Hachette, Le Rayon fantastique n°27, 1954
Illustration de René Caillé
Titre original : « Needle », 1950
Traduit de l’américain par Pierre-André Gruénais
I
NAUFRAGE
Les zones d’ombre sont en général de bons endroits pour se dissimuler, même sur la Terre. Une frange de pénombre peut évidemment exister à l’endroit où s’arrête la grande lumière crue.
En dehors de la Terre, là où n’existe aucune atmosphère pour diffuser les ondes lumineuses, la transition entre la lumière et l’ombre est nette. L’ombre elle-même de la Terre, par exemple, est un cône sombre d’un million et demi de kilomètres de long dont la pointe se trouve dans le prolongement du soleil. Ces ténèbres recèlent les germes d’une invisibilité encore plus parfaite que toutes celles que l’on peut imaginer, car les seules lumières qui y pénètrent proviennent des étoiles et des rais faiblement renvoyés par la mince atmosphère qui entoure la Terre.
Le Chasseur savait qu’il se trouvait dans l’ombre d’une planète, bien que n’ayant jamais entendu parler de la Terre. Il s’en était aperçu au moment où sa vitesse devenait inférieure à celle de la lumière. Très en avant de lui il avait découvert un carré noir entouré de rouge. Dans l’ombre où il était plongé seuls ses instruments de bord permettaient encore de détecter l’engin fugitif. Mais, brusquement, il constata que l’autre vaisseau était visible à l’œil nu, et aussitôt la légère inquiétude qui le tenaillait prit corps.
Il n’avait pas encore compris pourquoi le fuyard diminuait de vitesse. C’était peut-être dans le faible espoir de voir son poursuivant le dépasser suffisamment pour ne plus être à la portée des instruments de détection. Et sans cesse la décélération s’accentuait. L’engin fugitif continuait à se maintenir en ligne droite avec le monde qui se dessinait vaguement au-delà. Dans ces conditions il était extrêmement dangereux de chercher à rattraper trop vite le fuyard. Subitement, une immense lueur rouge signala que le premier engin venait d’entrer dans une atmosphère. La planète était donc beaucoup plus petite et infiniment plus proche que le Chasseur ne l’avait cru.
Le poursuivant comprit immédiatement la signification de ce formidable éclat rouge. De toute la puissance de ses générateurs, il fit un effort intense pour s’écarter le plus possible de la planète. En même temps, il fit glisser le restant de son corps dans la salle de contrôle pour protéger d’une sorte de coussin de gélatine le périt afin de le soustraire aux effets de la terrible décélération. Il se rendit compte sur-le-champ que ce ne serait pas suffisant. Il avait à peine eu le temps de se demander si la créature qui fuyait devant lui allait vraiment courir le risque de s’écraser avec son navire que déjà les premières vagues de l’enveloppe d’air qui entourait le monde vinrent freiner son piqué désespéré. Aussitôt les plaques de métal de la coque devinrent d’un rouge presque orangé sous l’effet de la chaleur.
Comme les engins plongeaient tout droit vers le cône d’ombre qu’ils allaient bientôt traverser, le fugitif redeviendrait invisible, une fois sa coque refroidie. Le Chasseur fit un ultime effort pour conserver les yeux fixés sur les instruments qui indiqueraient la marche de l’autre. Il fit bien, car le cylindre étincelant s’évanouit brusquement dans un énorme nuage de vapeur d’eau, voilant entièrement la surface sombre de la planète. Une fraction de seconde plus tard le vaisseau du Chasseur pénétra à son tour dans la masse vaporeuse et au même instant fut secoué par une terrible embardée faisant de sa course rectiligne une vrille inquiétante. Le pilote comprit qu’une des plaques de direction venait de lâcher, arrachée sans doute par la chaleur intense qui n’avait pu se dissiper. Pour l’instant il ne pouvait rien y faire. Il remarqua que l’autre engin venait de s’arrêter brusquement comme s’il était entré dans un mur. Mais il le vit repartir, beaucoup plus doucement d’ailleurs, et le pilote comprit que quelques secondes à peine le séparaient du même obstacle.
Sa supposition était exacte. Bien qu’ayant rentré au dernier moment les plaques de direction qui existaient encore, le navire du Chasseur continuait sa vrille et vint s’écraser presque à plat sur de l’eau. Sous le choc la coque s’ouvrit en deux d’un bout à l’autre comme une coquille d’œuf. Bien que toute son énergie cinétique eût été absorbée sur-le-champ, l’engin ne s’arrêta pas tout de suite. Il continua sa course beaucoup plus lentement, un peu comme une feuille morte qui tombe mollement, et le Chasseur sentit que ce qui restait de son engin allait s’immobiliser quelques secondes plus tard sur ce qui devait être le fond d’un lac ou de la mer.
« Au moins, se dit-il en lui-même, comme il commençait à reprendre ses esprits, mon fugitif doit être dans la même situation. » Il comprenait maintenant pourquoi l’autre machine s’était arrêtée brusquement pour amorcer ensuite un long mouvement de descente. Si le premier engin était entré percutant dans l’eau, le résultat devait être le même et leurs machines à tous deux dans le même état.
Avec d’infinies précautions le Chasseur tâta autour de lui et découvrit que la salle de contrôle qui avait été autrefois une pièce cylindrique de cinquante centimètres de diamètre sur soixante centimètres de long, n’était plus à présent qu’un mince espace compris entre deux plaques déchiquetées. Les soudures des plaques de métal de deux centimètres d’épaisseur composant la coque avaient cédé, ou plutôt s’étaient arrachées suivant une ligne de moindre résistance, car à l’origine l’ensemble se présentait sous la forme d’une seule enveloppe tubulaire en métal. Les parties hautes et basses s’étaient écrasées, et se touchaient presque à un ou deux centimètres près. À chaque bout de la pièce les cloisons étaient éventrées, ce qui prouvait que même cet alliage extrêmement résistant n’était pas à toute épreuve.
Le périt n’existait plus. Il avait été non seulement écrasé par l’affaissement des parois, mais le corps semi-liquide du Chasseur avait transmis la force de l’impact comme une presse hydraulique.
Tous les organes intérieurs du périt qui servait de support vivant au Chasseur étaient anéantis et, s’apercevant de cela, le Chasseur se retira lentement de l’intérieur de la petite créature. Il n’essaya pas de jeter hors du vaisseau ce qui restait du périt, car il pensait que, par la suite, il serait peut-être obligé de s’en servir comme nourriture. Cette idée lui fut fort déplaisante, le comportement du Chasseur à l’égard de l’animal étant semblable à celui d’un homme envers son chien fidèle. Toutefois le périt était beaucoup plus utile que n’importe quel animal domestique, avec ses mains délicates dont il avait appris à se servir au commandement, un peu comme le fait un éléphant avec sa trompe en obéissant aux ordres de son cornac.
Le Chasseur décida de poursuivre son exploration et fit passer par l’une des fentes de la coque un mince pseudopode qui avait la consistance de la gelée. Il savait déjà que le navire reposait dans l’eau salée, mais il ignorait à quelle profondeur, tout en ne la supposant pas très grande. Dans le monde où il était habitué à vivre, il aurait pu calculer avec beaucoup de précision la distance qui le séparait de la surface en se basant sur la pression qu’il ressentait. Mais celle-ci dépendait du poids d’une certaine quantité d’eau, et il n’avait pas eu le temps de demander des renseignements sur l’ordre de grandeur de la gravité de cette planète avant l’accident.
Dehors il faisait noir. Quand il parvint à modeler un œil en partant de ses propres tissus, car à présent il était séparé du périt, il ne découvrit rien aux alentours. Néanmoins, il s’aperçut brusquement qu’autour de lui la pression n’était pas constante. Elle croissait et décroissait avec une certaine régularité, et l’eau transmettait à sa substance éminemment sensible la pression des ondes à hautes fréquences qui pouvaient être des sons. En écoutant attentivement, il estima finalement qu’il devait se trouver tout près de la surface d’une étendue d’eau suffisamment vaste pour que des vagues très hautes puissent déferler. Une terrible tempête devait faire rage. Au cours de sa chute catastrophique il n’avait pourtant remarqué aucun trouble atmosphérique, mais cette constatation ne signifiait pas grand-chose, car il avait passé trop peu de temps dans l’atmosphère pour pouvoir déceler un vent même fort.
Tâtant dans la vase autour de l’épave de l’engin avec d’autres pseudopodes, il découvrit à son grand soulagement que la planète était habitée. Il en était déjà presque sûr, mais cette confirmation le remplit d’aise. L’eau contenait assez d’oxygène dissous pour subvenir à ses besoins, à condition qu’il ne cherchât pas à s’étendre trop. En conséquence il devait certainement exister de l’oxygène en grande quantité au-dessus de l’eau. Mieux valait, estimait-il, avoir des preuves palpables de l’existence d’êtres vivants. Il fut également très satisfait de découvrir un certain nombre de petits mollusques bivalves qu’il jugea, après essai, tout à fait comestibles. Comprenant que la nuit baignait cette portion de la planète, il décida de remettre à plus tard ses investigations.
Il reporta donc son attention sur les restes de son vaisseau. Il ne s’attendait évidemment pas à puiser des encouragements dans ce qu’il allait découvrir. Il éprouva même un triste sentiment de dénuement en constatant l’étendu des destructions. Les éléments extrêmement solides de la salle des machines avaient changé de forme sous le choc. Le poste de pilotage qui semblait à toute épreuve était aplati et tordu. On ne trouvait plus aucune trace des tubes de quartz contenant des gaz rares. Ils avaient dû être pulvérisés, entraînés par l’eau. Aucune créature vivante ayant une forme définie et un corps solide n’aurait pu espérer sortir sauve d’un tel accident. Cette idée lui redonna un peu de courage. D’autre part, il avait fait de son mieux pour protéger le périt et ce n’était vraiment pas de sa faute si ses soins s’étaient révélés insuffisants.
Assuré que rien d’utilisable ne subsistait du vaisseau, le Chasseur estima qu’il n’y avait rien à faire pour l’instant. Il lui était impossible d’entreprendre un travail quelconque tant qu’il n’aurait pas plus d’oxygène à sa disposition. Pour cela, il lui fallait gagner l’air libre.
Il s’installa alors dans le vague abri qu’offrait la cabine dévastée et attendit que la tempête s’apaisât et que le jour se levât. Dans une eau calme, à travers laquelle on apercevait une vague lueur, il estima pouvoir atteindre le rivage sans encombre. Les ondes sonores ne pouvaient provenir que de vagues se brisant sur une plage ou sur des rochers. De toute façon, la terre n’était pas loin.
Il demeura immobile plusieurs heures et pensa brusquement que son accident s’était peut-être produit sur une planète offrant toujours le même côté au soleil. À la réflexion il jugea cette éventualité impossible, car dans ce cas, le côté de l’ombre aurait certainement été trop froid pour que l’eau pût y demeurer à l’état liquide. Il lui sembla beaucoup plus probable que la lumière du jour fût à demi cachée par des nuages d’orage.
Depuis que le vaisseau s’était enfoncé dans la vase, l’épave n’avait pas bougé. Les troubles qui se passaient à la surface se manifestaient en poussées sous-marines que le Chasseur percevait, mais qui n’étaient pas assez fortes pour ébranler la masse de métal à demi enfouie. Certain, à présent, que la coque se trouvait solidement fixée, le naufragé sursauta brusquement lorsqu’il sentit trembler son abri, sous le choc d’un coup puissant.
Il étendit aussitôt un tentacule pour se rendre compte de ce qui se passait et fit naître un œil à l’extrémité. L’obscurité était encore trop profonde pour découvrir quoi que ce fût et il préféra se cantonner dans les explorations tactiles. Des vibrations produites par le frottement d’une substance rugueuse s’approchaient de lui, et soudain quelque chose de vivant frappa un de ses tentacules. Extrêmement sensible au toucher, l’extrémité du pseudopode s’accrocha dans une bouche, qui semblait extraordinairement fournie en dents coupantes.
La réaction du Chasseur fut immédiate. Il transforma aussitôt la portion de lui-même en contact avec ces dents pointues en un corps semi-liquide n’offrant plus aucune prise. En même temps il envoya un peu plus de son corps dans le tentacule le plus proche de l’étrange créature qu’il avait sentie.
Sa décision extrêmement rapide aurait pu le mettre dans une situation particulièrement périlleuse, étant donné la taille du visiteur inattendu. Il abandonna cependant l’épave du vaisseau et envoya les deux kilos de gelée qui composaient son corps vers la créature vivante qui pourrait certainement lui être très utile.
Le squale, un énorme requin-marteau de plus de trois mètres de long, avait sans doute été surpris, car on le sentait furieux ; mais comme tous ses congénères, il n’avait pas assez d’intelligence pour avoir peur. Ses mâchoires horribles cherchaient à se refermer sur ce qui avait paru être tout d’abord une substance solide, agréable à dévorer, mais qui, à présent, n’avait pas plus de consistance que l’eau environnante. Le Chasseur ne fit rien pour éviter son étau, car des blessures de cette sorte ne pouvaient le toucher. En revanche, il déploya des efforts désespérés pour que la partie de son corps qui se trouvait déjà dans la gueule du requin ne soit pas avalée. Il ne voulait pas courir le risque d’être mis en contact avec les sucs gastriques, son être, dépourvu de peau, ne lui permettant pas de résister à leurs effets, même temporairement. Pendant que le requin s’agitait de plus en plus, il envoya des pseudopodes en exploration le long de la peau rugueuse et sale. Un instant plus tard, il découvrit les cinq fentes respiratoires s’ouvrant de chaque côté de la tête du squale. C’était plus qu’il ne lui en fallait, et il ne poussa pas plus loin ses investigations. Avec une rapidité et une précision acquises de longue date, il s’y glissa.
Le Chasseur était un métazoaire, une créature multicellulaire comme l’homme ou les oiseaux, en dépit de son manque apparent de structure. Pourtant chaque cellule de son corps était infiniment plus petite que celle de la plupart des créatures terrestres, à peu près de la taille de la plus grande des molécules de protéine. Il lui était possible de développer un membre complet avec muscles et nerfs sensitifs en partant de ses propres tissus. L’ensemble de son corps était assez minuscule pour se glisser à travers les vaisseaux capillaires de toutes créatures organisées sans entraver notablement la circulation sanguine. Il n’éprouva donc aucune difficulté à se glisser à l’intérieur du corps, comparativement énorme, du requin.
Pour l’instant, il évita les nerfs et les vaisseaux sanguins et passa dans les interstices viscéraux qu’il rencontra près des muscles. Le squale se calma immédiatement dès que ce qu’il avait dans la gueule cessa d’envoyer des messages tactiles à son cerveau minuscule. En fait, le requin n’avait aucune mémoire de ce qui se passait la minute précédente. Pour le Chasseur qui avait réussi à se loger, ce n’était que le début d’une période d’activité particulièrement complexe. Le plus important, en premier lieu, était l’oxygène. Les surfaces de son corps renfermaient encore assez du précieux élément pour maintenir quelques minutes de vie tout au moins. Mais, à présent, il était à même de renouveler ses réserves, puisqu’il se trouvait dans le corps d’un animal consumant également de l’oxygène. Le chasseur envoya rapidement des prolongements microscopiques entre les cellules composant l’enveloppe des vaisseaux sanguins et put ainsi dérober les précieuses particules d’oxygène véhiculées par le sang. Il lui en fallait d’ailleurs très peu ; dans son propre monde, il avait habité durant des années dans le corps d’une créature vivant d’oxygène et ce avec le plein consentement de cette créature. Il avait d’ailleurs largement payé la dette contractée envers cet être qui lui permettait ainsi d’exister.
La seconde nécessité était de voir. Son hôte involontaire possédait vraisemblablement des yeux et, sa provision d’oxygène assurée, le Chasseur se mit à leur recherche. Il aurait pu évidemment faire passer une partie de son corps à travers la peau du requin pour installer un organe de vision, mais il risquait de réveiller la sensibilité du squale et, d’autre part, les lentilles toutes faites étaient, en général, supérieures à celles qu’il réalisait lui-même. Ses recherches furent soudainement interrompues. Le choc avait dû se produire très près de la terre, car la rencontre avec le requin avait eu lieu dans des eaux peu profondes. Les squales fréquentent, en général, les eaux troublées et on expliquait difficilement comment celui-ci avait pu s’approcher si près des brisants. Pendant que le monstre luttait avec le Chasseur, il avait dérivé rapidement vers la plage. Maintenant que son attention n’était plus fixée sur l’intrus qui était venu le déranger, le requin s’efforçait de regagner les eaux profondes. Après l’établissement du système permettant de dérober l’oxygène au sang du requin, celui-ci déploya une activité démesurée qui devait se traduire par une série d’événements qui éveillèrent l’attention du Chasseur.
Le système respiratoire des poissons fonctionne dans des conditions particulièrement précaires. L’oxygène dissous dans l’eau ne se présente jamais sous une très forte concentration et les poissons, même les plus puissants, n’emmagasinent jamais assez de gaz pour en avoir en réserve. Le Chasseur n’en empruntait guère pour demeurer en vie, mais il essayait à son tour de se constituer une provision personnelle du précieux élément. Comme le requin se servait au maximum de ses forces, la consommation en oxygène finit par dépasser la production. Ce fait eut bientôt deux conséquences. Tout d’abord la force physique du monstre diminua de plus en plus et la teneur en oxygène du sang devint de plus en plus faible. En conséquence, le Chasseur augmenta sans s’en rendre compte l’emprunt qu’il faisait dans le sang, fermant ainsi un cercle vicieux qui ne pouvait avoir qu’une issue.
Le Chasseur comprit ce qui allait se passer, bien ayant la mort du requin, mais ne fit rien pour y remédier, bien qu’il eût pu, sans dommage pour lui, diminuer de beaucoup sa consommation d’oxygène. Il lui aurait été également possible d’abandonner le corps du requin mais il n’avait aucunement l’intention de flotter à la ronde, sans défense, pour se trouver à la merci de la première créature assez rapide pour l’avaler tout entier.
Il demeura donc sur place en continuant à absorber le gaz vital, ayant compris qu’il était inutile de permettre au poisson de s’éloigner de la plage, qu’à tout prix il fallait atteindre. À présent il avait situé très exactement le requin sur l’échelle des êtres évolués, et n’éprouvait pas plus de regrets à l’idée de le tuer que n’aurait pu en avoir un homme.
Le monstre mit longtemps à mourir, bien que son sort se révélât très rapidement sans espoir. Lorsque le squale eut cessé de lutter, le Chasseur se remit à la recherche des yeux et finit par les trouver. Il déposa une mince pellicule de son corps autour des cellules rétiniennes, avec l’idée qu’un moment viendrait où il ferait assez jour pour y voir. Comme le squale, immobile à présent, annonçait une tendance fâcheuse à couler, le Chasseur se mit en devoir de lancer d’autres tentacules afin de saisir la moindre bulle d’air que la tempête aurait apportée. Grâce au bioxyde de carbone qu’il produisait lui-même, il finit par accumuler assez de gaz dans la cavité abdominale du squale pour retrouver toute son énergie. Il lui fallait, d’ailleurs, très peu de gaz, mais un certain temps lui fut nécessaire pour le récolter, étant trop minuscule pour en produire rapidement un gros volume.
Le bruit des brisants était maintenant beaucoup plus fort, et il put distraire un moment son attention de la tâche qu’il avait entreprise, pour se rendre compte que sa supposition était exacte : le requin flottait vers la côte. Les vagues imposaient au requin un mouvement assez gênant de haut en bas, qui d’ailleurs n’avait aucun effet sur le Chasseur. Il souhaitait, cependant, se déplacer dans le plan horizontal. Malheureusement, le mouvement était très lent dans ce sens-là et ce ne fut qu’une fois parvenu dans les eaux plus calmes, qu’il prit de l’amplitude.
Il attendit assez longtemps avant que son navire d’un nouveau genre bougeât moins et il craignait à tout moment d’être emporté, une fois de plus, vers les eaux profondes. Il n’en fut rien, et peu à peu le bruit des vagues et la force des embruns déferlants sur le requin diminuèrent notablement. Le Chasseur supposa que la tempête se calmait et il vit que la marée changeait de sens, ce qui n’avait aucune importance, du moins pour lui.
Au moment où l’aube naissante, jointe aux éclaircies qui s’ouvraient dans le ciel, laissa passer assez de clarté pour distinguer les environs, le corps du requin était bien au-delà de l’atteinte des plus fortes vagues. Hors de l’eau, les yeux du requin ne pourraient plus être d’aucune utilité, mais le chasseur découvrit que la surface focale de vision se trouvait à l’intérieur même de l’œil et il construisit une nouvelle rétine pour son seul usage, à l’endroit voulu. Les lentilles des yeux se révélèrent insuffisantes, mais il modifia leur rayon de courbure à l’aide d’une partie de son corps et fut bientôt à même d’observer ce qui se passait à l’extérieur sans s’exposer lui-même à être découvert.
Dans les déchirures qui existaient à présent parmi les nuages, on apercevait encore quelques étoiles très brillantes se détachant sur le fond de plus en plus grisâtre à mesure que le jour se levait. Les espaces dégagés se multiplièrent entre les nuées et lorsque le soleil apparut, le ciel était presque clair, bien que le vent soufflât avec violence.
Son poste d’observation n’était pas des meilleurs, cependant il pouvait apercevoir une vaste portion d’horizon autour de lui. D’un côté, la plage s’étendait jusqu’à une ligne d’arbres minces et élancés surmontés de larges bouquets de feuilles qui s’agitaient comme des plumes. Il ne pouvait voir plus loin, étant trop bas sur l’eau, bien que la végétation ne fût pas trop touffue pour arrêter les regards. De l’autre côté, on apercevait une autre plage, jonchée de débris, au-delà de laquelle on entendait le rugissement des vagues. D’où il se trouvait, le Chasseur ne pouvait pas apercevoir l’océan mais il était aisé d’en découvrir la direction. Vers la droite se trouvait une petite étendue d’eau qui, estima-t-il, devait être un lagon empli par la tempête et qui se vidait, à présent, de son trop-plein par une étroite ouverture qui ne laissait pas entrer les vagues. Ceci expliquait la situation du requin qui avait dû être projeté dans cette mare et abandonné là par le reflux.
À plusieurs reprises, le Chasseur avait entendu des cris rauques qui provenaient des nombreux oiseaux que l’on apercevait dans le ciel. Cette constatation lui fut très agréable. Selon toute apparence, il existait sur cette planète d’autres créatures plus évoluées que les poissons. Et, par là même, il pourrait, avec un peu de chance, se glisser dans un être plus à sa convenance. Le mieux serait certainement de découvrir une créature pourvue d’intelligence, car en général, elles étaient plus aptes que les autres à se défendre. En outre, il aurait ainsi plus de possibilités de voyager loin, ce qui faciliterait la recherche, à présent indispensable, du pilote de l’autre engin. Pourtant, le Chasseur savait très bien que de sérieuses difficultés pouvaient s’élever en cherchant à entrer dans le corps d’un être intelligent nullement préparé à l’idée de symbiose.
Pour l’avenir, il n’avait plus qu’à s’en remettre au hasard. Mais s’il existait des êtres intelligents sur cette planète, ils pouvaient très bien ne pas vouloir admettre son point de vue. Et même, dans le cas contraire, le Chasseur risquait de ne pas les découvrir assez tôt pour tirer un parti intéressant de la situation. Mieux valait attendre plusieurs jours si cela était nécessaire, afin d’observer le mode d’existence qui était de règle en ces lieux. Par la suite, il pourrait dresser un plan pour se glisser dans la créature qui conviendrait le mieux à ses besoins. Le temps n’était pas d’une importance vitale, car il était à peu près certain que celui qu’il poursuivait n’avait pas plus de chance que lui de quitter cette planète. Sans aucun doute, une préparation lente et soigneuse donnerait de bons résultats.
Le soleil montait à l’horizon et le vent décroissait peu à peu pour ne plus être qu’une faible brise ; il commençait à faire chaud et le Chasseur s’aperçut très rapidement des modifications chimiques qui se produisaient dans la chair du requin. Elles étaient si prononcées que des visiteurs ne tarderaient pas à apparaître, si les créatures, vivant sur cette planète, étaient douées d’un sens olfactif suffisamment développé. Le Chasseur aurait très bien pu stopper net les progrès de la décomposition en détruisant, purement et simplement, les bactéries qui en étaient la cause. Mais il n’était pas particulièrement affamé, et d’autre part, il ne redoutait nullement de voir apparaître des êtres nouveaux. Tout au contraire !
II
L’ABRI
Les premiers visiteurs furent des mouettes. Elles descendirent lentement, une à une, et commencèrent à déchiqueter le corps du requin. Le Chasseur se cacha dans le ventre du squale et n’essaya pas de faire partir les oiseaux même lorsqu’ils commencèrent à piquer les yeux du poisson, ce qui allait le priver de tout contact visible avec le monde extérieur. Si des créatures intelligentes apparaissaient, il en serait prévenu de toute façon et, dans le cas contraire, mieux valait encore la compagnie des mouettes que la solitude.
Les oiseaux voraces restèrent là, en toute tranquillité, jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils ne réussirent d’ailleurs pas à entamer notablement le corps du requin, car la peau rugueuse était à l’épreuve de leurs becs. Ils firent pourtant tout ce qu’ils pouvaient, et lorsque, brusquement, tous s’envolèrent, le Chasseur comprit qu’un élément nouveau venait d’apparaître dans le voisinage. En toute hâte, il fit glisser suffisamment de tissus par une fente respiratoire pour pouvoir y placer un œil et regarda lentement autour de lui.
Il découvrit immédiatement la raison de la fuite des mouettes. Dans la direction des arbres, que l’on apercevait au loin, des créatures énormes approchaient. C’étaient des bipèdes et, grâce à ses connaissances, le Chasseur jugea immédiatement que le plus gros pesait au moins soixante kilos, ce qui était énorme pour un être vivant de l’air. Une rapide estimation permit au Chasseur de conclure qu’il pourrait ajouter son propre poids et son propre besoin d’oxygène à une telle créature, sans que celle-ci s’en aperçût. En avant des nouveaux arrivants, une créature plus petite et dotée de quatre membres courait vers le requin mort en poussant des cris perçants qui semblaient ne jamais devoir finir. Le Chasseur estima que le quadrupède devait peser une vingtaine de kilos et il enregistra soigneusement cette découverte, car il pouvait en avoir besoin par la suite.
Les quatre bipèdes couraient aussi, mais beaucoup moins vite que le plus petit animal. À mesure qu’ils approchaient, le Chasseur, toujours caché, les examinait avec plus d’attention et ce qu’il découvrait lui plaisait infiniment. Les bipèdes semblaient pouvoir se déplacer assez rapidement et l’importance de leur crâne laissait supposer chez eux une grande intelligence, en admettant évidemment que cette race eût son cerveau logé à cet endroit. Leur peau semblait démunie de moyen de protection, ce qui promettait un passage facile par les pores. Ralentissant le pas, ils s’arrêtèrent à côté du corps du requin. Ils donnèrent alors une autre manifestation d’intelligence en échangeant des sons articulés, qui, sans aucun doute, étaient des paroles. Le Chasseur fut enchanté au-delà de tout espoir. Il n’avait pas osé espérer qu’un hôte aussi parfait parût si rapidement.
Il restait évidemment de nombreux problèmes à résoudre, car on pouvait affirmer, sans risques de se tromper, que ces créatures n’étaient pas habituées à la symbiose, du moins telle que la pratiquait la race du Chasseur. Il était certain de n’avoir jamais vu, auparavant, de semblables créatures et, pourtant, il connaissait tous les êtres avec lesquels ses semblables étaient en rapport. Si les nouveaux arrivants apercevaient le Chasseur, ils feraient certainement le nécessaire pour éviter son contact, et même, toute tentative immédiate du Chasseur pourrait faire naître un état de choses grandement préjudiciable à une coopération future. Pour le moment, mieux valait employer des moyens détournés.
Les quatre bipèdes restèrent quelques instants à regarder le requin tout en parlant entre eux. Puis ils s’éloignèrent sur la plage. Le Chasseur eut la vague impression, en examinant leur réaction, qu’ils trouvaient le spectacle plutôt déplaisant. Le quadrupède, en revanche, resta un peu plus longtemps à examiner le cadavre de plus près. Il ne remarqua pas l’œil étrange qui suivait tous ses mouvements. Un appel des autres créatures attira finalement son attention, et le Chasseur le suivit de son regard. À sa grande surprise, il vit que les autres venaient d’entrer dans l’eau et nageaient avec une facilité étonnante. Il nota ce nouveau fait en leur faveur. Bien qu’ayant regardé avec soin, il n’avait remarqué aucune trace de fentes respiratoires, ce qui laissait supposer que ces créatures possédaient une réserve considérable d’oxygène, car elles pouvaient rester sous l’eau assez longtemps. Le Chasseur songea immédiatement à en tirer parti. Dans l’eau il pourrait sans doute s’approcher très facilement d’elles.
D’après leur comportement, il était aisé de deviner que les bipèdes ne devaient pas très bien voir sous l’eau, en admettant même qu’ils le pussent, car ils faisaient constamment émerger leur tête au-dessus de la surface pour s’orienter. Le quadrupède avait encore moins de chance de voir approcher le Chasseur, car il ne mettait jamais la tête sous l’eau.
Ses observations poussèrent le Chasseur à agir tout de suite. Un pseudopode minuscule fut envoyé rapidement vers le fond de l’eau pour prendre appui sur le sable. L’œil demeura à sa place jusqu’au moment où le corps, semblable à de la gelée, eut franchi la distance qui séparait du fond le cadavre du requin. Un autre œil se forma alors à la surface de l’eau et le Chasseur ramassa le reste de son corps pour former une masse compacte, juste en dessous. L’opération avait duré plusieurs minutes, car le passage à travers les grains de sable n’avait guère été agréable.
L’eau très claire rendait inutile la garde d’un œil au-dessus de la surface. La masse de gelée s’allongea rapidement pour présenter l’apparence d’un long fuseau possédant un œil à l’avant, et qui nagea vers les autres aussi rapidement qu’il le put. En un sens, se disait-il, il est vraiment plus facile de voir sous l’eau. En effet, il pouvait se servir d’une lentille d’air qu’il rendait concave à l’aide d’une pellicule de son corps, ce qui lui fournissait un moyen de vision remarquablement transparent.
Il avait décidé de s’approcher le plus possible des bipèdes, avec l’espoir que sa venue ne serait pas remarquée et que les efforts qu’il ferait alors pour entrer dans le corps de l’un d’eux passeraient inaperçus. Malheureusement, les nageurs déplacèrent beaucoup d’eau, et le Chasseur s’aperçut très vite que seul un hasard extraordinaire pouvait le servir, car les créatures qu’il surveillait nageaient beaucoup plus rapidement que lui. En examinant de près la situation, il découvrit à côté de lui un large animal fait entièrement de gelée et présentant certaines analogies avec lui. Il s’aperçut également que de nombreuses créatures semblables peuplaient les eaux où il se trouvait. Selon toute évidence les bipèdes ne devaient pas considérer ces animaux transparents comme dangereux puisqu’ils se baignaient tout près d’eux.
Le Chasseur modifia donc sur-le-champ la forme de son corps et son mode de locomotion, afin de prendre l’apparence d’une méduse et s’approcha encore plus lentement de l’endroit où s’ébattaient les bipèdes. Sa couleur était légèrement différente de celle des autres animaux transparents, mais, à vrai dire, ceux-ci n’étaient pas tous identiques et l’apparence avait certainement beaucoup plus d’importance que la teinte. Son raisonnement était certainement juste, car il parvint presque à toucher l’un des bipèdes sans attirer son attention. Il étendit un tentacule, mais découvrit ainsi que le tégument multicolore couvrant une partie du corps des bipèdes était artificiel. Avant même qu’il ait eu le temps d’avancer davantage, le nageur s’était éloigné ! La conduite du bipède ne dénotait aucune frayeur, et le Chasseur décida d’essayer de nouveau. Cette tentative se termina comme la première.
Il se tourna successivement vers les autres créatures qui se trouvaient autour de lui, mais toujours ce fut l’échec. Pouvait-on imputer au hasard une telle répétition dans l’insuccès ? Il s’éloigna donc un peu pour observer ce qui se passait, afin d’en découvrir la raison. Cinq minutes lui suffirent pour comprendre que si ces créatures ne craignaient pas les méduses, elles évitaient du moins de les toucher. Il n’avait pas été heureux dans le choix de son camouflage.
Robert Kinnaird s’écartait des méduses sans même y penser ; il avait appris à nager à l’âge de cinq ans, et depuis neuf ans avait assez souvent senti sur lui les picotements que donnait leur contact, pour ne pas les rechercher. Lorsque le Chasseur l’avait touché pour la première fois, il était très occupé à jouer avec l’un de ses camarades, et bien qu’il se fût éloigné rapidement en remarquant la masse gélatineuse à côté de lui, il n’y avait attaché aucune importance. Cependant son attention avait été suffisamment éveillée pour qu’il s’efforçât de ne plus s’approcher de ce qu’il prenait pour une méduse.
Quand le Chasseur comprit enfin la raison de son échec, les jeunes gens cessèrent de nager et regagnèrent la plage. Très ennuyé, il les regarda quitter l’eau, mais continua à les observer pendant qu’ils couraient sur le sable. Ces créatures bizarres ne restaient donc jamais en place ? Comment aurait-il la chance d’entrer en contact avec un de ces êtres qui semblaient ne pas pouvoir demeurer immobiles ? Le Chasseur ne pouvait que les surveiller et réfléchir.
Sur la plage, les garçons finirent par se calmer, à présent que le sel avait séché sur leur peau bronzée. L’un d’eux s’assit par terre face à l’océan et demanda brusquement :
« Bob, à quelle heure tes parents doivent-ils apporter le panier aux provisions ? »
Avant de répondre, Robert Kinnaird se laissa tomber à plat ventre sur la plage.
« Ma mère a dit vers quatre heures et demie. Tu ne penses donc qu’à manger ? »
Le garçon roux qui avait posé la première question marmonna quelques mots incompréhensibles et s’allongea sur le dos, le regard fixé sur le ciel d’un bleu sans nuance. Un autre garçon déclara alors, au bout de quelques minutes :
« C’est quand même dommage que tu sois obligé de partir demain. J’aimerais bien partir avec toi.
— Au fond ce n’est pas si triste, répondit Robert d’une voix lente. Je vais retrouver un tas de camarades à l’école, et puis là-bas, au moins, je pourrai faire du ski et patiner. De toute façon, je reviendrai ici l’été prochain. »
La conversation s’arrêta là et les garçons se laissèrent rôtir par le soleil en attendant Mme Kinnaird qui devait apporter le pique-nique d’adieu. Robert était le plus près de l’eau, car il voulait rester en plein soleil. Les autres avaient préféré regagner la douce ombre des palmiers. Robert, qui pourtant était déjà très bronzé, voulait profiter jusqu’au dernier moment du soleil des tropiques, qui allait lui manquer pendant plus de dix mois. L’air était chaud et Robert venait de se dépenser comme un fou pendant plus d’une demi-heure. Peu à peu, il sentit le sommeil le gagner.
Le Chasseur observait la scène avec de plus en plus d’intérêt. Ces créatures énervées avaient-elles enfin décidé de se calmer ? Les apparences permettaient de le croire. Les quatre bipèdes étaient étendus sur le sable dans des positions diverses qu’ils trouvaient sans doute confortables. L’autre animal s’était couché non loin de là, la tête posée sur ses pattes. La conversation cessa brusquement, et le Chasseur décida de courir sa chance. Il se déplaça rapidement vers le bord de la plage.
Le garçon le plus proche se tenait à plus de dix mètres de l’eau. Dans sa position actuelle le Chasseur ne pouvait continuer à surveiller la scène tout en se déplaçant sous le sable vers le corps, immobile maintenant, qu’il avait choisi. Sans aucun doute, il devait transformer son apparence et, une fois encore, les méduses lui servirent de modèle. On en comptait un certain nombre qui gisaient inertes sur le sable. Le Chasseur pourrait peut-être ne pas éveiller l’attention s’il se déplaçait lentement pour se rapprocher de l’endroit où il s’enfoncerait dans le sable et déclencherait son attaque.
Le Chasseur faisait sans doute preuve d’excès de précautions, car aucun des bipèdes ne se trouvait sur son chemin et tous semblaient profondément endormis.
Sur une terre inconnue on ne fait jamais trop attention, et le Chasseur ne regretta pas les vingt minutes qu’il mit à se déplacer du bord de l’eau jusqu’à trois mètres à peine de Robert Kinnaird. Le trajet fut évidemment assez pénible, car le corps sans enveloppe du Chasseur était beaucoup plus exposé aux rayons brûlants du soleil que celui des méduses dont il avait pris la forme. Il supporta pourtant les brûlures et parvint à une distance qui lui parut suffisante.
Si un passant avait par hasard jeté les yeux sur la grosse méduse qui se trouvait apparemment immobile à quelques centimètres du jeune garçon, il n’aurait pas manqué de remarquer que la taille de l’animal diminuait étrangement. Le rétrécissement très accentué n’avait en lui-même rien de très étonnant, tous les êtres gélatineux risquent de subir ce sort sous l’effet des rayons d’un soleil trop ardent. Les bras minuscules de la méduse devinrent de plus en plus petits jusqu’à ne plus avoir que l’épaisseur d’un fil de toile d’araignée. La diminution portait non seulement sur l’épaisseur, mais également sur le diamètre de la bête jusqu’à ce qu’il ne demeurât à peu près rien. Jusqu’au bout, un curieux petit noyau se maintint au centre en conservant sa forme, tandis que le corps lui-même s’évanouissait tout autour. Ce dernier vestige visible disparut à son tour et l’on ne vit plus rien, à l’exception d’un léger creux dans le sable. Un observateur attentif aurait vu que cette trace pouvait être suivie jusqu’à la mer.
Le Chasseur conserva l’usage de son œil pendant la fouille sous le sable. Mais en dernier ressort il dut rentrer l’appendice qu’il traînait derrière lui, et avança avec d’infinies précautions. Finalement il fut en présence de la chair vivante. Robert était allongé sur le ventre et avait enfoui ses doigts de pied dans le sable ; ainsi le Chasseur pouvait opérer sans émerger de la surface. Cette découverte faite, il fit disparaître son œil et retira la dernière partie de son corps restée au soleil, avec un immense soulagement, car son être tout entier se trouva alors à l’ombre.
Il ne fit aucun essai pour aller plus loin avant que son corps tout entier ne fût redevenu compact de nouveau contre le pied à demi enfoui. Il entoura le membre avec d’infinies précautions sur plusieurs centimètres carrés. Et alors, il commença la pénétration en poussant les cellules ultra-microscopiques de son être à travers les pores de la peau qui se trouvaient juste sous les ongles. Des milliers d’ouvertures s’offraient à lui pour pénétrer dans cet organisme à l’écorce si grossière.
Le jeune garçon était endormi et n’esquissa même pas un geste. Le Chasseur travaillait aussi vite que possible, car sa position aurait été particulièrement dangereuse si le pied avait brusquement remué avant qu’il n’ait eu le temps d’y pénétrer complètement.
Aussi vivement que le lui permettait l’extrême prudence qu’il déployait, le Chasseur se coula doucement le long des os, du tendon du pied, et de la cheville pour remonter le long du muscle de la cuisse en demeurant en dehors de l’artère fémorale et en traversant à plusieurs reprises les petits canaux de l’os. Il passa de nombreux vaisseaux sanguins, s’insinua à travers le péritoine sans le blesser au passage. Finalement, les deux kilos de cet organisme extra-terrestre se trouvèrent rassemblés dans la cavité abdominale, sans avoir causé la moindre blessure au garçon et sans même le déranger dans son sommeil. Alors, le Chasseur se reposa. Venant de l’atmosphère extérieure, il avait accumulé une énorme réserve d’oxygène, ce qui lui permettrait d’attendre un certain temps avant de vivre sur son abri involontaire. Il souhaitait avoir la possibilité de rester sans bouger une journée entière, afin de pouvoir observer le cycle du processus physiologique, que son hôte réalisait d’une manière certainement très différente de tous les êtres que le Chasseur avait eu l’occasion de connaître jusqu’à ce jour. Pour l’instant le bipède était endormi, mais il y avait peu de chance qu’un tel état durât. Ces créatures semblaient, en effet, déborder d’activité.
Bob fut éveillé, en même temps que les autres garçons, par la voix de sa mère qui s’était approchée en silence, avait étendu une nappe à l’ombre et préparé le repas avant de signaler sa présence. Et ce fut alors que retentit l’éternelle formule magique : « À table ! » Bien que les enfants le lui aient demandé avec une insistance affectueuse, elle ne resta pas pour le repas et s’éloigna peu après à travers les palmiers en direction de la route qui conduisait à sa maison.
« Tâche d’être de retour avant la nuit ! cria-t-elle à Bob en se retournant à demi à la lisière des arbres. N’oublie pas que tu as tes valises à faire et qu’il faut te lever tôt demain matin. »
La bouche pleine, Bob acquiesça d’un signe de tête, et fit vivement face à toutes les provisions sympathiques apportées par sa mère.
Le repas fini, les garçons restèrent un moment à bavarder, puis firent la sieste sous les arbres. Ils retournèrent ensuite à l’eau pour reprendre les jeux et les plongeons du matin avec peut-être encore plus d’entrain. S’apercevant brusquement que la nuit des tropiques allait les envelopper d’un moment à l’autre, ils se hâtèrent de rassembler leurs affaires, de plier la nappe et de se mettre en route pour rentrer chez eux. Ils ne disaient plus rien à présent, en proie à la gaucherie naturelle de leur âge devant la séparation des fins de vacances. Des adultes auraient sans doute fait montre de plus d’émotion ou au contraire d’un détachement bien simulé. Leurs adieux furent brefs, et chacun promit « d’écrire dès que possible ».
Bob rentra donc seul chez lui en proie à un étrange mélange de regrets et de plaisirs en songeant à l’avenir. En entrant dans la maison de ses parents, c’est ce dernier sentiment qui avait pris le dessus et il pensait déjà avec impatience au jour proche où il retrouverait ses camarades d’école, quittés depuis plus de deux mois. Il se mit à siffler un air joyeux.
Grâce à l’aide toujours bienveillante de sa mère, Bob acheva rapidement sa valise et neuf heures venaient à peine de sonner qu’il était déjà au lit et presque endormi.
Comme il l’espérait, le Chasseur put rester au calme pendant plusieurs heures et il n’avait pas encore bougé que Bob dormait profondément. Néanmoins, il lui était impossible de rester ainsi un jour entier. Même s’il ne bougeait pas d’un pouce, le simple fait de vivre nécessitait une certaine quantité d’énergie et par conséquent d’oxygène. Il s’aperçut que ses réserves diminuaient et qu’il allait être forcé de trouver une source d’oxygène avant que le besoin ne s’en fît trop cruellement sentir.
Le Chasseur savait que son hôte dormait. Il prit malgré tout les mêmes précautions qu’auparavant. Il se trouvait pour l’instant sous le diaphragme et ne voulait pas monter plus haut de crainte de déranger le cœur qu’il entendait battre juste au-dessus de lui.
De cet endroit, il lui fut très facile de découvrir une grosse artère qu’il put traverser sans difficulté. À sa grande satisfaction il constata que les globules rouges pouvaient lui fournir assez d’oxygène pour ses besoins sans que la masse totale de sang qui circulait dans l’artère s’en trouvât diminuée. Son présent comportement était très différent de celui qui avait présidé à sa courte visite dans le corps du requin. En effet, le Chasseur en était venu à considérer Robert comme le compagnon permanent qu’il élirait durant son séjour sur la Terre. Ses gestes étaient dictés par une loi très stricte de son ancien monde, loi qui remontait à des temps si éloignés qu’elle était devenue une sorte d’instinct :
« Tu ne gêneras point ton hôte. »
III
HORS DE JEU
« Tu ne gêneras point ton hôte. »
La très grande majorité des êtres de l’espèce du Chasseur n’avaient jamais eu la moindre intention de transgresser cette loi, car ils vivaient en bonne amitié avec les créatures qui leur servaient de refuge. Les quelques individus faisant exception à cette règle étaient regardés par leurs semblables comme un objet de mépris qu’il fallait exterminer. C’était précisément un de ceux-ci que le Chasseur poursuivait lorsqu’il était venu s’écraser sur la Terre. Il lui fallait absolument retrouver le fugitif pour protéger sa race d’une invasion possible de ces créatures irresponsables qui finissaient toujours par se regrouper.
« Tu ne gêneras point ton hôte. » Dès l’instant de son arrivée, le Chasseur avait remarqué les réactions des globules blancs circulant dans le sang généreux du jeune garçon. Jusqu’à présent, il avait réussi à éviter tout contact avec ces globules en s’abstenant de pénétrer à l’intérieur des vaisseaux transportant du sang rouge. Cependant, il y avait aussi des globules blancs dans le système lymphatique et dans les autres tissus. Leur dangereuse présence l’obligeait à une très grande prudence. Son corps cellulaire n’était pas immunisé contre le pouvoir d’absorption des globules blancs, et il avait réussi à se préserver de tout accident sérieux en fuyant constamment devant ces globules. Il savait très bien qu’une telle situation ne pourrait pas se prolonger indéfiniment. Tout d’abord, il serait certainement obligé de porter son attention sur d’autres sujets. En outre il se verrait forcé, tôt ou tard, de combattre, si cette situation se prolongeait. S’il luttait, le nombre des globules blancs augmenterait évidemment, occasionnant par là une maladie quelconque à son hôte. Donc il n’y avait qu’une solution : faire la paix avec les leucocytes. Les membres de sa race avaient mis au point depuis longtemps une technique générale permettant de résoudre ce problème. Néanmoins il fallait faire très attention dans les cas particuliers et à plus forte raison avec des inconnus. En procédant par tâtonnements, le Chasseur s’efforça de déterminer aussi rapidement que possible la nature chimique de la substance qui permettait aux globules blancs de différencier les corps étrangers de ceux qui se trouvaient normalement dans le corps humain. Après de longs et prudents efforts, il exposa successivement chacune des cellules de son être afin de trouver la source de la substance chimique. Des molécules nouvelles se formèrent à la surface de ses nombreuses cellules et il s’aperçut avec un vif soulagement, que les leucocytes ne l’importunaient plus. Il pouvait donc se servir en toute tranquillité de tous les vaisseaux sanguins grands ou petits pour lancer des explorations de tous côtés.
« Tu ne gêneras point ton hôte. »
Il avait autant besoin de nourriture que d’oxygène. Il aurait pu évidemment dévorer avec une satisfaction réelle les tissus les plus variés qui l’entouraient, mais la loi lui imposait de faire un choix. En dehors de lui-même, il existait certainement d’autres corps étrangers dans cet organisme, et très logiquement il décida d’en faire son menu, car en les faisant disparaître, il éliminerait ainsi les menaces qui pouvaient peser sur la santé de son hôte, et par là même il assurait sa propre tranquillité. L’identification des autres intrus ne devait pas être difficile. Tout ce que les leucocytes attaqueraient devait devenir immédiatement la proie toute désignée du Chasseur. Aussi minces que puissent être ses besoins, les microbes locaux ne suffiraient probablement pas à le nourrir pendant longtemps et il se verrait dans l’obligation de se tapir à un endroit quelconque du tube digestif. Il n’en résulterait aucun dommage pour son hôte, sauf une très légère augmentation de l’appétit.
Durant plusieurs heures, l’exploration se poursuivit en même temps que les assimilations nécessaires. Le Chasseur sentit que son hôte venait de s’éveiller et commençait à bouger. Cependant il n’avait fait aucun effort pour aller voir ce qui se passait à l’extérieur. Le Chasseur avait un problème particulièrement difficile à résoudre et bien qu’il ait pu trouver très rapidement le moyen de triompher des leucocytes, son pouvoir d’attention et de réflexion était très limité, contrairement aux apparences. Son triomphe sur les leucocytes avait été, à vrai dire, une action automatique, un peu comme celle d’un homme qui continue une conversation en montant un escalier.
Grâce aux filaments issus de sa chair, filaments beaucoup plus fins que les neurones, le Chasseur construisit peu à peu un réseau très serré dans tout le corps de Bob. Par l’intermédiaire de ce filet, le Chasseur en vint peu à peu à découvrir le but et l’emploi ordinaire de tous les muscles, glandes et organes sensoriels. Durant cette période, la plus grande partie de son être demeura dans la cavité abdominale, et ce n’est que soixante-douze heures après son entrée dans le corps qu’il sentit sa position assez solide pour reporter son attention sur ce qui se passait au-dehors.
Comme dans le cas du requin, il se mit en devoir d’occuper l’espace qui existait derrière les cellules rétiniennes du garçon. Le Chasseur était à même de tirer meilleur parti des yeux de Bob que Bob lui-même. L’œil humain, en effet, ne perçoit les détails des objets que si leur image se forme sur une surface de plus d’un millimètre sur la rétine. Le Chasseur, en revanche, pouvait se servir de toute la surface, ce qui lui donnait un champ de vision considérablement plus large. Il pouvait donc voir des objets que Bob ne voulait pas regarder. Cette possibilité se révélait très appréciable, en effet la plupart des spectacles qui devaient l’intéresser au plus au point étaient beaucoup trop familiers aux humains pour attirer l’attention de Bob.
Le Chasseur pouvait entendre vaguement à l’intérieur du corps humain, mais il estima beaucoup plus utile d’établir un contact direct avec les os de l’oreille moyenne. À présent, entendant aussi bien et voyant mieux que son hôte, il était prêt à pousser son enquête sur cette planète où le sort l’avait jeté. « Il n’y a plus de raison, songea-t-il, pour retarder encore les recherches et la destruction du criminel issu de ma propre race qui erre à présent en liberté. » Il commença à regarder et à écouter. Le Chasseur avait toujours considéré sa recherche comme une simple routine, car d’autres problèmes similaires s’étaient déjà présentés à lui auparavant. Il avait vaguement espéré, qu’en jetant un regard hors du corps de Bob, il découvrirait presque aussitôt son fugitif qu’il ferait disparaître par les moyens ordinaires, sans se souvenir que tout son équipement gisait à présent au fond de la mer. Ce point de vue était excusable chez un navigateur de l’Espace, mais ne pouvait certainement pas s’appliquer à un détective. Il avait commis l’erreur de considérer la planète comme un monde très limité et de penser que ses recherches seraient pratiquement terminées dès qu’il en aurait exploré une partie. Sa déception fut rude lorsqu’il hasarda un regard vers l’extérieur, le premier depuis sa rencontre avec Bob Kinnaird. L’image dessinée sur leurs rétines communes représentait l’intérieur d’un objet cylindrique ayant de vagues analogies avec son engin inter-spacial. Plusieurs rangées de sièges étaient occupées par des êtres humains. Sur le côté se trouvaient des hublots à travers lesquels Bob regardait. Les suppositions qui avaient germé dans l’esprit du Chasseur se trouvèrent immédiatement confirmées par ce qui s’offrait à sa vue dans l’encadrement du hublot. Ils se trouvaient à bord d’un avion volant à très haute altitude, à une vitesse et dans une direction que le Chasseur n’était pas en mesure d’estimer. Se mettre tout de suite à la recherche du fugitif ? Peut-être, mais il lui fallait tout d’abord découvrir le continent où celui-ci s’était réfugié.
Le vol dura encore plusieurs heures et le Chasseur abandonna rapidement l’essai qu’il faisait d’essayer de se souvenir des points de repère aperçus en dessous.
Un ou deux endroits, cependant, se fixèrent dans son esprit, qui pourraient éventuellement lui donner l’indication de la direction prise par l’appareil. Il lui fallait surtout se souvenir du temps écoulé plutôt que de l’endroit où il se trouvait. Et lorsqu’il serait plus familiarisé avec le mode de vie des humains, il se promettait de découvrir où se trouvait son hôte au moment où il avait pénétré à l’intérieur.
Même sans points de repère, le paysage était intéressant à voir. Pour un étranger, cette planète semblait offrir des aperçus toujours nouveaux : montagnes, plaines, rivières et lacs étaient visibles presque en même temps et laissaient parfois la place à des forêts et des prairies. Le regard portait à des kilomètres à travers un ciel limpide comme du cristal ou bien se voyait arrêté de temps à autre par d’énormes nuages cotonneux. La machine qui les transportait valait également que l’on s’y arrêtât un instant. Le Chasseur ne pouvait pas en voir beaucoup par le hublot de Robert, mais le peu qu’il apercevait lui semblait très révélateur. Une aile de métal s’allongeait à partir du cylindre dans lequel ils se trouvaient. Les renflements contenaient certainement les moteurs devant lesquels quelque chose paraissait tourner à une grande vitesse. L’appareil, selon toute vraisemblance, était symétrique et le Chasseur estima qu’il y avait quatre moteurs. Il ne parvenait pas à juger de la quantité d’énergie gaspillée par ces moteurs en chaleur et en bruit, car selon lui la cabine était insonorisée et pressurisée. Dans son ensemble, la machine laissait supposer que cette race avait atteint un stade assez avancé dans le domaine des réalisations mécaniques, et une nouvelle idée germa dans l’esprit du Chasseur : pourquoi n’essaierait-il pas d’entrer en rapport avec son hôte afin de lui demander de l’aider dans ses recherches ? Il y avait là une possibilité à étudier de très près.
Avant que l’appareil ne commençât à amorcer les virages qui devaient lui faire perdre de la hauteur, le Chasseur eut tout loisir pour y réfléchir. Au moment de la descente, ils entrèrent dans un gros nuage et le Chasseur ne put voir où il se trouvait avant de toucher le sol. Il nota d’ailleurs, à ce moment-là, que les humains devaient posséder des facultés dont les siens étaient dépourvus, à moins que leurs instruments n’aient été particulièrement perfectionnés, car la descente à travers le brouillard s’effectua aussi doucement que le vol en ligne droite. Subitement à travers une éclaircie, le Chasseur découvrit une vaste ville construite auprès d’un port qui paraissait très actif. Le bruit des moteurs devint plus aigu et deux grosses roues descendirent lentement sous les ailes. L’appareil entra bientôt en contact avec une longue piste dure située non loin du port.
Une fois à terre, Robert se retourna pour jeter un coup d’œil sur l’appareil, et le Chasseur put avoir alors une idée plus exacte des dimensions et de l’allure générale de l’avion. Il ne savait rien de la puissance développée par les quatre gros moteurs, mais comprit malgré tout en voyant l’air chaud qui montait au-dessus d’eux, qu’ils n’avaient rien de commun avec les convertisseurs employés par les siens et leurs alliés. Le jeune garçon prit ensuite un autobus qui fit le tour du port pour gagner la ville. Il fit quelques pas, puis entra dans un cinéma. Le Chasseur apprécia pleinement le film. Sa persistance rétinienne étant à peu près la même que celle de l’œil humain, il vit véritablement un film et non pas une suite d’images séparées. Il faisait encore grand jour lorsqu’ils quittèrent la salle obscure et Bob se dirigea vers la station des autobus.
Le voyage s’annonça comme devant être très long. Le véhicule sortit bientôt de la ville et traversa plusieurs agglomérations plus petites. Le soleil était presque couché lorsqu’ils descendirent.
Un petit chemin de traverse bordé de part et d’autre de pelouses soigneusement entretenues s’élevait doucement au flanc d’un coteau au sommet duquel se dressaient quelques maisons. Robert prit ses bagages et s’engagea sur le chemin. Le Chasseur espérait que ce voyage était enfin terminé, car il se trouvait déjà trop loin de l’endroit où avait disparu le fugitif qu’il poursuivait.
Pour le garçon, le retour à l’école, le choix d’une chambre et la rencontre de vieux camarades n’avaient rien d’extraordinaire. Mais, en revanche, le Chasseur se trouva vivement intéressé par tous les mouvements de son hôte et par le spectacle nouveau qui s’offrait à ses yeux.
Il n’avait pas l’intention de se livrer, pour l’instant du moins, à une étude détaillée de la race humaine, mais une vague impression lui annonçait que sa mission serait beaucoup plus compliquée cette fois et qu’il serait sans doute obligé de se servir de toutes les connaissances et découvertes qu’il serait à même de faire. Il ne savait pas encore qu’il se trouvait à présent dans l’endroit idéal pour apprendre ce qu’il ignorait.
Il regarda et écouta avec beaucoup d’attention pendant que Bob allait dans sa chambre déposer sa valise, et faisait un tour dans la maison pour retrouver les amis de l’année passée. Le Chasseur essayait de donner un sens au flot de mots qui ne cessait de s’écouler de la bouche de tous. Mais cette tâche se révéla particulièrement difficile, car la plupart des conversations roulaient sur les événements des vacances passées et en général les mots n’évoquaient rien pour lui. Il apprit pourtant les noms de famille des diverses personnes que Bob rencontra ce soir-là.
Au bout de quelques heures, il décida que le problème le plus urgent était de s’attaquer au langage. Pour l’instant il ne pouvait strictement rien faire concernant la réalisation de sa mission, et espérait qu’en comprenant mieux ce qui se disait autour de lui, il finirait bien par apprendre à quelle date son hôte avait l’intention de retourner à l’endroit de leur rencontre. Jusqu’à ce jour, le Chasseur était purement et simplement hors du jeu et ne pouvait rien faire pour essayer de parvenir à détruire le fugitif qu’il avait perdu de vue.
Le Chasseur passa donc les heures de sommeil de Robert à se souvenir des quelques mots appris, en s’efforçant d’en tirer quelques règles grammaticales et de mettre sur pied un système lui permettant d’en apprendre davantage le plus rapidement possible. Il peut sembler étrange qu’un être totalement incapable de contrôler ses déplacements pût penser à faire des projets, mais il faut se souvenir de la grandeur extraordinaire de son angle de vision. Il était capable de déterminer dans une certaine mesure ce qu’il voyait, et par là même, sentait qu’il devait parvenir à choisir ce qu’il y avait d’intéressant à découvrir.
Il aurait été infiniment plus simple pour lui de contrôler les mouvements de son hôte par un moyen quelconque ou d’interpréter et d’influencer les innombrables réactions qui traversaient son système nerveux. Dans le passé il contrôlait le périt, indirectement du moins, car les petites créatures avaient été dressées à répondre aux influx envoyés à leurs muscles, un peu comme un cheval est habitué à répondre à la pression des rênes. Le peuple d’où venait le Chasseur se servait des périts pour accomplir les actions que leurs corps semi-liquides ne pouvaient faire par manque de force. Ils s’en servaient également pour aller dans les endroits où ils n’auraient pu se rendre seuls, tels que l’intérieur du petit bolide qui avait conduit le Chasseur sur la Terre. Malheureusement Robert Kinnaird n’était pas un périt et on ne pouvait pas le traiter comme tel. Pour l’instant, il n’y avait aucun espoir d’influencer ses actes et s’il restait une chance d’y parvenir, il faudrait faire appel à la raison du garçon, plutôt que de songer à une solution de force. Le Chasseur était donc un peu dans la situation du spectateur de cinéma qui souhaiterait changer l’intrigue du film.
Les classes commencèrent le lendemain de leur arrivée. Le Chasseur comprit immédiatement quel en était le but, tout en trouvant particulièrement obscurs la plupart des sujets traités. Bob suivait les cours de français, de physique, de latin et d’anglais, et, de ces quatre matières, la physique se révéla la plus utile pour permettre au Chasseur de se familiariser avec le langage courant. On comprend très facilement pourquoi.
Bien que le Chasseur ne fût pas un savant, il possédait quelques connaissances scientifiques. On ne peut quand même pas diriger une machine inter-spaciale sans savoir un peu comment elle marche ! Les principes élémentaires de la physique sont toujours les mêmes. Si les signes conventionnels de représentation adoptés par les auteurs des livres de Bob étaient différents de ceux en vigueur chez le peuple du Chasseur, il était néanmoins facile de comprendre les graphiques. Ceux-ci sont en général accompagnés d’explications écrites qui furent la clef ouvrant au Chasseur la compréhension d’un grand nombre de mots. Le rapport qui existait entre le langage écrit et parlé fut également révélé au Chasseur au cours d’une classe de physique pendant laquelle le professeur se servit de courbes abondamment pourvues de lettres pour expliquer un problème de mécanique. L’élève invisible comprit brusquement le rapport entre les sons et les lettres. Quelques jours plus tard, il était à même de se représenter l’écriture de tous les nouveaux mots entendus, sauf évidemment de ceux dont la transcription revêtait une de ces formes bizarres si courantes dans la plupart des langues.
Il apprit à lire de plus en plus vite, car plus le Chasseur connaissait de mots, plus il pouvait en deviner d’autres d’après le contexte. Vers le début de décembre, deux mois après la rentrée des classes, le vocabulaire du Chasseur était à peu près celui que peut posséder un enfant de dix ans assez intelligent, quoique certains mots ne fussent pas très précis dans son esprit. Il connaissait beaucoup trop de termes scientifiques et avait des trous dans les domaines moins spécialisés. De plus, le sens qu’il donnait à de nombreux termes était en général beaucoup trop savant alors qu’on les employait souvent dans des acceptions différentes. Par exemple il croyait que le mot « travail » signifiait simplement : force, temps, distance.
Bientôt, il avait atteint un stade où les mots avaient un sens profond pour lui et il prit de plus en plus l’habitude d’essayer de comprendre une expression qu’il ignorait encore, d’après les phrases précédentes, ce qui le conduisait souvent à commettre des erreurs, car il ignorait tout du langage figuré. Vers la fin du mois, alors que l’étrange petit être avait totalement oublié la raison de sa venue sur la Terre (tant était grand son plaisir d’apprendre), une interruption se produisit brusquement dans son éducation. Le Chasseur se rendit compte qu’il ne devait s’en prendre qu’à sa propre négligence, ce qui le ramena à un sens plus étroit de son devoir. Robert Kinnaird faisait partie de l’équipe de football de l’école. Profondément intéressé comme il l’était par la bonne santé physique de son hôte, le Chasseur désapprouvait ce jeu, bien qu’il se rendît compte que les muscles des humains devaient avoir une certaine activité. Le match final de la saison se jouait vers la mi-décembre et personne n’était plus heureux que le Chasseur de voir se terminer la saison de football. Et pourtant il s’était réjoui trop tôt.
Au moment le plus important de la partie, Bob glissa malencontreusement et se foula assez sérieusement la cheville pour être obligé de rester au lit durant plusieurs jours. Le Chasseur se sentit un peu responsable de cet accident, car s’il avait pu le prévoir deux ou trois secondes plus tôt, il aurait resserré le réseau de ses propres tissus qui existait autour des articulations et des tendons du jeune garçon. Sa force physique n’était évidemment pas démesurée et son intervention n’aurait peut-être servi à rien, néanmoins il regrettait de n’avoir pas tenté quelque chose. À présent que l’accident était arrivé, il n’y avait plus rien à faire. Le danger d’infection n’était même pas à craindre puisque la peau n’avait pas été atteinte.
Le repos forcé de Bob rappela le Chasseur à ses devoirs envers son hôte et aussi à ses obligations de policier. Et une fois de plus, il passa en revue tout ce qu’il avait appris et tout ce qui pouvait avoir un rapport quelconque avec le devoir qui lui restait à accomplir. À sa grande surprise, il vit qu’au fond les données les plus élémentaires lui manquaient. Il ne savait même pas où se trouvait le jeune garçon lorsqu’il l’avait choisi pour domicile.
Peu après, il apprit tout à fait par hasard, à la suite d’une remarque adressée à Bob par l’un de ses amis, que l’endroit où Bob avait passé ses vacances était une île. Cette information éclairait l’affaire d’un jour nouveau, car si le fugitif était tombé à la même place que le Chasseur, il devait s’y trouver encore. S’il avait réussi à quitter l’île on pourrait toujours retrouver le moyen qu’il avait emprunté. Le Chasseur se souvenait encore avec trop de précision de son aventure avec le requin pour admettre que l’autre ait pu réussir à s’éloigner dans un poisson. D’autre part il n’avait jamais entendu parler d’une créature à sang chaud et à poumons qui puisse vivre dans l’eau. Dans toutes les conversations de Bob et dans ses lettres, il n’avait jamais été question de baleine ou de phoque.
Si le fugitif était entré, lui aussi, dans un corps humain, ce dernier n’avait pu quitter l’île par ses propres moyens, il serait sans doute facile de retrouver une trace du bateau ou de l’avion qui l’avait emmené. Ses pensées étaient assurément réconfortantes et le Chasseur ne devait pas en avoir d’autres aussi agréables pendant un certain temps.
Pour pouvoir revenir sur l’île en question, le premier point était de savoir où elle se trouvait. Bob recevait fréquemment des lettres de ses parents, mais il fallut quelque temps au Chasseur pour s’en rendre compte. En effet il éprouvait beaucoup de difficultés à lire l’écriture manuscrite et, d’autre part, il ignorait les relations qui existaient entre Bob et les personnes envoyant les lettres. Il n’éprouvait aucun scrupule à prendre connaissance du courrier de Bob, mais avait simplement du mal à le lire. Bob écrivait également à ses parents, à intervalles un peu plus irréguliers il est vrai, mais ils n’étaient pas ses seuls correspondants. Ce ne fut que vers la fin de janvier que le Chasseur s’aperçut que la plupart des lettres reçues ou envoyées par le jeune garçon provenaient ou allaient à la même adresse.
Cette découverte s’expliqua d’elle-même lorsque le jeune garçon reçut une machine à écrire comme cadeau de Noël. Il était difficile d’affirmer que ses parents avaient voulu lui faire ainsi un reproche discret, mais en tout cas le Chasseur lut beaucoup plus facilement tout le courrier. Il s’aperçut très vite que la plupart des lettres étaient adressées à M. et Mme Arthur Kinnaird. Ses observations précédentes l’avaient mis au courant de l’habitude qui existait chez les humains de conserver le même nom de père en fils. En outre, la formule de politesse ne permettait aucun doute sur les liens qui unissaient le jeune garçon et les destinataires des lettres. On pouvait supposer à juste titre que Bob passerait l’été avec ses parents.
Où se trouvait l’île, comment s’y rendait-on ? Le Chasseur n’en savait toujours rien. Cependant, il pouvait affirmer d’après la longueur du trajet aérien qu’elle se situait à une grande distance de l’école où il vivait en ce moment avec Bob. Ce dernier y retournerait vraisemblablement au cours des prochaines vacances, mais alors le fugitif aurait plus de cinq mois pour se mettre définitivement à l’abri. Trop de temps avait déjà été perdu !
Une énorme mappemonde trônait au milieu de la grande salle de la bibliothèque du collège, dont les murs étaient couverts d’une multitude de cartes géographiques. Malheureusement Robert n’accordait jamais qu’un coup d’œil distrait aux cartes et à la mappemonde. Le Chasseur se sentait devenir fou en passant chaque jour si près de ce qu’il voulait voir, sans jamais y parvenir. À mesure que le temps passait, l’envie se faisait de plus en plus forte en lui, d’agir sur les petits muscles qui commandaient la direction du regard de son hôte. Cette idée pouvait être très dangereuse, mais, bien que remarquablement intelligent, le Chasseur était malgré tout à la merci d’une émotion très puissante qui le ferait agir un peu malgré lui.
Le Chasseur se maîtrisa, du moins partiellement, car il parvint à conserver le contrôle de ses actes, mais à mesure que sa patience s’émoussait à ce petit jeu, il en vint à examiner sous un jour de plus en plus favorable ce qui a priori semblait une idée complètement folle. Pourquoi ne pas entrer en communication avec son hôte et se servir du concours d’un être humain ? « Après tout, se dit le Chasseur, je ne veux quand même pas passer le reste de mes jours à regarder le monde avec les yeux de Bob, d’autant plus que ce dernier promet de vivre longtemps et que rien ne prouve qu’un jour ou l’autre je m’approcherai de l’endroit où vit le fugitif, ni que je pourrai faire quelque chose pour le retrouver. »
À l’heure actuelle, le fugitif pouvait parfaitement paraître en public et adresser un pied de nez au Chasseur sans courir le moindre risque. Que pouvait donc faire le petit détective pour retourner la situation ?
Avec les êtres dont les compatriotes du Chasseur se servaient normalement comme hôtes, les rapports finissaient par atteindre une rapidité de compréhension étonnante. L’association se faisait avec le plein consentement de l’hôte qui fournissait la nourriture, la mobilité et la force musculaire pendant que de leur côté, les microbes s’engageaient à protéger l’hôte contre toutes sortes de maladies et d’atteintes à son intégrité physique. Les deux êtres faisaient apport de leur intelligence pour le plus grand bien de l’association ainsi créée qui devenait souvent une camaraderie et une amitié très forte. Les conditions de l’entente bien spécifiées, le moindre changement effectué sur les organes sensoriels de l’hôte pouvait être considéré comme un moyen de communication de la pensée. Au bout de quelques années d’association, un nombre infini de signaux, absolument imperceptibles aux autres, permettaient aux deux associés de développer la rapidité de leurs rapports à un point tel que cela pouvait être considéré comme de la télépathie.
Bob ne possédait évidemment pas la formation qui le prédisposerait à une telle symbiose, mais le Chasseur avait toujours la possibilité d’agir sur ses sens. Il était certain qu’une grosse émotion naîtrait chez le jeune garçon lorsqu’il apprendrait pour la première fois qu’il avait en lui un étranger. De ce côté, le Chasseur pouvait empêcher des catastrophes. Sa propre race pratiquait la symbiose depuis si longtemps que ses semblables en étaient venus à publier les problèmes que pouvait soulever l’établissement de relations avec une créature non encore habituée à cette pratique. Une fois sa décision prise, le Chasseur ne pensa plus qu’au moment où les circonstances favoriseraient la réalisation de son projet.
Les moyens d’y parvenir existaient déjà. D’une part, le filet protecteur que le Chasseur avait tissé dans tout le corps de Bob et, d’autre part, la machine à écrire. À l’instar des muscles qu’il recouvrait, le réseau pouvait être contracté, avec moins de puissance il est vrai. Si par hasard Bob s’asseyait devant sa machine sans but bien précis, le Chasseur pourrait alors le faire frapper sur quelques touches suivant sa volonté. Les chances de réussite dépendaient pour une large mesure des réactions du jeune garçon lorsqu’il s’apercevrait que ses doigts remuaient sans qu’il le veuille. Le Chasseur décida que, sans faire preuve d’un optimisme exagéré, son projet pouvait être mené à bien.
IV-V
LE SIGNAL
Deux jours après que le Chasseur eut pris la décision de communiquer avec Bob, l’occasion se présenta enfin de mettre ce projet à exécution. C’était un samedi soir, et l’après-midi même, l’équipe de l’école avait gagné un match de hockey. Au grand soulagement du Chasseur, Bob avait terminé la partie sans être blessé et la maîtrise de son jeu lui avait permis de connaître un certain succès personnel. Le retard qu’il avait dans sa correspondance avec ses parents, joint à la gloire sportive qu’il avait connue l’après-midi, poussa Bob à écrire chez lui. Sitôt après le dîner, il monta dans sa chambre et se lança dans la description des événements de la journée avec une précision et une rapidité remarquables. Il ne s’arrêta jamais assez longtemps pour permettre au Chasseur de le prendre sous sa direction, mais une fois la lettre achevée et l’enveloppe fermée, Bob songea à la narration qu’il devait remettre à son professeur à la fin de la semaine. Ce n’était pas son genre, pas plus que celui de ses camarades d’ailleurs, de faire ses devoirs très longtemps d’avance ; heureusement la machine à écrire était ouverte et le récent match de hockey lui fournissait un sujet parfait qu’il pourrait traiter sans aucune difficulté. Il se sentait même capable d’être lyrique dans ce domaine qui lui tenait particulièrement au cœur. Il introduisit une feuille blanche dans la machine et, comme toujours, marqua son nom, la date, le genre du devoir et se mit à réfléchir.
Le Chasseur ne perdit pas de temps. Il savait depuis longtemps quelle serait la teneur de son premier message. La lettre du début du premier mot était juste sous l’index de la main gauche du jeune garçon et le réseau tendu par le Chasseur se contracta aussi fort que possible sur le muscle et le tendon qui faisait mouvoir ce doigt. Obéissant à l’influx, le doigt s’abaissa, mais la pression n’avait pas été assez puissante pour que le caractère de la machine vînt frapper le papier. Le Chasseur savait très bien qu’il n’était pas aussi fort que les muscles humains, mais il n’imaginait pas que sa faiblesse pût être si grande. Et pourtant, lorsque Bob tapait à la machine, il paraissait frapper les touches sans faire le moindre effort. Le Chasseur envoya un peu plus de matière de son propre corps dans le réseau nerveux qui mettait en marche le petit muscle du doigt. Il s’y reprit à plusieurs reprises et le résultat fut toujours le même : la touche s’enfonçait assez pour faire avancer le chariot, mais aucune lettre n’apparaissait.
Bob se rendit compte, soudain, de ce qui se passait. Il savait par expérience que des muscles surmenés et rendus à l’inaction entraînaient des mouvements involontaires. Mais, pour l’instant, il n’avait rien fait de particulièrement pénible. Il ôta vivement sa main du clavier et le Chasseur, affolé, porta ses efforts sur les autres phalanges. Les doigts de la main droite de Robert commencèrent alors à remuer comme secoués par un énervement subit. Le garçon regarda sa main, terrifié. Il était plus ou moins prêt à supporter la douleur physique, car quiconque joue au football ou au hockey doit s’attendre à la rencontrer un jour, mais en revanche le moindre désordre nerveux attaquait fortement son moral.
Il serra violemment les poings et, à son grand soulagement, le tremblement cessa. Le Chasseur savait très bien qu’il ne pouvait lutter contre les muscles ainsi crispés. Néanmoins, lorsque les doigts se relâchèrent quelques minutes plus tard, le détective fit un nouvel essai, s’attaquant cette fois aux muscles du bras et de la poitrine pour essayer de faire revenir la main vers la machine à écrire. Avec un cri de terreur, Bob se dressa d’un bond en renversant sa chaise contre le lit. Le Chasseur avait pu envoyer une plus grande partie de son corps dans le réseau qui entourait ces muscles plus gros et le garçon avait nettement perçu la traction involontaire de son bras. Très inquiet, il demeura quelques instants immobile en se demandant ce qu’il allait faire.
Une règle très stricte de l’école obligeait tous les élèves à se rendre à l’infirmerie pour signaler la moindre blessure ou le premier symptôme de maladie. Si Bob s’était coupé ou foulé un nerf, il aurait sans hésitation suivi cette prescription, mais la simple idée de reconnaître qu’il souffrait de troubles nerveux lui semblait honteuse et il éprouvait une certaine répugnance à en parler. Il décida finalement d’attendre, avec l’espoir que tout irait mieux le lendemain matin. Il rangea sa machine à écrire, prit un livre et s’installa pour lire. Tout d’abord il se sentit très mal à l’aise, mais à mesure que le temps passait sans que son système musculaire se livrât à de nouvelles manifestations intempestives, il se calma peu à peu et fut bientôt pris par sa lecture. Cette quiétude n’était évidemment pas partagée par son compagnon invisible.
Déçu, le Chasseur avait relâché son effort dès que le garçon s’était éloigné de la machine à écrire, mais il n’avait pas l’intention de renoncer à son projet. Il avait toutefois appris qu’il pouvait influencer le comportement du garçon sans lui causer de dommage physique. Comme les interventions sur les muscles du jeune homme amenaient des réactions si fortes, le Chasseur songea à employer d’autres méthodes. Il possédait une connaissance superficielle de la psychologie des différentes races connues, mais il se trompa complètement en cherchant à analyser la cause des réactions de son hôte.
Ses semblables vivaient dans d’autres êtres depuis tant de générations que le problème de l’établissement des relations avait été oublié depuis longtemps, un peu comme les humains ne s’étonnent plus de pouvoir faire du feu. Actuellement, les enfants de l’autre race grandissaient en sachant très bien qu’ils trouveraient un compagnon de l’espèce du Chasseur avant d’entrer dans l’adolescence. Le Chasseur fit donc fausse route en analysant les réactions d’une personne non habituée à ces pratiques.
Il attribua l’inquiétude de Bob aux méthodes qu’il avait employées, alors que la seule raison était sa présence. En conséquence, il se lança dans la dernière chose à faire. Il attendit que son hôte se fût un peu remis du choc de sa première tentative, et rapidement essaya sa chance de nouveau. Cette fois-ci, il s’attaqua aux cordes vocales de Bob. Leur structure était semblable à celle qu’il avait déjà eu l’occasion de connaître, et le Chasseur se mit à altérer mécaniquement leur tension comme il l’avait fait pour les muscles. Il n’espérait évidemment pas parvenir à former des mots, ce qui aurait impliqué le contrôle du diaphragme, de la langue, des mâchoires et des lèvres en même temps que des cordes vocales. Cependant, en appliquant son effort au moment où son hôte exhalait de l’air, il pouvait certainement produire des sons à sa volonté. Ne pouvant contrôler le débit sonore que de temps à autre, il ne fallait pas songer à former ainsi un message compréhensible. Mais il tenait, par là même, à prouver que les troubles vocaux n’étaient pas fortuits et résultaient d’une volonté arrêtée.
Il pouvait se servir d’éclats de voix pour représenter des nombres et réussir ainsi à former des séries : un, deux, assez espacés puis un, deux, plus rapprochés et ainsi de suite. En entendant cela, personne ne songerait à croire que ces bruits pouvaient avoir une origine naturelle. À présent, le jeune garçon était calme et absorbé par sa lecture. On n’entendait que sa respiration régulière.
Le Chasseur réussit au-delà de ce qu’aurait pu espérer tout être humain mis au courant d’un tel projet. Bob achevait justement de bâiller lorsque l’intervention du Chasseur se produisit. Le jeune garçon ne contrôlait naturellement pas sa respiration. Le Chasseur, très occupé à préparer une émission de quatre cris rauques, venait d’en réaliser deux lorsque le garçon reprît sa respiration. Une expression de terreur extrême se peignit alors sur son visage. Il essaya de contrôler sa respiration en exhalant doucement. Mais le Chasseur, totalement absorbé par son travail, poursuivit ses opérations sans se demander pourquoi le jeune garçon avait modifié son débit respiratoire. Au bout de quelques secondes seulement, le Chasseur s’aperçut que son hôte était encore plus troublé qu’auparavant.
Reconnaissant une fois de plus son échec, le Chasseur ne poursuivit pas plus loin la réalisation de son plan, sachant très bien que dans l’état de panique intense où se trouvait son hôte celui-ci échappait à tout contrôle. Sans chercher à comprendre la raison de son échec, il se lança aussitôt dans un autre essai pour entrer en communication. Cette troisième méthode consistait à couper la lumière arrivant sur la rétine de son hôte pour ne laisser parvenir qu’un mince ruban lumineux prenant successivement la forme des lettres de l’alphabet. Il mit cette méthode en action sans s’apercevoir qu’à cet instant précis Robert Kinnaird descendait quatre à quatre un escalier assez sombre menant à l’infirmerie.
Le résultat prévisible, vu les circonstances, ne frappa l’esprit du Chasseur qu’au moment où Bob manqua une marche et tomba en avant en essayant vainement de s’accrocher à la rampe.
Heureusement, le Chasseur recouvrit très vite le sens de ses responsabilités. Avant que le corps de Bob n’ait pu toucher un seul obstacle, le Chasseur avait renforcé de son corps toutes les articulations et les tendons afin d’éviter un dommage sérieux. Toutefois une des pointes de métal qui tenait le tapis de caoutchouc recouvrant l’escalier entra profondément dans le bras du jeune garçon et y fit une longue estafilade. Le Chasseur fut immédiatement sur place et pas une goutte de sang ne s’échappa. Bob ressentit la douleur et regardant la blessure qui venait d’être refermée par une légère couche de chair invisible, pensa que c’était une simple égratignure.
Bob parla à l’infirmière de ses troubles nerveux, mais elle ne put lui dire grand-chose et lui conseilla de revenir le lendemain matin pour voir le médecin. Elle examina le bras de Bob et lui dit :
« C’est cicatrisé maintenant. Vous auriez du venir plus tôt…
— Mais cela s’est produit il y a cinq minutes. Je suis tombé dans l’escalier en venant vous voir et je n’aurais pas pu vous montrer mon bras plus vite. Tant mieux si c’est déjà refermé. »
Miss Rand leva légèrement les sourcils. Elle était infirmière dans cette école depuis plus de quinze ans et croyait avoir vu toutes les formes possibles de maladies et d’accidents. Ce qui l’étonnait pour l’instant, c’était que le jeune garçon avait l’air tout à fait sincère et que de plus, il n’avait aucun motif de tricher.
« Évidemment, certaines personnes possèdent un sang se coagulant très vite », se dit-elle en regardant de nouveau le bras d’un peu plus près.
Pas de doute, la plaie était tout à fait récente. On voyait encore le mince petit filet de sang fraîchement coagulé, formant une ligne sombre. Elle gratta doucement avec le bout de son doigt et ne sentit pas la surface douce et sèche qu’elle s’attendait à trouver, ni même le sang un peu collant qui vient de sécher. Elle éprouva l’impression désagréable d’avoir touché quelque chose de visqueux.
Le Chasseur ne pouvait, sans aucun doute, lire dans l’esprit des autres et n’avait pas prévu un tel geste. L’aurait-il pu, qu’il aurait été empêché de retirer son propre corps de l’épiderme de Robert. Dans l’état actuel des choses il faudrait certainement un jour ou deux pour que la blessure pût se refermer d’elle-même assez solidement pour supporter les efforts de tension du bras. Coûte que coûte il lui fallait rester en place au risque de trahir sa présence.
Par les yeux de son hôte, le Chasseur, assez mal à l’aise, vit Miss Rand retirer vivement sa main et se pencher pour examiner la blessure. Elle aperçut alors le petit film presque invisible et transparent qui couvrait la blessure. Elle en tira sur-le-champ des conclusions normales, mais tout à fait fausses. Pour elle la blessure n’était pas aussi récente que Robert l’avait déclaré et il s’était soigné lui-même avec le premier produit qui lui était tombé sous la main, probablement de la colle cellulosique. Il n’avait pas voulu le dire pour ne pas risquer une punition.
Elle n’avait naturellement aucun moyen de savoir que cette accusation était portée à tort, mais ne voulant pas envenimer les choses elle préféra ne rien dire. Elle prit une petite bouteille d’alcool, en imbiba du coton et essaya de faire disparaître le corps étranger.
Seul le manque de cordes vocales obligea le Chasseur à conserver le silence, sinon il aurait laissé échapper un hurlement de douleur. Son corps dépourvu d’épiderme s’offrait sans aucune protection à l’action déshydratante de l’alcool. Les rayons du soleil l’avaient gêné auparavant, mais à présent l’alcool lui faisait le même effet que de l’acide sulfurique concentré sur un être humain. Les cellules qui protégeaient la blessure de Bob furent tuées sur le coup et en se desséchant formèrent une poudre brune qu’un simple souffle aurait dispersé. L’infirmière aurait été vivement intéressée par cette transformation si elle avait pris la peine de regarder de plus près.
Elle n’en eut pas le temps. Sous le choc de la douleur soudaine, le Chasseur relâcha tout le contrôle musculaire qu’il exerçait dans cette région afin de tenir la blessure fermée. L’infirmière vit brusquement apparaître sous ses yeux une longue blessure très nette de cinq centimètres de long et d’un centimètre d’épaisseur qui se mit à saigner abondamment. Sa surprise fut égale à celle de Bob, mais elle se reprit très vite et appliqua une compresse qu’elle entoura d’une longue bande. Elle fut un peu étonnée de parvenir à arrêter si facilement le sang.
Robert Kinnaird se coucha tard ce soir-là.
Le jeune garçon était fatigué, mais il avait beaucoup de mal à s’endormir. Les effets de l’anesthésie locale que le docteur avait pratiquée pour poser deux agrafes sur sa blessure commençait à se dissiper et il sentait une douleur de plus en plus grande lui parcourir le bras. Il avait presque oublié la raison qui, à l’origine, l’avait poussé à se rendre à l’infirmerie, mais à présent que tout le remue-ménage s’était apaisé, il pouvait réfléchir plus calmement. Les troubles n’avaient pas reparu et peut-être ne se manifesteraient-ils plus jamais. S’il en était ainsi, pourquoi en parler au docteur qui ne pourrait rien faire ?
Le Chasseur avait également eu le temps de faire une revue rapide des événements. Au moment ou l’anesthésique avait été injecté, il avait complètement délaissé le bras pour reporter toute son attention sur son propre problème.
Il avait finalement compris que la moindre altération d’un des organes des sens ou de toute autre fonction de son hôte entraînait des troubles émotifs sérieux. Il se demandait même si la simple révélation de sa présence ne serait pas nuisible à sa tranquillité.
D’autre part, si le Chasseur s’en tenait à des moyens agissant sur une partie seulement du corps humain, le garçon ne comprendrait jamais que l’on cherchait à communiquer avec lui. L’idée même de symbiose entre deux formes de vie très évoluées était totalement inconnue de la race humaine, et le Chasseur en venait finalement à se demander ce qu’il fallait faire dans un tel cas. Il se trouvait ridicule de ne pas avoir compris cela plus tôt.
Mais alors que faire ? Comment pourrait-il entrer en conversation avec Robert Kinnaird ou tout autre être humain, par l’extérieur ? Il ne pouvait pas parler, n’ayant pas d’appareil vocal et même en tâchant de donner à sa forme une réplique des organes permettant à l’homme de parler, il n’était pas sûr d’arriver à un résultat. Il pouvait écrire si le crayon n’était pas trop lourd, mais quelle chance avait-il d’y parvenir ? En voyant une masse gélatineuse de deux kilos traçant des signes sur un papier, quel être humain aurait assez de patience pour attendre les résultats ou même en voudrait croire ses yeux ?
Pourtant, il y avait peut-être un moyen. Pendant le sommeil de Bob il pouvait très bien quitter son corps, composer un message écrit et revenir à son point de départ avant le réveil de son hôte. En effet, personne ne pourrait le voir dans le noir et de plus Robert Kinnaird était certainement de tous les habitants de cette planète, celui qui avait le plus de chances de prendre au sérieux un tel message. Sa révélation n’entraînerait peut-être pas des réactions trop violentes, car Robert Kinnaird avait déjà eu l’occasion de constater les possibilités du Chasseur.
Bien que comportant quelques dangers, l’idée semblait excellente. Cependant, un bon policier ne recule jamais devant les risques, et le Chasseur adopta ce plan. Ce projet bien arrêté dans son esprit, le Chasseur put de nouveau surveiller ce qui se passait autour de lui.
Il pouvait toujours voir à l’extérieur, car le jeune garçon conservait les yeux ouverts. Il devait être éveillé. Le Chasseur se vit donc obligé d’attendre, ce qui mit sa patience à une rude épreuve. Pourquoi donc Bob mettait-il si longtemps à s’endormir ? Le Chasseur était au moins en partie responsable de ce retard. Minuit venait de sonner et le Chasseur avait beaucoup de mal à freiner son impatience, lorsque le rythme de la respiration et du cœur indiqua sans risque d’erreur que le jeune garçon venait de sombrer dans le sommeil. Le moment était venu. Il quitta le corps de Bob comme il y était entré, par les pores de l’épiderme. La manœuvre s’accomplit sans encombre et le détective passa à travers les draps et le matelas pour atteindre le plancher.
Bien que la fenêtre fût ouverte, on ne voyait rien. En effet la nuit était très noire, mais il réussit pourtant à distinguer la silhouette de la table sur laquelle il savait trouver ce qu’il lui faudrait pour écrire. Il se déplaçait en coulant le long du parquet, et, quelques instants plus tard, se retrouva parmi les livres et les papiers encombrant le bureau. Un bloc était posé sur le coin de la table, et tout à côté des crayons s’offraient à lui. Après avoir essayé l’un d’eux, le Chasseur s’aperçut très vite qu’il était trop long et trop lourd pour ses forces. Heureusement, il trouva un remède sur-le-champ. L’un des crayons était un portemine que le Chasseur avait vu fonctionner à plusieurs reprises et il parvint à en retirer la mine. Il se trouva donc en possession d’un fin bâton de graphite, assez tendre pour laisser des traces visibles même sous la faible pression que le Chasseur pouvait y appliquer.
Il se mit aussitôt à l’œuvre et dessina lentement, mais très nettement, ce qu’il voulait marquer. Ne pas voir ce qu’il faisait ne le gênait nullement, car il avait disposé son corps sur toute la feuille et sentait très bien la position de la mine et la trace qu’elle laissait. Il avait longuement réfléchi à ce qu’il voulait dire, mais se demandait si ses phrases seraient assez persuasives :
Bob, ces simples mots ont pour but de m’excuser des ennuis que je vous ai causés hier soir. Je dois vous avouer que je suis responsable de l’action sur vos muscles et de votre voix. Je n’ai ni la place, ni le temps de vous dire qui je suis et où je me trouve, mais je puis toujours vous entendre parler. Si vous désirez que j’essaie de nouveau d’entrer en communication avec vous, dites-le-moi simplement. J’emploierai la méthode qui vous plaira le mieux. Détendez-vous et je peux commander vos muscles à votre place comme je l’ai fait hier soir. Vous pouvez également fixer une surface très claire et je ferai apparaître des images devant vos yeux. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner les preuves de ce que j’avance, je vous demande simplement de m’aider à le faire. Ceci est très important pour chacun de nous. Je vous en prie, laissez-moi essayer de nouveau.
Le Chasseur songea un instant à signer la lettre, mais il ne sut comment. En fait il n’avait pas de nom. « Le Chasseur » n’était qu’un surnom qu’on lui avait donné à cause de sa profession. Dans l’esprit des anciens compagnons de sa race, il était simplement l’ami de Jenver, sous-chef de la police. Il estima que pour l’instant l’emploi de ce titre n’était pas souhaitable. Il laissa donc le message sans signature et se demanda alors où il allait pouvoir le laisser. Il ne voulait pas que le compagnon de chambre de Bob pût le voir avant lui. Mieux valait emmener ce papier jusqu’au lit et le placer sur les couvertures.
Le Chasseur s’attela donc à cette tâche après avoir réussi à détacher la feuille du bloc. En traversant la chambre il eut une idée meilleure et abandonna le papier sur l’une des chaussures de Bob. Puis il regagna sans encombre l’intérieur du corps de son hôte. Le Chasseur n’avait pas besoin de sommeil, car le système circulatoire du jeune garçon était largement suffisant pour subvenir à ses besoins métaboliques.
Pour la première fois, le Chasseur regretta de ne pouvoir s’assoupir, car le sommeil aurait été le meilleur moyen d’occuper les heures d’attente.
Enfin, la sonnerie du réveil retentit dans le couloir. Bien que ce fût dimanche, les élèves n’étaient pas autorisés à rester couchés. Au début les gestes du jeune garçon se firent très lents puis se souvenant brusquement que c’était son tour, Bob bondit pieds nus jusqu’à la fenêtre, la ferma et revint aussi vite sur son lit où il commença à s’habiller. Son voisin de lit préféra rester sous ses couvertures jusqu’à ce que la chambre se fût un peu réchauffée, et tournant le dos à Robert, il ne vit pas la fugitive expression de surprise sur le visage de Kinnaird lorsque celui-ci découvrit la feuille de papier soigneusement roulée dans l’une de ses chaussures.
Il prit la note, la parcourut rapidement et l’enfouit dans l’une de ses poches. Sa première pensée fut de croire que quelqu’un, vraisemblablement son camarade, lui avait fait une blague. Il décida immédiatement de ne pas donner à son auteur la satisfaction de paraître surpris. Toute la matinée, le Chasseur se sentait peu à peu devenir fou devant l’indifférence du jeune garçon, qui pourtant n’avait pas oublié la note. Bob attendait simplement d’être seul afin de pouvoir la lire tranquillement. Dès qu’il le put, il remonta dans sa chambre et se mit en devoir de déchiffrer cette écriture inconnue. Sa première réaction fut semblable à celle du matin, ce ne pouvait être qu’une blague. Et soudain une question se posa à son esprit : qui, diable, pouvait être au courant des troubles ressentis la veille ? L’infirmière le savait, évidemment, mais sans aucun doute, ni elle ni le docteur ne se seraient laissés aller à lui jouer un tel tour, pas plus d’ailleurs qu’ils n’auraient raconté cette histoire à quelqu’un d’autre. Plusieurs explications étaient peut-être possibles, mais la plus simple pour l’instant était de vérifier la véracité de la note. Il regarda dans le couloir, dans son placard et sous le lit, dans la crainte de se laisser attraper par une blague préparée par ses copains. Puis il s’assit sur son lit et, fixant le mur blanc faisant face à la fenêtre il déclara à haute voix :
« Alors, vas-y, montre-moi tes ombres chinoises ! »
Le Chasseur obéit à l’invite.
C’est toujours un plaisir rare que de pouvoir produire des cataclysmes au prix d’efforts négligeables. Le Chasseur ressentait à présent cette impression agréable. Son seul travail consistait à épaissir d’une fraction de millimètre la portion de son corps semi-transparent entourant déjà la pupille de son hôte. Il lui suffisait de recouvrir les nerfs sensitifs qui aboutissaient là afin d’intercepter, suivant une forme donnée, la lumière reçue. Habitué depuis longtemps à cette pratique, il n’avait à déployer aucun effort, mais les résultats produits furent extraordinaires. Le regard fixe, Bob bondit sur ses pieds. Il cligna de l’œil à plusieurs reprises, se frotta les paupières mais la vision persistait et il lisait toujours le mot « Merci » qui semblait projeté sur le mur à travers un brouillard. Plus il regardait, mieux il lisait et il s’aperçut que le mot avait tendance à s’élargir aux extrémités. Toutes les lettres ne se trouvaient pas au point focal, endroit où la rétine humaine donne la vision la plus nette, et lorsqu’il tourna les yeux pour mieux voir, le mot suivit son regard. Il se souvint alors des taches de couleur qu’il lui arrivait de voir dans le noir sans jamais les distinguer clairement.
« Qui… qui êtes-vous ? Où êtes-vous et comment… ? »
Sa voix s’évanouit brusquement, car les questions l’assaillaient en si grand nombre qu’il ne pouvait les exprimer assez vite.
« Asseyez-vous calmement et regardez. Je vais essayer de vous expliquer. »
La phrase traversa le champ visuel de Bob. Le Chasseur avait déjà employé cette méthode auparavant pour d’autres langues écrites et quelques minutes lui suffirent pour découvrir la vitesse à laquelle Bob pouvait lire. Une fois ce point fixé il conserva toujours la même rapidité dans le débit, car s’il accélérait ou ralentissait le remplacement des lettres, le regard du jeune garçon se posait ailleurs.
« Comme je le dis dans ma note, il m’est très difficile d’expliquer qui je suis. Ma tâche correspond à peu près à celle qui incombe à vos policiers. Je ne possède pas de nom, du moins au sens que vous entendez par là. Vous pouvez imaginer que je m’appelle le Détective ou le Chasseur. Je ne suis pas originaire de ce monde, mais y suis venu par hasard en poursuivant un criminel appartenant à mon propre peuple. Je le cherche toujours. Son engin et le mien furent détruits à notre arrivée sur cette planète et les circonstances m’obligèrent à abandonner l’endroit de notre accident avant d’avoir pu me lancer dans de nouvelles recherches. Ce fugitif représente une menace sérieuse, tant pour votre peuple, que pour le mien. Je vous demande, en conséquence, de m’aider à le retrouver.
— Mais d’ou venez-vous donc ? Quelle sorte de créature êtes-vous ? Comment pouvez-vous faire apparaître ces lettres sous mes yeux ?
— Tout vient à point à qui sait attendre. »
Les connaissances assez limitées du Chasseur lui faisaient particulièrement apprécier les proverbes et les phrases toutes faites.
« Nous venons d’une planète satellite d’une étoile que je pourrais vous montrer, mais dont j’ignore le nom dans votre langue. Je ne suis pas un être comme vous et crains que vos connaissances en biologie soient trop limitées pour que je puisse vous donner une explication satisfaisante. Toutefois, vous connaissez sans doute la différence qui existe entre un protozoaire et un virus. De même que les grosses cellules nucléaires qui forment votre corps ont évolué à partir du protozoaire, les miennes ont leur origine dans la plus petite des créatures vivantes et que vous appelez virus. Vous savez déjà tout cela, car dans le cas contraire je ne pourrais évidemment pas employer votre propre appellation. Mais peut-être vos connaissances sont-elles un peu vagues sur cette question ?
— Non, répliqua Bob à voix haute, mais je croyais que les virus étaient en fait des éléments liquides.
— Dans l’ordre de grandeur qui est le mien cette distinction est absolument minime. En fait mon corps n’a pas de forme définie et si vous pouviez m’apercevoir vous songeriez immédiatement à une amibe. Bien que d’après vos mesures je sois infiniment petit, mon corps renferme des milliers de fois plus de cellules que le vôtre.
— Pourquoi ne vous montrez-vous pas ? Et tout d’abord, où êtes-vous ? »
Le Chasseur négligea de répondre à cette question, et reprit :
« À cause de notre structure minuscule et sans consistance, nous trouvons souvent dangereux et peu pratique de nous déplacer et de travailler seuls. C’est pourquoi, nous avons acquis l’habitude de nous adjoindre des créatures beaucoup plus grandes que nous. En réalité, nous vivons dans leur corps. Nous sommes à même de le faire, sans nuire le moins du monde à l’être qui nous porte, car nous sommes capables de nous glisser dans le moindre espace libre et, de plus, nous nous rendons utiles en détruisant les germes de maladies et autres organismes nuisibles qui peuvent se glisser dans le corps. Ainsi notre allié jouit-il d’une santé nettement plus florissante que si nous n’existions pas.
— C’est passionnant cette histoire. Croyez-vous pouvoir faire de même avec les créatures vivant sur cette Terre ? Quels sont donc ces êtres qui vous servent de domicile ? »
Cette question était exactement celle que le Chasseur voulait s’entendre poser et il commença à répondre point par point à tout ce que Bob avait demandé.
« L’organisme n’était pas très différent de… » Il n’alla pas plus loin, car la mémoire de Bob venait de lui suggérer une nouvelle idée.
« Attendez ! attendez…, reprit le jeune homme, je crois comprendre où vous voulez en venir. Vous ne vous servez pas des autres animaux comme une monture ordinaire, vous vous associez à eux. Et ces troubles d’hier soir… c’est donc pour cela que ma blessure s’est refermée si vite ? Pourquoi n’avez-vous pas tenu bon ? »
Très heureux de la tournure des événements, le Chasseur lui raconta ce qui s’était passé. Le jeune garçon avait compris beaucoup plus rapidement que le Chasseur ne l’espérait ; de plus, il semblait réagir favorablement. On le sentait plus intéressé qu’effrayé. À la demande de Bob, le Chasseur agit sur les muscles comme il l’avait fait la veille au soir, mais refusa de se montrer. Il était trop content des résultats acquis pour courir le risque de se montrer au grand jour.
En réalité, il avait eu une chance inouïe de choisir un tel hôte. Un garçon plus jeune, ayant fait moins d’études, n’aurait pu comprendre la situation et se serait effrayé. Un adulte aurait couru chez le premier psychiatre. Tandis que Bob était assez apte à comprendre, au moins partiellement, les révélations du Chasseur et encore assez jeune pour ne pas s’imaginer que toute cette histoire n’était qu’un phénomène subjectif.
De toute façon, Bob écoutait, ou plutôt regardait attentivement, pendant que le Chasseur le mettait au courant des événements qui l’avaient amené pour la première fois sur la Terre. Il exposa les données du problème qui le préoccupait et les raisons pour lesquelles Bob devait l’aider à le résoudre. Le garçon comprit parfaitement ce qu’on attendait de lui. Il imaginait facilement les ravages que son invité involontaire aurait pu commettre s’il n’avait été doté d’un sens moral très strict. La simple idée qu’une créature similaire et précisément dépourvue de ce sens moral se trouvait actuellement en liberté parmi la race humaine, le fit tressaillir de peur.
VI
LE PROBLEME N°1
Avant même que le Chasseur n’ait eu le temps d’en parler, Bob en arriva immédiatement aux considérations pratiques. Il déclara d’un air songeur :
« Je suppose que vous avez envie de retourner à l’endroit où vous m’avez trouvé afin de vous remettre à la recherche de votre petit copain. Tout d’abord, êtes-vous sûr qu’il a pu prendre pied sur la plage ?
— Je ne le saurai que si je retrouve ses traces. Vous avez parlé d’île. J’espérais qu’il n’y en avait qu’une à cet endroit. Combien y en a-t-il donc ?
— Je n’en sais rien, mais l’archipel est très fourni. La plus proche de celle où habitent mes parents est située au nord-est à cinquante kilomètres. Elle est également habitée. »
Le Chasseur réfléchit un moment. À l’instant où il avait perdu le contrôle de son appareil, sa ligne de vol était exactement la même que celle du fugitif qu’il poursuivait. Et autant qu’il pouvait s’en souvenir ils avaient piqué ensemble vers le sol et, malgré la vrille amorcée, l’autre n’avait pu s’éloigner beaucoup. Leurs points de chute ne pouvaient guère être distants que de trois à cinq kilomètres, expliqua-t-il à Bob.
« S’il a pu gagner le rivage, il y a de fortes chances pour que ce soit sur mon île, et s’il s’y trouve encore les recherches se limiteront à cent soixante personnes. Êtes-vous certain qu’il a pu se glisser dans un corps humain ou faudra-t-il examiner tous les êtres vivants ? Cependant, je présume qu’il s’est tourné d’abord vers un être humain.
— Autant que je puisse le savoir, vous représentez l’espèce la plus intelligente sur cette Terre et mon peuple s’est aperçu depuis longtemps qu’une créature très évoluée est un hôte de choix.
— Il nous faudra donc chercher parmi tous les gens que nous rencontrerons. C’est un peu comme si nous avions à découvrir une aiguille dans une botte de foin. »
Le Chasseur avait déjà lu cette expression quelque part et en comprit parfaitement le sens.
« C’est à peu près cela, reprit le Chasseur, sauf que l’aiguille elle-même est camouflée en brindille de foin. »
Il fut interrompu à cet instant par l’arrivée du camarade de chambre de Bob et ils n’eurent plus l’occasion ce jour-là de reprendre leur conversation. Au cours de l’après-midi, Bob vit le docteur pour son bras et, comme le Chasseur ne possédait aucun pouvoir guérisseur miraculeux, le médecin estima que la cicatrisation était normale.
« Aucun signe d’infection n’est visible, dit le médecin, malgré votre petite plaisanterie. Avec quoi avez-vous donc essayé de vous soigner ?
— Je n’y ai pas touché, répondit le jeune garçon. Cela s’est passé pendant que je venais à l’infirmerie et j’ai cru que c’était une simple égratignure jusqu’au moment où l’infirmière a voulu la nettoyer à l’alcool. » Il vit nettement que le docteur ne le croyait pas, mais estimait inutile de poursuivre plus avant la discussion.
Rien n’avait été précisé avec le Chasseur sur la question de garder secrète sa présence, mais le jeune garçon estima que si cette histoire se répandait, en admettant même qu’on la crût réelle, leurs chances de succès pouvaient s’en trouver sérieusement diminuées. Aussi laissa-t-il le docteur lui faire un petit speech sur les microbes et il s’en alla dès qu’il le put.
Peu après le dîner il trouva enfin une occasion pour demander au Chasseur :
« Quelles sont vos intentions au sujet du retour dans l’île ou nous nous sommes rencontrés ? Normalement je ne dois y revenir qu’à la mi-juin, dans plus de six mois. Votre fugitif aurait donc largement le temps de se mettre à l’abri ou de disparaître. Avez-vous envie d’attendre qu’il se soit bien caché ou avez-vous songé à un prétexte qui nous permettrait d’y aller plus tôt ? »
Le Chasseur avait une réponse toute prête, qui devait le renseigner davantage sur la personnalité réelle de son hôte qu’il connaissait encore mal. Il répondit, toujours par le même procédé :
« Tous mes mouvements dépendent entièrement des vôtres, vous quitter serait perdre le fruit des efforts développés depuis plus de cinq mois. Évidemment, je connais votre langue, ce qui pourrait m’être d’un précieux secours, mais je suis persuadé que la recherche d’une nouvelle association avec un de vos semblables serait un travail de longue haleine. Vous êtes le seul être humain sur l’aide duquel je puisse compter. Il est exact qu’il vaut mieux que je retourne dans l’île le plus tôt possible. Je sais très bien que vous n’êtes pas libre de faire tout ce que vous voulez, mais si vous pouviez trouver un moyen de m’emmener là-bas ce serait certainement préférable. Vous pouvez juger mieux que moi de la réalisation de nos projets. Tout ce que je puis faire c’est vous renseigner sur les actes et la nature de celui que je poursuis. »
Bob ne répondit pas tout de suite. Plus il y songeait, plus il trouvait la situation passionnante. Évidemment, il serait obligé de manquer plusieurs mois de classe, mais on pouvait toujours s’arranger pour rattraper le temps perdu. Si le Chasseur avait dit vrai, la recherche du fugitif devait passer avant tout et Robert ne voyait pas pour quelles raisons son nouveau compagnon le tromperait.
Disparaître purement et simplement n’était même pas à envisager. Il fallait découvrir un prétexte valable afin de pouvoir quitter l’école.
Seule la maladie ou un accident lui permettraient de parvenir à ses fins.
Très ému par tous ces événements, il essaya de se distraire par une partie de ping-pong, mais le problème l’occupait à un point tel que le jeu se transforma très rapidement en une défaite lamentable. Il se fit battre à plate couture alors qu’il était considéré comme un très bon joueur de l’école.
Lorsqu’il retourna dans sa chambre, son camarade s’y trouvait déjà, ce qui excluait toute conversation jusqu’à l’extinction des feux. Et même après, Bob ne voulait pas courir le risque de voir son voisin de lit se réveiller en pleine nuit pour découvrir qu’il parlait tout seul. En outre, il ne pourrait pas voir très nettement les réponses du Chasseur dans le noir.
Le lendemain, un lundi, les classes se déroulèrent comme d’habitude et il ne put être seul qu’après le déjeuner. Il prit quelques livres sous le bras et se mit désespérément à la recherche d’une salle de classe vide. Et là, parlant à mi-voix afin de ne pas attirer l’attention des gens qui pouvaient passer dans le couloir, il donna libre cours à toutes les idées qu’il avait emmagasinées depuis la veille. Il commença pourtant par un autre sujet.
« Il me faut absolument trouver un autre moyen pour vous parler, déclara-t-il. Vous pouvez toujours me parler si je ne suis pas occupé à regarder autre chose, mais il m’est impossible de vous dire le moindre mot si je ne suis pas seul, à moins de passer pour un fou. J’ai eu une idée hier soir et n’ai pas trouvé depuis l’occasion de vous la communiquer.
— Le problème de la conversation n’est pas difficile à résoudre, répondit le Chasseur. Vous n’aurez qu’à parler en un murmure presque inaudible, sans même entrouvrir les lèvres, car je peux interpréter très aisément les mouvements de vos cordes vocales et de votre langue. J’aurais d’ailleurs dû y penser plus tôt, mais je n’avais jusqu’alors accordé aucune attention particulière à la nécessité où nous sommes de conserver le secret. Je vais d’ailleurs commencer dès maintenant. Mais dites-moi bien vite quelle était cette idée qui vous préoccupait tant ?
— Je ne vois pas le moyen de retourner chez moi à moins de feindre une maladie et de me faire accorder un congé de convalescence. Je ne peux pas espérer tromper les médecins, mais vous pouvez certainement faire naître chez moi assez de symptômes pour qu’ils n’y comprennent plus rien. Qu’en pensez-vous ? »
Le Chasseur hésita un long moment avant de répondre :
« C’est évidemment possible, mais votre proposition ne m’enchante pas. Vous ne pouvez pas comprendre à quel point est ancrée chez nous notre répugnance à faire quoi que ce soit qui pût mettre en danger la santé de notre hôte. En cas de nécessité, et avec un être dont la structure physique est entièrement connue, je pourrais à la rigueur, en dernier ressort, accepter votre plan. Mais dans votre cas, je ne suis pas sûr qu’un mal permanent ne résulterait pas de mon intervention.
— Vous vivez dans mon corps depuis plus de cinq mois, m’avez-vous dit, et j’ai l’impression que vous me connaissez suffisamment, objecta Robert.
— Je connais votre structure, mais ignore tout de vos réactions aux diverses maladies. Vous représentez pour moi une espèce entièrement nouvelle sur laquelle je ne possède que des données uniques : les vôtres. J’ignore pendant combien de temps vos cellules peuvent subsister sans nourriture ou oxygène ; quelle est la dose limite de concentration acide que votre sang peut supporter ; quelles relations existent entre votre système circulatoire et votre système nerveux. Je pourrais, bien entendu, essayer de trouver une réponse à toutes ces questions ; mais je ne suis pas certain de pouvoir y parvenir sans vous rendre sérieusement malade ou même vous tuer. Je pourrais toujours faire quelques tentatives dans le domaine que vous proposez, mais je m’y refuse absolument. D’autre part, sur quoi vous basez-vous pour affirmer que l’on vous renverrait chez vous si vous êtes malade ? Ne vous soignerait-on pas ici ? »
Bob conserva le silence pendant plusieurs minutes. Il n’avait pas songé à cette dernière éventualité.
« Je n’en sais rien, admit-il finalement. Nous devons trouver quelque chose qui entraîne à coup sûr une longue convalescence. » Cette idée peu agréable le fit tressaillir. « Je persiste à croire que vous pourriez faire quelque chose dans ce domaine sans avoir de remords. »
Le Chasseur admit volontiers que c’était en son pouvoir, mais qu’il se refusait toujours à agir sur le déroulement normal de la vie physique de son hôte. Il promit cependant d’y réfléchir et conseilla au jeune garçon d’en faire autant, tout en lui demandant de trouver une autre idée.
Tout en étant peu au courant de la psychologie humaine, le Chasseur devinait que Bob n’abandonnerait pas son idée avant d’être convaincu qu’elle était impossible à réaliser. Le jeune garçon y tenait et ne pouvait pas comprendre pourquoi elle répugnait tant aux sentiments du Chasseur.
Comme prévu, les procédés de conversation se développèrent au cours des jours suivants. Le Détective était à présent capable d’interpréter les mouvements de la langue et des cordes vocales du garçon, même lorsque celui-ci conservait les lèvres presque serrées et parlait dans un murmure imperceptible. Le mode de réponse était relativement aisé : il suffisait que les occupations de Bob lui permissent de tourner les yeux vers un endroit assez clair. En même temps, ils se mirent d’accord sur un certain nombre d’abréviations et leurs échanges gagnèrent en rapidité. Mais, ni l’un ni l’autre ne trouvèrent l’idée de génie qui permettrait à Bob de quitter l’école.
Au cours de cette période, un observateur aurait trouvé assurément très drôle la situation, s’il avait pu surveiller les rapports entre Bob et le Chasseur, et surtout, ce qui se passait dans les bureaux des dirigeants de l’école. D’un côté, le Chasseur et son hôte s’efforçaient de découvrir un moyen de quitter l’école et de l’autre les directeurs s’étonnaient du brusque changement de leur élève. Ils ne manquaient pas de faire remarquer à quel point ses notes étaient moins bonnes et plusieurs professeurs estimèrent que mieux vaudrait pendant quelque temps renvoyer le jeune homme chez ses parents.
La simple présence du Chasseur, ou plutôt la connaissance que Bob en avait, entraînait ainsi une situation qui devait les conduire normalement à la réalisation de leurs vœux. Le jeune garçon ne souffrait d’aucune atteinte physique, mais les problèmes qui le préoccupaient et les conversations qu’il tenait avec le Chasseur amenaient chez lui un comportement qui ne manquait pas d’inquiéter ses éducateurs.
On consulta le docteur, qui déclara que le jeune homme était en parfaite santé. Il examina une fois de plus la cicatrice du bras, craignant qu’une complication insoupçonnée pût être responsable de l’état général, mais ne trouva rien. Le rapport médical n’apporta donc aucun élément d’appréciation aux professeurs. De jeune garçon sociable et agréable, que tout le monde avait aimé, Bob était devenu un être solitaire, renfermé et souvent même désagréable.
On demanda alors au docteur d’avoir un nouvel entretien avec Bob ; mais la conversation n’apporta aucun élément nouveau. Le médecin eut seulement l’impression qu’un problème très sérieux occupait l’esprit de Bob et que celui-ci n’avait aucune envie d’en faire part à autrui. En fin de compte il recommanda le repos de l’élève dans sa famille, pour quelques mois. C’était tellement plus simple ainsi !
Le directeur écrivit à M. Kinnaird pour le mettre au courant de la situation et l’informer que, s’il n’y voyait aucune objection, Bob rentrerait immédiatement dans sa famille jusqu’à la prochaine année scolaire.
Le père de Bob n’attachait pas beaucoup d’importance aux théories du docteur, car il croyait bien connaître son fils quoique ne l’ayant vu qu’assez rarement au cours des dernières années. Il acquiesça cependant à la proposition du directeur. Après tout, si son fils ne se portait pas bien en pension, c’était du temps perdu. L’île comptait un excellent médecin et une très bonne école, quoi que en dise Mme Kinnaird. On pourrait donc lui faire donner quelques leçons afin qu’il ne perdît pas complètement son année. En plus de toutes ces raisons, M. Kinnaird était ravi de la possibilité qui s’offrait à lui de voir son fils. Il envoya un télégramme autorisant le retour de Bob et se prépara à l’accueillir.
Ce serait peu de dire que Robert et le Chasseur furent surpris à l’annonce de cette nouvelle : ils tombèrent des nues. Sans mot dire, ils regardaient tous deux le directeur, M. Raylance, qui avait fait venir Bob dans son bureau pour le mettre au courant de son proche départ. Le Chasseur, de son côté, essayait vainement de lire les quelques papiers posés sur son bureau.
Au bout de quelques instants seulement, Bob recouvra l’usage de la parole.
« Mais pourquoi, monsieur ? Il est arrivé quelque chose à la maison ?
— Non. Tout va fort bien là-bas. Nous croyons simplement que dans votre intérêt il est préférable que vous passiez quelques mois chez vous. C’est tout. Vous avez dû vous rendre compte que vos notes n’étaient pas les mêmes ces derniers temps ? »
Cette simple remarque permit au Chasseur de comprendre ce qui se passait. Et il se morigéna de ne pas y avoir pensé plus tôt. Mais Bob ne réalisa pas tout de suite le motif de cette décision.
« Vous voulez dire, monsieur, que je suis renvoyé ? Je ne croyais pas en être déjà là… et il n’y a que quelques jours que…
— Mais non, mon petit, il n’est nullement question de cela. » Le directeur ne comprit pas ce que signifiait la dernière remarque de Bob. « Nous avons simplement remarqué que vous aviez beaucoup changé ces derniers temps et le docteur estime qu’un peu de repos vous sera salutaire. Nous serons toujours très heureux de vous accueillir l’année prochaine et si vous le désirez nous pouvons vous envoyer un résumé des cours qui guidera les professeurs que vous pourrez avoir là-bas. Vous serez à même, ainsi, de travailler à votre guise durant tout l’été et je ne doute pas que l’année prochaine il vous sera possible de suivre vos camarades dans la classe supérieure. Vous êtes d’accord, je suppose, à moins que vous n’ayez pas envie de retourner chez vous », ajouta-t-il en souriant.
Bob esquissa un vague sourire avant de répondre : « Non, monsieur, je suis toujours très content de revoir mes parents, enfin je voulais dire… » Il s’arrêta, un peu embarrassé à la recherche d’une phrase atténuant l’effet de ses dernières paroles.
M. Ray lance se mit à rire un peu trop fort.
« Ne vous en faites pas, Bob, je comprends très bien ce que vous voulez dire. Allez faire vos valises et dire au revoir à vos amis. Je vais essayer de vous avoir une place dans l’avion de demain. Je regrette beaucoup que vous nous quittiez et vous nous manquerez énormément dans l’équipe de hockey. De toute façon, la saison est presque terminée et vous nous reviendrez pour les matches de l’année prochaine. Bonne chance, mon petit ! »
Ils se serrèrent la main et Bob quitta la pièce sans bien savoir ce qu’il faisait. Il ne dit rien au Chasseur. D’ailleurs c’était inutile puisque ce dernier avait assisté à l’entretien. Bob avait depuis longtemps abandonné l’habitude d’accorder une importance quelconque aux faits et gestes des grandes personnes pour la simple raison qu’elles étaient plus âgées que lui. Cependant, il s’efforça de découvrir s’il n’existait pas de motifs cachés derrière la décision du directeur. Finalement, il estima que mieux valait prendre les événements comme ils venaient et il abandonna la suite au Chasseur.
Il serait peut-être hasardeux d’affirmer que celui-ci était satisfait du travail accompli. C’était un bon détective, qui ne s’était jamais attribué les succès dus à l’intelligence, et à la puissance physique de son hôte. Bien sûr Bob n’était pas Jenver, mais il était arrivé à se sentir très attaché au jeune garçon.
Au cours du voyage, Bob parla avec le Chasseur toutes les fois que l’occasion se présentait, mais leurs entretiens portaient uniquement sur les événements du parcours. Ils ne parlèrent affaires qu’au moment où l’avion survolait le Pacifique, car Bob avait admis sans presque y songer que le Chasseur prendrait la direction de toutes les opérations dès qu’ils atteindraient l’endroit de leur rencontre.
« Mais, dites-moi, Chasseur, comment allez-vous vous y prendre pour retrouver le charmant ami que vous cherchez ? Et dans ce cas que ferez-vous ? Avez-vous un moyen de venir à bout de lui sans que l’hôte qui l’a adopté en subisse les conséquences ? »
Cette question eut l’effet d’un coup de fouet. Pour une fois, le Chasseur s’estima heureux que son mode de langage fût moins rapide que celui de Bob. Pendant quelques secondes il se demanda si, par hasard, il n’avait pas oublié quelque part la masse de tissus qui lui servait normalement de cerveau.
Sans aucun doute, celui qu’il poursuivait avait eu le temps de se cacher et devait à présent avoir élu domicile dans le corps d’un être humain comme lui-même l’avait fait. Quoi de plus normal ? En temps ordinaire, un fugitif de cette espèce que ni la vue, ni le son, ni l’odeur, ni le toucher ne pouvaient révéler, était décelé à l’aide des tests physiques, chimiques, et biologiques qui étaient mis en œuvre avec ou sans le consentement de la créature qui servait d’hôte. Le Chasseur était très au courant de tous ces tests et dans certains cas, il pouvait s’en servir si rapidement qu’il parvenait à dire si un représentant de son propre peuple était présent dans un organisme suspect, avant même que l’autre n’ait eu le temps de s’en apercevoir. Bob avait déclaré que cent soixante personnes habitaient l’île. Quelques jours suffiraient pour les passer au crible, mais il ne pouvait pas appliquer les tests indispensables : tout son matériel et son équipement avaient disparu avec l’engin qu’il avait amené sur la Terre. En admettant qu’il pût retrouver l’épave, il ne pouvait quand même pas supposer que ses instruments et les bouteilles contenant les produits chimiques aient pu supporter le choc et cinq mois d’immersion dans l’eau salée !
Il était seul. Jamais un policier n’avait été aussi perdu dans un monde inconnu, loin de ses laboratoires et de l’aide si précieuse que ses semblables lui avaient toujours apportée. Ses compatriotes ignoraient absolument où il se trouvait parmi les cent milliards de soleils qui rayonnaient dans la voie lactée…
Il se souvint alors que Bob lui avait déjà posé cette même question les jours précédents et qu’il avait toujours réussi à ne pas y répondre sous un prétexte quelconque. Mais à présent la situation était claire : ils se lançaient effectivement à la recherche d’une aiguille dans une meule de foin. De plus l’aiguille, mortellement empoisonnée, avait réussi à se glisser dans l’une des minuscules brindilles de la meule.
La question de Bob demeura sans réponse.
VII
LE PLATEAU…
Le gros appareil les amena de Seattle à Honolulu puis à Apia. De là, un avion plus petit les conduisit jusqu’à Tahiti et à Papeete. Vingt-cinq heures après avoir quitté Boston, Bob put montrer au Chasseur le pétrolier ravitaillant les petites îles des alentours, et sur lequel ils accompliraient la dernière partie de leur voyage. Le navire était aisément reconnaissable à sa silhouette particulière et devait faire ce service depuis longtemps.
Robert était le seul passager, et il prit place avec ses valises sur une allège qui le conduisit au navire.
Le Chasseur se rendit compte que ce bateau avait été construit beaucoup plus pour porter de lourdes charges que pour la vitesse. Il était très large pour sa longueur et le milieu était occupé par les réservoirs qui dépassaient à peine de quelques mètres la ligne de flottaison. L’avant et l’arrière étaient beaucoup plus hauts, et reliés entre eux par une passerelle surplombant les cales. De là, des échelles permettaient de descendre sur le pont pour accéder aux vannes et aux treuils. Un énorme marin au visage tanné regardait Bob qui grimpait l’échelle de pilote. Le commandant grommelait des paroles incompréhensibles, car des expériences passées lui avaient appris qu’il était impossible d’empêcher le garçon de se promener partout, et il n’allait plus vivre que dans la crainte de voir celui-ci se rompre les os. Il n’avait nulle envie de déposer chez M. Kinnaird un enfant avec des fractures multiples.
« Hé, monsieur Teroa ! hurla Bob en mettant le pied sur le pont, vous croyez que vous pourrez me supporter de nouveau pendant un jour ? »
Le capitaine sourit avant de répondre :
« Il faudra bien ! Au fond on a vu pire que vous dans le genre nuisible. »
Très étonné, Bob ouvrit de grands yeux et demanda en employant cette fois le pidgin mi-français mi-polynésien qui était de rigueur dans les îles :
« Vous n’allez pas me dire que quelqu’un vous a embêté plus que moi, car alors, il faudrait me présenter ce génie !
— Vous le connaissez très bien, ou plutôt vous les connaissez. Mon fils Charlie et le jeune Hay sont venus à bord il y a quelques mois. Ils ont réussi à se cacher jusqu’au moment où il était trop tard pour les renvoyer à terre. Il a fallu que je leur explique à quoi tout servait.
— Que voulaient-ils donc ?
— Faire un tour en mer, je suppose.
— Pourtant ils doivent bien connaître votre bateau depuis le temps.
— C’est pire que cela ! Charlie voulait absolument prouver qu’il pouvait se rendre utile, il avait envie de commencer à apprendre le métier. Hay, de son côté, désirait visiter le musée de la marine à Papeete sans être accompagné d’un tas de gens âgés qui l’obligeaient toujours à regarder ce qui ne l’intéressait pas. J’étais très embêté, mais il a bien fallu les garder à bord.
— Je ne savais pas que Norman se passionnait pour l’histoire naturelle. Ce doit être tout récent et je finirai bien par savoir pourquoi. Il est vrai que je suis parti depuis cinq mois et il a pu se mettre à étudier ce qu’il voulait.
— Tiens, c’est vrai ! Je ne vous attendais pas si tôt. Qu’est-ce qui s’est passé ? On vous a viré de l’école ? »
La dernière phrase était accompagnée d’un sourire bienveillant qui lui enlevait tout côté désagréable.
Bob fit une grimace. Il n’avait pas songé à inventer une histoire, mais il estimait à juste titre que les motifs avancés par le médecin de l’école ne convaincraient personne.
« Le toubib de l’école a dit que cela me ferait du bien de passer quelques mois à la maison, déclara-t-il. Il ne m’a pas dit pourquoi, et autant que je puisse m’en rendre compte, je me porte très bien. Est-ce que Charlie a réussi à décrocher le boulot qu’il voulait ? »
Bob savait parfaitement ce que l’on allait lui répondre, mais il tenait surtout à changer de sujet de conversation.
« Aussi bizarre que cela puisse paraître, dit alors le commandant, il va l’avoir, mais je crois que vous feriez mieux de ne pas lui en parler encore. Il fera sûrement un bon marin. Je me suis dit que puisqu’il était décidé à se lancer dans ce fichu métier, mieux valait ne pas le perdre de vue. J’ai demandé à le prendre à bord et je crois que cela va marcher. N’allez pas vous imaginer que vous pourrez en faire autant en vous cachant simplement dans la cale ! » Et le marin accompagna ces derniers mots d’une bourrade amicale.
Sur le moment, Bob avait complètement oublié le problème capital qui le préoccupait tant. Il était plongé dans ses pensées et se demandait ce qu’avaient pu faire ses camarades de l’île pendant son absence. Bien qu’il y passât en général peu de temps, Bob considérait l’île comme le véritable centre de sa vie et pour le moment il n’était plus qu’un jeune garçon de quinze ans, heureux de retrouver des paysages connus où tant de souvenirs l’attendaient.
Accoudé au plat-bord, Bob fixait le ciel bleu et s’aperçut soudain que le Chasseur cherchait à lui dire quelque chose. La question du Chasseur était en parfaite harmonie avec l’état d’âme de Bob et il n’aurait pas pu choisir un moment plus propice pour la poser. Le Chasseur avait longuement réfléchi et il avait conclu que d’autres données lui étaient indispensables pour essayer de retrouver le fugitif. Son hôte était certainement à même de le renseigner sur certains points.
« Bob, pouvez-vous me donner un peu plus de détails sur l’île où nous allons débarquer ? Sur sa forme par exemple, sa superficie et également sur les gens qui y vivent ? Je crois que notre travail va consister tout d’abord à essayer de reconstruire l’enchaînement des événements qui ont entouré l’arrivée sur cette Terre de celui que nous cherchons. Il faudra commencer par reconstituer tous ses actes avant de vouloir le dénicher. Lorsque je connaîtrai mieux l’endroit où tout s’est déroulé, il sera plus facile de découvrir où il a pu s’échapper.
— D’accord, répondit Bob qui ne demandait qu’à aider le Chasseur. Je vais dessiner rapidement une carte, cela vaudra mieux que de longues explications. J’ai du papier dans mes affaires. »
Il quitta la rambarde et pour la première fois depuis qu’il prenait ce bateau il ne sentit pas les vibrations qui secouaient le navire au moment où les Diesels se mettaient en route.
Ce qui lui servait de cabine était une toute petite pièce située à l’arrière du navire, et ne comportant qu’une couchette devant laquelle on avait posé ses bagages. Manifestement, le navire n’avait pas été prévu pour transporter des passagers.
Sous le crayon du jeune garçon, l’île prenait la forme d’un L majuscule. Le port se trouvait à l’intérieur de l’angle ouvert vers le nord. La barrière de récifs qui entourait l’île était presque circulaire, et le lagon s’étendait sur une vaste surface, en particulier au nord. À en croire le dessin, deux passages devaient permettre de franchir les récifs. Bob expliqua que la face ouest était la plus fréquentée et que récemment on l’avait agrandie en faisant sauter les coraux à la dynamite, afin que le pétrolier pût y entrer à n’importe quelle heure.
« On est obligé d’entretenir constamment le chenal en faisant sauter les récifs, qui d’ailleurs laissent passer les petits bateaux. Le lagon est peu profond, à peine quatre mètres dans l’ensemble, et l’eau y est toujours tiède. C’est même pourquoi l’on a construit les réservoirs dans ce coin-là. »
Il montrait en même temps un certain nombre de petits carrés qu’il avait dessinés tout près du lagon.
Le Chasseur eut envie de demander à quoi servaient ces réservoirs, mais il préféra attendre que Bob eût fini son exposé.
« C’est ici », et le garçon montrait une des branches du L, « qu’habitent la plupart des gens. C’est la partie la plus basse de l’île, le seul endroit où l’on peut voir des deux côtés à la fois. On trouve une trentaine de maisons dans ce coin-là, toutes entourées de grands jardins, et assez espacées les unes des autres. Rien de semblable à ce que vous avez vu en ville.
— Vous habitez également là ?
— Non. » Le crayon dessina alors une ligne longeant l’île sur presque toute sa longueur, très près du lagon. « Cette route va de chez Norman Hay qui habite près de l’extrémité nord-ouest jusqu’aux hangars qui se trouvent au milieu de l’autre branche. Les deux côtés de l’île possèdent une chaîne de collines qui s’abaissent au centre, là où se trouvent les maisons. Beaucoup de gens vivent également au nord de ces monts. En partant de la maison de Hay et en descendant la route on passe devant la maison de Hugh Colby, de Shorty Malmstrom, de Ken Rice et l’on arrive chez moi. Actuellement cette extrémité de l’île n’est guère fréquentée, et la nature a repris ses droits, sauf aux abords immédiats des maisons. Le sol est fissuré dans ce coin-là et très difficile à travailler. Tout ce qui est nécessaire pour alimenter les réservoirs, pousse à l’autre bout où la terre est meilleure. Nous vivons, en fait, presque dans la jungle, et de chez moi l’on n’aperçoit pas la route. Pourtant la maison de mes parents est celle des cinq qui en est la plus proche. Si votre petit copain a décidé de se cacher dans ce coin-là, loin des hommes, je me demande comment nous pourrons le retrouver.
— Quelle est la largeur de l’île ?
— La branche nord-ouest a près de cinq kilomètres de long et l’autre trois. La chaussée qui s’étend en arrière du port vers le milieu du lagon doit avoir cinq cents mètres, ou peut-être un peu plus, mettons près d’un kilomètre. Il y a à peu près la même distance jusqu’à l’autre route pavée qui passe au milieu du village, à environ trois kilomètres du petit chemin qui conduit chez moi. »
Le crayon de Bob allait d’un point à un autre de la carte sans raison bien précise, car il s’animait à mesure qu’il parlait. Le Chasseur suivait tous les mouvements avec un grand intérêt et estima que le moment était venu de demander une explication au sujet des réservoirs auxquels le jeune garçon avait fait allusion à plusieurs reprises.
« On les appelle des réservoirs de culture, expliqua Bob ; ils contiennent des bactéries qui, en dévorant toutes les plantes qu’on y verse, finissent par produire une sorte d’huile. C’est là tout le secret de l’affaire. On colle tout ce qu’on peut trouver dans le réservoir, puis l’on pompe l’huile qui finit par monter à la surface. De temps à autre il faut enlever les saletés qui se trouvent au fond et je vous assure que c’est un drôle de travail.
« Depuis des années les gens se plaignaient du danger que constituait le pétrole, qui d’après eux coulait dans la mer. N’importe qui aurait pu leur dire que les flammes qu’ils apercevaient sur les marais étaient simplement produites par les gaz provenant des herbes qui pourrissaient. En fin de compte quelqu’un fut assez astucieux pour éclaircir le mystère et un biologiste venu spécialement découvrit une bactérie permettant d’obtenir de l’huile au lieu de ces gaz des marais, perdus pour tout le monde. Tous les détritus de l’île ne furent bientôt plus suffisants pour alimenter les cinq réservoirs. Tout ce qui pousse sur l’extrémité nord-est de l’île est périodiquement coupé pour alimenter ceux-ci. Les détritus que l’on en retire sont employés comme engrais. Ils dégagent une odeur épouvantable, mais heureusement cette partie se trouve sous le vent. Des tuyaux relient les réservoirs au point de chargement.
— Personne ne vit au sud des collines ?
— Non. La branche de l’île où habitent mes parents est la plus exposée au vent, et je vous assure que lorsque je parle de vent ce n’est pas une petite histoire. Vous aurez peut-être l’occasion de voir ce qu’est un véritable cyclone. L’autre versant est en général plus ou moins couvert de ce fameux engrais et personne n’a envie de s’y installer, croyez-moi. »