[Au lecteur]

[Table]

A. Devéria del.

Mme. Desbordes-Valmore.

COMTE ROBERT DE MONTESQUIOU-FEZENSAC


LES AUTELS PRIVILÉGIÉS


FÉLICITÉ

Étude sur la Poësie
de Marceline DESBORDES-VALMORE
SUIVIE D’UN ESSAI DE CLASSIFICATION
DE SES MOTIFS D’INSPIRATION


Avec un portrait de Madame VALMORE d’après DEVÉRIA

PARIS
A. LEMERRE, ÉDITEUR
23, 31, passage Choiseul


1894

Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur.

FÉLICITÉ

Dolorosa.

Elle s’occupe aussi des choses de la terre

Car la feuille du lys est courbée en dehors.

Victor Hugo.

AVANT-PROPOS

Les gens en parleront, n’en doutez nullement,

et

bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Les deux consolants conseils de La Fontaine ont répondu d’avance aux objections que je relève, comme à toutes autres objections, au reste.

Néanmoins, je veux m’efforcer de réfuter plus spécialement quelques-unes d’entre elles.

Essayons, toutefois, si par quelque manière,

Nous en viendrons à bout.

J’ai tenté, en témoignage partiel d’une piété que j’espère attester plus complètement aujourd’hui, comme en manière d’une rétrospective compensation, dont plusieurs ont apprécié l’intention et goûté le contraste, de donner bien moins à ma glose qu’à une muse, de son vivant la plus infortunée, un auditoire élu de distinction intellectuelle et de noble élégance. Les malicieux en ont voulu faire une manifestation précieuse dans le fâcheux sens de ce mot, quand la présence de beaucoup de bons esprits empêchait pourtant l’équivoque de bel esprit sous laquelle on n’eût pas été fâché de discréditer la réunion et de gâter la chose.

J’ai récité alors les deux premiers chapitres de l’étude qui suit, plus la troisième partie du chapitre IV. Je marque aujourd’hui d’un astérisque dans ces pages, où pas un mot n’a été changé, trois passages dont les expressions faussement ou incomplètement citées ont été relevées plaisamment, et je les livre à une critique plus attentive.

Mais, ce qu’il y eut d’un peu déroutant, pour ma bonne foi, ce fut, en même temps que le reproche d’une prononciation trop martelée,—sans doute encore insuffisante,—la soi-disant citation en italiques et entre guillemets, dans plusieurs compte-rendus, de locutions cocasses telles que «encélesté, lavabo de pensée! superlativement liliale. Il y a une grande injustice à réparer, le mage a dit...» dont mon texte n’a jamais porté trace.

Quant à la trop spirituelle accusation de songer à réhabiliter Loïsa Puget, d’une part—à savoir de traiter une matière comiquement rococo;—et ailleurs, d’avoir, par le choix d’un sujet, pourtant toujours ouvert—et sur lequel naturellement tout le monde avait à m’en remontrer—cherché à me parer de ce qui revenait à d’autres: il faut pourtant qu’on opte entre ces deux griefs qui s’annihilent.

Un mot pour chacun:

Nul musicien de génie qui ait, que je sache, consacré la petite metteuse en musique de tant de romances aux harmonies justement moquées. Mais les rieurs qui attendent mon panégyrique de Loïsa Puget, parce que j’ai célébré Marceline Valmore, savent-ils bien qu’il n’y a guère de rehaut ni de grâce à ne point être touché par les accents de Celle dont Michelet a écrit: «Cette puissance d’orage qu'elle seule a jamais eue sur moi.»

Certes, j’ai voulu, moins révéler certaines parties de l’œuvre que relever toute la figure, un peu brumeuse et oubliée, quoi qu’on en puisse dire, entre les buissons de ses poësies enchevêtrées de lierres et de lianes, de clématites et de chèvre-feuilles, de vignes vierges et de viornes, ainsi qu’une Belle-au-bois-dormant du rêve attendant le réveil de quelque songeur épris de son silence harmonieux, de son souffle et de son soupir.

Mais, ce que j’ai aussi souhaité, c’est de rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-votos spontanés, entrelacés autour du souvenir de Marceline Desbordes-Valmore, par tant de mains généreuses; c’est de faire revivre l’encre mystérieuse et sympathique des litanies de la glorieuse admiration et de l’estime impérissable signées de noms prestigieux ou sublimes.

Une lecture entière de cet essai, pour ceux qui ont souci d’autre chose que de chicanes taquines, renseignera sur ma tentative et sur son dessein. J’ose espérer qu’ils ne seront pas reconnus vains, mais me donneront droit d’inscrire mon nom au-dessous de nobles commentateurs, dont le plus récent fut M. Verlaine, parmi ceux qui ont promené au moins un fil et projeté une lueur entre les beautés emmêlées de touffus bosquets, de bouquets diffus.

R. M. F.

Versailles,
Janvier 1894.

... relisant à froid ces pages... Je pensais que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits; mais aussi, je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d’une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu’il fallait les faire remonter jusqu’à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.

C’est pour cela que, m’attendant bien à paraître extraordinaire, j’ai voulu passer par dessus ce qu’il y a de puéril et d’exagéré dans l’inspiration, aux yeux des gens froids.

ALFRED DE VIGNY

A LA MÉMOIRE DE MA BELLE-SŒUR
PAULINE DE SINETY
COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU-FEZENSAC

Je redis vos vers, Marceline,

Harpe plaintive et cristalline,

Le cœur ému, les yeux en pleurs.

Je les dédie à vous, Pauline,

A vous, sa compagne en douleurs![1]

R. M. F.

[1] Vers transposés de Brizeux.

PROLOGUE

Je voudrais dire à mon tour, et, s’il se peut, plus synthétiquement qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poëtesse admirable, ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline Desbordes-Valmore.

Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous, notre mémoire d’enfant signe de ce nom

Un tout petit enfant s’en allait à l’école...

et tels autres menus poëmes appropriés, dont se désennuyait notre étude, car

Le maître est tout noir...

Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se doutent que le gentil nom est celui de la poëtesse admirable, ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment pour quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une auréole qui est une aurore non qui se révèle, mais qui se relève.

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de clartés latentes, et de virtuelles vertus.

Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M. Verlaine.

Pour cela, je suis venu à vous aujourd’hui, et vous demande de me suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.

I

*

On remet un jour à Hugo,—selon une anecdote plus ou moins véridique—une lettre adressée Au plus grand Poëte de France. Il la fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.—«Nul ne saura jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»

Que la suscription ait revêtu: Au plus mystique, c’était lui-même; au plus plastique, Gautier; au plus précordial, Valmore.

Il y a dans une des pièces du poëte qui nous occupe, un vers, surtout un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs l’émouvante affixe et le significatif figuré:

Beaux innocents morts à minuit

Desserrez mon cœur qui me nuit.

Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de desserrer cela, dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal ❋ immatériel et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.

C’est la propre action des poësies de madame Valmore; de cette main mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle surprend et apaise, pour aller plus avant, descendit ad inferos, desserrer le cœur qui nuit.

Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte Lance, miraculeusement assainit, retire de leur cauchemar d’angoisse et palpitation d’arrachement la tête et le cœur d’Amfortas, le noble prêtre qui a péché (et que Madame Valmore paraît avoir prévu dans ces deux vers:

Alors posant ma main où la douleur s’élance

Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!)

peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture tardive de cette poësie. On passe la main sur son front, d’un geste d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Élisabeth, on ne rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...

Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;

Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?

Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»—C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette sainte femme

Dont nul ange ici bas n’a vengé la douceur.

J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le vol d’oiseau sur cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2] de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.

Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons funèbres, où se restreint presqu’intégralement encore le formulaire de la poëtesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.

Enfin, et de par la loi du suranné qui n’est déjà plus le démodé, et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers laquelle l’un devient l’autre,—entre notre génération et celle qui tenait encore à la contemporaine par le de visu, voltigeait ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en couette, par-dessus l’attitude troubadouresque et dessus de pendule, l’écho de «ce petit côté secret qui rend populaire, ce presque rien qui fait tache[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et tapoté le plus chantant de la lyre du poëte, tandis que le silence en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves soupirs. Une odeur de Quel est ce gant rose—qui n’est pas le mien, invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.

Oui, ces romances où des beautés sont souvent recélées, et dont, ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément Pauline Duchambge, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce ❋ vestiaire des siècles où les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la beauté nue.

✻ ✻

Elle «résout la sécheresse du cœur», Michelet l’a dit, qui, seul, a légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie. Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi qu’une arche par un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.

Les voici. C’est avec celle sur «le don des larmes, ce don qui perce la pierre», trois autres encore: «Le sublime est votre nature.»—«Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour en voyant Orphée, elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi.»—Enfin: «Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!»

Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on puisse écrire d’elle désormais, ne saurait que graviter autour de cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.

Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.

Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il réside uniquement, à savoir dans l’Œuvre, exigent néanmoins (et d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque secret espoir de faire expier le mérite de l’esprit prompt, met en quête d’une tare de la chair faible...

Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur séchée.

Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de ténor teint ou de cantatrice déteinte.

Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés, suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?

✻ ✻ ✻

C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces. Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?

Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus sui generis du type, le plus ❋ artésiennement explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien cette profession de foi de son arcane poëtique: «A vingt ans, des peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant PARCE QUE MA VOIX ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion».

Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines profondes...»

.....................

La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore de vers, de ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante; puisque le il faudrait tout citer de cliché immémorial est ici la vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop célèbres romances, plusieurs drôlement datées et démodées et pour lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare, j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo. Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant? non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes annales».

Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?

.................

Là de la vague enfance un regret qui sommeille

Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;

Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!

On tend les bras, on pleure en passant devant lui.[4]

Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de calice—non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur? Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin, ligne par ligne, l’étoffe de cette poësie, pour en isoler les fils les mieux aimés, les plus émus. Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave de penser que, risquer, sage. Et quel autre qu’un immatériel Ariel oserait songer à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile de papillon prélevée?—Et puis la grosse besogne des heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez idéalement pour volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix impondérable, cet impalpable tri.

Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche de tendresse, sans rien des odieux extraits; plutôt une de ces versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon de madone.

Quelque chose de tendre y languissait; du lierre

Y tenait doucement la vierge prisonnière.

[2] Depuis 1886.

[3] Baudelaire.

[4] Ailleurs:

Oui partout où je marche une voix me rappelle,

Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...

Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle

Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.

II

*

L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure, notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion, puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves, de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.

Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir, vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous est tant soit peu rendu.

Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux bocages du sentiment, de ces volumes, ainsi que les nomme prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poëtesse; et que j’en fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il arriva à ce Protée du conte Oriental qui se réintégra en sa fiole.

Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou forêt l’amour y brûle et roule

L’amour, ce ciment des âmes

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Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes

suivant ses appellations mêmes.

Promise aux profondes amours selon son expression propre, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore est un Univers d’Amour.

Il est doux d’être aimé, cette croyance intime

Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.

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Ne vous étonnez pas en recevant la vie,

De tout ce qu’elle offrait, je n’ai vu que l’amour,

Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...

Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux, d’autant plus passionné qu’il est plus pur.

Chaque écrivain, nous dit en substance Madame Valmore dans une de ses lettres, prodigue souvent à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Madame Sand en a un comme cela: étreindre!»—Le mot de Marceline, ne serait-il pas innocence?

J’ai soif de sommeil, d’innocence,

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N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence

Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?

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Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer

Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!

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Beau fantôme de l’innocence

Vêtu de fleurs

Innocence! Innocence! éternité rêvée

Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?

Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?

Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.

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Inexplicable cœur, énigme de toi-même,

Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,

Ennemi du repos, amant de la douleur,

Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!

Cœur du cœur, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant:

Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme!

Donc Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, charitable et divin. Ajoutez l’amour de la nature, et l’amour prorogé au delà du trépas, vous aurez les six divisions sous lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: Amour, Tendresse-Tristesse, Maternité, Foi, Nature, Éternité.[5]

J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.

Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.

Le son de la voix la captivait aussi.

Les Yeux et les pleurs et la Voix subdivisent donc naturellement cette grande division de l’amoureux amour.

Tendresse-Tristesse enferme Prisons et Exils, les deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux pleurées.—Ipsa contient ce qui semble le plus avoir trait à la personne même de l’artiste.

Maternité, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, ascendant et descendant au cours comme au décours de ses jeunes annales: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.

Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement

Ma tige maternelle enlacée à ma vie!

et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement

Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!

Palme pure attachée au malheur d’être femme.

Éloquent défenseur de notre humilité

Fruit chaste et glorieux de la maternité.

.....................

C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.

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De la foi des époux sentinelle sans armes,

Visible battement de deux cœurs dans un cœur!

.....................

Image de Jésus qui se penche vers nous

Pour relever sa mère humble et née à genoux.

Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore cette

Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.

Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.

Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.

Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir

Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,

Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?

Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,

Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.

Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte cette pièce: Quand je pense à ma mère, elle-même pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise tous les rayons de la maternité et de la filialité, passez-moi ce terme.

Ces apostrophes, en voici:

La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,

Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.

.....................

Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!

Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.

.....................

Comme le rossignol qui meurt de mélodie

Souffle sur son enfant sa tendre maladie,

Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,

Me raconta son âme et me souffla son Dieu.

Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées jadis au pourtour extérieur des églises:

C’était beau d’enfermer dans une même enceinte

La poussière animée et la poussière éteinte.

C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,

De respirer son père en visitant son Dieu.

Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette nostalgie des entrailles.

Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps avec son nouveau-né.

J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!

.....................

Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs

Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.

Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de formule, le plus curieux de toute l’œuvre:

Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!

Foi

La foi, c’est l’haleine des anges,

C’est l’amour sans flammes étranges!

C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis—mais avec moins de blancheur.

Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour?

.....................

Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace

Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...

et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.

Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère

Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.

Nature, c’est l’amour—je dirais volontiers atmosphérique, tant le poëte y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos—de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:

C’était un jour de charité divine

Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine.

.................

C’était partout comme un baiser de mère!

Les deux aires de ce naturel amour sont l’Amour des fleurs.

A quelque chère idole en tous temps asservie,

Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,

...................

Il semble que les fleurs alimentent ma vie.

Et l’Amour de l’eau, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers.

Et dans les flots du moins mes larmes se perdront

et ces autres:

Enfant, l’onde est molle et pure

Mais elle a soif de nos pleurs.

que je rapproche de celui-ci, de Vigny:

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!

L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poëtes par Victor Hugo, dans ce joli distique:

Georges Sand a la Gargilesse

Comme Horace avait l’Anio.

L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes

Son visage étoilé dans les cercles humides

Parsemant leurs clartés de sourires limpides...

L’onde enfin d’où découle son rythme.

Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime

auquel ne peut plus succéder que l’amour du silence, sa suprême passion:[6]

Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!

..................

Couvrez-moi de silence...

Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: la mort, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Madame Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.

Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.

.....................

Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.

.....................

On verra, par mes soins quelque feuille de lierre

De son étroit asyle embrasser le contour.

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Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.

Leur tranquille silence éveillait mes pensées,

Y cueillir une fleur me semblait un larcin.

.....................

L’homme revient seul où son cœur le ramène.

Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.

«Abîme à franchir seule!» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,

..... porte ces mots à sa douleur brûlante:

Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!

et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poëte, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’être aimé, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: Croyance); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble tige maternelle, enlacée, cette fois à l’éternité, auprès de ces enfants enfuis:

Car vous aurez, un jour, une joie immortelle

Et vos petits enfants souriront dans vos bras.

.....................

Non, jamais rien de plus sereinement détaché, de plus véritablement et vénérablement sur le seuil, et déjà presque au-delà, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille liberté d’allures mortelles; nous apprivoiser avec cette «cueilleuse d’âmes» qui

Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,

Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,

Comme on ôte le sable où dort le diamant.

.....................

Tous mes étonnements sont finis sur la terre

Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir

Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère

Que la pudique mort a seule osé cueillir.

.....................

Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,

Réalisant nos rêves éperdus

Vient des humains l’infatigable amante

Pour démêler les fuseaux confondus.

Fidèle mort, si simple, si savante,

Si favorable au souffrant qui s’endort,

Me cherchez-vous, je suis votre servante:

Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.

[5] Madame Valmore, dans son Recueil posthume (ou peut-être son éditeur) a rangé elle-même ses poësies sous des appellations similaires, mais sans beaucoup de suite.

[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «n’écris pas!»

III

*

Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets d’inspiration, il nous sera utile—et plus facile de grouper les rythmes dont le poëte les revêtit. Jamais de poëme à forme fixe. Muse bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et torrentueuse—pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge: