ; la vertu lui paraissait la chose la plus simple, la plus facile ; elle ne comprenait même pas qu'on fût tenté d'y manquer.

On apprend vite à se connaître entre voisins qui se voient une ou deux fois par jour, et la petite femme, comme l'appelait Mme Le Barrage, n'eut bientôt plus de secrets pour Vincent ; après l'avoir eu une ou deux fois à dîner à côté d'elle, elle avait vaincu sa timidité et l'avait trouvé charmant. Il parlait si bien, si doucement, que son entretien reposait. Berthe n'avait jamais encore vécu familièrement qu'avec deux hommes, le général de Gosselies, qui la traitait en vrai grand-père et ne se mettait jamais en frais pour elle, et son mari, avec sa politesse expansive et ses grands éclats de voix. Excellent, Raymond de Rollo l'était, un vrai gentilhomme ; mais quoiqu'il fût persuadé du contraire, l'esprit n'était pas son fort. Il ne lisait rien, très naïvement persuadé qu'il n'en avait pas le temps, et le Gaulois suffisait à sa pâture intellectuelle. Avec lui, sa femme causait naturellement toujours des mêmes choses : de leurs parents, de leurs amis, du Grez, qui était une mine inépuisable d'incidents par la ferme, le jardin, les écuries, Chonchon, dont les merveilles étaient servies régulièrement avec le dessert. Quoique très intelligente, jamais cependant Berthe de Rollo n'avait senti le moindre ennui ; elle aimait, personnes et choses, tout ce qui l'entourait. Elle avait à cœur la bonne tenue de sa maison, et elle y consacrait un temps considérable. Sa petite, qu'elle avait nourrie elle-même et qui, jusqu'à trois ans, avait couché dans sa chambre, lui fournissait un amusement continuel ; elle travaillait beaucoup pour les pauvres, pour l'église de Rollo-la-Ville, leur paroisse, pour ses salons ; elle lisait, mais avec modération et une certaine timidité, curieuse de livres qu'elle n'osait pas ouvrir parce qu'elle savait que cela aurait déplu à Raymond ; elle chantait agréablement et, toute jeune qu'elle était, aimait jouer, même le whist, même les échecs qu'elle avait voulu apprendre, et elle y apportait une passion extraordinaire. C'était le premier symptôme qui avait étonné et intrigué Vincent. M. et Mme de Rollo étaient venus à Lamarie et il n'avait, pendant le dîner, fait qu'une cour languissante à Mme de Rollo ; il n'était pas sûr qu'elle l'intéressât ; elle lui avait paru un peu trop simplette ; après dîner, elle accepta de très bonne grâce de faire le whist de Mme de Mottelon : M. Le Barrage était son partenaire ; un voisin, celui de Mme de Mottelon. En regardant du côté de la table de jeu, Vincent fut étonné de l'animation du visage de Mme de Rollo ; il avait pris une expression ardente et sérieuse qui le changeait tout à fait. Il s'approcha et suivit la partie ; Berthe jouait étonnamment bien, sans trop de hardiesse, quoiqu'elle en eût, mais avec une réflexion qui montrait clairement combien le jeu l'intéressait. M. Le Barrage et elle gagnaient, et elle avait des petits rires de triomphe absolument charmants. Elle ne faisait aucune attention à Vincent, qui l'examinait tout à l'aise.

Ce soir-là, Mme de Rollo était habillée d'une robe de batiste claire ; le cou dégagé, les bras à moitié nus, elle montrait sur la nuque deux grains de beauté noirs et veloutés, et ses légers cheveux blonds, relevés sur le sommet de la tête, venaient rejoindre les petites boucles folles qu'elle portait sur le front ; ses yeux brillaient, et sa bouche, aux lèvres pleines et roses, était tantôt légèrement entr'ouverte, tantôt serrée sous l'effort de la méditation ; de temps en temps, elle se rejetait en arrière, découvrant un buste admirable.

Vincent mit son monocle et il passa dans son regard cette flamme légère qui, seule, le trahissait avec un imperceptible frémissement des narines ; il se rangea carrément derrière Mme de Rollo et lui demanda si elle voulait lui permettre un conseil. Mme de Mottelon protesta à l'instant de la façon la plus formelle :

— Mme de Rollo joue déjà assez bien ; avec elle et Le Barrage nous n'avons pas la moindre chance, d'autant que Servien joue mal. Mon excellent ami, votre jeu n'a pas de suite, pas de suite.

Et de fait, malgré des efforts inouïs, Mme de Mottelon perdit deux rubbers.

Berthe se leva, l'air content et gai, et se rapprocha de Mmes Le Barrage et de Comballaz qui faisaient cercle à l'autre bout de la pièce. Vincent l'y rejoignit et lui demanda, non sans un peu de surprise dans la voix :

— Vrai, le whist vous amuse, Madame?

— Énormément. Je suis joueuse, voyez-vous, Monsieur ; je jouerais au loto pour jouer.

Et elle rit franchement.

— Et cela vous est égal avec qui vous jouez?

— Oh! absolument.

Il s'était arrangé pour la faire asseoir à quelque distance des autres, et l'avoir à lui tout seul ; il la regarda un peu longuement en face et lui dit :

— On voit que vous êtes très jeune. Que vous êtes heureuse d'être jeune, Madame!

— Et vous aussi, Monsieur, vous êtes jeune.

— Croyez-vous? demanda-t-il.

Elle sourit joliment, naïvement, point troublée du tout sous les regards du jeune homme, et lui répondant avec l'aisance et la liberté qu'elle aurait eue, en causant avec Mme Le Barrage. Mais lui, qui venait de décider qu'il en était amoureux, se promit de changer tout cela ; dès ce moment, il prit un plaisir raffiné à s'établir dans la confiance, et, tous les jours, par le fait même de leurs rapprochements continuels, il y faisait de nouveaux progrès. Comme M. de Rollo avait habitué sa femme à de grandes attentions, et à ces menues courtoisies que se réservent plus généralement les amoureux, Vincent ne le suivit pas sur ce terrain. Seulement il s'arrangeait toujours avec tact et sans ostentation à causer avec Mme de Rollo. Une quantité de choses étaient nouvelles pour elle (elle avait lu si peu encore) et Vincent se chargea de faire son éducation littéraire ; il se mit à lui envoyer des livres. Dans ce beau parc, par des journées superbes, et dans la sécurité la plus complète, Berthe subit de dangereux enchantements. Vincent était trop habile pour rien lui lire lui-même et il pressentait qu'il l'aurait effrayée. Elle lisait donc seule et causait ensuite de ses impressions. Rollo était rebelle à ce genre d'émotion, bien que sensible à celle de voir briller les yeux de sa femme, à écouter sa voix émue et tendre ; seulement il ne voulait pas qu'elle s'exaltât trop, et, en bon camarade, il le lui demandait affectueusement. Cela agaçait un peu Berthe : son mari l'agaçait souvent maintenant ; dans une quantité de petites choses, il l'énervait légèrement et, assurément, dans une mesure qui ne nuisait en rien à son affection ; mais, à voir souvent Vincent de Mottelon, elle était devenue consciente de quelque exagération dans les façons de Raymond, elle le trouvait trop fleuri dans sa politesse, trop entêté sur de petites choses, par exemple, dans sa rigoureuse observance des jours maigres. Raymond, qui sentait que sa pratique ne répondait peut-être pas entièrement à ses convictions, se rabattait sur les choses sensibles. Il ne se serait pas permis et il n'aurait permis à personne d'enfreindre certaines lois ; cela, c'était bien ; mais ce qui était ennuyeux, c'était la sorte d'ostentation qu'il y apportait : cela allait de pair avec sa manie de proclamer à tout propos sa foi politique, son attachement à sa femme, et son admiration pour sa belle-mère.

Berthe s'apercevait parfois qu'elle aurait préféré être aimée avec plus de discrétion, surtout si le regard tranquille de Vincent s'arrêtait sur elle à ces moments-là.

CHAPITRE V

Les choses en étaient là, quand Mme d'Épone arriva au Grez. Si Mme Le Barrage avait pensé que l'arrivée de la mère allait troubler la fille, c'est parce qu'elle jugeait d'après son cœur à elle, qui était fort peu candide ; mais la jeune Mme de Rollo ne songea pas, un instant, que la présence de sa mère pût gêner en rien son intimité avec la famille de Lamarie, et ce fut avec un vif plaisir et sans arrière-pensée qu'elle se prépara à faire à sa mère les honneurs de ses amis. Mme d'Épone, fêtée par tous, dut confesser que chacun avait son genre de mérite ; elle fut, à vrai dire, un peu étonnée de l'extrême intimité qui s'était établie entre les deux familles. Mme Le Barrage était comme chez elle au Grez, badinant sans répit avec le maître de la maison, et parfois un peu hardiment ; mais elle s'était octroyé une position d'enfant gâtée qui lui permettait tout ; il était convenu que ses coquetteries étaient sans importance, ses inconséquences innocentes, et elle en commettait de fortes parfois ; mais tout cela passait sous la rubrique d'enfantillages, et M. Le Barrage était le premier à accepter une fiction dont il s'accommodait parfaitement. Il jouissait des succès de sa femme, et de l'art qu'elle avait de se conserver toutes les apparences de la jeunesse ; il s'en sentait rajeuni lui-même. Mme d'Épone reconnaissait à peine son gendre et sa fille et s'amusait à les entendre discuter avec passion les préparatifs d'une charade en tableaux, dont on ne cessait de lui parler depuis son arrivée, et qui semblait les absorber tous ; Mme de Comballaz crut devoir excuser toute cette frivolité :

— Nous tenons à montrer à mon frère les agréments et les ressources des vraies réunions de famille, car nos plaisirs se passent tout à fait entre nous, comme votre charmante fille a dû vous le dire, Madame.

— Mais, Madame, répondit Mme d'Épone, je suis ravie pour ma fille, je vous assure ; elle se félicite d'avoir un si aimable voisinage.

— Elle est trop bonne ; nous l'aimons beaucoup ; c'est une adorable femme, — et plus bas, un peu confidentiellement, elle ajouta :

— Une femme comme j'en voudrais une pour mon frère : notre rêve serait de le marier.

— C'est bien naturel.

— Il a tous les goûts d'un homme d'intérieur.

— Il paraît très aimable, en effet.

Vincent, ce soir-là, se sentait observé, mais il ne changea rien à ses manières, respectueusement familier avec Mme de Rollo. Celle-ci, par un instinct qu'elle n'approfondissait pas, faisait d'amicales coquetteries à M. Le Barrage, qui se demandait sérieusement, depuis une heure, laquelle, de la mère ou de la fille, lui plaisait le plus. Il penchait pour Mme d'Épone : elle était certainement plus belle que sa fille, et toutes deux, de même taille, avaient le même port d'élégance et de fierté. Berthe marchait comme sa mère, dont elle avait les gestes, moins mesurés toutefois. Rollo, tout fier de l'animation qui régnait chez lui, parlait à haute voix, allant de l'un à l'autre, donnant à Vincent de grandes tapes sur le dos avec une affectueuse familiarité. Il finit par l'amener auprès de sa belle-mère, l'écoutant parler avec autant de satisfaction que s'il lui eût soufflé ses paroles, et disant avec son bon rire d'enfant :

— N'est-ce pas, ma mère, nous sommes heureux dans nos voisins?

— Oui, mon cher Raymond, et je vous en félicite, répondit poliment Mme d'Épone.

Mais au fond de son âme ce fut une impression inquiète qu'elle eut de cette première réunion. Cependant, lorsque sa fille vint, comme d'habitude lorsqu'elles étaient sous le même toit, la trouver dans sa chambre et lui demanda si elle était contente de sa soirée :

— Tout à fait! fut sa paisible réponse ; tes amis sont charmants.

— N'est-ce pas? n'est-ce pas? dit la jeune femme, comme prise d'un besoin de les justifier tous. Mme de Comballaz a un vrai mérite ; elle est dévouée à l'éducation de ses enfants ; je n'aurai jamais le courage d'en faire autant pour Chonchon quand le jour viendra. M. Vincent de Mottelon a énormément d'esprit ; il a beaucoup voyagé ; je suis sûre qu'il te plaira. J'ai grand plaisir à causer avec lui.

— Je comprends cela, ma fille.

— Edmée Le Barrage est charmante aussi, sous ce petit air léger ; elle est un peu flirt ; mais que veux-tu? on n'est pas parfait, et elle aime beaucoup son mari ; c'est un excellent ménage.

— Ils vivent bien, c'est tout ce qu'on a le droit de leur demander. Ils n'ont pas d'enfants, n'est-ce pas?

— Non ; et elle le regrette tant! Ses neveux et ses nièces l'adorent. Ce sont de si bons enfants, fort bien élevés. La cadette des fillettes n'a que huit ans, et elle aime beaucoup Sabine.

Puis il ne fut plus question que de Sabine.

— Comme tu ne l'as plus dans ta chambre, laisse-lui avoir son petit lit ici, comme elle le désire, demanda Mme d'Épone.

— Oui, maman, certainement ; mais elle te dérangera.

— Non, ma fille, elle ne me dérangera pas. Je suis bien seule, parfois!

Et avec un baiser grave et doux elles se donnèrent le bonsoir.

CHAPITRE VI

Sur la route qui allait du Grez à Lamarie, un peu avant d'arriver à Rollo-la-Ville, se voyait une vaste habitation bourgeoise appelée communément, par les gens du pays, la Grande-Blanche, à cause de sa couleur ; elle appartenait aux Legay. Les Legay étaient des « voisins », gens assez convenables pour être invités à dîner, mais ne tenant par aucun lien au pays. Ils y étaient venus s'installer une dizaine d'années auparavant, et, à force de les voir, on s'était habitué à eux, quoique leur origine bourgeoise fût parfaitement connue. M. Marc Legay était un ancien marchand de papiers peints, dont les affaires avaient prospéré ; Mme Legay était une maîtresse femme, bien convaincue que la Providence ne l'avait pas mise à sa place, et décidée à s'y rétablir elle-même ; son éducation s'était faite dans un excellent pensionnat, et elle n'était jamais descendue au magasin que les mains gantées de suède. Le grand monde et la distinction étaient sa toquade, sa fureur ; son ambition ardente et tenace, celle de ressembler à une femme du faubourg Saint-Germain ; elle avait fréquenté assidûment les paroisses les plus aristocratiques et, grâce à des chapeaux à joues et à des jupes de coupes spéciales, elle était arrivée à être une assez bonne imitation de certaines grandes dames démodées par genre. Ce que cette petite bourgeoise à l'âme éperdue d'ambition avait souffert de son milieu, nul ne le savait qu'elle-même ; avec une persévérance de sauvage, elle avait amené son mari à quitter les affaires et à s'exiler de Paris, le menaçant d'une maladie mystérieuse s'il y restait, et le pauvre homme, qui ne ressentait pas le moindre symptôme, croyait son mal d'autant plus redoutable et se soignait consciencieusement. Elle voulait absolument changer de monde et comprenait fort bien que sur place elle n'y arriverait jamais. Pendant quinze ans, elle avait mûri son plan, et, enfin, avait pu l'exécuter ; pendant quinze ans, acquérir l'air distingué avait été son étude, et, là aussi, elle avait atteint son but ; elle était même trop distinguée pour l'être tout à fait, et intimidait son bonasse mari à qui elle parlait de sa voix sèche et basse ; il lui obéissait sans plaisir, mais se sentait incapable de lutter avec elle, convaincu qu'il lui devait la santé dont il jouissait.

La raideur était la force de cette femme, elle matait ses filles, qui ne soufflaient mot devant elle ; elle voulait que les demoiselles Legay fussent des modèles de bonne éducation ; et, de fait, il était impossible d'être plus dépourvues de naturel, de spontanéité ou d'entrain ; elles étaient décemment laides par-dessus le marché, ce qui disposait à la bienveillance. Mme Marc Legay savait qu'à la campagne une famille respectable et aisée a toujours raison, avec le temps, des préjugés sociaux du voisinage. Elle s'était condamnée au plus plat ennui, pour arriver à faire son chemin, supportant sans se plaindre les impolitesses, et acceptant avec joie les politesses ; mais le jour du triomphe incomparable avait été celui où Mme Legay avait marié sa fille aînée à un noble authentique… A force de supplier les châtelaines du voisinage, les curés des environs, et d'intéresser tout le monde et chacun à l'établissement de ses filles, on avait fini par lui découvrir un fils d'excellente famille, dont les seuls défauts étaient d'être ivrogne, joueur et brutal. Sa mère, désespérée, l'avait fait s'engager à dix-huit ans, et, le jour où il était revenu du régiment, un peu plus grossier qu'au départ, elle n'avait eu qu'une pensée : le marier ; mais, malgré son nom et sa position de fils unique, personne n'en voulait ; ce fut alors qu'une âme charitable songea à Mme Legay, quoiqu'elle n'eût que cent mille francs et appartînt à la bourgeoisie. Dans son désespoir de fixer jamais ce fils, Mme de Canillac acceptait tout, les yeux fermés, dès qu'on lui parlait d'une honnête fille ; elle avait de bonnes raisons pour craindre que, arrivé à vingt-cinq ans, Antonin ne fît le plus épouvantable mariage. Deux vieilles demoiselles, qui vivaient l'été à Rollo-la-Ville et l'hiver à Rouen, furent les intermédiaires. Dès les premières ouvertures, l'austère et sèche Mme Legay montra de la sympathie pour les mauvais sujets et assura qu'elle était persuadée qu'ils feraient d'excellents maris. Suzanne était une fille de tête, dévouée, et qui serait en tout cas une épouse irréprochable ; donc, pas d'hésitation à avoir.

La jeune fille partagea l'ivresse de sa mère, à la pensée de s'appeler Mme de Canillac, d'être alliée aux meilleures familles de Rouen, d'aller à tous les beaux mariages, de porter les deuils les plus distingués. Avec de pareilles perspectives, la personne du marié devint une chose absolument indifférente. Le jeune homme se laissait marier pour avoir ses dettes payées et se disait que cela ne l'empêcherait pas de vivre à sa guise. Dans ces dispositions réciproques, on s'entendit vite. M. Legay n'eut pas le droit de souffler une objection et n'eut qu'à donner le bras à sa fille pour la mener à l'autel ; elle y marcha d'un air ravi qui flatta son fiancé, et, après trois ans de mariage, elle déclarait à sa mère qu'elle était parfaitement heureuse. Les vilenies de son mari lui étaient indifférentes ; elle vivait cousue aux jupes de sa belle-mère qui, touchée de sa complaisance, la comblait de bontés. Si quelquefois son Antonin couchait à l'écurie ou ailleurs, elle ne s'en inquiétait pas, il lui suffisait de lire son nom sur des enveloppes, de se sentir des pieds à la tête une femme du monde, pour que sa petite âme fût comble de joie ; dans le lointain, elle entrevoyait d'autres consolations ; mais il n'était pas temps encore, et elle jouait à merveille la comédie d'aimer cette brute et d'être occupée à sa conversion. Mme Legay était en adoration devant une fille aussi intelligente et parlait avec componction de ses vertus chrétiennes ; elle se sentait maintenant tenir réellement par un côté à ce monde qui avait été l'objet de tous ses rêves, et elle avait aussi décidé que les cadettes se marieraient non moins bien que l'aînée : quand on a pour sœur Mme de Canillac, on peut aspirer à tout. Elle pensait continuellement à cela et, un matin, en voyant passer devant ses fenêtres la charrette anglaise de Vincent de Mottelon, qui revenait du Grez, elle fut subitement illuminée de l'idée que c'était là précisément le mari qu'il fallait à Céleste! Sans doute la chose n'était pas facile ; mais elle se sentait de force à lutter contre les difficultés, et de taille à remporter la victoire. Céleste était modeste, Céleste n'avait pas de volonté et possédait tous les talents qui sont l'apanage obligé des jeunes filles.

L'imagination de Mme Legay prit des ailes, et, tout en enfonçant doucement les doigts de ses inséparables gants de Suède, elle menait déjà Vincent de Mottelon à l'autel. On voyait encore la poussière de sa voiture, qu'elle avait combiné un plan dans tous ses détails : il fallait, d'abord, un prétexte pour renouveler ses visites à Lamarie ; elle y mettait une certaine discrétion, parce que l'accueil qu'on lui faisait habituellement n'avait rien de bien enthousiaste : Mme Le Barrage avait tout bonnement horreur des jeunes filles, Mme de Comballaz ne frayait pas très volontiers avec la roture ; seule, la bonne Mme de Mottelon trouvait quelque plaisir à la conversation de Mme Legay ; celle-ci la flattait par sa déférence, par ses éloges, par son attention à tout ce qu'elle disait, et les respects des petites Legay pour elle étaient selon la meilleure tradition. Seulement, malgré cette bienveillance, Mme Legay se rendait compte que, si on avait la moindre idée de ses projets, elle trouverait visage de bois. Sa première inspiration fut suivie d'une seconde ; elle ferait venir sa fille, Mme de Canillac, dont la présence l'amènerait naturellement à sortir de chez elle.

Mme de Canillac restait en excellents rapports avec ses parents ; non par tendresse exagérée, mais elle trouvait délicieux d'aller se donner de grands airs sous le toit paternel, de protéger les vieilles demoiselles qui avaient été ses premières introductrices à Rollo-la-Ville et qui l'avaient toujours écrasée de leur supériorité aristocratique. Puis, à l'Abbaye, la vie entre Antonin et Mme de Canillac la douairière, absorbée dans une dévotion exaltée, n'était pas amusante ; il fallait la rage d'ambition de la jeune femme pour la supporter. Elle avait réussi à se faire aimer de son mari, et il la trouvait jolie et bonne fille ; elle ne lui faisait jamais la mine, elle le flattait en public, lui disait qu'il était bel homme, l'envoyait chasser, ne lui demandait pas d'où il venait, croyait à ses douleurs de tête, le laissait dormir tout le jour pour les guérir et avait même des bontés pour la grosse Simone et son petit gars. Aussi, Antonin ne la contrariait en rien et avait meilleure opinion de lui-même depuis qu'il possédait légitimement une femme aussi intelligente. Mme de Canillac la mère trouvait que son choix avait été admirable, et croyait naïvement au dévouement de sa belle-fille pour Antonin. Rien de plus légitime non plus que sa tendresse filiale, et, quand arriva la lettre de Mme Legay demandant à sa fille de venir passer une quinzaine avec eux pour distraire son père qui était triste, la chose ne fit pas une difficulté.

Les demoiselles Legay en étaient encore à chercher la raison de cette visite imprévue, lorsque Mme de Canillac arriva correctement escortée de son mari. Mais Antonin avait des affaires importantes à Rouen et ne pourrait rester que vingt-quatre heures ; la nouvelle fut acceptée sans trop de désespoir, car on n'obtenait pas qu'il fût convenable dans ses propos, et il ne se gênait pas plus devant ses belles-sœurs que chez lui, et là il en racontait des raides à sa femme qui prenait alors un petit air doux et modeste, le traitant de fou et de grand enfant. Mais, en famille, elle ne tenait pas à sa présence, et, malgré la félicité de se sentir la belle-mère d'un homme aussi bien né, Mme Legay elle-même l'aimait mieux de loin que de près.

Aussi elle trouva urgent de profiter de sa présence pour en faire, au moins pendant un jour, les honneurs au voisinage.

CHAPITRE VII

Il y avait un garden party à Lamarie, réunion intime et sans prétention, dont le tennis était le prétexte, et du reste chacun s'amusait à sa guise. Une vingtaine de personnes triées sur le volet : les Rollo, le marquis et la marquise de Fontanieu, voisins un peu éloignés, mais se dérangeant à l'occasion, cinq ou six officiers venus de Rouen.

C'était une jolie chose que ce coin de parc, par cette belle journée d'été : ces gazons, ces arbres, les groupes animés des joueurs habillés de couleurs claires, la grâce des femmes, l'habileté des hommes, les chassés-croisés, le va-et-vient, le mouvement incessant de la balle traversant l'air.

Mme de Mottelon, assise sous une large tente parasol, regardait de loin, charmée du spectacle et d'être entourée de ses amis. Mme de Comballaz faisait les honneurs d'une grande table chargée de rafraîchissements et, du coin de l'œil, surveillait ses petites, en train d'amuser discrètement Sabine de Rollo qui voltigeait sur le gazon comme un grand papillon à ailes roses. Mme Le Barrage, couchée à demi dans un rocking chair, se faisait balancer doucement par un jeune sous-lieutenant en herbe, éperdument épris d'elle, et n'en tenait pas moins tête à deux ou trois adorateurs assis à ses pieds. De temps en temps, le sous-lieutenant effleurait des lèvres la main blanche et parfumée qui lui passait sous le nez ; mais, comme ces jeux d'enfants s'étalaient sans mystère, leur parfaite innocence ne pouvait être mise en doute. En fils respectueux, Vincent aidait sa mère à faire les honneurs et se tenait assis auprès d'elle et de Mme d'Épone, pour qui il avait de grandes attentions.

— Comment va la partie? demanda Mme de Comballaz à son mari qui revenait tout essoufflé.

— Très bien, nous gagnons ; mais je n'en puis plus : j'ai cédé ma place à Fontanieu ; donnez-moi un peu de punch, je vous prie.

— Mon pauvre Monsieur, pourquoi vous fatiguer ainsi? demanda Mme d'Épone.

— Madame, parce qu'on ne peut résister au bonheur de jouer avec Mme votre fille.

— J'admire le goût de ma fille pour un divertissement aussi laborieux, par la chaleur qu'il fait, du moins.

— C'est Vincent, dit, avec quelque orgueil, Mme de Mottelon, c'est Vincent qui leur a tourné la tête à tous.

— Mais il leur a rendu service, maman : il est excellent pour la santé de se remuer ; André jouerait tous les jours s'il m'écoutait ; cela l'empêcherait d'engraisser.

— Voilà, je suis le bienfaiteur de ma famille, dit Mottelon ; mais, sans me vanter, je me flatte de vous avoir réveillés un peu, et vous étiez terriblement endormis.

— Mais, mon cher, nous sommes occupées, nous, dit Mme de Comballaz.

— Toi, ma chère, je te le concède ; mais Edmée, mais Mme de Fontanieu, mais Mme de Rollo même, avaient du temps de reste. Tu vois que Mme de Fontanieu ne demande pas mieux que de faire dix lieues quand nous voudrons pour combiner notre charade ; non, il fallait que quelqu'un commençât, et personne de vous n'y pensait ; voilà la vérité.

— Alors, Monsieur, nous devons vous offrir des remerciements? dit Mme d'Épone.

— Non, Madame, je demande seulement qu'on me comble d'amabilités, et maintenant je vais aller voir où ils en sont et les obliger à une pause. Votre gendre est un enragé, on ne peut plus l'arrêter quand il a commencé à jouer ; il me semble qu'Edmée est suffisamment reposée et qu'elle pourrait prendre la place de Mme de Fontanieu ou de Mme de Rollo.

Il se leva et s'approcha d'abord de sa sœur.

— Ah! Vincent, viens donc causer avec nous.

— Non, ma chère ; je te prie même de prendre le courage de te lever. Veux-tu jouer?

— Oui, oui. Allons, venez, vous autres, dit Mme Le Barrage, qui, pour rien au monde, n'aurait voulu paraître manquer d'entrain. Ah ça, qu'est-ce qui arrive? dit-elle tout à coup, en entendant les roues d'une voiture sur le sable : nous sommes au complet. Voyez donc, d'Ancenis, qui cela peut bien être?

De grands arbres cachaient entièrement le château, qui était assez loin. Le lieutenant obéit, se leva, fit quelques pas et revint.

— Madame, c'est une famille tout entière dans un immense landau ; mais elle n'a pas l'honneur d'être connue de moi!

— Il faut que ce soient des gens d'Elbeuf. C'est assommant! Ce qu'il y a d'atroce à la campagne, ce sont ces envahissements périodiques. Wimi, viens ici.

L'aînée des petites Comballaz répondit instantanément à l'appel de sa tante.

— Sans te faire voir, regarde un peu si tu distingues les personnes qui sont en voiture devant le perron.

La petite, habituée à être envoyée en vigie, eut vite donné son coup d'œil et revint avec la rapidité de l'éclair.

— Ma tante, c'est les Legay.

— Horreur! dit Mme Le Barrage ; oh! mais c'est intolérable ; sauvons-nous.

Elle partit, suivie de sa bande, pendant qu'au détour d'une allée débouchait un domestique précédant la famille Legay, marchant en file indienne. A la vue de tout ce monde, Mme Legay eut un mouvement de confusion parfaitement bien jouée, et, s'approchant de Mme de Mottelon, avec un visage désolé :

— Ah! Madame, je vous demande un million de pardons ; je vois que je suis doublement indiscrète. Mon gendre n'est ici que pour un jour, et tenait à vous présenter ses respects.

Mme de Mottelon, quoique médiocrement ravie, la rassura tout à fait, se déclara charmée, et Mme de Comballaz fit apporter des chaises supplémentaires.

— Vos filles jouent-elles au tennis? demanda Mme de Mottelon avec bonté.

Mme Legay avait décidé qu'elles ne jouaient pas : cela sauvait le désagrément de n'être pas invitées à toutes les parties qui pouvaient s'organiser dans le voisinage.

— Oh! mais cela s'apprend très facilement. Mon fils a été l'instructeur de toutes ces dames ; sauf Mme de Fontanieu, pas une n'avait joué auparavant.

— Ah! ma cousine de Fontanieu est ici? dit Mme de Canillac d'un air enchanté.

Et s'adressant à son mari, qui, la mine stupide, était assis regardant dans le vide :

— Antonin, Blanche de Fontanieu est ici.

— Ah!

Il n'était pas éloquent, Antonin de Canillac, et Mme d'Épone était en train de se dire qu'il était vraiment horrible, avec sa grosse figure bourgeonnée, ses yeux sans expression et sa bouche bestiale. Ce fils de famille avait l'air et la tournure d'un conducteur de bœufs. Du reste, la compagnie de ses pairs le paralysait. Mme de Canillac ne paraissait pas plus embarrassée de lui que s'il eût été l'homme le plus charmant et en faisait les honneurs avec aplomb. Elle racontait à Mme de Mottelon un récent séjour qu'elle avait fait à Paris, et pendant lequel Antonin l'avait horriblement gâtée ; on s'était amusé du matin au soir, et elle revenait comblée de tout.

Ce voyage, à la vérité, avait profité à Mme de Canillac ; elle s'était fait coiffer et habiller au dernier goût ; et, les cheveux passés d'un blond fade à un roux ardent, les sourcils accentués, corsetée à merveille, elle semblait une autre personne que la pâle Suzanne Legay : c'était maintenant une petite femme chiffonnée, assez drôle et d'un bagout intarissable.

— Mon mari est un vrai sauvage. Oh! nous ne pouvons pas le retenir ici ; il part pour Rouen demain où ma mère (ma mère, c'était Mme de Canillac) a des affaires ; mais il reviendra me chercher et nous lui apprendrons à jouer au tennis, n'est-ce pas, Madame? Je veux absolument un tennis à l'Abbaye, ma mère ne me le refusera pas, je l'espère.

— Vous pouvez même en être sûre, dit poliment Mme de Mottelon. Je crois que la partie est finie et que voilà mon fils et ces dames qui reviennent par ici.

Les demoiselles Legay, qui mangeaient des fraises, en ouvrant des petites bouches rondes, ne bronchèrent pas, ne levèrent pas même leurs paupières. Avec leur taille horriblement étroite, elles avaient l'air de deux poupées à ressort, il y avait entre les deux sœurs une émulation à celle qui aurait la taille la plus fine, et, tous les matins, elles se prenaient mesure au centimètre ; l'une avait cinquante-deux, l'autre cinquante-un, et une souplesse proportionnée ; mais elles croyaient cela délicieux. Mme de Canillac y mit moins de façon et leva le face-à-main d'écaille blonde qu'elle avait rapporté également de Paris.

— Ah! oui, je vois Blanche de Fontanieu. Vous me permettrez, Madame, d'aller à leur rencontre.

Et, contente d'elle-même, elle traversa la pelouse ; sa mère la suivait de l'œil avec admiration et jetait sur son gendre des regards attendris.

Mme de Fontanieu, avec l'air d'une gamine, quoiqu'elle fût mère de cinq enfants, pouvait, malgré sa mine jeunette et sa petite taille, avoir beaucoup de dignité. Elle s'attendait à ce qui lui arrivait, et accueillit sa cousine avec une cordialité qui n'avait rien d'exubérant.

— Ma tante va bien?

— Très bien, merci mille fois, et mon cousin de Fontanieu?

— Il continue sa partie. Antonin est ici?

— Oui, il m'a amenée ; mais il repart demain.

— Ah!

Mme Le Barrage présenta poliment son frère.

— Mais je crois avoir connu M. de Mottelon autrefois.

Il l'avait vue, en effet, dix ans auparavant, une fois à la sortie de la messe.

M. de Fontanieu marchait en avant, avec sa cousine qui s'attachait à elle.

— Nous sommes peut-être indiscrètes d'être venues aujourd'hui, dit confidentiellement Mme de Canillac.

— Est-ce que vous étiez invitées?

— Non, mais nous ne savions pas qu'il y eût du monde.

— Alors ce n'est pas votre faute.

Les autres, à dix pas en arrière, échangeaient leurs réflexions.

— Elle est intolérable, cette Canillac. Et de quel droit cette Mme Legay nous apporte-t-elle les vilains museaux de ses filles? C'est pour toi, tu sais, Vincent!

— Pour moi?

— Certainement ; à moins que ce ne soit pour ces Messieurs. Est-ce pour vous, d'Ancenis? je vous recommande Mlle Céleste.

Mme de Fontanieu, ennuyée, s'était arrêtée et attendait qu'on l'eût rejointe. Mme Le Barrage alors, avec un sourire charmant, se contenta de dire :

— Nous respections vos confidences.

— Merci, dit Mme de Fontanieu, mais nous n'en avions pas.

On arrivait à la tente, ce fut un brouhaha et un échange de politesses. Mme Legay, presque pâle de plaisir de se trouver au milieu de tout ce monde, s'empressa de présenter Vincent à ses filles ; elles étaient levées, se tenant côte à côte, avec un petit sourire qui n'entr'ouvrait pas leurs lèvres, et elles firent simultanément le même mouvement de tête. Antonin de Canillac saluait d'un air embarrassé, s'attachant comme un désespéré à Rollo, avec qui il avait été autrefois chez les jésuites.

L'excellent Raymond avait le souvenir tendre, et, quoiqu'il eût un profond mépris pour son ancien camarade, il lui fit bon accueil.

— Tu restes ici?

— Non, je pars demain ; des affaires à Rouen.

En lui-même, Rollo pensa que cela valait mieux : il lui aurait été désagréable que Berthe fût obligée de recevoir un personnage de l'espèce de Canillac ; mais, pour compenser, il se mit immédiatement en frais pour Mme de Canillac.

— Nous aurons le plaisir de vous voir souvent, j'espère. Combien de temps restez-vous?

— Quinze jours.

Et puis, parlant bas, et le regardant d'une certaine façon :

— Nous ne le dirons pas à Antonin, mais ce sera peut-être pour un mois.

— Il ne le voudrait pas, alors?

— Non, dit-elle, en riant d'un rire un peu forcé.

Rollo ne détestait pas une plaisanterie risquée, et, du ton qu'elle avait pris elle-même :

— Il est donc très amoureux, le pauvre Antonin?

— Vous êtes trop curieux.

— Je ne le plains pas. Et vous, êtes-vous amoureuse?

— Ne faites pas de questions indiscrètes.

— Il faut le savoir avant de perdre l'esprit.

— Commencez par perdre l'esprit, et je vous répondrai après.

Mme Legay eut le sentiment qu'elle ne pouvait prolonger, outre mesure, sa visite, se leva, s'approcha de Mme de Mottelon, avec une douceur pleine d'humilité.

— Encore une fois, pardon, et merci de votre charmant accueil.

— Du tout, nous avons été enchantés. Je regrette seulement que ces demoiselles ne jouent pas au tennis.

Ces demoiselles firent un nouveau plongeon, pincèrent encore une fois les lèvres, et prirent congé de tous avec une modestie parfaite, saluant du menton M. de Mottelon, à qui Mme de Canillac tendit hardiment la main :

— Monsieur, je vous demanderai de me donner des leçons de tennis.

— Eh bien! et moi, qu'est-ce que vous en faites? lui dit Rollo à l'oreille.

— Mais… rien, au revoir.

Et, s'approchant de sa chère cousine de Fontanieu, elle l'enveloppa de ses bras et l'embrassa sur les deux joues.

— Mes amitiés à mon cousin, n'est ce pas?

Et, dûment escortées, les quatre dames s'en allèrent enfin. On suivit de l'œil, à travers les arbres, la voiture qui filait ; puis, quand elle eut définitivement disparu :

— Elle me plaît, ma cousine, dit Mme de Fontanieu, et sa famille me plaît encore plus qu'elle-même.

Mme de Mottelon voulut défendre Mme Legay :

— Je vous assure que c'est une excellente femme, dévouée à son mari et à ses enfants.

— Voilà qui m'est égal.

— Mais, dit Mme d'Épone, qui avait reçu les confidences de Mme Legay, il paraît vraiment que le ménage Canillac s'adore, et que, sous son air gauche, M. de Canillac est très bon garçon. Sa femme paraît effectivement très heureuse.

— Vous croyez à ce bonheur, maman? dit Rollo ; mais Antonin est tout bonnement une canaille : il passe sa vie à boire et à jouer aux cartes avec des palefreniers, et je vous fais grâce de ses autres fredaines.

— Alors sa femme?

— Sa femme? dit Mme de Fontanieu, elle est ma cousine, et cela lui suffit. Dites donc, je vous félicite : il va falloir l'inviter à toutes vos réunions.

— Ah! mais non, par exemple, dit Mme Le Barrage.

— Si, à cause de sa belle-mère et de moi. Edmée, ne faites pas d'affronts à ma famille!

— Elle est drôle, du reste, dit Rollo.

— Oui, c'est ce que les hommes assurent, et on sait ce que cela veut dire. Voyez-vous, à la campagne, le goût devient infâme : on arrive à se plaire dans la société de ma chère cousine. Mottelon, donnez-moi de la limonade.

— Non, vous avez encore trop chaud.

— Eh bien! j'aime ça, par exemple. Est-ce qu'il se mêle de me faire la leçon, cet homme-là?

— Prenez plutôt un peu de punch, Blanche, dit Mme de Comballaz.

Elle venait de faire un sermon à Mme de Rollo, lui défendant de s'asseoir, et elle lui avait mis sur les épaules le petit châle de laine qu'elle avait toujours à sa portée.

— Marchez un peu, Berthe, je vous en prie, vous allez vous refroidir.

— Obéissez, Madame, dit Vincent ; n'imitez pas Mme de Fontanieu ; venez, nous allons descendre l'allée.

Mme d'Épone eut un mouvement imperceptible, mais ne dit rien. On continuait à parler des Legay :

— Laquelle est la plus laide, des deux petites? demanda Mme Le Barrage.

Vincent marchait lentement à côté de Mme de Rollo. Si on les voyait, personne ne pouvait les entendre :

— Je suis heureux de marcher à côté de vous, dit-il enfin doucement.

— Je vous remercie, mais je vous assure que je n'ai plus chaud et que je pourrais m'asseoir.

— Du tout, ce serait horriblement imprudent ; pourquoi jouez-vous avec tant d'emportement? Il vous faut donc toujours la victoire?

— Oui, en effet, j'aime cela.

— Vous croyez alors qu'il n'y a pas de plaisir à s'avouer vaincu.

— Non, je ne crois pas,

— J'aimerais à vous faire changer d'idée.

Elle ne répondit pas, et il y eut une pause.

— Est-ce que je vous ennuie? dit tendrement Vincent.

Elle, avec son inexpérience d'honnête femme, fit précisément la réponse qu'il désirait, parce qu'elle permettait des explications.

— Je n'aime pas que vous ayez l'air de me faire des déclarations.

— Vous appelez cela des déclarations!

— Oui… non… enfin des choses qu'une femme mariée fait mieux de ne pas se laisser dire.

— Vous croyez naïvement que vous avez vécu votre vie et que vous savez de l'amour tout ce qu'il vous apprendra jamais?

— Certainement.

— Mais vous n'avez seulement pas commencé ; vous êtes une enfant, encore.

— Moi!

— Oui, vous! Je vous connais parfaitement.

— Vous ne me connaissez pas du tout.

— Si, et beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; dans quelques années, vous me confesserez que j'avais raison.

— Jamais de la vie.

— Enfin, vous avez quelque amitié pour moi, n'est-ce pas? Et vous sentez que j'en ai beaucoup, beaucoup pour vous?

Tout en parlant, Vincent se rapprochait de Mme de Rollo ; et, comme des arbres les cachaient un peu, tout doucement il lui effleurait la main. Ce n'était rien que cette caresse, et il aurait été absurde de se révolter ; mais une vive rougeur lui couvrit le visage. Elle éprouvait maintenant auprès de Vincent un trouble que rien ne justifiait, lui semblait-il ; jamais il ne lui manquait le moins du monde de respect. Il était doux, discret, ne s'imposant pas ; cependant, s'il était absent, si elle l'attendait, elle éprouvait une sorte d'impatience agitée qu'elle ne voulait pas se confesser à elle-même. Lui présent, c'était d'abord un coup un peu fort au cœur, puis comme une accélération rapide de ses pensées, de son pouls, une acuité de toutes ses sensations, un désir qu'il lui parlât, qu'il la regardât, qu'il s'approchât d'elle ; elle soutenait mal cependant le regard de ses yeux gris, regard, pourtant, qui n'avait rien de hardi, ni de provocateur, mais dont elle se sentait comme pénétrée. C'était une cour presque silencieuse que lui faisait Vincent ; il avançait doucement, se gardant bien d'un mot qui aurait pu l'effaroucher. Ils parlaient parfois d'amour, comme d'une chose lointaine et abstraite, lui ne s'associant jamais, même par la plus légère allusion, à ce qui la touchait directement. Le mot « aimer » semblait prendre dans la bouche de Vincent une signification toute nouvelle, et elle était mystérieusement et inconsciemment jalouse des femmes dont elle devinait la présence dans sa vie. Jamais il ne la pressait de lui répondre. Aussi, satisfait de la rougeur de ce charmant visage et la considérant comme un acquiescement suffisant à sa question, il reprit du même ton affectueux :

— Vous avez moins chaud maintenant, il me semble?

— Oui, et j'irai me reposer avec plaisir.

Ils rebroussèrent chemin.

— Vous voyez souvent la famille Legay?

— Oh! non. Ils nous font des visites et dînent une fois par saison au Grez.

— Cela me paraît devoir suffire… et Mme de Canillac?

— Je la connais encore moins que les autres ; elle s'est mariée deux ans après moi ; nous sommes allés au mariage. Comment a-t-elle eu le courage d'épouser un homme pareil!

— Elle en paraît ravie.

— Oui, et je trouve cela affreux ; maintenant, je la juge peut-être mal : il est possible que Mme de Canillac ait des qualités.

— Vous n'en pensez pas un mot ; c'est une petite personne très forte, elle se consolera.

— Eh bien! dit Mme d'Épone en se levant et en venant au-devant de sa fille, tu es moins raisonnable que Chonchon : au moins elle s'arrête lorsqu'on le lui dit.

— Vous savez, ma chère, dit Mme de Fontanieu, nous continuons à dire du mal de ma cousine.

— Charmante occupation, répondit Vincent ; aussi vous avez tous l'air enchanté. Où est Hortense?

— Il y a eu un drame ; reprit Mme Le Barrage : la pauvre Mimi a griffé sa sœur dans un moment d'expansion ; la justice est en train de suivre son cours. La peine que ma sœur se donne pour tourmenter ses enfants est inexplicable : je vous demande un peu en quoi l'avenir de ma nièce sera influencé par le fait d'avoir, à l'âge qu'elle a, griffé ou non sa sœur.

— Ah! dit la jeune marquise, que je suis de votre avis, ma chère ; chez moi, ils s'élèvent l'un l'autre : Pierre gifle Fernand qui le lui rend, et cela leur suffit comme discipline ; ils se portent bien, ils ne sont pas menteurs, c'est tout ce que je veux.

— Voyons, dit la bonne Mme de Mottelon, vous vous calomniez, Blanche : vos enfants sont charmants et parfaitement élevés.

— Vous trouvez? Alors c'est que c'est naturel chez eux ; enfin, si nous voulons les revoir aujourd'hui, nous ferons bien de penser à partir. Monsieur de Mottelon, voulez-vous appeler mon cher et tendre? C'est convenu, Edmée, je suis Cendrillon ; je viendrai après-demain, si mon pauvre Cinq n'a pas de convulsions ou autre chose du même genre d'ici là ; en voilà un dont le besoin ne se faisait pas sentir! Enfin! Qu'est-ce qui s'emporte d'ici? Mes enfants viennent à une lieue à ma rencontre ; et si j'ai les poches vides, c'est un désastre. Merci, ma bonne Edmée, ces petits gâteaux feront leur bonheur, un pour chacun, c'est assez ; merci, chère. Voilà mon époux ; je m'arrache à ce lieu de délices.

CHAPITRE VIII

Le château du Grez était situé sur une des éminences qui dominent le cours de la Seine, on y arrivait par une très longue allée d'arbres immenses, et on débouchait devant une grande façade de briques et pierres, avec des fenêtres fleuries, des stores aux vives couleurs et une immense toiture parfaitement entretenue et qui scintillait au soleil. L'autre côté regardait vers le fleuve ; mais la vue en était cachée par un haut rideau d'arbres, formant une allée au bas de la pelouse, à l'endroit même où le terrain commençait à descendre en pente rapide. Une petite maison rustique avait été construite à l'extrémité de cette allée, se laissant à peine distinguer sous les plantes grimpantes qui la couvraient et la verdure qui l'entourait. C'était une oasis charmante pour les jours d'été. Le large horizon se découvrait tout entier, variant de couleur et d'aspect, selon les heures du jour. Berthe de Rollo aimait fort venir y travailler en compagnie de Chonchon que ravissaient la vue des bateaux montant et descendant le fleuve et l'animation du petit port de la Bouille, où stoppaient les vapeurs, dont la fumée légère s'élevait en spirales bleues. Mme d'Épone l'accompagnait maintenant presque tous les matins ; elle lisait, quelquefois à haute voix, les feuilles du jour, pendant que se confectionnaient les innombrables tabliers brodés et enrubannés dont Mme Chonchon paraissait faire une consommation intarissable ; mais surtout la mère et la fille causaient.

C'étaient des entretiens cœur à cœur, commencés, interrompus et repris, selon l'impression du moment. Berthe avait toujours été tendre et expansive, et elle l'était plus que jamais ; elle avait besoin de se prouver quelque chose à elle-même, de se persuader qu'il n'y avait rien dans son cœur qu'elle voulût cacher à sa mère. On parlait naturellement beaucoup des voisins de Lamarie, puisqu'ils avaient pris une part importante dans la vie quotidienne ; le nom de Vincent, de M. de Mottelon, plutôt revenait souvent, prononcé par l'une et par l'autre sans affectation. Lui-même apparaissait parfois, le matin ; il apportait à la petite maison rustique, soit les échantillons qu'avait reçus Mme Le Barrage, qui était la costumière en chef, ou bien il venait annoncer ou préparer quelque répétition. C'était une heure qu'il fallait changer, une invitation de sa mère à transmettre ; enfin, quelque chose de très important, et qui n'aurait pas souffert de retard. Il s'adressait autant à Mme d'Épone qu'à Mme de Rollo, et restait plus ou moins longtemps, selon les occasions, mais repartait invariablement au pas accéléré pour se trouver à Lamarie à l'heure du déjeuner. Vincent n'avertissait jamais Mme de Rollo de sa venue, quelque chose dans les manières de la jeune femme en avait donné la certitude à Mme d'Épone. Et puis, elle connaissait trop bien sa fille! Elle se disait cela à elle-même pour se rassurer, quoiqu'elle sentît confusément dans les profondeurs mystérieuses de son cœur qu'il n'y a pas de raisonnement qui tienne contre la passion. Que Vincent de Mottelon fût épris de Berthe, elle n'en doutait pas, mais elle pensait qu'il ne fallait pas, même pour la défendre, alarmer la sécurité de sa fille ; cette sécurité qui lui paraissait encore entière était, elle le croyait, le bouclier le plus puissant. Elle souriait donc au jeune homme, lui témoignait même une sorte de préférence amicale que justifiaient les égards particuliers qu'il avait pour elle. Rollo était enchanté, car il faisait le plus grand cas des appréciations de sa belle-mère.

Un matin, Vincent arriva porteur d'un message de Mme de Fontanieu, chez qui il avait dîné la veille et qui faisait annoncer sa visite pour l'après-midi ; on combinerait définitivement les tableaux, et même on essayerait les costumes ; et pour que tout le monde fût content, elle amènerait ses deux aînés pour jouer avec Chonchon.

Après quelques petites discussions sur les arrangements de la journée, Mme de Rollo se leva.

— Ma chère maman, restes-tu encore un peu ici à admirer la vue avec M. de Mottelon? Moi, il faut que j'aille donner quelques ordres, je veux aussi me faire cueillir des roses, je n'en ai plus une dans le salon.

— Va, dit Mme d'Épone avec un bon sourire, M. de Mottelon et moi allons parler politique.

— Très bien, amusez-vous ; à tantôt, Monsieur de Mottelon.

Mme de Rollo partit suivie de Chonchon qui, pour reprendre complètement possession de sa maman, levait vers elle sa petite frimousse rose en demandant un baiser ; la jeune femme se baissa avec une grâce infinie, et les deux jolies créatures formèrent une seconde un groupe ravissant ; Mme d'Épone les regardait, et, sans affectation, elle tourna ses yeux clairs et sérieux sur Vincent ; ce regard disait tant de choses, que lui, qu'on n'embarrassait pas facilement, eut un moment de trouble ; cela fut l'affaire d'un éclair, et ils reprirent leur entretien avec la même cordialité apparente.

Ils étaient là depuis un quart d'heure environ, lorsque le pas lourd de Rollo fit craquer le sable de l'allée, et il parut sur le seuil de la maisonnette ; il salua respectueusement sa belle-mère, qu'il voyait pour la première fois de la journée, et d'une voix un peu hésitante demanda où était sa femme.

— Berthe est soit au parterre, soit au château ; elle nous a quittés il y a un moment pour des ordres qu'elle avait à donner, les Fontanieu s'étant fait annoncer pour aujourd'hui.

— Ah! j'aurais bien voulu la trouver, Mme de Canillac est au salon.

— Mme de Canillac?

— Oui. (Il était bien empêtré le pauvre Rollo.) Je revenais de Bretoncelles, je l'ai rencontrée tout près de la grille, elle avait été peindre ce matin quelque part près d'ici, sa femme de chambre portait son pliant ; elle a été si aimable, elle a tellement manifesté le désir de voir Berthe, que, ma foi, je l'ai invitée à déjeuner sans façon ; j'espère que cela ne contrariera pas ma femme. J'ai peut-être eu tort sans l'avoir prévenue.

Rollo était extrêmement respectueux des droits de Mme de Rollo ; il ne se mettait jamais en avant comme copropriétaire. C'était pour lui la maison de sa femme, la table de sa femme, et c'était la chose la plus rare du monde qu'il fît une invitation sans la consulter préalablement. Il était trop gentilhomme pour raconter que, en cette occasion, on lui avait forcé la main et qu'il s'était vu contraint, sous peine d'impolitesse, de faire cette invitation. Il en était déjà confus, l'absence de sa femme le déconcertait tout à fait. Mme d'Épone discerna tout cela.