CLAUDE ANET
FEUILLES PERSANES
LA ROUTE DU MAZANDÉRAN
LA FEMME LAPIDÉE
L’ESPRIT PERSAN
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1924
DU MÊME AUTEUR
- Voyage idéal en Italie, épuisé.
- Petite Ville (B. Grasset).
- Les Bergeries (Calmann Lévy).
- La Perse en Automobile, épuisé.
- Notes sur l’amour (E. Fasquelle).
- La Révolution russe, de mars 1917 à juin 1918. 4 vol. (Payot & Cie).
- Ariane, jeune fille russe. Édition définitive avec préface de l’auteur (Éd. G. Crès & Cie).
- Quand la Terre trembla (B. Grasset).
- Les 144 quatrains d’Omar Khayyam, en collaboration avec Mirza Muhamad (Édit. de la Sirène).
- Tsar Saltan, traduit de Pouchkine, décoré et illustré par N. Goncharova (Éd. de la Sirène).
- L’Amour en Russie (B. Grasset).
- Notes sur l’Amour, illustrées de dessins inédits de Pierre Bonnard, gravés sur bois par Yvonne Mailliez (Éd. G. Crès & Cie).
CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES « CAHIERS VERTS » PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE BERNARD GRASSET, SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY ; LE TIRAGE A ÉTÉ DE SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XL ; CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE XLI A CXL ; ET SIX MILLE SIX CENTS EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 141 à 6.740 ; PLUS DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME NUMÉROTÉS DE H. C. 1 à H. C. 10.
EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR NUMÉROTÉS DE A à O ET SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE P à CL.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Claude Anet 1924
A MA FILLE TRÈS CHÈRE
LEILA
AFIN QUE PLUS TARD
QUAND ELLE LIRA CES
PAGES SON ESPRIT
VAGABONDE A MA
SUITE QUELQUES
HEURES SUR
LES ROUTES
DE PERSE.
C. A.
1923
CARTE de la PERSE et de l’ASIE CENTRALE (Voyages de 1909 et 1910)
J’ai voyagé en Perse pour la seconde et la troisième fois en 1909 et 1910, c’est-à-dire aux temps de la révolution libérale faite par les fidaïs caucasiens que menait le Sipahdar, et par les sauvages Bakhtyares, commandés par l’aimable Sardar Assad. Que ces deux héros qui ont abaissé le pouvoir du Roi des Rois et donné la première constitution libérale à l’antique Iran me pardonnent : il sera très peu question d’eux dans ce petit volume. J’y ai réuni mes notes de voyage, mais j’en ai écarté ce qui avait trait aux événements du jour, lesquels ne présentent aujourd’hui pour nous aucun intérêt. J’ai décrit ici ce qui reste de la Perse d’autrefois, sans me préoccuper des changements minimes qu’une révolution politique peut amener sur la face de l’empire qu’a gouverné jadis Xerxès. Au vrai, si je fuyais l’Europe, ce n’était pas pour entendre au cœur de l’Asie le bruit des vaines disputes que l’on mène sur les bords de la Seine, de la Tamise ou de la Néva.
On ne trouvera pas non plus dans ces pages des renseignements sur les pétroles du Lauristan, grâce auxquels des spéculateurs heureux ont des jardins de roses à Maidenhead et perdent quelques millions à Deauville en été.
Ce ne sont ici que petits tableaux — images d’Épinal, hélas ! plus que miniatures persanes — des jours que l’on coule encore dans l’Iran. Il faut s’attacher dans notre vie transitoire à ce qui est durable. Tout le reste est vanité et poursuite du vent.
FEUILLES PERSANES
I
PETITS TABLEAUX DE LA VIE PERSANE
De la mer Caspienne à Téhéran.
8 juillet 1909.
Sur le bateau à vapeur postal qui nous mène de Bakou à Enzeli, port au sud de la Caspienne, il y a un petit nègre. C’est une étrange apparition, car il est habillé comme un petit nègre de salon, fait pour servir de jouet au désœuvrement d’une femme élégante. Il a une toque de velours rouge avec des broderies d’or, une veste de soie brune serrée à la taille par une ceinture. Sa figure est noire comme la nuit, et dans ce visage d’encre, le blanc des yeux est trop blanc. Ces yeux sont trop beaux, trop grands pour être ceux d’un enfant bien portant. Et cet enfant est malade.
Il est né à Téhéran dans une famille d’esclaves. La femme d’un puissant ministre étranger le vit, fut charmée par sa grâce et l’acheta à ses parents. Elle en fit une poupée pour son salon ; on lui donna le nom persan de Suryea, Astre, mais ce nom se transforma bientôt en celui, plus simple, de Souris. La femme du ministre s’attacha à Souris et, lorsqu’elle quitta la Perse, elle l’emmena. Dans un climat froid et humide, le petit nègre tomba malade. Il fallut s’en séparer. Aujourd’hui une femme de chambre reconduit Souris à Téhéran. La tuberculose s’est logée dans ses petites jambes sèches comme des allumettes et dans ses poumons que serre un thorax trop étroit. Souris est assis sur un divan du salon, les yeux grands ouverts, les maigres jambes ballantes. Des passagers lui parlent en persan et Souris rit d’un rire clair et charmant, comme s’il n’était pas condamné à mourir demain.
Au petit jour, dès quatre heures du matin, on aperçoit, au sud, une côte plate, semée de bouquets d’arbres, sur laquelle pèsent de lourds et sombres nuages. La lumière est grise, l’air triste, humide et chaud. A mesure qu’on approche de la rive quelques détails se précisent, de grandes touffes de roseaux, des paillottes couvertes de chaume, une tour, quelques maisons ; on voit enfin le canal qui relie le lac intérieur, le Mourdab, à la mer Caspienne. Une barque le traverse, à la voile carrée. La chaleur est accablante.
Les nuages de l’aube qui emplissent le ciel et flottent suspendus au-dessus de la mer, la côte plate, les roseaux, les marécages, l’atmosphère humide où l’on respire la fièvre, c’est la Perse du Ghilan telle qu’elle apparaît aux premières heures du matin au voyageur arrivant de Bakou.
Et je revois les barques aux deux bouts élevés pareilles à des jonques, les Persans qui les montent. Ils sont sommairement vêtus d’un pantalon d’indienne trop court et d’une chemise ouverte sur la poitrine ; leur figure est tannée par le soleil, leur crâne rasé couvert d’une calotte de feutre d’où s’échappent les deux seules mèches de cheveux par lesquelles l’ange Izraël, au jour suprême, enlèvera les fidèles et les portera au Paradis ; deux femmes enveloppées d’étoffes noires serrées sur la tête par un mouchoir blanc sont assises à l’arrière de la barque ; d’elles, on ne voit rien, pas même les yeux. Parmi ces hommes débraillés leur tenue est d’une pudeur hautaine. Aucune familiarité n’est possible avec ces dames qui se cachent aux regards.
Nous gagnons en voiture Recht et ses jardins. Les voitures n’ont pas changé. Elles avaient de soixante à quatre-vingts ans quand je les ai vues la première fois ; elles ont quelques années de plus. Si décrépites qu’elles soient, elles assurent encore tant bien que mal le service entre la mer et Téhéran. Elles ont la vie plus dure que nous : elles seront là quand nous n’y serons plus et, si elles ont une conscience obscure, elles sentiront qu’elles ont hâté notre fin.
Nous sortons de Recht, séjour malsain, royaume des moustiques et de la fièvre, vers sept heures du soir. Dès que l’obscurité est venue, la route, déserte dans la journée, s’anime. Très rapprochées les unes des autres, on trouve au ras du chemin des maisons de thé persanes. Ce sont des cases en terre battue dont la façade est entièrement ouverte. Elles sont brillamment illuminées par des lampes à pétrole. Les gens des environs, ceux qui travaillent dans les rizières et dans les plantations de tabac, ceux aussi qui passent leur journée à dormir se réunissent le soir dans ces maisons si bien éclairées. Ils se couchent sur des nattes, fument de grandes pipes qui passent de main en main, boivent du thé ou de l’eau-de-vie, regardent la route se peupler dans la nuit, se racontent des histoires ou, grande occupation de l’heure présente, causent des affaires politiques ; ici un orateur avec force gestes adresse des arguments puissants à un auditoire qui l’écoute bouche bée ; là une discussion vive enflamme un groupe de Persans dont les yeux brillent. Entre les cases éblouissantes les caravanes défilent ; de grands chameaux solennels et comiques passent les uns derrière les autres et regardent ces festivités d’un air dédaigneux ; mais, malgré leur indifférence affectée, ils voudraient bien en prendre leur part et, hochant la tête au bout de leur long cou en caoutchouc, ils font résonner leur sonnette comme pour appeler le garçon de café. Cependant ils bousculent les marchands qui, sur le bord de la route, étalent d’énormes melons, des concombres, des aubergines et font griller sur des braises de délicieux cônes de maïs. Des mules en longues files obstruent la voie : des ânes modestes et charmants portent avec la même complaisance des briques, des troncs d’arbre ou des femmes voilées. Des nuages de poussière flottent dans la lumière que projettent les lampes. Cela dure ainsi quelques heures, puis cesse brusquement, et nous entrons dans le silence des montagnes qui défendent l’accès du haut plateau de l’Iran.
Il nous a fallu un jour et demi dans ces montagnes désertes pour gagner Kasvin. Nous n’avons pas rencontré sur cette grande et unique route de Perse une seule voiture et à peine âme qui vive. La température était, dans notre affreux coupé, de trente-sept degrés entre onze heures et six heures.
Téhéran.
Juillet-Août.
On entend des Européens dire ici, parlant des Persans et en guise d’excuse : « Ils en sont encore au Moyen-Age. »
Il y a vingt-cinq siècles, au temps où nos aïeux vivaient dans leurs forêts, l’Achéménide, Roi des Rois, prédécesseur du pauvre petit Kadjar, sur lequel veillent aujourd’hui des révolutionnaires du Caucase, se vêtait de robes tissées d’or et, entouré de dix mille serviteurs, habitait de beaux palais. Je ne chercherai donc pas à savoir si les Persans souffrent d’un manque ou d’un excès de civilisation. Ils ont leurs façons de faire, leurs modes et leurs goûts qui diffèrent des nôtres. Cela me suffit.
Cette année, je vis à la persane. J’habite près des murs de la ville un pavillon d’été appartenant à S. A. I. Zill es Sultan, oncle de l’ex-Chah, et qui est, avec Naïb es Saltaneh, son frère, un des derniers grands Persans. Un parc l’entoure avec des arbres magnifiques et une vaste pièce d’eau tiède où nous nous baignons ; dans le pavillon, il y a une série de salles vides, couvertes de tapis un peu trop modernes. Nous couchons et nous mangeons où il nous plaît. Nous avons des domestiques très nombreux qui nous regardent et ne nous servent pas. Les uns sont là pour raconter des histoires ; d’autres pour nous masser les chevilles quand nous nous endormons ; d’autres pour allumer le kalyan ; d’autres pour nous tendre nos serviettes quand nous sortons du bain. Ils sont oisifs et errants dans le jardin. Avons-nous besoin de quelque chose, ils ont disparu.
Je n’ai ni table ni lit. Renversé sur des coussins, je prends la délicieuse habitude que je garderai toute ma vie d’écrire sur mes genoux. Quant au mince matelas qui forme à lui seul ma literie, on le roule dans la journée et, la nuit, on l’étend suivant mon caprice sur une des terrasses de la maison. J’ai mes effets enfermés dans ma malle. La vie est un voyage. Je puis partir à la minute où je serai appelé et l’ange Izraël ne me prendra pas au dépourvu.
Il n’y a d’heure fixe que pour le déjeuner du milieu du jour. Le soir le dîner doit être prêt à neuf heures, mais n’est souvent servi qu’à minuit. Des variations de deux ou trois heures ni n’améliorent, ni ne gâtent la cuisine persane.
Quelle que soit l’heure du repas, voici les rites de la cérémonie. Deux cuisiniers arrivent, portant sur la tête, chacun un grand plateau où sont les plats recouverts de pittoresques couvercles d’étain en forme de casques pointus. De nombreux domestiques les suivent (c’est une entrée de ballet) et étendent sur le tapis au centre de la pièce une couverture capitonnée doublée de cuir. Sur la couverture on dispose une nappe. Les cuisiniers, pieds nus, marchent sur la nappe et y arrangent les plats dans un ordre traditionnel. Au centre, une grande pyramide de riz, dont on ne peut se passer dans un repas persan : on la flanque de quatre plats contenant des ragoûts de mouton cuit avec des légumes, aubergines ou épinards, le tout nageant dans une couche épaisse d’huile. Un vaste bol contient la soupe dans laquelle a bouilli une demi-jambe de mouton avec des fèves, des pois, des tomates. Aux quatre coins, des tranches de melon blanc, vert ou jaune, des poires, des pêches ; une petite assiette de fromage blanc qui sent l’aigre. Devant chaque convive, on dispose en guise de serviette, une longue bande de pain persan, souple et mince, qui a cette curieuse particularité de n’avoir ni croûte ni mie ; une assiette et une cuiller complètent le couvert. Un grand broc plein de glace et d’eau et où l’on boit à même passe de main en main.
Le repas servi, on s’assied à terre pour le manger. Les Persans s’installent à croupeton avec une facilité qui nous stupéfie. Il a fallu qu’on leur brisât les articulations dès l’âge le plus tendre pour qu’ils puissent se tenir pendant des heures dans une position qui, après cinq minutes, arracherait chez nous des cris de douleur à un enfant de cinq ans. J’ai vu des hommes de soixante ans laisser reposer longtemps le poids de leur corps épais sur leurs jambes ployées sous eux comme une étoffe. Ils ont deux positions favorites : ou bien les jambes sont croisées à la façon des tailleurs et les pieds ramenés sous eux, ou bien les deux genoux sont réunis en avant à terre et les jambes repliées en arrière à angle aigu, le pied allongé, tout le corps reposant sur les talons joints. « Les ivrognes et les enfants ont les os souples, » dit-on ; je propose de leur adjoindre les Persans.
Une fois accroupis, ils commencent à manger. Ils ne se servent ni de couteaux ni de fourchettes. Ils ont, pour remplacer ces ustensiles qui nous semblent indispensables, leurs doigts. Ils les plongent dans les ragoûts, y piquent un morceau de viande ou le détachent adroitement de l’os auquel il adhère ; ils happent une poignée de légumes et les mettent dans leur assiette. Parfois, avec leur cuiller, ils prennent ou du jus ou de la soupe et le versent sur leurs aliments ; le plus souvent, ils trempent dans la soupe des morceaux de pain et les imbibent de bouillon. Une fois leur assiette garnie, ils se servent de riz à pleines mains. Ce riz sert à confectionner de grosses boulettes dans lesquelles ils logent la viande et, la boulette faite, ils la fourrent dans leur bouche. Ainsi vont-ils de ragoût en ragoût, les doigts ruisselants de graisse et de sauce. Les viandes et les légumes finis, ils saisissent, des mêmes doigts, les fruits.
Le repas terminé, un domestique arrive portant sur un plateau un grand bassin au couvercle ajouré, une aiguière, un savon, une serviette ; il s’agenouille devant le maître de la maison qui se lave — enfin ! — les mains et la bouche.
J’ai assisté quotidiennement à ces repas pendant plusieurs semaines. Je ne ferai à leur sujet du point de vue européen que deux observations.
La première est que nous n’avons pas été impunément élevés depuis l’âge le plus tendre à ne pas toucher la nourriture avec nos doigts. J’ai compris en Perse seulement la force de l’éducation ; j’ai vu que nos goûts et dégoûts étaient choses apprises. Et je me suis émerveillé de constater que, bien qu’ils fussent acquis, ils étaient invincibles. La courtoisie de mes hôtes me donne un couteau et une fourchette, mais, comme une pensionnaire à son premier repas dans le monde, après un mois de vie persane je tiens les yeux strictement baissés sur mon assiette.
La seconde remarque est qu’il faut venir ici pour comprendre le sens d’une vieille locution française : s’en lécher les doigts.
Lorsqu’il y a un dîner de cérémonie les choses se passent de la façon suivante. Les convives arrivent entre huit et dix heures du soir. Dans la salle où les reçoit le maître de la maison, ils trouvent des plateaux garnis de maintes choses succulentes. Il y a des noix magnifiques et épluchées, des compotiers de pommes, de poires et de pêches, des tranches de melon, des pastèques, des bonbons. On a des flacons de vin de Chiraz plus fort que le xérès ; des carafons d’eau-de-vie dorment dans des bols pleins de glace. On mange des fruits et des bonbons, on boit de l’alcool et du vin, on passe de convive en convive le kalyan et chacun tire à la même pipe ; on cause, on raconte des histoires, on joue de la guitare persane et du tombak qui est une sorte de tambourin, un chanteur fait entendre d’une voix gutturale une étrange et mélancolique mélodie aux rythmes brisés ; parfois il ferme la bouche et les sons arrivent étouffés comme d’un homme qui se noie. Les domestiques remplacent carafons et flacons vides ; par toutes les fenêtres ouvertes entre l’air encore chaud de la nuit ; les lampes par moment filent éperdument et vont s’éteindre… Les heures passent, vers minuit enfin on songe à faire servir le dîner… Les convives rentrent chez eux au matin.
Il faut noter que les femmes ne figurent pas dans ces fêtes. Les hommes prennent leur plaisir et leur vin entre eux. Voilà, pour un Européen, d’assez mélancoliques divertissements.
On ne voit les femmes de la société ni le matin, ni dans la journée, ni le soir. Elles ne sortent qu’en voiture fermée et accompagnées d’eunuques. Elles reçoivent chez elles leur mari, leur père et leur frère. C’est tout.
L’homme ne prend jamais ses repas dans l’anderoun. Il mange avec ses amis et ses domestiques.
S’il invite des femmes, ce sont des danseuses qui appartiennent à la plus basse classe de la prostitution, ou des danseurs dont il est difficile de parler honnêtement…
Il y a eu un grand mariage l’hiver dernier dans la famille du Chah. Les Européennes invitées furent menées dans l’anderoun ; les hommes restèrent dans les appartements publics. Les deux sexes mangèrent chacun de leur côté.
Aux femmes on montra des danseuses sans beauté et sans talent ; aux hommes on exhiba de jeunes mignons qui se contorsionnèrent de leur mieux. Les dames s’ennuyaient dans l’anderoun ; les hommes bâillaient au salon.
Cela prouve que chaque peuple, comme chaque âge, a ses plaisirs.
Les jours un peu troublés que traverse l’Iran, l’agitation n’en arrive guère au fond de notre parc ombreux. Un des palais du Zill a été pillé lors du coup d’État de Mohamed Ali Chah, mais maintenant la paix règne à Téhéran. Mon hôte Akbar Mirza, fils du Zill, a fait à son arrivée quelques visites au Palais et, malgré l’inimitié ancienne que les gens au pouvoir ont pour son père, a su personnellement s’arranger avec eux. Parfois d’étranges personnages viennent le voir, armés jusqu’aux dents, portant cinquante cartouches sur leur poitrine et autour de la taille. Un jour, au crépuscule, je le trouve en conférence amicale avec un grand diable d’homme, maigre comme un clou, au teint basané, à la figure osseuse, vêtu d’un complet fatigué à carreaux noirs et blancs. C’est, sans doute, un des révolutionnaires arméniens qui, avec le Sipahdar, ont pris Téhéran.
Sur un ton tranquille, Akbar Mirza me le présente :
— Onik Agapiantz, bombiste.
C’est une spécialité des Arméniens que de fabriquer les bombes. Lorsque j’ai traversé pour la première fois le Caucase en 1905, pendant les troubles, les Arméniens luttaient contre les Tatars à coups de bombes et laissaient à ces Infidèles les fusils dont l’emploi leur paraissait démodé.
Il fait chaud ; il fait trop constamment chaud. Comment vivre à Téhéran pendant la canicule ?
La journée commence à l’aube, car on dort en plein air sur des galeries ou sur des terrasses. Aussi est-on réveillé par un soleil indiscret et impérieux dès cinq heures et demie. Je quitte ma couche dure et je me réfugie dans une pièce où l’on me sert du thé qui est bon, du pain qui n’a de commun avec le nôtre que le nom, car il ressemble à une serviette un peu épaisse, molle et sans saveur, et du beurre qui est presque du fromage. Je suis déjà fatigué : je mange du bout des dents.
Je vais au jardin près de l’eau. La température y est délicieuse. La brise matinale agite les feuilles ; les poissons viennent goûter dans un bond rapide la fraîcheur de l’air et replongent aussitôt ; un héron se promène et se félicite d’être né sous un ciel aussi clément.
Ces instants exquis sont brefs. Dès neuf heures, on commence à ressentir une vague inquiétude. Il vient de la chaleur on ne sait d’où. Est-ce de la terre et sommes-nous assis sur un volcan ? Est-ce de l’eau ? Est-ce de l’arbre sous lequel je repose ? Une heure plus tard, c’est une fournaise. Il faut fuir le jardin et se réfugier dans la maison.
La question est de savoir s’il vaut mieux étouffer à trente degrés dans des pièces hermétiquement closes ou cuire en plein air à quarante degrés. Suivant les jours, j’étouffe ou je cuis.
A midi le déjeuner est servi. Comment manger ?
Puis c’est la sieste. Mais comment dormir ?
Vers cinq heures, après avoir bu cinq ou six verres de thé très sucré, je fais des courses et des visites. Je vais en ville et m’entoure d’un nuage de poussière qui me rend presqu’invisible.
Songez que, depuis deux mois, il n’est pas tombé une goutte d’eau sur Téhéran. Depuis deux mois, les deux cent mille habitants de la capitale n’ont cessé de s’agiter. Dès cinq heures du matin, chameaux et mules ont commencé à faire de la poussière ; les ânes s’en sont mêlé ; les chevaux y ont travaillé ; des bandes de soldats ont soulevé des nuages épais de terre fine, sèche, et de sable ; des milliers et des milliers de gens ont traîné les pieds dans les rues non pavées.
Aussi, en ces mois caniculaires, la poussière enveloppe la ville ; les yeux pleurent, les dents crissent, les gorges râclent, les poitrines toussent. On songe mélancoliquement à la forte parole de l’Évangile qui n’a pu être prononcée qu’en Orient : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière ».
Arrive la nuit. On l’attend dans les jardins ; elle vous trouve fatigué et fiévreux. Sous les étoiles naissantes, vous buvez votre vingtième verre de thé : vous égrenez pour la centième fois les chrysolites de votre chapelet de Méched en vous récitant des vers d’Omar Khayyam.
O Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux ; — si tu es assis près d’un adolescent sans rides, sois heureux. — Comme le compte de ce monde est, à la fin, néant, — suppose que tu n’es plus ; tu vis, donc sois heureux.
Le dîner est servi ; la flamme des lampes posées à terre tremble dans les courants d’air qui commencent à courir à travers le palais.
Puis nous nous couchons sous une vaste moustiquaire arrangée sur une terrasse. Un serviteur de mon hôte y entre avec nous et, pour que le sommeil nous gagne, nous masse doucement les chevilles en nous disant des contes.
Il nous laisse seuls. Mais je ne puis dormir. Au bord de l’étang voisin, les grenouilles à leur tour racontent des histoires aux étoiles. Elles forment des chœurs merveilleusement ordonnés. Il y a une protagoniste qui expose le sujet ; puis le chœur reprend le thème et le commente. Et de nouveau c’est une voix haute, isolée, persuasive que suivent les coassements multiples du chœur. Et cela dure ainsi toute la nuit avec des variations dont je commence à percevoir le rythme et à noter la subtilité. J’ai l’impression que, si je restais en Perse, mes sens aiguisés par l’insomnie et par la fièvre légère qui s’empare de moi le soir finiraient par comprendre les drames que jouent les grenouilles sous les étoiles.
Au palais du Chah.
L’étiquette veut que les Européens ne se montrent en ville qu’en voiture. Mais ce n’est pas le souci de conserver leur prestige qui a dicté cette loi, c’est la paresse.
Je vais quelquefois au palais du Chah. Les ministres et la cour s’y réunissent dans de beaux jardins. Des platanes au feuillage épais, de graves cyprès, des acacias pleureurs ombragent des ruisseaux dont l’eau court sur des carreaux émaillés bleus. De grandes pièces d’eau réfléchissent les fleurs, les tentures vives des fenêtres, les tourelles de brique des pavillons et l’azur sans tache du ciel.
Là se traitent les affaires d’État. Dès huit heures du matin, les cours, les jardins sont pleins d’une foule d’employés et de solliciteurs. Les uns sont assis sur leurs talons à la mode du pays, à l’ombre d’un arbre ; d’autres sur un degré ; d’autres marchent à pas lents sur les dalles fraîchement arrosées. Des domestiques passent en uniforme rouge (un peu fatigués, les uniformes, et les domestiques aussi !) à brandebourgs d’or ; de maigres eunuques grimaçants parlent entre eux d’une voix enfantine ; des serviteurs portent des plateaux chargés de verres de thé et de glaces.
Sardar Assad qui, à la tête des cavaliers bakhtyares, réunis aux révolutionnaires caucasiens du Sipahdar, a conquis Téhéran, se promène avec un grand personnage. Il choisit une allée écartée. Des valets le suivent à distance respectueuse. Dès qu’ils le voient s’arrêter, ils déploient un tapis sous ses pieds et lui servent du thé léger.
Le Conseil des ministres se tient ici ou là, suivant l’heure, le plus souvent au pied d’un escalier pour profiter de la fraîcheur du courant d’air ; derrière les ministres dorment quelques domestiques négligemment couchés sur les marches.
Vient à la cour qui veut. On parle aux ministres sans difficulté. Le plus humble solliciteur présente sa requête et rentre chez lui avec le bien le plus précieux qui ait été donné à l’homme : l’espérance. La politesse entre ces hommes de rangs inégaux est égale et parfaite ; jamais un mot dur, un refus brutal, mais une fleur de courtoisie, des égards, des paroles choisies et aimables.
On déjeune à la cour en commun. Les employés d’un même ministère trempent leur main droite dans le même pilaf. Après le déjeuner, la sieste. Le maître des cérémonies dort en plein air sous un arbre. Sardar Assad et le prince Firmin Firma affectionnent la sellerie du Chah, pièce obscure et fraîche où de magnifiques selles incrustées d’or sont accrochées au mur, dans l’ombre.
A quatre heures, des verres de thé circulent encore et des glaces, tandis qu’un orchestre de cuivres rythme sonorement les conversations de ces graves personnages.
Dans la rue.
A la fin de la journée il faut aller à la rue Lalézar, la rue de la Paix de Téhéran.
Dans la rue Lalézar sont les magasins à la mode. C’est là qu’on voit Cheriman, « le tailleur élégant », un adroit mécanicien qui répare du même outil les machines et les montres, un photographe qui expose les photographies des pendus de la veille, le Comptoir français, la Maison hollandaise, et la Poste. Y passe le tramway unique de la ville, dont les deux plateformes sont séparées par un compartiment qu’une porte à coulisses clôt strictement. On le croit réservé au transport des malfaiteurs ; non, on n’y enferme que les femmes.
Des gamins sortent de l’imprimerie voisine criant à tue-tête la feuille de Téhéran, la feuille libérale, l’Irané no, l’Iran nouveau.
Les balayeurs balaient la rue Lalézar et des arroseurs l’arrosent ! Les physiologistes assurent que le besoin crée l’organe. Ils n’ont pas vu Téhéran et ses arroseurs. Téhéran a des eaux magnifiques et c’est une des villes les plus poussiéreuses du monde. Il semble donc que depuis des siècles on aura trouvé le moyen d’abattre cette poussière au moyen de cette eau. Mais non, l’arroseur n’a toujours qu’une outre faite d’une peau de mouton. Il la remplit d’eau qu’il puise dans un canal souterrain. Puis en deux ou trois coups, il en vide le contenu sur le sol. Alors il s’arrête, médite quelque peu, tire une bouffée de sa pipe ou de celle d’un ami (car les pipes sont communes) et reprend à loisir sa besogne. Il ne se hâte que lentement. S’il a arrosé une centaine de pieds carrés dans une heure, il juge qu’il a rempli ses devoirs envers lui-même, envers les hommes et envers les dieux.
Quoi qu’il en soit, il y a, à six heures, moins de poussière dans la rue Lalézar que dans la rue Ala ed Dowleh, dans la rue Nassérieh et dans la rue Almassi qu’on appelle aussi : « le couloir du paradis ». On s’y donne rendez-vous de loin. Les voitures la remontent qui mènent les riches Persans et les Européens dans leurs fraîches retraites de Chimran ; un grand seigneur passe au galop sur un beau cheval noir ; ses serviteurs le suivent ; les employés flânent à la sortie des banques anglaise et russe ; des Bakhtyares à la haute kolah, aux pantalons noirs larges comme une jupe, causent par groupes, la carabine sur l’épaule, le revolver au côté. Ils sont de grande taille et un nez aquilin accentue leur figure énergique. Que pensent ces nomades de leur vie dans la capitale ? Regrettent-ils leurs montagnes sauvages, aujourd’hui qu’ils sont transformés en sergents de ville ? Des Caucasiens cuirassés de cartouches leur font vis-à-vis. Des Persans s’alignent, à croupeton, le long du mur et, de leurs ongles teints au henné, épluchent délicatement de grosses noix. De grands diables d’âniers poussent leurs ânes de ci, de là, pour éviter les voitures dont les cochers jettent de retentissants « Kabardah ! » Les chameaux eux-mêmes, en tenue d’été, c’est-à-dire rasés de frais et couleur de brique rose, clignent de l’œil à la magnificence variée de ce spectacle. Le soleil s’abaisse à regret. Bientôt Vénus brillera dans le couchant encore lumineux.
Voilà ce qu’est l’heure élégante de la rue Lalézar. Il faut avouer qu’elle gagnerait à être embellie par la présence des femmes. Mais les dames persanes restent chez elles et, même sous leur double voile, ne se montrent pas rue Lalézar avant le coucher du soleil.
Le trou dans la rue.
Sous la ville de Téhéran courent mille canaux qui amènent l’eau de la montagne. Chaque propriétaire a de l’eau courante dans son jardin. Il vous la montre et s’écrie : « Qu’elle est claire et pure ! C’est la meilleure de Téhéran ! » Cependant vous voyez un liquide trouble et charriant des matières inquiétantes.
C’est que chacun de ces canaux souterrains a eu des malheurs depuis cent ans et plus qu’il est construit. Ici, des gens avisés ont démoli la voûte ; là, elle s’est écroulée d’elle-même. Aussi l’eau pure de la montagne coule-t-elle sale dans Téhéran.
Ces trous dans la rue devraient être fermés, lorsqu’on ne les utilise pas, par une grosse pierre. Mais les Persans jugent cette mesure inutile et les trous restent béants.
Ils sont nombreux à Téhéran ; il y en a au milieu du bazar ombreux et au centre de la rue la plus passagère. En face de la légation d’Angleterre, un canal couvert s’est crevé en trois endroits. Ces trous guettent les jambes des passants distraits, des chameaux mélancoliques, des mules patientes, des doux petits ânes et des chevaux orgueilleux. La nuit, ils ne les ratent pas et toutes les fois qu’une jambe leur arrive, ils vous la cassent proprement.
Les Persans ont renversé le Chah et voté une constitution. Peut-être un jour, dans très longtemps, appliqueront-ils les lois qu’ils font. Mais il est impossible de prévoir le temps où un Persan, après être tombé dans un trou, prendra sur lui de le fermer pour empêcher que d’autres y tombent à leur tour.
Le ruisseau.
Quand nous habitions au Club anglais, dans le haut de la rue Ala ed Dowleh, dite aussi rue des Légations, nous avions sous nos fenêtres un ruisseau.
Ce ruisseau surgit, au coin de la rue, d’un canal jusque-là souterrain qui l’amène de la montagne. Au moment où il sort de terre, son eau est abondante et fraîche. C’est un clair ruisseau auquel il va arriver des aventures dans sa traversée de la ville.
Au matin, des domestiques y amènent des chevaux qu’ils installent au milieu de son lit pour les nettoyer. On apporte aussi des tapis, de vieux tapis d’une affreuse saleté, pleins de poussière et de vermine. On les couche dans le ruisseau et, jambes nues, les gens les piétinent. L’eau devient noire. Cependant, un peu plus bas, des Persans graves arrivent, s’accroupissent et commencent leurs ablutions : ils se lavent le cou, les bras, se rincent la bouche, se frottent les dents et recrachent dans le ruisseau l’eau dont ils se sont servis. En aval, d’autres Persans, non moins graves, les imitent, tandis qu’en amont les laveurs de tapis continuent leur besogne.
Ni la saleté de l’eau, ni la crainte des maladies n’effraient les Persans. Ils sont mithridatisés et boivent impunément une eau qui pour des Européens serait mortelle. Ils ont un proverbe qui dit que l’eau courante est toujours pure. L’eau du ruisseau court, donc elle est bonne…
Une des images de la félicité pour un Persan est de se reposer avec un ami cher à son cœur à l’ombre d’un arbre auprès d’un ruisseau. De nombreux Persans goûtent ces joies innocentes devant nos fenêtres. Du matin à la nuit, ils passent de molles heures à rêver et leurs pensées légères coulent avec l’eau qui fuit sous les arbres. Ils y trempent une salade ou un oignon, tout leur repas ; d’un marchand ambulant ils prennent un verre de thé bouillant ; pour un sou un glacier qui pousse devant lui une petite charrette à deux roues leur donne un sorbet ; ils fument à trois ou quatre la même pipe. Parmi eux des derviches, mendiants professionnels, ont sans cesse le nom d’Allah sur les lèvres. Les cheveux et la barbe en désordre, le bâton et la coquille à la main, ils se lèvent à notre passage et demandent l’aumône.
A certaines heures de la journée, le ruisseau tarit. Ses eaux ont été envoyées dans un autre quartier. Le lit du ruisseau reste à sec ; une fade odeur de pourriture s’en exhale. Mais nos gens n’en quittent pas les bords pour si peu. Accroupis, le dos au mur, dans leurs amples guenilles, ils ont un objet de spéculation qui les tiendra longtemps occupés et charmés, savoir, le moment où l’eau reviendra.
Seule la nuit les chasse. Ils s’en vont on ne sait où, coucher sur un vieux tapis.
A l’angle de l’avenue qui mène à la légation de France, il y a, adossé au mur, un petit café en plein air, aménagé de la façon la plus sommaire : une table avec un samovar. Derrière la table une toile à hauteur d’homme enclôt un espace exigu ; une draperie flottante sur le côté sert de porte ; elle est placée avec ingéniosité près du mur le long duquel le café est installé de façon à ce que, lorsqu’on l’ouvre, les passants ne puissent apercevoir ce que la tenture doit cacher.
Le maître du café est un homme très maigre qui ne parle pas ; il attise les charbons du samovar et il a sur un réchaud des braises rougissantes qu’il retourne à l’aide de courtes et minces pincettes. Ce réchaud sur trois pieds a exactement la forme de ceux qu’on trouve dans les fouilles de la grande Rhagès voisine. Parfois un homme à la démarche lasse, les yeux tristes, le teint pâle, arrive et pousse la draperie d’un geste lent. Alors on voit le maître du café prendre une braise au bout des pincettes et pénétrer à son tour derrière la toile. Un instant plus tard, l’homme reparaît. Il marche d’un pas leste ; ses yeux sont vifs et ses joues colorées. Pour deux sous, derrière cette mince toile, il a gagné quelques minutes de beaux rêves et une brève énergie.
II
L’ESPRIT PERSAN
Il est tout en politesse, en bonnetades, en révérences, et nous fuit. Par où le prendre ? Sur cette terre où tant de générations d’hommes policés et raffinés ont passé, sous ce beau ciel ensoleillé, il semble qu’on ait fait quelques pas de plus dans la voie de la sagesse et, si l’on n’a pas renoncé à l’espoir vain de trouver la vérité, on a su tout au moins dissimuler aux yeux indiscrets et à la curiosité passionnée des foules les chemins que les sages se plaisent à suivre.
Le sage pratique en Perse la doctrine du ketman dont Gobineau a parlé, comme toujours, avec justesse, mais sur laquelle on peut revenir encore.
Le ketman, c’est l’art de cacher sa pensée, non pas avec l’intention de tromper celui à qui l’on parle et pour en tirer un avantage matériel, mais par respect pour la pureté d’idées qui n’ont rien à gagner à être exposées en public. Elles risquent, en effet, d’être salies par les commentaires désobligeants d’autrui ; peut-être des sophistes, par des manœuvres frauduleuses, arriveraient-ils à les rendre suspectes, éveilleraient-ils l’attention malveillante des puissances spirituelles et temporelles ; elles soulèveraient des contradictions, des polémiques, voire des batailles. A quoi bon ?
Si vous avez découvert un trésor, gardez-le caché. N’en faites bénéficier, avec infiniment de précautions, qu’un petit nombre d’élus.
Le ketman n’est donc pas une apologie du scepticisme, mais il se situe exactement à l’opposé du prosélytisme, lequel est la tendance d’esprit la plus dangereuse, la plus perturbatrice du monde, celle qui a engendré le plus de crimes et de guerres, celle qui rend impossible une paix véritable entre les hommes. Confesser publiquement la vérité, vouloir la faire briller aux yeux de tous, y amener de gré ou de force les gens, voilà ce dont a horreur le sage persan qui nourrit dans la solitude de belles et chères pensées.
Du fond de sa retraite, il regarde avec un peu de dédain notre agitation. Il songe à ce que les prosélytes de mille partis opposés ont prêché à l’humanité depuis cent siècles qu’il y a des hommes et qui déraisonnent. Que reste-t-il des thèses et opinions contradictoires dans lesquelles chacun a cru tenir un jour la vérité ? Cendres, poussières, fumées. Pourtant elles ont trouvé en leur temps des hommes convaincus à ce point de leur excellence qu’ils n’ont pas hésité à donner leur vie pour elles. Et les martyrs sont de tous les camps ; la foi et la science comptent, chacune, les siens. Chose surprenante, on a vu des savants subir la prison et accepter la mort plutôt que de reconnaître la fausseté de leurs calculs. Eh ! nigaud, si tes calculs sont exacts, ils se suffisent à eux-mêmes. A quoi bon risquer le bout de ton petit doigt pour l’établir ?
Mais peut-être le martyr de la religion et celui de la science ne sont-ils pas très sûrs, l’un et l’autre, de ce qu’ils professent ou, tout au moins, des arguments qu’ils apportent pour soutenir leur cause. Ils veulent alors étayer d’une preuve additionnelle une affirmation qui ne leur paraît pas décisive. Ils imaginent follement qu’un sacrifice humain prouve quelque chose dans l’ordre de la connaissance.
Et n’y a-t-il pas aussi chez ces martyrs, ce que les médecins appellent en leur langage de l’exhibitionnisme ? Il faut monter sur la scène et prendre en public une posture héroïque. Mourir, au besoin, mais avec les yeux du monde fixés sur soi. En somme, le cabotinage dans la région du sublime. Si le public cessait de s’intéresser aux martyrs, on pourrait mettre un point final au martyrologe.
De ces deux martyrs, le martyr pour la foi et le martyr pour la science, le second est, de loin, le plus absurde. Le premier imagine, en effet, que par sa mort il gagne le ciel. Il fait donc un calcul, et l’inconvénient momentané que souffre sa guenille terrestre, il pense en être payé au centuple par les félicités éternelles qu’il goûtera. Mais le savant, que prétend-il gagner par son obstination ? S’il est brûlé à petit feu, cela changera-t-il la valeur de ses théorèmes ? En somme, on ne se fait tuer que pour des hypothèses, car quel est l’homme assez fou pour soutenir au prix de sa vie, en face d’un contradicteur armé, que deux et deux font quatre ? « Eh ! répond-il, si vous ne voulez pas qu’il en soit ainsi, peu me chaut. »
Ainsi parle notre sage persan. S’il est arrivé à un point d’où la vue sur l’univers est belle, il se garde d’y inviter la foule. Il se cache et jouit de l’ivresse solitaire que le ketman procure à ses initiés. On voit combien il serait désirable d’envoyer en Perse les innombrables fous occidentaux qui veulent nous imposer, au besoin par la force, les systèmes par lesquels ils pensent assurer, fût-ce à nos dépens, le bonheur de l’humanité.
D’entre nos écrivains français, un Montaigne et un Pascal, pour des raisons différentes, intéresseraient peu un Iranien, mais il les accablerait d’éloges ravissants. Sur le premier, il remarquerait que son scepticisme ondoyant est sa propre fin, qu’il s’y amuse, qu’il y vit et s’y plaît comme dans l’atmosphère la plus favorable à son esprit. Ah ! s’il y avait un Montaigne secret, une doctrine ésotérique dont quelques-uns seuls connaîtraient le mot de passe ! Quant à Pascal, s’il a un génie auquel nul ne peut rester insensible, il se bat à visage nu pour la cause qu’il défend. Que cela est barbare ! Port-Royal a mérité les persécutions qui l’ont ruiné.
Ainsi n’est-il pas aisé de connaître les pensées véritables des Persans. Grâce à l’usage séculaire du ketman, ils sont arrivés dans la dissimulation à une habileté qui les met loin de nous. Comme nous paraissons maladroits auprès d’eux ! Pour un Européen averti, la pensée persane, c’est une série d’énigmes à résoudre, une serrure compliquée à ouvrir, dont le chiffre est souvent changé.
Pendant mes séjours en Perse, je me suis exercé à ce jeu propre entre tous à développer la subtilité de l’esprit. J’ai fait ainsi chaque jour de la culture intellectuelle et des exercices d’assouplissement. J’en ressens encore les bienfaits. Avec l’esprit persan, j’ai pénétré dans un univers aux horizons plus étendus que ceux du monde que je venais de quitter. Je me suis enrichi de façons de sentir et de penser auxquelles je paraissais, par ma nature et par mon éducation, devoir rester tout à fait étranger et je suis capable maintenant, comme on le voit, d’écrire sur le ketman et, peut-être même, de le mettre en pratique.
Plus tard, j’ai été en Russie. Il faut aborder la Russie par l’Orient si l’on veut y comprendre quelque chose. On use aussi de la doctrine du ketman dans cette sixième partie du monde et les gens qui débarquent à Pétersbourg de Londres ou de Paris s’exposent à d’étranges déconvenues s’ils prennent les Russes pour ce qu’ils se donnent. C’est à mes séjours préalables en Perse que je dois de m’être trouvé moins dépaysé en Russie que tels autres Occidentaux. Sans mes mois de Téhéran, l’âme slave — où il y a encore tant du parfum de l’Asie — me serait restée fermée.
Finances persanes.
Croirait-on qu’un voyageur qui ne court pas le monde à la recherche de pétrole puisse prendre de l’intérêt à des questions de finances ? Oui, quand elles sont persanes et je ne désespère pas d’en rendre l’attrait sensible à mon lecteur si je sais faire ressortir ce qu’elles comportent d’imprévu, de pittoresque et d’agrément.
Premier étonnement : il y a dans les finances persanes une comptabilité minutieuse, exacte, appliquée, qui ne néglige rien et qui inscrit tout. Elle a ses traditions séculaires et respectables. Le corps des moustofis qui est chargé de l’administration des finances est composé de fonctionnaires patients et méticuleux, ayant quelque orgueil professionnel (on en verra une des étranges raisons dans un instant). Grâce à eux, la Perse despotique peut présenter un état admirablement tenu des recettes et des dépenses de l’empire : pas un reçu ne manque, pas un acte qui ne soit transcrit, pas une signature omise.
Mais — voici quelque chose de plus étonnant — les moustofis ont une écriture et une façon de chiffrer secrètes. Il faut en avoir la clef pour pénétrer dans leur comptabilité : elle est accessible aux seuls initiés : elle ne peut être vérifiée que par eux. On conçoit maintenant l’orgueil d’une administration d’État, laquelle est en possession d’une langue que personne ne peut lire, sauf ses propres membres.
Ici encore il me semble voir une influence de la doctrine du ketman dont on ne s’attendait pas à trouver l’application dans le domaine de la comptabilité publique.
Ces moustofis qui vivent ainsi dans une fière solitude, allons voir maintenant ce qu’ils cachent derrière leurs cryptogrammes. Peut-être ferons-nous là quelque découverte qui nous aidera à comprendre mieux l’esprit persan.
Prenons prosaïquement le budget de police et de nettoyage des rues à Téhéran.
Le gouvernement emploie le système du forfait très en honneur en Perse.
Il dit : « Je veux pour ma capitale tant de balayeurs pourvus chacun d’un balai établi suivant un modèle réglementaire, tant d’arroseurs porteurs d’une outre en peau de mouton, tant de sergents de ville qui feront chaque nuit leur nombre fixé de rondes. Il faut que les ordures ménagères soient enlevées, que les ânes et les mules soient nourris, que du pétrole brûle la nuit dans les réverbères. »
Les moustofis s’emploient à établir jusque dans le plus petit détail le prix de chaque article prévu et, lorsqu’ils ont fini leur tâche, le gouvernement déclare qu’il donne cinquante mille tomans par an pour le budget de la capitale.
Un entrepreneur se présente qui accepte ce forfait. Il sait — c’est ici que l’intérêt de l’histoire commence — que le gouvernement ne lui paiera jamais ses cinquante mille tomans annuels, mais il sait aussi qu’il ne fournira pas le nombre de balayeurs prévus, ni tous les agents de police promis, ni les ânes, ni les mules, ni le pétrole pour les réverbères. Pourtant il manifeste une certaine activité ; on voit quelques balayeurs soulever la poussière et des arroseurs l’abattre ; quelques lampes allumées brillent dans la nuit où retentit l’appel d’une patrouille de police qui crie pour se rassurer au son de sa propre voix (il y a des heures où le silence est par trop terrifiant). L’entrepreneur ne paie pas ces hommes au prix fixé par le cahier des charges ; au lieu d’argent il leur donne des promesses. Il leur fournit juste de quoi vivre ; c’est peu de chose en Perse.
Comme ressources, il a les bénéfices illégaux, mais escomptés, de la charge. On ne surveille pas sans en tirer quelque profit les cafés où l’on boit de l’arak et ceux où l’on fume l’opium, les maisons où l’on danse et celles où l’on joue. Ces choses-là arrivent dans de très grandes villes civilisées et l’histoire des municipalités américaines en dit long sur ce sujet.
Mais — et c’est ici qu’on voit l’infériorité de la civilisation persane — le chef de la police ne devient pas millionnaire comme la plupart de ses collègues américains. Il végète ; il réduit les dépenses et cette situation bizarre se prolonge d’un gouvernement qui propose un contrat tout en étant résolu à n’en jamais remplir les clauses et d’un entrepreneur qui l’accepte tout en sachant qu’il ne sera pas payé.
Mais ce dernier a son papier en règle et le garde précieusement. Le papier, c’est du rêve scellé et parafé par le gouvernement. Il ne faut pas oublier que nous avons affaire à des Orientaux. Dans leur cerveau le rêve et la réalité se mêlent selon des proportions qui nous sont étrangères. Entre le réel et l’imaginaire, pas de coupure nette. Notre Persan regarde le papier qui lui promet cinquante mille tomans ; le sceau du ministre est sur le contrat. Sans doute, le gouvernement ne paie pas : il a, en ce moment, des difficultés. Mais qui n’a ses heures de gêne ? La prospérité reviendra, inch’ Allah ! En attendant notre homme a son papier qui vaut presque de l’or, puisque c’est de l’espérance.
Que reste-t-il de tout cela ? Qu’on balaie sur le papier et qu’on paie de la même façon. Tout se passe en écritures, mais les principes de la plus exacte comptabilité sont observés, les livres de l’administration sont sans défaut, et les moustofis triomphants.
Pensions et assignations.
Un gouverneur de province n’envoie rien à Téhéran qui ne le paie pas. Il vit sur le pays et trouve, du reste, moyen de s’y enrichir. Tout se fait par un système d’assignations qui a toujours existé en Perse. Pour en comprendre la raison, il faut voir l’extrême difficulté qu’il y a à transporter de l’argent à cause de la longueur des trajets et de l’insécurité des routes, à cause « de l’obstacle des montagnes et de l’empeschement des déserts ». On est ainsi amené à dépenser dans les provinces les redevances qu’on y perçoit et d’autre part le gouvernement se débarrasse de ses créanciers ou les apaise par des assignations sur les gouverneurs des provinces. Lorsqu’il donne une pension, c’est sur une province déterminée. Le chevalier Chardin, « la fleur des négociants français », a décrit le système au XVIIe siècle. Il fonctionne aujourd’hui comme alors.
On obtient une pension en plaisant au souverain, ou au ministre, ou au gouverneur, ou à leurs domestiques. Rien ne lasse la patience d’un Persan qui aspire à être pensionné ; il passe des mois et des années, accroupi sur ses talons, dans l’antichambre d’un ministre ; le temps ne compte pas pour lui ; il l’emploie en subtiles intrigues. Il promet au vizir de lui abandonner la première année de sa pension ; les bureaux auront la moitié du second versement, et le tiers du troisième, et le quart du quatrième. A force d’insistance et d’ingéniosité, il réussit enfin. Une pension de trois cents tomans lui est accordée ; il a un papier muni de tous les sceaux nécessaires.
Mais sur quelle province la pension est-elle assignée ?
Elle vaut ce que vaut non seulement la province, mais le gouverneur. Sur Yesd, il faut s’estimer heureux si l’on touche un toman sur dix ; le Khorassan est à peine meilleur ; le Lauristan ne vaut rien ; par contre le Ghilan et le Mazandéran ne sont pas de mauvaise paie. Notre pensionné sait qu’il ne sera pas réglé intégralement. Il a fait des efforts inouïs pour obtenir une pension qu’il ne touchera qu’en partie. Pourtant, s’il plaît à Dieu, il sera payé un jour. Un jour est quelque chose de vague qui ne nous satisfait pas. Mais l’idée de temps est autre pour un Oriental que pour nous. Le papier sur son sein, il rêve qu’il dépense l’argent qu’on ne lui donnera jamais.
S’il est pressé par la misère, il va au bazar chez les banquiers. Il y rencontre ses frères en rêves et en assignations. Ils viennent voir ce que vaut leur pension au cours du jour. Le banquier escompte ce papier suivant l’heure, la couleur du ciel, les événements politiques, l’état de la province et l’âge du gouverneur. Il y a ainsi une bourse des assignations. Nomme-t-on un gouverneur énergique à Ispahan ? le papier sur Ispahan monte. Prévoit-on un changement défavorable dans le ministère, on baisse. Des rumeurs circulent. Le bruit qui excite les espérances les plus insensées est celui d’un vaste emprunt à l’étranger. A cette nouvelle, les cerveaux s’affolent. Enfin les papiers impayés depuis tant d’années vaudront de l’or. On monte d’un demi-point, parce que ce n’est qu’un bruit…
III
LA CHASSE PASSIONNANTE AUX ANTIQUITÉS
Téhéran, avril 1910.
Est-il un sport plus passionnant que la chasse aux antiquités ? Il m’entraînera jusqu’au bout du monde.
Que des chasseurs aillent chercher le lion sur les terres sans histoire de l’Ouganda. Je ne verrai que des pays riches en souvenirs d’une antique civilisation, que ceux dont le sol recouvre les ruines des monuments d’autrefois et dont les sites sont encore, pour qui sait les regarder, tout palpitants des passions et des pensées des hommes qui ont vécu avant nous.
C’est ainsi que j’explore l’Orient dont nous sont venus les arts.
Un lion est semblable à tous les lions. Lorsqu’on en a relevé la piste, qu’on l’a guetté à l’affût et qu’on l’a tué, on sait qu’il est encore des centaines de lions tout semblables à celui qui gît là à vos pieds. Mais lorsque j’ai chassé en Perse une lionne en bronze qu’Alexandre le Grand y avait apportée, j’ai eu des émotions plus rares. Il m’a fallu deux ans avant de la trouver, alors que j’en connaissais l’existence, et lorsque je l’ai vue enfin, sept mois ont été nécessaires pour que je puisse l’avoir en ma possession. Elle est belle et j’ai la joie de penser qu’il n’en existe pas une autre sous la voûte des cieux qui soit son double. Voilà vraiment le gibier digne d’un amateur raffiné.
On me dira : « Il y a, dans la chasse au fauve, la joie du risque, le sentiment si précieux du danger. »
Eh ! je n’en disconviens pas. Cela a son prix pour une âme forte. Mais les voyages que je fais ont aussi quelque chose d’aventureux et, à le bien peser — chose fort difficile, car il faudrait analyser avec un peu de finesse l’idée de danger pour voir à quoi elle se réduit, la dépouiller du romanesque et de l’exotisme dont on l’entoure, et peut-être trouverait-on qu’un Parisien qui chaque jour traverse telle rue de Paris à l’heure où la circulation est intense court mille fois plus de risques que le sportsman qui prend part à une chasse au lion bien organisée — valent-ils ceux du chasseur de fauves.
Le voyage, je l’ai comme eux, mais dans des conditions infiniment plus séduisantes. Car où vont-ils, je vous prie ? Dans la brousse. Et moi, sur les grandes routes que les hommes ont tracées il y a des centaines de siècles. Sur mon chemin, je trouve Constantinople et Samarcande, cités impériales, Ispahan et Boukhara, Rhagès qui n’est plus que poussière, Tiflis et Hamadân, Méched et Koum, villes saintes. Ils connaissent le Congo ; j’ai traversé l’Oxus qui fut longtemps la frontière du monde arien contre le Touran.
Quand, avec force rabatteurs, on leur amène un lion, ils n’hésitent pas. Il ne peut y avoir de tromperie sur la marchandise livrée.
Mais dans le sport auquel je m’adonne que de traquenards, que d’embûches ! Chose curieuse, ce n’est pas le chasseur qui les tend au gibier, c’est, par un étrange retour, le chasseur lui-même qui est exposé à être pris au piège. L’œuvre d’art, dès qu’elle atteint une valeur à la bourse mondiale des objets anciens, crée immédiatement le faussaire, à Téhéran comme à Pékin, à Athènes et sur le Bosphore cimmérien, à Paris et au Caire, à Vienne comme à Valence. Il se trouve aussitôt des hommes fort habiles qui savent faire un émail byzantin, ou un bijou d’or grec, une statue en calcaire égyptien, un ivoire du XIIIe ou un Rembrandt, de façon si parfaite que seuls une douzaine de connaisseurs au monde pour chaque série peuvent décider si la pièce qu’on leur offre (avec quelle subtile ingéniosité dans la présentation !) est authentique ou non. Voilà qui ajoute au sport que je pratique maintenant un terrible élément d’insécurité et qui en fait, comme je l’ai dit, le plus passionnant de tous. Chaque jour il devient plus difficile ! chaque jour s’accroissent les chances d’être trompé. Mais quelle joie lorsqu’on triomphe, que l’on passe à travers les dangers, que l’on déjoue toutes les ruses et qu’on revient au logis avec une pièce impeccable, trouvée ès lieux irréprochables.
La Perse est un bon terrain de chasse qui, maintenant, m’est familier. Voici trois fois que j’y viens pratiquer des battues ; j’en connais aujourd’hui les aîtres ; je sais les gîtes où se cache le gibier, les coins d’affût, les lieux de passage. Je suis lié avec le peuple innombrable des chasseurs, des rabatteurs, des braconniers ; j’ai des relations personnelles avec les grands seigneurs qui ont des chasses réservées.
Il ne faut craindre ni la fatigue ni les longues randonnées dont on revient les mains vides ; armez-vous d’une patience qui ne se décourage pas ; sachez attendre des heures, des jours et des semaines, et ne rebutez personne. Les dellals entasseront devant vous des objets qui, tel Hippolyte, sont « sans forme et sans couleur ». Ils vous offriront des faïences truquées et des miniatures fausses. Ne vous fâchez pas : un jour viendra où, soudain, vous verrez sortir de dessous leur robe crasseuse « le bel objet ».
Faites de longues et, en apparence, inutiles visites chez quelques grands personnages qui, assure-t-on, ont de famille des vieux manuscrits et recueils de miniatures. Échangez avec eux les banalités flatteuses que la politesse persane impose, avalez plusieurs verres de thé trop sucré, touchez du bout de la cuiller les dangereuses glaces à la vanille qu’un serviteur en chaussettes et sans souliers vous apporte ; et vous pourrez après de longs préambules exprimer le désir de voir les livres que Son Excellence a le bonheur de posséder. Son Excellence répond que ses trésors sont enfermés dans des coffres, qu’il faut du temps pour les retrouver, qu’Elle donnera des ordres à cet effet, et qu’Elle sera heureuse de vous recevoir dans trois jours à la même heure.
Vous revenez donc à la date fixée. Cette fois-ci Son Excellence n’est pas à la maison, non qu’Elle ait l’intention de manquer au rendez-vous, mais Elle a été retenue à la cour. Et puis un Persan est-il jamais l’esclave de l’heure ? Et qui fixe l’heure en Perse, sinon le lever et le coucher du soleil ? Son Excellence a dit deux heures avant la nuit ; on sent ce que l’expression comporte de vague.
Son Excellence rentre enfin. Vous échangez à nouveau de longues politesses fleuries ; des tasses de thé sont offertes, des glaces à la vanille. Enfin, sur votre demande, un ordre est donné à un serviteur. Il s’éloigne, il revient portant un paquet enveloppé dans une étoffe ancienne. Le cœur vous bat plus vite. Que va-t-il sortir de ce cachemire aux belles couleurs ? L’Excellence vous tend un manuscrit à la reliure fatiguée. Le volume est là, fermé, entre vos mains…
Maintenant, si vous aimez avec passion les enluminures bleues, noires et or, aux entrelacs aussi fins que cheveux et d’une telle sûreté de dessin qu’il semble incroyable qu’une main d’homme les ait tracés ; si vous aimez les miniatures où des amants vêtus de brocart amarante se promènent sur les bords fleuris d’un ruisseau à l’ombre d’un platane que l’automne dore, — où des cavaliers montés sur des chevaux aux jambes grêles, au cou allongé, à la tête fine, poursuivent des gazelles bondissant sur le sable mauve du désert parmi les touffes d’œillets sauvages, tandis que les regardent des spectateurs dont les corps sont cachés de l’autre côté de la colline et dont les têtes seules, dépassant la crête du monticule, se détachent nettes sur le bleu outremer d’un ciel où flottent des nuages stylisés à la mode chinoise ; si vous vous plaisez à regarder les mêlées guerrières dans lesquelles les masses d’armes s’abattent sur les têtes qu’elles écrasent, où l’or des casques luit, où les arcs se tendent, où les chevaux s’affolent… Ou bien, c’est un roi assis dans une prairie ; au-dessus de lui, pour l’abriter des ardeurs du soleil qui s’abaisse dans un ciel orange, un tapis splendide est tendu ; à l’écart, des serviteurs préparent le repas du soir, l’un d’eux puise de l’eau dans le ruisseau qui serpente parmi les herbes, l’autre grille un quartier d’agneau sur des braises ; le roi est las, il s’ennuie… Et voici qu’un seigneur, couvert d’un long vêtement ponceau, lui amène, ya Allah ! une adolescente merveilleuse. Ah ! son visage comme une lune ! l’arc délié de ses sourcils ! sa bouche minime ! Ah ! sa taille flexible comme le jeune peuplier et droite comme le cyprès ! Ah ! ses pieds pareils à ceux d’un enfant et les molles boucles brunes qui encadrent ses joues pures ! Elle est vêtue d’une robe exacte fourrée de martre zibeline et sur la soie verte de laquelle des oiseaux d’or se becquètent, ivres d’amour… Si vous aimez la maîtrise, la souplesse, les aveux et les retours d’un art subtil, le rythme des formes, leur grâce ou leur sévérité, la richesse pleine et franche des tons, alors vous vivrez à cet instant une minute d’émotion suprême. Vous hésitez. Sera-ce un Behzad ? un Sultan Mohamed ? ou un maître inconnu, plus précieux encore, du XIVe siècle ?
Vous entr’ouvrez le manuscrit et le refermez aussitôt. Un coup d’œil rapide comme l’éclair sur une seule des miniatures a mis fin à vos espoirs. Rien, ce n’est rien, une médiocre copie qui date de la décadence, un livre refait, rien, rien du tout. Hich, hich nist, comme disent les Persans.
Mais si, par extraordinaire, le livre est bon, si vous avez enfin entre les mains l’œuvre magistrale que vous cherchez depuis longtemps, prenez garde. Vous êtes en face d’un observateur attentif, d’un homme fin et rusé, habitué depuis toujours à la dissimulation orientale auprès de laquelle la nôtre n’est que jeu puéril. Il feint l’indifférence ; il s’entretient avec ses serviteurs, mais, sans en avoir l’air, il vous perce de ses regards et cherche à lire au fond de votre âme. Éteignez l’éclat de joie qui a brillé un instant dans vos yeux ; soyez maître de votre voix et de votre geste ; parcourez le manuscrit sans hâte et sans lenteur ; remettez-le à son propriétaire, et la conversation s’engage.
Vous déclarez à Son Excellence que vous recherchez les œuvres anciennes, qu’il n’y a à cela aucune raison valable, qu’il faut être fou pour préférer un objet usé, sali, détérioré, à un beau livre moderne qui sort frais et éclatant des mains de l’enlumineur. Mais la sagesse n’est-elle pas de vivre avec sa folie ? Cela dit, vous voudriez savoir à combien de tomans Son Excellence estime le manuscrit. A quoi Son Excellence répond que vous êtes un amateur réputé en Perse comme en Europe, que, du moment où vous vous intéressez à ce livre, il devient inestimable, que cependant Elle a une telle confiance en vous qu’Elle vous prie d’en fixer vous-même le prix, bien qu’Elle soit prête, du reste, à vous en faire cadeau. Après maintes parades et ripostes, vous êtes obligé de dire un chiffre. Et, personnellement, je trouve avantageux de dire à ce moment-là le prix le plus élevé possible, mais l’école contraire a ses partisans. L’Excellence, avec un gracieux sourire, déclare qu’Elle n’est pas décidée à se séparer de son manuscrit, qu’à le revoir ainsi, après en avoir presque oublié l’existence, Elle sent qu’Elle s’y est attachée et qu’il est devenu désormais le plus précieux de ses biens.
Écoutez, impassible, ce discours, quand même vous souffrez comme si on vous arrachait un morceau de chair vive. Ne faites pas un geste pour ressaisir le manuscrit. Ne demandez pas à l’examiner à nouveau. Changez de conversation et, au bout d’un quart d’heure, prenez congé de votre hôte.
Vous rentrez chez vous fiévreux ; vous passez une mauvaise nuit. Vous rêvez au chef-d’œuvre découvert : des voleurs s’en emparent, il arrive entre les mains d’un autre amateur à Paris ! Au matin vous êtes prêt à courir chez l’Excellence pour l’acheter à n’importe quel prix. Contenez-vous. Deux ou trois jours plus tard (pas avant), dépêchez au propriétaire un dellal à qui vous promettez une forte commission s’il obtient le manuscrit pour la somme à laquelle vous l’estimez. Rien ne lasse la patience d’un dellal courant après une commission. Il s’installe chez le grand seigneur ; il assiste à son lever, à ses repas, à son coucher ; il lui raconte des histoires ; il l’amuse ; il le fait rire ; il pleure, il se jette à ses pieds, il lui embrasse les genoux. Après une ou deux semaines de ces manèges quotidiens, vous le voyez entrer chez vous un matin portant le manuscrit convoité.
Tout se fait ici, aujourd’hui comme jadis, par dellals. Ce sont les gens les plus adroits, les plus souples, les plus fins, les plus insinuants du monde. Les marchandages avec eux sont longs et compliqués. Mais ce sont des gens d’affaires et on finit par s’entendre.
Un de nos dellals préférés, Moussa, est un parfait comédien. Chaque jour il vient nous voir et la parade commence toujours de la même manière.
A l’entrée dans notre appartement, il déclare qu’il est notre ami particulier et qu’il veut faire l’impossible pour nous plaire. Aujourd’hui, il a recueilli des trésors à notre intention, et c’est un chèque (Moussa a un compte à la Banque anglaise !) de mille tomans que nous lui signerons. Il n’est pas un marchand ordinaire et nous ne sommes pas, non plus, des clients de rencontre. Nous savons le bon et le mauvais de tout, le fin et l’excellent ; nous connaissons mieux les antiquités que quiconque et il n’y a pas à nous tromper. Aussi lui, Moussa, dellal choisi de nos Seigneuries, ne nous jouera pas les comédies ordinaires. Aujourd’hui, il ne dira qu’un prix, le seul, le bon, le dernier ; et si nous nous arrangeons ainsi, c’est bien, et si nous ne nous entendons pas, c’est bien encore.
Cela dit — et c’est une mesure pour rien — il exhibe sa marchandise. Au premier objet auquel nous nous arrêtons :
— Ah ! c’est une pièce extraordinaire. Vous ne touchez pas à des choses médiocres. Ce morceau de velours date de Chah Abbas !
— Combien en veux-tu ?
— Je dirai un prix, un seul, le plus bas, mais alors il ne faut pas marchander ; c’est promis ?
— Dis ton prix.
— Cent tomans.
— Bien, je t’en donne dix.
— Il en vaut cinq cents, par Khoda qui nous entend. Mais j’ai besoin d’argent et je le donne en cadeau.
— Dix tomans.
— Impossible, dites votre prix véritable.
— Dix tomans.
— Je le garde, male Moussa (la chose reste à Moussa).
— Eh bien, c’est fini pour aujourd’hui, je n’ai pas envie de voir autre chose.
— Dites un prix, un seul, le dernier.
— Un toman de plus, parce que c’est toi.
Il se met à genoux, les mains jointes, il a des larmes dans les yeux et du rire dans la voix.
— Le dernier ! le dernier !
— Onze tomans.
— D’un geste vif, il prend le velours et nous l’offre :
— Male Sahib (la chose est à vous, Seigneur). Aujourd’hui, Moussa fait un cadeau.
La comédie recommence pour chaque objet. Quand nous sommes trop loin l’un de l’autre pour une pièce plus importante, elle dure deux, trois, huit jours et finit toujours de la même manière.
Nous ne sommes pas à Téhéran depuis vingt-quatre heures que tous les dellals de la ville sont à notre porte. Les plus riches arrivent avec leur domestique poussant des ânes chargés de tapis et d’étoffes. En vain essaie-t-on de s’enfermer chez soi ; rien ne les lasse. Ils restent devant le club du matin au soir, attendant le bon plaisir de nos Seigneuries. Guettant le moment où nous nous laisserons fléchir, ils nous tendent des objets par les fenêtres, étalent des tapis dans la rue. On ne peut leur échapper. Comme ils sont presque tous juifs, nous jouissons le samedi d’un repos relatif. Pas un seul d’entre eux ne consentirait à s’occuper d’affaires le jour du sabbat. L’appât d’un gain énorme ne les ferait pas sortir le samedi de leur quartier où ils se reposent après avoir loué Dieu le matin à la synagogue. Les marchandises qu’ils apportent ne leur appartiennent pas ; ils ne sont que courtiers, vont chez les gens, furètent partout et finissent par se faire confier quelques objets à un prix fixé, et très bas. Leurs femmes visitent les anderouns et y trouvent des étoffes, des bijoux. Nous avons quelquefois de ces Juives à la maison. Elles sont immuablement vêtues de noir comme les Persanes et voilées ; une fois la porte fermée, elles se dévoilent, montrent des visages ridés, mais assez beaux, de vieilles femmes aux traits réguliers et énergiques. Seuls les grands marchands, enrichis par le commerce des tapis avec Constantinople ou par d’heureuses trouvailles de fouilles, nous offrent le thé dans leurs belles maisons du quartier européen. Ils sont Juifs ou Arméniens et ont noué des relations avec leurs communautés dans les villes diverses où l’on a chance d’acheter des antiquités.
Est-il nécessaire d’ajouter que les Arméniens n’aiment pas les Juifs et que ceux-ci, qui sont orgueilleux, méprisent les Arméniens ?
Promenade à Rhagès.
Aux portes orientales de Téhéran, cité moderne, Rhagès (ou Ray) est, selon Gobineau, une des premières villes fondées sur le sol de l’Iran par les Ariens lorsqu’ils eurent franchi, descendant vers le sud, la chaîne de l’Elbourz. L’existence de Rhagès aux quatre châteaux remonte certainement à la plus haute époque et elle a joué un rôle important dans la civilisation de l’Asie centrale. L’histoire charmante du jeune Tobie qui se passe au VIIe siècle avant Jésus-Christ a fait connaître son nom dans le monde chrétien. Nous savons peu de chose de Rhagès sauf qu’elle fut détruite au XIIIe siècle par les Mongols. A deux et trois reprises les généraux de Gengis Khan et d’Houlagou la ruinèrent de fond en comble et firent si bien qu’ils effacèrent de la surface de la terre une ville qui, depuis des siècles, en était l’ornement et la gloire. Rhagès couvrait une étendue immense. Les maisons dans les villes asiatiques n’ont jamais qu’un étage, mais la plus pauvre d’entre elles a une cour intérieure et une petite pièce d’eau. Les habitations des gens plus à leur aise enferment dans leurs murs un jardin. Rhagès avait ainsi une superficie aussi grande que celle de Paris.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui à la surface du sol ?
Rien, le désert a tout envahi. Le sable l’a recouverte et l’on cherche en vain les lignes principales et le plan de la ville ancienne. Où étaient les bazars ? où les temples ? où les maisons des riches ? où les palais des khans ? où la citadelle ? Le relief actuel est d’une désespérante monotonie ; ce ne sont que dunes succédant à des dunes ; parfois, un ruisseau, quelques arbres, une oasis perdue dans le désert qui ondule comme une mer agitée. La ville arrivait, sans doute, jusqu’à l’arête de collines rocheuses qui forment le dernier contrefort de la chaîne de l’Elbourz. Au pied des rochers qui descendent à la plaine en grands pans réguliers, on trouve le bassin d’une source aux eaux claires. Un des derniers Chahs, Nasr ed din, a fait tailler dans le roc un bas-relief où il est représenté à la manière antique, entouré des grands de sa cour. Il est légitime de penser que ce beau site faisait partie de la ville de Rhagès et était peut-être enclos dans les jardins des khans. A peu de distance se trouve la tour des Guèbres où, aujourd’hui encore, les descendants des anciens habitants de la Perse exposent leurs morts aux morsures du soleil brûlant et aux becs avides des vautours.
A quelques centaines de pas au sud-est de la source se trouve dans une oasis une tour ancienne restaurée il y a une soixantaine d’années. C’est le seul monument subsistant de la Rhagès du Xe ou XIe siècle. Près de cette tour qui servait, elle aussi sans doute, à l’exposition des cadavres, il y a un café en plein air et une petite mosquée. Des arbres splendides en ombragent la cour ; les premières ardeurs du printemps ont épanoui les bourgeons au bout des branches ; les jeunes feuilles sont d’un ton vert que rendent plus intense les sables roux entourant ces jardins.
Nous déjeunons au pied de la tour, installés à la persane sur un tapis étendu au bord d’un ruisseau, dans un verger où les cognassiers mêlent leurs fleurs blanches aux fleurs roses des arbres de Judée. Le maître du café nous prête un samovar où Aziz préparera le thé ; un flacon du vin capiteux de Kazvin rafraîchit dans l’eau courante. Un homme apporte une cage qu’il pose près de nous ; un rossignol y est enfermé, mais la délicatesse persane a orné sa prison d’une façon charmante : deux coupes en terre émaillée contiennent l’une de l’eau, l’autre du grain, et dans un petit pot de faïence bleue fleurissent une branche de lilas blanc et quelques œillets sauvages. A peine la cage à terre, le rossignol qui sait son métier gonfle sa gorge grise, ouvre large son bec et commence ses roulades et ses trilles les plus aigus. Ces rossignols atteignent des prix élevés au marché de Téhéran ; — grands seigneurs et marchands veulent avoir leur rossignol chanteur. Ainsi faisons-nous au pied de la tour ancienne de Rhagès, sous les fleurs printanières des arbres fruitiers, un déjeuner en musique.
Puis nous nous rendons à Bibi-Zobéïdé, hameau sur la route qui va de Téhéran à Chah-Abdul-Azim. On a entrepris des fouilles près de la propriété de Choa es Saltaneh dans laquelle ont été trouvées de belles céramiques anciennes. Nous passons quelques maisons aux trois quarts ruinées ; l’une d’elles est habitée par d’horribles négresses à peine couvertes de haillons et qui demandent l’aumône. Nous arrivons dans une vaste plaine que traverse, dans sa partie la plus haute, un ruisseau entre deux digues plantées d’arbres. La plaine a l’aspect bosselé de tout le terrain entre Téhéran et Chah-Abdul-Azim ; ce ne sont que dunes de sable de quatre à cinq mètres de hauteur. Des terrassiers sous la direction d’un surveillant y ont ouvert une tranchée ; les uns creusent la terre à coups de bêche, les autres l’emportent dans des corbeilles de joncs. Le monticule contient un nombre inouï de fragments de poterie. C’est à croire que les habitants de Rhagès, jadis, jetaient là tous leurs pots cassés. Il n’y a dans cette dune que la poterie la plus ordinaire, recouverte d’un émail bleu turquoise sur lequel le contact du sable pendant six ou sept siècles a jeté des irisations argentées.
A quelques pas de là, le surveillant nous montre un trou plus profond. Je me laisse glisser jusqu’à une première assise de briques et j’aperçois, s’enfonçant dans la terre, un mur de quatre mètres de hauteur environ. Je ne puis descendre plus bas, car les terres meubles au-dessus de moi menacent à tout instant de combler le trou où je suis.
Plus loin, une autre tranchée a été ouverte. Ici les fouilles sont plus profondes ; on a trouvé des murs anciens à plusieurs mètres sous terre et un puits que l’on est en train de déblayer. Nous regardons avec soin le contenu des paniers d’osier qu’on vide sur le sol. Parmi le sable et la terre, voici encore des fragments de poterie, mais, cette fois-ci, d’une belle faïence à reflets métalliques, blanche à décor ocre. Nous trouvons quelques morceaux où sont représentées des figures humaines. Les têtes sont du type bien connu de Rhagès, la mâchoire lourde, les joues pleines, la bouche et le nez petits, les yeux immenses sous des sourcils qui s’en vont jusqu’à la naissance des oreilles, les cheveux divisés par une raie au milieu de la tête, tombant en bandeaux jusque sur les épaules.
Nous allons ainsi de fouille en fouille dans la chaleur du jour. Le soleil d’avril est fort et presque insupportable dans la plaine de Rhagès ; les terrassiers travaillent à demi-nus ; ils sont déjà bronzés comme au cœur de l’été. Nous ramassons ici et là un morceau de verre irisé, quelques débris d’une coupe polychrome jadis belle. Le sous-sol est prodigieusement riche ; il suffit de gratter au hasard pour trouver les traces de la civilisation du XIIIe siècle. Mais pourquoi fouille-t-on ici plutôt que là ? pourquoi ouvrir une tranchée à droite et non à gauche ? Nous le demandons au chef d’une équipe de terrassiers. Il lève un doigt sec vers le ciel et répond d’un seul mot :
— Khoda.
C’est Dieu, le seul maître de la fouille.
Les ouvriers sont à la solde d’un entrepreneur qui travaille ou pour son compte, ou pour celui d’un marchand de Téhéran. La découverte des faïences de Rhagès et de Sultanabad, leur beauté sans pareille, la nouveauté de leur décor et son raffinement, les prix élevés qu’elles ont atteint en Europe et en Amérique ont déchaîné un vent de folie sur la Perse. Chacun a espéré trouver sous terre la belle pièce, céramique ou bronze incrusté d’argent, par quoi il s’enrichirait. Les princes se sont associés à des Juifs ; les Arméniens ont loué des terres ; on va chercher dans la plaine au nord de Sultanabad une colline à éventrer ; on intéresse le gouverneur de la province au résultat des fouilles. Tout le monde est devenu antiquaire en Perse et ma blanchisseuse en m’apportant mon linge m’offre des fonds de coupes recollés provenant de Rhagès.
Le vieil enlumineur.
Une chambre claire donnant sur une terrasse dans une cour écartée du bazar sert d’atelier à un enlumineur. C’est un vieil homme à la barbe blanche qui a toujours vécu au milieu des manuscrits. Il les décore dans le style ancien, car la mode n’a pas changé depuis trois siècles et il se borne à reproduire avec fidélité, dans des manuscrits modernes ou dans des manuscrits anciens dont, pour une raison ou pour une autre, les miniatures n’ont pas été terminées, les scènes traditionnelles que les peintres de la dynastie des Séfévis exécutaient au XVIIe siècle à l’imitation de celles du XVIe. Et de même il a gardé la technique d’autrefois ; lui et ses aides travaillent comme le faisait Behzad l’inimitable. Ils n’emploient pas de palette ; ils ont sur le dos de leur main gauche de petites pyramides de couleurs à la gouache, du rouge vermillon, du bleu, du jaune et du noir, qu’ils touchent du bout d’un pinceau si fin qu’il doit avoir été fait avec les cils d’une adolescente. Un artisan spécial est chargé d’étendre l’or sur les fonds. S’il devait y avoir, un jour encore, une peinture persane, c’est dans un atelier comme celui-ci que, princesse endormie depuis des siècles, elle se réveillerait.
Mon vieil enlumineur est passé maître dans l’art de restaurer les manuscrits qui ont subi l’injure des siècles. Il le fait avec une habileté et une conscience professionnelle admirables. Je le regarde travailler longuement et les heures que je passe avec lui me sont fort utiles. Si je suis arrivé à une connaissance un peu approfondie de la miniature persane, s’il est difficile aujourd’hui de me tromper, c’est à lui que je le dois.
Ce peintre est, en outre, un homme cultivé ; il connaît l’histoire de l’art qu’il pratique, les maîtres et les styles. Je lui montre ce que je trouve dans mes chasses passionnées. Il est bien rare qu’il ne puisse me dire d’où vient la pièce sur laquelle je l’interroge, dans quel atelier elle a été faite, à quelle époque.
Depuis un an ou deux, mon vieil ami est accablé de travail, car les marchands de Téhéran ne cessent de lui apporter d’anciens manuscrits abîmés par les vers, par l’humidité, par le manque de soin. Ils veulent de lui qu’il reprenne les chefs-d’œuvre détériorés et leur rende leur éclat ancien par quoi ils atteindront sur le marché occidental un prix élevé. Et l’enlumineur, d’un pinceau discret, fait renaître un sourire sur une bouche effacée, ranime l’éclat d’un œil sous un sourcil arqué et sème de fleurs les rives d’un ruisseau. Ce faisant, il n’a jamais pensé qu’il aidât à tromper des amateurs européens peu éclairés. Il accomplit en conscience son métier qui est de peindre des miniatures dans le goût antique et de restaurer celles qui ont souffert les injures du temps. Notre vieil homme serait bien étonné d’entendre prononcer devant lui le mot de faussaire. Il suit la voie que lui ont tracée ses prédécesseurs et, sur une terrasse, dans une allée écartée du bazar de Téhéran, perpétue les traditions de la très noble, très ancienne et très belle peinture persane.
IV
LA ROUTE DU MAZANDÉRAN
Septembre 1909
Voici sept ou huit semaines que je vis à la persane, que je mange, accroupi sur mes talons, les plats du pays que les serviteurs posent à terre au milieu de la pièce où le hasard nous a réunis ; que je souffre de la chaleur sèche, continue, implacable ; que je ressens une fatigue qui ne me quitte pas, une nervosité qui ne sait à quoi s’en prendre ; que la fièvre rôde autour de moi à l’heure où le soleil descend. Je n’en puis plus. Il faut partir. Mais une humeur inquiète m’empêche de rentrer simplement au logis par l’excellente route qui va de Téhéran à Enzeli sur la mer Caspienne. Je veux aller plus loin vers l’est, m’enfoncer au cœur de l’Asie, je veux voir Méched la Sainte, l’éblouissante Boukhara et la plus belle Samarcande, la ville impériale de Timour Leng. Je veux profiter des jours dorés de l’automne en Perse pour voyager encore… Et je me penche sur des cartes et je compare des itinéraires.
Pour aller à Méched, il y a la route à voitures qui longe au sud la grande chaîne de l’Elbourz. On trouve des chevaux aux relais et l’on arrive à Méched en une dizaine de jours. Mais le trajet est monotone et sans intérêt.
Il est une autre voie plus hasardeuse qui n’est qu’une piste de caravanes. Elle gagne par les montagnes un des petits ports au sud de la mer Caspienne, Méched-Isser ou Bender-Guez. Là, un vapeur russe, une fois la semaine, vous conduit à Krasnovodsk, tête de ligne du chemin de fer transcaspien. La piste muletière qui part de Téhéran contourne le Démavend et mène, par une vallée élevée, étroite, difficile, aux forêts impénétrables du versant caspien, à la jungle et à la plaine fiévreuse et riche du Mazandéran. Cette route est une des plus fatigantes qui soient. Mais elle est célèbre pour la beauté des sites qu’elle traverse et les magnifiques contrastes qu’elle offre au voyageur. Elle s’appelle la route du Mazandéran. C’est elle que je choisis.
Il faut organiser ma petite caravane. La chose m’est rendue facile par les Toumaniantz, riches Arméniens persans de Bakou et de Téhéran qui font de grandes affaires en Perse, en exportent des fruits secs et se servent pour acheminer leurs transports de la route que je vais prendre. Ils me trouvent un tcharvadar qui, pour un prix raisonnable, se charge de me conduire à Méched-Isser. Le tcharvadar a quatre chevaux habitués à ce trajet. La bête qu’il me destine est un petit cheval bai, mince et robuste à la fois, aux jambes fines, à la tête intelligente. Un cheval portera mon cuisinier ; le troisième mes bagages et mes vivres, et le muletier montera le quatrième. Dans de longues conversations, nous fixons le jour du départ et le nombre des étapes. Il est convenu que nous ferons un détour pour aller voir la très ancienne ville de Démavend qui n’est pas sur mon itinéraire et que j’y coucherai. Le ministre de l’Intérieur, Sardar Assad, me promet deux cosaques persans pour la première étape de nuit en quittant Téhéran. Au lendemain de la révolution, les environs de la ville sont peu sûrs. On y détrousse les voyageurs, à main armée, même dans le quartier européen de Chimran. J’ai trouvé, non sans peine, un domestique à tout faire qui me servira d’interprète et de cuisinier. C’est un grand garçon tout jeune, Elias, qui est juif et m’est recommandé par le directeur de l’excellente école de l’Alliance israélite. Il achète une marmite, des vivres. J’ai une lampe à alcool pour faire la cuisine. Le domestique qui m’a servi jusqu’alors à Téhéran, le petit Morteza, tristement, prépare les bagages. Le petit Morteza est triste parce qu’il ne part pas avec celui qu’il appelle « mon maître ». Morteza, il faut que j’en trace ici un portrait car, bien malgré moi, il fera en ma compagnie la route du Mazandéran. Son souvenir pâlot reste associé aux grands souvenirs de ce voyage ; sa petite figure misérable m’apparaît encore dans les paysages admirables qui se sont levés devant moi ; j’entends sa voix, aux inflexions si polies, mais qui me mettait dans un état d’irritation que je contenais avec peine. Morteza, qui espérait sortir, grâce à moi, de la misère où il était à Téhéran et que j’y ai laissé retomber lorsque nous nous sommes quittés — petite scène baroque vraiment — à Samarcande. Ah ! je vais la dire tout de suite, cette scène de Samarcande. Je ne puis l’oublier, bien qu’elle semble n’avoir aucun intérêt. Et, du reste, elle éclairera d’un jour cru Morteza… et moi-même. Voici : j’ai vécu avec Morteza pendant trois mois ; nous avons couru des dangers ensemble, partagé les mêmes fatigues, subi les mêmes privations. Je suis humain ; j’ai été bon pour lui ; je l’ai largement payé, en outre. Mais quand je l’ai quitté à Samarcande, lui regagnant la Perse, moi la Russie et l’Europe, par Tachkend, quand Morteza s’est séparé, les larmes aux yeux, de son « maître bien-aimé », il m’a été impossible de lui tendre la main. Lorsque j’ai senti que je ne pouvais faire ce geste si simple, j’en ai été stupéfait. Je le suis encore parfois, aux heures où je suis un peu en querelle avec moi-même. J’ai serré beaucoup de mains en ma vie et, sans doute, celles de fort malhonnêtes gens. Morteza était parfaitement honnête, et tout de même… Non, il y avait quelque chose, non pas entre nous, mais seulement de moi à lui, qui empêchait la poignée de mains. Je sens qu’il faudra que le lecteur fasse avec moi toute la route du Mazandéran pour qu’il comprenne la scène de Samarcande. Et encore arriverai-je à m’expliquer ?… Revenons à notre point de départ.
Morteza a été élève et bon élève de l’Alliance israélite à Téhéran. Ces écoles donnent leur enseignement en français et rendent d’immenses services en Orient à la cause française. Les parents de Morteza sont dans la dernière misère. Son père, qui était colporteur, est devenu aveugle avant quarante ans. Sa mère ne fait rien. « Pourquoi ne travaille-t-elle pas ? lui ai-je demandé. Ne peut-elle laver du linge, coudre ou broder ? — Elle ne saurait pas, m’a-t-il répondu, les femmes chez nous ne travaillent pas. » Y a-t-il là quelque chose de propre à la famille de Morteza ? Se croit-elle au-dessus du travail ? J’ai vainement cherché dans cette réponse un regret ; mais j’y ai trouvé de l’orgueil. A seize ans, Morteza a été proposé par l’école pour être envoyé à l’Alliance à Paris, où l’on forme des professeurs. Paris, Paris pour Morteza ! Ce petit garçon misérable irait à Paris ! Il travaillerait ; il s’élèverait au-dessus de lui-même, il verrait le monde et il reviendrait en Perse professeur portant une redingote et des lunettes ! Voilà la chance de sa vie pour le petit Morteza. C’est alors que le destin a répondu par la voix de Morteza père : « Non. » Le père de Morteza a dit : « Je suis aveugle, je suis seul. Mon fils me quittera-t-il ? Je n’aurai pas près de moi avant de mourir les enfants de mon enfant. Que mon fils reste avec moi et se choisisse une femme. »
Morteza a continué de traîner des jours pitoyables dans le quartier juif de Téhéran près de son père aveugle et de sa mère oisive. Le samedi était le grand jour de la semaine : dès l’aube, Morteza était à la synagogue. Fier de ses années d’école et de ses succès, il se mêlait aux discussions passionnées qui se prolongeaient jusqu’au soir. Il en sortait épuisé, enivré d’une dialectique trop subtile, mais l’orgueil d’appartenir au peuple élu lui donnait la force de se redresser encore. Cependant il crevait de faim, inapte aux tours et détours des adroits commerçants qui ne manquent pas dans le quartier juif. Il gagne quatre sous dans une imprimerie fondée au moment où le Chah donnait un peu de liberté à son peuple. Mais au bout de quelques mois, Mohamed Ali Chah reprit à coups de canon ce qu’il avait accordé par contrainte et les imprimeries furent fermées.
Cependant, les parents de Morteza qui ne pensaient qu’à perpétuer leur race misérable avaient voulu le marier. Ils avaient trouvé pour leur fils de seize ans sans le sou une petite fille de douze ans sans dot. Ils avaient acheté — avec quoi ? — le trousseau de leur fils dont l’unique pièce était le lit nuptial, soit une grande couverture molletonnée, doublée à l’intérieur d’un de ces jolis voiles imprimés de Perse que l’on connaît en Europe. On étend ce vaste édredon à terre ; on s’y couche avec sa femme ; on rabat la moitié de l’édredon sur soi et voilà un lit chaud et confortable à la mode persane.
Mais Morteza, pour la première fois de sa vie, a montré quelque bon sens. Il s’est dressé contre ses parents : « Je me marierai plus tard, dit-il, quand je gagnerai de quoi vivre. »
Je suis arrivé en Perse où j’étais déjà connu. Apprenant qu’un Français cherchait un domestique, Morteza est accouru. Il est petit, maigre, malsain ; il a les yeux délicats ; il est maladroit et craintif. Il porte une grande redingote crasseuse que son père n’a pu vendre, sans doute, au temps où il était porte-balle ; un pantalon déchiré et dont le bas s’effiloche ; des chaussures trouées. Point de linge visible. Mais il est poli, d’une politesse recherchée. Il ne m’adresse la parole qu’en s’inclinant, les yeux baissés et les deux mains croisées sur le ventre. On me garantit son honnêteté. Il parle français : je le prends.
Il ne sait rien, trois fois rien, comme on dit dans le peuple. Il faut lui apprendre à installer une moustiquaire, à rouler mon matelas, à cirer mes souliers, à préparer le thé. Il déploie une bonne volonté que seule sa maladresse égale. Ce domestique, au lieu de m’éviter des fatigues, trouve le moyen de m’énerver le jour durant. Dans mes discussions avec les marchands qui m’assiègent, ceux-là, malins, arrivent à le mettre de leur côté, sans que cela lui rapporte un sou. Il est toujours contre moi et trouve des arguments gratuits en faveur de ces rusés compères. Lorsque je lui dis l’offre qu’il doit transmettre de ma part aux marchands, il me répond de lui-même : « Il ne se contente pas. » Je le rabroue. Pour un rien, je le battrais. (Le climat persan invite un homme pacifique à se détendre les nerfs en allongeant un coup de poing à qui l’irrite.) Pourtant je ne le bats pas. Je devrais avoir pitié de lui, mais il est incapable d’exciter en moi un mouvement généreux. Le samedi matin, Morteza va à la synagogue. J’exige qu’il soit rentré à huit heures, car ma journée commence vers cinq heures. On se lève de bonne heure en Perse pendant l’été, et les Juifs sont au temple dès l’aube. Mais deux heures ne suffisent pas à l’exaltation raisonneuse de Morteza. Il voudrait rester à discuter jusqu’à midi. Ses yeux s’emplissent de larmes quand je refuse la permission de midi. Mais il ne proteste pas. Morteza me respecte ; pis, il m’aime. Morteza aime son maître qui ne le bat pas et qui n’a pas pitié de lui. Et puis il est fier de moi. Je lui apporte beaucoup de jouissances d’orgueil. Il m’accompagne chez les grands personnages ; il entre avec moi chez les ministres et chez les princes ; il se met à genoux, croise les mains sur son ventre et me sert d’interprète. Son pauvre petit corps maigre se gonfle, éclate de vanité quand, sur le siège d’une voiture à deux chevaux, il traverse avec moi le quartier juif.
Du jour où il est entré à mon service, il n’a plus qu’une idée : venir avec moi à Paris. Une fois, il s’est risqué à me le demander. « N’y songe pas, lui ai-je répondu. Tu peux vendre du français en Perse ; mais du persan à Paris, c’est plus difficile. »
Quand je prépare mon voyage au Mazandéran, je lui annonce que je ne l’emmènerai pas. « Que faire de toi ? je serais obligé de te soigner. Tu ne sais ni voyager, ni faire la cuisine, ni préparer les bagages. » Morteza est au désespoir.
Le jour du départ arrive. J’emballe mes vêtements et mes provisions moi-même devant Morteza qui me regarde. A deux heures, les domestiques de mon hôte m’appellent. Ils ont l’air terrifié. Quel malheur est survenu ? Je les suis au jardin.
Miniature persane : sous un grand platane, sur l’herbe près d’un ruisseau au bord duquel se dressent de beaux iris sombres, deux femmes vêtues et voilées de noir sont assises et pleurent. A côté d’elles, l’ami de mon nouveau domestique Elias que j’attends est debout, les yeux baissés, la figure triste. Que s’est-il passé ? Il s’approche de moi et d’une voix en deuil il m’apprend qu’Elias est tombé d’un âne ce matin en descendant de Chimran et s’est cassé l’épine dorsale. Il agonise en cet instant et ce sont ses tantes qui, devant moi, mêlent leurs larmes à l’eau du ruisseau.
Tout aussitôt, je sais qu’il ment, qu’il y a là une scène organisée pour me tromper. Mais que faire ? Je ne puis contraindre Elias, caché dans quelque coin du quartier juif, à m’accompagner malgré lui. Qu’est-ce qui a pu l’empêcher à la dernière minute de faire ce voyage qui le tentait si fort ? J’en ai eu peu après l’explication. Le bruit s’était répandu dans Téhéran que des Bakhtyares anciennement au service du Chah s’étaient réfugiés au nombre de quelques milliers dans les montagnes au-dessus de la capitale, qu’ils tenaient les routes, tuaient et détroussaient les voyageurs. La peur avait été plus forte en Elias que le désir de voyager… Je me tourne vers Morteza.
— Voici ta chance, lui dis-je. Si tu es prêt à partir dans trois heures, je t’emmène.
— Jusqu’à Paris ? dit le petit Morteza tremblant d’émotion.
— Jusqu’à Samarcande, si tu le veux, et pas plus loin. Voici cent francs pour t’équiper. C’est oui ou non, tout de suite.
C’est oui, et à six heures nous sommes là dans la cour du palais à charger les chevaux. Sur le bât d’un cheval, on met le sac des vivres, puis une grande couverture rouge, molletonnée, immense. Qu’est cela ? C’est le lit nuptial de mon jeune domestique. N’osant passer chez lui dire adieu à ses parents qui l’auraient empêché de partir, il a fait voler son lit par un ami. Lorsque, petit enfant, on me lisait dans l’Évangile le récit de la guérison du paralytique et qu’on arrivait à la parole de Notre-Seigneur : « Prends ton lit et marche, » je m’étonnais du désir de compliquer ce beau miracle en obligeant le ressuscité à porter un lit incommode et lourd à la façon des nôtres. Depuis que j’ai voyagé en Orient et que j’ai vu le lit de noces de Morteza courir les routes devant moi, je ne suis plus surpris.
Morteza va partir, et à chaque minute il tremble à l’idée que ses parents avertis enverront les anciens de la communauté juive le réclamer au moment même où il s’affranchit.
Enfin l’heure est venue, le soleil baisse, les cosaques de Sardar Assad sont là. Je monte à cheval : Morteza se fait hisser sur sa bête par le tcharvadar et nous voilà, au crépuscule, ayant passé la porte de Dochan-Tépé, sur la route du Mazandéran. Elle file vers le nord-est, laissant à droite Dochan-Tépé, « la montagne aux lièvres », une des résidences d’été du Chah. Le désert commence aux portes mêmes de la ville. Dès qu’on est hors des murs, ce n’est plus que sables et pierres.
Le gris de la nuit couvre déjà la plaine stérile où nous sommes.
En face de nous, les montagnes sont encore bleues et le cône immense du Démavend que des traînées verticales de neige sillonnent accroche ce qui reste de lumière dans le ciel.
Le tcharvadar a réparti les bagages sur deux bêtes, profitant de ce que nous avons un cheval disponible, car un ami d’Elias devait nous accompagner et, comme lui, tremble de peur au fond du quartier juif. Parfois le tcharvadar monte sur une de ses bêtes, mais, à l’ordinaire, il préfère marcher et les pousser devant lui. Il va d’un pas souple et extraordinairement rapide. La résistance de ces hommes est étonnante. Ils couvrent des étapes de huit à dix lieues, dans le désert ou dans la montagne, par la chaleur ou par le froid. A l’étape un bol de riz ; aux haltes, sur le chemin, quelques verres d’un thé très sucré leur suffisent et parfois lorsque la fatigue est trop grande, quelques bouffées d’opium.
Dans la nuit, nous arrivons à la première chaîne de collines ; la lune est aux trois quarts cachée par de petits nuages gris pommelés. La piste maintenant est plus étroite. Devant nous, à une faible distance, des nuages de poussière se lèvent. Mes braves cosaques partent au galop en éclaireurs, le fusil à la main. C’est une caravane qui approche ; une centaine de chameaux avancent lentement, hochant la tête avec cet air de doute mélancolique auquel les siècles n’ont pas apporté d’apaisement. Nos chevaux s’apeurent. A ceux qui pensent que le monde donne le tableau d’une harmonie préétablie, je livre le petit fait suivant. De toute éternité, sur les routes d’Asie, chevaux et chameaux ont cheminé côte à côte. Mais le cheval n’a jamais pu s’habituer à l’odeur que dégage ce quadrupède bossu, et le tient en horreur.
De voleurs, pas l’ombre. Seul un homme armé nous croise fièrement. Vers minuit, nous voici au petit village de Kémard où nous passons quelques heures. Au caravansérail, j’ai une chambre sur une terrasse. Tandis que Morteza étend son lit par terre, je place mon mince matelas de kapok sur la terrasse branlante et trouble le sommeil des poules, légitimes possesseurs de ce lieu.
Avant cinq heures du matin, l’impérieux tcharvadar est là. C’est la nuit encore, une nuit fraîche et splendide qui déjà s’éclaire à l’orient.
Nous nous levons péniblement, faisons nos bagages, roulons nos lits et descendons prendre le thé dans la taverne à la porte du caravansérail. Nous y trouvons un Persan à la figure grêlée dont la mule est attachée à un piquet. Morteza, tout à sa crainte d’être ramené à Téhéran, tressaille, car il voit dans cet homme un émissaire envoyé par ses parents. Mais non, c’est simplement un marchand de Barfourouche, capitale du Mazandéran, qui veut faire la route sous ma protection. Averti par son ami le tcharvadar, il a quitté Téhéran hier dans la matinée. A Téhéran, j’aurais pu le refuser ; ici, je ne puis que l’accepter, ce que je fais avec bonne grâce. Il m’apprend qu’il a, à une étape devant lui, une caravane chargée d’étoffes achetées dans la capitale et qu’il vendra dans le Mazandéran. Il est inquiet sur le sort de ses marchandises et ne songe qu’à rejoindre la caravane à laquelle la présence d’un Farengui et de ses cosaques assurera, pense-t-il, quelque protection. Aussi n’est-il pas enchanté lorsque, à peine sorti de Kémard, je paie les cosaques et les renvoie à Téhéran. Ici, une fois de plus, Morteza est contre moi et me presse de les garder. Mais à quoi bon ? S’il y a vraiment des Bakhtyares sur la route, les cosaques s’enfuiront. S’il n’y en a pas…
Nous cheminons ce matin sur une piste assez large, au pied de la première grande chaîne de l’Elbourz. Le soleil s’est levé ; il est brûlant, bientôt presque insupportable. Pas un arbre dans ce désert rocailleux. Nous avançons lentement, en silence. Vers onze heures, nous sommes à une croisée de chemins. A gauche, le sentier monte en lacets sur le flanc de la montagne. C’est la route des caravanes pour Pelaur, seconde étape dans le trajet de Téhéran à Méched-Isser.
Ici le tcharvadar intervient et je commence à apprendre à le connaître. C’est un homme de peu de mots, mais obstiné et auquel personne ne résiste. Il entreprend de me faire renoncer à la visite de la charmante ville de Démavend. Il était convenu que nous y passerions notre seconde nuit. Mais depuis vingt ans que le tcharvadar va de Téhéran à la mer Caspienne, il n’a jamais dévié de sa route qui ne passe pas par Démavend. Je le rappelle aux clauses de notre contrat. Démavend est sur notre itinéraire. C’est, au dire de Gobineau, une des villes les plus anciennes du monde. J’y veux finir la journée ; j’y veux passer la nuit dans un beau jardin le long d’un clair ruisseau. Nous aurons fait une étape de sept heures sous un soleil ardent. J’évoque les eaux courantes et les frais vergers qui me sont dus. Je ne renoncerai pas à Démavend. Morteza est — cela va sans dire — pour le tcharvadar. Je pousse mon cheval à droite et la petite caravane m’obéit dans un silence morne.
Le tcharvadar qui médite sa revanche passe le premier ; le marchand de Barfourouche suit sous son parapluie ouvert ; puis moi, puis Morteza, juché sur son lit nuptial, ses yeux malades cachés sous des lunettes noires. Il tient aussi un parapluie ouvert. Quel parapluie ! Il n’a plus que cinq baleines ; le coton en est déchiré par places, le manche cassé. Le tout tient ensemble par miracle. Parfois Morteza laisse tomber son riflard et, par surcroît, tombe avec lui ! Il faut arrêter la caravane, car le malheureux ne peut regrimper seul sur sa monture.
Trois heures encore de marche dans la chaleur du jour pour arriver à l’étape. A une heure et demie, nous apercevons au loin, au pied des montagnes, dans le plus délicieux des sites, des arbres, des jardins, des maisons. Nous sommes enfin à Démavend, à moitié cuits, à moitié morts, incapables de faire un pas de plus. Nous nous couchons au pied d’un peuplier dans une clairière où coule un ruisseau. Nous envoyons — fâcheuse inspiration — le tcharvadar nous chercher un gîte pour la nuit. Après une demi-heure de repos, je remonte le cours du ruisseau et je trouve enfin une fontaine profonde dans laquelle un torrent tombe en bloc de trois mètres de haut. Je me baigne, je me douche dans l’eau fraîche qui vient de la montagne. Puis à l’ombre d’un platane, c’est un repas sommaire, quelques biscuits secs, de la confiture, un peu de foie gras, et des verres de thé léger qui n’apaisent pas notre soif.
Maintenant, nous allons visiter Démavend. O l’étrange et charmante ville qui ne ressemble à aucune autre ! Elle se cache au creux des montagnes dont les flancs nus et rocheux l’entourent de toutes parts. De ces montagnes, les eaux coulent abondantes vers la ville. Ce ne sont que canaux, ruisseaux, rivières qui murmurent gaiement sur les pierres. Ce ne sont qu’arbres, arbustes et fleurs, vergers et jardins. Il y a là des chênes et des platanes cinq ou six fois centenaires, aux troncs énormes, couverts de rides profondes, aux branches lourdes, et de jeunes et frémissants peupliers d’une fierté innocente que le moindre vent agite et dont le frais feuillage ne cesse de murmurer. Ces verdures sombres ou claires s’enlèvent vivement sur les tons ocres, bistres et roux des pierres qui tapissent les pentes des montagnes voisines. Les eaux ne sont pas réservées aux jardins qui entourent la ville. Elles pénètrent tumultueusement au cœur de Démavend et la rue principale est faite de deux chemins étroits en bordure des maisons, le long d’une rivière où des saules séculaires trempent leurs branches lasses. Voilà une ville unique en Perse, et la surprise qu’elle nous apporte au sortir des solitudes désertiques, je la ressens comme un présent.
Démavend a deux mosquées de l’époque mongole qui se terminent non en coupole, mais en pointe écourtée, et sont recouvertes de briques de faïence bleues. Elles me sont fermées ainsi que toutes les mosquées de Perse.
A l’orient, dominant la ville, une colline abrupte forme une sorte de terrasse en blocs cyclopéens. Il me paraît impossible d’y voir l’œuvre des hommes. C’est là un caprice de la nature, un arrangement réussi et régulier dans les millions d’essais qui n’ont eu pour résultat que chaos et désordre. Le comte de Gobineau pense que, quand les Ariens de l’Asie centrale franchirent la grande chaîne de montagnes qui va de l’Himalaya au Caucase et forme l’épine dorsale de la terre asiatique, ils s’arrêtèrent d’abord dans les derniers contreforts de l’Elbourz, aux limites du plateau iranien. Le murmure des eaux et des feuillages les invita au repos et, à la place où je suis aujourd’hui, ils élevèrent leur premier poste avancé aux confins de l’Iran. Sur cette plate-forme de rochers qui se dresse au-dessus de moi, Gobineau évoque les cérémonies quotidiennes de leur culte et voit les hommes de la Pure Doctrine venant sonner de la trompe avant le jour et appeler la venue du soleil, roi de ces pays brûlés.
Tandis que j’erre dans l’ombre délicieuse de la ville la plus ancienne du monde, ma pensée suit les nobles imaginations de Gobineau et se laisse emporter à son tour vers l’époque lointaine où la première civilisation est apparue sur ce sol. Une des grandes étapes de l’histoire s’est faite ici et la fondation de Démavend a marqué le passage de l’état nomade à celui où l’homme s’est fixé et a créé la cité.
Mais je suis brusquement enlevé au royaume des rêves où je me plais. J’apprends soudain qu’il n’y a sur la route en Perse qu’un maître : le tcharvadar. Il a décidé de coucher à Pelaur où, de mémoire de chamelier, les caravanes de Téhéran font leur seconde étape. Ni les charmes de Démavend, ni ma fatigue, ni la sienne, ni l’éreintement de ses bêtes, ne peuvent le faire changer d’idée. Profitant de l’heure de repos que j’ai prise au bord du ruisseau, il a donné le mot aux habitants de la ville, et, où que je me présente, on me refuse le gîte. Morteza n’est pas le valet ingénieux propre à dénouer une intrigue. Il trouve toujours des raisons à ajouter à celles de mes contradicteurs. Les Persans refusent calmement de recevoir un Farengui. Le tcharvadar se tient à l’écart. Quand il me voit lassé de ces refus successifs, il approche et, en quatre mots, expose son plan. Le col que je vois au haut de la montagne, il ne faut que deux heures pour l’atteindre. Derrière le col même est Pelaur ; il m’y assure d’un bon gîte ; des maisons de thé accueillantes m’y recevront. Si nous partons tout de suite, nous y serons avant le coucher du soleil. Cet homme habile et tenace a raison de moi. Malgré l’horreur de remonter sur une inconfortable selle persane aux étriers trop courts, je suis contraint de le suivre, et, à quatre heures, après une brève halte dans la ville inoubliable, nous voici de nouveau en file sur le chemin de la montagne.
L’étroite vallée que nous remontons est charmante : ce ne sont que vergers arrosés par des eaux courantes au bord desquels s’élèvent mille saules tordus. Que de verdure, que de fraîcheur, après la matinée où nous avons failli périr de chaleur dans le désert !
Au sortir de la vallée, nous sommes au pied de la première chaîne qui se dresse droite d’un seul élan, devant nous. Sur un éboulis de sables et de pierres, le chemin muletier trace un mince lacet qui serpente. Au sommet de la montagne, une petite chapelle, un imamzadé, montre le haut du col. Il est à près de trois mille mètres. Nous grimpons lentement ; le soleil s’abaisse ; l’air prend une transparence ambrée et cristalline d’une merveilleuse pureté. Au-dessous de nous, un paysage toujours plus vaste s’étend devant nos yeux. Dans la vallée fertile que nous venons de quitter, les taches des champs se dessinent régulières et nettes. Voici, blottie à nos pieds, la ville de Démavend, ses mosquées bleues, ses arbres, puis, autour d’elle, un monde troublé et confus de rocs, de collines, de montagnes, de pics aigus, tout un chaos passionné, fantastique, de formes déchiquetées et de couleurs allant des bruns rouges du porphyre aux traînées jaune vif du soufre. De l’imamzadé que nous atteignons à l’instant où le soleil se couche, c’est une vue étendue sur l’Iran, sur les vallées étroites où les arbres sont serrés le long des rivières, sur les déserts qui s’étendent au loin, sur les montagnes bouleversées qui semblent avoir été figées dans la mort au moment des convulsions les plus terribles d’un monde en formation. Les derniers rayons presque horizontaux du soleil animent la scène immense que je contemple.
Je reste là, dans l’air subitement glacé qui souffle sur le col, à voir la nuit monter du fond de la terre. La petite ville dont les arbres cachent les maisons et, autour d’elle, les vallées, les champs, s’enveloppent d’un linceul d’un gris délicat. Puis l’ombre fait l’ascension des montagnes et grimpe vers moi. Ici un roc rouge se défend encore et brille d’un feu sombre sur le ciel azuré ; là une coulée de soufre se dessine au flanc d’un pic. Les voiles de la nuit recouvrent enfin le paysage entier. L’Iran dort devant mes yeux.
Maintenant, il faut poursuivre notre chemin. La crête où nous sommes est étroite comme une lame de rasoir. Le terrain au nord dévale dans la direction de la vallée du Lar où je trouverai Pelaur. Mais je n’aperçois ni le fleuve, ni le village promis. Pour nous dégourdir les jambes, nous commençons la descente à pied. Mais bientôt la piste étroite entre dans les rochers et devient difficile. La nuit déjà est sur nous avec la rapidité propre à ces climats qui ne connaissent pas les crépuscules. Il faut remonter à cheval, car nos bêtes y voient mieux que nous dans l’obscurité, et nous voici tous en selle, même le tcharvadar, dans un chemin de casse-cou, descendant en pente raide et zigzaguée à travers les rochers par une nuit si noire que je distingue à peine la tête de ma monture et pas du tout le bout de mes jambes. Mon cheval va lentement, cherchant à tâtons un sol qui ne s’éboule pas ; parfois il glisse des quatre pieds et, arrivé au bas du rocher, s’arrête un instant. Je ne vois rien, je suis comme sur le bord d’un gouffre, et je sens alors trembler entre mes jambes les flancs du courageux animal. Penché en arrière, je lui laisse la bride sur le cou et, ne pouvant faire mieux, m’en remets à lui. Nous sommes, autant que j’en puis juger, dans une gorge étroite ; parfois, j’entends, au bruit des sabots de mon cheval, que nous traversons un cours d’eau dont les rives dans ce désert de pierres trouvent moyen d’être bourbeuses. Voilà une heure que nous cheminons ainsi, et nous n’apercevons même pas dans le lointain les lumières de Pelaur. J’apostrophe le tcharvadar. Grâce à son obstination et à ses mensonges, nous voici parcourant en pleine nuit un chemin qui est dangereux même de jour, risquant à chaque pas de nous rompre les os. La fatigue nous accable ; nos malheureux chevaux n’en peuvent plus ; ils avancent lentement en file, chacun le nez sur la croupe de celui qui le précède. En tête, le marchand de Barfourouche dont la bête a fait trente fois la route du Mazandéran, puis moi, puis Morteza, le cheval de bagages, et enfin l’indifférent muletier. Que ne sommes-nous couchés dans un caravansérail à Démavend à écouter le bruissement des saules au-dessus des eaux ! Enfin, au loin, dans un fond de vallée, une lumière brille, c’est Pelaur.
Il nous faut encore plus d’une demi-heure pour y atteindre. Nous traversons un pont en dos d’âne ; au-dessous de nous, le fracas d’une rivière retentissante. Nous sommes au-dessus du Lar. Puis quelques maisons misérables ; nous voici arrivés.
Nous avons quitté Kémard avant l’aube ; nous n’avons fait qu’une courte halte à Démavend ; il est passé dix heures. Nous avons eu le soleil et la chaleur en plein midi ; dans la nuit nous sommes descendus aux enfers. J’attends le gîte convenable promis par le tcharvadar. Il m’introduit dans une salle basse, puante, qui sert de refuge à cinq ou six muletiers pouilleux. A-t-il parmi eux quelque petit ânier de son goût ? Sinon pourquoi Pelaur quand nous avions Démavend ? Il faudra dormir dans cette pièce où j’étouffe. J’installe ma moustiquaire près d’une porte que j’ouvre et l’air froid de la nuit me rafraîchit. Mais avant de dormir, nous mangeons. Pelaur n’a rien pour nous, pas même un œuf. J’ouvre une boîte de saumon et en offre la moitié à Morteza. Mon petit domestique qui a maigri encore à l’étape dure d’aujourd’hui recule devant le mets que je lui présente. Comment se nourrirait-il d’une bête qui n’a pas été tuée suivant les rites de la loi de Moïse ? Il faut pourtant se décider ; je n’ai pour tout le voyage que des conserves et le malheureux Morteza, après s’en être excusé auprès de Dieu, mange au pied du Démavend du saumon d’Écosse. De l’eau bout dans de petites théières. Nous faisons du thé et une fois restaurés, c’est le sommeil après nos extrêmes fatigues.
Repos bref sur la terre battue. En pleine nuit, à quatre heures, l’impitoyable tcharvadar me réveille. Je proteste ; je veux dormir encore. Le jour ne se lève qu’à six heures. Mais mon homme a tôt fait d’effrayer Morteza qui, à sa suite, m’explique la nécessité de partir sans retard, car nous devons traverser un passage difficile, le long d’un précipice, et il ne faut pas y croiser les caravanes venant du village de Reney où nous allons.
Nous voici en selle, avant l’aube, lourds encore de la fatigue de la veille. Morteza se plaint d’avoir été la proie de mille moustiques venimeux. Il est couvert de boutons et grelotte de fièvre.
Une fois l’aurore venue, je me rends compte de la position de Pelaur. C’est un misérable village, aux maisons de boue séchée, le long du Lar. Nous sommes en pleine montagne. A notre gauche, les derniers contreforts du Démavend ; à notre droite, la rivière, puis les crêtes d’où nous sommes descendus hier dans la nuit. Le sentier que nous suivons est escarpé et couvert de grosses pierres qui roulent sous les pieds de nos chevaux. Je m’étonne à voir le nombre de voyageurs qui sont déjà sur route. Nous devançons plusieurs caravanes, et non sans difficulté, car le sentier étroit est serré entre la montagne et un ravin profond. Nous passons, croisant ainsi des files d’ânes aux lourdes charges qui débordent, des troupeaux de moutons et de chèvres, des villageois emmenant avec eux femmes et enfants. Le sentier monte et descend avec brusquerie, accroché aux flancs mêmes du Démavend, dont la masse conique s’élève sans un ressaut. Quelques grands champs de neige le couvrent çà et là. Autour de la tête du vieux volcan s’amassent des nuages légers ; un peu de fumée sort sur le côté de la montagne. A notre droite, un précipice de cinq ou six cents mètres, une gorge étroite au fond de laquelle court le Tchilik, rivière que nous suivrons pendant plusieurs jours. Par places, le soleil éclaire ses eaux tumultueuses qui jettent une clarté d’argent dans l’ombre du ravin. Plus loin, la vallée s’élargit un peu. Les versants se couvrent de gazon et d’arbres. Parfois un village apparaît. Vu de si haut, il semble une taupinière. Les moindres détails et les plans différents du terrain apparaissent avec netteté dans l’atmosphère d’une pureté cristalline.
Avec patience, nos chevaux cherchent où poser le pied sur le chemin difficile. Il faut leur laisser une entière liberté et la bride sur le cou. Parfois, dans un passage périlleux, je demande au tcharvadar si je dois mettre pied à terre. Nachher (non), répond cet homme de peu de mots. Une seule fois, devant un Z à pic il me dit de descendre. Il mène chaque bête l’une après l’autre jusqu’au haut de la pente et là, la poussant par la croupe, l’oblige à se lancer. Les quatre pattes écartées, elle se laisse glisser dans un éboulis de pierres jusqu’à ce qu’elle arrive au sol ferme. Je descends cette pente assis sur mon derrière. Beaucoup de voyageurs font à pied une partie du trajet. Mais depuis que j’ai vu hier soir ce dont mon cheval était capable, j’ai en lui une confiance sans bornes. S’il s’est tiré de là dans l’obscurité, où ne passera-t-il pas en plein jour ? Du reste, l’extrême fatigue aidant, on devient vite fataliste dans un voyage en Perse. Il arrivera ce que Dieu voudra. En attendant, restons en selle et évitons la moindre fatigue inutile.
Pendant toute la matinée, nous suivons le même sentier qui domine de haut la vallée. Et au fond du ravin, à cinq cents mètres plus bas, les eaux bondissantes du Tchilik nous accompagnent dans notre course aventureuse. Vers onze heures, nous sommes à Reney, l’étape du milieu du jour. Reney est un charmant village sur le flanc de la montagne. Ses maisons sont construites en terrasses, ses jardins retenus par des murs de pierres. Des sources jaillissent dans ses vergers. Une maison de thé nous accueille. Un ruisseau emprisonné court sur les dalles et s’étale dans un petit bassin circulaire au milieu de la salle avant d’aller se précipiter sur le chemin. L’hôtelier courtois a des œufs frais ; le samovar bout. Nous avons une boîte de biscuits secs, un pot de confitures et déjeunons frugalement. Morteza est plus fatigué que moi. Il est malade et couvert de petits boutons rouges. Les habitués du café le regardent avec intérêt et discutent sur sa maladie. Ils finissent par conclure qu’il a été dévoré, la nuit dernière, par les moustiques dangereux aux étrangers, mais contre lesquels ils sont, eux, vaccinés. Le seul traitement est de s’abstenir de viande et de ne boire que du lait. Mais, soudain, je découvre quelle est la maladie de mon malheureux domestique. Il a la poitrine remplie de petites plaques rouges ; ce ne sont pas les moustiques qui l’ont piqué sous ses vêtements. Non, Morteza a la fièvre urticaire, parce qu’il a mangé pour la première fois de sa vie de la chair conservée, de la chair d’un animal qui n’a pas été tué suivant les prescriptions de sa religion. Le saumon en boîte est cause de la fièvre qui agite cet infortuné petit juif.
Mais Morteza, dans son malheur, triomphe. Sa peau malade ne montre-t-elle pas la supériorité de la loi mosaïste ? Il l’a bravée, et Jéhovah a voulu que la punition fût éclatante aux yeux de tous, même de l’infidèle que je suis. Morteza souffre dans son corps ; mais son âme est transportée de joie. Le Dieu des juifs l’emporte sur celui des chrétiens.
Les gens du pays réunis dans la salle qui s’ouvre sur la vallée profonde nous traitent avec politesse. Ils ne sont pas habitués à voir des étrangers. Qui serait assez ennemi de soi-même pour choisir le chemin muletier du Mazandéran aujourd’hui qu’une route carrossable relie Téhéran à la mer Caspienne par Kazvin et Recht ?
Je leur demande la longueur du trajet jusqu’à Baidjoun où nous devons coucher. Le tcharvadar m’a trompé déjà deux fois. Il ne me trompera pas une troisième. Il faut environ trois heures et demie pour gagner Baidjoun.
Dès midi, l’infatigable muletier veut se remettre en route. Je m’y refuse. Nous partirons juste à temps pour arriver à l’étape au coucher du soleil. Et comme je sais que le tcharvadar ne me laissera pas la paix avant le départ et qu’il trouvera le moyen de mettre le crédule Morteza de son côté, je m’évade du café en compagnie de deux aimables hôtes qui promettent à ma fatigue un frais jardin où reposer. Je les suis de terrasse en terrasse, et Morteza sur mes talons, et je m’arrête au bord d’un ruisseau coulant sous les arbres.
La journée est radieuse. Je vois entre les branches la vallée s’abaisser au-dessous de moi brusquement ; la rivière distante s’en aller au loin en mince filet d’argent qui brille au soleil. Les montagnes ferment l’horizon. L’air est chaud, mais sec et léger ; une atmosphère d’un gris tirant sur le bleu baigne ce vaste et tranquille paysage. Je reste étendu, mais je ne puis dormir, car à ma fatigue se mêle un énervement que connaissent ceux qui ont voyagé en Perse. C’est une tension des nerfs telle qu’il semble qu’à chaque instant on va éclater de fureur ou tomber d’accablement.
Morteza, non loin de moi, la figure rougie par la poussée d’urticaire, médite. Il songe à la petite maison du quartier juif qu’il a quittée. Après les crêtes et les précipices qu’il a fallu franchir pour gagner le lieu où nous sommes, Morteza se sent enfin hors de l’atteinte de ses parents. Il en oublie les fatigues et la peur qui, bien qu’il n’ose m’en parler, le point, la peur d’être arrêté sur ces chemins déserts par des brigands. Pour l’instant, il ne voit qu’une chose : il voyage avec son maître vénéré ; il va quitter la Perse ; il arrivera sans doute à Paris. Cependant le souci immédiat de se procurer sur la route une nourriture orthodoxe l’accable… Morteza, à cette heure, parlerait volontiers. Il a besoin de prononcer quelques paroles sentencieuses sur nous-mêmes. Mais je n’ai pas envie de l’entendre, et nous restons immobiles dans le silence de ce bel après-midi, tandis qu’autour de nous d’énormes lézards, rassurés par le calme de ces lieux, sortent de dessous les pierres et se chauffent au soleil. Ils sont revêtus d’une armure composée de larges plaques vertes et semblent des animaux préhistoriques à leur place dans un paysage qui n’a pas changé depuis les premiers jours du monde et où nous seuls constituons un anachronisme. Je songe à l’éloignement prodigieux où je suis de ceux que j’aime. Pourquoi les avoir quittés ? Quelle est la force mystérieuse qui m’a poussé dans ces aventures lointaines, qui m’a mené à l’extrême de cet isolement et de cette fatigue, quasi perdu dans un repli des montagnes farouches qui séparent l’Asie centrale de l’Iran, sans un ami, avec qui échanger une parole, en compagnie du seul, misérable et presque repoussant Morteza. Je me souviens à cet instant, comme dans un rêve, de ce que j’ai laissé derrière moi, des heures faciles, sans une épine, que je coulais en Occident, des longues paresses méditatives, des habitudes dont il semble qu’elles nous enchaînent à jamais dans un cercle où tout est luxe, calme et volupté. Pourquoi suis-je parti ? Des déserts, des montagnes, des gorges sauvages se dressent entre moi et mes jours de là-bas. Je suis couché, avec un peu de fièvre, sur la terre d’Asie dont les antiques et secrets enchantements opèrent à la façon d’un dictame. Je suis là, par ce chaud et clair après-midi, sur l’un des plus puissants volcans du monde ancien dont le panache de feu épouvantait dans la nuit et guidait les premiers hommes venus du lointain des terres mongoles. Qu’est-ce que ma vie qui goûte un précaire repos sur le sein dur de cette vieille nourrice des peuples ? Qu’est-ce que ma vie prête à s’évanouir ? Comment penser à soi sur cette terre qui murmure le néant des espoirs qui ont bercé les hommes pendant des milliers de siècles ? Ne plus bouger ?… Attendre ?… Quoi ?… On ne sait pas. — Rien, qui est le dernier mot…
Et tandis que dans un accablement morne, mais qui n’est pas sans charme, je médite ainsi, la grande figure brunie du tcharvadar s’interpose entre moi et le ciel pâle. Cet homme tenace a découvert ma retraite. Mes rêves, il ne veut pas les connaître ; il les repousse du pied. La réalité, c’est l’étape à faire, trois heures encore d’une chevauchée dangereuse. Je n’ai droit au repos qu’à Baidjoun. Ce muletier n’a qu’une idée : arriver au terme du voyage. Il est taciturne et ne desserre pas les lèvres. Il ne cause avec personne d’entre nous. Lorsque l’heure du départ a sonné, il se contente le plus souvent de faire signe à Morteza. Le plus qu’il en dit est : « Il faut partir, » ou « C’est l’heure. » Jamais plus.
Ce sont les trois mots dont il interrompt ma rêverie. « Il faut partir. » Il faut gagner l’étape du soir, et, demain, on ajoutera aux étapes passées une étape nouvelle, et ainsi de suite. Ce qui compte, ce sont les pas sur la route…
Je ne quitte pas sans regret l’aimable village de Reney, ses belles terrasses, ses vergers, ses eaux fraîches. J’aurais voulu y voir venir lentement la nuit, m’y reposer enfin, mais l’homme ne va pas contre sa destinée dont le signe visible dans un voyage en Perse est le tcharvadar, maître silencieux de l’heure.
Cette fois-ci, nous commençons la descente qui, de trois mille mètres d’altitude, nous mènera à la mer Caspienne. Mon cheval met sa tête entre ses jambes pour regarder de plus près le chemin et avance avec une sûreté qui tient du prodige, tandis que renversé en arrière je ne songe qu’à éviter les secousses douloureuses. Le cheval de Morteza butte et voilà mon malheureux serviteur (car il ne veut pas être domestique) sur les cailloux aigus… Le marchand de Barfourouche a mis pied à terre. Nous descendons lentement au fond du ravin que nous dominions de haut. A un détour du sentier, nous sommes en face d’une immense paroi de rochers à pic où, à une vingtaine de mètres du sol, sont creusées en plein roc des habitations de troglodytes. Quels hommes des cavernes se sont préparé ces refuges en apparence inaccessibles ? Par quels degrés invisibles à nos yeux atteignaient-ils ces demeures d’où ils pouvaient défier n’importe quels ennemis ? Je les vois remontant aux premières heures du matin du fond de la vallée où ils ont été pêcher dans le fleuve ou relever les pièges tendus aux bêtes ; lents et farouches, leur proie sur le dos, ils regagnent les cavernes où les attendent leurs femelles. S’accrochant aux aspérités du roc, s’aidant peut-être de lianes tordues qui leur sont jetées, ils escaladent le rocher à pic, puis, dans leur tanière, une fois repus, s’étendent à terre et, comme des animaux, dorment pendant les heures chaudes du jour. Il y a là devant mes yeux le gîte d’une trentaine de familles ; une bande vécut dans les cavités de cette paroi. Elle les agrandit et les aménagea de son mieux pour y trouver à la fois un abri contre la chaleur et le froid et un refuge contre les hommes et les bêtes féroces. Si ma fatigue n’était pas si grande, si les heures n’étaient pas comptées, je voudrais à mon tour tenter l’escalade de ces grottes. Mais le tcharvadar ne veut pas se laisser surprendre par la nuit dans les gorges. Il faut le suivre…
Après deux heures de marche, nous approchons du fond du ravin. De près, le fracas du fleuve est immense, assourdissant. Il emplit la vallée étroite et donne le vertige. Maintenant, pendant deux jours, nous suivrons sans le quitter le bord même de la rivière ; le sentier en épouse tous les méandres. Et nous n’échapperons pas un instant au tumulte passionné des eaux qui écument de fureur sur l’obstacle incessant des rochers et des pierres.
Quelques pauvres maisons marquent la halte à mi-chemin entre Reney et Baidjoun. Le tcharvadar y donne un peu de repos à ses bêtes qui ne sont pas remises de la trop longue étape d’hier. Et nous nous reposons aussi…
Deux muletiers qui montent à Reney apportent du bas de la vallée de belles grappes de raisin et nous les offrent.
Je n’ai jamais eu qu’à me louer de la parfaite politesse des gens rencontrés sur la route du Mazandéran ; ils ont toujours été prévenants, obligeants, et, n’ayant quasi rien, m’ont donné le peu qu’ils avaient ; j’ai même éprouvé plus d’une fois les marques de leur compassion pour les voyageurs épuisés que nous étions. Sur les braises, le maître du café dispose de petites théières où bientôt l’eau chante. Voici la seule boisson qu’on ait sur route en Perse, du thé bouillant qu’à la mode du pays on sucre très fort. Nous le buvons dans l’ombre de la petite pièce basse où nous sommes assis à terre ; dehors, c’est le soleil brûlant ; sous un arbre, nos chevaux accablés baissent la tête.
Vers quatre heures et demie nous sommes en selle. Le paysage change d’aspect. Nous arrivons au bord du Tchilik et le franchissons sur un pont cintré en ogive. Le fleuve s’est creusé un lit à travers les pierres et les rochers, et le sentier le suit fidèlement, serré par endroits entre la paroi et la rivière à ce point qu’un cheval y peut à peine passer.
De grandes murailles à pic s’élèvent à droite et à gauche, parfois surplombant nos têtes. Dans ces gorges étroites, c’est une sensation de fraîcheur soudaine et dangereuse. On est comme enveloppé d’un linge mouillé.
Parfois nous voyons les traces de ponts très anciens ruinés depuis longtemps ; un reste d’appareil en pierres énormes ; une pile écroulée sur un rocher.
Parfois la vallée s’élargit et nous cheminons alors sur du sable mêlé de pierres. Le tcharvadar qui se délasse de l’équitation par la marche est prompt à user des avantages du terrain pour pousser ses bêtes. Jamais je ne vis homme plus habile à gagner au pied. Lorsqu’il a cinquante mètres sans obstacle devant lui, il fouette son cheval qui part en sautillant. Le mien voudrait le suivre du même train. Je ne puis supporter cette allure bâtarde et heurtée. Je le retiens et essaie de le mettre au trot. Mais il n’a pas été monté à l’européenne ; son métier est de transporter sur son dos de lourdes charges de la Caspienne à Téhéran et d’user des allures persanes qui ne sont pas les nôtres. Dès le départ, je m’efforce de lui faire perdre des habitudes funestes pour mon confort. J’arriverai à le dresser tout à fait à la dernière étape, au moment de le quitter, à Méched-Isser. Pendant tout le voyage, nous luttons, lui, voulant me secouer à sa guise, moi, essayant de lui faire adopter une allure franche, pas, trot ou galop. Nous traversons deux fois le fleuve sur des ponts en dos d’âne si aigus que c’est d’abord une grande entreprise de faire escalader à nos chevaux la montée sur des cailloux glissants et qu’ensuite, arrivés au faîte, il est plus difficile encore de descendre la pente raide.
Nous débouchons avant le coucher du soleil dans une vallée plus ouverte ; un petit village est là sur le flanc d’une colline dominée de tous côtés par de grandes montagnes nues. C’est Baidjoun où nous passerons la nuit. Nous trouvons une assez bonne maison en construction, c’est-à-dire qu’elle a quatre murs percés de larges baies non fermées. Nous nous emparons d’une pièce vide. A côté de nous, dans une autre chambre, trois Persans sont réunis, assis sur d’épaisses couvertures, en train de fumer des cigarettes, tandis qu’un domestique fait bouillir — ô surprise ! — sur un réchaud Nansen à vapeur de pétrole une poule au pot qui fleure bon.
Les Persans paraissent des gens distingués. Que font-ils dans ce village perdu au milieu des montagnes ? J’apprends avec étonnement qu’ils sont ici pour prendre les eaux sulfureuses qui jaillissent en source chaude près du village. Le vieux volcan du Démavend est éteint, mais à son pied on trouve des eaux minérales et celles de Baidjoun jouissent de quelque renommée. Mes trois Persans y sont venus soigner leur foie qu’ils ont, comme tant d’Orientaux, délicat. Ils me reçoivent avec politesse. Entendez qu’ils me saluent mais ils ne me tendent pas la main, car je suis à leurs yeux de chyytes un impur. Ils m’invitent à m’asseoir près d’eux, mais ils retirent leurs couvertures pour que je ne les souille pas de mon contact européen ; ils m’offrent leur samovar, mais ils ne souffriraient pas que je busse du thé dans un de leurs verres. Ils paraissent heureux de me voir, me parlent aimablement, compatissent à la fatigue du voyage que je fais, s’informent de ma santé et me racontent leur cure. Appuyé au mur en sirotant mon thé bouillant, je les écoute comme dans un rêve. Le soleil se couche et je sens un peu de fièvre qui se joint à la fatigue de ces trois premiers jours de voyage, de tant d’heures de mauvaise selle persane, de chaleur et de froid, de chemins dangereux, de nourriture insuffisante et de sommeil trop bref. C’est une impression étrange, comme celle que l’on doit ressentir — j’en parle sans expérience — au moment de s’évanouir. On entend, on voit, on a des gestes lents et brisés et l’on n’est pas très sûr de la réalité du monde extérieur. Morteza est parti à la découverte dans le village pour chercher de la nourriture. Par miracle, il rapporte un grand bol de lait et des œufs frais. Morteza trouvant quelque chose, voilà une grande merveille ! Sur la lampe à alcool, je fais moi-même du cacao et nous gardons un peu de lait pour le matin.
Le muletier est venu me dire qu’on avait demain un passage difficile, le plus dangereux de la route, et qu’il fallait partir une heure avant le lever du soleil, ce qui veut dire se lever deux heures avant le jour, en pleine nuit. Mais j’ai refusé tout net. Je connais maintenant ses mensonges. Je déclare que je me lèverai à cinq heures pour partir à six et pas une minute plus tôt, que je voyage pour mon agrément et que je paie par assez de peine le plaisir de voir le paysage que je parcours.
A neuf heures, notre campement est prêt. Morteza dormira en travers de la porte — il n’y a pas de porte, mais un trou — et moi devant les deux fenêtres qui ne sont également que deux larges baies ouvertes. Entre nous, les valises et la malle. C’est un grand ennui d’être obligé de penser aux voleurs lorsqu’on ne devrait songer qu’au repos si nécessaire. Mais il faut prendre ses précautions et, si fatigué que l’on soit, ne dormir que d’une oreille. Morteza se roule dans son lit nuptial et bientôt ses ronflements sonores troublent le silence du soir. Je finis par m’endormir tout habillé dans ma moustiquaire, bercé par les bruits des prières que bourdonnent avec ferveur les trois Persans dans la pièce voisine qui ouvre — sans porte non plus — sur la nôtre. Au milieu de la nuit, de grands cris m’arrachent à un sommeil peu profond. Qu’est-ce donc ? Rien, moins que rien. L’infortuné Morteza est la proie d’un cauchemar et pousse des plaintes affreuses.
A quatre heures, c’est le tcharvadar. Je le renvoie, mais je ne me rendors pas. Avant le jour, à la clarté d’une bougie, Morteza de ses doigts maladroits prépare le déjeuner tandis que je roule mon matelas et la précieuse moustiquaire.
Dans le gris d’avant l’aube, devant le caravansérail, le marchand de Barfourouche est déjà près de sa mule ; il pense rattraper au milieu du jour la caravane chargée de ses marchandises ; il pétille d’impatience. Notre tcharvadar est plus maigre que jamais ; il tire quelques bouffées de sa pipe. Il charge sur le cheval de trait mon sac à lit, ma valise et la petite malle en fer que j’ai amenée de Paris. Pendant tout le lent voyage au bord des précipices, au fond des gorges et par-dessus les cols, j’ai vu devant moi, cahotée au pas du cheval qui la porte, ma malle où restait collée l’étiquette : « Orient-Express. Schnell Zug. »
Ce soir nous coucherons, inch’ Allah, à Emaret, au bord du versant caspien et des grandes forêts du Mazandéran. Ce jour-ci verra le changement décisif entre le climat de l’Iran et celui des bords méridionaux de la mer Caspienne, la sécheresse d’une part, l’humidité de l’autre, là les déserts brûlés, les sables infinis, les montagnes sans arbres, ici la jungle, les forêts profondes, les marais, la fièvre toute-puissante. En quelques heures, je vais m’offrir ces prodigieux contrastes. Partons.
Nous descendons lentement au bord du fleuve que nous passons à quelques kilomètres de Baidjoun sur un pont en accent circonflexe, puis nous remontons et suivons un sentier étroit entre la montagne et le ravin profond au fond duquel coule le Tchilik. La vallée est presque sans un arbre ; c’est l’éternel décor de sables, de pierres, de rochers et de grandes croupes de montagnes nues auxquelles je suis habitué. Hier matin, c’était presque la cohue en sortant de Pelaur pour gagner Reney. Aujourd’hui, nous ne voyons âme qui vive, pas un voyageur, pas un muletier, pas un berger. Nous sommes seuls dans ce paysage immense et désert. Notre solitude nous accable. Morteza en sent le poids sur son âme : il se rapproche de moi et me parle de ses parents. Maintenant qu’il se sait à l’abri de leurs recherches et qu’il ne tremble plus à l’idée d’être repris par eux, il a le loisir de s’apitoyer sur leur douleur.