Frontispice
HISTOIRE
DES RATS,
POUR SERVIR
A L’HISTOIRE UNIVERSELLE.
Perlege Mæonio cantatos carmine Mures,
Et frontem nugis solvere disce meis.
Martial.
A RATOPOLIS.
M. DCC. XXXVII.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Depuis que les Auteurs amusent, ou ennuyent les Lecteurs, on n’a jamais été en droit de censurer le choix de leur sujet. Chacun peut impunément suivre son goût, son talent, son caprice même, sans être comptable au Public que de l’execution seule du projet qu’il a choisi. Je suis très-persuadé que nous sommes nés pour servir la societé, & j’honore infiniment tous les Sçavans qui ont travaillé à éclairer les hommes, & surtout à les rendre meilleurs. Mais comme malheureusement leurs talens me manquent, je n’ai garde de trop présumer de ma destination dans les Sciences ; ainsi je prens la liberté de donner une favorable interprétation au principe ; je conviens de la nécessité de contribuer au bien commun, mais je pense qu’un Auteur peut s’acquitter à peu de frais de cette étroite obligation.
En effet, plus je refléchis sur les differens interêts de la societé, plus il me semble que l’amusement, le plaisir, la bagatelle sont des parties essentielles de l’utilité publique, plus je trouve très-nécessaires la plupart des choses qu’on nomme inutiles, & surtout dans le monde litteraire, ces riens qui réjoüissent l’imagination au dépens même de l’esprit, qui dissipent l’ennui, ne me paroissent nullement des riens méprisables, parce que nous sommes autant faits pour être réjoüis que pour raisonner.
Ces vérités n’ont pas besoin de preuves, elles portent avec elles une conviction que jamais on n’a mieux sentie qu’aujourd’hui ; on aime la futilité, on court après la bagatelle, ce sont les Divinités du tems que tout Auteur qui veut être lû doit encenser ; leur regne ne sera peut-être pas éternel, mais il est à présent dans son plus grand brillant, le Public est entiérement subjugué : depuis que deux ou trois beaux esprits lui ont donné le ton par des ouvrages légers, de petites Pieces amusantes, des Romans agréables qu’on a pris pour des livres de caractéres, on dévore avidement tout ce qui est marqué au même coin, & Messieurs les Auteurs en gens habiles profitent de la mode ; ils font pleuvoir les brochûres en tous les genres qui ne demandent pas plus de peine à composer qu’à lire, tout le monde fait des Historiettes, des Contes, des Poësies fugitives, & les Muses devenuës Epicuriennes, pour ne pas avoir l’affront de se voir absolument abandonnées, ne chantent que la paresse, la molesse, la volupté.
Des personnes même d’un mérite distingué se laissent entraîner par le torrent, & sacrifient à la même bagatelle des talens qu’ils pourroient employer aux plus grandes choses. Les Censeurs ont beau dire que c’est dommage que tel Auteur ait tant d’esprit ou qu’il le place si mal à propos. M. l’Auteur loin d’avoir honte de la censure ne la prend que pour un aveu autentique du seul merite dont il soit jaloux.
Si l’on me demandoit sérieusement ce que je pense de ce goût du siécle, je ne le dirois pas, je n’ai garde de juger le public qui est mon Juge : je sçai seulement que son goût s’accorde à merveille avec celui du plaisir, & que je dois m’y conformer ; c’est pour cela que j’ai choisi, entre mille, un sujet plaisant ; si je l’ai mal rempli, on doit en vérité me tenir compte de l’intention, & me faire grace en faveur de ma complaisance pour mes Concitoyens ausquels j’aurois voulu être utile en les amusant.
Voilà un grand préambule pour conclure qu’il m’a été permis d’écrire l’Histoire des Rats, des Hanetons même, ou des Mouches, si j’avois voulu. Dans le fond, je crois mes preuves fort bonnes ; mais en même-tems je doute fort qu’on y ait égard. On ne lit guéres les Préfaces crainte de l’ennui qui en est inséparable, & pour se réserver le plein pouvoir de critiquer sans remontrance, & de trouver, dans l’ouvrage, des défauts qu’un faiseur de phrases sçait pallier ou excuser adroitement comme inévitables ; car toutes les Préfaces ne sont que des mémoires apologétiques, & celle-ci n’est point autre chose.
Je dois ajoûter encore que les Chats m’ont donné l’idée de l’Histoire des Rats, & le courage de l’entreprendre, ils ont tant de rapport ensemble, que les derniers m’ont paru mériter le même honneur que leurs ennemis. Le Livre des Chats m’a donc servi d’exemple, je l’aurois même pris pour modéle, si la crainte de tomber malgré moi dans les larcins de l’imitation, & plusieurs autres raisons ne me l’avoient défendu. Chacun doit se livrer à son caractere, & le mien n’est nullement porté pour l’éloge, je n’aime pas à séparer des qualités inséparables, ni faire abstraction des mauvaises pour présenter les autres dans un jour séduisant, cela n’est pardonnable tout au plus que dans les Oraisons funébres.
J’aurois pû encore en imitant les Auteurs qui ont fait les fameux éloges de la Fiévre, de l’Asne, de Car, de Rien, de Quelque chose, de Personne, &c. employer pour loüer les Rats de brillans Paradoxes : mais il faut pour cela une fécondité & une souplesse d’imagination que la Nature m’a absolument refusées ; je raisonne, mais je n’imagine qu’avec peine.
Qu’est-ce donc que l’Histoire des Rats, si je n’y prens le ton de l’éloge, & si elle ne roule point sur le burlesque ? Je serois fort embarrassé d’en donner une juste idée ; c’est un ouvrage de marqueterie, ce sont les Juveneliæ d’un Militaire qui est entre son quatriéme & son cinquiéme lustre ; & de plus, si l’on veut, une Histoire Litteraire, Critique, Morale, Politique, Phisique, Naturelle, Militaire, & presque universelle. Je m’éloigne peut-être de la modestie qu’on affecte dans les Préfaces, je m’annonce d’une maniere fastueuse, au lieu de prendre cet air humble & soumis si convenable à un Auteur qui va s’exposer à la merci de ses Lecteurs : J’ai tort, sans doute, cependant on trouvera véritablement dans mon Ouvrage un peu de tout ce que je promets.
Les Rats fournissent dans le genre Historique le plus beau sujet du monde ; ils ont rapport à tout, tout a rapport à eux, en un mot, j’ai trouvé la matiére si vaste que mon plus grand embarras a été de faire un petit Livre ; car je pouvois, sans me gêner, acquérir l’honneur de l’in-folio : mais j’y ai renoncé généreusement encore par condescendance pour la délicatesse de mes contemporains qui s’endorment à la vûë d’un Ouvrage un peu considerable. Les Grecs disoient qu’un grand Livre étoit un grand mal ; on a encheri sur eux, & l’on pense aujourd’hui que le plus petit Livre est le meilleur, ainsi l’on pourroit bien encore réduire le mien à la simple brochûre, malgré ce qu’il m’en a coûté pour l’abréger : mais je vois à cela un bon accommodement, c’est de regarder chacune de mes Lettres comme autant de brochûres séparées, & pour éviter l’ennui d’une lecture suivie, de n’en lire qu’une par mois ; c’est ainsi que les Histoires de Jacob, de Marianne, de Jannette, & tant d’autres brochûres périodiques données en détail, soutiennent l’appétit du public.
Je prévois aussi que mon plus grand crime sera une érudition qu’on ne jugera immense que pour avoir lieu de s’en moquer : si c’est un crime d’être érudit, je puis bien protester d’innocence contre cette accusation, quoiqu’au défaut du génie qui me manque elle pût me faire honneur ; mais il y auroit de la mauvaise foi à en profiter. Je n’ai jamais lû que très-sobrement, crainte de perdre la liberté de penser par moi-même, en acquerant les connoissances des autres ; qu’on ne s’imagine pas aussi que j’aye passé des années à ramasser les matériaux de cet Ouvrage. La collection, en vérité, ne m’a pas coûté huit jours de recherche : un Livre en indique dix ; & comme le plus moderne est une compilation de tous les autres, on devient Auteur à bon marché. C’est pourquoi, si mon Histoire est mauvaise, je n’aurai pas au moins à me repentir d’avoir perdu beaucoup de tems à en rassembler la matiére, & si elle étoit passable, je ne veux pas qu’on la regarde comme le fruit d’une compilation penible, ni même d’une érudition acquise par une longue étude.
Je demande pardon à mes Confreres en Apollon, de dévoiler ainsi les profonds mystéres de la belle Litterature, & d’apprendre la façon de fabriquer sans peine des Livres très-gros & très-sçavans, mais je dois cette indiscrétion au Public qui apprécie ordinairement les travaux des Compilateurs plus qu’ils ne méritent, & plus quelquefois que les productions du pur génie.
Au reste, je ne prétens pas que tout Livre d’érudition soit facile à faire. Pour bâtir la Basilique de Rome, il n’a pas suffi d’en ramasser les pierres, & les marbres, il a fallu les tailler, & les mettre dans leurs places pour former ensemble ce superbe Edifice selon les regles & les proportions de l’Architecture. Il en est de même des ouvrages d’esprit, le grand art consiste dans l’Architecture, & peu de personnes peuvent l’attraper. Or je n’ai pas la vanité de me mettre de ce petit nombre ; j’avouë même que j’ignore entiérement les regles de cette ingénieuse disposition dont dépend la destinée de mon Ouvrage.
J’aurois encore beaucoup d’obligation à mes Lecteurs, s’ils étoient assez généreux pour excuser mes fréquentes digressions : j’avouë que je m’écarte à tout moment de mon sujet pour courir à droit & à gauche sur des terres étrangeres ; mais sans ces excursions, comment aurois-je pû me défendre de l’ennui d’une marche uniforme ? Je suis même inégal par tout, tantôt je raisonne sérieusement, tantôt je veux plaisanter, quelquefois je prens un stile empoulé par imitation, ensuite je reviens au naturel ; enfin ma plume suit toûjours la disposition actuelle de mon ame plûtôt que la nature du sujet, & je n’imagine pas qu’il soit possible de soutenir le même stile ni le même caractére depuis la Préface jusqu’au Privilége.
Ce qui me déplaît d’avantage c’est que je fais trop de reflexions morales, cela sent véritablement le pédant qui veut dogmatiser, & sûrement ce n’est point mon caractere ; cependant il faut croire pour me consoler, que je plairai par-là à nombre d’honnêtes gens qui aiment les choses approfondies.
Je puis au moins protester que j’épisode plûtôt par occasion, ou sans raison, si l’on veut, que pour faire étalage de science & de litterature : si c’étoit mon dessein, j’en serois bien la dupe, car je ne crois pas que beaucoup de mes Lecteurs se laissassent ébloüir par un faux air d’Encyclopédie ; mais comment faire ? Nous vivons dans un siecle heureux, où toute la science est digerée, pour ainsi dire ; on ne pâlit plus sur les Livres, on ne sçait rien, cependant l’on sçait de tout, & je suis presque à la mode de ce côté-là, cela se peut dire, je croi, sans vanité.
Je n’ai point menagé les citations & les faits, parce que l’histoire n’est pas composée d’autres choses, & c’est même par-là que mon Ouvrage peut avoir quelque mérite. Qu’on brûle un galon, on retrouve toujours le métail : on n’y perd que la façon. Je consens volontiers qu’on mette mon Histoire au creuzet ; si j’en suis pour la façon, on y retrouvera au moins des traits curieux, des faits interessans, enfin une matiére précieuse qui pourroit reprendre une meilleure forme entre les mains d’un habile Ouvrier.
Cependant je m’apperçois que j’avance dans cette Préface, dont je voudrois bien déja être sorti. Je crois avoir prévenu quantité d’objections ; mais j’en laisse encore davantage en arriére. Premierement, parce que je n’y sçai point de réponse ; en second lieu, parce qu’il n’est pas permis d’allonger une Préface comme on tire un lingot d’or. D’ailleurs, ma premiere Lettre est déja une sorte de Préface qui me dispensoit peut-être de celle-ci ; en effet je croyois pouvoir m’en passer lorsque j’écrivis la Lettre : mais j’en ai reconnu depuis la nécessité, & je n’ai pû effacer ce qui étoit écrit.
Il faut pourtant, quoiqu’il en puisse arriver, que je dise deux mots sur le combat des Rats & des Grenoüilles ; si je l’ai commenté, si je l’ai analysé, comme j’ai fait, j’ai crû devoir cette galanterie aux Dames, persuadé aussi que tous ceux qui ne sçavent pas le Grec me seront obligés de leur faire connoître les badinages du divin Homere, & le goût de l’antiquité ; d’ailleurs ce Poëme justifie encore l’entreprise de mon Histoire, on peut tout hazarder sur l’exemple d’Homere.
Je recommence encore à craindre qu’on ne lise pas ce Discours préliminaire, & supposé qu’on le lise, effacera-t-il les impressions qu’aura déja faites l’étiquete du Livre ? Il me semble voir le Frontispice crayonné par mes Lecteurs de traits piquans differemment tournés, mais exprimant tous en gros, qu’il faut avoir des Rats pour en faire l’Histoire. La pointe est d’autant plus spirituelle qu’elle se présente naturellement ; j’en sens aussi toute la force.
Néanmoins il faut bien prendre mon parti. On n’est pas Auteur impunément ; & il est juste de sacrifier quelque chose à la vanité d’être imprimé. Après tout, ceux qui disputoient autrefois à Lyon le prix de l’Eloquence devant l’Autel d’Auguste, étoient encore plus téméraires que moi ; & sans doute qu’ils auroient volontiers échangé la crainte d’être plongés dans le Rhône, & la honte d’effacer leur piece avec la langue, contre toutes les blessures épigrammatiques que je dois essuyer.
HISTOIRE DES RATS,
Pour servir à l’Histoire Universelle.
LETTRE PREMIERE.
Telluris sobolem cantabo, genusque superbum.
Vous sçavez, Monsieur, qu’on donna au public, il y a quelques années, un Ouvrage sur les Chats. On fut charmé de connoître plus particulierement ces anciens dieux de l’Egypte, & ceux qui les aiment trouverent dans les éloges qu’en fait l’Auteur, de fortes raisons pour les aimer encore davantage, cet Ouvrage ne laissa rien à desirer aux Naturalistes mêmes, que de le voir suivi de l’Histoire des Rats, écrite avec autant d’élégance & de sagacité ; cependant jusqu’ici personne ne l’a entreprise, quoiqu’il semblât qu’on dût s’en disputer l’honneur.
En effet, si la haine réciproque des Romains & des Cartaginois, si les guerres sanglantes, & les révolutions de ces deux puissantes Républiques nous font souhaiter de les connoître également l’une & l’autre ; si nous regrettons sans cesse que les Cartaginois n’ayent point eû de leur côté un Tite-Live, comme leurs ennemis ; pourquoi de deux peuples antipatiques, qui depuis le commencement du monde se disputent nos foyers, l’un sera-t-il seul l’objet de notre curiosité, tandis que nous n’aurons pour l’autre que de l’indifference ?
Ma comparaison n’est point burlesque, puisque, dans un [1]Ouvrage assez sérieux les Chats sont comparés à ce grand Capitaine Cartaginois qui fit souvent trembler Rome, & les Rats à ce Général Romain qui détruisit Cartage. « Lorsqu’Annibal, dit l’Auteur, ne se permettant aucun repos, observoit sans cesse Scipion afin de trouver l’occasion favorable pour le vaincre ; quel modéle avoit-il devant les yeux ? Il guêtoit son ennemi, comme le Chat fait la Souris. »
[1] Les Chats, page 87.
Mais à bon Chat bon Rat, Scipion de son côté avoit apparemment pour modéle quelque Rat habile, dont il opposoit les ruses à celles d’Annibal. Ce trait seul peut, Monsieur, vous prévenir en faveur des Rats, ou du moins vous faire entrevoir ce qu’on peut gagner à les connoître.
On prétend que les animaux ont été nos premiers maîtres en tout genre, & que si nous les avons surpassé en quelque chose, ç’a été à force de les copier. Il est probable que le Triangle que forment en volant les bandes de Canards & d’Oyes sauvages, a donné la premiere idée du triangle d’Ælien, & de la Tête de porc dont les anciens se servoient quelquefois dans leur ordre de batailles. A qui devoit-on l’invention de la Tortuë militaire, si ce n’est à la Tortuë même qu’on imitoit en se couvrant avec des boucliers ? Les Cygognes lorsqu’elles vont en troupe ont leurs sentinelles, leurs gardes avancées, leurs signaux. Les Castors surtout ont le talent d’assurer leurs travaux par un discernement invariable à distribuer des vedettes vigilantes qui sçavent [2]battre la retraite dans l’occasion ; des Chevaux attaqués par le Loup forment une espece de bataillon ou d’escadron, comme on voudra l’appeller, se serrant sur une ligne droite qu’ils arrondissent quelquefois pour enfermer le Loup, s’il est seul, ou pour faire face de tous côtés, s’ils ont à faire à plusieurs. Le Porc-épic lance avec une dexterité infinie les sortes de fléches dont il est couvert ; enfin les Renards, les Blereaux, les Lapins doivent passer pour les inventeurs des mines & des contremines.
[2] Leur queuë est couverte d’écailles, & plate comme celles des Poissons : on dit qu’ils en frappent sur l’eau des coups qu’on entend à une demi-lieuë à la ronde.
Pour peu que j’eusse de dévotion pour les gros livres, je pourrois vous en faire un assez considerable sur l’Art de la Guerre tiré des animaux, avec des observations qu’on ne trouve point sûrement dans tous les sçavans Commentateurs de Polibe, sans exception : Combien de volumes pourroient encore fournir facilement tous les Quadrupedes, les Volatiles, les Insectes, les Reptiles ausquels nous sommes redevables de la découverte des Arts, peut-être même des Sciences, & surtout de la Morale ?
Le gouvernement des Abeilles est un modéle parfait de Monarchie ; la Démocratie constituë la forme de celui des fourmis ; & celui des Castors, passe pour [3]Aristocratique : c’est peut-être sur ces grands modéles que se sont établies les trois especes principales de gouvernement qui partagent l’Univers. D’ailleurs les pilotis des Castors, & les celules des Abeilles ont été les premiers morceaux d’Architecture qui ayent donné aux hommes l’idée des maisons. La prévoyance de la Fourmi laborieuse a donné lieu à des Apologues très-sensés, & nous avons appris à son exemple à faire des [4]magazins. L’ouvrage du Ver à soye fit chercher la façon de filer la laine, le lin, les écorces d’arbres, & la toile de l’Araignée l’art de faire des étofes. Sans impiété on peut conjecturer que la bonne Cerès ne montra aux hommes à labourer la terre, qu’après l’avoir vû remuée par les animaux dont la Magicienne Circé donna la forme aux compagnons d’Ulisse, & qu’Apollon en passant pour l’inventeur de la Musique joüit d’un honneur dérobé aux Rossignols ; les cœurs tendres & constans ne se proposent-ils pas l’exemple des Tourterelles, & celui du Papillon volage, n’aide-t-il point souvent les amans malheureux à briser des chaînes incommodes ? Nos chansons en font foi.
[3] En Pologne on distingue parmi les Castors, les nobles & les roturiers ; les premiers ont une robe plus riche, & commandent aux autres. Or cela, dit-on, prouve bien que la Noblesse est quelque chose de réel.
[4] Malheureusement un habile Physicien a découvert que les Fourmis ne font point de magasins, qu’elles ne mangent point l’hyver. M. de Reaumur a bien eu tort de nous ôter un si beau sujet de moralité.
A présent je serois peut-être autorisé à conclure que l’histoire d’un petit Insecte peut valoir celle d’un grand Empire. Adresse, prudence, prévoyance, sagesse, courage, frugalité, générosité, reconnoissance, talens, vertus, tout enfin se trouve chez les animaux, il ne s’agit que de bien chercher. Vous me prendriez sans doute, Monsieur, pour un Anthousiaste, si je n’avois de bons garans de tout ce que j’avance ici, ce sont le divin Platon, & le célébre M. Despreaux l’Emule d’Horace & de Juvenal : [5]Le premier compte parmi les avantages de l’âge d’or (qui par parenthese n’a jamais existé) le bonheur qu’avoient alors les mortels fortunés de vivre en bonne intelligence avec les animaux, & de s’instruire dans ce commerce utile. Notre Poëte François a senti, comme le Philosophe Grec, combien nous avions besoin des leçons des bêtes qu’il croit même bien moins bêtes que nous ; il débute ainsi dans une Satire qui est, à ce que l’on dit, une de ses plus belles.
[5] Platon sur le bonheur de l’âge d’or. Voyez les Essais de Montagne.
[6]De tous les animaux qui s’élevent dans l’air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Perou, du Japon jusqu’à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.
[6] Despreaux, Satyre sur l’Homme.
Or l’avis de M. Despreaux doit être celui de tout le monde, à cause de sa réputation, & parce qu’on ne peut pas le soupçonner de partialité, lorsqu’il juge contre ses propres interêts, comme s’il ne tenoit point à la nature humaine. Le reste de la piece répond parfaitement au début, il nous envoye à l’école de la Sagesse chez les [7]Fourmis, les [8]Loups, les [9]Ours, les [10]Vautours, les [11]Lions : & les belles peintures qu’il fait de leurs mœurs, sont décisives en faveur de ma cause ; elles prouvent tout ce qu’on auroit pû me contester.
La Fourmi tous les ans traversant les guérets,
Grossit ses magasins des trésors de Cerès,
Et dès que l’Aquilon ramenant la froidure
Vient de ses noirs frimats attrister la nature,
Cet animal, tapi dans son obscurité,
Joüit l’hyver des biens conquis pendant l’été.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais l’homme sans arrêt dans sa course insensée,
Voltige incessamment de pensée en pensée.
Voit-on les Loups brigans comme nous inhumains,
Pour détrousser les Loups courir les grands chemins.
L’Ours a-t-il dans les bois la guerre avec les Ours ?
Le Vautour dans les airs fond-t-il sur les Vautours ?
A-t-on vû quelquefois dans les plaines d’Afrique,
Déchirant à l’envi leur propre république,
Lions contre Lions, parents contre parens,
Combattre follement pour le choix des tyrans ?
L’animal le plus fier qu’enfante la Nature
Dans un autre animal respecte sa figure,
De sa rage avec lui modére les accès,
Vit sans bruit, sans débat, sans noize, sans procès.
Boileau, Satyre de l’homme.
M. Despreaux avoit copié Horace, Juvenal & Pline.
Neque hic lupis mos, nec fuit leonibus :
Unquam nisi in dispar feris.
Horat. Epod. 7.
Sed jam serpentum major concordia : parcit
Cognatis maculis similis fera ; quando leoni
Fortior eripuit vitam leo ? Quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri ?
Indica tigris agit rabida cum tigride pacem
Perpetuam, sævis inter se convenit ursis.
Ast homini, &c.
Juvenal. Sat. 15. v. 150.
Denique cætera animantia in suo genere probè degunt congregari videmus, & stare contra dissimilia : leonum feritas inter se non dimicat, serpentium morsus non petit serpentes, nec maris quidem belluæ ac pisces nisi in diversa genera sæviunt : at Hercules ! Homini plurima ex homine sunt mala.
Plin. Liv, 7.
Aujourd’hui les animaux sont bien changés. O tempora ! O mores ! Les loups dans nos forêts se déchirent ; les chiens dans les ruës s’étranglent ; les bœufs, les chevaux, les moutons même se tuent, & il n’est pas jusqu’aux timides colombes qui ne se battent ; enfin nous ne voyons point d’animaux sur la terre, dans l’eau, ou dans l’air, qui, pour l’amour, la faim, ou quelques autres intérêts ne se fassent la guerre comme les hommes.
Cependant chaque Province, chaque Ville a son Histoire, [12]Chaillot même a la sienne ; on a mis beaucoup d’esprit à écrire les tours & les friponneries d’un miserable Guzman d’Alpharache ; on a chanté les illustres forfaits d’un Cartouche, on a transmis à la posterité, avec beaucoup d’exactitude, les vies joyeuses des virginités estropiées de la Grece & de la France : Enfin on ne finit pas de nous donner de faux Memoires, des Avantures imaginaires, des Anecdotes souvent peu interessantes, tandis qu’on neglige de connoître les animaux, & d’apprendre d’eux mille bonnes choses. Orgüeilleuse indifférence ! Nous les croyons faits pour nous, & nous les méprisons trop pour daigner les étudier. Notre curiosité ne va guerres au-delà du nom, & de la figure de ceux qui peuvent nous nuire, ou nous servir dans l’usage ordinaire de la vie, & generalement les plus connus sont ceux qui figurent sur nos tables.
[12] Village à une demie lieuë de Paris. Cette Histoire est une critique fine & agréable de la mauvaise érudition des Antiquaires.
Sur tout depuis que les Disciples de Descartes, plus hardis que leur Maître, ont osé décider que les animaux étoient de pures machines, on s’est accoutumé à ne voir dans leurs actions que les effets d’un mecanisme, dont on convient en même-tems de ne pouvoir expliquer les premiers principes ; ainsi presque plus de gloire à esperer pour un Naturaliste de toutes les découvertes morales qu’il peut faire, il ne doit point compter sur les applaudissemens d’un Public indifferent pour tout ce qui n’est pas Phisique.
Je vous avouë, Monsieur, que ces réflexions m’avoient d’abord découragé ; mais enfin j’ai pensé, après [13]Horace, & d’autres grands Hommes Grecs & Latins, qu’il ne faut pas écrire pour le plus grand nombre, & qu’un Ouvrage est bon s’il plaît aux Lecteurs pour lesquels il est fait.
… Neque te ut miretur turba labores,
Contentus paucis lectoribus, &c.
Horat. Serm. Lib. 1. Sat. 10.
Si dans celui-ci, Monsieur, vous ne trouvés qu’un stile ordinaire, point de constructions nouvelles, aucun de ces termes ingenieusement créés, dont on enrichit notre langue depuis quelques années avec tant de succès, je me flatte au moins que vous y reconnoîtrez un caractere ami du vrai. Eloigné de la partialité qu’on a reprochée à Pline, à Quint-Curce, à Velleïus Paterculus, & presque à tous les Historiens tant anciens que modernes, je ne vous ennuyerai point de l’éloge des Rats.
Je proteste d’abord, (& vous me croirez sans peine,) que je n’ai jamais aimé les Rats, je n’ai avec eux qu’un commerce necessaire & très-involontaire ; d’ailleurs je n’ai ni Maîtresse, ni Protecteur dont l’Eloge des Rats pût flatter le goût bizarre : En un mot, je les regarde avec tout le monde comme des animaux fort incommodes, des pestes domestiques ; mais qu’il est bon de connoître, puisque nous sommes souvent obligez de vivre avec eux. Cependant je ne dois point aussi taire leurs bonnes qualités, ni dissimuler ce qui peut leur donner quelque consideration parmi les Bêtes, autrement en fuyant la partialité que je blâme, je donnerois dans l’excès opposé, ce qu’on appelle en beau stile de College, échoüer contre Caribde, en voulant éviter Sylla.
Du reste, après l’étude particuliere que je fais depuis long-tems du genie & des mœurs du Peuple Rat, on peut compter sur l’exactitude de mes Observations : Quant aux Auteurs, dont je me servirai, leur nom pour la plus part fait leur Eloge, tels sont Homere, Herodote, Aristote, personnages antiques & venerables. Je ferai aussi usage des Relations des Voyageurs ; mais avec les précautions necessaires ; j’aurai même besoin quelquefois des Fables de M. de la Fontaine, parce qu’elles contiennent dans leurs fictions des verités de caracteres, & peignent les Rats à peu près comme les Romans peignent les hommes.
Après ces précautions qui me répondent presque du succès de mon Ouvrage, il faut vous avouër, Monsieur, que ma petite vanité triomphe encore par un endroit bien plus sensible, je suis furieusement tenté de m’approprier celle d’Horace, [14]& de dire après lui : Je me sens deja venir des aîles pour voler à l’immortalité.
Jamjam residunt cruribus asperæ
Pelles, & album mutor in alitem
Supernè, nascunturque leves
Per digitos humerosque plumæ.
Hor. Lib. 2. Ode ultimâ.
Ne me traitez pas, Monsieur, s’il vous plaît, de visionnaire ; pesez bien ce que je vais vous dire, & vous tomberez peut-être d’accord, que ma folie, si c’en est une, est plus raisonnable que celle du Poëte Latin. De tant de millions de livres composés par les Egyptiens, les Grecs, les Romains, & les autres Nations sçavantes, peu ont échappé à la fureur des Rats qui en ont sûrement plus dévoré que les flâmes n’en consumerent dans la fameuse Bibliotheque d’Alexandrie.
Juvenal [15]plaint ironiquement un Poëte de son tems, appellé Codrus, dont des Rats ignorans & bornés à la Langue Latine, eurent la cruauté de manger les beaux Vers Grecs ; il ajoûte que ces Vers étoient toute la richesse de Codrus, & qu’en les perdant il perdit tout, quoiqu’il ne perdît rien. Combien nous reste-t-il de titres d’Ouvrages admirables qui ont eû le triste sort des vers de Codrus ? La plus grande partie de ceux du siecle dernier, ont déja été rongés, & le siecle prochain ne verra point certainement toutes les Brochures intermittantes, tous les Romans à parties, tous les écrits Polemiques dont nous sommes inondés, les Rats en supprimeront beaucoup dont il ne se sauvera que des lambeaux défigurés à la faveur des extraits & des journaux. Mais si certains journaux deviennent eux-même la proye des Rats, comme on peut le penser, combien de productions d’esprit rentreront dans les horreurs du néant, avec les noms de leurs Auteurs : Ne dois-je donc pas craindre le même sort ; & ce petit peuple Bibliophage, n’osera-t-il pas toucher à son Histoire ? Non ; il respectera les Archives de son illustration, & les interests de sa gloire s’opposeront toujours à son avidité.
Divina Opici roderunt carmina mures.
Nil habuit Codrus, quis enim negat ? & tamen illud
Perdidit infelix totum nihil, &c.
Juven. Sat. 3.
Que d’Auteurs voudroient ainsi n’avoir rien à craindre des Rats ! Mais ce Privilege n’appartient qu’à leur Historiographe ; j’en connois tout le prix. Quelle satisfaction, quel ravissement d’être bien assuré, comme je le suis, de transmettre son nom à la posterité ! La certitude de ce bonheur, tout imaginaire qu’il est, devient un bonheur réel. Peut-être, Monsieur, me livrai-je trop aux mouvemens impetueux de ma joye ; mais est-il possible d’avoir beaucoup de gloire, sans un peu de vanité.
J’ai l’honneur d’être, &c.
II. LETTRE.
Ingentes animos parvo sub corpore gestant.
Virgil.
Dans des Lettres, Monsieur, qui ne sont que des conversations écrites, on n’est astraint à aucune regle, le désordre y est permis, souvent même il y plaît ; & ce qu’on met au commencement, pourroit également se placer à la fin ; tout y est toujours à sa place : mais malgré les priviléges du Style épistolaire, le genre historique m’assujettit à la pésanteur de sa méthode ; & je ne vois pas comment je pourrois me dispenser de commencer mon Histoire par des recherches étimologiques sur le nom des Rats.
Dans le fond, la science des Etimologies n’est point si méprisable, quoiqu’en disent des Philosophes séveres : c’est une divination par le moyen de laquelle on rétablit ou l’on compose heureusement des généalogies, l’on débrouille les origines & les migrations des Peuples, l’on donne un sens favorable à un texte, de sorte qu’un Savant qui connoît plusieurs langues les compare ensemble, explique l’une par l’autre, trouve la signification propre d’un mot Arabe, par exemple, dans la Langue Celtique, ou celle d’un mot Hébreux dans la Gascone, selon qu’il le juge à propos. C’est ce qu’ont pratiqué avec beaucoup d’honneur plusieurs célébres Commentateurs.
Sans les lumiéres extraordinaires de cette même science, eût-on jamais découvert que les Dieux du Paganisme ont été pris de la famille des Patriarches ? que le [16]Ciel ou Cœlus est Tharé ; Saturne, Abraham ; Bacchus, Esaü ? Cependant rien n’est mieux démontré par l’ingénieuse analyse des noms des Patriarches, soutenuë des circonstances particulieres de leurs vies.
[16] Cœlus, le Ciel, en Grec Ouranos, comme qui diroit l’Ouranien, c’est-à-dire, l’habitant d’Our, Ville de la Chaldée, patrie de Tharé ; donc Tharé est Cœlus.
Saturnus, Saturne, en Grec Chronos, c’est-à-dire, le Charanien, ou l’habitant de Charan, autre Ville où Abraham demeura long-temps après être sorti d’Our sa patrie ; donc Abraham est Chronos ou Saturne.
Les noms des autres Patriarches, sur tout ceux de leurs femmes ne quadrent pas si bien avec la Mythologie, cependant M. Fourmont les rapproche beaucoup. Voyez l’Histoire critique des Phéniciens, des Babyloniens, des Assyriens, des Egyptiens, &c.
D’ailleurs la plûpart des noms sont significatifs, & désignent leur sujet par quelqu’endroit propre ; par exemple, si l’on fait venir femme de fama, qui signifie bruit, renommée, on se trouve aussi-tôt éclairé par une découverte interessante. [17]Ciceron lui-même déployant en plein Senat toutes les forces de son éloquence contre le Questeur Verrès, crut achever par un trait saillant le tableau des mœurs de son adversaire, en montrant de l’infamie jusques dans son nom ; & sans doute que cette pointe fut admirée dans le Sénat, comme elle l’est encore dans nos Colléges.
[17] Est adhuc id quod vos omnes admirari video, non Verrès, sed Q. Mucius. Quid enim facere potuit elegantius ad hominum existimationem… Summè hæc omnia mihi videntur esse laudanda : sed repentè è vestigio ex homine tanquam aliquo circæo poculo factus est Verrès : redit ad se & ad mores suos.
Cic. Orat. 1. contra Verri.
Jusques-là, Messieurs, c’est encore Q. Mucius digne de votre estime & de votre admiration, jusques-là le caractere de Verrès ne s’est point déclaré, mais tout-à-coup ce n’est plus un homme, il a goûté des breuvages enchanteurs de Circé, & le voilà changé en (Verrès) Verrat, il en a les mœurs aussi bien que le nom, &c. Un Verrat est un Cochon mâle.
De profonds Etimologistes n’ont pas manqué aussi de trouver dans le nom des Rats, leur plus incommode qualité, en le faisant venir de [18]ronger. D’autres prétendent que Rat vient plûtôt de raser ou de ratisser ; soit parce que cet animal a le poil raz, & qu’on peut le raser, ou bien parce qu’il ratisse, c’est-à-dire, qu’il vit en rongeant ; en effet, ces deux derniers mots sont bien analogues avec sa nature & son nom.
[18] Selon Covarruvias, Rat à rodendo.
[19]On derive encore Rat du latin Mus, quoique ces deux mots ne se ressemblent gueres ; enfin du bas-Breton Ract, ou de l’Allemand Ratz : & peut-être que, si l’on vouloit bien chercher, on trouveroit d’autres langues d’où les Bretons & les Allemands ont tiré ces noms, dût-on remonter aux anciens jargons de la Tour de Babel.
[19] Périon & le fameux Ménage l’un des quarante, & de plus de l’Académie de la Crusca. Déclinez avec ces Messieurs Mus, Muris, Muri, Murem, Mure, Rat. Il faudroit être bien difficile pour ne pas goûter cette belle analogie.
C’est à vous, Monsieur, à choisir entre ces differentes étimologies ; ne me demandez pas laquelle je préfererois ; je n’en sai rien, en vérité. Vous me dispenserez encore de vous donner une définition des Rats ; définir les choses, ce n’est souvent que les embrouiller, les obscurcir : d’ailleurs, je peux supposer hardiment qu’il n’y a aucun de mes Lecteurs qui ne connoisse des animaux si connus.
Dans cette Lettre-ci, je ne vous parlerai que des Rats domestiques, & de ceux des champs ; ils nous touchent de plus près par les interêts que nous avons à démêler avec eux, que le Roi des Abissins ou celui de Congo, n’en déplaise à tous ceux qui s’interessent à la gloire de ces Princes.
Les gens d’esprit qui ont examiné la nature & le caractere des Rats, leur ont trouvé nos inclinations, nos passions, nos vices, nos vertus, & nous les ont proposés tantôt pour nous instruire, tantôt pour nous corriger. M. de la Fontaine, sur tout, les a connus parfaitement ; aussi, à quelques réflexions près, je ne ferai que glaner après lui ; & ce que j’ajoûterai, ne sera que par forme de commentaire.
La Nature en faisant présent aux Rats de ces grandes moustaches, dont ils semblent aussi fiers que nos peres l’étoient des leurs il n’y a pas cent ans, leur a donné un certain air déterminé qui ne plaît pas à tout le monde ; il y a dans leurs yeux & dans toute leur figure quelque chose de feroce, qui en impose quelque fois aux Chats les plus intrépides.
Les Souris, qu’on peut nommer des Rats de la petite espece, sont bien differentes. Elles ont une phisionomie douce, spirituelle, enfin toute charmante ; leurs petits yeux étincelent sans avoir rien de rude ; c’est un vrai plaisir de les voir aller & venir, joüer, bondir dans une chambre où elles se croyent seules ; toujours prêtes à s’enfuir au moindre bruit, & à revenir au moindre calme, elles s’attaquent, s’évitent, se poursuivent, & font mille tours d’adresse & d’agilité. Imaginez-vous voir dans un Couvent de Filles, une troupe de Novices folâtrer en tremblant dans un Dortoir retiré, & se faire un double plaisir de pecher contre la Regle, & de braver la vigilance des vieilles Meres.
On a donc raison de dire des enfans vifs & petulans, qu’ils sont éveillés comme une portée de Souris ; jamais comparaison ne fut plus juste.
J’ai consulté les Dictionnaires de Richelet, de Furetiere, de l’Academie, de Trevoux, &c. pour savoir l’origine du fameux proverbe, avoir des Rats. Vous savez, Monsieur, que ces livres modernes renferment par ordre alphabetique, la science universelle en abregé, & que sans autre étude on peut tout savoir, & sans autre secours, faire des Ouvrages admirables : cependant ils ne m’ont pas rendu plus savant sur mon proverbe. J’y ai bien lû qu’il s’applique à des esprits vifs, capricieux, distraits, étourdis, inconstans ; mais j’aurois voulu savoir encore ce qui a donné lieu à cette application : par quel endroit les Rats ont mérité d’être les simboles de la folie, d’entrer dans les Armes du Regiment de la Calotte ; enfin, pourquoi dans mille chansons on les accuse de loger dans les cerveaux, & de les déranger, comme de tous tems on en a accusé la Lune fort injustement à mon avis.
Il doit donc nous suffire de croire que nos anciens avoient de bonnes raisons pour accréditer de semblables idées. Et n’est-ce pas, en effet, une façon simple & très-physique d’expliquer les bizarreries, & les inégalités d’un homme, que de supposer qu’il a la tête remplie de Rats qui s’y promenent, & qui par leurs differens mouvemens y déterminent ses pensées & ses volontés ? Ces Rats ambulans, soit dit sans offenser les Cartésiens, valent bien leur glande pinéale dans laquelle l’ame n’a jamais été logée. Mais laissons là Descartes pour étudier les Rats dans La Fontaine.
Parmi leurs bonnes qualités, on compte une tendre sensibilité aux malheurs d’autrui, un attachement qui ne se borne pas à verser des larmes, ni à se répandre en plaintes inutiles ; mais qui cherche les expediens les plus efficaces pour secourir ceux qui sont dans l’adversité. La reconnoissance & la générosité, vertus assez rares chez les hommes, sont communes chez eux : un Lion arrêté dans un piége d’où sa force ne l’auroit pas tiré, se trouva bien d’avoir épargné, quelque temps auparavant, un Rat.
[20]Sire Rat accourut, & fit tant par ses dents,
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
[20] Fables de La Fontaine, Edit. de Paris 1729. Tom. 1. Liv. 2. Fab. 11. pag. 43.
Une Gazelle amie d’un Rat en reçut le même service que le Lion.
[21]Ronge-maille (le Rat eut à bon droit ce nom)
Coupe les nœuds du lacs. On peut penser la joye.
[21] Fables de La Fontaine, Tom. 2. Liv. 12. Fab. 15. page 209. & suiv.
Malheureusement le Chasseur rencontra une Tortuë compagne de la Gazelle & du Rat, & la mit dans son sac ; elle alloit payer pour l’autre, si le Rat ne l’eût encore délivrée. La Gazelle d’intelligence avec lui, se présente devant le Chasseur ; celui-ci jette son sac pour la poursuivre, & pendant ce tems-là
[22]Ronge-maille
Autour du sac tant opere & travaille,
Qu’il délivre encor l’autre sœur
Sur qui s’étoit fondé le souper du Chasseur.
[22] La Fontaine, ibidem.
Délivrer ainsi des amis captifs, voilà de l’heroïsme tout pur. Thesée n’en put faire autant pour Pirrithoüs, & le grand Hercule à peine en vint à bout pour Thesée. Cependant, Ronge-maille portoit encore les vertus plus loin. A la honte de toute la Philosophie des Grecs & des Romains, il sçavoit rendre service à ses plus cruels ennemis ; car ce fut le même sans doute, qui, touché par les prieres d’un Chat pris dans un filet, eut la générosité de le délivrer.
Je ne croi pas qu’on puisse attribuer cette action à un principe d’interêt ou de fausse gloire : Que gagnoit-il, ou plûtôt que ne risquoit-il pas, en donnant la vie à un ennemi irreconciliable ? & quel honneur en pouvoit-il esperer soit auprès des Rats qui l’auroient sûrement blâmé, soit auprès des Chats qui ne sçavent pas goûter des procédés si généreux ?
Les Rats brillent sur tout par leur prudence & leur habileté à éviter les embûches des Chats : [23]ils ont toujours plusieurs trous qui se communiquent, de sorte que s’il y en a un de bloqué, ils y laissent morfondre l’ennemi, & s’échapent par les autres. Si les Chats sont pleins de finesses, les Rats sont feconds en contre-ruses ; témoin celui qui brava Rodilardus enfariné. Ne diroit-on pas qu’il parla par inspiration ? C’étoit sans doute le Nestor de la nation Rate.
[23] Sed tamen cogitato mus pusillus quàm sapiens sit bestia, ætatem qui uno cubili nunquam commisit suam, quia si unum obsideatur, aliud persugium erit.
Plaut. in Truculento.
[24]C’étoit un vieux routier qui savoit plus d’un tour,
Même il avoit perdu sa queuë à la bataille :
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S’écria-t-il de loin au Général des Chats,
Je soupçonne dessous encor quelque machine ;
Rien ne te sert d’être farine,
Car quand tu serois sac, je n’approcherois pas.
[24] La Fontaine Tome 1. Liv. 3. Fab. 18. pag. 79. & 80.
La défiance de ce Rat fait l’éloge de sa capacité, & nous donne de belles leçons. Troye fut prise par un Cheval de bois sottement introduit dans ses murs ; l’on a surpris une [25]Ville importante, avec un sac de noix répanduës ; & tous les jours des stratagêmes plus grossiers nous en imposent. Il est vrai que tous les Rats n’ont pas la même penétration ni autant d’expérience ; celui, par exemple, qui eut peur d’un Coq, & qui se prit d’amitié pour un Chat, sur son air doucereux, étoit fort neuf : aussi sa mere lui fit elle bien sentir le danger qu’il avoit couru, & lui donna de bonnes instructions pour ne plus s’y exposer.
[25] Amiens.
[26]Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
Qui, sous son minois hipocrite,
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir est porté :
L’autre animal tout au contraire
Bien éloigné de nous mal faire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au Chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine,
Gardes-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine.
[26] La Fontaine T. 1. L. 6. Fab. 5. p. 143.
Les sept Sages de la Grece auroient-ils prononcé un plus bel Apophtegme ?
Les Souricieres & toutes les autres machines fatales aux Rats, déposent hautement contre leur gourmandise ; cependant la plûpart aiment la bonne chere, moins par gloutonnerie, que par goût de grandeur & de societé. Ils se plaisent à donner à manger, & reçoivent fort bien leurs hôtes.
[27]Autrefois le Rat de Ville
Invita le Rat des Champs
D’une façon fort civile,
A des reliefs d’Ortolans :
Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
[27] La Fontaine Tom. 1. Liv. 1. Fab. 9. pag. 12.
Je suis sûr encore qu’il fit fort bien les honneurs du repas ; il y a même des Rats magnifiques qui poussent les choses jusqu’à la prodigalité ; ils n’ont rien à eux, & sont charmés de se voir ronger par tous les Rats du monde. Tel étoit ce Rat tenant table, dont un Fabuliste nous a conservé l’histoire.
[28]Il étoit un grenier vaste dépositaire
Des riches trésors de Cerès ;
Un Rat habitoit tout auprès
Qui s’en crut le propriétaire.
Il avoit fait un trou, d’où, quand bon lui sembloit
Il entroit dans son hermitage.
C’étoit peu d’y manger, le prodigue attiroit
Les Rats de tout le voisinage,
Il y tenoit table ouverte en Seigneur,
Où, selon l’ordre, tout dîneur
Payoit son écot de loüange.
Est toujours bien fêté celui chez qui l’on mange.
Le bon Rat comptoit donc ses amis par ses doigts,
Car il prenoit pour siens les amis de sa table,
Chacun l’avoit juré cent fois,
Voudroient-ils lui mentir ? Cela n’est pas croyable.
Mais cependant l’autre maître du grain
Voyant que ces Messieurs le menoient trop bon train,
Se résolut de le changer de place ;
Le grenier fut vuidé du soir au lendemain,
Voilà mon Rat à la besace.
Heureusement, dit-il, j’ai fait de bons amis.
Tout plein de cet espoir chez eux il se transporte,
Mais d’aucun il ne fut admis,
Par tout on lui ferme la porte.
Un seul Rat, bon voisin, qu’il ne connut qu’alors,
Ouvrit la sienne, & le reçut en frere :
J’ai méprisé, dit-il, ton luxe & tes trésors ;
Mais je respecte ta misere :
Sois mon hôte ; j’ai peu, ce peu nous suffira ;
Je m’en fie à ma tempérance :
Mais insensé qui se fiera
A tout ami qu’améne l’abondance ;
Il ne vient qu’avec elle, avec elle il fuira.
[28] Fables de M. de la Mothe.
Je ne regarde dans cette histoire ni ces faux amis qui abandonnerent le Rat, ni ce généreux voisin qui lui ouvrit sa porte ; je ne m’attache qu’à ce caractére noble & magnifique qui lui faisoit tenir table ouverte en Seigneur. Tous les Rats de ce côté-là se ressemblent assez, on diroit que leurs biens soient en commun, & qu’ils ignorent le tien & le mien.
Je conviens encore qu’il est impossible d’excuser absolument la gourmandise des Rats, cependant on trouve chez eux au moins un exemple de frugalité ; il est peut-être unique, qu’importe, il en est plus curieux, le voici.
Ce gueux célébre, errant par le monde sans feu ni lieu, par esprit d’indépendance, manquant de tout pour être heureux, ce Cynique détaché du monde, insultant du haut de sa misere à tout le genre humain, Diogene enfin vivoit dans ses pélerinages sur la charité publique, & sçavoit même s’en passer : les feuilles des arbres, les racines, l’herbe, tout lui étoit bon[29]. Un jour qu’il mangeoit des feuilles au coin d’un buisson, il s’apperçut qu’un Rat profitoit de ses restes. Diogene admira dans cet animal la frugalité dont il lui avoit le premier donné l’exemple, il le prit à son tour pour modéle, & s’encouragea par là à mépriser les repas délicats des Athéniens. Le Rat de son côté s’estimoit peut-être heureux de vivre comme ce grand homme, dont il vouloit sans doute être disciple.
[29] Ælien Liv. 13.
Après tout, un Rat Philosophe ne seroit pas un prodige : La nation en général a un grand goût pour les livres, ils habitent les plus célébres Bibliothèques du monde, les uns y dévorent les manuscrits & les antiquités, d’autres y font des compilations de tous les genres de litterature, ceux-ci s’attachent aux Romans, ceux-là, & c’est le plus grand nombre, aux Commentateurs, aux grands in-folio de Théologie Scholastique, & Dieu sçait avec quelle ardeur ils travaillent sur ces beaux Ouvrages que les hommes commencent à négliger ! Un [30]Académicien de mérite a connu deux de ces Rats lettrés qui avoient lû prodigieusement, mais de cette lecture immense, il résultoit dans leurs têtes un cahos affreux d’érudition mal arrangée qui faisoit deux pedans de ces Messieurs ; c’est qu’ils n’avoient pas été méthodiques dans leurs études, & qu’au lieu de consulter la nature & la raison, ils avoient donné aveuglément dans tout ce qui sentoit l’antiquité, car d’ailleurs, ils avoient de très-belles dispositions, & généralement leurs semblables sont capables de tout.
[30] M. Billet de Faniere de l’Académie des belles Lettres, dans sa Fable des deux Rats inserée dans la Poësie Françoise de M. de Châlons.
N’en a-t-on pas vû un se distinguer dans la République des Lettres il y a environ dix ans ? On ne parloit alors que du Rat C***. En effet on trouve rarement ailleurs plus de sel, plus d’enjouëment, plus de légereté, plus de grace dans le stile, & de solidité dans le raisonnement : on voit qu’il possedoit toutes les parties de la Critique, & surtout, qu’il avoit un goût exquis. On a voulu le faire passer pour un Satirique dangereux, mais les personnes raisonnables qui connoissent de quelle nécessité est la Critique, & qui ne la confondent point avec la Satire, ne lui donneront jamais ce nom odieux.
Permettez moi, Monsieur, de respirer ; ce que je viens de vous dire des Rats, leur est presque tout avantageux : dans ma premiere Lettre je les peindrai avec des couleurs bien différentes.
J’ai l’honneur d’être, &c.
III. LETTRE.
Nos numerus sumus, & fruges consumere nati
… Nebulones.
Horat.
Il en est, Monsieur, des Rats comme des hommes, rien n’est si different d’un Rat qu’un autre Rat : l’étourderie de celui-ci vous étonne autant que la prudence & la raison de celui-là vous avoient charmé. L’esprit superficiel contraste avec le Sçavant. S’il est parmi eux des cœurs genereux, il s’y trouve aussi des ames dures & insensibles ; & pour une cervelle sensée, on compte dix petits Maîtres.
Ce dernier caractere est assez commun chez eux ; on ne peut gueres porter l’impertinence plus loin, que celui qui osoit railler un Elephant.
[31]Ce Rat s’étonnoit que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse,
Comme si d’occuper ou plus ou moins de place,
Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importans,
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes,
Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfans ?
Nous ne nous prisons pas, tous petits que nous sommes,
Un grain moins que les Elephans.
[31] Fables de la Fontaine, Edit. de Paris 1729. Tome 2. Fable 16. page 64.
Une Grenoüille avoit crevé autrefois à force de s’enfler, pour se faire aussi grosse qu’un Bœuf ; notre Rat n’étoit pas moins vain assurément ; mais son orgüeil trouvoit mieux son compte à cherir sa petitesse, & à mépriser la grandeur de l’Elephant. Qu’on seroit malheureux sans les ressources de l’amour propre ! Un Nain tâche de se persuader qu’il vaut bien un Geant, un Epictete dans l’esclavage prêche la patience & la constance : Un Philosophe dans la misere déclame contre les richesses : Un vieillard, contre les plaisirs de la jeunesse : Une laide, contre la fragilité de la beauté : Une vieille coquette arbore enfin l’enseigne de la devotion ; & tous ces honnêtes gens, le plus souvent, se font honneur de vertus necessaires qu’ils affectent, ou qu’ils n’ont que par l’avantage qu’ils trouvent à les avoir. Notre petit Maître paya cherement sa raillerie.
[32]Il en auroit dit davantage,
Mais le Chat sortant de la cage
Lui fit voir, en moins d’un instant,
Qu’un Rat n’est pas un Elephant.
[32] Fable 16. page 64.
Un autre Rat à peu près du même caractere, n’eut pas un meilleur sort, & il n’eut que ce qu’il meritoit. Son pere à l’article de la mort obligé d’abandonner une abondante provision qu’il avoit amassée par une longue économie, l’en fit heritier, & l’exhorta avec tout ce qui lui restoit de forces à en joüir tranquillement, sans jamais se laisser tenter par les lardons insidieux des Souricieres. Que produisirent ces sages & pathetiques exhortations ? ce que produisent ordinairement celles des agonisans : on les écoute pour les negliger, ou l’impression qu’elles font dure moins que le deüil.
[33]Le fils maître des biens qu’avoit mis en reserve
Le cher papa défunt, d’abord s’en engraissa ;
Mais tôt après trouvant la chere trop bourgeoise,
De fromage & de noix enfin il se lassa.
Voilà donc mon galant qui s’écarte & qui croise
Sur tous les lieux des environs,
Croque morceaux de lard, & les trouve fort bons.
Parbleu, se disoit-il, mon bonhomme de pere
Avec ses rogatons faisoit bien maigre chere,
Vive la guerre & les lardons.
[33] Poësies du P. du Cerceau, page 349. & suiv.
Cependant notre fanfaron, qui pour faire la petite guerre se croyoit un personnage tout autrement important, va sottement donner dans une Souriciere attiré par l’odeur d’un lardon.
Après bien des façons le pauvret s’en approche,
Et le flairant de près y porte enfin les dents :
La bassecule se décroche
Et tombant l’enferme dedans.
Ce fut alors qu’il maudit la guerre & les lardons, qu’il se repentit amerement d’avoir insulté aux manes de son bon pere, & d’avoir méprisé sa frugalité ; mais il étoit trop tard, une mort cruelle mit fin à ses réflexions & à sa captivité.
Ces funestes lardons sont l’écüeil ordinaire contre lequel va échoüer la prudence des Rats : L’experience est trop foible contre la voracité qui les emporte, & la force d’un [34]naturel qui revient toujours.
Naturam expellas furcâ licet, usque recurret.
Horat.
Chassez le naturel il revient au galop.
Destouches.
Voulez-vous un Rat qui joigne aux mauvais airs d’un petit Maître l’ignorance d’un sot qui croit sçavoir ? c’est celui qui las de l’ennuyeuse tranquilité de la vie champêtre, quitta sa Gentil-homiere pour voyager, & termina enfin glorieusement ses courses entre les écailles d’une Huitre.
Il est des païs où l’amour de la patrie est si bien soûtenu de la crainte des dangers, que les Peuples ne s’écarteroient pas pour beaucoup de dix lieuës du clocher de leur Paroisse. Les enfans ont reçû de leurs peres cet attachement au domicile de leurs ancêtres, & rarement se rencontre-t-il des temeraires qui osent enfraindre ces loix de famille. D’autres Cantons au contraire, envoyent des voyageurs dans le reste du monde : Ces hommes étrangers chez eux, cherchent leur Patrie par tout, & la trouvent par tout. Les uns vont à des milliers de lieuës recueillir précieusement des morceaux de cruches, & de vases qu’ils nomment sacrés, déterrer des Idoles défigurées par le tems, des lampes sepulchrales, & semblables antiquailles qui ne prouvent qu’une antiquité assez moderne du monde. D’autres entraînés par un esprit de superstition ou de libertinage, abandonnent leurs Dieux Penates, pour aller porter leurs vœux & leurs offrandes à des Dieux étrangers qui peuvent cependant les écouter de loin comme de près, si leur puissance n’est pas bornée par les rivieres & les montagnes. Quelques-uns voyagent pour s’instruire, peu pour devenir plus sages, mais le plus grand nombre court pour courir.
Notre Rat, je croi, n’avoit pas d’autre dessein. Le voilà donc qui part & qui marche à l’avanture droit devant lui.
[35]Si-tôt qu’il fut hors de la caze,
Que le monde, dit-il, est grand & spatieux !
Voilà les Apennins, & voilà le Caucase ;
La moindre Taupinée étoit mont à ses yeux.
[35] La Fontaine Tom. 2. Fab. 9. pag. 52. L. 8.
Il paroît par ces grands mots, qu’il avoit un peu lû, & qu’il ne sçavoit point du tout sa Topographie.
[36]De telles gens il est beaucoup,
Qui prendroient Vaugirard pour Rome,
Et qui caquetant au plus dru,
Parlent de tout, & n’ont rien vû.
[36] Idem, Tom. 1. Liv. 4. Fab. 7. p. 96.
Après tout [37]M. de Scudery fait hardiment passer des vaisseaux de la Mer Caspienne dans la Mer Noire, quoique les Terres qui les séparent ne leur laissent aucune communication que par le vague de l’air qui ne seroit praticable qu’aux Vaisseaux aîlés des Fées.