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MÉMOIRES
DE
CÉLESTE MOGADOR

Paris.—IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.—Bourdilliat, 15, rue Breda.

MÉMOIRES
DE
CÉLESTE
MOGADOR


TOME DEUXIÈME


PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
La traduction et la reproduction sont réservées.


1858


[ 4]

MÉMOIRES
DE
CÉLESTE MOGADOR

XII

LA REINE POMARÉ.
(Suite.)

On me conduisit à Beaumarchais, où l'on me reçut d'une façon charmante, quand j'eus dit que je m'appelais Mogador.

Je fus engagée; je répétai le lendemain dans une revue, où je me jouais moi-même et où je dansais à la fin la mazourka. Mon costume était délicieux. Je débutai le même soir que Pomaré; j'eus beaucoup de succès dans la danse.

J'appris le lendemain que Pomaré avait été sifflée à outrance. Je lus quelques journaux où on l'accablait de mauvais compliments et de railleries. Les journalistes traitent les femmes comme les gouvernements: ils les inventent; après les avoir inventées, ils les prônent; après les avoir prônées, ils veulent les défaire. Si ces réputations, qui sont leur ouvrage, résistent, ils se déchaînent, insultent, méprisent; ils crient à la dépravation.

Mais, messieurs, si cette dépravation, dont on commence à s'effrayer, a fait tant de progrès, c'est un peu votre faute.

Autrefois, il n'y avait qu'un ou deux bals publics; pourquoi y en a-t-il dix aujourd'hui? A cause des célébrités que vous vous êtes amusés à créer à temps perdu, et quand vous ne saviez que faire. Cette gloire de clinquant a trouvé des envieuses; des milliers de jeunes filles sont entraînées dans les bals publics par l'appât de cet éclat menteur! Elles font tout au monde pour qu'on les regarde et pour que vous disiez leurs noms.

Les jeunes gens de famille vont voir ces combats, ces assauts de jambes; comment voulez-vous qu'ils gardent leur raison au milieu de ces jeunes femmes, dont quelques-unes sont charmantes? Ils s'enivrent ensemble de la même folie.

Pomaré avait une voiture; toutes veulent en avoir, beaucoup en ont. Les Champs-Élysées comptent tous les jours dix promeneuses nouvelles, élégantes, hardies.

Ce luxe fait mal à voir, je le confesse, quand on songe que beaucoup de femmes, qui n'ont pas une faute à se reprocher, végètent dans la misère ou dans la gêne avec leurs familles.

Les vaudevillistes et les dramaturges, toujours à l'affût des passions qu'on peut exploiter avec succès, ont mis la prostitution sur la scène.

Tout Paris s'est attendri pendant deux cents représentations sur le désintéressement de cœur et sur l'agonie d'une courtisane; puis, un beau jour, on a été effrayé du chemin qu'on avait fait.

Le monde galant a eu sa réaction, tout comme la société vertueuse. D'autres vaudevillistes et d'autres dramaturges, saisissant la nouvelle veine, nous ont attachées au pilori de l'opinion.

Les journalistes ont fait ces choses sans se rappeler qu'à une autre époque ils avaient battu la grosse caisse à la porte du Ranelagh, à la porte du bal Mabille, à la porte du bal d'Asnières.

Dans les grandes, comme dans les petites choses, dans les choses honnêtes comme dans les choses honteuses, l'esprit humain est toujours le même: il ressemble à la girouette qui est sur ma maison.

Si l'on veut réellement détruire cette puissance des femmes galantes, qui touche à tout, qui commence dans les plus hautes sphères pour finir dans les derniers rangs de la société, le meilleur moyen c'est d'étudier les faits. L'histoire vraie des femmes qui ont vécu de cette vie infernale serait plus éloquente, pour en détourner les jeunes filles, que les idylles attendrissantes ou les contrastes forcés, dont le public parisien s'amuse tour-à-tour à pleurer et à rire.

Tant que j'ai vécu dans ce tourbillon, je n'avais guère le temps de réfléchir, ni à mon malheur, ni à celui des autres. Aujourd'hui, que je me suis retirée de ce monde; aujourd'hui, que j'envisage mon propre désenchantement et que je me rappelle comment ont fini les femmes que j'ai vues les plus brillantes et les plus adulées, il me semble que si, comme dans le petit drame de _Victorine_, on pouvait leur montrer leur avenir dans un rêve, toutes reculeraient.

Pomaré devait être triste; je fus la voir. Elle demeurait alors, 25, rue de la Michodière, à l'entre-sol. La maison, c'était un hôtel garni, était meublée très-proprement. Lise était très-élégante. J'attendais qu'elle me parlât de ses débuts; elle ne jugea pas convenable de le faire et me demanda les suites des miens.

—Je suis contente, lui dis-je; c'est un commencement.

—Ah bien! moi, dit-elle en riant, mon commencement ressemble joliment à une fin; j'ai eu au Palais-Royal le succès de Lola-Montès. On avait fait forger des clés à trous, et on s'en est donné à souffler dedans; le bruit a couvert l'orchestre. J'ai dansé à contre mesure; il était temps pour moi de me sauver, car on se disposait à me jeter les bancs à la tête. J'en suis encore malade; je ne sors plus de six mois.

—A part cela, lui dis-je, tu es heureuse?

—Oui, me dit-elle; vois.

Elle ouvrit une armoire et me montra un tas de chiffons, que je ne regardai pas, je l'avoue, sans une certaine envie.

—Je suis tranquille, me dit-elle. Je vis avec un jeune homme de Toulouse, qui m'adore et me comble. Il est employé au bureau des postes pour plaire à ses parents, qui veulent qu'il s'occupe, ce dont il n'a pas besoin, car il est fort riche.

—Tant mieux! cela me fait plaisir. Je t'aime beaucoup; je voudrais te voir ménager un peu plus ta santé et ta bourse.

—Oh! je n'ai pas longtemps à vivre; je veux bien m'amuser pour ne rien regretter.

—Joues-tu ce soir? me dit-elle en ouvrant la croisée.

—Oui, tous les soirs.

—Eh bien! j'irai te voir aujourd'hui avec mon époux.

Je la quittai. Je la vis le soir, dans une avant-scène du rez-de-chaussée, avec un petit homme blond mat, les cheveux frisés, portant lunettes. Il paraissait rempli d'attentions pour elle.

Elle me fit prier d'aller dîner le lendemain avec eux. Elle me dit, avant qu'il arrivât, qu'elle ne pouvait pas le souffrir, mais qu'il l'aimait tant qu'elle avait pitié de lui; que c'était la bonté même.

En effet, il m'intéressa; il avait l'air si honnête, si tendre; il faisait montre de si beaux sentiments, que je fus enchantée de lui, et que je fis promettre à Lise de mieux le traiter.

—Voyez-vous, mademoiselle, me dit-il le soir en me reconduisant, en ce moment, je ne puis pas faire tout ce que je veux pour elle; mais je vais avoir beaucoup d'argent d'une propriété que je fais vendre: je lui donnerai tout.

A quelques jours de là, j'entendis conter, au foyer du théâtre, que la reine Pomaré était arrêtée comme complice d'un vol très-important dont on recherchait les auteurs.

Je ne pouvais pas croire cela, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu supporter entendre dire du mal de mes amies. Je donnai des démentis à toutes ces vipères qui, ne m'aimant pas, étaient enchantées de me faire de la peine.

Une vieille duègne, qui, du reste, avait été très-belle, disait:

—Parbleu! des sauteuses comme cela, ça fait tous les métiers.

—Ah! reprenait une ingénue de trente ans, si j'étais juge, je la condamnerais à la prison pour toute sa vie.

Rien n'est méchant comme les vertueuses par force. Celle-là était si sèche, si laide, que je ne pus m'empêcher de lui dire:

—Il faudrait mettre en prison toutes les femmes un peu jolies; la disette en viendrait et vous trouveriez peut-être votre placement.

—Taisez-vous, me dit une de mes camarades; ne vous querellez pas ainsi sans savoir ce qui en est: vous pourriez vous compromettre.

Dès que le spectacle fut fini, je courus rue de la Michodière. La maîtresse de la maison me dit qu'on lui avait recommandé le plus grand secret: mais qu'à moi, elle allait tout me conter... Je devais être au moins la centième confidente.

—Hier, me dit-elle, il s'est présenté un homme, fort bien mis, qui m'a demandé quelle chambre habitait Mlle Lise et comment elle vivait. Je crus que c'était son père, dont elle a si peur, et je répondis à ce monsieur que j'ignorais sa manière de vivre.

—Oh! elle se cache: preuve qu'elle est coupable. Il fit signe à deux autres messieurs, qui entrèrent également, et ils montèrent tous trois à sa porte, en me faisant signe de les suivre. Je vis bien que c'étaient des agents de la police.

—Frappez vous-même, me dirent-ils. Il faut qu'elle ouvre sans avoir peur; un papier est vite brûlé.

Je fis ce qu'on me disait.

—Lise m'ouvrit en chemise. En voyant tout ce monde, elle voulut repousser la porte, mais elle n'en eut pas le temps; les trois hommes étaient entrés: deux s'étaient placés à côté d'elle, de manière à l'empêcher de faire un mouvement.

La pauvre fille était si pâle que ça me fendit le cœur.

—Habillez-vous, dit un de ces hommes, pendant que les autres visitaient les meubles, prenaient les papiers; habillez-vous donc, vous allez nous suivre.

—Vous suivre! dit Lise; où donc?

—Parbleu! pas à Mabille, dit l'homme, mais à la Préfecture.

—A la Préfecture! moi! Mais qu'ai-je donc fait?

—Ah! si vous n'aviez que dansé, vous n'auriez fait de tort qu'à vos jambes.

—Mais, monsieur, je n'ai fait de tort à personne.

—C'est ce que le juge d'instruction verra; en attendant, dépêchons.

—Un juge d'instruction! vous m'arrêtez donc comme une voleuse?

—Ou complice, dit l'homme; c'est la même chose.

—Moi! cria-t-elle en enfonçant ses deux mains dans ses cheveux en désordre; et vous avez pu croire que vous m'emmèneriez vivante?

Elle s'élança dans la seconde pièce, où sans doute elle voulait prendre un couteau; mais on s'empara d'elle avant qu'elle n'eût ouvert un meuble.

—Voyez-vous, mademoiselle Céleste, cette scène me fit un mal affreux. Ses cheveux étaient épars; elle était presque nue, car elle avait cessé de s'habiller. On la tenait le plus doucement possible. Elle se jetait à terre, frappait sa tête; je la crus folle! Voyant son désespoir, ils commencèrent à la traiter plus doucement.

—Allons, mon enfant, ne vous mettez pas dans cet état; on ne vous fera peut-être rien. Si vous n'êtes pas coupable, vous sortirez de suite. Allons, allons, pas de bruit; personne ne le saura. Vous vivez malheureusement avec des gens que vous ne connaissez pas assez, qui peuvent vous tromper sur leurs ressources, sur leurs moyens d'existence.

Et les trois hommes l'enlevèrent de terre pour la placer dans un fauteuil.

Elle avait les yeux fixes et paraissait ne pas entendre. Elle se leva, comme si elle avait pris une résolution, puis elle s'habilla, silencieuse, l'œil sec. On ne perdait pas un de ses mouvements. Elle me demanda si monsieur était venu.

—Non, lui dis-je, je ne l'ai pas vu.

—Tout m'abandonne! Allons, je suis prête. Ah! misérable que je suis! voilà où cette vie devait me conduire! Je voudrais que toutes celles qui marchent sur mes traces pussent me voir en ce moment.

On avait fait avancer un fiacre. Ces messieurs lui prirent chacun un bras et se placèrent près d'elle dans la voiture. Je la vis jeter sa tête en arrière; la voiture partit.

La brave femme n'en savait pas davantage. Les informations qu'elle pouvait me donner s'arrêtaient là.

Je n'en revenais pas de ce que j'apprenais; je n'eus pas, du reste, un instant de doute sur l'innocence de Lise: je la savais incapable d'un acte d'improbité.

Je fis quelques démarches pour avoir de ses nouvelles; mais je dus être prudente, car j'étais moi-même sous une surveillance qui me désespérait, et mon intervention dans une affaire de cette nature aurait pu me coûter bien cher. Lise était au secret, rien ne pouvait lui parvenir.

Je fus vingt fois chez elle.

Je ne pouvais me remettre du coup que son arrestation m'avait porté; c'était la semaine aux mauvaises nouvelles.

Au moment où j'étais le plus triste, j'appris un nouveau malheur, qui m'impressionna d'autant plus vivement qu'il me faisait faire sur ma propre situation un cruel retour.

J'avais eu occasion de voir, chez Adolphe, un jeune homme qui avait une maîtresse charmante. Elle s'appelait Angéline; sa figure était fine, spirituelle au possible. Elle avait été inscrite très-jeune; elle avait compris dans quelle affreuse position elle s'était mise. Aussi, sans être devenue une vertu bien farouche, vivait-elle très-modestement avec son amant, qui ignorait sa position.

Je rencontrai ce jeune homme, un jour que je venais de faire chez Lise une nouvelle démarche qui ne m'avait pas plus servi que mes premières tentatives pour avoir de ses nouvelles.

—Ah! ma chère Céleste, me dit-il en m'arrêtant par le bras, vous me voyez désolé. Nous avons fait une partie de bal masqué, il y a trois jours; nous étions une douzaine: nous avions fait un bon souper avant d'entrer à l'Opéra. Angéline avait un costume charmant. Vous savez comme elle danse bien; on la regardait, on l'excitait à faire plus. Elle s'est un peu trop émancipée; un sergent de ville lui dit qu'il allait la mettre dehors. Je descendais du foyer en ce moment. Mon ami, avec qui elle dansait, répondit: ce fut une querelle, on les emmena au poste. Nous étions gris; nous avons voulu employer la violence; on garda la pauvre fille. Quand elle eut repris son sang-froid, on lui dit qu'elle allait être conduite à la Préfecture de police. Elle ne se plaignit pas; elle demanda seulement la permission de monter chez elle, disant qu'elle ne pouvait se présenter en débardeur chez un magistrat. On l'accompagna en fiacre. Elle pria les agents d'attendre cinq minutes, afin qu'elle eût le temps d'écrire un mot à sa mère et à moi. Ces messieurs s'impatientaient, ils frappèrent. «Entrez!» dit-elle. En ouvrant la porte, ils la virent disparaître par la fenêtre, puis ils entendirent un corps tomber sur le pavé. Ils trouvèrent deux lettres; on me remit celle-ci. Et il la lut en pleurant:

«Mon pauvre ami, je vais faire un saut bien pénible à mon âge: je n'ai pas vingt ans. Ce n'est pas la vie que je regrette, c'est toi; ce n'est pas de la mort que j'ai peur, c'est de me défigurer sans me tuer: tu ne m'aimerais plus. Fais-moi enterrer; si ma tête n'est pas mutilée, embrasse-moi. Je suis fille inscrite; depuis deux ans que je suis avec toi, je te l'ai caché: j'avais si peur de te déplaire! Je me suis soustraite au règlement; j'ai été prise hier; j'aurai payé tout à la fois. J'aime mieux rendre mon corps à la terre que d'aller quelques mois à Saint-Lazare. Tu me plaindras; tu m'aurais méprisée. Ne me regrette pas plus que je ne vaux, mais ne m'oublie pas trop vite. Adieu!»

—Et elle s'est tuée! dis-je, émue jusqu'au cœ.

—Non; elle s'est cassé les deux jambes; elle sera estropiée toute sa vie. Mais j'en aurai soin; je ne la quitterai jamais.

J'avais envie de l'embrasser; je lui donnai une bonne poignée de main en lui disant:

—Vous êtes un brave garçon, embrassez-la pour moi.

Il me quitta. Je regardais autour de moi tout effrayée, car j'étais dans la même position qu'elle.

Je trouvais Angéline heureuse, plus heureuse que moi. Après un pareil malheur, il était impossible qu'elle n'obtînt pas d'être rayée, tandis que moi, je n'avais pas l'espérance d'atteindre de bien longtemps ce but de tous mes désirs, car ma maudite célébrité devait redoubler les obstacles.

Je n'avais pu me résigner à retourner à la Préfecture, avec ces femmes qui sont tenues de s'y présenter toutes les quinzaines, sous peine d'être punies.

J'étais en contravention: on aurait eu le droit de m'arrêter partout où l'on m'aurait trouvée. J'étais dans cette position de ne marcher qu'en tremblant. Je ne passais jamais sur les boulevards; le quartier Montmartre étant rempli de femmes, la surveillance y était plus active qu'ailleurs.

Chaque fois qu'un homme me regardait, je croyais voir un inspecteur; je courais de toutes mes forces, mon cœur battait. Cette vie, toujours dominée par le sentiment de la peur, était atroce; je n'osais sortir à pied la nuit.

Un soir, on me vola ma montre. J'y tenais beaucoup; du jour où je l'avais eue, je me croyais en possession des richesses du Pérou: eh bien! dans la crainte d'être obligée de dire mon nom, je n'osai faire ma déclaration.

En entrant à Beaumarchais, je m'étais crue sauvée. Je m'imaginais que j'allais avoir un état, gagner de l'argent: c'était encore une illusion.

On m'avait reçue à bras ouverts; on me faisait jouer et danser tous les soirs, mais... on ne me donnait pas d'appointements.

Je demandai si cela irait ainsi longtemps? On me répondit que non, que le théâtre allait fermer.

Ce fut pour moi comme un véritable coup de foudre. La misère, à laquelle je me flattais d'avoir échappé, allait revenir, plus menaçante, frapper à ma porte.

Un hasard me tira de ce mauvais pas.

Un jour où je me sentais encore plus triste qu'à l'ordinaire, le désœuvrement conduisit mes pas chez une marchande à la toilette de ma connaissance, qui demeurait faubourg du Temple, no 16.

Le malheur rend communicatif; je lui racontai mes peines.

Il y avait chez elle un homme âgé, les cheveux gris, l'œil enfoncé, le nez courbé, des lunettes d'argent, des diamants plein les doigts, grand, maigre, mais bien droit et l'air vigoureux. C'était le propriétaire de la maison.

Ce monsieur paraissait m'écouter avec intérêt, et me regardait surtout avec une attention dont je me demandais la cause, sans la deviner.

—Je crois, mademoiselle, me dit-il, après m'avoir bien considérée, que je suis à même de vous offrir un emploi plus avantageux que celui que vous allez perdre à Beaumarchais; je cherche des écuyères pour l'Hippodrome. Il nous faut des femmes jeunes et élégantes.

—Oh! me dit Mme Alphonse, voilà votre affaire. Vous avez de l'adresse et du courage, vous apprendrez bien vite à monter à cheval. On va ouvrir un hippodrome magnifique, barrière de l'Étoile; vous serez bien payée.

Je demandai combien je gagnerais.

—Cela dépendra de vos dispositions et de ce que vous saurez faire. Dès à présent, je puis vous donner cent francs par mois, et je vous montrerai moi-même.

—Ma foi! dis-je, c'est bien tentant; et vous me ferez un engagement?

—Tout de suite, si vous voulez.

—Je préférerais le théâtre; mais gagner cent francs par mois! cela vaut la peine d'y songer... D'ailleurs, je vous préviens que je mettrai tant d'ardeur que vous serez forcé de m'augmenter l'année prochaine. Eh bien! j'ai réfléchi: c'est fait. A quand ma première leçon?

—La semaine prochaine, si vous voulez. Dès demain, je vous présenterai à mon fils.

Il sortit, en ayant soin de prendre mon adresse.

Quand il fut parti, Mme Alphonse me dit:

—Vous avez joliment bien fait de saisir la balle au bond; vous y gagnerez toujours une chose, c'est d'apprendre à monter à cheval avec le premier maître d'équitation de Paris. C'est un homme bien remarquable que M. Laurent Franconi; personne ne le remplacera: il vous fera faire en un mois ce qu'un autre ne vous ferait pas faire en un an.

Tout fut arrangé et signé le lendemain. Ma pièce finissait à Beaumarchais; je quittai le théâtre.

On dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; je crois qu'il en est de même des bonheurs de la vie.

Je me sentais toute joyeuse; je courus chez Lise avec un heureux pressentiment. Il ne me trompait pas; elle était revenue: on l'avait mise en liberté la veille au soir. Elle était si honteuse qu'elle ne voulait voir personne. Je pensai que cette consigne n'était pas pour moi; je montai au deuxième: elle était dans une toute petite chambre sur la cour.

La clef était sur la porte, j'entrai sans frapper. Je la trouvai étendue sur une petite couchette en bois peint, ses bras le long de son corps, la figure tirée, les yeux bordés d'un cercle noir. Elle râlait plutôt qu'elle ne respirait. Je lui pris la main; cette main était froide.

—Lise! lui dis-je doucement.

Elle ouvrit les yeux et me regarda sans me voir, car elle me demanda:

—Qui est là?

—C'est moi; pardon de t'avoir réveillée; mais ton sommeil paraissait pénible.

—Ah! ma chère Céleste, je sais que tu es venue bien des fois; j'aurais dû aller chez toi, je n'en ai pas eu le courage: je suis brisée. Tu n'as pas pensé que j'avais volé, n'est-ce pas? me dit-elle avec des yeux égarés et en me secouant le bras.

—Non, puisque je suis là. Mais conte-moi ce qui s'est passé, car c'est un rêve.

—Oh! me dit-elle, un mauvais rêve. Tu sais comme je fus emmenée. On visita mes papiers, et on ne trouva rien qui pût faire croire que je fusse complice de ces hommes. Depuis quelque temps, on se plaignait que des envois d'argent faits par la poste n'arrivaient pas; on faisait des réclamations, des recherches: impossible de découvrir les coupables. Il y a un mois environ, un jeune homme se présenta pour toucher un mandat dans un bureau de poste. Il y avait là un monsieur qui, attendant de l'argent, venait faire une réclamation. Ce monsieur entendit prononcer son nom, et fut tout surpris de voir le jeune homme signer pour lui et tenir dans sa main la lettre d'avis que lui s'étonnait de n'avoir pas reçue. On fit arrêter ce jeune homme, on le fouilla; il avait plusieurs lettres chargées décachetées, portant différentes adresses. D'abord, il ne voulut pas répondre, dire qui il était, mais il finit par tout avouer: c'était une association. Ils étaient sept ou huit. Ils avaient un employé à la poste; chaque fois qu'une lettre était chargée, cet employé la volait, et alors les associés allaient faire les recouvrements. Sans compter ces vols, qui étaient très-importants, ils faisaient un tort considérable au commerce, car, lorsque les lettres contenaient des valeurs qu'ils ne pouvaient pas toucher, ils les brûlaient.

Tu as deviné quel était l'employé de la poste; tu comprends quel soupçon ont eu les juges. On a cru que j'étais complice! Une adresse, une lettre oubliée chez moi, dont je n'aurais pas eu connaissance, et j'étais perdue!

Il m'a défendue, il paraît, tant qu'il a pu. Le magistrat qui m'a interrogée me disait toujours:

—Mais enfin, c'est pour vous qu'il l'a fait.

Je lui répondais:

—Cela est possible, et j'en suis assez malheureuse; mais je ne me doutais de rien.

On est fort, va, quand on a pour soi l'innocence et la vérité.

On a rapproché des dates, et l'on a vu que longtemps avant de me connaître il faisait déjà les mêmes soustractions. C'est une affaire bien lamentable. Son père est un des personnages les plus importants de Toulouse, et le premier parmi les plus honorables. On a reconnu mon innocence et l'on m'a renvoyée! mais je n'en suis pas moins perdue.

Que vais-je devenir? Je n'oserai plus me montrer!

—Il ne faut pas ainsi se décourager; tu n'es pas coupable. Reste chez toi quelque temps, ne te montre pas; cela s'oubliera.

Elle hocha la tête d'un air d'incrédulité.

—Et toi, me dit-elle, que fais-tu?

—J'ai quitté le théâtre, j'entre à l'Hippodrome.

—Ah! j'aimerais bien monter à cheval.

—Eh bien! veux-tu entrer à l'Hippodrome avec moi? Rien n'est plus facile; j'en parlerai à M. Franconi.

Elle sourit tristement.

—Non, non, ne parle pas de moi.

On frappa à la porte. Elle se cacha dans les rideaux et me dit:

—Je ne veux voir personne.

J'ouvris. C'était un grand jeune homme blond; il n'avait pas de barbe. Sans être joli garçon, sa figure était agréable.

—Peut-on voir Lise? me demanda-t-il presque bas.

—Oh! c'est toi, Camille; entre, dit Lise, avant que j'aie eu le temps de répondre. Et elle l'embrassa bruyamment sur les joues. Camille, c'est personne, me dit Lise en riant.

—Non, dit le jeune homme, je ne suis rien et je le regrette, car tu ne serais pas là.

—Nous verrons cela plus tard, dit Lise en lui serrant la main.

—J'ai eu bien peur, lui dit-il. Enfin, tu es libre; je pars, mon tuteur m'attend; je reviendrai bientôt. Et je l'entendis sauter l'escalier quatre à quatre, comme un écolier.

—Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Lise.

—C'est presque un enfant, car il a dix-neuf ans d'âge, douze ans de raison; il en convient lui-même. Depuis quatre mois, il me répète tous les jours: «Vois-tu, Lise, je ne t'aime pas comme tout le monde. Si je voulais, peut-être qu'en te priant bien je pourrais t'avoir; eh bien! je ne veux pas, je ne serai que ton ami; je souffrirais trop de te partager. A ma majorité, j'aurai une grande fortune; alors tu seras à moi tout entière, je t'emmènerai bien loin, je te rendrai si heureuse que tu ne regretteras pas ta vie passée!»

—Mais, est-il vrai qu'il aura de la fortune? Prends bien garde maintenant aux aventuriers: cela ne me paraît pas clair.

—Oh! il n'y a pas de danger; c'est le fils d'un commerçant immensément riche. Son père, en mourant, l'a confié aux soins d'un tuteur, qui ne lui rendra ses comptes qu'à vingt-un ans.

—Eh bien! te voilà sûre de l'avenir. Je voudrais bien en dire autant.

—Est-ce que tu crois cela? me dit-elle en se levant. Il m'aura oubliée depuis longtemps, ou bien je serai morte.

Elle se frappa la poitrine, toussa et me dit:

—Entends-tu? je sens le sapin.

—Allons! tu es folle avec tes idées; tu vivras plus longtemps que moi, et, dans ma famille, on va à cent ans. Je te quitte; je viendrai te voir dans le courant de la semaine.

Je partis bien joyeuse.

Lise était libre! et j'avais douze cents francs d'appointements!

XIII
L'HIPPODROME.

Ce n'était pas tout d'avoir le titre d'écuyère: il fallait apprendre mon métier. L'équitation et les fantaisies équestres ne s'improvisent pas plus qu'autre chose.

Je travaillais avec une ardeur extrême. Je prenais jusqu'à deux et trois leçons par jour, toutes accompagnées d'une heure de trot à la française. Dans le commencement, je fus très-fatiguée; je crachais le sang, mais cela ne m'arrêtait pas.

J'étais obligée de négliger beaucoup mes amis. Brididi fut celui qui en souffrit le plus, car il m'avait prise en grande affection.

Lorsque je l'avais vu se monter un peu trop la tête pour moi, après nos communs triomphes à Mabille, j'avais pensé que le meilleur moyen de le guérir était de lui faire confidence des sentiments que j'éprouvais pour un autre. Ce moyen n'était peut-être pas bien bon: d'abord, M. Brididi ne se découragea pas aussi complétement que j'aurais pensé qu'il le ferait, et puis, comme je l'avais mis au courant des affaires de mon cœur, il profita assez adroitement de ma rupture avec Adolphe.

Au moment de mon entrée à l'Hippodrome, il me faisait encore une cour très-vive.

On venait de faire une chanson sur Pomaré. On l'attribuait à un homme de beaucoup d'esprit.[ [1] C'était sur l'air de la valse de Rosita:

O Pomaré, ma jeune et folle reine,

Garde longtemps la verve qui t'entraîne,

Sois du cancan toujours la souveraine

Et que Chicard pâlisse à ton regard!

Paré de fleurs, ton trône, chez Mabille,

A pour soutien tous nos joyeux viveurs.

Mieux vaut cent fois régner là que sur l'île

Où vont cesser de briller nos couleurs.

et cinquante autres vers que j'ai oubliés.

[1] Romieux.

J'avais mes poëtes. Brididi m'envoya une épître en vers. Malheureusement, il dansait mieux qu'il ne chantait. En me rappelant ces vers, je m'aperçois qu'ils sont trop en désaccord avec la mesure pour que j'ose les reproduire ici.

Dans ces vers, M. Brididi parlait comme parlent tous les amoureux. Il me reprochait de ne pas l'aimer autant qu'il m'aimait, et finissait par un trait qui, je l'avoue, me parut alors charmant. Il me disait que j'étais pour lui ce qu'était Lise à Béranger.

Mon service à l'Hippodrome m'éloigna du monde où je l'avais rencontré. Je fis comme Lise, je fus infidèle à l'amitié; mais je lui ai toujours gardé un bon souvenir.

Enfin le grand jour arriva; mon professeur était content de moi. Je devais, le jour d'ouverture, paraître dans trois exercices.

Le premier était une promenade au pas, qu'on appelait la marche; le second, une course de vitesse; le troisième, une chasse au cerf.

Ceux qui ont assisté à l'ouverture de l'Hippodrome pourront encore se souvenir que ce fut là la partie comique de la représentation.

J'entrai dans l'arène première d'une colonne de quatre chevaux. J'avais un costume à la juive, comme toutes les écuyères. J'entendais circuler mon nom:

—Où est Mogador?

—Oh! voilà Mogador!

Je crus qu'on allait me siffler ou me dire des choses désagréables, car chacun faisait ses réflexions tout haut.

Il y avait bien huit mille personnes. On était les uns sur les autres; c'était un coup d'œil magnifique. Tout ce qu'il y avait d'élégant à Paris était là. Ces costumes neufs, cette salle fraîche étaient d'un merveilleux effet.

Le soleil qui, ce jour-là, étincelait sur le clinquant, réchauffa les cœurs, d'abord un peu froids d'émotion, et disposa bien le public qui, à cette première sortie, applaudit à outrance.

Deux ou trois exercices entrèrent avant ma seconde apparition. J'étais à cheval une demi-heure d'avance. Nous n'étions que cinq cette fois pour entrer. Je tremblais à ne pouvoir tenir mon cheval:

—Mon Dieu! me disais-je, je ne puis plus me soutenir, je vais tomber!

Et je me ployais en avant, quand je sentis quelque chose me cingler le dos, et j'entendis M. Laurent me dire:

—Est-ce que vous allez vous tenir comme cela? Redressez-vous donc, s'il vous plaît.

Je me jetai en arrière.

—Bon! vous voilà comme un manche à balai, me dit-il; enfoncez-vous dans votre selle; le corps droit sans raideur, les coudes au corps, la tête en face; serrez les doigts sans dureté... bien! et n'ayez pas peur, vous avez un bon cheval.

Il lui frappa sur le cou; puis, passant près d'un monsieur, il lui dit:

—Ah! c'est que celle-là, c'est mon élève; elle va bien, mais il n'y a que deux mois qu'elle apprend.

Ce compliment me fit plaisir, mais ne put empêcher mon cœur de battre à m'étouffer.

Le rideau s'ouvrit! Dans la crainte que l'on ne pût dire que j'avais l'air effronté, je baissai les yeux à en loucher.

Arrivées au but, on nous rangea en ligne et on nous cria:

—Partez!

Mon cheval m'emporta comme le vent, la respiration me manqua; je me couchai sur son cou, comme font les jockeys; je lui fis un appel de la voix, il se lança plus fort... J'allais passer mes compagnes, peut-être gagner la course! cette idée me transporta. Je jetai mon cheval sur la corde dans un tournant... je coupai celle qui me serrait de plus près, je la passai! Je fus si contente que, dans la crainte de voir une autre gagner sur moi, je fermai les yeux, je rendis tout à mon cheval et je lui appliquai l'éperon dans le flanc gauche. J'entendais dire:

—Elle a gagné!

Puis applaudir! Je serrai les genoux davantage. Je fis un tour de plus; on m'arrêta pour me donner le bouquet: j'avais gagné!

La France était à moi... Je marchais en avant des autres; on m'applaudissait. Mon cheval, qui avait été attaqué durement, faisait mille gambades que je suivais avec assez de souplesse pour qu'aux bravos se joignissent des compliments sur ma tenue à cheval. J'étais radieuse en rentrant. Mon professeur partageait ma joie.

Une fois descendue, mes compagnes me cherchèrent querelle. Elles prétendaient que j'avais manqué de les renverser, que l'on ne devait pas couper.... Je crois qu'elles avaient raison, mais je les envoyai promener.

Je regardai mon cheval; il avait une tache de sang au côté. Je lui en demandai tous les pardons du monde... je lui montrai mon bouquet et lui donnai des raisons que je lui fis comprendre avec force morceaux de sucre.

J'allai m'habiller pour la chasse; j'avais un joli costume, et j'étais, j'en conviens, assez contente de moi.

Je montais un cheval d'école qu'on appelait Aboukir, je le faisais caracoler le plus que je pouvais.

On lâcha le cerf. Je prenais mon rôle au sérieux et je riais avec les seigneurs qui étaient rangés au milieu, en attendant que les piqueurs et valets de chiens eussent lancé et découplé les chiens.

Cette chasse eut un genre de succès auquel n'avaient certainement pas songé les organisateurs de la fête. Quand les chiens, qu'on tenait enfermés depuis plusieurs jours, se virent en liberté, au lieu de s'élancer sur les traces du cerf, ils se mirent à courir de droite et de gauche, en commettant des actes d'inconvenance dont le bas de nos robes et les jambes de nos chevaux portèrent les traces. Le public parisien, qui voit tout et s'amuse de tout, s'aperçut tout de suite du contre-temps qui faisait le désespoir des piqueurs.

On riait à se tordre. Enfin, on mit le cerf à la piste, et les chiens sur la voie.

Le cerf, fatigué, revint sur ses pas à travers les chiens. Ce fut lui qui les courut! On applaudit plus fort que jamais.

Je sortis après la représentation, plus triomphante qu'un général vainqueur dans une grande bataille. Je tenais mon bouquet dans mes bras pour que tout le monde le vît bien.

Rentrée chez moi, je priai mon portier de mettre l'écriteau: je ne pouvais demeurer si loin. Le lendemain, je trouvai un petit appartement, faubourg Saint-Honoré, no 1, au cinquième; il y avait une chambre à deux fenêtres sur le devant, une chambre sur le derrière et une cuisine. Je fus assez heureuse pour sous-louer de suite le logement que je quittais et je pus déménager. J'abandonnai ce quartier avec plaisir; il me semblait que je respirerais plus tranquillement dans celui où j'allais. Je m'arrangeai un petit jardin sur la gouttière, qui avançait d'un pied.

Le genre de vie que j'avais adopté me mettait forcément en contact avec un grand nombre de femmes. Moins par goût que par nécessité, mon existence ressemblait à un kaléidoscope. Les courtisanes sont comme le Juif-Errant, il ne leur est pas permis de s'arrêter. J'avais cessé de voir Denise et Marie. Elles n'avaient pas une existence plus morale que la mienne, mais elles étaient lancées dans d'autres tourbillons. J'avais chaque jour, non pas de nouvelles amies, mais des relations nouvelles.

Je composerais plusieurs volumes avec les portraits et les caractères des femmes qui passèrent à côté de moi dans la vie; mais je me restreins autant que je le puis, ne m'attachant qu'aux souvenirs qui me paraissent présenter quelque originalité, ou qui sont nécessaires à la suite de mon récit.

J'avais connu, au moment le plus malheureux de ma vie, une grande fille qui n'était ni blonde ni brune, ni belle ni laide, ni bonne ni méchante; je lui donnai un conseil que j'ai toujours pratiqué.

Je ne cherche pas, on peut m'en croire, à me tromper moi-même. Je sais que le vice élégant est toujours le vice; mais j'ai toujours pensé que, même en faisant le mal, il y avait avantage à rechercher la société des hommes bien élevés. Le mieux serait d'être sage; mais quand on ne l'est pas, il est préférable d'être la maîtresse d'un grand seigneur que d'un parvenu, d'un homme de bon goût que d'un malotru, d'un homme d'esprit que d'un sot. J'ai gagné à cette délicatesse, de pouvoir, malgré ma déchéance morale, goûter les plaisirs de l'esprit, les jouissances des arts, et de rencontrer parmi les sommités de chaque société des chances heureuses et des amitiés durables, survivant à de trop faciles amours.

La femme à qui j'avais donné ce conseil sut le mettre à profit. Elle rencontra dans le monde un boyard qui, lui trouvant le cou et les bras trop longs, les lui couvrit de diamants, pour cacher cette difformité.

Elle me rencontra, et, sous prétexte que nous étions voisines, me fit monter chez elle, et passa la journée à me montrer ses richesses avec tant de:—Tu voudrais bien cela, hein?—Si tu avais cela!—que j'avais le cœur tout gros, sans savoir pourquoi.

Elle avait une grande passion pour les artistes, et passait toutes ses soirées dans les petits théâtres, se laissant tour-à-tour enflammer par un comique, un amoureux, un traître; elle n'était généreuse que pour les arts.

On dit qu'elle laissait tomber un diamant de son bracelet chez beaucoup de ses préférés.

Elle m'engagea à dîner avec elle et à aller au spectacle le soir; elle me dit qu'elle allait me prêter un châle, dans la crainte que je n'eusse froid. Cette attention me toucha, et je me dis:

—Décidément, c'est une bonne fille!

Je fus bien vite détrompée. Elle ne pouvait aller au théâtre seule; il lui fallait une compagne. Elle ne pouvait mettre tous ses châles à la fois; il lui fallait un mannequin. En voici la preuve:

Elle me fit dîner dans un petit restaurant, boulevard du Temple. Il y avait beaucoup d'acteurs; ils vinrent auprès de nous. On nous servit le potage. Je me disposais à manger, lorsque, m'arrêtant le bras, elle me dit, de sa voix braillarde:

—Prends garde, tu vas tacher mon châle!

Je devins pourpre. C'était uniquement pour cela qu'elle me l'avait prêté. Je vous laisse à penser si ma reconnaissance s'envola.

Elle n'en persista pas moins à me poursuivre de ses offres d'intimité. Il lui vint même, pour mieux colorer cette intimité aux yeux du monde dans lequel nous vivions, l'idée la plus folle et la plus excentrique: ce fut de me faire passer pour sa sœur; elle me pria de dire comme elle, parce que cela serait un prétexte pour être plus libre: son boyard lui permettrait plus facilement de sortir avec moi.

En réalité, elle s'accrochait à moi parce que je m'appelais Mogador.

Un surnom, comme M. Véron le fait remarquer avec beaucoup de finesse d'observation dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris, un surnom, pour des femmes comme nous, est une fortune.

A quelques jours de là, ma sœur me proposa de l'accompagner dans une soirée d'artistes. J'étais dans la même position: je n'avais pas ce qu'il me fallait. Elle mit généreusement toute sa garde-robe à ma disposition. Je refusai, me rappelant de: «Prends garde de tacher mon châle.» Mais il lui fallait un bras à tout prix.

Elle eut, cette fois, pour vaincre ma résistance, recours à un petit stratagème auquel j'eus la bonhomie de me laisser prendre. Elle m'acheta ce dont j'avais besoin, et me dit:

—Tiens, tout cela est à toi.

Je crus naturellement qu'elle me le donnait: une parure de fleurs de cinquante francs, des gants longs, une voiture louée pour la nuit. Voilà des dépenses que je ne me serais jamais permises.

Je la remerciai de sa munificence.

—Bon! bon! me disait-elle, tu me remercieras plus tard.

Quelques jours après, elle me remettait une note de cent francs. Je n'ai jamais, je crois, fait pareille figure depuis; j'avais à peine de quoi vivre et payer mes meubles.

Je la fis attendre; elle se fâcha et me fit des scènes devant tout le monde.

Je lui donnai cent sous ou dix francs que j'avais dans ma poche.

Un jour, j'étais au théâtre, dans une loge où il y avait six personnes; elle se fit ouvrir et me dit tout haut:

—Dis donc, toi, quand donc me payeras-tu?

Je n'avais rien sur moi ce jour-là. Une des personnes me demanda combien je lui devais et acquitta ma dette.

A partir de ce moment, on le comprend, il y eut entre nous une rupture complète.

Elle s'en allait disant partout:

—Je suis fâchée avec ma sœur.

Et nous restâmes longtemps brouillées, à son grand regret, car je commençais à faire pas mal de bruit.

J'avais appris de nouveaux exercices à l'Hippodrome. Il y avait surtout une course de haies qui faillit me coûter cher. Je montais une jolie jument alezane d'une vigueur incroyable. Elle tremblait une heure avant d'entrer; quand on ouvrait la barrière, elle était déjà en nage.

Un jour, elle s'était gonflée pendant qu'on la sellait; on oublia de la visiter au départ. Une fois lancée, je me sentis tourner; je voulais m'arrêter, mais j'étais devant une haie; elle sauta. Je tâchai de m'élancer de côté pour ne pas être traînée sous ses pieds; je fus tomber sur la piste, en dehors de la haie. J'allais me relever, quand je vis les pieds des chevaux sur ma tête. Tous ceux qui arrivèrent derrière moi me sautèrent avec la haie.

Ces quelques secondes furent pénibles pour moi et pour les spectateurs. J'avais le pied foulé; ma jument, en se sauvant, m'avait atteinte; mais je n'avais pas de fracture; la douleur n'était rien pour moi. Je demandai mon cheval, et je remontai devant le public, qui m'en sut un gré infini et me le prouva en m'applaudissant de toutes ses forces.

Ce genre de spectacle avait alors l'attrait de la nouveauté.

Il n'était bruit que de notre courage; on luttait vraiment avec une imprudence effrayante. Les spectateurs criaient souvent:

—Assez! assez!

On ne voulait rien entendre, et c'est incroyable la chance qu'on avait. Il y avait tous les jours des accidents où l'on aurait dû trouver la mort, eh bien, on en était quitte pour quelques contusions. Je pouvais avoir la tête ou les côtes cassées; je restai huit jours sur ma chaise, et je recommençai plus enragée que jamais.

Ces périls, du reste, n'étaient pas les seuls auxquels je fusse exposée à ce moment de ma vie.

Il y avait un danger bien autrement à redouter pour moi dans le nombre toujours croissant de mes adorateurs.

A Paris, dès qu'une femme est en évidence, si elle n'est pas protégée par une réputation de vertu intraitable, tout le monde se met sur les rangs. Il y a des jeunes femmes qui, par bonté ou par bêtise, se croient obligées de répondre à toutes les avances qu'on leur fait. Elles sont perdues en quelques mois. L'abandon et le mépris ne tardent pas à suivre un enivrement passager. Je n'étais ni assez bonne, ni assez bête pour me prodiguer à ce point; j'avais, heureusement pour moi, compris de suite que la galanterie est comme la guerre, où, pour remporter la victoire, il est bon d'employer la tactique. J'avais, d'ailleurs, deux défauts de caractère qui m'ont beaucoup servi pour me défendre. J'ai toujours été capricieuse et hautaine. Personne, parmi les femmes disposées à dire souvent oui, n'éprouve plus de plaisir que moi à dire non. Aussi, les hommes qui ont le plus obtenu de moi sont ceux qui m'ont le moins demandé.

Plus une femme a la réputation d'être facile, plus elle a besoin de se faire désirer. J'avais plus que toute autre besoin de réserve à cause de mon passé.

Ceux qui voulaient obtenir mes bonnes grâces ne m'expliquaient pas toujours eux-mêmes leurs vœux. La plupart, ainsi du reste que c'est d'usage dans ce monde, avaient recours à des moyens détournés, et m'envoyaient des ambassadrices.

Dans une seule semaine, je reçus je ne sais combien de femmes qui venaient m'annoncer mes conquêtes et tâcher de négocier des traités d'alliance. J'avais à cet égard des idées bien arrêtées. Je ne voulais à aucun prix avoir de commerce avec ces femmes pour qui j'avais la plus profonde aversion. Aussi redescendaient-elles furieuses mes cinq étages. Quand elles rendaient compte de leur mission, on ne pouvait les croire, tant, je l'avoue en rougissant, la conquête de Mogador semblait facile.

Je n'eus qu'à me féliciter du parti que j'avais pris. L'opinion changea à mon égard. On ne cessa pas de me faire la cour, mais on y mit plus de délicatesse, et l'on me laissa le temps de respirer et de choisir.

Ici encore, je retrouve un souvenir de ma sœur.

Depuis que je refusais de la voir, il lui était passé une autre idée par la tête: c'était de me donner un amant de sa main. Un jeune baron plus ou moins allemand, qui avait une charge à la cour de... était au nombre de ceux dont j'avais si mal reçu les plénipotentiaires. Il raconta sa défaite à ma sœur.

—Présentez-vous de ma part, lui dit-elle avec son aplomb ordinaire; vous êtes sûr d'un excellent accueil.

Il la crut et vint chez moi, convaincu qu'il se présentait sous les meilleurs auspices.

C'était un homme de trente à trente-cinq ans, blond, assez grand, assez joli garçon, l'air doux et distingué.

Il tombait mal: j'avais encore les fleurs sur le cœur; mais il s'en tira en homme d'esprit. Devinant mes véritables sentiments pour ma chère sœur, il m'avoua qu'il ne pouvait pas la souffrir, et il m'en dit tant de mal, que je finis par l'écouter.

—A votre tour maintenant, me dit-il.

J'avais bien aussi quelques méchancetés qui ne demandaient qu'à s'évaporer en paroles. Notre entretien se prolongea. La médisance aidant, le baron emporta la permission de revenir.

Il en profita plusieurs fois. Il avait beaucoup d'esprit: l'esprit est la plus irrésistible des séductions. Il est donc possible qu'une fois encore j'aurais cédé malgré moi à l'influence indirecte de ma sœur. Mais le baron fut brusquement rappelé en Hollande par un ordre.

Je repris mon service à l'Hippodrome.

Les jeunes gens à la mode ou ceux qui aspiraient à le devenir avaient leurs entrées du côté des écuries; c'est là que chacune de nous avait ses prôneurs, ses partisans, ses enthousiastes. Il y en avait un qui s'occupait de moi avec une persévérance acharnée. C'était un jeune homme brun, mince, très-recherché dans sa toilette. Il me regardait constamment avec de grands beaux yeux noirs qui, sans avoir d'esprit, exprimaient assez bien ce qu'ils voulaient faire comprendre. Il n'avait jamais osé me parler.

Je demandai à une de mes amies:

—Qui est donc ce jeune homme qui me suit partout et qui se trouve mal quand je fais un faux pas?

—Ma chère, me répondit Hermance, une jolie petite Anglaise qui avait une perruque, c'est le fils d'un pharmacien.

—Ah! lui dis-je, c'est dommage; il est gentil.

—Si tu ne l'aides pas un peu, me dit une autre, il n'osera jamais te parler. Il est très-riche; son père est un grand fabricant de locomotives.

—Bon! tout-à-l'heure c'était un pharmacien... Il faudrait vous entendre.

Je montai à cheval et j'entrai dans l'arène.

Il me sembla que ma selle n'était pas solide; je m'arrêtai devant la grande loge. Pendant qu'on sanglait mon cheval, j'entendis un bruit confus de compliments toujours agréables pour l'oreille d'une femme. J'oubliai ma chute de la dernière fois et me promis de gagner cette course si je pouvais. Je poussai ma jument, j'arrivai la première d'une demi-tête de cheval. Quand je revins aux écuries, je vis mon amoureux tout pâle; ses yeux étaient si brillants, que je les crus pleins de larmes; il vint à moi et me dit:

—Oh! que vous m'avez fait peur! Je me suis figuré vous voir tomber dix fois.

J'eus la malheureuse idée de lui répondre qu'il était beaucoup trop bon.

A partir de ce moment, il me fut impossible de m'en défaire; la glace était rompue. Il me suivit jusqu'à la porte de ma loge; je la lui fermai au nez.

Il vint me voir le lendemain, sans que je le lui eusse permis; il finit par ne plus bouger de chez moi. Il était bête à manger du foin, mais si bon garçon, si obligeant, surtout si amoureux, que j'étais souvent tentée d'être indulgente, malgré ma répugnance pour les gens stupides.

Il se nommait Léon. On comprend, sans que je m'en explique, la délicatesse qui m'empêche d'ajouter les noms de famille aux prénoms. Il y a des secrets que tout le monde ne doit pas savoir. Permis aux curieux de chercher, aux habiles de deviner.

J'étais devenue bonne écuyère.

Je fis une demande au préfet pour obtenir ma liberté. On me fit venir, me disant qu'il n'y avait pas assez longtemps; que si l'Hippodrome fermait, je n'avais aucun moyen d'existence. Je rentrai chez moi tout en larmes et toute découragée. Il vint encore des femmes m'apporter des propositions plus brillantes que celles que j'avais reçues d'abord. Je crus ces femmes envoyées de la police, et les reçus plus mal que les premières.

J'étais allée un soir au Ranelagh avec une de mes camarades de l'Hippodrome qui se nommait Angèle; nous causions assises dans un coin de la salle. Une marchande de fleurs vint m'apporter des roses magnifiques.

—De la part de ces messieurs, dit-elle, en me montrant deux hommes assis à quelques pas de nous, tous deux petits; l'un blond, insignifiant de figure: il aurait eu l'air commun s'il n'avait eu un petit pied long comme ma main. L'autre était joli garçon, plus jeune et effronté comme un page.