HISTOIRE

DU

BAS-EMPIRE.

TOME II.

A PARIS,

CHEZ

FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS, Libraires, rue Jacob, no 24;
LEQUIEN, Libraire, rue des Noyers, no 45;
BOSSANGE PÈRE, Libraire, rue de Richelieu, no 60;
VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.

HISTOIRE
DU
BAS-EMPIRE,
PAR LEBEAU.

NOUVELLE ÉDITION.

REVUE ENTIÈREMENT, CORRIGÉE,
ET AUGMENTÉE D'APRÈS LES HISTORIENS ORIENTAUX,
Par M. DE SAINT-MARTIN,
MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).

TOME II.

PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.

M. DCCC. XXIV.

HISTOIRE

DU

BAS-EMPIRE.

LIVRE VII.

I. État de l'empire. II. Caractère de Constant. III. Ministres de Constant. IV. Quel jugement on peut porter de ce prince. V. Caractère de Magnence. VI. Il est proclamé Auguste. VII. Mort de Constant. VIII. Suites de la révolte de Magnence. IX. Vétranion prend le titre d'Auguste. X. Entreprise de Népotianus. XI. Tyrannie de Magnence. XII. Guerre de Perse. XIII. Siége de Nisibe. XIV. Commencement du siége. XV. Sapor inonde la ville. XVI. Nouvelle attaque. XVII. Opiniâtreté de Sapor. XVIII. Levée du siége. XIX. Miracles qu'on raconte à l'occasion de ce siége. XX. Préparatifs de Constance. XXI. Députation de Magnence. XXII. Vétranion dépouillé. XXIII. Conduite de Constance à l'égard de Vétranion. XXIV. Constance jette les yeux sur Gallus pour le faire César. XXV. Éducation de Gallus et de Julien. XXVI. Gallus et Julien à Macellum. XXVII. Différent succès des instructions chrétiennes données aux deux princes. XXVIII. Gallus déclaré César. XXIX. Il purifie le bourg de Daphné. XXX. Décentius César. XXXI. Magnence se met en marche. XXXII. Propositions de paix rejetées par Magnence. XXXIII. Il reçoit un échec au passage de la Save. XXXIV. Insolence de Titianus. XXXV. Divers succès de Magnence. XXXVI. Bataille de Mursa. XXXVII. Perte de part et d'autre. XXXVIII. Ruse de Valens. XXXIX. Suites de la bataille. XL. Magnence se retire en Italie. XLI. Il fuit dans les Gaules. XLII. Embarras de Magnence. XLIII. Il attente à la vie de Gallus. XLIV. Mort de Magnence. XLV. Lois touchant la religion. XLVI. Lois concernant l'ordre civil. XLVII. Lois militaires.

CONSTANCE, CONSTANT.

An 349.

I.

Etat de l'empire.

Soz. l. 3, c. 18.

Cod. Th. Lib. 16, tit. 10. leg. 2, 3. et ibi God.

L'empire, gouverné depuis douze ans par des princes fort inférieurs en mérite à Constantin, perdait peu à peu son éclat, sans avoir encore rien perdu de ses forces. Constance, réglé dans ses mœurs, mais sombre et bizarre, s'égarait dans des discussions théologiques, où l'hérésie pratiquait mille détours. Obsédé par des évêques ariens et toujours environné de conciles, il négligeait la gloire de l'état, et n'opposait qu'une faible résistance aux fréquentes incursions des Perses. Constant, plus livré aux plaisirs, tranquille du côté de ses frontières, dont il avait écarté les Francs, s'en rapportait sur les questions de doctrine à Maximin, évêque de Trèves, dont il connaissait la sainteté éminente et la science consommée. Guidé par les sages conseils de ce prélat, il se déclarait hautement le défenseur de l'orthodoxie; il réprimait l'audace des païens et des hérétiques; il relevait l'éclat du culte divin par de riches offrandes; il comblait les ecclésiastiques d'honneurs et de priviléges. Il reçut de bonne heure la grace du baptême. A l'exemple de son père, il portait de nouveaux coups à l'idolâtrie; il défendit les sacrifices; il fit fermer les temples, sans permettre qu'on les détruisît, ni dans Rome, dont ils faisaient un des principaux ornements; ni hors de Rome, parce qu'il ne voulait pas priver le peuple des jeux et des divertissements établis à l'occasion de ces temples.

II. Caractère de Constant.

Athan. apol. ad. Const. t. 1, p. 296, 301 et passim.

Optat. de schism. Don. l. 3, c. 3.

[Eutrop. l. 10.]

Zos. l. 2, c. 42.

Aur. Vict. de cæs. p. 173.

Vict. epit. p. 225.

Zonar. l. 13, t. 2, p. 13.

Joan. Ant. in excerpt.

Ce prince, placé entre les catholiques qu'il protégeait, les hérétiques qu'il rejetait, et les païens dont il tâchait d'anéantir le culte, a été regardé de son temps et montré à la postérité sous des aspects entièrement opposés; et jamais souverain n'a laissé une réputation plus équivoque. Les écrivains catholiques les plus respectables, et même des pères de l'Église, l'ont comblé de ces louanges générales que l'enthousiasme de la reconnaissance produit souvent, mais n'accrédite pas toujours: ils ont été jusqu'à lui donner le nom de bienheureux. Si l'on en croit, au contraire, les auteurs païens, c'était un tyran cruel, d'une avarice insatiable, fier, imprudent, impétueux, exécrable par ses propres vices et par ceux de ses ministres; un ingrat, qui ne payait que de mépris les services des gens de guerre. L'heureuse température de l'air, la fertilité des années, la tranquillité des Barbares auraient, pendant tout le cours de son règne, rendu ses sujets fortunés, s'il ne les eût affligés lui-même par des fléaux plus terribles que la peste, la famine et la guerre: c'étaient les magistrats pervers auxquels il vendait à prix d'argent le gouvernement des provinces. On lui reproche même ce vice honteux qui fait rougir la nature. Il était sans cesse environné de jeunes efféminés, qu'il choisissait entre les otages que lui envoyaient les Barbares, ou qu'il faisait acheter dans les pays étrangers; et pour les récompenser de leur criminelle complaisance, il leur abandonnait les biens et le sang de ses sujets. Passionné pour la chasse, souvent elle lui servait de prétexte pour aller cacher au fond des forêts l'horreur de ses débauches. Sa santé en fut altérée; il perdit l'usage des mains et des pieds; et les douleurs de la goutte, dont il était tourmenté, le punissaient sans le corriger.

III. Ministres de Constance.

Liban. or. 7, t. 2, p. 212, ed. Morel. Amm. l. 16. c. 7.

[Hieron. chron.]

Eunap. in Prohæres. p. 89, ed. Boiss.

Ducange Gloss, inf. Græc. in στρατοπε-δάρχης.

Ses ministres abusaient de sa confiance: rien n'échappait à leurs désirs, et il fallait leur céder tout ce qu'ils désiraient, ou se résoudre à ressentir les effets d'une haine puissante et implacable. Dans cette cour corrompue on ne trouve qu'un seul homme digne d'estime: il se nommait Euthérius. Il était né en Arménie dans une condition libre; enlevé dès son enfance par des coureurs ennemis, il avait été fait eunuque, vendu à des marchands romains, et conduit au palais de Constantin. Son heureux naturel se développa dès ses premières années; il prit lui-même le soin de se perfectionner par l'étude des lettres, autant que le permettait sa fortune. Il avait des mœurs, beaucoup d'empressement à faire du bien, une grande mémoire, un esprit adroit, subtil, pénétrant, plein de ressources sans s'écarter jamais des règles de la justice; et l'histoire lui rend ce témoignage que, si Constant eût voulu écouter ses conseils, il n'eût point fait de fautes, ou n'en eût fait que d'excusables. On cite encore un homme de bien qui eut quelque crédit auprès de Constant: c'était Prohéresius, sophiste d'Athènes, célèbre par son éloquence, et plus encore par son attachement à la religion chrétienne; ce qui était presque sans exemple dans les sophistes de ce temps-là. Constant le fit venir dans les Gaules; et quoiqu'il ne fût vêtu que d'un simple manteau de philosophe, et qu'il marchât les pieds nus, l'empereur l'admettait à sa table entre les principaux de sa cour. Il le renvoya comblé de bienfaits, qu'on ne dit pas qu'il ait refusés, et il l'honora du titre de Stratopédarque; ce qui signifiait alors tantôt un général d'armée, tantôt le commandant d'un camp ou d'une troupe, tantôt l'intendant des vivres: dignités peu assorties au caractère d'un sophiste.

IV. Quel jugement on peut porter de Constant.

Liban. Basil. t. 2, p. 141 et 144.

Eutr. l. 10.

Sur des mémoires si contradictoires, il est difficile de porter de Constant un jugement assuré. Il est certain que la protection qu'il a accordée à l'Église, et son zèle pour le progrès et pour la pureté de la religion, méritent des éloges. Mais si l'on considère ses qualités personnelles, je croirais volontiers que son portrait a été chargé de part et d'autre, et que le mélange de bonnes et de mauvaises qualités dans son caractère s'est également prêté aux louanges de ses panégyristes et aux satires de ses ennemis. Les uns et les autres n'ont vu dans sa personne que ce qu'ils y voulaient trouver. Pour approcher le plus de la vérité, le meilleur moyen serait sans doute de consulter les auteurs contemporains, et les plus voisins de son temps; de recueillir ses vices dans les chrétiens qui lui sont si favorables, et ses vertus dans les païens qui lui sont si contraires. Mais les premiers ne lui donnent point de vices, et les autres point de vertus, si l'on en excepte un orateur mercenaire qui, faisant son éloge de son vivant, doit être compté pour rien. Le seul Eutrope adoucit un peu les traits odieux dont les autres païens le noircissent. Selon cet auteur, il montra d'abord de l'activité et de la justice; mais le dérangement de sa santé le mit hors d'état de bien faire, et la corruption de ses courtisans l'entraîna à faire le mal. Cependant, ajoute Eutrope, il se signala par ses exploits militaires, et il se fit toujours craindre de ses troupes par une sévérité de discipline qui n'avait cependant rien de cruel.

V. Caractère de Magnence.

Jul. or. 1. p. 34; 2. p. 56 et in Cæs. p. 315.

Liban. or. 10. t. 2, p. 269.

[Athan. apol. ad Const. t. 1, p. 299 et passim.]

Zos. l. 2, c. 54.

Aur. Vict. de cæs. p. 179.

Vict. epit. p. 226.

Zon. l. 13, t. 2, p. 13.

Steph. de urb. in Δεκέντιος.

Cod. Th. Lib. 16, tit. 10, leg. 5 et ibi God.

Banduri, in Magnentio.

[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 121 et 122.]

Au reste, la chute rapide de ce prince, et la facilité qu'on eut à le détruire, montrent assez combien il était haï ou méprisé de ses sujets. Au premier signal de la révolte, il se vit abandonné sans ressource. Magnence projetait depuis long-temps d'usurper la puissance souveraine, et la circonstance lui paraissait favorable. Des deux empereurs, les Perses tenaient l'un dans des alarmes continuelles, l'autre s'endormait dans les bras de la volupté. Cet ambitieux n'avait, pour aspirer à l'empire, d'autre titre que son audace. Il était né au-delà du Rhin. Dès son enfance il fut emmené captif et transporté en Gaule avec son père, appelé Magnus. Devenu libre par le bienfait de Constantin, il s'était instruit dans les lettres latines; il avait de la lecture, et une sorte d'éloquence qui ne manquait pas de force et de vivacité. Il était grand et puissant de corps. D'abord soldat dans les gardes du prince, il s'était ensuite élevé jusqu'au grade de commandant des Joviens et des Herculiens, avec le titre de comte: c'étaient deux légions formées par Dioclétien et par Maximien. Ces deux princes, dont l'un avait pris le titre de Jovius et l'autre d'Herculius, avaient donné leur nom à ces légions: elles faisaient partie de la garde des empereurs. Comme il se piquait d'une rigoureuse exactitude, ses soldats s'étant un jour soulevés contre lui, il allait être massacré, si Constant ne lui eût sauvé la vie en le couvrant de sa pourpre. Il conserva cette régularité apparente après son usurpation, et dans le sein de l'injustice il affectait un scrupule religieux pour l'observation des lois. L'éducation n'avait réussi qu'à déguiser ses vices. Dur, intraitable, avare, capable des forfaits les plus noirs, hardi dans le succès par ostentation, timide dans l'adversité par caractère, il était infiniment adroit à cacher ses noirceurs et sa timidité sous des dehors de bonté et de courage. Un auteur païen croit achever le portrait de sa tyrannie, en disant qu'elle fit à juste titre regretter le règne de Constant. On ne reconnaît qu'il était chrétien qu'à ses médailles, qui portent le monogramme du Christ. D'ailleurs il favorisa le paganisme en permettant à Rome les sacrifices nocturnes défendus dans Rome païenne, et proscrits par les empereurs chrétiens, lors même qu'ils toléraient ceux qu'on faisait en plein jour. Julien, qui devait lui savoir gré de cette indulgence pour l'idolâtrie, n'a pu s'empêcher de convenir que même ce qu'il a fait de louable ne fut jamais fondé sur des principes de vertu, ni dirigé par le bon sens.

An 350.

VI. Il est proclamé Auguste.

Vict. epit. p. 225.

Zos. l. 2, c. 42.

[Socr. l. 2, c. 25.

Jul. or. 2. p. 57. ed. Spanh.

Soz. l. 4, c. 1.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 13.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 289.

Idat. chron.

Tandis que Constant, emporté par le plaisir de la chasse, passe son temps dans les forêts, Marcellinus intendant des finances, et Chrestus un des plus distingués entre les commandants des troupes, se liguent avec Magnence. Ils gagnent plusieurs officiers du palais et de l'armée, mécontents du peu de considération qu'ils avaient dans une cour voluptueuse. Marcellinus était le chef de l'intrigue; il aurait pu travailler pour lui-même; mais dans ces entreprises hasardeuses le second rôle est toujours moins dangereux: il aima mieux être le maître de l'empereur que de l'empire. Il fixa le jour de l'exécution au 18 janvier, sous le consulat de Sergius et de Nigrinianus. C'était l'anniversaire de la naissance de son fils, et les pères de famille célébraient ce jour-là par un grand festin. La cour était alors à Autun [Augustodunum]. Il invita Magnence avec les premiers de la ville, et les principaux officiers de l'armée. Quelques-uns des conviés étaient du complot. La joie de la fête prolongea le repas fort avant dans la nuit. Magnence, étant sorti de la salle sans qu'on y fît attention, y rentre un moment après, comme dans une scène de théâtre, escorté de gardes, avec tout l'appareil de la dignité impériale. Les conjurés le saluent du nom d'empereur: les autres restent interdits; il parle, et ses paroles appuyées de menaces que l'effet allait suivre, déterminent les plus difficiles à persuader: l'acclamation devient générale. Accompagné de ce cortége, il marche au palais, s'empare des trésors, et les prodigue à sa troupe. Il pose des gardes aux portes de la ville, avec ordre de laisser entrer tous ceux qui se présenteraient, mais de ne laisser sortir personne. Dès le point du jour tous les habitants environnent le palais; le peuple des campagnes accourt à la ville; un corps de cavalerie illyrienne, qui venait pour recruter les armées de la Gaule, se joint à eux. Tous les officiers des troupes se réunissent; et la plupart sans savoir la cause de ce tumulte, entraînés par l'exemple des conjurés, reconnaissent à grands cris le nouvel Auguste.

VII. Mort de Constant.

Vict. epit. p. 225 et 226.

Eutr. l. 10.

Amm. l. 15, c. 5.

Zos. l. 2, c. 42.

Zon. l. 13. t. 2, p. 13 et 14.

Hier. chron.

[Idat. chron.]

Malgré les précautions de Magnence, Constant, qui s'occupait de la chasse, dans un pays fort éloigné d'Autun, fut instruit de la révolte. Il voulait se sauver en Espagne; mais Gaïson, envoyé par le tyran avec une troupe d'élite, l'atteignit à Elne [Helena][1], au pied des Pyrénées. L'infortuné prince, abandonné de tous, excepté d'un Franc nommé Laniogaise, fut massacré la treizième année de son règne, et la trentième de son âge. Quelques auteurs rapportent que se voyant sans secours, il quitta les ornements de sa dignité, et qu'il se réfugia dans une chapelle, d'où on l'arracha pour l'égorger.

[1] Cette ville, appelée antérieurement Illiberis, est à quelque distance de Perpignan, dans le Roussillon (Pyrénées orientales).—S.-M.

VIII. Suites de la révolte de Magnence.

Jul. or. 1. p. 26, ed. Spanh.

Eutr. l. 10.

Zos. l. 2, c. 43.

Socr. l. 2, c. 25.

Zon. l. 13, t. 2, p. 14.

Buch. Cycl. p. 240.

L'usurpateur, afin d'assurer sa puissance, prit le parti de se défaire des plus considérables de ceux qui avaient servi Constant. En même-temps qu'il envoie à la poursuite de ce prince, il dépêche des courriers pour les mander au nom de l'empereur, et les fait assassiner sur la route. Il n'épargne pas même ceux de sa faction, dont il avait quelque défiance. Il se rend maître de tout l'Occident en deçà des Alpes. Bientôt après, l'Italie, la Sicile, l'Afrique se déclarent en sa faveur. Il nomme Anicetus préfet du prétoire, et Titianus préfet de Rome.

IX. Vétranion prend le titre d'Auguste.

Jul. or. 1. p. 26, 30 et 31, ed. Spanh.

[Eutrop. l. 10.]

Aur. Vict. de cæs. p. 179.

Vict. epit. p. 226.

Zos. l. 2, c. 43.

Hier. chron.

Socr. l. 2, c. 25.

Soz. l. 4, c. 1.

[Idat. chron.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 15.

Theoph. p. 37.

Philost. l. 3, c. 22.

Oros. l. 7, c. 29.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 289.

Joan. Ant. in excerpt.

L'Illyrie lui échappa. A la nouvelle de la mort de Constant, Vétranion, général de l'infanterie dans la Pannonie, fut proclamé Auguste le premier de mars[2], à Sirmium ou à Mursa, par les soldats qui le chérissaient. C'était un vieillard expérimenté dans la guerre, qu'il pratiquait depuis long-temps avec succès. Il s'était fait aimer des troupes par sa probité, par sa douceur, et par une simplicité grossière qui le rapprochait beaucoup de ses soldats. Né dans les pays incultes de la haute Mésie, il était resté dans une ignorance si barbare, qu'il lui fallut apprendre à lire quand il se vit empereur; mais il fut dépouillé de l'empire avant que d'avoir eu le temps de connaître toutes les lettres. Selon plusieurs historiens ce fut Constantine elle-même, fille de Constantin et veuve d'Hanniballianus, qui le revêtit de la pourpre impériale. Elle voulait l'opposer au torrent de la révolte qui avait déja entraîné le reste de l'Occident. Elle craignait que son frère Constance, alors occupé contre les Perses, ne pût arriver assez à temps pour y résister; et elle se croyait en droit de donner le titre d'Auguste, parce qu'elle l'avait elle-même reçu de son père Constantin. Vétranion fit écrire à Constance: il lui protestait qu'il ne se regardait que comme son lieutenant; et qu'il n'avait accepté le nom d'empereur qu'afin de profiter contre Magnence de l'affection des soldats; il lui demandait de l'argent et des troupes, et l'exhortait à venir lui-même repousser l'usurpateur. Ce vieux soldat connaissait peu le caractère jaloux et insociable de la puissance souveraine; il ignorait que c'est un crime de s'asseoir à côté d'elle, fût-ce pour la servir. Constance, plus politique, feignit de lui savoir gré de son zèle: il approuva son élection; il lui envoya même le diadème et des sommes d'argent, et il ordonna aux légions de Pannonie de se réunir sous ses drapeaux.

[2] Le 1er de mai selon Idatius.—S.-M.

X. Entreprise de Népotianus.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Zos. l. 2, c. 43.

Hier. chron.

Socr. l. 2, c. 25.

Soz. l. 4, c. 1.

Idat chron.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 289.

Banduri, In Nepotiano.

[Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 119.]

Dans cette agitation de tout l'Occident, il s'éleva un troisième parti. Népotianus,[3] qui avait, comme nous l'avons dit, échappé au massacre de sa famille, refusa aussi de reconnaître Magnence pour son empereur. Neveu de Constantin, fils d'un consul, revêtu lui-même en 336 de la dignité consulaire, il ne se croyait pas né pour reconnaître les ordres d'un soldat de fortune. Ayant rassemblé une multitude de bandits, de gladiateurs et de gens perdus de débauche, et abîmés de dettes, il vient le 3 juin se présenter aux portes de Rome avec le diadême. Anicetus préfet du prétoire sort à la tête d'une foule d'habitants mal armés, encore plus mal en ordre. Les troupes de Népotianus n'étaient guère mieux aguerries. Cependant dès la première attaque ceux-ci mettent les habitants en fuite. Le préfet, craignant pour la ville, s'y retire avec une partie des fuyards, fait fermer les portes, et abandonne les autres à la merci des ennemis qui en font une horrible boucherie. Népotianus avait des intelligences dans Rome: on massacre le préfet; on ouvre les portes au vainqueur, qui laisse ses soldats se rassasier de butin et de carnage. Les places, les rues, les maisons, les temples sont inondés de sang; et le nouveau tyran, fier d'une si belle victoire, prend le nom de Constantin[4]. Il ne le porta que vingt-huit jours. Magnence envoie contre lui une armée commandée par Marcellinus, qu'il avait fait grand-maître du palais. Les habitants de Rome, trahis encore par un sénateur nommé Héraclide, sont vaincus dans un grand combat. Cette ville infortunée est une seconde fois le théâtre d'une révolution sanglante. Népotianus est tué, et sa tête portée au bout d'une lance annonce une nouvelle proscription.

[3] On voit par ses médailles qu'il s'appelait Flavius Popilius Népotianus.—S.-M.

[4] Il existe quelques médailles, sur lesquelles il prend le nom de Constantin. Voyez Eckhel, Doct. num. vet. t. VIII, p. 119.—S.-M.

XI. Tyrannie de Magnence.

Ath. apol. ad Const. t. 1, p. 299.

Jul. or. 1, p. 34; or. 2, p. 58, ed. Spanh.

Them. or. 3, p. 43.

Hier. chron.

Eutr. l. 10.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Socr. l. 2, c. 32.

Grut. inscript. p. 291, no 10.

Murat. inscript. p. 262. no 1.

Banduri, in Magnent.

[Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 121 et 122.]

Magnence vient jouir de sa conquête: le massacre des citoyens les plus considérables lui tient lieu de triomphe. Il fait mourir Eutropia, dont tout le crime était d'être mère de Népotianus. Les Barbares, tels que les Germains et les Iazyges, qui composaient une partie de son armée, assouvissent la haine naturelle qu'ils portaient au nom romain. Marcellinus le maître de Magnence, plutôt que son ministre, s'attache surtout à éteindre tout ce qui tenait par des alliances à la maison impériale. Au milieu de ces désastres, la crainte, qui affecte les dehors de l'admiration et de la reconnaissance, prodigue à l'oppresseur les titres de libérateur de Rome et de l'empire, de réparateur de la liberté, de conservateur de la république, des armées et des provinces. On ne célèbre sur ses monuments et sur ses monnaies que le bonheur, la gloire et le rétablissement de l'état[5]. Magnence enivré de ces fausses louanges, pour persuader au peuple, et peut-être à lui-même, qu'il les a méritées, fait arrêter plusieurs officiers de son armée, qui s'étaient distingués dans le massacre; il les punit de lui avoir obéi, et les sacrifie à la vengeance publique. Mais en même temps il ne relâche rien de sa tyrannie. Il oblige par un édit tous les Romains sur peine de la vie à porter au trésor la moitié de la valeur de leurs biens; et contre les lois anciennes et nouvelles, il permet aux esclaves de dénoncer leurs maîtres. C'était les y exciter. Il contraint les particuliers d'acheter les terres du domaine. Son avarice n'était pas le seul motif de ces tyranniques ordonnances. Il faisait d'immenses préparatifs, et rassemblait des troupes de toutes parts, pour soutenir la guerre contre Constance: car il méprisait la vieillesse imbécille de Vétranion. Les troupes romaines répandues dans la Gaule et dans l'Espagne, les Francs, les Saxons et les autres Barbares d'au-delà du Rhin, attirés par l'appât du pillage, se mettent en mouvement pour se rendre sous ses enseignes. Les garnisons quittent la frontière. Chaque ville de la Gaule devient un camp. On ne rencontre sur les chemins que fantassins, cavaliers, gens de trait. Les Alpes sont sans cesse hérissées de lances et de piques; toutes ces bandes comme autant de torrents fondaient en Italie; et la terreur était universelle.

[5] Les médailles de Magnence portent les légendes BEATITVDO. PVBLICA. ou LIBERATOR. REIPVBLICAE. ou RENOBATIO (sic). VRBIS. ROME (sic). ou RESTITVTOR. LIBERTATIS. Les mêmes expressions se retrouvent dans les inscriptions faites en l'honneur de ce tyran.—S.-M.

XII. Guerre de Perse.

Liban. or. 10, t. 2, p. 309 et 310.

Zos. l. 2, c. 45.

Zon. l. 13, t. 2, p. 13.

Constance était encore à Antioche, où il prenait des mesures pour reconquérir l'Occident. Sur la nouvelle de la révolte, il avait quitté la Mésopotamie toujours infestée par les Perses. Après la bataille de Singara, Sapor, ayant pendant l'hiver réparé ses pertes, avait dès le printemps repassé le Tigre. Constance de son côté passa l'Euphrate. On sait en général que l'empereur reçut cette année-là plusieurs échecs; mais on en ignore le détail. Il y a quelque apparence que le mauvais succès de la bataille de Singara avait découragé les troupes romaines; et l'incapacité de leur chef n'était pas propre à leur rendre le cœur. Ce fut apparemment alors que les Perses prirent sur les Romains cette supériorité, qu'ils conservèrent tant que Constance vécut. Ce prince ne se montra plus sur les frontières de la Perse, que pour y recevoir des affronts. Renfermé dans son camp et toujours prêt à prendre la fuite, il laissait l'ennemi faire librement ses incursions. Les Romains à qui il apprenait à trembler, s'accoutumèrent à se tenir cachés sous leurs tentes, tandis qu'on enlevait jusqu'aux portes de leur camp les habitants des villes et des campagnes qu'ils étaient venus défendre. Ces braves soldats, qui jusqu'alors avaient préféré l'honneur à la vie, commencèrent à ne plus craindre que la mort. Une nuée de poussière, qui annonçait l'approche d'un escadron ennemi, les mettait en fuite. Ils ne pouvaient soutenir la vue d'un Perse; le nom même de Perse était devenu un épouvantail, dont on se servait soit par raillerie, soit pour leur faire interrompre le pillage.

XIII. Siége de Nisibe.

Jul. or. 1. p. 27, et or. 2. p. 62-67, ed. Spanh.

Zos. l. 3, c. 8.

Theod. l. 2, c. 30. et vit.

Patr. c. 1.

Zon. l. 13, t. 2, p. 14, et 15.

Philost. l. 3, c. 23.

Theoph. p. 32. et 33.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 290 et 291.

Après cette campagne, malheureuse dans le détail, mais qui s'était passée sans action décisive, les Perses s'étant retirés, il paraît que Constance avait pris des quartiers d'hiver entre l'Euphrate et le Tigre; et ce fut cet éloignement qui augmenta l'audace de Magnence. L'empereur était à Edesse, quand il apprit la mort de son frère et les désordres de l'Occident. Il prit aussitôt le parti de retourner à Antioche, et d'abandonner la Mésopotamie. Il laissa des garnisons dans les places frontières, et les pourvut de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un siége. A peine eut-il repassé l'Euphrate, que Sapor, instruit des troubles de l'empire, recommença ses ravages, prit plusieurs châteaux, et vint se présenter devant Nisibe. Dans l'histoire de ce siége mémorable, je m'écarterai souvent du récit de M. de Tillemont: il me semble qu'en cette occasion il n'a pas toujours rapproché avec succès les diverses circonstances répandues dans les auteurs originaux.

XIV. Commencement du siége.

Sapor parut à la tête d'une armée innombrable, suivie d'une multitude d'éléphants armés en guerre, et d'un train redoutable de toutes les machines alors en usage pour battre les villes. Les rois de l'Inde, qu'il avait soudoyés, l'accompagnaient avec toutes leurs forces[6]. Il somma d'abord les habitants de se rendre, les menaçant de détruire leur ville de fond en comble, s'ils osaient lui résister. Ceux-ci encouragés par Jacques leur évêque, qui leur répondait du secours du ciel, se disposèrent à une vigoureuse défense. Lucillianus beau-père de Jovien, depuis empereur, commandait dans la place. Il se signala par une constance à toute épreuve et par les ressources d'une habileté et d'une valeur dignes des plus grands éloges. Pendant soixante-dix jours, le roi fit jouer toutes ses machines; une partie du fossé fut comblée; on battit les murs à coups de bélier; on creusa des souterrains; on détourna le fleuve, afin de réduire les habitants par la soif. Leur courage rendit tous ces travaux inutiles; les puits et les sources leur fournissaient de l'eau en abondance.

[6] C'est Julien qui parle des Indiens qui vinrent avec Sapor au siége de Nisibe. Voy. Orat. 2, p. 62, ed. Spanh.—S.-M.

XV. Sapor inonde la ville.

Après avoir épuisé tous les moyens que l'art de la guerre mettait alors en usage, Sapor résolut d'employer les forces même de la nature pour détruire la ville, ou du moins pour l'inonder et l'ensevelir sous les eaux. Ayant remonté vers la source du fleuve, jusqu'à un lieu où le lit se resserrait entre des coteaux, il arrêta son cours par une digue fort élevée, qui fermait le vallon. Quand les eaux qui traversaient Nisibe se furent écoulées, le roi fit construire au-dessous de la ville une seconde digue, qui traversait d'un bord à l'autre le lit du fleuve resté à sec; il ferma de terrasses toutes les gorges des vallons d'alentour, par où les eaux pouvaient trouver un écoulement, et fit ainsi du terrain de Nisibe un grand bassin. Ces ouvrages ayant été achevés en peu de temps par cette prodigieuse multitude de bras qui se remuaient à ses ordres, il fit ouvrir la digue supérieure qui arrêtait le fleuve: aussitôt les eaux amassées s'élancent, et viennent en frémissant se briser avec un horrible fracas contre les murs qu'elles ébranlent sans les abattre. Arrêtées par la digue inférieure et par les coteaux et les terrasses d'alentour, elles submergent tout le terrain de Nisibe. Les assiégeants se servaient pour réduire la ville, du même moyen que des assiégés employaient quelquefois de nos jours pour se défendre. La plaine n'était plus qu'une mer, et la ville une île, dont on n'apercevait que les tours et les créneaux. Le siége change de face et devient une attaque navale. Sapor couvre l'inondation de barques chargées de machines qui vont insulter les remparts. Les assiégés repoussent les barbares, lancent des feux, enlèvent sur leurs murs avec des crocs et des harpons les barques qui s'approchent de trop près; ils mettent en pièces ou coulent à fond les autres à coups de gros javelots et de pierres, dont quelques-unes pesaient quatre cents livres. Cette attaque dura plusieurs jours, et l'inondation croissait de plus en plus, lorsque, la digue inférieure s'étant rompue, les eaux, se réunissant pour suivre leur pente naturelle, entraînèrent par leur violence et les barques qu'elles portaient, et plus de vingt-cinq toises de la muraille déja ébranlée, et même une partie du mur opposé par où elles s'écoulaient de la ville. L'impétuosité de ce torrent submergea un grand nombre de Perses.

XVI. Nouvelle attaque.

La ville était ouverte, et Sapor ne doutait pas qu'il ne fût au moment de s'en rendre maître. Il fait prendre à ses officiers et à ses soldats leurs plus belles armes et leurs plus magnifiques habits, selon la coutume des Perses. Les hommes et les chevaux brillaient d'or et de pourpre. Pour lui, semblable à Xerxès, il était assis sur un tertre qu'il avait fait élever. L'armée se déploie en pompeux appareil; à la tête paraissaient les cavaliers cuirassés et les archers à cheval, suivis du reste de la cavalerie, dont les nombreux escadrons couvraient toute la plaine. Entre leurs rangs s'élevaient de distance en distance des tours revêtues de fer, portées par des éléphants, et remplies de gens de trait. De toutes parts se répandait une nuée de fantassins sans ordre, les Perses ne faisant presque aucun cas ni aucun usage de l'infanterie. En cet état ils environnent la ville, pleins de fierté et de confiance. Au premier signal tous se mettent en mouvement, et se pressant les uns les autres, chacun aspire à la gloire d'être le premier à forcer le passage, ou à sauter sur le rempart. Les assiégés de leur côté, postés sur la brèche en bonne contenance, opposent comme un nouveau mur leurs rangs serrés et redoublés. Ce qui subsistait encore de muraille était bordé d'une foule d'habitants, armés de tout ce qui pouvait servir à leur défense. La nécessité en faisait autant de guerriers, et les soldats mêlés parmi eux réglaient leurs mouvements, et soutenaient leur courage. Dans cette périlleuse circonstance l'évêque prosterné au pied des autels intéressait le ciel contre les Perses, et procurait à sa patrie un secours plus puissant que les remparts et les machines de guerre. On laisse approcher les Perses sans lancer un trait; et ceux-ci persuadés qu'ils ne trouveront pas de résistance, après avoir renversé les terrasses qu'ils avaient auparavant élevées, poussent leurs chevaux à travers une fange profonde, que le séjour du fleuve avait formée sur un terrain gras et propre à retenir les eaux. Ils arrivent au bord du fossé, qui était large et rempli de limon et de vase; ils y avaient déja jeté une grande quantité de fascines, et les cavaliers commençaient à mettre pied à terre et à défiler, lorsque les soldats postés sur la brèche fondent sur eux. En même temps on fait pleuvoir du haut des murs les pierres et les dards: beaucoup de Perses sont renversés; les autres veulent fuir; mais pressés à la fois par leurs gens qui les suivent en foule et par les ennemis, accablés du poids de leurs armes, ils se culbutent dans le fossé et restent ensevelis dans le limon. Les assiégés enlèvent les fascines et se retirent sur la brèche. Sapor, après le mauvais succès de cette attaque, fait avancer ses éléphants, plutôt à dessein de jeter l'effroi dans la ville, que dans l'espérance de faire franchir le fossé à des animaux pesants par eux-mêmes, et chargés d'un poids énorme. Ils marchaient à des distances égales; et les intervalles étant remplis d'infanterie, on eût cru voir approcher une muraille garnie de ses tours. Les habitants, sans s'effrayer de cette seconde attaque, s'en amusèrent d'abord comme d'un beau spectacle; bientôt ils font une décharge de toutes leurs machines, défient les barbares et les insultent à grands cris. Les Perses, prompts à la colère, et trop fiers pour souffrir les railleries, accouraient au bord du fossé, et se disposaient à le passer malgré le roi, qui faisait sonner la retraite; lorsqu'une grêle de pierres et de traits les força d'obéir et de regagner leur camp. Plusieurs des éléphants tombèrent dans le fossé et y périrent: les autres, blessés ou effarouchés, retournent sur leurs propres soldats, et en écrasent des milliers.

XVII. Opiniâtreté de Sapor.

Sapor comptait toujours sur la supériorité de ses forces. Il suspendit l'attaque pendant un jour, pour laisser au terrain le temps de se dessécher et de se raffermir. Cependant il partagea ses archers en plusieurs corps, avec ordre de se relever les uns les autres, et de tirer sans cesse sur la brèche, afin de ne pas donner aux assiégés le temps de la réparer. Mais derrière les soldats qui la défendaient, une quantité innombrable de bras travaillaient sans être aperçus; et, après un jour et une nuit, Sapor fut surpris de voir dès le matin un nouveau mur déja élevé de quatre coudées. Il ne perdit pas encore l'espérance: il renouvela plusieurs fois les mêmes efforts, mais toujours avec aussi peu de succès. Dans une des dernières attaques, l'évêque étant venu sur la muraille pour animer les combattants, Sapor le prit pour l'empereur; il crut voir le diadème et la pourpre impériale. Il entre aussitôt en grande colère contre ceux qui lui avaient affirmé que Constance était à Antioche, et les menace de la mort. En même temps, il envoie signifier aux assiégés qu'ils aient à se rendre, si l'empereur n'aime mieux sortir en campagne et décider du sort de la ville par une bataille. Les habitants ayant répondu que l'empereur était absent, et qu'ils ne pouvaient capituler sans son ordre, le roi plein de courroux les traite de fourbes et de menteurs, protestant qu'il a vu de ses propres yeux Constance sur la muraille. Les mages cependant vinrent à bout de l'adoucir et même de l'intimider, en lui persuadant que celui qu'il avait pris pour Constance était un ange, qui défendait la ville. Alors ce prince impétueux et impie, lançant vers le ciel un regard furieux, banda son arc, et décocha en l'air une flèche, comme s'il eût voulu combattre Dieu même qui se déclarait son ennemi.

XVIII. Levée du siége.

Enfin après avoir perdu vingt mille hommes, ayant appris que les Massagètes étaient entrés dans la Perse en son absence, il se détermina à lever le siége, qui avait duré près de quatre mois. Il brûla ses machines, détruisit tous ses travaux, et fit mourir plusieurs satrapes, les uns pour avoir mal construit la digue que les eaux avaient forcée, les autres pour avoir mal fait leur devoir dans les attaques, d'autres sous divers prétextes: car c'est, dit Julien, la coutume des rois barbares de l'Asie, de rendre leurs officiers responsables des mauvais succès, et de les immoler à leur dépit et à leur honte. Pendant le retour, la peste se mit dans l'armée, et en détruisit encore une partie. Sapor fut ensuite long-temps occupé par des voisins belliqueux, et Constance par les guerres d'Occident; en sorte que, sans aucun traité, il n'y eut pendant plusieurs années entre les Romains et les Perses d'autre hostilité, que quelques pillages sur la frontière.

XIX. Miracles qu'on raconte à l'occasion de ce siége.

Theod. l. 2, c. 30.

Theoph. p. 33.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 290 et 291.

On ajoute plusieurs miracles au récit de ce fameux siége. Selon Théophanes, le ciel s'arma contre les Perses de tous ses feux et de tous ses orages: les nuées les couvrirent d'épaisses ténèbres, et les inondèrent d'un nouveau déluge; la foudre en écrasa plusieurs, et les éclats affreux du tonnerre en firent mourir d'autres de peur. Théodoret raconte que, le saint diacre Éphrem ayant prié saint Jacques de se montrer sur les murailles, et de lancer sa malédiction sur les Barbares, l'évêque monta dans une tour; et que, voyant leur multitude, il pria Dieu d'envoyer des moucherons pour défaire cette formidable armée, et confondre l'orgueil de ce nouveau Pharaon; qu'aussitôt une nuée de ces insectes s'étant répandue dans la plaine, ces ennemis presque invisibles pénétrèrent dans la trompe des éléphants, dans les oreilles et les naseaux des chevaux, les mirent en fureur, et leur firent prendre la fuite en jetant par terre leurs cavaliers, avec tant de désordre, que Sapor fut obligé d'abandonner son entreprise.

XX. Préparatifs de Constance.

Jul. or. 1, p. 28 et 29; 42 et 43, ed. Spanh.

Socr. l. 2, c. 26.

Theod. l. 3, c. 3.

Soz. l. 4, c. 1.

Zon. l. 13. t. 2, p. 15.

Constance donna ses ordres pour réparer les fortifications de la ville, et pour récompenser la fidélité de ces braves citoyens. Il était alors tout occupé des préparatifs de la guerre qu'il allait faire à Magnence. Il employa près de dix mois à construire et à équiper une flotte, qui, selon Julien, surpassait celle de Xerxès. Il rappela au drapeau tous les soldats qui avaient obtenu leur congé sans avoir fourni le temps de leur service, et sans cause de maladie. Quand il eut rassemblé ses troupes, étant prêt à se mettre en marche, il exhorta tous ceux qui composaient son armée à recevoir le baptême: «Le terme de la vie, leur dit-il, toujours incertain, l'est surtout dans la guerre. La mort vole sans cesse autour de nous et sur nos têtes; elle nous menace sous la forme de toutes sortes d'armes. Que chacun de vous ne diffère donc pas de se revêtir de la robe précieuse du baptême, sans laquelle il n'a point de droit au triomphe céleste. Si quelqu'un refuse de se faire baptiser, qu'il se retire. Je ne veux point de soldats qui ne soient enrôlés sous les étendards de Jésus-Christ.» On peut remarquer, sans en être surpris, que Constance fit alors pratiquer à ses soldats ce qu'il se dispensa lui-même de pratiquer: il ne demanda le baptême que lorsqu'il fut près de mourir.

XXI. Députation de Magnence et de Vétranion.

Ath. apol. ad Const. t. 1, p. 300, et epist. ad monach. p. 34.

Jul. or. 1, p. 30 et or. 2, p. 76, ed. Spanh.

[Themist. or. 3, p. 42, et or. 4· p. 56.].

Petr. Patric. p. 27.

Zon. l. 13, t. 2, p. 15.

L'empereur, avant son départ d'Antioche, reçut les députés de Magnence, chargés de lui proposer un accommodement: c'étaient Servais évêque de Tongres, un autre évêque de Gaule nommé Maxime, et deux seigneurs, Clémentius et Valens. Ils étaient venus par l'Afrique, et à leur passage par Alexandrie ils furent bien reçus d'Athanase: ce que les Ariens ne manquèrent pas d'envenimer dans la suite, accusant le saint prélat d'intelligence avec le tyran. Cette ambassade ne produisit aucun effet; et Constance se mit en marche pour passer en Europe. Alors, soit que Vétranion, se défiant de la complaisance de l'empereur, eût cherché à s'appuyer du secours de Magnence, soit que celui-ci, pour dérober à Constance les forces de l'Illyrie, eût prévenu Vétranion, les deux usurpateurs se liguèrent, et envoyèrent de concert une nouvelle députation. L'empereur traversa le Bosphore à Constantinople, qui tremblait déja dans la crainte d'éprouver les mêmes désastres que Rome avait deux fois essuyés. Il rassura la ville par sa présence, et continua sa marche vers l'Illyrie. Il était à Héraclée, lorsqu'il reçut l'ambassade des deux tyrans: elle était composée de Rufinus, préfet du prétoire, de Marcellinus, général des troupes de Magnence, du sénateur Nunécius et de Maxime. Ils apportaient à Constance des paroles de paix, à condition qu'il abandonnerait aux deux nouveaux empereurs les pays dont ils étaient en possession, et qu'il se contenterait du premier rang entre les trois Augustes. Ils lui représentèrent le danger auquel il allait s'exposer en combattant deux capitaines pleins d'expérience, unis ensemble et suivis de deux armées invincibles; qu'un seul serait déja un ennemi trop redoutable; que la guerre civile allait armer contre lui les mêmes bras auxquels son père avait été redevable de tous ses triomphes; que pour eux ils souhaitaient qu'il ne voulût pas éprouver sur lui-même ce que pouvaient contre l'empereur des généraux qui avaient si vaillamment servi l'empire. Constance venait de perdre sa première femme: Magnence offrait de cimenter la paix par une double alliance, en donnant sa fille à Constance, et en recevant de sa main sa sœur Constantine. Ces propositions mêlées de menaces embarrassaient l'empereur, naturellement timide et irrésolu: il balançait entre la crainte du péril et l'intérêt de sa gloire. Rempli de ces inquiétudes il s'endormit, et crut voir en songe Constantin, son père, qui lui présentait Constant, et lui disait: «Mon fils, voilà votre frère que Magnence a égorgé; vengez-le, et punissez le tyran. Songez à l'honneur, sans vous effrayer du péril. Quelle honte pour vous de vous laisser arracher une partie de votre héritage!» C'est le caractère des ames faibles de résister à la raison, et de céder sans effort à tout le reste: un songe fit ce qu'elle n'avait pu faire. Constance à son réveil commande qu'on arrête les députés comme des rebelles, et qu'on les charge de fers. Il ne renvoie que Rufinus; mais bientôt après il relâche aussi les autres; et sans perdre de temps il arrive à Sardique.

XXII. Vétranion dépouillé.

Jul. or. 1. p. 30 et or. 2. p. 76.

Amm. l. 21, c. 8.

Aur. Vict. de cæs. p. 179.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Zos. l. 2, c. 44.

Hier. chron.

Themist. or. 3, p. 45, et or. 4, p. 56.

Socr. l. 2, c. 18.

Soz. l. 4, c. 4.

Philost. l. 3, c. 22.

Idat. chron.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 191 et 192.

Zon. l. 13, t. 2, p. 15 et 16.

Theoph. p. 37.

Vétranion marchait pour fermer le pas de Sucques. Prévenu par la diligence de l'empereur, et ne se croyant pas en état de lui tenir tête, il prit le parti de conclure avec lui un traité. Il consentit même à réunir les deux armées, et à tenir un conseil de guerre en présence des officiers et des soldats, pour délibérer sur les mesures à prendre contre l'ennemi commun. Cependant Constance travaille sourdement à débaucher les soldats de Vétranion; et il vient à bout d'en gagner une grande partie. On se rend dans la plaine de Naïsse le 25 décembre: on dresse un tribunal élevé, sur lequel s'asseyent les deux empereurs, sans armes et sans gardes. Les deux armées formaient un cercle à l'entour; chaque corps était rangé en bon ordre sous ses enseignes, et cette assemblée militaire faisait un spectacle tout à la fois magnifique et terrible. Constance se leva, et prit la parole le premier en considération de sa naissance. Son discours fut tout autre que celui qu'attendait Vétranion. Il commença à la vérité par exhorter les soldats à venger sur Magnence la mort cruelle de leur empereur, qu'ils avaient si glorieusement servi contre les Barbares, et qui avait tant de fois récompensé leur valeur. Mais bientôt tournant toute sa véhémence contre celui qui était assis à côté de lui, et qui se regardait comme son collègue: «Souvenez-vous, soldats, s'écria-t-il, des bienfaits de mon père; souvenez-vous des serments que vous avez faits de ne souffrir le diadème que sur la tête des enfants de Constantin. Qui de vous osera comparer le fils et le petit-fils de vos empereurs à des hommes nés pour obéir? Laisserez-vous déchirer l'empire; et n'avez-vous pas appris par les troubles qui environnèrent votre berceau, que l'état ne peut être tranquille, que quand il ne reconnaît qu'un seul maître?» A ces mots les deux armées, comme de concert, proclament Constance seul Auguste, seul empereur: elles s'écrient qu'il faut se défaire de tous ces souverains illégitimes, qui déshonorent le diadème. On menace Vétranion. Les soldats étaient prêts à fondre sur lui: mais ce fantôme d'empereur, se voyant trahi, se jette aux pieds de Constance, qui arrête la fougue des soldats: il descend du tribunal; il se dépouille lui-même de la pourpre et du diadème, qu'il remet entre les mains de Constance. Les orateurs de ce temps-là parlent avec emphase du succès merveilleux de cette éloquence, qui produisant l'effet d'une grande victoire sans verser de sang, conquit au prince toute l'Illyrie, et fit passer sous ses drapeaux une nombreuse infanterie, vingt mille chevaux, et les troupes auxiliaires de plusieurs nations belliqueuses. Mais nous savons que l'argent de Constance partage au moins avec son éloquence la gloire de l'événement, et que Gumoarius, capitaine des gardes de Vétranion, avait d'avance ménagé cette révolution.

XXIII. Conduite de Constance à l'égard de Vétranion.

Constance ayant embrassé Vétranion, qui tremblait d'effroi, encore plus que de vieillesse, le prit par la main pour le garantir des insultes de la soldatesque; et l'ayant conduit dans sa tente, il le fit manger avec lui. Comme il était en humeur de discourir, il l'entretint des embarras de la puissance souveraine, surtout dans un âge avancé, et de la douceur du repos d'une vie privée: qu'il ne perdait qu'un nom frivole, qui n'avait de réel que les chagrins; et qu'il allait jouir d'un bonheur solide, et sans mélange d'inquiétude. Cette morale, assez déplacée dans la bouche de Constance, aurait déplu à tout autre; elle se trouva au goût de ce vieillard simple, à qui il ne restait que l'étonnement de s'être vu empereur pendant dix mois. Constance l'envoya à Pruse en Bithynie; il lui donna un train magnifique, et des revenus considérables. Vétranion, en passant par Constantinople, y parut avec splendeur: captif heureux, il semblait triompher de sa défaite. Il vécut à Pruse pendant six années; et Constance eut à se féliciter du succès de ses leçons. Le vieillard s'accommoda si bien de cette tranquille opulence, qu'il fit écrire souvent à l'empereur pour le remercier de l'avoir affranchi de cette sorte d'esclavage qu'on appelle souveraineté: Vous avez tort, lui mandait-il, de ne pas prendre votre part de ce bonheur que vous savez procurer aux autres. On rapporte qu'il assistait fréquemment aux assemblées des fidèles, qu'il répandait d'abondantes aumônes, et qu'il conserva jusqu'à la mort un profond respect pour les personnes consacrées au culte des autels.

An 351.

XXIV. Constance jette les yeux sur Gallus pour le faire César.

Buch. Cycl. p. 240, 251 et 253.

Idat. chron.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Socr. l. 2, c. 28.

Philost. l. 3, c. 25.

[Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.]

L'empereur, devenu maître de l'Illyrie et de la Pannonie, s'arrêta à Sirmium, capitale de cette dernière province. Il y était dès le commencement de l'année suivante, 351 de Jésus-Christ, pour laquelle il ne créa point de consuls. Il s'agissait de reconquérir la moitié de l'empire, plutôt que de lui donner des magistrats. Mais Magnence, empressé de mettre en usage tous les droits de l'autorité souveraine, se nomma lui-même consul avec Gaïson, le meurtrier de Constant. La rigueur de la saison qui rendait les passages impraticables, fermait à Constance l'entrée de l'Italie. D'un autre côté, l'Orient restait exposé aux incursions des Perses. Dans la crainte qu'ils ne profitassent de son éloignement, il crut ne pouvoir mieux faire que de donner le titre de César à Gallus, son cousin-germain, alors âgé de vingt-quatre ans, et de lui confier la défense des provinces orientales. C'était un prince de peu d'esprit, et tout-à-fait incapable de soutenir le fardeau dont on accablait sa faiblesse. Je l'ai laissé avec son frère Julien au milieu du massacre qui fit périr sa famille, après la mort de Constantin. Je vais reprendre en peu de mots l'histoire de ces deux princes.

XXV. Éducation de Gallus et de Julien.

Jul. ad Ath. p. 272 et 273.

Misop. p. 350-354, epist. 9, p. 378.

Greg. Naz. or. 3. t. 1, p. 58.

Liban. or. 5. t. 2, p. 174, 176, et or. 10. p. 262 et seq.

Amm. l. 22, c. 9.

[Eutrop. l. 10.

Vict. epit. p. 228.]

Socr. l. 3, c. 1.

Les meurtriers avaient épargné Gallus, parce qu'il semblait être sur le point de mourir de maladie: Marc, évêque d'Aréthuse, avait sauvé Julien. La fureur des soldats étant assouvie, Constance, qui n'avait point d'enfants, prit le parti de laisser vivre ces deux jeunes princes, l'unique ressource de la famille impériale. Il leur rendit une partie de leurs biens, et les sépara l'un de l'autre, envoyant Gallus à Éphèse en Ionie, où il possédait de grandes terres; et mettant Julien entre les mains d'Eusèbe de Nicomédie, son parent du côté de Basilina. On donna des maîtres à Gallus, qui ne fit pas de grands progrès. Mais Julien se montra dès l'enfance docile, pénétrant, et avide de connaissances. Les leçons d'Eusèbe, évêque fourbe et hypocrite, qui avait autrefois sacrifié aux idoles, n'étaient guère propres à établir les solides fondements de la foi dans un esprit léger, présomptueux, hardi: et peut-être jetèrent-elles dans le cœur de Julien les premières semences de l'apostasie. A l'âge de sept ans, son éducation fut confiée à un eunuque, Scythe de nation, nommé Mardonius, homme de lettres et philosophe. Il avait été employé par l'aïeul maternel de Julien, à expliquer à Basilina les poésies d'Homère et d'Hésiode. Il y a quelque apparence que ce gouverneur était un païen déguisé: du moins peut-on le soupçonner par les louanges que Julien lui donne dans sa satyre contre le peuple d'Antioche. Mais c'était un homme austère dans ses mœurs. Il inspira de bonne heure à son élève l'éloignement des spectacles et des plaisirs, le goût du travail et des occupations sérieuses, la gravité et la modestie dans le maintien, et cet orgueil philosophique qui joue le rôle de la sagesse. Sous la conduite de ce guide vigilant, Julien fréquentait les écoles publiques, autant pour s'essayer aux vertus civiles, que pour y prendre des leçons. Là confondu avec ceux de son âge, soumis sans dispense aux mêmes exercices, assujetti aux mêmes heures, il apprenait à connaître les hommes; à ne pas trop s'estimer lui-même, faute de comparaison; à obéir à la règle, au temps, aux circonstances; à se montrer patient, affable, humain, bienfaisant; il ne se distinguait que par la vivacité d'esprit, la fidélité de la mémoire, et l'application au travail. Ce fut apparemment en ce temps-là qu'il fut instruit dans la grammaire et dans la lecture des poètes et des historiens, par le grammairien Nicoclès de Lacédémone, renommé pour son savoir et son amour de la justice. Mardonius, de son côté, s'attachait à remplir son cœur des plus belles maximes de Pythagore, de Platon et d'Aristote.

XXVI. Gallus et Julien à Macellum.

Jul. ad Ath. p. 272 et 273.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 58.

Socr. l. 3, c. 1.

Theod. l. 3, c. 2.

Soz. l. 5, c. 2.

Theoph. p. 29.

Gallus approchait de vingt ans, et Julien en avait quatorze, lorsque Constance, défiant et jaloux, les fit tous deux conduire à Macellum, au pied du mont Argée, près de Césarée en Cappadoce. C'était un château du domaine impérial, orné de bains, de jardins, et de fontaines d'eau-vive. C'eût été pour ces princes un séjour délicieux, s'il n'eût pas été forcé, et si l'on ne leur eût pas retranché tous les agréments de la société. On les entretenait avec magnificence; ils étaient servis par un grand nombre de domestiques; mais on les gardait à vue comme des prisonniers; l'entrée était interdite à leurs amis, et à tous les jeunes gens de condition libre. Ils n'avaient de compagnons dans leurs exercices que leurs esclaves. L'étude aurait pu charmer leur ennui, et ils ne manquaient pas de maîtres en toute sorte de sciences. Julien s'en occupait avec plaisir; mais Gallus ne s'y prêtait que par contrainte: sans goût comme sans génie, il avait un fonds de dureté et de rudesse, qui s'accrut encore par cette éducation triste et solitaire.

XXVII. Différent succès des instructions chrétiennes données aux deux princes.

Il eut cependant le bonheur de profiter mieux que son frère des instructions chrétiennes qu'il reçut dans ce séjour. L'empereur avait eu soin de leur choisir des maîtres chrétiens qui, non contents de leur expliquer les livres saints et les dogmes de la foi, s'attachaient encore à les exercer aux pratiques de la religion. On leur inspirait le goût de l'office divin, le respect pour les personnes consacrées à Dieu ou distinguées par leur vertu; on les conduisait souvent aux sépultures des martyrs, qu'ils honoraient de leurs offrandes. On les fit même entrer dans le clergé: ils furent ordonnés lecteurs, et ils en firent ensuite la fonction dans l'église de Nicomédie. Julien, souple et dissimulé, se pliait à ces pieux exercices. Mais son caractère superbe, peut-être les premières insinuations de Mardonius, et plus encore la haine qu'il portait à Constance, qui lui procurait cette éducation chrétienne, entretenaient dans son cœur un secret penchant à l'idolâtrie. Il s'échappait même, quand il le pouvait faire sans courir le risque d'être démasqué; et dans les déclamations dont on l'occupait avec son frère, et qui roulaient quelquefois sur le parallèle des deux religions, il ne manquait jamais de laisser à Gallus la défense du christianisme, et se réservait de défendre la cause des dieux, sous prétexte qu'étant la plus mauvaise, elle était aussi la plus difficile à soutenir. Il la plaidait de si bonne foi, qu'il avait besoin de toute son hypocrisie pour étouffer les soupçons et les inquiétudes de ses maîtres. Mais s'il était assez habile pour les tromper, il n'en imposait pas à celui qui pénètre les replis des consciences; et Dieu fit connaître dès lors qu'il voyait le fond de son cœur. Les deux frères entreprirent de bâtir une église sur le tombeau de saint Mamas, célèbre martyr de Cappadoce. Ils partagèrent entre eux le soin de cet édifice, s'efforçant à l'envi de se surpasser en magnificence. Les travaux de Gallus ne rencontraient aucun obstacle; mais ceux de Julien étaient arrêtés et détruits par une main invisible. Tantôt ce qui était élevé s'écroulait tout à coup; tantôt la terre se soulevant repoussait les fondements qu'on y voulait asseoir. On fut obligé d'abandonner l'ouvrage, et le saint martyr sembla rejeter avec horreur les hommages d'un ennemi caché, qui devait un jour déclarer la guerre aux successeurs de sa foi et de son courage. Saint Grégoire de Nazianze offre de produire un grand nombre de témoins oculaires de ce prodige; et la mémoire en était encore récente du temps de Sozomène.

XXVIII. Gallus déclaré César.

Idat. chron. Buch. Cycl. p. 241, 251 et 253.

Amm. l. 14, c. 11.

Aur. Vict. de cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 226.

Zos. l. 2, c. 45.

Liban. or. 10. t. 2, p. 264.

[Socr. l. 2, c. 29.]

Soz. l. 5, c. 2.

Philost. l. 3, c. 25, et l. 4, c. 1.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 292.

[Theoph. p. 33.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.

[Cedren. t. 1, p. 302.]

Till. not. 19.

Après six ans de retraite dans le château de Macellum, Gallus fut rappelé à la cour, et revêtu le 15 de mars 351 de la dignité de César. Si l'on en veut croire l'Arien Philostorge, ce fut Théophile, l'apôtre des Ariens[7], qui procura à Gallus les bonnes grâces de Constance; il fit même jurer à ces deux princes une amitié sincère. Le nouveau César prit le nom de Constantius. L'empereur lui donna en même temps en mariage sa sœur Constantine[8], veuve d'Hanniballianus; et l'envoya en Orient avec le général Lucillianus, pour résister aux Perses. Ce jeune prince avait les grâces de l'extérieur: une taille bien proportionnée, les cheveux blonds et frisés, un air majestueux. Comme il passait par Nicomédie, il rencontra son frère Julien, qui venait d'obtenir la permission d'aller à Constantinople, pour y achever ses études.

[7] Au sujet de ce personnage, voyez ci-devant, liv. 6, § 36.—S.-M.

[8] Zosyme et plusieurs autres auteurs l'appellent par erreur Constantia.—S.-M.

XXIX. Il purifie le bourg de Daphné.

Chrysost. de Babyla, t. 2, p. 533.

Amm. l. 22, c. 13.

Theod. l. 3, c. 10.

Socr. l. 3, c. 18.

[Soz. l. 5, c. 19.]

Vulcat. Gallic. in Avidio. c. 5.

Étant arrivé à Antioche, où il devait fixer sa résidence, il commença par donner des preuves de son attachement au christianisme. A cinq milles de cette ville était le bourg célèbre de Daphné, séjour de plaisir et de délices. Il était environné d'un bois de lauriers, et d'autres arbres agréables, dont Pompée avait autrefois augmenté l'étendue jusqu'à dix mille pas de circuit. La terre était émaillée des fleurs les plus odoriférantes, selon la diversité des saisons. L'épaisseur des feuillages, mille ruisseaux d'une eau aussi pure que le cristal, et les vents frais et chargés du parfum des fleurs, y conservaient le printemps au milieu des plus grandes chaleurs de l'été. Ce n'était plus sur les bords du Pénée que Daphné avait été changée en laurier: l'imagination des habitants d'Antioche avait transféré sur leur territoire la scène des amours d'Apollon et de la nymphe; et cette fable voluptueuse, d'accord avec les charmes de ce lieu, inspirait une dangereuse mollesse. L'air de ce séjour enchanté portait dans les veines le feu séducteur des passions les plus capables de surprendre la vertu même. Aussi nulle personne vertueuse n'osait se permettre l'entrée de ce bois: c'était le rendez-vous d'une jeunesse lascive, qui se faisait un jeu de donner et de recevoir les impressions de la volupté. C'eût été se faire regarder comme un homme étrange et sauvage, que d'y paraître sans la compagnie d'une femme. Cette vie licencieuse était passée en proverbe. Sous Marc-Aurèle il fut défendu aux soldats d'y mettre le pied, sur peine d'être honteusement chassés du service. Mais la contagion de la débauche, plus forte que toute l'austérité de la discipline romaine, ayant corrompu les soldats d'une légion qui gardait ce poste, l'empereur Alexandre Sévère fit mourir plusieurs de leurs officiers pour n'avoir pas prévenu ce désordre. La superstition y consacrait le déréglement: elle avait honoré ce lieu du droit d'asyle. Dans un temple magnifique bâti par Séleucus Nicator, ou, selon Ammien Marcellin, par Antiochus Épiphanes, on adorait une fameuse statue d'Apollon. C'était un des plus célèbres oracles. Là coulait aussi une fontaine qui portait le nom de Castalie, parce qu'on attribuait à ses eaux, comme à celles de la fontaine de Delphes, la vertu de communiquer la connaissance de l'avenir. Gallus, pour détruire en ce lieu le règne de l'idolâtrie et de la dissolution, y fit transporter les reliques de saint Babylas, évêque d'Antioche, martyrisé sous l'empire de Décius. Selon S. Jean Chrysostôme, Théodoret et Sozomène, la présence de ce saint corps imposa tout à coup silence à Apollon, et mit en fuite le libertinage. La séduction de l'oracle, les offrandes du peuple païen, les parties de débauche cessèrent en même temps; et Daphné, après avoir été pendant plusieurs siècles le théâtre de la licence la plus effrénée, devint un lieu de recueillement et de prières.

XXX. Décentius César.

Liban. or. 10, t. 2, p. 269-273.

Amm. l. 16, c. 12.

Zos. l. 2, c. 45.

Aur. Vict. de Cæs. p. 180.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.

[Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 123.]

Tandis que Constance élevait Gallus au rang de César, et qu'il le chargeait de la défense de l'Orient, Magnence qui était à Milan donnait le même titre à son frère Décentius[9], et l'envoyait dans la Gaule infestée par les courses des barbares. Si l'on en croit Libanius et Zosime, qui ne sont pas moins suspects dans le mal qu'ils disent de Constance, que dans les louanges excessives qu'ils prodiguent à Julien, c'était l'empereur lui-même qui les avait attirés. Sacrifiant cette belle province à sa colère contre Magnence, il les avait engagés par de grandes sommes d'argent à passer le Rhin, et leur avait abandonné par des lettres expresses la propriété des conquêtes qu'ils y pourraient faire. Ce qu'il y a de certain, c'est que diverses bandes de Francs, de Saxons, d'Allemans se répandirent dans la Gaule, et qu'ils y firent de grands ravages. Il ne paraît pas qu'ils aient trouvé beaucoup d'opposition de la part de Décentius, dont la bravoure n'est connue que par le titre de très-vaillant qu'on lit sur ses monnaies. Mais l'histoire, qui ne s'accorde pas toujours avec ces monuments de flatterie, nous apprend seulement que le César fut défait en bataille rangée par Chnodomaire, roi des Allemans; que le vainqueur pilla et ruina plusieurs villes considérables, et qu'il courut la Gaule sans trouver de résistance, jusqu'à ce qu'il eût rencontré dans Julien un ennemi plus formidable.

[9] Il était seulement son parent, selon Zosime.—S.-M.

XXXI. Magnence se met en marche.

Jul. or. 1, p. 34, 35 et 36, et or. 2, p. 57 et 97.

Socr. l. 2, c. 28 et 29.

Zos. l. 2, c. 45.

Dans le même temps que ces barbares occupaient Décentius, d'autres bandes des mêmes nations, attirées par la solde et par l'espoir du butin, grossissaient l'armée de Magnence. Celui-ci traînait à sa suite les principales forces de l'Occident, et se croyait en état d'envahir tout l'empire, et de porter la terreur jusque chez les Perses. Plein d'ardeur et de confiance, il en avait autant inspiré à ses troupes, en leur promettant le pillage de tous les pays dont il allait faire la conquête. Il traverse les Alpes Juliennes, tandis que l'empereur, au lieu de se mettre à la tête de son armée, s'arrêtait à Sirmium, et s'occupait d'un concile. Les généraux de Constance marchèrent au-devant de l'ennemi, et l'attendirent d'abord au pied des Alpes. Ensuite se voyant supérieurs en cavalerie, ils feignirent de prendre l'épouvante et reculèrent en arrière, pour l'attirer dans les plaines de la Pannonie. Magnence, trompé par cette feinte, se mit à les poursuivre, et s'exposa mal à propos dans un pays découvert. Mais dans cette marche, il usa à son tour d'un stratagème dont il tira quelque avantage. Il fit dire aux généraux ennemis que, s'ils voulaient l'attendre dans les plaines de Siscia, ce serait un beau champ de bataille pour terminer leur querelle. Constance, averti de cette bravade, accepta le défi avec joie: le lieu ne pouvait être plus propre à sa cavalerie. Il ordonna de marcher vers Siscia. Pour y arriver, il fallait traverser le vallon d'Adranes, au-dessus duquel Magnence avait posté une embuscade. Les troupes de Constance, qui marchaient sans ordre comme sans défiance, s'y étant engagées, se virent bientôt accablées de gros quartiers de rochers, qu'on roulait sur eux, et qui en écrasèrent une partie; les autres furent obligés de retourner sur leurs pas, et de regagner la plaine.

XXXII. Propositions de paix rejetées par Magnence.

Zos. l. 2, c. 46 et 47.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.

Magnence, enflé de ce succès, hâte sa marche, résolu d'aller chercher Constance à Sirmium, et de lui présenter la bataille. Comme il se disposait à passer la Save, il vit arriver dans son camp Philippe, officier de Constance, chargé en apparence de faire des propositions de paix, mais qui ne venait en effet que pour reconnaître les forces de l'ennemi et pénétrer ses desseins. Philippe, approchant du camp, avait rencontré Marcellinus, qui le conduisit à Magnence. Celui-ci, afin de ne donner aucun soupçon à ses troupes, fait aussitôt assembler l'armée, et ordonne à Philippe d'exposer publiquement sa commission. Le député représente hardiment aux soldats qu'étant Romains, ils ne doivent pas faire la guerre à des Romains; qu'ils ne peuvent, sans une ingratitude criminelle, combattre un fils de Constantin qui les a tant de fois enrichis des dépouilles des Barbares. Ensuite adressant la parole à Magnence: «Souvenez-vous, lui dit-il, de Constantin; rappelez-vous les biens et les honneurs dont il vous a comblé, vous et votre père; il vous a donné un asyle dans votre enfance; il vous a élevé aux premiers emplois de la milice; son fils ajoute encore à ses bienfaits; il vous cède la possession de tous les pays au-delà des Alpes; il ne vous redemande que l'Italie». Ces paroles, confirmées par les lettres de l'empereur, dont Philippe fit la lecture, furent applaudies de toute l'armée; l'usurpateur eut beaucoup de peine à se faire écouter; il se contenta de dire qu'il ne désirait lui-même que la paix; qu'il s'agissait d'en régler les conditions; qu'il allait s'en occuper, et que le lendemain il leur en rendrait compte. L'assemblée s'étant séparée, Marcellinus emmène Philippe dans sa tente, comme pour lui faire un accueil honorable. Magnence invite à souper tous les officiers de l'armée; il les regagne autant par la bonne chère que par les raisons; et dès le point du jour ayant de nouveau assemblé les soldats, il leur représente ce qu'ils avaient eu à souffrir des débauches de Constant, et la généreuse résolution qu'ils avaient prise et exécutée d'affranchir l'état en étouffant ce monstre. Il ajouta que c'était de leurs mains qu'il tenait le diadème; et qu'il ne l'avait accepté qu'avec répugnance.

XXXIII. Il reçoit un échec au passage de la Save.

Zos. l. 2, c. 48.

Ce discours, appuyé du suffrage des officiers, ralluma dans tous les cœurs l'ardeur de la guerre. Magnence retient Philippe prisonnier. On prend les armes, on marche vers la Save. Constance s'était rendu près de Siscia située sur le fleuve: c'était à la vue de cette ville que Magnence entreprit de le passer. A la nouvelle de son approche, un détachement de l'armée impériale borde la rive opposée; on accable de traits ceux qui traversant à la nage s'efforçaient de franchir les bords; on repousse avec vivacité les autres qui passaient sur un pont de bateaux fait à la hâte. La plupart, resserrés entre leurs camarades et les ennemis, sont culbutés du pont dans le fleuve. On poursuit les fuyards l'épée dans les reins. Magnence, désespéré de la déroute de ses troupes, a recours à un stratagème: ayant planté sa pique en terre, il fait signe de la main qu'il veut parler de paix; on s'arrête pour l'écouter; il déclare qu'il ne prétend passer la Save que du consentement de l'empereur; que c'est pour se conformer à la demande de Philippe, qu'il s'éloigne de l'Italie; qu'il ne s'avance en Pannonie que dans le dessein d'y traiter d'un accord. Une ruse si grossière n'en pouvait imposer à Constance. Cependant, comme il était toujours persuadé que nul champ de bataille ne lui était plus favorable que les vastes campagnes entre la Save et la Drave, il fit cesser la poursuite, et laissa à Magnence la liberté du passage. Pour lui, il alla se poster à son avantage près de Cibalis, lieu déja fameux par la victoire que son père y avait, trente-sept ans auparavant, remportée sur Licinius. Il établit son camp dans la plaine, entre la ville et la Save, s'étendant jusqu'au bord du fleuve, sur lequel il fit jeter un pont de bateaux, qu'il était aisé de détacher et de rassembler. Le reste fut environné d'un fossé profond et d'une forte palissade. Ce camp semblait être une grande ville; au milieu s'élevait la tente de l'empereur, qui égalait un palais en magnificence.

XXXIV. Insolence de Titianus.

Zos. l. 2, c. 49.

Hier. chron.

Till. Constantin, art. 76, et Constance, art. 5.

Constance y donnait un repas aux officiers de son armée, lorsque Titianus se présenta de la part de Magnence. C'était un sénateur romain, distingué par son éloquence et par ses dignités. Il avait été gouverneur de Sicile et d'Asie, consul l'année de la mort de Constantin, préfet de Rome et du prétoire des Gaules sous Constant. S'étant attaché à Magnence, il en avait reçu de nouveau la préfecture de Rome, et il l'avait conservée jusqu'au premier de mars de cette année. Il apportait des propositions outrageantes, qu'il accompagna d'un discours encore plus insolent. Après une injurieuse invective contre Constantin et ses enfants, dont le mauvais gouvernement causait, disait-il, tous les malheurs de l'état, il signifia à Constance qu'il eût à céder l'empire à son rival, et qu'il devait se tenir heureux qu'on voulût bien lui laisser la vie. L'empereur ne montra jamais autant de fermeté d'ame que dans cette occasion; il répondit tranquillement que la justice divine vengerait la mort de Constant, et qu'elle combattrait pour lui. Il ne voulut pas même retenir Titianus par droit de représailles.

XXXV. Divers succès de Magnence.

Jul. or. 1, p. 48 et or. 2, p. 97.

Amm. l. 15, c. 5.

Aur. Vict. de Cæs. p.180 et 181.

Zos. l. 2, c. 50.

Zon. l. 13, t. 2, p. 16.

Il fut bientôt récompensé de cette modération. Plusieurs sénateurs de Rome, ayant traversé le pays avec beaucoup de risque, vinrent se rendre auprès de lui; et Silvanus, fils de Bonit capitaine Franc, qui avait servi Constantin dans la guerre contre Licinius, abandonna tout à coup Magnence, et passa dans le camp ennemi, à la tête d'un corps considérable de cavalerie qu'il commandait. Pour prévenir les suites de cet exemple, Magnence mit ses troupes en mouvement. Il prend d'emblée et pille Siscia. Il ravage toute la rive droite de la Save, qu'il avait repassée; et chargé de butin, il la passe encore au-delà du camp de Constance, et s'avance jusqu'à Sirmium, dans l'espérance de s'en emparer sans coup férir. Le peuple réuni avec la garnison l'ayant repoussé, il marche vers Mursa sur la Drave avec toute son armée. Il en trouva les portes fermées, et les murs bordés d'habitants, qui en défendaient les approches à coups de traits et de pierres. Comme il manquait de machines nécessaires pour une attaque, il essaya de s'ouvrir une entrée en mettant le feu aux portes. Mais outre qu'elles étaient revêtues de fer, les habitants éteignirent le feu en jettant quantité d'eau du haut des murailles. En même temps Constance approchait. A la première nouvelle du danger où était cette place importante, il s'était mis en marche avec toutes ses troupes; et ayant laissé Cibalis sur la gauche et côtoyé la Drave, il s'avançait en diligence. Magnence lui dresse une embuscade. A quelque distance de la ville était un amphithéâtre entouré d'un bois épais qui en dérobait la vue. Le tyran y fait cacher quatre bataillons gaulois, avec ordre de fondre par-derrière sur l'ennemi, dès que la bataille sera engagée aux portes de la ville. Les habitants ayant du haut des murs aperçu cette manœuvre, en donnent avis à Constance qui charge aussitôt deux capitaines expérimentés, Scudilon et Manadus, de le débarrasser de ces Gaulois. Ces deux officiers à la tête de leurs plus braves soldats et de leurs archers, forcent l'entrée de l'amphithéâtre, ferment les portes, s'emparent des degrés qui régnaient autour dans toute la hauteur, et font des décharges meurtrières. Les malheureux Gaulois, semblables aux bêtes féroces qui avaient quelquefois servi de spectacle dans ce même amphithéâtre, tombent percés de coups les uns sur les autres au milieu de l'arène. Quelques-uns s'étant réunis, et se couvrant la tête de leurs boucliers, s'efforcent de rompre les portes: mais accablés de javelots, ou frappés de coups mortels ils restent sur la place, et pas un ne revient de cette embuscade.

XXXVI. Bataille de Mursa.

Jul. or. 1, p. 35-38, et or. 2, p. 57-60 et 97.

Vict. epit. p. 226.

Eutr. l. 10.

Hier. chron.

Zos. l. 2, c. 51 et 52.

Idat. chron.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 292.

Zon. l. 13. t. 2, p. 16 et 17.

Enfin après tant de marches et de mouvements divers, on en vint le 28 septembre à la bataille, qui devait décider du sort de Magnence. Elle fut livrée près de Mursa sur la Drave, où est aujourd'hui le pont d'Essek. Si l'on en croit Zonare, l'armée de Constance était de quatre-vingt mille combattants, et Magnence n'en avait que trente-six mille; ce qui ne s'accorde guères avec ce que les autres auteurs disent des forces redoutables du tyran. Les deux chefs haranguèrent leurs troupes, et les animèrent par les motifs les plus puissants de l'intérêt, de l'honneur, du désespoir. Constance avait le fleuve à droite: ses troupes étaient rangées sur deux lignes, la cavalerie sur les aîles, l'infanterie au centre. La première ligne était formée par les cavaliers armés de toutes pièces à la manière des Perses, et par l'infanterie chargée d'armes pesantes. A la seconde étaient placés la cavalerie légère, et tous ceux qui se servaient d'armes de jet, et qui ne portaient ni boucliers ni cuirasses. L'histoire ne nous apprend pas la disposition de l'autre armée. On resta en présence la plus grande partie du jour, sans en venir aux mains. Zonare raconte que pendant cette inaction Magnence, séduit par une magicienne, immola une jeune fille; et qu'en ayant mêlé le sang avec du vin, tandis que la prêtresse prononçait une formule exécrable, et qu'elle invoquait les démons, il en fit boire à ses soldats. Sur le déclin du jour les armées s'ébranlèrent, et le choc fut terrible. Constance pour ne pas exposer sa personne, s'était retiré dans une église voisine avec l'Arien Valens, évêque de Mursa: à peine entendit-il le bruit des armes, que frissonnant d'horreur, il essaya de séparer les combattants, en faisant proposer une amnistie pour ceux qui se détacheraient du parti du tyran, avec ordre à ses généraux de faire quartier à tous ceux qui mettraient bas les armes. Cette proclamation fut inutile: on n'entendait plus que les conseils de la fureur. Dès le commencement de l'action, l'aîle gauche de Constance avait enfoncé l'aîle droite des ennemis, et les cavaliers se livraient déja à la poursuite. Ce premier succès ne décida point la victoire. La nuit survient, et loin de séparer les deux partis, elle semble favoriser leur rage. Les vaincus se rallient; on se bat par pelotons: acharnés les uns sur les autres, ceux-ci ne veulent pas céder l'avantage; ceux-là ne veulent pas le perdre. Les cris des blessés et des mourants, le hennissement des chevaux, le son des instruments de guerre, le bruit des lances et des épées qui se brisent sur les casques et sur les boucliers, toutes ces horreurs enveloppées dans celles de la nuit, rendent le combat affreux. Ils se saisissent corps à corps; ils jettent leurs boucliers, et s'abandonnent l'épée à la main, contents de mourir pourvu qu'ils tuent. Les cavaliers couverts de blessures, ayant rompu leurs armes, sautent à terre et combattent avec le tronçon de leurs lances. Les officiers des deux armées ne se lassent point d'animer l'opiniâtreté des combattants, et de payer eux-mêmes de leur personne: on entend sans cesse répéter de toutes parts: Vous êtes Romains; souvenez-vous de la gloire et de la valeur romaine. Enfin la cavalerie de Constance fait un dernier effort: les archers enveloppent l'armée de Magnence et l'accablent de traits; les cavaliers armés de toutes pièces s'élancent et percent plusieurs fois les bataillons ennemis. Les uns périssent foulés aux pieds des chevaux; les autres se débandent et prennent la fuite: on les pousse jusqu'à leur camp, dont on s'empare aussitôt. Magnence, sur le point d'être pris, change d'habit et de cheval avec un simple soldat, et laissant sur le champ de bataille les marques de la dignité impériale, pour faire croire qu'il avait péri, il se sauve à toute bride. Ses soldats poursuivis sans relâche se jettent sur la gauche et gagnent les bords de la Drave. Là se fit le plus grand carnage: en un moment les rives furent couvertes d'un monceau d'hommes et de chevaux. Ceux qui accablés de fatigue et de blessures osèrent se jeter à la nage, furent emportés par la rapidité du fleuve.

XXXVII. Perte de part et d'autre.