CHARLES MONSELET.
HISTOIRE ANECDOTIQUE
DU
TRIBUNAL
RÉVOLUTIONNAIRE
(17 août.–29 novembre 1792).
Avis. En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage.
PARIS
D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7.
1853
PARIS.—IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20.
HISTOIRE
DU
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
INTRODUCTION.
I.
Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour qui se lève de terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le tractrac nocturne retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur; il se prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous les suaires déchirés, des épaulettes pâles, des galons d'argent terni, des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague blanchâtre; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de chevaux; les crinières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux yeux encore endormis; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns étincelle l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les portes des villes.
Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées. Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais triomphantes;—on dirait du magicien de la victoire;—les croupes des chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à travers les rangs noyés de cette foule militaire; un commandement retentit: Portez armes! et l'on entend une vaste secousse métallique, un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope,—escortant un tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines!
Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayon de Raffet, ce ténébreux chef-d'œuvre d'un étranger, cette page audacieuse de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi inévitablement une autre ballade,—également fantastique, mais violente, éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées, c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes du Tribunal révolutionnaire.
Cela commence également par un tambour,—le tambour de Santerre. Il bat le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal façonnée comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette place. Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix thermidor, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur; une bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre monument de la place c'est l'échafaud.—L'échafaud et la Liberté! L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la Liberté, cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour se nier l'un par l'autre.
Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides.
Alors, on voit arriver—lentement—cette procession de charrettes fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi nous leur sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au bruit du tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte, figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi. Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie, Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes et révérés: l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de son père; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper un poétique regret!
Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le défilé des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire au moment de la condamnation de son mari, cria: Vive le roi! pour obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges, qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune, puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud; la jeune Cécile Renault, qui n'était qu'une enfant et à qui l'on ne pardonna pas une parole étourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille, coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur. Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de l'auteur du Cid;—cette femme si intéressante, c'est Lucile Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de Mouchy;—Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-Lieu; elles chantent le Salve Regina avec la même tranquillité que si elles étaient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la populace s'écarte avec un sentiment de respect…
Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé en échelle de lumière; vainement ses pieds plongent dans la boue, au milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire,—les échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une époque de rage populaire et de représailles amoncelées. Longue, magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'évangélique appel:—Venez à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs!
II.
On se souvient de ces mots d'un président au parlement, renouvelés de Rabelais: «Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite.» Qu'eût-il dit et pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal révolutionnaire?
Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel, tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu s'est retiré de toi!
Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques possibles:—Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et ensanglantée de l'anarchie!
Le Tribunal révolutionnaire—œuvre du peuple de ce temps-là—n'a pas eu encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci, à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!—De cette histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu est le plus effrayant.
De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur contingent énorme à cette immense hécatombe.—Au jour du 9 thermidor, deux mille paysans (deux mille!) attendaient dans les prisons leur tour d'échafaud!
«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que ces jurés qui font feu de file. Un tribunal révolutionnaire est une puissance bien au-dessus de la Convention.»
Le montagnard Forestier avait raison,—car ce fut le Tribunal révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la fin.
Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes personnages,—depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés du poëte.
Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que, sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit ses faux cheveux,—et, comme il n'est plus sous les yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire.
«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de Pythagore.—O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité! Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,—le monde de la métempsycose!—Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel, ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide, perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de Robespierre!
Pour voir des monstres—pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir bien en face,—il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet, nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère tragique—tous!—Nous assistons à leurs manœuvres tortueuses, nous pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs, les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité broyer du rouge, selon l'expression du peintre David; les prétendus incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter un regard de luxure—non de pitié—sur les jeunes femmes qui se roulent à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient en soupirant des nécessités.
Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes—de s'être cru nécessaires, indispensables, providentiels presque!
Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs d'une société aux abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants fougueux de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination future?
Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne d'admiration ou tout au moins digne d'estime?…
Erreur!—Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la Bastille?
L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du donjon de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est dédié à monsieur Satan, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre n'est pas le premier:—deux ou trois romans innommables sont déjà sortis de cette plume de satyre; il les a jetés, comme une vengeance, du fond de sa prison, sur la société corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un tissu de folies criminelles; et ses passions démuselées ont semé la rage,—c'est-à-dire la démoralisation,—partout où elles se sont abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau. Mirabeau! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'éloquence enflammée n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses poëmes impudiques; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution!
Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société poétique des Rosati. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom d'Ophélie dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que j'extrais d'une brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: «Ses petites sœurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons, mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait qu'on les rendît malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes, on alla même jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, céda. Il leur donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur amère! Le pauvre pigeon, oublié peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage. Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!» N'est-ce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poëte amoureux, ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui les antécédents soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà deviné, c'est Robespierre.
Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase: «Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris pour les autres et l'estime pour soi-même à un point qui révolte tous les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain, que sa mort fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant comédien du dix-huitième siècle, Molé, reproduira les traits sur le théâtre; ce médecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. Passons vite.
Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement, pour nous servir d'une célèbre et sacrilége expression. Son nom est fait de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Révolution vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ,—Saint-Just rime un poëme impur, calqué sur la Pucelle, et dans lequel, à travers toutes les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les auteurs d'alors. Voilà à quelle œuvre s'occupe l'adolescent candide dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et de la mélancolie!
Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras; leur figure enflammée trahit l'intempérance; l'un a les cheveux ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un croc; l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard hésitant.—Parbleu! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des vers que je viens de composer.—Des vers? de toi, Fouquier?—De moi-même.—Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne Forest?—Non, en l'honneur de Louis XVI.—Voyons, dit le gros homme à tête ébouriffée.
Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques et très-médiocres vers que voici:
D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,
Même au milieu des fureurs de la guerre:
Louis sut en tout temps la donner à nos cœurs…
En l'accordant à la fière Angleterre,
Louis admet ses ennemis
Au rang de ses enfants chéris.
Sous l'autorité paternelle
De ce prince, ami de la paix,
La France a pris une splendeur nouvelle
Et notre amour égale ses bienfaits!
—Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal.
—C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les ai adressés aux Petites-Affiches.
Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?
Ouvrons maintenant les Mémoires de Bachaumont, au dix-septième volume, et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper; ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures. Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»—Et n'est-ce pas aussi un des grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?
Un autre encore, qui sera surnommé l'Anacréon de la guillotine et qui, les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,—c'est ce jeune homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur des Veillées du Château, ce doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage intitulé: Eloge de Louis XII, père du peuple, suivi de l'Eloge du gouvernement monarchique.—Pourtant, c'est ce même homme qui projettera de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel fera de longs jours et de longs remords.
Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il se baptisera lui-même plus tard procureur-général de la lanterne. «Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!
Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans? Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes—qui seront les généraux, les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!—Non, restons dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui remplissent les marécages de la Terreur.
Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la République. Lorsque l'homme du Cours de littérature fut devenu ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le Mercure cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit: «Tout le bien que je demandais au roi était évidemment la satire de son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée.
Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.
Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,—car, à partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi, leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.—Ce système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des chapitres les plus importants de cet ouvrage.
Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette œuvre rejaillit sur l'œuvre elle-même.—«Je demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son ami.
Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera. Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la mort,—et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?
Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et ainsi s'exauça le vœu manifesté à la tribune par le jeune Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:—«Puisse votre épouvantable Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là mêmes qui le destinent aux autres!»
Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux; nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été, du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs.
L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois parties:
Le Tribunal criminel du 17 août 1792;
Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou Tribunal révolutionnaire proprement dit;
Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.
A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique, ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.
PREMIÈRE PARTIE.
TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.
CHAPITRE PREMIER.
I.
LE PEUPLE AUX TUILERIES.
«Le mode de décollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du criminel sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au moyen d'une déclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'où il tombe.»
Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée législative.
La machine inventée, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les révolutionnaires se chargèrent de cette besogne. Deux fois la populace des faubourgs, dans cette année lugubre, envahit la demeure de nos rois. La première fois,—c'était le 20 juin; la seconde fois,—c'était le 10 août.—On sait que cette journée fut l'aurore de la République française!
Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent envahies, et le roi n'échappa à la mort qu'en venant se réfugier au milieu de l'Assemblée législative,—où il entendit prononcer sa propre déchéance, préface d'un supplice qui devait coûter à la France tant de jours de sang, de déshonneur, de famine, de guerre au dehors et d'anarchie au dedans.
Les relations des faits généraux et particuliers qui se sont passés le 10 août ne manquent pas. Les organisateurs de cette journée, qui a été appelée sainte, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la tribune le plan de cette conjuration, destinée à abattre la monarchie. Comme d'habitude, le peuple des faubourgs a été exalté pour son héroïsme et pour sa grandeur;—c'est la règle, et il faudra s'accoutumer tout le long de cet ouvrage à rencontrer un battement de mains derrière chaque assassinat.—Quel était pourtant le courage du peuple en cette circonstance? C'était le courage de cent mille brigands armés jusqu'aux dents, organisés, commandés, instruits depuis plusieurs semaines, traînant trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, sans munitions, sans ordres et sans chefs.
Louis XVI, voulant épargner au peuple un grand crime, abandonna les Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil eût été échangé. Une fois la famille royale partie et le château rempli seulement de femmes et de vieux gentilshommes,—que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant à entrer dans ce château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer? Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort de la politique, et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prétexte, va s'effacer insensiblement du cœur des patriotes pour y céder la place à l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta le peuple, ce fut le départ du roi, qui enlevait tout motif à l'attaque du château et rendait inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, une hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en aller? Fallait-il rester?—Pendant une demi-heure, on crut dans le palais que tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer leur retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on allait déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le château plutôt à un foyer de spectacle qu'à un corps-de-garde.
Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il se décida à prendre le château, sans prétexte, uniquement pour le prendre. Il enfonça d'abord les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut s'avancer au pied du grand escalier, il fut reçu par cette fameuse décharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en un clin d'œil.
On sait le reste. On sait quelle héroïque défense opposèrent, durant trois heures, les gardes-suisses cernés de toutes parts:—sept cents contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir de la population parisienne. Les assaillants les harponnaient à travers les grilles;—la hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets de fer;—ils lançaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors des rangs et les égorgeaient à l'aise. Ces cruautés lassèrent un canonnier, dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on avait ôté la mèche allumée qu'il tenait à la main. Il venait d'esquiver le crochet d'une pique, ou tout au moins en avait été quitte pour un pan de chair et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût de son canon, il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumière. La pièce part. Il sera tué!… mais son coup a porté et fait tomber une foule de scélérats.
Le palais fut forcé entre midi et une heure; les insurgés,—ayant à leur tête le bataillon des Marseillais, commandé par Fournier, dit l'Américain,—se ruèrent sous le vestibule, où la première personne qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, qui reçut un coup de maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, celle du conseil furent inondés d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques. «Des traits de générosité eussent été perdus pour les âmes cadavéreuses de la cour, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun des habitués du château.»
Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré dans les Tuileries, peuvent se former une idée de l'invasion du 10 août, et des dévastations déshonorantes qui furent commises par les vainqueurs. On trouve folle la colère de Xerxès faisant battre de verges la mer qui vient d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite de la populace, s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, les peintures précieuses, les grands vases ciselés avec splendeur? Ainsi se venge-t-elle pourtant; et c'est pitié de la voir fracasser avec les crosses de ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les tableaux d'Italie, défoncer les meubles sculptés et plonger dedans ses mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis en lambeaux. Telle fut l'attitude du peuple, alors qu'il eut pénétré dans ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le quolibet infâme: Magasin de sire à frotter. Il ravagea tout, brisa hommes et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. Un de ceux que nous retrouverons juge au Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en alla tranquillement après. La Providence se chargea de la punition de quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient avalé des diamants pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moitié des voleurs fouillait l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles coupées.
Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste Suleau, à l'assassinat duquel elle avait aidé le matin,—Théroigne de Méricourt cette amazone étrange en qui semble se personnifier le génie sanglant de la Révolution, exhortait le peuple au massacre des derniers serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main à la rampe de l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête un sabre d'où pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Angélique Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent jusqu'au soir de présider à ces scènes d'égorgement et de confusion.—Dans une autre partie du château, une horde de poissardes dansait sur le corps des Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouvé et que raclait un mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet d'une dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille:
Nous te traiterons, gros Louis,
Biribi,
A la façon de Barbari,
Mon ami!
Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde et dans les caves du palais, ne fut pas épargné; il coula à l'égal du sang, ce qui n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit le feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dégradations. On mit le feu à la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de Choiseul, le feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le Carrousel entier était transformé en une fournaise ardente,—et c'est miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menacé, existe encore… Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!
Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, et voilà que je me surprends à en rappeler quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte et ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne s'apercevant plus du mors, insensibles à l'éperon qui déchire leurs flancs, galopent toujours droit devant eux, et finissent par oublier complètement le cavalier qui les monte.
Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce récit et pour y servir en même temps de moralité.—Un enfant naquit ce jour-là, au milieu des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que la mitraille, ce balai sanglant, cherchait à repousser une tourbe criminelle. Cet enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe à la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE DU PEUPLE.
II.
LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE
Barère, dans ses Mémoires patelins, publiés en 1842, un an après sa mort, emploie un terme curieux pour désigner les massacres dont nous venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit «Les mélancoliques événements du 10 août.»
Le lendemain de ces mélancoliques événements, qui était un samedi, un membre de l'Assemblée législative, Lacroix, parut à la tribune. Ce Lacroix était un homme de haute taille, large d'épaules et bien campé. Lorsque, en 1793, sur la dénonciation de Saint-Just, il fut incarcéré au Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le prisonnier en question était M. de Laroche du Maine.—Parbleu! s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, voilà de quoi faire un beau cocher.
Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot dédaigneux. Voici comment—pour en revenir au lendemain du 10 août—Lacroix parla à la tribune:
«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le jour une Cour martiale pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade; et, pour calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que justice lui sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger sans désemparer, et qu'elle soit nommée par le commandant-général provisoire de la garde nationale.»
Cette proposition fut adoptée.
La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emportée dans le tourbillon de cette séance permanente qui devait durer quarante jours, l'Assemblée législative ne songeait déjà plus à la Cour martiale dont elle avait autorisé la formation. Elle décrétait, décrétait, décrétait. Mais la nouvelle Commune de Paris était là, derrière elle, qui ramassait ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire pour deux.
En conséquence, la Commune de Paris jugea à propos d'envoyer, le lundi, deux de ses commissaires à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour martiale pour juger les officiers et les soldats suisses.—Les députés s'entre-regardèrent et convinrent du fait, après quelque hésitation.—Alors, joignant le conseil à l'avertissement, les deux commissaires, qui étaient pourvus d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de donner à ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux qui voudraient coopérer à la guerre civile.»
L'Assemblée fronça le sourcil.
«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le jury d'accusation quarante-huit jurés dans les quarante-huit sections de Paris, et quarante-huit autres jurés parmi les fédérés des départements. Il serait pris autant de jurés pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait présidée par quatre grands jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.»
La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan tracé à l'avance et ses dispositions arrêtées. Elle voulait que le Tribunal fût son œuvre, elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de son édifice révolutionnaire.—L'Assemblée, qui se croyait encore toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement ce projet d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, et elle congédia sèchement les deux commissaires.
Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait à jouer le rôle de l'épée de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette première occasion, elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et demie du soir, elle dépêcha une députation qui vint demander «le mode d'après lequel la Cour martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 août.»
Et autres coupables! C'était déjà un renchérissement sur le décret du 11, qui ne mettait en jugement que les Suisses.
Et autres coupables! La Commune ajoutait cela comme une chose naturelle, sous-entendue, convenue…
Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna que la commission extraordinaire présenterait,—séance tenante,—un projet de décret à cet égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout était soigneusement organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants et empêcher les ambages.—A huit heures, plusieurs fédérés des quatre-vingt-trois départements se présentèrent à leur tour et «réclamèrent l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une Cour martiale pour venger le sang de leurs frères.»
La Commune n'avait fait que demander; les fédérés réclamaient!
La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'était pas écoulée qu'une seconde députation de la Commune était introduite à la barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et précis:
«Le conseil-général de la Commune nous députe vers vous pour vous demander le décret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE MISSION EST DE L'ATTENDRE.»
Un murmure général couvrit ces paroles. Les députés ne purent contenir l'expression de leur mécontentement.
«—Les commissaires de la Commune, répondit M. Gaston, ignorent sans doute les mesures que l'Assemblée a prises relativement à la formation de cette Cour martiale. Les mots: Notre mission est de l'attendre sont une espèce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une grande nation.»
Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom de la commission extraordinaire, Hérault de Séchelles, chargé du rapport.
Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques mots, était le neveu de Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait été présenté peu d'années auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un fort bel homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout aristocratique; c'était aussi un lettré: ses ennemis répétaient tout bas de petits vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans les allées de Versailles.—A l'époque dont nous parlons, il passait pour être dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Amaranthe.
Se conformant au ton de l'Assemblée législative, fort indisposée par les tyrannies de la nouvelle Commune, Hérault de Séchelles répondit évasivement que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur la formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la commission ne pourrait être présenté avant le lendemain midi.
Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était pas nécessaire de biaiser plus longtemps, et, profitant du mécontentement unanime, il s'expliqua avec franchise:
«—Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'après le silence du code pénal, la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de se déclarer incompétente. Je demande que vous rapportiez le décret pour la formation d'une Cour martiale, que vous renvoyiez l'affaire aux tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui n'ont pas la confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections à nommer chacune deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement.»
Ces propositions furent adoptées.
La Commune comprit qu'elle avait été trop loin, mais elle ne regarda pas cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative.
III.
ROBESPIERRE.
Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possédait ni l'éloquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille Desmoulins, ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village soigneux de sa personne[1].» C'était Robespierre. Il imposait, par une sorte de raison calculée et par une effronterie calme. On lui croyait des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualités négatives firent toujours porter en avant par ses collègues, et que son ambition fit rester au premier poste, fut précisément celui sur lequel la Commune jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée législative.
[1] Mémoires d'Outre-Tombe, par Châteaubriand.
Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'était prudemment tenu à l'écart pendant le combat du 10 août, consentit à aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait pas osé coucher en joue.
Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une députation de la Commune. L'Assemblée venait d'être merveilleusement disposée à l'entendre par une étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières paroles retentissaient encore:
«—Je demande, avait dit ce représentant, que tous les particuliers connus par leur incivisme soient mis en état d'arrestation et gardés jusqu'à la fin de la guerre!»
Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait à l'ordre du jour.
On devina tout de suite ce qui l'amenait.
Il s'exprima ainsi:
«—Si la tranquillité publique et surtout la liberté tiennent à la punition des coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a pas encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent s'y opposer. Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant; et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il ne contient point, qu'il n'explique point la nature, l'étendue des crimes que le peuple doit punir. Il n'y est parlé encore que des crimes commis dans la journée du 10 août, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; car ces crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables des conspirateurs n'ont point paru dans la journée du 10, et d'après la loi, il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce Lafayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être; ils échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne confondons plus les temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique; voyons les efforts que le peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple un gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour les circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la liberté pour prolonger, sans fruit pour vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au mépris de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son vœu unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degré de juridiction, qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; nous demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort.»
Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce discours hardi; on ne s'arrêta pas à ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir d'agressif;—surtout en passant par l'organe désagréable de Robespierre;—et l'on admit la députation aux honneurs de la séance.
Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,—qui, en abjurant sa religion, avait abjuré également toute humanité,—l'Assemblée décréta en principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya pour le mode d'exécution à la Commission extraordinaire, en l'obligeant à faire son rapport séance tenante.
La Commune crut triompher cette fois.
Il était une heure du matin lorsque Brissot parut à la tribune, tenant en main le rapport attendu avec tant d'impatience.
Robespierre souriait.
Les représentants, subissant l'influence de l'heure avancée, ne prêtaient plus qu'une attention confuse aux débats expirants.
Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque Brissot, méconnaissant le vœu de la députation et le décret de l'Assemblée elle-même, exposa les inconvénients qui résulteraient de la création du nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires de la Commune. Selon lui, le tribunal criminel ordinaire, à qui l'Assemblée nationale avait renvoyé la connaissance du complot du 10 août, offrait toutes les garanties désirables «et toute la célérité que des hommes justes peuvent désirer.» Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un projet d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences des membres exaltés de la Commune, et dont la rédaction fait autant d'honneur à son cœur qu'à son jugement.
On y remarque ce passage, plein de modération et de bon sens:
«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expié leurs crimes, d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un grand exemple de sévérité, mais encore le donner avec fruit. Il faut bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme… Sans doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce qu'il ne craint pas de se déshonorer par des cruautés; mais un peuple libre veut et doit être juste jusque dans ses vengeances. On vous dit que les tyrans érigent des commissions et des chambres ardentes; et c'est précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez abhorrer ces formes arbitraires.»
Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta unanimement ce projet d'adresse,—au grand désappointement de Robespierre et de sa cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois, comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument et qu'elle reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel ordinaire étaient suspects au peuple, elle décréta, avant de se séparer, la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient chacune quatre jurés.
Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette séance haletante où l'opiniâtreté de la Commune dut céder encore une fois devant les scrupules réveillés de la partie honnête de l'Assemblée législative.
IV.
THÉOPHILE MANDAR.—INTIMIDATION.—JOURNÉE DU 17.—LA COMMUNE L'EMPORTE.
L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain jeudi et affichée immédiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter ceux qui désiraient faire croire à l'effervescence du peuple, au courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des émissaires de la Commune se répandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit qu'on voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la sorte quelques rumeurs isolées, dont on se promit de tirer parti.—Au nombre de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale à une grande vigueur de poumons, on remarquait Théophile Mandar, petit homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A ceux qui le plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait l'habitude de répondre fièrement, et en se redressant: «Il n'y a rien de si petit que l'étincelle!» Théophile Mandar exerçait beaucoup d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son énergique et originale faconde; il était en outre vice-président de la section du Temple. Toutes ces considérations le firent distinguer de la Commune; et Robespierre ayant, par suite de son insuccès de la veille, refusé nettement de se représenter à la barre, on décida de lui substituer Théophile Mandar. C'était substituer la flamme à la fumée, le coup à la menace. L'orateur populaire n'était ni un homme de demi-mesure, ni un homme de demi-langage. Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il pénétra seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'étonnait d'entendre sortir d'un si faible corps, il proféra les paroles suivantes:
«—Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra! Le peuple est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même! Je demande que, sans désemparer, vous décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par chaque section pour former un tribunal criminel. Je demande qu'au château des Tuileries soit établi ce tribunal.»
Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup de feu. Les représentants en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oublié de dire que Théophile Mandar était une manière d'homme de lettres;—et, comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses phrases.
Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la séance.
Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement et très-catégoriquement:
«—Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut pas obéir aux décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin d'en faire. On veut établir un tribunal inquisitorial; je m'y oppose de toutes mes forces; je m'opposerai toujours à un tribunal qui disposerait arbitrairement de la vie des citoyens!»
La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemblée et la Commune apparaissait à nu. Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle avait commencé par dire: Je demande; elle finissait par dire: Je veux! L'Assemblée laissa éclater sa colère et le ressentiment de son amour-propre froissé grossièrement, et ce fut sur la tête de Théophile Mandar que l'orale fondit tout entier.
Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se montra plus explicite encore:
«—Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur volonté particulière à la volonté générale. Puisque dans ce moment on cherche à vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une nouvelle insurrection; puisque dans ce moment où l'on devrait sentir que le besoin le plus pressant est celui de la réunion, on essaie encore d'agiter le peuple, je demande que le corps législatif se montre décidé à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte à la loi, et décrète qu'il sera envoyé des commissaires dans les sections pour les rappeler au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cèdent à la première impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté, j'aime la Révolution; mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder! La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un jour tous les peuples puissent bénir la Révolution française!»
Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient là de nobles principes! Les derniers efforts de ces hommes pour résister au courant de sang qui va bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère de quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente, contre les Jacobins grondants et croissants, leur répugnance et leur lenteur à punir, enfin les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractère de dignité qu'on ne peut pas méconnaître. On les excuse quelquefois, on les plaint presque toujours.
Aussi désappointé que Robespierre, et chargé plus que lui de l'indignation des représentants, Théophile Mandar, le bouc émissaire, se retira, ne rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient envoyé.
Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée; elles étaient la preuve désolante des résolutions implacables de la Commune; et, aux manifestations obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique qu'il s'autorisait du peuple, il était facile de prévoir qu'on ne pourrait pas résister toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de la séance et réagirent sur les travaux de la Commission extraordinaire. Aussi lorsque, le même jour, une députation des citoyens nommés pour former les jurys d'accusation et de jugement parut à la barre, trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée à l'écouter, comme de guerre lasse.
Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle députation:
«—Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour venir éclairer votre religion, car vous paraissez être dans les ténèbres sur ce qui se passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-là ne sont presque pas connus. Si avant deux ou trois heures le directeur du jury n'est pas nommé, si les jurés ne sont pas en état d'agir, de grands malheurs se promèneront dans Paris. Nous vous invitons à ne pas vous traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est à force de ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se lever, car, législateurs, C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE que le peuple s'est sauvé. Levez-vous, représentants, soyez grands comme le peuple pour mériter sa confiance!»
Il y a une variante de ce discours dans le Patriote français; nous la donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les comptes-rendus des séances variaient selon l'esprit des journaux et la conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été vainqueur, déjà DOUZE CENTS échafauds auraient été dressés dans la capitale, et plus de trois mille citoyens auraient payé de leurs têtes le crime énorme, aux yeux des despotes, d'avoir osé devenir libres; et le peuple français, victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire trahison, n'est pas encore vengé! Les principes de la justice sont-ils donc différents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous n'avons posé les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous nous la rendrez!»
La progression était régulièrement observée, rigoureusement suivie. Maintenant ce n'étaient plus les jurés qui étaient suspects, c'étaient les juges qui gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux! Sous mille détours et mille déguisements, revenait sans cesse l'inexorable question de l'établissement d'un tribunal spécial, extraordinaire, suprême!
A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage et de sa volonté…
Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces pétitionnaires féroces.
Elle annonça, en soupirant, que la députation allait être satisfaite; et bientôt, en effet, la Commission extraordinaire,—poussée, elle aussi, jusque dans ses derniers retranchements,—proposa, par l'organe d'Hérault de Séchelles, un projet de décret dont voici les principales bases:
«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral pour nommer les membres d'un Tribunal criminel destiné à juger les crimes commis dans la journée du 10 août courant, et autres crimes y relatifs, circonstances et dépendances.
»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au tribunal de cassation, sera divisé en deux sections composées chacune de quatre juges, quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers, quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nommé par le pouvoir exécutif provisoire.
»Les deux juges qui auront été élus les premiers, présideront chacun une des sections.
«Le costume et le traitement des membres composant le tribunal créé par le présent décret seront les mêmes que ceux attribués aux membres du Tribunal criminel du département de Paris, etc., etc.»
Il n'y avait plus moyen d'éluder.
L'Assemblée législative adopta ce projet de décret, sans discussion. Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en était montré l'adversaire le plus chaleureux, demeura muet. Toute protestation eût été stérile en ce moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune.
Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition d'un instant; et, après le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la note suivante, écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un partisan d'Orléans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion des Jacobins, contraste avec son bavardage éternel avant cette époque. Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter beaucoup à la Montagne, lorsque le Comité de salut public propose une mesure fatale aux factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter le mouvement révolutionnaire, en prêchant l'indulgence sous le nom de morale, lorsqu'on porta les premiers coups à l'aristocratie.»
CHAPITRE II.
I.
NUIT DU 17 AU 18.—ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.—ROBESPIERRE REFUSE LA PRÉSIDENCE.
Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu minutieusement peut-être, l'origine de ce tribunal, de bien faire connaître ses fondateurs, de porter la lumière dans les causes secrètes qui ont amené sa création, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un prétexte, l'attentat du 10 août n'était qu'un moyen.—Livrez-nous l'échafaud, donnez-nous la clef des prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant l'établissement d'un tribunal populaire. Les députés le savaient bien; aussi firent-ils la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis à bout de résistance, ils se lavèrent les mains, à la manière politique de Ponce Pilate.
A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces aveugles représailles, ces assouvissements populaires dont le récit attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tombé dans la rue et cassé en miettes, les ignorants, les criminels, les ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les morceaux. Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer l'autre, tuer l'autre!
La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le décret de l'Assemblée eut-il été rendu, que les quarante-huit sections désignèrent des électeurs pour procéder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans la nuit du 17 au 18, ces électeurs se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et nommèrent les juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par section.)
Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre.
C'était justice!
Voici les autres noms, dont le Moniteur publia le lendemain la liste incomplète et mal orthographiée:
JUGES.—MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Laveaux, d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.)
ACCUSATEURS PUBLICS.—Lullier, Réal.
MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.—Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux), Lohier, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix.
SUPPLÉANTS.—Desvieux, Boucher-René, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie, Mulot (et non Multot), Andrieux.
GREFFIERS.—Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard.
C'étaient tous des membres de la Commune, ou des gens dévoués corps et âme au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin, Bourdon, etc., avaient même fait partie des députations envoyées à l'Assemblée. On pouvait donc compter sur eux, à bon droit.
Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque entièrement jacobinisées.
Ensuite le conseil-général de la Commune qui, depuis le 10 août, s'était lui aussi déclaré en permanence, déclara que, la place du Carrousel étant le lieu où le crime avait été commis, la place du Carrousel serait le théâtre de l'expiation.
Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde composée de citoyens et de gendarmes fut affectée au nouveau tribunal[2].
[2] Voir les Procès-Verbaux de la Commune de Paris.
On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara, après avoir décidé que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 août, au Palais-de-Justice.
Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules singuliers; il refusa l'honneur de la présidence auquel l'appelait cet article du décret: «Les deux juges qui auront été élus les premiers présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui parut sans doute trop subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant à présent. Il n'en voulait pas d'autre.
Ce refus ayant été diversement interprété, il se vit obligé de publier une lettre explicative. Nous la reproduisons:
«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai fait de la place de président du tribunal destiné à juger les conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs.
»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, la plus grande partie de ces criminels de lèse-nation; j'ai dénoncé la plupart d'entre eux; j'ai prédit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à leur civisme; je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils s'étaient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les circonstances, est surtout applicable à celle-ci. La justice du peuple doit porter un caractère digne de lui; il faut qu'elle soit imposante autant que PROMPTE et TERRIBLE.»
«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celui de représentant de la Commune, qui m'avait été confié; il fallait opter: je suis resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là où je devais actuellement servir ma patrie.
»Signé ROBESPIERRE.»
La liste du Moniteur se trouva dès lors modifiée. Cette liste, envoyée à la hâte et où les noms sont presque tous estropiés (nous leur avons restitué leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit, très-incomplète; entre autres, un nom des plus importants y est omis, celui du directeur du jury d'accusation:—Fouquier-Tinville.
II.
INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE.
L'installation du Tribunal criminel du dix-sept août—ainsi fut-il nommé du jour de sa création—se fit au Palais-de-Justice, dans la grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considérable, que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. Le grand escalier était principalement couvert de ces agitateurs à gages, que nous retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de l'échafaud comme sur les degrés de l'autel de l'Etre-Suprême, dans les tribunes de la Convention et dans la nef souillée de Notre-Dame,—éternel ramas de ces hommes perdus de dettes et de crimes, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute révolution. Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la huaille. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des huées; son enthousiasme procédait par vociférations. Elle se croyait le peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des étangs battus.
On voulait donner et l'on donna une certaine pompe à cette cérémonie; on emprunta même des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer ces mots, en s'adressant à la foule:—Peuple! je suis un tel, de telle section, demeurant dans telle section, exerçant telle profession; avez-vous quelque reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger les autres.
Après une minute d'attente, si personne n'élevait la voix, il descendait et faisait place à un autre.
Il n'y eut de réclamation contre aucun membre.
Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent également purs, également honorables? Leur passé était-il si complétement à l'abri de tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? Ah! c'était sans doute l'impudence de quelques-uns de ces jurés, qui, banqueroutiers, voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la justice leur nom flétri par la loi et dire en face au peuple:—Jugez-moi avant que je juge les autres!
Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant n'eut pas le courage de faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque à ces magistrats de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au respect; nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade où l'audace les a hissés!
Cette première formalité accomplie, les juges, les jurés, les accusateurs publics prêtèrent, en présence des représentants de la Commune, le serment d'être fidèles à la nation et de maintenir l'exécution des lois ou de mourir à leur poste.
A leur tour, les juges reçurent le même serment des commissaires nationaux et des greffiers.
Puis, on se mit à l'œuvre.
Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à choisir. Les cachots regorgeaient, grâce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrêt du Comité de surveillance et aux dénonciations particulières. Des princes, des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prêtres, des militaires! La moisson promettait d'être grasse, elle le fut.
Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la journée à des dispositions générales[3] indispensables, on convint d'instruire l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le compte de Louis XVI.
[3] «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses opérations toute la célérité dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a nommé pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans ceux de la maison-commune tous les papiers et pièces dont il a besoin pour accélérer l'importante mission dont il est chargé, MM. Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE, l'an IVe de la liberté et Ier de l'égalité.» (Procès-verbaux de la Commune.)
Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans ses premiers travaux, examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antécédents des membres qui le composent;—et, avant qu'ils ne la rendent aux autres, rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur est due.
III.
UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.—NICOLAS OSSELIN.
«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il devrait en être de même des hommes de loi; on peut m'en croire, car je l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22 septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonné la place de président de la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention.
Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge, il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois aisé; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des vers galants, et l'une de ses romances: Te bien aimer, ô ma tendre Zélie! qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant il tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses.
En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans réserve les théories démocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales, Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le général de conserver son commandement,—démarche peu digne, que censura Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce caractère faible et mobile[4].
[4] Histoire des Prisons de l'Europe.
Bailleul, dans son Almanach des Bizarreries humaines ou recueil d'anecdotes sur la Révolution, dépeint Osselin comme «un pauvre homme, un brouillon avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette faculté qu'on appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans fin.»
Osselin était administrateur des domaines lorsque le vœu des électeurs l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi les moteurs de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en juillet, il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, lors de leur destitution successive. Tous ces services méritaient une récompense; le refus de Robespierre le laissa président de la première section du Tribunal,—poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines, c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale. Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg Saint-Germain.
Pendant son court passage au Tribunal du 17 août, Osselin,—tout le monde s'accorde à le reconnaître,—fit preuve de modération et s'acquitta de ses fonctions de président avec une conscience qui mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus dangereuses…
IV.
MATHIEU.—PEPIN-DÉGROUHETTE.—LAVEAUX.—D'AUBIGNI.—COFFINHAL-DUBAIL.
Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom.
«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de-jatte, avait été renfermé à Bicêtre pendant quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait épousée et associée à sa misère.» Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, après avoir été celui de tous les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé. Pepin-Dégrouhette était un homme méprisable de tous points; il joignait la corruption de l'âme à la bassesse du visage. Son immoralité n'était un problème pour personne, selon l'expression d'un témoin dans le procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé Osselin à la présidence de la première section, il fut arrêté comme prévenu de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de mouton ou délateur,—ainsi que nous le verrons plus tard.
A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la Monarchie prussienne, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent, mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut qu'il devait ses lumières à son pays et il revint en France, où jusqu'au mois de mai 1792 il rédigea le Courrier de Strasbourg, pour lequel il essuya quelques persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10 août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui porte son nom.
Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni, fils d'un ancien notaire de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de Pepin-Dégrouhette.
Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 octobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il se fait recevoir membre de la société des Amis de la Constitution, séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il joue un rôle, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un des plus fougueux champions de la démocratie.
La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de son uniforme avaient fait arrêter à huit heures et demie du matin sur la terrasse des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, chassé depuis de la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'état de défense, on le saisit, on le taille en pièces[5].»
[5] Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août, par J. Peltier.
Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de sa déportation, Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé la vie à une foule de personnes dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle des Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-là, en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien différente: «Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner d'avoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août, détruit leur espoir, en livrant à une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur conjuration.»
Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de la section des Tuileries, inventoria, après l'invasion du château, les objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit main-basse sur quelques sacs;—on a prétendu, on a même imprimé que sa femme, craignant les perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la Commune cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal; mais comme il était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque, on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appelé par les électeurs à faire partie du Tribunal du 17 août.—Quel juge!
Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur, c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs, d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au Chatelet, puis révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté à son nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispensé d'en parler davantage en ce moment.
V.
LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.—RÉAL, LULLIER.
«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore virile et quelque fois sémillante, qui ne rappelait en rien la caducité de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu d'une ardente jeunesse.
»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui en font les frais; c'était une narration spirituelle, animée, riche sans digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs que l'historien avait presque toujours été un des principaux personnages des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la Révolution y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient fait empereur; et voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre encore.
»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Réal.»
En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et spirituellement arrêtés. Réal, pour qui l'on devait créer un jour le titre d'Historiographe de la République française, est, comme Laveaux, un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi la fortune rapide de ce Pierre-François Réal, fils d'un garde-chasse, ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là, disons-nous, ne doit pas étonner.
Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage, mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris. Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la princesse de Lamballe.
VI.
LEROI.—BOTTOT.—LOHIER.—LOYSEAU.—CAILLÈRE DE L'ÉTANG.—BOUCHER-RENÉ.—MAIRE, ETC.
Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le premier est un ci-devant marquis,—le marquis de Montflabert,—maire de Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à son nom pour s'affubler du sobriquet de Dix-Août. On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre de se laisser influencer par les dépositions des témoins.—Il mourra sur l'échafaud.
Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques prévenus;—il sera destitué.
L'épicier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal révolutionnaire.
Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention nationale.
Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit.
Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim, après la démission de Pétion.
Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y sera pas suivi par une réputation de clémence.
Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de l'Université, évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et le dédain une grâce.
Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le Moniteur, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et assassin en première instance.
VII.
FOUQUIER-TINVILLE.
Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux; il venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille NOBLE, de petite taille, mais de très-jolie figure,—car l'accusateur public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il avait surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune.»—C'était du temps de sa première femme que ce goût de prédilection lui était venu; cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois enfants.
Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait besoin; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des dettes.—C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et contre l'argent!
Toutes les réhabilitations ont été tentées,—même celle de Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la connaissance profonde des affaires, le courage même,—mais aucun, aucun entendez-vous, ne lui a accordé le cœur d'un homme. Ses complices se reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration effrayée. Le dépopulateur! ainsi l'appelait-on au Comité de salut public; et Collot-d'Herbois,—Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas épouvanter, cependant!—l'a flétri par une monstrueuse et éloquente parole, en disant de lui: IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE!
Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures qui en ont été faites, et mieux encore par le portrait écrit de Mercier, dans le Nouveau Paris de l'an VI. Lorsqu'il fut nommé directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé de quarante-cinq ans à peu près. Il avait la tête ronde, les cheveux très-noirs et unis, le front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front et fronçait les sourcils,—qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le veulent les mélodrames;—sa voix était haute, impérieuse. Simplement retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint dans la suite expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié; il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait être Tristan, le sinistre compère de Louis XI.
Fouquier-Tinville était grand et robuste.
J'ai vu souvent son écriture;—elle est ferme, assurée, lisible, droite, ni trop grasse ni trop maigre,—une écriture de procureur.
Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M. Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée législative.—Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de famille, que l'accusateur public était un peu parent de Camille Desmoulins.
VIII.
DISPOSITIONS.
A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par quelques difficultés de détail. Il nomma une députation chargée d'aller solliciter auprès de l'Assemblée la suppression d'une partie de ces formes «qui ne tendent qu'à entraver la procédure sans la rendre plus lumineuse.»—Le 19 au matin, cette députation ayant été admise à la barre, sa demande fut immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire et convertie en décret.
Dès lors, la justice put avoir son cours.
Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commencé son œuvre. On avait bien songé, en premier lieu, à instruire le procès du prince de Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas recueillies, on se rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Après avoir reçu les dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant le tableau du jury d'accusation, et en présence du commissaire national, il s'exprima dans les termes usités:
—Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pièces et les témoins qui vous seront présentés et d'en garder le secret. Deux motifs principaux rendent ici le secret nécessaire: nous ne sommes point encore arrivés à cette partie publique de la procédure qui doit faire juger si l'accusé est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent, que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. Le secret est donc nécessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et pour que les parents et amis de l'accusé ne soient point informés des noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter ou à séduire avant qu'ils ne déposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez avec loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; vous ne suivrez ni les mouvements de la haine et de la méchanceté, ni ceux de la crainte et de l'affection.
—Je le jure! répondit chaque juré.
Ces déclarations faites, les témoins furent introduits et déposèrent de nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurés, ayant en mains toutes les pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, pour examiner l'acte d'accusation.
Après une assez longue délibération, ils conclurent, à la majorité des voix, qu'il y avait lieu à accusation contre Collenot d'Angremont.
Ces formalités,—qui constituent la tâche du jury d'accusation,—se répétèrent pour tous les procès instruits par le Tribunal du 17 août. Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons plus.
Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la salle de jugement, il convient de rétablir la liste du Moniteur, afin qu'elle ne fasse plus autorité dans l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis l'installation du Tribunal jusqu'à sa première séance, c'est-à-dire depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait eu des démissions, des mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation était devenu juge; tel autre avait été institué commissaire national. C'était une physionomie toute différente.
Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la manière suivante:
PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.—Charles-Nicolas Osselin.
PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.—Jean-Charles-Thiébaut Laveaux.
JUGES.—Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail, Desvieux, Maire.
COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.—Bottot.
COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.—Legagneur.
ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.—Lullier.
ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.—Réal.
MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.—Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois.
GREFFIERS.—Bruslé, Hardy, Méchin, Georges.
COMMIS GREFFIERS.—Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquené, Laisné, Laplace, Neirot.
HUISSIERS.—Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier l'aîné, Tavernier le jeune, Nappier, Bissonnet.
CHAPITRE III.
ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS.
I.
LES ROSES DE FRAGONARD.—LA FILLE DE CAZOTTE.
En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de Paris,—rue Gît-le-Cœur, s'il m'en souvient,—un bonhomme de soixante ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la mode, comme Boucher son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans le jour qui lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre de sourires exclusivement,—peintre de S. M. la Grâce, plus belle encore que la beauté, selon le dire du poëte; et il avait fait courir tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des Veillées d'Apollon, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.
Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième siècle attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret, de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,—pléiade ravissante, que l'on pourrait appeler les mignons de l'Art. Que n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'œuvre naquirent sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de Cupidon! Tous les amateurs connaissent le Chiffre d'amour, le Sacrifice de la rose, la Fontaine, sujets tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Eliantes du jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers-généraux.
Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:—On n'a que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses politiques; restez là. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre, ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal rôle;—amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de l'esprit et du cœur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos petits chefs-d'œuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans vouloir les voir.
Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un aveu dans un boudoir lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les gardes-du-corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis, dansant sur l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le cœur aux fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées des bras de la noblesse aux bras du tiers-état, qui n'entendait que bien peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne le traitât de contre-révolutionnaire.
Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme font toutes les renommées chagrines qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la Révolution,—qui n'a rien fait à demi,—lui prit sa fortune, comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans une maison refrognée de la rue Gît-le-Cœur, où il se laissait aller solitairement à la mort et à l'oubli.
—S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me rendra mes petites grisettes montées sur des mules hautes de six pouces, et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait la peine alors d'être peintre!
Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque le 16 août, au matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après son tableau du Serment d'amour, il entendit frapper à sa porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de son cœur que tout n'était pas complètement mort en lui. Il alla ouvrir et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un nœud de rubans bleus, un autre nœud semblable dans ses cheveux, composaient toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un madras.—Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.—C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était moi… Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?
La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente et douce à la fois.—Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et je désire que vous fassiez mon portrait.
Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du Diable amoureux, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des boudoirs—tout en le regardant de ce grand œil, bleu et ouvert, qui était bien l'œil d'un illuminé, en effet.
Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout d'abord pour le spectre adoré de Mme de Pompadour à quinze ans. Il la fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:
—Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue Gît-le-Cœur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma renommée! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!
Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle était venue pour son portrait:—Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette et plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, jamais je n'ai fait mieux.
Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au cou d'un chien fidèle.
Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui faire comprendre qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua douloureusement la tête.
—Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre civile, allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié mon métier; avec l'âge et avec la révolution, ma main est devenue tremblante comme mon cœur. Je ne suis plus un peintre.
—Monsieur Fragonard… dit la jeune fille, en insistant avec un sourire.
—Vous le voulez donc bien?
—C'est pour mon père.
—Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons.
Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète, que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les événements du 10 août et que sa correspondance tout entière avait été découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de Paris: il habitait auprès d'Epernay un petit village dont il était le maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des perquisitions.
—Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le rejoindre, car il doit être bien inquiet!
Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en frémissant. Il savait que l'orage révolutionnaire franchirait les provinces et il craignait que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.—Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.
Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du décret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans la maison de la rue Gît-le-Cœur. Des pleurs coulaient sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard.
—Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce, faites trève à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me faites pas peindre ces pleurs!
A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant. Mlle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne.
—Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.
Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un ton de voix singulier:
—Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de cette enfant!
II.
LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.—CORRESPONDANCE.—ARRESTATIONS.
Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et coupée par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la Martinique apportées et multipliées par Mme Cazotte. En haut d'un perron très élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un juchoir.—Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très beaux assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois.