Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.

HISTOIRE

DE NAPOLÉON

ET

DE LA GRANDE-ARMÉE

PENDANT L'ANNÉE 1812;
par

M. le général comte de Ségur.

Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit incipiam.........

Virg.

TOME PREMIER.

BRUXELLES,

ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,

RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.

1825.


[LIVRE PREMIER.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[ CHAPITRE IV.]
[LIVRE SECOND.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[ CHAPITRE IV.]
[ CHAPITRE V.]
[LIVRE TROISIÈME.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[LIVRE QUATRIÈME.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[ CHAPITRE IV.]
[ CHAPITRE V.]
[ CHAPITRE VI.]
[ CHAPITRE VII.]
[ CHAPITRE VIII.]
[LIVRE CINQUIÈME.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[LIVRE SIXIÈME.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[ CHAPITRE IV.]
[ CHAPITRE V.]
[ CHAPITRE VI.]
[ CHAPITRE VII.]
[ CHAPITRE VIII.]
[ CHAPITRE IX.]
[ CHAPITRE X.]
[LIVRE SEPTIÈME.]
[ CHAPITRE I.]
[ CHAPITRE II.]
[ CHAPITRE III.]
[ CHAPITRE IV.]
[ CHAPITRE V.]
[ CHAPITRE VI.]
[ CHAPITRE VII.]
[ CHAPITRE VIII.]
[ CHAPITRE IX.]
[ CHAPITRE X.]
[ CHAPITRE XI.]
[ CHAPITRE XII.]
[ CHAPITRE XIII.]
[NOTES]

Aux Vétérans
de
la Grande-Armée.


Mes Compagnons,

J'entreprends de tracer l'histoire de la grande-armée et de son chef pendant l'année 1812. J'adresse ce tableau à ceux d'entre vous que les glaces du nord ont désarmés, et qui ne peuvent plus servir la patrie que par les souvenirs de leurs malheurs et de leur gloire. Arrêtés dans votre noble carrière, vous existez plus encore dans le passé que dans le présent; mais quand les souvenirs sont si grands, il est permis de ne vivre que de souvenirs. Je ne craindrai donc pas, en vous rappelant le plus funeste de vos faits d'armes, de troubler un repos si chèrement acheté. Qui de nous ignore que, du sein de son obscurité, les regards de l'homme déchu se tournent involontairement vers l'éclat de son existence passée, même lorsque cette lueur brille sur l'écueil où se brisa sa fortune, et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages.

Moi-même, je l'avouerai, un sentiment irrésistible me ramène sans cesse vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier besoin serait-il de faire partager ses sensations? Sentir et faire éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame?

Mais, enfin, quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je cède au besoin de retracer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se perdre de si grands souvenirs, achetés si cher, et qui sont pour nous le seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis, vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc être vaincus sans honte! relevez ces nobles fronts, sillonnés de toutes les foudres de l'Europe! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute un plus glorieux repos, mais, quel qu'il soit, il dépend de vous d'en faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et le silence du malheur sont favorables à ses travaux; et qu'enfin la vérité, toujours présente aux longues nuits de l'adversité, éclaire des veilles qui ne soient pas infructueuses.

Pour moi, j'userai du privilège, tantôt cruel, tantôt glorieux, de dire ce que j'ai vu; j'en retracerai peut-être avec un soin trop scrupuleux jusqu'aux moindres détails: mais j'ai cru que rien n'était minutieux dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques, sans lesquels nous ne saurions pas jusqu'où peut aller la force, la gloire et l'infortune de l'homme.


HISTOIRE

DE NAPOLÉON

ET

DE LA GRANDE-ARMÉE

PENDANT L'ANNÉE 1812;


LIVRE PREMIER.


[CHAPITRE I.]

Depuis 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen était franchi, et ces deux fleuves devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux dépens de la Prusse, de la Suède et de la Turquie, Napoléon n'avait gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns, et l'intérêt, que tous comprennent.

Par le système continental, Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux Anglais; il y attachait son honneur, son existence politique, et celle de la France. Ce système repoussait du continent toutes les marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime: on ne devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.

D'ailleurs la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes, et les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets; car les uns eussent été faux, et les autres implacables: il fallait donc que tous lui fussent soumis, ou elle à tous.

C'est ainsi que son chef, entraîné par sa position, et poussé par son caractère entreprenant, se remplit du vaste projet de rester seul maître de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le contenait avec tant de peine que déjà il commençait à lui échapper de toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine entreprise, ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes, de chariots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement universel, ce cours majestueux et terrible de toutes les forces de l'Occident contre l'Orient, tout annonçait à l'Europe que ses deux plus grands colosses étaient près de se mesurer.

Mais, pour atteindre la Russie, il fallait dépasser l'Autriche, traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie: une alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable. L'Autriche était soumise à l'ascendant de Napoléon, et la Prusse à ses armes; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise: l'Autriche s'y précipita d'elle-même: il y poussa facilement la Prusse.

Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement, et que sa force s'accroîtrait de leur épuisement. Le 14 mars 1812, elle promit trente mille hommes à la France: mais elle leur prépara en secret de prudentes instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la Gallicie. Toutefois elle admit la possibilité à venir de la cession d'une partie de cette province au royaume de Pologne; elle eût reçu en dédommagement les provinces illyriennes: l'article 6 du traité secret en fait foi.

Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la Gallicie, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour cette possession. Napoléon aurait donc pu, dès son entrée à Wilna, proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne, au lieu de tromper son attente, de l'étonner, de l'attiédir par des paroles incertaines.

C'était là pourtant un de ces points saillans qui, dans toute affaire de politique comme de guerre, sont décisifs, auxquels tout se rattache et sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais, soit que Napoléon comptât trop sur l'ascendant de son génie, sur la force de son armée et sur la faiblesse d'Alexandre; ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, il crût une guerre si lointaine trop dangereuse à faire lentement et méthodiquement; soit, comme lui-même va le dire, incertitude sur le succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.

Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui fit observer cette contradiction, il répliqua «que cette nomination était un acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la guerre, tandis que ses paroles l'engageraient et pour la guerre et pour la paix.» Aussi ne l'a-t-on entendu répondre à l'enthousiasme lithuanien que par des paroles évasives, tandis qu'on l'a vu attaquer Alexandre corps à corps jusque dans Moskou.

Il négligea même de nettoyer les provinces polonaises du sud des faibles armées ennemies qui contenaient leur patriotisme, et de s'assurer, par leur insurrection fortement organisée, une base solide d'opération. Accoutumé aux voies courtes, à des coups de foudre, il voulut s'imiter lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances: car telle est la faiblesse de l'homme, qu'il se conduit toujours par imitation, ou des autres, ou de lui-même, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, celui des grands hommes, par l'habitude, qui n'est qu'une imitation de soi-même; aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires périssent!

Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une armée de six cent cinquante mille hommes: il crut que c'était avoir assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout sacrifier pour arriver à cette victoire, c'est par elle qu'il voulut arriver à tout: il s'en servit comme d'un moyen, quand elle devait être son but. Il la rendit ainsi trop nécessaire: elle ne l'était déjà que trop. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa précipitation pour l'atteindre, afin de sortir d'une position si critique.

Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et aussi universel: bientôt on l'entendra lui-même; on verra combien de nécessités le précipitèrent, et qu'en admettant même que la rapidité de son expédition ait été téméraire, le succès l'aurait vraisemblablement couronnée, si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé, aux forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée son esprit.


[CHAPITRE II.]

Quant à la Prusse, dont Napoléon était le maître, on ne sait si ce fut son incertitude sur le sort qu'il lui réservait, ou sur l'époque de la guerre, qui lui fit refuser, en 1810, l'alliance qu'elle lui proposait, et dont il dicta lui-même les, conditions en 1812.

Son éloignement pour Frédéric-Guillaume était remarquable. On avait souvent entendu Napoléon reprocher au cabinet prussien ses traités avec la république française. «C'était, disait-il, avoir abandonné la cause des rois.». Selon lui, «les négociations de la cour de Berlin avec le directoire décelaient une politique timide, intéressée, sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits agrandissemens.» Chaque fois, que, sur ses cartes, il suivait le tracé des frontières prussiennes, il s'irritait de les voir encore si étendues, et s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de pays!»

Cette aversion pour un prince pacifique et doux étonnait. Comme rien dans Napoléon n'est indigne de l'histoire, on doit en rechercher les causes. Quelques-uns en font remonter l'origine aux refus que le premier consul éprouva de Louis XVIII quand il lui fit offrir des arrangemens par l'intermédiaire du roi de Prusse: ils croient que Napoléon; s'en prit au médiateur de l'inutilité de sa médiation. D'autres l'attribuent à l'enlèvement de l'agent anglais Rumbolt, que Napoléon fit saisir à Hambourg, et que Frédéric, protecteur de la neutralité du nord de l'Allemagne, l'obligea de rendre. Jusque-là une correspondance secrète avait lié Frédéric et Napoléon; elle était si intime qu'ils se confiaient jusqu'à des détails de leur intérieur: cet événement la fit, dit-on, cesser.

Cependant, au commencement de 1805, la Russie, l'Autriche et l'Angleterre cherchaient encore vainement à engager Frédéric dans leur troisième coalition contre la Finance. La cour de Berlin, les princes, la reine, Hardenberg, et toute la jeunesse militaire prussienne, excités par l'ardeur de faire valoir l'héritage de gloire que leur avait laissé le grand Frédéric, ou par le désir d'effacer la honte de la campagne de 1792, s'unissaient au vœu de ces trois puissances; mais la politique pacifique de Frédéric et de son ministre Haugwitz leur résistait, quand la violation du territoire prussien vers Anspach, par le passage d'un corps français, exaspéra tellement toutes les passions prussiennes, que leur cri de guerre prévalut.

Alexandre était alors en Pologne; on l'appelle à Postdam; il y court, et, le 3 novembre 1805, il engage Frédéric dans la troisième coalition. Aussitôt l'armée prussienne s'éloigne des frontières russes, et M. de Haugwitz se rend à Brünn pour en menacer Napoléon. Mais la bataille d'Austerlitz lui impose silence, et, quatorze jours après, l'habile ministre, s'étant agilement retourné vers le vainqueur, signe avec lui le partage des fruits de la victoire.

Cependant Napoléon dissimule son mécontentement; car il a son armée à réorganiser, le grand-duché de Berg à donner à Murat son beau-frère, Neufchâtel à Berthier, Naples à conquérir pour son frère Joseph, la Suisse à médiatiser, le corps germanique à dissoudre, la confédération du Rhin à former: il veut s'en faire déclarer protecteur; changer en un royaume la république hollandaise et la donner à son frère Louis; c'est pourquoi, le 15 décembre, il a cédé le Hanovre à la Prusse, en échange d'Anspach, de Clèves et de Neufchâtel.

D'abord la possession du Hanovre séduisit Frédéric; mais, quand il fallut signer, sa pudeur hésita: il ne voulut accepter cette province qu'à demi et comme un dépôt. Napoléon, ne put concevoir une politique si timide. «Ce prince, s'écria-t-il, n'ose donc faire ni la paix ni la guerre? Me préfère-t-il les Anglais? est-ce encore une coalition qui se prépare? méprise-t-on mon alliance?» Cette supposition l'indigne, et le 8 mars, par un nouveau traité, il force, Frédéric à déclarer la guerre à l'Angleterre, à s'emparer du Hanovre, et à recevoir des garnisons françaises dans Wesel et dans Hameln.

Le roi de Prusse se soumet seul; sa cour, ses sujets s'exaspèrent; ils reprochent à leur roi de s'être laissé vaincre sans avoir osé combattre, et, s'exaltant de leurs souvenirs, ils se croient seuls appelés à triompher du vainqueur de l'Europe. Dans leur impatience ils insultent le ministre de Napoléon: ils ont aiguisé leurs armes sur le seuil de sa porte; Napoléon lui-même, ils l'outragent. Leur reine elle-même, si brillante de grâces et d'attraits, revêt un habit de guerre; leurs princes, l'un d'eux sur-tout, dont la démarche et les traits, dont l'intrépidité et l'esprit semblent leur promettre un héros, s'offrent à les conduire. Une ardeur, une fureur chevaleresque s'empare de tous leurs esprits.

On assure qu'en même temps des hommes, ou perfides, ou abusés, ont persuadé à Frédéric que Napoléon est forcé de se montrer pacifique, que ce guerrier ne veut point la guerre; ils ajoutent qu'il traite perfidement de la paix avec l'Angleterre, au prix de la restitution du Hanovre, qu'il veut reprendre à la Prusse. Frédéric, entraîné par le mouvement général, laisse enfin éclater toutes ces passions. Son armée s'avance, il en menace Napoléon, et quinze jours après il n'a plus d'armée, plus de royaume; il fuit seul, et Napoléon date de Berlin ses décrets contre l'Angleterre.

La Prusse humiliée et conquise, il devint impossible à Napoléon de s'en dessaisir; elle se serait rangée sous le canon des Russes. Ne pouvant la gagner, comme la Saxe, par un grand acte de générosité, il restait à la dénaturer, en la divisant: et cependant, soit pitié, soit effet de la présence d'Alexandre, il ne se décida pas à la démembrer. Cette position était fausse, comme la plupart de celles où l'on s'arrête en chemin; Napoléon ne tarda pas à le sentir, et quand il s'écriait, «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» c'est que vraisemblablement il ne pardonnait pas à la Prusse la protection d'Alexandre: il la haïssait, s'y sentant haï.

En effet, les étincelles d'une haine jalouse et impatiente échappaient à la jeunesse prussienne, qu'exaltait une éducation patriotique, libérale et mystique. C'était au milieu d'elle que s'était élevée une puissance formidable contre celle de Napoléon: elle se composait de tout ce que sa victoire avait dédaigné ou offensé; elle avait toutes les forces des faibles et des opprimés, le droit naturel, le mystère, le fanatisme, la vengeance! La terre lui manquant, elle s'appuyait du ciel, et ses forces morales échappaient à la puissance matérielle de Napoléon. Animée de cet esprit de secte ardent, dévoué, infatigable, elle épiait tous les mouvemens de son ennemi, tous ses côtés faibles, se glissait dans tous les intervalles de sa puissance; et, se tenant prête à saisir toutes les occasions, elle savait attendre avec ce caractère patient et flegmatique des Allemands, cause de leur défaite, et contre lequel s'usait notre victoire.

Cette vaste conspiration était celle des amis de la vertu [1].

Son chef, c'est-à-dire celui qui vint à propos pour donner une expression précise, une direction de l'ensemble à toutes ces volontés, fut Stein. Peut-être Napoléon eût-il pu le gagner, il préféra le punir. Son plan venait d'être découvert par un de ces hasards auxquels la police doit la plupart de ses miracles; mais quand les conjurations sont dans les intérêts, dans les passions, et jusque dans les consciences, on ne peut en saisir les fils, chacun s'entend sans se communiquer, ou plutôt tout est communication; c'est une sympathie générale et simultanée.

Ce foyer répandait ses feux, gagnait de proche en proche; il attaquait la puissance de Napoléon dans l'opinion de toute l'Allemagne, s'étendait jusqu'en Italie, et menaçait toute son existence. Déjà l'on avait pu voir que, si les circonstances nous devenaient contraires, les hommes ne manqueraient pas pour les seconder. En 1809, même avant le malheur d'Esslingen, c'étaient des Prussiens qui, les premiers, avaient osé lever contre Napoléon l'étendard de l'indépendance. Il les avait fait jeter dans les fers destinés aux galériens: tant ce cri de révolte, qui répondait à celui des Espagnols, et pouvait devenir général, lui avait paru important à étouffer.

Enfin, sans toutes ces causes de haine, la position de la Prusse entre la France et la Russie obligeait Napoléon à y être le maître: il ne pouvait y régner que par la force; il ne pouvait y être fort qu'en l'affaiblissant.

Il ruinait ce pays, sachant bien pourtant que la pauvreté rend audacieux; que l'espoir de gagner devient seul maître chez ceux qui n'ont plus rien à perdre; qu'enfin, ne leur laisser que du fer, c'était les forcer de s'en servir. Aussi, dès que l'année 1812 s'approcha, avec la terrible lutte qu'elle apportait dans son sein, Frédéric, inquiet et fatigué de son asservissement, voulut en sortir par une alliance ou par la guerre. Ce fut en mars 1811 qu'il s'offrit comme auxiliaire de Napoléon pour l'expédition qui se préparait. Dans le mois de mai, et sur-tout en août suivant, il renouvelle cette proposition, et comme elle reste sans réponse satisfaisante, il déclare que les grands mouvemens militaires qui environnent, qui traversent, ou épuisent la Prusse, lui font craindre qu'on ne médite son entière destruction; «il arme donc, puisque les circonstances en imposent impérieusement la nécessité, et que mieux vaut mourir l'épée à la main que de succomber avec opprobre.»

On a dit qu'en même temps Frédéric offrit secrètement à Alexandre Graudentz, ses magasins, et lui-même à la tête de tous ses sujets insurgés, si l'armée russe s'avançait jusqu'en Silésie. S'il faut en croire les mêmes rapports, cette proposition plut à Alexandre. Il envoie aussitôt à Bagration et à Witgenstein des ordres de marche cachetés. Ces généraux ne devaient les ouvrir qu'à l'a réception d'une nouvelle lettre de leur empereur, que ce prince n'écrivit pas; il changea de résolution, soit qu'il n'osât pas commencer le premier une si grande guerre, ou qu'il voulût mettre la justice du ciel et l'opinion des hommes de son côté, en ne paraissant pas l'agresseur; soit plutôt que Frédéric, moins inquiet des projets de Napoléon, se fût décidé à suivre sa fortune; soit, enfin, que les nobles sentimens qu'Alexandre exprima dans sa réponse à ce prince aient été ses seuls motifs: on assure qu'il lui écrivit «que, dans une guerre qui pouvait commencer par des revers, et où il faudrait de la persévérance, il ne se sentait assez de courage que pour lui seul, et que le malheur d'un allié ébranlerait peut-être sa résolution; qu'il répugnerait à enchaîner la Prusse à sa mauvaise fortune; que bonne, il la lui ferait toujours partager, quel qu'eût été le parti que la nécessité l'aurait forcé de prendre.»

Un témoin, subalterne à la vérité, mais enfin un témoin, affirme ces détails. Au reste, qu'un tel conseil ait été donné par la générosité ou par la politique d'Alexandre, ou que la nécessité ait seule déterminé Frédéric, ce qui est certain, c'est qu'il était temps pour lui qu'il se décidât: car, en février 1812, ces pourparlers avec Alexandre, s'ils existèrent, ou l'espoir d'obtenir de meilleures conditions de la France, l'ayant fait hésiter à répondre aux propositions définitives de Napoléon, celui-ci, impatient, fit occuper encore plus fortement Dantzick, et poussa Davoust en Poméranie; ses ordres, pour cet envahissement d'une province suédoise, furent répétés, pressans, et motivés, d'abord, sur le commerce illicite de la Poméranie avec les Anglais, et ensuite sur la nécessité de forcer la cour de Berlin à accéder à ses propositions. Le prince d'Eckmühl reçut même l'ordre de se tenir prêt à s'emparer subitement de toute la Prusse et de son roi, si ce monarque, huit jours après la réception de cette instruction, n'avait point conclu l'alliance offensive que la France lui dictait; mais, tandis que le maréchal traçait le peu de marches nécessaires pour cette opération, il apprit que le traité du 24 février 1812 était ratifié.

Cette soumission n'a point encore rassuré Napoléon. À sa force il ajoute la feinte: les forteresses que, par pudeur, il laisse à Frédéric, sa défiance en convoite encore l'occupation: il exige que ce monarque n'entretienne que cinquante ou quatre-vingts invalides dans les unes; il veut qu'il souffre la présence de plusieurs officiers français dans les autres; toutes doivent lui envoyer leurs rapports et recevoir ses ordres. Sa sollicitude s'étend à tout. «Spandau, dit-il dans ses lettres au maréchal Davoust, est la citadelle de Berlin, comme Pillau est celle de Kœnigsberg;» et déjà des troupes françaises ont l'ordre de se tenir prêtes à s'y introduire au premier signal: il en indique même la manière. À Potsdam, que le roi s'est réservé, et qui est interdit à nos troupes, il veut que les officiers français se montrent souvent pour observer, et pour accoutumer le peuple à leur vue. Il recommande les plus grands égards pour Frédéric et ses sujets; mais il exige en même temps qu'on leur enlève tout ce qui pourrait leur servir dans une révolte. Il désigne tout, jusqu'à la moindre arme; et, prévoyant la perte d'une bataille et des vêpres prussiennes, il ordonne que ses troupes soient, ou casernées, ou campées, et mille autres précautions d'un détail infini. Enfin, dans le cas d'une descente des Anglais entre l'Elbe et la Vistule, et quoique Victor, et plus tard Augereau, dussent occuper la Prusse avec cinquante mille hommes, il s'est assuré d'un secours de dix mille Danois.

Au milieu de toutes ces précautions, sa défiance subsiste encore: quand le prince d'Hatzfeld est venu lui demander un secours de vingt-cinq millions pour les frais de la guerre qui se prépare, il a répondu à Daru «qu'il se garderait bien de donner à un ennemi des armes contre lui-même.» C'est ainsi que Frédéric, enlacé dans un réseau de fer, qui l'environne et le saisit de toutes parts, s'est résigné à mettre vingt à trente mille hommes et la plupart de ses forteresses et de ses magasins à la disposition de Napoléon.[2]


[CHAPITRE III.]

Ces deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer de la Suède et de la Turquie.

Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'œil universel; ce n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que leur politique devait tracer ses plans guerriers.

Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours qu'il fallait la surprendre, attaquer au cœur cet empire dans sa moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre, et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.

Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à la postérité la plus reculée.

Tant de gloire ne nous était pas réservée.

Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement, au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous éprouvons le besoin d'en connaître les causes.

Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits. Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.

Osterode, le 3 avril 1807.

«Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie, et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser. Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe, et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une indépendance absolue fût assurée à la Porte, et que tous les traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait fussent révoqués

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui renfermaient ces promesses.

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet; mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à Varsovie, où la même considération l'environne.

Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland; mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé: car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire d'Occident.

C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe. Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue de Tilsitt.

Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable, l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile; que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France, pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les dispositions, l'avait remplacé.»

L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.

Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province, l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique: Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.

On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors: «qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces conquêtes sur des religions et des mœurs étrangères et ennemies, que de plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»

De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs, elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec l'Italie et la France.»

Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout, qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Kœnigsgratz, et l'Elbe jusqu'à la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce. D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France. Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»

Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française, imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse. La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre. C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.

Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha, renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas le reconnaître.

Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup, le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue; enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans plus tôt.

On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était, ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce que le grand-seigneur commandât en personne son armée.

Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts. Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une puissance militaire capable de résister à la Russie.

Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations, et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier moment.

Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence, les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui qu'ils devaient le plus redouter.»

À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi. Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec les Russes le traité honteux de Bucharest.

Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais ensuite il leur fit trancher la tête.


[CHAPITRE IV.]

Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée, c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur amour-propre.

Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie, celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés. Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner, au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire. Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans, s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.

D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide, qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en détacher.

Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au prix d'une perfidie.

Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire, envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une, ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république, et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir, fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur. Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il le laissa sortir.

Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci, tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.

Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission: mais Napoléon garda dans son cœur le souvenir de sa résistance. Il suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.

Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y contraindre.

Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote, et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces griefs étaient fondés.

De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et sourde opposition de ce général contre son empereur était sans importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur mésintelligence.

À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son obstination.

Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.

L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à contre-cœur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés; d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un appui.

Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui. Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef: ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.

Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois; il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur le trône de Suède.

Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état; enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, Bernadotte avait été élu prince de Suède.

Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par ces marques de déférence, il pénètre dans le cœur de Napoléon. Il va partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.

Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.

De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne. Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède choisit ce dernier parti.

Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.

Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour qu'elles méritassent une réponse.

On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement demandés comme auxiliaires.

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant. Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité, conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur: secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la Finlande, et d'un subside.

À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie[4]! Un homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»

Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante, c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle patrie.»

En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante; peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.

On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale. Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»

Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent, l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le forcer de suivre mon impulsion souveraine!»

Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des princes de Suède.

Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte. Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général. Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud, fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux ailes.

Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces satellites.


LIVRE SECOND.


[CHAPITRE I.]

Cependant Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au vœu général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès: c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des conversations de toute l'Europe.

Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer, mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, crée ou tue les souverains. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il aime à persuader.

Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative; l'empereur prévint les autres.

On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle, grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais, avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager ce qui était autour de lui?»

À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en 1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre l'empereur russe.»

«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas le temps de les attendre.»

«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.

«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard, trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une déclaration de guerre.»

À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.

Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne pouvait plus guère que décroître.

À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat, de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même nationale. L'Europe y marchait à contre-cœur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.

Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de repos;» mais il répondit:

«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait nous consumer nous-mêmes.»

Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant, accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son ministre étonné.

Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.

Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.

Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent intacts, et furent brûlés, par ses ordres.


[CHAPITRE II.]

Cependant Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit; il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.

Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger; ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie importait à l'existence à venir du grand empire français.

Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8], dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise: tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.

Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition d'Alexandre.

Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.

Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre malheureuse.

Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire naître?»

Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis 1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée, par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre entre la France et lui!

Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire l'éruption[10]!

Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage, chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis, et remettant en question ce qui était résolu.

Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs armes.

Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au milieu de quelles mœurs? On les connaissait trop par la campagne de 1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?

Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester européenne.

Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes, la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics, jusqu'aux vœux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.

Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des mœurs, des figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? Ma renommée! s'écria l'empereur: J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspire une nation armée!»

Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa couronne et de sa gloire.

Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau, Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.

Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre laquelle lui seul pouvait les défendre.»

«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant, comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi menacer mon absence des différens partis encore existans dans l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse, vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses! Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce point assez?»

Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait, disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait moins l'effet au dehors qu'au dedans.»

Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi, c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre; mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi. Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue, une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un boulet: les jours sont écrits!»

Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots, Dieu le veut, répondaient à toutes les objections d'une politique pacifique et prudente.

Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la superstition.

Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité, ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à eux à en décider.


[CHAPITRE III.]

Cependant Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent, et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui plaisent.

Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance; d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique, céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus persuasive, que lui-même semblait persuadé.

Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui plaire.

Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.

Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.

Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est le cinquième acte, le dénouement.»

Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement: «Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et les conséquens!»

Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps; il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône; que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est perdu s'il reste stationnaire?»

Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et qu'enfin tout, datât de lui.

Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que, comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves. Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»

Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette impératrice avait perdu cette influence que donne une présence continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.

Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, «qu'il le réduirait à obéir!—Eh! qui conteste votre puissance? répondit le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté sait que je ne crains pas le martyre.—Le martyre! répliqua Napoléon en passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne veux martyriser personne.»

Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de 1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.

Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main, le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut cette étoile?—Non, sire.—Regardez bien.—Sire, je ne la vois pas.—Eh bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle atteignait déjà les cieux.

Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et ceux de la politique du cardinal!

Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.

«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse, l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles, qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»

Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang, et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il, on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.

Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?

Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que son père.»

Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.

Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.

C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt: «Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.» Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya, par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.


[CHAPITRE IV.]

Pendant que Napoléon, entraîné par son caractère, par sa position et par les circonstances, paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des combats, il gardait le secret de sa perplexité; l'année 1811 s'écoulait en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre. 1812 venait de commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne avaient fléchi: Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 janvier 1812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient; Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 1811); la France même devenait inquiète pour ses subsistances: tout enfin semblait détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la France et les y fixer; et lui, bien loin de s'aveugler, il reconnaissait dans ces contrariétés les avertissemens d'une fortune toujours fidèle.

Ce fut sur-tout au milieu de ces longues nuits d'hiver, où l'on reste long-temps seul avec soi-même, que son étoile parut l'éclairer de sa plus vive lumière; elle lui montre les différens génies de tant de peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure; les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même chez lui; que, comme les états de son armée, les tables de la population de son empire étaient trompeuses, non par leur force numérique, mais par leur force réelle: on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfans: presque plus d'hommes faits! Où étaient-ils? Les pleurs des femmes; les cris des mères le disaient assez! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui!

Et cependant il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne; oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et l'exemple, «de ne jamais entreprendre sur deux points à la fois, mais sur un seul et toujours en masse!» Pourquoi enfin sortirait-il d'une situation brillante, quoique non assurée, pour se jeter dans une position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre, où tout revers serait décisif?

En ce moment, aucune nécessité de position, aucun sentiment d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre ses propres raisonnemens, et l'empêcher de s'écouter lui-même. Aussi devient-il soucieux et agité. Il rassemble les différens états de situation de chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et complet, et s'absorbe dans cette lecture: son anxiété s'accroît; pour lui sur-tout l'irrésolution est un supplice.

Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations; il croit s'entendre nommer, et s'écrie: «Qui m'appelle?» Alors se levant, et marchant avec agitation: «Non, sans doute, s'est-il enfin écrié, rien n'est assez établi autour de moi, même chez moi, pour une guerre aussi lointaine! il faut la retarder de trois ans.» Et aussitôt il dicte précipitamment le projet d'une note détaillée, par laquelle l'empereur d'Autriche, son beau-père, deviendrait médiateur entre la Russie, l'Angleterre et la France.

Il a lu les instructions qu'il vient de dicter, et il ne les signe pas; on lui en fait l'observation; il répond, comme cela lui arrivait souvent: «Non, demain matin, il ne faut jamais se presser d'expédier, la nuit conseille;» et il donne ordre que cette affaire reste secrète, et qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclaire sur les dangers de sa position. Souvent il le relit, et chaque fois il approuve et répète ses premières conclusions.

Celui qui écrivit ses instructions ignore ce qu'elles devinrent; ce qui est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812), Czernicheff porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au rétablissement d'un royaume de Pologne, et de s'entendre sur les autres griefs.

Plus tard, le 17 avril, le duc de Bassano proposa à Castlereagh un arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles; et pour le reste, de traiter sur cette base; que chacune des deux puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la guerre. Mais Castlereagh répondit que des engagements de bonne foi ne permettaient pas à l'Angleterre de traiter sans préalablement reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.

Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 31 décembre 1810, qui prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, et détruisait le système continental; secondement, la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; troisièmement, les armements de la Russie.

Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir au rétablissement de la Pologne; qu'en 1811, il avait proposé à Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs; mais que l'empereur russe avait éludé cette invitation, en promettant d'envoyer Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.

L'ambassadeur moskovite remit presque en même temps l'ultimatum d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse; celle de la Poméranie suédoise; une diminution de la garnison de Dantzick; du reste il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se prêtait à des arrángemens de commerce avec la France, et enfin à de vaines modifications à l'ukase du 31 décembre 1810.

Mais il était trop tard; d'ailleurs au point où l'on en était venu, cet ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même et de la France, il était trop commandé par sa position, pour céder devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la Pologne. Il s'était engagé trop avant, il fallait rétrograder pour trouver un point d'arrêt; et, dans sa position, Napoléon considérait tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.


[CHAPITRE V.]

Ses vœux tardifs n'étant pas exaucés, il envisage l'énormité de ses forces; il revient sur les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt; il accueille des renseignements inexacts sur le caractère de son rival. Tantôt il espère qu'Alexandre fléchira devant l'approche d'une si menaçante invasion, tantôt il cède à son imagination conquérante; il la laisse avec complaisance se déployer de Cadix à Kasan, et couvrir l'Europe entière. Alors son génie semble ne plus se plaire qu'à Moskou. Cette ville est à huit cents lieues de lui, et déjà il prend sur elle des renseignemens comme sur un lieu qu'on est à la veille d'occuper. Un Français, un médecin, long-temps habitant de cette capitale, lui a répondu que ses magasins et ses environs peuvent, pendant huit mois, nourrir son armée: il l'attache à sa personne.

Toutefois, sentant le péril où il s'engage, il cherche à s'entourer de tous les siens. Talleyrand même a été rappelé; il devait être envoyé à Varsovie, mais la jalousie d'un compétiteur et une intrigue le rejettent dans la disgrace. Napoléon, abusé par une calomnie adroitement répandue, crut en avoir été trahi. Sa colère fut extrême, son expression terrible. Savary fit pour l'éclairer de vains efforts, qu'il prolongea jusqu'à l'époque de notre entrée à Wilna; là, ce ministre envoyait encore à l'empereur une lettre de Talleyrand: elle montrait l'influence de la Turquie et de la Suède sur la guerre de Russie, et offrait son zèle pour ces deux négociations.

Mais Napoléon n'y répondit que par une exclamation de dédain. «Cet homme se croyait-il si nécessaire! pensait-il l'instruire!» Puis il força son secrétaire d'envoyer cette lettre à celui-là même de ses ministres qui redoutait le plus le crédit de Talleyrand.

Il ne serait pas exact de dire, qu'autour de Napoléon tous virent cette guerre d'un œil inquiet: on entendit dans l'intérieur du palais, comme au dehors, l'ardeur de beaucoup de militaires répondre à la politique de leur chef. La plupart s'accordèrent sur la possibilité de conquérir la Russie, soit que leur espoir y vît à acquérir suivant leur position, depuis un simple grade jusqu'à un trône; soit qu'il se fussent laissé prendre à l'enthousiasme des Polonais; ou qu'en effet cette expédition, conduite avec sagesse, dût réussir; soit enfin qu'avec Napoléon tout leur parût possible.

Parmi les ministres de l'empereur, plusieurs désapprouvèrent; le plus grand nombre se tut; un seul fut accusé de flatterie, et ce fut sans fondement. On l'entendait, il est vrai, répéter, «que l'empereur n'était pas assez grand, qu'il fallait qu'il fût plus grand encore pour pouvoir s'arrêter.» Mais ce ministre était réellement ce que tant de courtisans veulent paraître: il avait une foi réelle et absolue dans le génie et dans l'étoile de son souverain.

Au reste, c'est à tort qu'on impute à ses conseils une grande partie de nos malheurs; on n'influençait pas Napoléon: dès que son but était marqué et qu'il marchait pour l'atteindre, il n'admettait plus de contradictions. Lui-même semblait vouloir n'accueillir que ce qui flattait sa détermination; il repoussait avec humeur, et même avec une apparente incrédulité, les nouvelles fâcheuses, comme s'il eût craint de se laisser ébranler par elles. Cette façon d'être changea de nom suivant sa fortune: heureux, on l'appela force de caractère; malheureux, on n'y vit plus que de l'aveuglement.

Une telle disposition reconnue conduisit quelques subalternes à lui faire des rapports infidèles. Un ministre lui-même se crut parfois obligé de garder un silence dangereux. Les premiers enflaient les espérances de succès, pour imiter la fière assurance de leur chef, et pour que leur aspect laissât dans son esprit l'impression d'un heureux présage; le second taisait quelquefois les mauvaises nouvelles, pour éviter, a-t-il dit, les brusques repoussemens dont alors il était accueilli.

Mais cette crainte, qui n'arrêtait pas Caulincourt et plusieurs autres, n'eut pas plus d'influence sur Duroc, Daru, Lobau, Rapp, Lauriston, et parfois même sur Berthier. Ces ministres et ces généraux, chacun en ce qui le concernait, n'épargnaient pas la vérité à l'empereur. S'il arrivait qu'elle l'irritât, alors Duroc, sans céder, s'enveloppait d'impassibilité; Lobau résistait avec rudesse; Berthier gémissait et se retirait les larmes aux yeux; Caulincourt et Daru, l'un pâlissant, l'autre rougissant de colère, repoussaient les vives dénégations de l'empereur; le premier avec une impétueuse opiniâtreté, et le second avec une fermeté nette et sèche. On les vit plusieurs fois terminer ces altercations en se retirant brusquement et en fermant la porte sur eux avec violence.

On doit au reste ajouter ici que ces discussions animées n'eurent jamais de suites fâcheuses: on se retrouvait l'instant d'après, sans qu'il y parût autrement que par un redoublement d'estime de Napoléon, pour la noble franchise qu'on venait de lui montrer.

J'ai donné ces détails parce qu'ils ne sont point ou qu'ils sont mal connus, parce que Napoléon, dans son intérieur, ne ressemblait pas à l'empereur en public, et que cette partie du palais est restée secrète. Car, dans cette cour sérieuse et nouvelle, on parlait peu: tout était classé sévèrement, de sorte qu'un salon ignorait l'autre. Enfin, parce qu'on ne peut bien comprendre les grands événemens de l'histoire qu'en connaissant bien le caractère et les mœurs de ses principaux personnages.

Cependant une famine s'annonçait en France. Bientôt la crainte universelle accrut le mal par les précautions qu'elle suggéra. L'avarice, toujours prête à saisir toutes les voies de fortune, s'empara des grains, encore à vil prix, et attendit que la faim les lui redemandât au poids de l'or. Alors l'alarme devint générale. Napoléon fut forcé de suspendre son départ: impatient il pressait son conseil; mais les mesures à prendre étaient graves, sa présence nécessaire; et cette guerre où chaque heure perdue était irréparable, fut retardée de deux mois.

L'empereur ne recula pas devant cet obstacle; d'ailleurs ce retard donnait aux moissons nouvelles des Russes le temps de croître. Elles nourriront sa cavalerie; son armée traînera moins de transports à sa suite; sa marche étant plus légère, en sera plus rapide: il atteindra donc l'ennemi, et cette grande expédition, comme tant d'autres, sera terminée par une bataille.

Tel fut son espoir! car, sans s'abuser sur sa fortune, il en calculait la puissance sur les autres: elle entrait dans l'évaluation de ses forces. C'est ainsi qu'il la mettait par-tout où le reste lui manquait, l'ajoutant à ce que ses moyens avaient d'insuffisant, sans craindre de l'user à force de l'employer, sûr que ses alliés, que ses ennemis y croiraient encore plus que lui-même. Toutefois, dans la suite de cette expédition, on verra qu'il fut trop confiant dans cette puissance, et qu'Alexandre sut y échapper.

Tel était Napoléon! au-dessus des passions des hommes par sa propre grandeur, et aussi, parce qu'une plus grande passion le dominait; car ces maîtres du monde le sont-ils jamais entièrement d'eux-mêmes? Et cependant le sang allait couler; mais dans leur grande carrière, les fondateurs d'empires marchent vers leur but, comme le destin, dont ils semblent être les ministres, et que n'ont jamais arrêté ni guerre, ni tremblement de terre, ni tous ces fléaux que le ciel permet, sans daigner en faire comprendre l'utilité à ses victimes.


LIVRE TROISIÈME.


[CHAPITRE I.]

Le temps de délibérer était passé, et celui d'agir enfin venu. Le 9 mai 1812, Napoléon, jusque-là toujours triomphant, sort d'un palais où il ne devait plus rentrer que vaincu.

De Paris à Dresde, sa marche fut un triomphe continuel. C'était d'abord la France orientale qu'il avait à traverser; cette partie de l'empire lui était dévouée: bien différente de l'ouest et du sud, elle ne le connaissait que par des bienfaits et des triomphes. De nombreuses et brillantes armées, que la fertile Allemagne attirait, et qui croyaient marcher à une gloire prompte et certaine, traversaient fièrement ces contrées, y répandaient de l'argent, en consommaient les produits. La guerre de ce côté avait toujours l'apparence de la justice.

Plus tard, quand nos heureux bulletins y arrivèrent, l'imagination, étonnée de se voir dépassée par la réalité, s'enflamma; l'enthousiasme saisit ces peuples, comme aux temps d'Austerlitz et d'Iéna: on formait des groupes nombreux autour des courriers, on les écoutait avec ivresse, et, transporté de joie, l'on ne se séparait qu'aux cris de «Vive l'empereur! Vive notre brave armée!»

On sait d'ailleurs que, de tout temps, cette partie de la France fut belliqueuse. Elle est frontière: on y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y est élevé au bruit des armes, et les armes y sont en honneur. On y disait que cette guerre devait affranchir la Pologne, tant aimée de la France; que les barbares d'Asie, dont on menaçait l'Europe, allaient être repoussés dans leurs déserts; que Napoléon rapporterait encore une fois tous les fruits de la victoire. Ne seraient-ce pas les départemens de l'est qui les recueilleraient? Jusque-là n'avaient-ils pas dû leurs richesses à la guerre, qui faisait passer par leurs mains tout le commerce de la France avec l'Europe! En effet, bloqué par-tout ailleurs, l'empire ne respirait et ne s'alimentait que par ses provinces de l'est.

Depuis dix ans, leurs routes étaient couvertes de voyageurs de tous les rangs, qui venaient admirer la grande nation, sa capitale chaque jour embellie, les chefs d'œuvre de tous les arts et de tous les siècles, que la victoire y avait rassemblés; et sur-tout cet homme extraordinaire, prêt à porter la gloire nationale au-delà de toutes gloires connues. Satisfaits dans leurs intérêts, comblés dans leur amour-propre, les peuples de l'est de la France devaient donc tout à la victoire. Ils ne se montrèrent point ingrats; aussi accompagnèrent-ils l'empereur de tous leurs vœux: ce fut par-tout des acclamations et des arcs de triomphe, par tout un même empressement.

En Allemagne, on trouva moins d'affection, mais plus d'hommages peut-être. Vaincus et soumis, les Allemands, soit amour-propre, soit penchant pour le merveilleux, étaient tentés de voir dans Napoléon un être surnaturel. Étonnés, comme hors d'eux-mêmes, et emportés par le mouvement universel, ces bons peuples s'efforçaient d'être de bonne foi ce qu'il fallait paraître.

Ils vinrent border la longue route que suivait l'empereur. Leurs princes quittèrent leurs capitales et remplirent les villes où devait s'arrêter quelques instans, cet arbitre de leurs destins. L'impératrice et une cour nombreuse suivaient Napoléon; il marchait aux terribles chances d'une guerre lointaine et décisive, comme on en revient, vainqueur et triomphant. Ce n'était pas ainsi que jadis, il avait coutume de se présenter au combat.

Il avait souhaité que l'empereur d'Autriche, plusieurs rois, et une foule de princes, vinssent à Dresde sur son passage; son désir fut satisfait; tous accoururent: les uns, guidés par l'espoir, d'autres poussés par la crainte; pour lui, son motif fut de s'assurer de son pouvoir, de le montrer, et d'en jouir.

Dans ce rapprochement avec l'antique maison d'Autriche, son ambition se plut à montrer à l'Allemagne une réunion de famille. Il pensa que cette assemblée brillante de souverains contrasterait avec l'isolement du prince russe, qu'il s'effrayerait peut-être de cet abandon général. Enfin, cette réunion de monarques coalisés semblait déclarer que la guerre de Russie était européenne.

Là, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille des Césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans les places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières, les yeux fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à recueillir: ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs descendans moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon.

Sur les théâtres, des poètes s'abaissèrent jusqu'à le diviniser; ainsi des peuples entiers étaient ses flatteurs.

Dans ces hommages d'admiration, il y eut peu de différence entre les rois et leurs peuples; on n'attendit pas même à s'imiter, ce fut un accord unanime. Pourtant les sentimens intérieurs n'étaient pas les mêmes.

Dans cette importante entrevue nous étions attentifs à considérer ce que ces princes y apporteraient d'empressement, et notre chef de fierté. Nous espérions en sa prudence, ou que blasé sur tant de puissance, il dédaignerait d'en abuser; mais celui qui, inférieur encore, n'avait parlé qu'en ordonnant, même à ses chefs, aujourd'hui vainqueur et maître de tous, pourrait-il se plier à des égards suivis et minutieux? Cependant il se montra modéré, et chercha même à plaire; mais ce fut avec effort, en laissant apercevoir la fatigue qu'il en éprouvait. Chez ces princes, il avait plutôt l'air de les recevoir que d'en être reçu.

De leur côté, on eût dit que, connaissant sa fierté, et n'espérant plus le vaincre que par lui-même, ces monarques et leur peuples ne s'abaissaient tant autour de lui, que pour accroître disproportionnément son élévation, et l'en éblouir. Dans leurs réunions, leur attitude, leurs paroles, jusqu'au son de leur voix, attestaient son ascendant sur eux. Tous étaient là pour lui seul! Ils discutaient à peine, toujours prêts à reconnaître sa supériorité, que lui ne sentait déjà que trop bien. Un suzerain n'eût pas beaucoup plus exigé de ses vassaux.

Son lever offrait un spectacle encore plus remarquable! Des princes souverains y vinrent attendre l'audience du vainqueur de l'Europe: ils étaient tellement mêlés à ses officiers, que souvent ceux-ci s'avertissaient de prendre garde, et de ne point froisser involontairement ces nouveaux courtisans, confondus avec eux. Ainsi la présence de Napoléon faisait disparaître les différences; il était autant leur chef que le nôtre. Cette dépendance commune semblait tout niveler autour de lui. Peut-être alors, l'orgueil militaire mal contenu, de plusieurs généraux français, choqua ces princes: on se croyait élevé jusqu'à eux; car enfin, quelle que soit la noblesse et le rang du vaincu, le vainqueur est son égal.

Cependant les plus sages d'entre nous s'effrayaient, ils disaient, mais sourdement, qu'il fallait se croire surnaturel pour tout dénaturer et déplacer ainsi, sans craindre d'être entraîné soi-même dans ce bouleversement universel. Ils voyaient ces monarques quitter le palais de Napoléon, l'œil et le sein gonflés des plus amers ressentimens. Ils croyaient les entendre la nuit, seuls avec leurs ministres, faisant sortir de leurs cœurs cette multitude de chagrins qu'ils avaient dévorés. Tout avait aigri leur douleur! Qu'elle était importune cette foule qu'il leur avait fallu traverser, pour parvenir à la porte de leur superbe dominateur; et cependant, la leur restait déserte; car tout, même leurs peuples, semblait les trahir. En proclamant son bonheur, ne voyait on pas qu'on insultait à leur infortune? Ils étaient donc venus à Dresde pour relever l'éclat du triomphe de Napoléon; car c'était d'eux qu'il triomphait ainsi: chaque cri d'admiration pour lui, étant un cri de reproche contre eux; sa grandeur étant leur abaissement; ses victoires, leurs défaites.

Ils répandirent sans doute ainsi leur amertume, et chaque jour la haine se creusait, dans leur sein, de plus profondes demeures. On vit d'abord un prince se soustraire à cette pénible position par un départ précipité. L'impératrice d'Autriche, dont le général Bonaparte avait dépossédé les aïeux en Italie, se distinguait par son aversion, qu'elle déguisait vainement: elle lui échappait par de premiers mouvemens que saisissait Napoléon, et qu'il domptait en souriant: mais elle employait son esprit et sa grace à pénétrer doucement dans les cœurs pour y semer sa haine.

L'impératrice de France augmenta involontairement cette funeste disposition. On la vit effacer sa belle-mère par l'éclat de sa parure: si Napoléon exigeait plus de réserve, elle résistait, pleurait même, et l'empereur cédait, soit attendrissement, fatigue, ou distraction. On assure encore que, malgré son origine, il échappa à cette princesse de mortifier l'amour-propre allemand, par des comparaisons peu mesurées, entre son ancienne et sa nouvelle patrie. Napoléon l'en grondait, mais doucement; ce patriotisme, qu'il avait inspiré, lui plaisait; il croyait réparer ces imprudences par des présens.

Cette réunion ne put donc que froisser beaucoup de sentimens. Plusieurs amours propres en sortirent blessés. Toutefois Napoléon, s'étant efforcé de plaire, pensa les avoir satisfaits: en attendant à Dresde le résultat des marches de son armée, dont les nombreuses colonnes traversaient encore les terres des alliés, il s'occupa donc sur-tout de sa politique.

Le général Lauriston, ambassadeur de France à Pétersbourg, reçut l'ordre de demander à l'empereur russe qu'il l'autorisât à venir lui communiquer à Wilna des propositions définitives. Le général Narbonne, aide-de-camp de Napoléon, partit pour le quartier-impérial d'Alexandre, afin d'assurer ce prince des dispositions pacifiques de la France, et pour l'attirer, dit-on, à Dresde. L'archevêque de Malines fut envoyé pour diriger les élans du patriotisme polonais. Le roi de Saxe s'attendait à perdre le grand-duché; il fut flatté de l'espoir d'une indemnité plus solide.

Cependant, dès les premiers jours, on s'était étonné de n'avoir point vu le roi de Prusse grossir la cour impériale; mais bientôt on apprit qu'elle lui était comme interdite. Ce prince s'effraya d'autant plus qu'il avait moins de torts. Sa présence devait embarrasser. Toutefois, encouragé par Narbonne, il se décide à venir. On annonce son arrivée à l'empereur: celui-ci, irrité, refuse d'abord de le recevoir: «Que lui veut ce prince? N'était-ce pas assez de l'importunité de ses lettres et de ses réclamations continuelles! Pourquoi vient-il encore le persécuter de sa présence! Qu'a-t-il besoin de lui!» Mais Duroc insiste; il rappelle le besoin que Napoléon a de la Prusse contre la Russie, et les portes de l'empereur s'ouvrent au monarque. Il fut reçu froidement, mais avec les égards que l'on devait à son rang suprême. On accepta les nouvelles assurances de son dévouement, dont il donna des preuves multipliées.

On dit qu'alors on fit espérer à ce monarque la possession des provinces russes allemandes, que ses troupes devaient être chargées d'envahir. On assure même, qu'après leur conquête, il en demanda l'investiture à Napoléon. On a dit encore, mais vaguement, que Napoléon laissa le prince royal de Prusse prétendre à la main de l'une de ses nièces. C'était là le prix des services que lui rendait la Prusse dans cette nouvelle guerre. Il allait, disait-il, l'essayer. Ainsi Frédéric, devenu l'allié de Napoléon, pourrait conserver une couronne affaiblie; mais les preuves manquent pour affirmer que cette union séduisit le roi de Prusse, comme l'espoir d'une alliance pareille avait séduit le prince d'Espagne.

Telle était alors la résignation des souverains à la puissance de Napoléon. Ceci est un exemple de l'empire de la nécessité sur tous, et montre jusqu'où peut conduire, chez les princes, comme chez les particuliers, l'espoir d'acquérir et la crainte de perdre.

Cependant Napoléon attendait encore le résultat des négociations de Lauriston et du général Narbonne. Il espérait vaincre Alexandre par le seul aspect de son armée réunie, et sur-tout par l'éclat menaçant de son séjour à Dresde. À Posen, quelques jours après, lui-même en convint, quand il répondit au général Dessollés: «La réunion de Dresde n'ayant pas déterminé Alexandre à la paix, il ne faut plus l'attendre que de la guerre.»

Ce jour-là, il ne parla que de ses anciennes victoires. Il semblait que, doutant de l'avenir, il se retranchât dans le passé, et qu'il eût besoin de s'armer de tous ses plus glorieux souvenirs contre un grand péril. En effet, alors comme depuis, il sentit le besoin de se faire illusion sur la faiblesse prétendue du caractère de son rival. Aux approches d'une si grande invasion, il hésitait de l'envisager comme certaine: car il n'avait plus la conscience de son infaillibilité, ni cette assurance guerrière que donnent la force et le feu de la jeunesse, ni ce sentiment du succès qui l'assure.

Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez présomptueux, s'ils étaient réunis, pour oser l'attendre. Dans l'un ou l'autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait qu'on préférait la guerre à une paix honteuse: qu'on se garderait bien de s'exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; qu'enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la guerre en longueur et rebuter Napoléon.»

Cette réponse, qui arrivait à l'empereur au milieu du plus grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. S'il faut tout dire, j'ajouterai qu'un grand seigneur russe avait contribué à l'abuser: soit erreur ou feinte, ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d'Alexandre à Tilsitt et à Erfurt, confirma l'empereur de France dans cette fausse opinion.

Il resta jusqu'au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu'il savait apprécier; montrant à l'Europe les princes et les rois, issus des plus antiques familles de l'Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, celui qui l'avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les autres et lui-même.


[CHAPITRE II.]

Enfin, impatient de vaincre les Russes et d'échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l'appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent impitoyablement et qu'ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on sait qu'il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d'un mouvement trop rapide; que d'ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d'affaissement et de faiblesse; qu'enfin, lui-même peut se reprocher d'être la cause de ces désordres qui l'irritent: car, de l'Oder à la Vistule et jusqu'au Niémen, si les vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s'en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?

Le mal s'accrut au-delà du Niémen. L'empereur avait compté sur une multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon de voitures lourdes, traînées par des bœufs, portait quatre mille huit cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures chargées d'équipages militaires, une multitude de chariots d'outils de toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d'ambulance et d'artillerie, six équipages de ponts et un de siége.

Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins établis sur la Vistule. Quand l'armée passa ce fleuve, elle reçut l'ordre de prendre, sans s'arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, mais de ne s'en servir qu'au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l'honneur et l'ambition n'y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à peine la Vistule.

On s'approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois. Quelques jours après, au Niémen, l'embarras du passage, et la rapidité des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce pillage avec autant d'indifférence qu'on avait mis de violence à s'en saisir.

Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l'importance du but pouvait excuser. Il s'agissait de surprendre l'armée russe, ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte. Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu l'en dédommager ensuite. Mais on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s'arrête dans le mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d'officiers et de soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n'avait le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre l'affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d'autres s'étaient élevées! car alors les affaires d'un mois s'entassaient dans un jour.

D'ailleurs, quelques chefs donnèrent l'exemple: il y eut émulation dans le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français. Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.

Cependant l'empereur voulait de l'ordre dans le désordre. Au milieu des cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques noms. On trouve dans ses lettres: «J'ai mis à l'ordre les généraux—— et——. J'ai supprimé la brigade——; Je l'ai mise à l'ordre de l'armée, c'est-à-dire de l'Europe. J'ai fait écrire au——qu'il courait risque des plus grands désagrémens, s'il n'y mettait ordre,» Quelques jours après il rencontra ce—— à la tête de ses troupes, et encore tout irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l'exemple du pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n'ai pas besoin de vous.»

De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il évite d'y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l'armée; un officier d'artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif apparent était d'y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et l'empereur, qui avait passé outre, n'y songea plus.

Ce fut à Marienbourg que l'empereur revit Davoust.

Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n'aimait à reconnaître pour son chef que celui de l'Europe. D'ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l'armée en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle s'augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l'un de l'autre: Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les remit en présence.

Berthier s'affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse. Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette occasion, il se crut en droit d'ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l'empereur venait d'arriver, et devant lui.

Davoust s'expliqua durement; il s'emporta jusqu'à accuser Berthier d'incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s'écria: «Il m'arrive quelquefois de douter de la fidélité de mes plus anciens compagnons d'armes; mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m'empresse de repousser de si cruels soupçons.»

Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d'avoir humilié son ennemi, l'empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l'y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. L'empereur lui avait écrit: «qu'on allait faire la guerre dans un pays nu, où l'ennemi détruirait tout, et qu'il fallait se préparer à s'y suffire à soi-même.» Davoust lui répondit par l'énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille hommes dont l'organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les besoins: tous les moyens d'y suppléer sont prêts.»

Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal interprétés. D'insidieuses observations furent entendues de l'empereur. «Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout exécuté. L'empereur n'est-il donc que le témoin de cette expédition? la gloire en doit-elle être à Davoust?—En effet, s'écria l'empereur, il semble que ce soit lui qui commande l'armée.»

On alla plus loin, on réveilla d'anciennes craintes: «N'était-ce pas Davoust qui, après la victoire d'Iéna, avait attiré l'empereur en Pologne? N'est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont l'exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu'on accuse d'espérer leur trône.»

On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s'approfondit; elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l'instruisait: leur accord l'eût inquiété.

De Dantzick l'empereur se rendit, le 12 juin, à Kœnigsberg. Là, se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d'opération. Des approvisionnemens de vivres, immenses comme l'entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n'avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d'ordres, d'argent même: ses lettres l'attestent. Ses jours se passaient à dicter des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l'une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, les montures d'aucun pays ne pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n'y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir avec soi.» Mais d'une part les moyens de transport furent mal calculés, et de l'autre il se laissa emporter dès qu'il fut en mouvement.


[CHAPITRE III.]

De Kœnigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses armées; parlant aux soldats d'un air gai, ouvert et souvent brusque: sachant bien, qu'avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c'est pour eux, comme une langue étrangère, qu'ils ne comprennent pas, et dont l'accent les frappe en ridicule.

Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s'arrête aux plus vieux soldats; à l'un c'est la bataille des Pyramides, à l'autre celle de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, ou de Friedland, qu'il rappelle d'un mot, accompagné d'une caresse familière. Et le vétéran qui se croit reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses compagnons moins anciens, qui l'envient.

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour eux tout l'intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d'eux? leur solde est-elle payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.

Enfin il s'arrête au centre du régiment. Là, il s'informe des places vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d'années de service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d'éclat? puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat! ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse, s'occupe d'eux dans le moindre détail; qu'ils sont sa plus ancienne, sa véritable famille! c'est ainsi qu'il fait aimer la guerre, la gloire, et lui.

Cependant l'armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve, depuis Grodno jusqu'à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La rivière de Prégel va de l'un vers l'autre; elle fut chargée de vivres. Deux cent vingt mille hommes s'y rendirent sur quatre points différens. Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.

Quand il fallut que l'armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et arriver à Wilna. Là, l'empereur comptait sur les magasins des habitans, sur ceux de l'ennemi et sur les siens, qu'il ferait venir de Dantzick, par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.

Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du midi au nord, l'armée était ainsi disposée devant le Niémen. D'abord, à l'extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie, à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et Polonais; à côté d'eux, le vice-roi d'Italie, achevant de réunir vers Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois, Italiens et Français; puis l'empereur avec deux cent vingt mille hommes, commandés par le roi de Naples, le prince d'Eckmühl, les ducs de Dantzick, d'Istrie, de Reggio et d'Elchingen. Ils venaient de Thorn, de Marienverder et d'Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois et Polonais formaient l'extrême gauche de la grande-armée.

Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres jusqu'à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d'innombrables troupeaux de bœufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des milliers de caissons d'artillerie et d'ambulance avaient été appelés, réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande partie des voitures de vivres étaient seules en retard.

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur sang pour celui qui accablait l'Espagne. Et cependant tous lui furent fidèles. Lorsque l'on considérait que le tiers de l'armée de Napoléon lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s'étonner le plus, ou de l'audace de l'un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait servir ses conquêtes à conquérir.

Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d'ardeur. Dans les soldats, l'habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient besoin d'acquérir quelque gloire qu'ils pussent raconter avec ce charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs hauts faits, étant d'ailleurs indispensables à leur désœuvrement, dès qu'ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l'espoir du pillage; car l'exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux souffrirent son ambition; lui, leur pillage.