HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS
TOME DEUXIÈME.
L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
FORMERA 6 VOL. IN-8o,
Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
La 2e paraîtra le 15 octobre;
La 3e paraîtra le 15 décembre.
Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront franco l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.
PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, no 12.
HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS
TABLEAUX ET PORTRAITS
DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION,
ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.
par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
TOME DEUXIÈME.
À PARIS
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVII.
SALON DE MADAME ROLAND.
De tous les crimes commis pendant cette époque de folie nommée la Terreur, celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est sans contredit le plus atroce, parce qu'il n'est justifié par aucune de ces raisons, même absurdes, que donnaient alors pour motif et pour but tous les bourreaux qui décimaient la France. Madame Roland n'était pas noble, elle n'était pas riche, elle n'était pas enfin marquée du sceau réprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du mendiant ou la casaque du forçat libéré! Quelle était donc la cause de sa proscription? Son génie. En voyant une femme tellement supérieure parler de la liberté au nom de la vertu, et de la vertu au nom de la liberté, les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient à peine soulever le gouvernail du vaisseau de l'État comprirent qu'un orateur comme madame Roland, montrant la liberté comme elle était dans son âme, belle, pure et vierge de tout crime, enseignerait à la France que le comité de salut public n'adorait que de faux dieux, ne sacrifiait qu'à de fausses idoles, dont le culte sanguinaire faisait reculer tout ce qui portait le nom d'humain.
Pénétrée de la sainteté de sa mission, madame Roland voulait la remplir religieusement... Elle voulait que sa voix proclamât la liberté, que son cri fût unanime, que son culte fût vénéré. Sœur de la Gironde, elle avait une âme grande et forte comme les hommes de cette faction, la seule qui soit sortie pure des épreuves du martyre et qui ait confessé la vraie liberté sur les marches de l'échafaud.
Madame Roland n'aura jamais un panégyriste digne d'elle, car il faudrait un Plutarque à cette femme! Comment trouver des mots pour rendre ce qu'elle inspire? On la respecte, on l'aime, on la plaint, on l'envie quelquefois, lorsque, grande et belle devant ses juges, elle devient radieuse de toute la lumière que répand autour d'elle le génie triomphant du crime à la fois stupide et sanguinaire des tigres qui osaient se former en tribunal et rendre des arrêts!...
Son talent, comme tout ce qui est vrai, avait des inégalités; mais elles n'étaient jamais évidentes que comme preuve nouvelle de ce même talent obéissant aux impressions que recevait une âme forte à cette époque où chaque heure du jour voyait naître un événement qui confondait la raison ou révoltait le cœur.
Pour parler de madame Roland comme je veux le faire, comme je sens que je puis le faire, il me faut faire connaître cette femme depuis le moment où elle-même s'est révélée à elle-même. C'est dans cette âme pieuse, dans cette vie pure, puissante dans la volonté du bien, puissante dans la haine de l'oppression, qu'il faut faire une belle étude d'un être humain, et voir ce qu'il peut être avant que la volonté du monde ne l'ait fait errer dans la route des grandes actions.
Madame Roland mourut assassinée à trente-huit ans... Elle était encore bien jeune pour mourir!... elle si forte de corps et d'âme! si puissante contre le crime, qui s'élevait alors, de la fange où il rampait, comme une hydre aux mille têtes, pour tout envahir, tout dévorer! et cette femme s'avançait à lui fière et courageuse pour le combattre! Oh! c'est alors qu'on la respecte!... Et c'est une femme comme madame Roland, une sainte martyre de la liberté, que le Moniteur ose associer à Olympe de Gouges[1]!
M. Phlipon, père de madame Roland, était graveur à Paris. Elle-même y est née en 1754, et fut l'objet constant des soins de sa mère, pour qui elle avait non pas une tendresse filiale, mais un de ces sentiments passionnés qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste à donner de notre âme. Ce qu'elle dit de ce sentiment est suffisant pour donner d'elle une idée qui la classe tout de suite à part des autres femmes. Quand on aime ainsi, on a bien des forces pour le reste de la vie, et bien du charme pour l'embellir! Aussi trouvait-on dans madame Roland un caractère doux, un cœur aimant, mais une âme forte, un esprit droit, un jugement éclairé naturellement et sans l'étude; voilà ce qu'elle était à dix-huit ans lorsqu'elle perdit sa mère.
Il est remarquable de suivre dans leur vie intime, matérielle et intellectuelle tout à la fois, les êtres qui ont rempli un grand rôle sur le théâtre du monde. Il semble que dans les moments où l'âme doit s'oublier pour être tout entière à l'humaine nature, on doit découvrir des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le personnage qu'on étudie. Madame Roland provoque elle-même cette étude. Elle raconte ses années d'enfance, ses rêves, ses souhaits, ses désirs de jeune fille, son désir de travail, son occupation constante et l'emploi de son temps toujours bien rempli. C'est avec la même candeur qu'elle raconte comment la jeune fille qui dessinait, gravait, s'occupait de mathématiques, cette même jeune fille, du moment où sa mère était malade, passait tout son temps auprès d'elle... et lorsque dans un moment pressant la cuisinière de la famille était trop occupée, elle descendait paisiblement, sans nul embarras, chercher une poignée de persil chez la fruitière du coin[2], parlant à tout le monde, et tout le monde aussi charmé de voir cette jeune et belle fille, souriante et gracieuse, remplir, sans montrer le chagrin d'une vanité blessée, l'emploi d'une servante: tant il est vrai qu'on fait soi-même la position dans laquelle on se trouve.
L'intérieur de madame Phlipon n'était pas heureux. On voit, lorsque madame Roland parle de cet intérieur et de sa mère, que le bonheur leur était refusé par celui qui devait le leur donner. Sa pudeur filiale est remarquable à cet égard; là, comme en tout, elle est toujours à sa place, toujours convenable. Sa mère mourut. La douleur déchirante de Marie ne se peut décrire. Après l'avoir entendue elle-même, il faut se taire[3]!
...Après cette mort, lorsqu'elle put revenir dans la maison où n'était plus celle qui lui faisait aimer la vie, elle se chargea des soins du ménage de son père, et remplaça sa mère. Mais elle était triste, triste à MOURIR, si l'on ne venait au-devant d'une mélancolie qui déjà faisait des progrès et même des ravages profonds.
Elle n'était pas d'une beauté frappante, mais elle était belle: un visage d'une forme parfaite, de grands yeux noirs d'une coupe et d'une expression qui révélait toute son âme; et quelle âme!... Sa taille avait de l'élégance, elle était grande et faite à merveille; et cette âme républicaine dans un corps pétri de grâces lui donnait un charme nouveau. J'ai dit que ses yeux étaient beaux; mais ils avaient quelque chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires... Son regard était à la fois doux, fier et attachant. Son langage était lui-même un charme, surtout lorsqu'elle parlait avec la force et l'énergie d'un homme supérieur, et cette liberté de langage que la Révolution française nous a fait connaître. On était heureux de voir ainsi une jeune femme révéler de nouveaux secrets dans la nature humaine... J'ai connu des hommes qui ont vécu près d'elle et qui ont joui de sa conversation si vive, si spirituelle, si énergique, et souvent si concise, qu'on croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou de la tribune de la place d'Athènes[4]...
C'était surtout sa diction qui était remarquable; elle s'exprimait avec une pureté, un nombre et une prosodie qui faisaient de son langage une harmonie douce et touchante, lorsqu'elle parlait de choses qui intéressaient son âme; alors cette âme était tout entière dans ses paroles. On conçoit quelle puissance avait une telle femme, lorsqu'elle réunissait dans son salon les hommes les plus influents de l'assemblée pour la faction dont elle-même faisait partie... Lorsque ces Girondins, cette phalange vraiment patriotique, était autour d'elle, écoutant l'appel qu'elle faisait au peuple de France... à sa noblesse, à son armée, à tout ce qui avait une âme, à tout ce qui avait un cœur... lorsque ces hommes l'entouraient et qu'ils entendaient sortir d'une bouche fraîche et rosée des paroles de la force d'une âme vraiment passionnée, ils sortaient enflammés du désir de se surpasser pour qu'au retour elle leur dît: «Bien, mes frères, vous êtes dignes d'être avec moi; vous êtes dignes de représenter le peuple français!»
Cette qualité de représentant du peuple était à ses yeux la plus belle et la plus sacrée... Il y avait dans son accent, lorsqu'elle prononçait ce mot: le peuple français! une profonde vénération, une sainte religion... Madame Roland, dans la république romaine, eût été digne d'être la femme du plus grand de la république... Que n'a-t-on pas dit de Porcia?...
Lorsqu'après le premier ministère de Roland, sa femme rentra dans la vie commune, elle n'en fut pas moins habile comme femme d'État, on peut lui donner ce nom... Elle était non-seulement éloquente alors; mais devenue plus habile par une longue expérience des affaires, elle les dirigeait avec un talent que son mari lui-même était loin de posséder. Le mari d'une femme comme madame Roland est malheureux: c'est comme le fils d'un grand homme.
J'ai déjà dit quelle douleur la frappa à la mort de sa mère!... Elle en fut si malheureuse que le détail ne peut se lire, dans ce que Champagneux a recueilli d'elle, sans qu'on pleure soi-même à la vue d'un désespoir filial si profond et si vrai[5]... Elle fut longtemps même, après ce premier paroxysme de la douleur, triste et malheureuse. Elle s'était formé une société qui avait pour elle tout le charme d'une réunion savante et douce tout à la fois: un nommé Sainte-Lette, homme littéraire dont elle aimait le talent, un vieillard de Pondichéry, M. Dumontchery et plusieurs autres littérateurs qui venaient auprès d'elle prendre des conseils et recevoir des avis. Mademoiselle Marie Phlipon était alors dans l'éclat de la jeunesse et d'une beauté toute gracieuse, que rendaient encore plus agréable un commerce sûr, facile, et des relations tout-à-fait en dehors de la position où la plaçait la fortune de son père, non parce qu'elle en sortait par orgueil, mais parce que sa supériorité l'enlevait à cette position et la plaçait dans une sphère toute supérieure comme elle-même.
Mademoiselle Phlipon, étant au couvent pour y faire sa première communion, avait fait la connaissance d'une jeune personne d'Amiens, Sophie Canet, avec laquelle elle s'était liée de grande amitié; mademoiselle Phlipon avait voué une tendresse à Sophie Canet qui ne s'était altérée ni par l'éloignement ni par le temps; tant il est vrai que cette devise sera éternellement l'histoire des cœurs véritablement aimants.... loin des yeux, près du cœur!... Les deux jeunes filles s'écrivaient souvent. Sophie allait dans le monde à Amiens: un jour elle écrivit à Marie pour lui parler de M. Roland de la Platière comme d'un homme digne d'être connu d'elle. Mademoiselle Phlipon, alors dans la première douleur de la mort de sa mère, ne fit aucune attention à cette lettre; mais il en vint une seconde, une troisième, et enfin elle connut bientôt M. Roland, comme s'il lui eût été présenté.... M. Roland, de son côté, connaissait mademoiselle Phlipon; car Sophie, en amie de couvent, était demeurée toujours aussi causeuse. Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui révélait bien des qualités dans une personne qu'on pouvait aimer ainsi!... elle avait son portrait, et ce portrait était celui d'une jolie personne. Il y avait là bien des motifs pour que M. Roland de la Platière voulût connaître mademoiselle Phlipon.
Un jour il dit à mademoiselle Canet:
—Je vais à Paris, ne me donnerez-vous pas une lettre pour votre amie?...
La lettre fut donnée, et M. Roland se présenta chez mademoiselle Phlipon avec la recommandation de Sophie. Mademoiselle Phlipon était encore en grand deuil de sa mère, et son visage était couvert de cette douce mélancolie qui suit le désespoir, mais qui pourtant n'est plus lui... Elle était charmante... elle le devint encore davantage lorsque, demandant la permission d'ouvrir sa lettre pour avoir des nouvelles de Sophie, elle sourit avec une malice douce et fine à la lecture d'un passage de cette lettre.
—Je vois, mademoiselle, que vous lisez quelque chose qui me concerne, car vous souriez en me regardant, lui dit Roland.
—Jugez-en, monsieur, répondit mademoiselle Phlipon. Et elle lui montra le passage de la lettre de Sophie.
«Ma chère, lui disait-elle, voici le philosophe dont je t'ai souvent parlé.... C'est un homme éclairé, de mœurs pures, à qui l'on ne peut reprocher que son admiration pour l'antiquité aux dépens des temps modernes, qu'il déprise pour exalter les anciens. Ensuite il a le faible de beaucoup trop parler de lui[6].»
Roland ne vit pas cette dernière ligne, Marie la lui avait cachée en pliant la lettre; du reste le portrait était juste. C'était une ébauche, mais précise; le trait était senti, et l'homme saisi... La suite de sa vie a prouvé que mademoiselle Canet l'avait bien jugé.
M. Roland de la Platière avait alors quarante ans; sa taille était haute et bien prise, mais il était fort négligé dans son attitude, plus peut-être que sur lui-même, et cela sans abandon, chose étrange! ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui étonnait avec autant de bonhomie et de simplicité; il était poli comme un homme bien né, et froid comme un philosophe, dont il aimait fort qu'on lui donnât le nom;—il était pâle,—maigre,—mais ses traits étaient réguliers, et en tout c'était un homme pouvant plaire, mais à une personne moins jeune que mademoiselle Phlipon; car elle n'avait alors que vingt-un ans[7]...
Roland est un homme qui appartient à l'histoire, quoique d'une manière peut-être moins intime que sa femme; toutefois il est dans une ligne isolée qui le classe parmi les hommes distingués de la Révolution... Novateur comme tous les hommes de l'école philosophique, il avait comme beaucoup d'entre eux l'ardeur des nouvelles doctrines et la ferme volonté de les propager... «Sa manière de discourir, disait le cardinal Maury, était fort attachante; son discours était intéressant par les images qu'il y faisait entrer, parce que sa tête était remplie d'idées... Mais des idées ne sont pas des pensées... aussi se fatiguait-on bientôt de sa parole brève, sèche et sans harmonie... sa voix n'avait aucun charme.»
Et en me disant cela, le cardinal Maury me parlait avec cette énorme voix qui faisait trembler les vitres de l'assemblée lorsqu'il tonnait contre Mirabeau...
C'est ici le lieu de parler d'une petite aventure que madame Roland racontait elle-même avec une naïveté charmante, et qui peint son caractère de femme. M. Roland de la Platière avait été reçu un peu froidement, parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment presque ébauché pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de sa mère, et qui peut-être l'eût épousée si celle-ci eût vécu. Ce jeune homme, dont elle fait un portrait fort agréable, se nommait La Blancherie... Après la mort de madame Phlipon, lorsqu'ils se revirent, il témoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de faire, qu'elle s'attacha assez intimement à ce jeune homme pour éprouver une vive peine lorsque quelque obstacle empêchait leur rencontre de chaque jour... ils se convenaient enfin. Mais M. Phlipon ne le vit pas ainsi; soit qu'il craignît de marier sa fille et de rendre compte du bien de sa mère, soit qu'il connût la véritable position de La Blancherie, il rompit tout-à-coup les relations qui existaient entre sa fille et lui. Il prit un prétexte frivole, et enjoignit à Marie de dire à M. de La Blancherie de discontinuer ses visites.
Marie ne répondit rien, mais le coup lui fut sensible. Sa vie, à compter de ce moment, fut remplie par l'étude la plus abstraite. Elle y trouva des ressources contre la douleur du cœur; et cette vie tout intellectuelle, cette occupation de l'esprit, lui apprit qu'il existait pour l'âme des ressources infinies dans la science et ses merveilles, quelque aride que puisse paraître cette route à ceux qui ne l'ont pas suivie.—Ses relations se bornèrent à quelques hommes de lettres assez âgés, à quelques amis, comme M. de Dumontchery, qui ne devaient porter aucun ombrage à son père, en venant rompre le soir la monotonie des heures solitaires qui succédaient à celles du travail. Ce fut alors qu'elle prit le goût des lectures fortes et qu'elle vécut dans l'antiquité, au milieu de Rome et d'Athènes, pour fuir un monde qui ne lui offrait aucun lien, aucun rapport de cœur.
Cette occupation constante et cette étude des grandes choses rompit dès l'origine tout ce qui pouvait donner à son âme de feu une passion qui l'eût rendue malheureuse; mais elle était triste, ses idées étaient mélancoliques: toutefois sa vie s'avançait sans douleur[8].
Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies; elle y était un jour avec mademoiselle d'Hangard, elles traversaient une allée assez retirée, lorsqu'elles furent croisées par un jeune homme qui les salua. Marie lui rendit son salut avec une émotion dont s'aperçut mademoiselle d'Hangard...
—Est-ce que tu connais ce jeune homme, demanda-t-elle à Marie?
—Oui, et toi-même?
—Oh! je le connais parfaitement: je l'ai vu chez mesdemoiselles Bordenave[9], dont il a demandé la plus jeune en mariage.
Marie rougit et fut troublée, mais elle se remit et demanda à mademoiselle d'Hangard s'il y avait longtemps...
—Mais non, un an, dix-huit mois peut-être...
Mademoiselle Phlipon sentit son cœur se serrer... C'était le temps où La Blancherie, sous les yeux de sa mère, faisait naître dans son âme un sentiment qui, avec une nature comme celle de Marie, devait faire la destinée de toute sa vie, si le Ciel ne l'eût prise en pitié et ne l'eût éloignée de cet homme.
—Ainsi donc, dit-elle à son amie, tu le voyais souvent chez mesdemoiselles Bordenave?
—Mais oui. Il trouva le moyen, je ne sais comment, de s'introduire dans la maison; car ses relations ne le mettaient nullement en rapport avec cette famille. Les demoiselles Bordenave sont fort riches... la cadette est très-jolie; lui, M. de La Blancherie, n'a aucune fortune...
—Vraiment! interrompit Marie.
—Eh quoi! ne le sais-tu pas?
Marie ne répondit qu'en faisant de la tête un signe négatif. Comment aurait-elle expliqué que la fortune des gens qu'elle voyait était toujours une chose qu'elle mettait hors de toute enquête?
—Eh bien! ma chère, poursuivit mademoiselle d'Hangard, La Blancherie, n'ayant aucune fortune, cherche une fille riche qu'il puisse épouser. Il est jeune, joli garçon, il a de l'esprit; tout cela apparemment lui paraît une dot suffisante, et il court les héritières. Cela est si bien connu maintenant que dans toute cette société on ne l'appelle que l'amoureux des onze mille vierges. Si tu vivais moins retirée, tu le saurais comme nous.
Mademoiselle Phlipon ne répondit rien: elle se sentait oppressée... elle songeait qu'à cette époque où La Blancherie avait été présenté chez sa mère, on disait dans le monde que M. Phlipon était riche... Elle était fille unique!... Alors cette assiduité de La Blancherie était expliquée!...
—Et j'ai pu être la dupe d'un pareil homme! disait-elle, les joues enflammées de colère contre elle-même.
Un jour, elle était seule chez elle, lorsqu'un petit Savoyard vint demander sa gouvernante, bonne fille, qui ne l'avait pas quittée depuis son enfance, et lui dit que quelqu'un la demandait. Elle sort et rentre aussitôt en disant à Marie que M. de La Blancherie la supplie de lui accorder un moment d'entretien. C'était un dimanche: mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille à dîner; elle était habillée et prête à les recevoir; elle lisait au coin de son feu... elle réfléchit un moment et dit à sa gouvernante de faire entrer M. de La Blancherie...
—Je n'osais, mademoiselle, lui dit-il en entrant, me présenter devant vous, après la lettre précieusement chère, mais bien cruelle, qui m'interdisait votre maison!... Mais depuis ce temps ma position a changé. J'ai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une protection, et qui... peut-être... pourraient nous être utiles... à tous deux...»
Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres. Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre... elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser, et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire plus.—Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute, bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de personne... Je fais des vœux pour la réussite de votre entreprise; mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire, monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je vous demanderai de terminer votre visite.
Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il devait partir...
M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente, qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait encore trop vivement aux héritières pour que l'homme qui pouvait prostituer son cœur et le langage du cœur à un pareil manége lui inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui assigner, à elle, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule d'accepter; et la femme se laissa peut-être un peu trop vite entraîner à faire une réplique mordante.
—Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...
Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai... Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille, que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds et qu'on brise sans la regarder...
M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même, d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta en passant un cousin de Marie, appelé Trude, qu'il ne reconnut ni ne salua.
Il ne revit jamais Marie!
Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le cœur comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le nom de l'agent général pour la correspondance des sciences et des arts?
Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle avait un noble cœur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était elle que Marie continuait à aimer.
Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que rêver au lieu de penser.
M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris. Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes qui font une visite pour satisfaire un besoin de cœur et non pour remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain lorsqu'on la quittait...
La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?... À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la diriger à son tour.
Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme, qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société, composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait qu'il avait assez des arts après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin. Voilà comme il entendait les arts!
Après la mort de sa femme, il voulut remplir ses devoirs de père; il demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet. Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.
M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu... Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire, partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie, ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom, qui est celui de bonne: c'était, dit elle-même madame Roland, une petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.
Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir d'exemple. Elle ne lisait pas l'ordinaire de la messe, mais toujours un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le racontait elle-même fort plaisamment, son cours de prédicateurs vivants et morts. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une personne aussi supérieure.—Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.
Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur l'amour du prochain...
Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je cherchais en vain dans nos prédicateurs français.
Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière... car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle, elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort beau...
Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut... C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqué par la seule persuasion?...
Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens.
Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez drôlement.
L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur avec une sorte de respect, il lui dit: Comme il sue!
Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est comique. C'est un singulier rapport.
Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon, naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille, elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence, s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
—Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.—Je l'ignore, répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...
Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas; cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du tueur de bœufs, et elles n'y pensèrent plus...
Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir; mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas, puisqu'elle n'épousait pas son boucher.
Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt; elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.
Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce qu'elle serait un jour...
Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle, elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père, que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente de cinq cents francs et sa garde-robe.
La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse; elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!... et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots, et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...
Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui, jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise, je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint, mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais, sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible quelquefois...
Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait souffrir de cette mauvaise nourriture, faisait elle-même le dîner de son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une des belles vies de Plutarque...
Cette occupation constante de son mari était au reste ce qui pouvait le plus flatter Roland; car il était tellement jaloux de l'affection de sa femme, même la plus légitime, qu'il exigea d'elle qu'elle vît moins souvent des amies de couvent auxquelles elle était fort attachée...
La vie privée de madame Roland, dans laquelle la surprit la Révolution, avait quelque chose d'antique. Retirée à la campagne, près des montagnes du Beaujolais, dans un pays presque désert[15] et éloigné à cette époque de toutes les ressources qui, aujourd'hui, sont devenues familières au dernier paysan, mais qui à cette époque restaient encore ignorées, madame Roland était la providence de toute la contrée. Elle était médecin, juge... dissipait les nuages politiques qui se levaient, malgré l'éloignement du ciel orageux des événements, au-dessus de la paisible retraite où vivait Marie!... Ils étaient malheureusement encore trop près de Lyon!...
Roland avait des principes arrêtés qui devaient le faire partisan de la Révolution aussitôt qu'elle s'annonça. Il y eut alors une profession de foi à réclamer de tous ceux qui pensaient, et qui devint pour la suite un motif de comparaison ou d'exclusion qui fit un grand mal... mais qui devait naturellement être expliquée selon le besoin du moment. Roland, démagogue pour ainsi dire en 1787, selon la noblesse aristocrate, était un royaliste vendéen pour la Montagne en 1793. Ce n'est pas l'homme qui avait changé! c'est le système dont il avait suivi la première bannière!
L'intégrité et la stricte observance que Roland apportait dans toutes ses démarches administratives le firent prendre en haine par tous ses collègues, dont il paraissait par sa conduite blâmer les actions et les sentiments. Membre de la municipalité de Lyon à une époque orageuse, ce fut alors qu'il fut à même d'apprécier le trésor que Dieu lui avait donné! Madame Roland, enthousiaste de cette belle liberté, dont les premiers jours s'annonçaient à nous avec une pureté et une séduction de jeune vierge... s'enflamma pour cet ordre de choses; et jamais, depuis qu'elle fit sa profession de foi, ses sentiments ne dévièrent de leur route!... Mais à peine dans celle que la Révolution fit prendre à ses partisans, Roland s'aperçut qu'elle était hérissée de dangers; sa femme le vit avant lui, toutefois son austère probité devait la maintenir là où était le péril, et ils y demeurèrent tous deux. Roland était fait, malgré son extrême importance de lui-même, pour apprécier le mérite éminent de sa compagne; de ce jour il le reconnut et en remercia le Ciel!
J'ai déjà dit combien les relations de société, soit littéraires, soit simplement sociales, avaient contribué à établir à cette époque une infinité de relations politiques qui, sans cela, n'eussent jamais existé; j'en trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland.
Brissot de Varville était un homme non-seulement de talent, mais fort spirituel, et de cet esprit français qui ressent le besoin de se communiquer par la causerie ou par la correspondance. Brissot fut de tous les Girondins peut-être le plus influent dans l'opinion révolutionnaire, et celui qui contribua le plus vivement à égarer dans les funestes voies que la Révolution ouvrit à ses admirateurs dans ses plus beaux jours. Roland n'était encore rien dans les affaires, lorsque Brissot lut quelques ouvrages écrits par Roland, c'est-à-dire par sa femme, dans un style annonçant des principes aussi purs que le Forum de l'ancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la république romaine; c'était ce qu'on cherchait sans le trouver alors! On rencontrait à chaque pas la caricature de l'antiquité, sans trouver un homme qui vous parlât le langage de la raison et de la patrie...... de cette patrie sur les bords de la Seine, de la France enfin, et non Sparte et ses Thermopyles, Athènes et son Pirée, dont on nous assassinait tous les jours, et qui n'étaient que des rêves fantastiques dépourvus de bon sens même dans leurs fictions. Brissot, ravi de trouver une clarté d'expression pour rendre des sentiments vertueusement républicains, envoya ses ouvrages à Roland sans le connaître, en lui écrivant comme à un confrère, un émule en littérature, et en lui exprimant le désir de continuer la correspondance. Roland était alors à Lyon, comme inspecteur des manufactures, et Brissot commençait une feuille périodique forte en raisonnement, et claire et concise autant que plus tard les journaux du temps devaient être obscurs et prolixes.
Roland ne fut pas séduit par le style de Brissot, et cela devait être. Roland avait une sécheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et ses amis. Aussi Brissot ne fut-il entendu que de sa femme; mais il le fut, et très-bien. Elle lui répondit au nom de son mari, et la correspondance s'établit, tandis que Brissot et Roland étaient loin l'un de l'autre et ne s'étaient jamais vus; enfin ils devinrent presque amis sans se connaître autrement que par une de ces correspondances qui deviennent intimes dès que l'âme est la compagne de l'esprit, comme cela était dans les Girondins.
Une occasion précieuse se présenta pour que Roland fût introduit aux affaires. Un hiver affreux dans ses conséquences avait décimé pour ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon!... Vingt mille étaient sans pain; les ressources manquaient entièrement, et Lyon se trouvait endetté de quarante millions! Madame Roland dit à son mari:
—Mon ami, il faut solliciter de notre ville d'aller à Paris auprès de l'Assemblée Constituante pour solliciter des secours pour la population lyonnaise: il faut partir!!!
Roland ne voulait pas de cette mission... sa femme le força pour ainsi dire à l'accepter: la députation fut envoyée, Roland en fit partie, et elle arriva à Paris le 12 février 1791. C'était l'époque où tout ce qui avait une âme était appelé à en donner des preuves! L'austérité républicaine était dès lors aux prises avec l'intrigue et la plus basse des passions, la vengeance. C'était alors que tout le tiers-état bien pensant voulait enfin prouver que la nation française ne se composait pas seulement de quelques millions d'hommes, mais bien de la masse pensante et agissante; d'un autre côté, tout ce qui était agité par le besoin d'or pour satisfaire de honteuses passions criait aussi vive la liberté! pour opprimer tout ce qui n'était pas dans le sens de leur opinion. C'est dans cette ligne que je place Marat et Carrier, et tout ce qui fut sanguinaire. C'est dans la première ligne que je mets les Girondins et madame Roland; je la place dans cette ligne, parce que je répète qu'elle avait une âme d'homme supérieur dans un corps de femme.
Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti, parce qu'il n'appartient à aucun... et qui, grand par ses facultés, mais petit par ses vices, ne put jamais prendre place parmi ceux qui l'auraient suivi et lui auraient prêté non-seulement leur appui, mais celui de l'or!... de cette idole après laquelle il courait, et à laquelle il sacrifia son honneur et sa vie!... Cet homme est Mirabeau.
Arrivée le 12 février, le 13 au matin madame Roland reçut la visite de Brissot. C'était un homme déjà bien important à cette époque de la Révolution que Brissot!... Il avait une justesse de coup d'œil dans l'esprit, et une austérité de principes, qui devaient lui assurer la première place dans une république, si nous avions vraiment voulu la république au lieu de jouer à la république!... Le seul défaut grave qu'on pouvait lui reprocher comme homme de parti était le côté moqueur de son esprit.
C'est une chose fort singulière que la première entrevue de deux personnes qui se sont beaucoup écrit sans s'être jamais rencontrées!... Brissot connaissait madame Roland, car il avait su la juger!... Son âme s'était peinte dans ses lettres, et une femme comme elle avait paru à Brissot une merveille à conserver à leur parti; si même, disait-il à Vergniaud, elle ne le dirigeait en entier!
Vergniaud était du même avis! Quant à madame Roland, le jugement qu'elle porta sur Brissot en le voyant fut différent de celui qu'elle avait été à même de concevoir d'après ses lettres! Elle vit en lui un homme fort habile et digne d'être à la tête d'une faction, mais dont la légèreté d'esprit ne convenait peut-être pas à la gravité des circonstances. Cependant elle fut charmée de ce rapprochement, et comprit combien on pouvait avoir d'heureux et même de grands résultats avec cet homme!...
Mais Brissot avait en effet de cette légèreté que nous ne pouvons nous défendre d'avoir, comme inhérente à notre nature française... il en abusait surtout pour prendre à l'excès le côté plaisant d'une chose, quelque grave qu'elle fût[16].
—Il aurait trouvé à rire sur son enterrement, s'écriait l'abbé Maury...
—Comment donc! même sur le vôtre, disait Cazalès!...
C'est de lui que Mirabeau disait: Il juge bien l'homme et ne connaît pas les hommes.
L'ami de Brissot était un homme bien remarquable, mais moins que lui; c'était Pétion! le roi de Paris. En le présentant à madame Roland, il lui demanda la même permission pour plusieurs de ses amis. Madame Roland était sédentaire; on arrêta qu'elle recevrait ces Messieurs quatre fois par semaine, le soir. Elle était bien logée et dans le centre de Paris.
Les amis dont parlait Brissot, c'étaient les Girondins!...
De cette manière, ce parti, qui se formait alors, eut un centre pour se réunir; ce fut le premier point où il se centralisa. Quel salon que celui où ils causaient avec familiarité!... Assise devant une table sur laquelle étaient quelques journaux et des brochures, madame Roland ne paraissait dans l'origine prendre aucune part à ces conférences, qui déjà étaient d'un bien puissant intérêt pour elle... Mais quelle que fût son opinion, quelle que fût l'influence qu'elle exerçait sur tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou blâmer, jamais madame Roland ne parut d'abord vouloir influencer les sentiments de ceux que Brissot lui présentait... Elle était pour eux maîtresse de maison prévenante, polie, gracieuse même, malgré l'austérité de ses principes à cette époque; mais jamais elle ne parut même s'écarter de cette façon d'agir, lorsque plus tard son influence faisait mouvoir des factions. Qui croirait que, dans ces petits comités composés de Brissot, Pétion, Robespierre, Gensonné, Vergniaud, Guadet, Bazot, Fonfrède, Valazé, enfin tous ces hommes dont certes l'histoire a buriné plutôt qu'écrit les noms, madame Roland distinguait surtout à cette époque Robespierre?... Elle le jugeait le plus honnête de tous!... Dans ces comités qui avaient lieu chez madame Roland, on discutait des projets de loi, des plans réformateurs, des remontrances à la Cour pour éloigner tous les favoris, madame de Polignac surtout, dont l'avidité, disait Robespierre, RUINERAIT enfin la France si cette femme y rentrait!... On discutait beaucoup, on parlait longtemps, et au résumé, à la fin de la soirée, il se trouvait qu'on n'avait rien fait. Un soir, après avoir écouté en silence une partie de la conversation, où Vergniaud avait été admirable et où madame Roland lui avait répondu avec un talent qui aurait honoré la tribune la plus éloquente, Robespierre s'approcha d'elle et lui dit très-bas en lui serrant la main:
—Quelle admirable éloquence!... vous m'avez fait mal!... Employez donc ce don du Ciel à convaincre ces gens-là que, dans la prairie du Ruthly, Guillaume Tell ne parla que pour jurer d'exterminer les tyrans de la Suisse!...
Cette remarque prouvait déjà la jalousie de Robespierre contre la Gironde, qui était toute brillante d'éloquence... Mais il avait raison cependant, et on ne pouvait nier que les paroles et les mots n'aient amené chez nous des abus qui ont fait plus de mal qu'on ne le croit.
On projetait souvent dans le salon de madame Roland, dans ces comités du soir, beaucoup de décrets qui passaient ensuite à la Convention; mais la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le côté gauche et opéra les maux de la réunion... Un soir, madame Roland était seule; la réunion se faisait ordinairement vers sept ou huit heures; il n'en était que sept ou six et demie; enfin elle achevait à peine de dîner, lorsqu'elle vit arriver Robespierre!... il était seul aussi, chose assez rare, car il était toujours accompagné de plusieurs de ses collègues... Il est à remarquer que dans ces réunions du soir chez madame Roland il n'y avait aucune femme... elle y était seule... Quelquefois, l'un des députés, marié, amenait sa femme, mais lorsque madame Roland recevait un autre jour de la semaine; car les jours de réunion, son salon était ouvert seulement aux notabilités politiques ou littéraires, et puis en cela elle était comme beaucoup de femmes littéraires, ou bien étudiant, comme elle le faisait alors, la politique agitée qui menaçait de tout envahir! Une conversation légère n'était pas à l'unisson de pareille matière, et son langage n'aurait pas été compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou venant de se faire coiffer par Léonard!!...
Robespierre témoigna à madame Roland sa joie de la trouver seule.
—Nous allons causer à cœur ouvert, lui dit-il; le voulez-vous?
Il prit une chaise en disant ces mots, et se plaça tout auprès d'elle.
—Pouvez-vous en douter? lui dit-elle, avec ce sourire bienveillant qui découvrait trente-deux perles...
—Eh bien! écoutez donc ce que j'ai à vous dire, non-seulement en mon nom, mais à celui de beaucoup de gens qui pensent qu'avec votre admirable éloquence et l'influence qu'elle vous donne sur les hommes tels que Brissot et Vergniaud, vous pouvez faire faire à la liberté, cette liberté dont vous êtes idolâtre, je le sais, et que je vénère moi-même autant qu'elle m'est chère: eh bien! vous pouvez beaucoup pour sa cause... Vous savez que dans vos réunions, quoique j'y sois fort assidu, je parle peu (c'était vrai); mais si je suis silencieux, j'écoute et je profite. Je suis timide ensuite, et j'ose peu prendre la parole dans ces réunions devant des hommes comme Guadet, Gensonné, Vergniaud!... Oh! ce Vergniaud!...
La manière dont il prononça ce nom aurait fait frémir si l'on avait alors connu Robespierre!... Mais bien loin de là, madame Roland était convaincue de sa bonté, et surtout de son amour pour la liberté et la patrie...
—Que puis-je faire? dit-elle. Vous savez que nous ne sommes pas toujours du même avis, quoique de même opinion; mais je suis disposée à tout pour la liberté...
—Eh bien donc, il faut que Brissot se détermine à faire un journal... La presse est de toutes les armes la plus meurtrière... la parole n'est rien à côté d'elle... Un discours, quelque bien qu'il soit préparé, ne l'est jamais assez; et puis, l'organe peut n'être pas heureusement harmonieux, la mémoire peut manquer, la timidité embarrasser votre débit... Que tout cela se trouve réuni, et une cause est manquée dans sa défense comme dans son attaque... Un journal, au contraire, est tout ce qu'il faut pour que nous frappions fort et juste... On est lu... on est relu... et la conviction atteint avant que la réfutation n'arrive!... Qu'importe une réponse qui vient huit jours ou vingt-quatre heures après?... À l'Assemblée, voyez l'abbé Maury et Mirabeau!... Ils se disent tous deux des mots admirables qui se détruisent l'un par l'autre... Et pourtant, Mirabeau a la victoire quoiqu'il soit moins éloquent que l'abbé... parce qu'il répond sur-le-champ et que le discours de l'autre, préparé depuis longtemps, est réduit au silence en un moment. Mais un journal qui prend l'initiative, car ce n'est que comme cela que je l'entends, est sûr de vaincre. Déterminez Brissot à faire un journal... Nous avons songé à cela, et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot.
Madame Roland s'engagea à ce que voulait Robespierre, avec d'autant plus de plaisir que c'était aussi depuis longtemps sa pensée. Elle parla à Brissot; il prit feu à ce projet, et bientôt parut le premier numéro du journal intitulé le Républicain! Dumont le Genevois y travailla d'abord avec Brissot... Le nom du gérant responsable était celui d'un monsieur du Châtelet, militaire, et homme de fer plutôt qu'homme de paille. C'était cela qu'il fallait. Condorcet avait deux articles admirables qu'on allait y insérer, lorsque le journal fut arrêté et défendu; je ne me rappelle plus bien à présent pour quelle raison. J'ai rapporté ce fait, parce que l'influence de madame Roland requise par Robespierre pour l'établissement d'un journal m'a paru plaisante.
Une personne de mes amis, qui allait chez madame Roland à cette époque, se trouva un jour chez elle avec Pétion, Robespierre et Brissot. C'était Desgenettes, neveu de Valasé; il était alors fort jeune homme (dix-huit à vingt ans), et fort curieux de tout ce qui se faisait comme affaire politique. Ce jour était important, c'était celui de l'arrestation du Roi à Varennes. En apparence Robespierre était frappé de terreur et pâle de crainte. Il disait que le parti républicain était perdu; que, si les royalistes avaient de la raison, ils égorgeraient tout ce qu'il y avait de patriotes dans Paris et feraient une seconde Saint-Barthélemy; que cela était à craindre, parce que la famille royale n'avait pas pris cette détermination sans avoir dans Paris un parti puissant. Brissot répondit, ainsi que Pétion, que cela n'était pas à craindre, et qu'au contraire, en fuyant, le Roi avait brisé la royauté; que sa fuite était sa perte et qu'il en fallait profiter; que les dispositions du peuple étaient excellentes, parce qu'il était enfin éclairé sur celles de la Cour et sur sa perfidie.—Le Roi ne veut plus de la constitution jurée, dit Brissot; il en veut une plus homogène... C'est le moment de s'en emparer et de disposer les esprits à la république!...
Robespierre était assis et mangeait ses ongles[17], manie qu'il avait, ainsi que de ricaner; il se retourna à demi et dit avec un accent moqueur:
—Qu'est-ce que c'est d'abord qu'une république?...
Sans doute que Robespierre n'était pas royaliste; mais ce mot dit avec ironie est bien fort et donne lieu à des réflexions, même dit en raillerie.
Je n'écris pas positivement une histoire politique; mais toutes les fois que les personnages dont je m'occupe essentiellement ont des rapports directs avec les hommes du temps, je m'arrêterai à des détails même minutieux. C'est ainsi que je parlerai toujours de madame Roland; elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les hommes influents de l'époque de 1791, jusqu'à celle où elle mourut. C'est une femme habile, à qui son esprit donnait dans son salon une influence grande et solennelle. C'est de là souvent que sont sorties les lois que nous voyons encore aujourd'hui comme les meilleures du Code civil! C'est sous sa direction cachée que l'Assemblée a souvent discuté des questions importantes; c'est dans ce petit salon particulier, avant d'aller dans ce ministère, ce lieu qu'elle ne quitta que pour la prison et l'échafaud, que madame Roland est vraiment digne d'admiration. Je l'ai vue ainsi du moins, et j'espère rendre le portrait ressemblant.
Ainsi donc, puisque j'écris le salon de madame Roland, il me faut parler de ce salon lorsqu'elle fut à ce second ministère; car l'inaction de Roland ne fut pas longue; il fut rappelé au ministère, et là, comme au premier, sa femme fut tout pour lui comme pour son parti. Je m'étendrai peu sur les affaires politiques qui précédèrent cette rentrée; elles eurent sans doute une immense influence, mais madame Roland n'en eut pas une ostensible; elle était bien sœur de la Gironde alors, mais non pas comme elle le fut sur les marches de l'échafaud[18].
Madame Roland aimait Pétion: cela m'étonne. Je ne crois pas que Pétion ait été jamais sincère ni avec la Révolution, ni avec le Roi. Mais franche et naturelle, madame Roland ne croyait pas qu'on pût tromper, et elle jugeait avec son propre cœur. Pétion était donc pour elle un exemple qu'elle se plaisait à suivre. Pétion ne recevait pas chez lui; chose évidemment absurde! Si l'on conspire dans un salon, ce n'est pas lorsqu'il y a deux cents personnes, et l'intérieur d'un homme d'état est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse consulte une liste pour laisser entrer chez son maître. Quant à Pétion, sa simplicité, disait-il, était la cause de sa sauvagerie.
Madame Roland n'avait pas de sauvagerie, mais le grand monde l'ennuyait. Aussi, dès qu'elle fut au ministère, elle déclara qu'elle ne recevrait que par invitations, et qu'elle n'aurait point de maison ouverte. Elle recevait cependant, mais de cette manière.
Elle donnait à dîner deux fois par semaine. L'une était consacrée aux collègues de Roland. Ce dîner fut quelquefois la source de bien des querelles!... Ce fut surtout pendant le second ministère de Roland, lorsque Danton, Clavières, Monge, étaient ses collègues... lorsque, gonflé de fiel et de haine, Robespierre lançait sur Danton, parvenu au pouvoir avant lui, un regard d'anathème qui lui disait: Tu mourras!
L'autre dîner était consacré soit à des députés, soit à des employés au ministère, soit enfin à des hommes jetés dans les affaires publiques... La table de madame Roland était toujours remarquablement bien servie, mais sans aucun luxe... du très-beau linge, de beaux cristaux, une grande profusion de fleurs, mais peu d'argenterie, et pas du tout de vaisselle plate. Quinze couverts, c'était le plus petit nombre; vingt personnes, le plus élevé. On ne faisait qu'un service, innovation que madame Roland mit la première en usage. On dînait à cinq heures, pour laisser arriver les députés, dont les moments étaient incertains. Après le dîner, on retournait au salon, on y causait, et à neuf heures tout l'hôtel du ministère était désert et silencieux. Les autres jours de la semaine, madame Roland dînait quelquefois seule avec son mari, quelquefois avec quelques amis, dont le nombre n'excédait jamais trois ou quatre. Sa fille Eudora dînait chez elle avec sa gouvernante, parce que les heures des repas étant irrégulières, madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrît.
C'était un intérieur vraiment touchant que celui de cette maison, surtout dans l'intimité, et lorsque les favorisés étaient des hommes tels que Gensonné, Guadet, Vergniaud, Valasé! Saints martyrs de la liberté[19]!...
Un ami de madame Roland, qui devint un habitué de sa maison, était Thomas Payne. Il avait été naturalisé français. Connu par ses écrits, qui eurent une grande influence dans la guerre d'Amérique, et pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France, il avait une singularité attachée à lui qui mérite d'être signalée. Il entendait le français sans le parler, et madame Roland entendait l'anglais sans le parler aussi. Cependant ils avaient de longues conversations, parlant chacun dans leur langue. Madame Roland était une habile publiciste, et pouvait comprendre les hautes pensées de Payne, qui éclairait mieux une révolution qu'il ne pouvait fonder une constitution, dit madame Roland.
David William, aussi mandé par la Convention, était un homme d'une grande habileté que madame Roland avait admis dans son intérieur; mais toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas à celle de madame Roland. Le calme de son salon, quoique l'on y discutât souvent, contrastait étrangement avec le trouble des moindres réunions... Aussi s'empressa-t-il de retourner dans sa paisible patrie!
—Adieu, dit-il à madame Roland, je vous quitte à regret; mais je ne puis rien ici. On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas écouter. Vous autres Français, vous ne prenez pas la peine de conserver même la décence extérieure. L'étourderie, l'insouciance, la malpropreté, ne rendent pas un législateur plus savant, et rien n'est indifférent de ce qui frappe les yeux et se passe en public... Voyez quels hommes sont les députés depuis le 31 mai!... Ils parcourent Paris, ivres, à moitié vêtus, en veste, la tête coiffée d'un sale bonnet rouge!... Savez-vous ce qui arrivera un jour?... C'est qu'ils tomberont tous, peuple et gouvernement, sous la verge d'un despote qui saura les assujettir[20].
Mais Danton était celui qui allait le plus souvent chez madame Roland. Toujours il avait un prétexte pour lui parler et passer dans son appartement avec Fabre d'Églantine... Souvent même il venait lui demander à dîner... C'était alors pour causer plus intimement avec elle et son mari des affaires publiques. En voyant cette figure atroce s'animer du feu sacré qui brûlait en son âme, on était surpris, au bout d'un certain temps, de s'habituer à elle, et même d'y trouver des beautés!... et pourtant jamais physionomie n'exprima, comme celle de cet homme, l'emportement des passions brutales... L'ambition devait le porter à abattre la tête de son concurrent, l'amour celle de son rival. Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un être aimé[21], comme la sacrifier pour sa patrie. Mais aussi, pour peu que le sort de cette même patrie lui parût en danger, Danton aurait tiré le poignard et conduit les assassins!... Cette époque, où il allait si souvent chez madame Roland, était celle où il chantait les matines de septembre... on était aux vigiles de ces terribles jours, et Fabre d'Églantine, lui aussi, n'ignorait pas ce qui se préparait!... Croyait-il, comme Danton, que là était le salut de la patrie?... Mais n'abordons pas encore ce sujet... il viendra bien assez tôt!
Lorsque Roland fut appelé au ministère pour la première fois, il y eut le jour de sa présentation une question singulière agitée dans le salon de madame Roland; j'ai oublié ce fait, mais il est toujours temps de revenir.
—Je viens vous demander votre avis, ma chère amie, lui dit son mari; je le puis faire sans que l'on m'accuse de me laisser mener par ma femme, ajouta-t-il en riant.—Comment me faut-il être habillé?
—Comment?... mais comme vous êtes tous les jours. Demandez à ces messieurs...
Madame Roland avait toujours la coutume de se référer à ceux qui l'entouraient avec une grâce charmante; et dans cette occasion elle était encore aimable, car c'était évidemment de son ressort...
Tous furent de son avis, excepté Robespierre.
—Il faut faire comme tout le monde, dit-il.
—Eh bien! il fait comme tout le monde.
—Non pas, car ses souliers, toujours attachés avec des cordons, ne se porteraient pas dans une assemblée ordinaire.
—Avez-vous oublié, dit madame Roland avec une amertume qu'elle voulait vainement déguiser, que le jour où les trois corps furent introduits chez le Roi, on jugea à propos de n'ouvrir qu'un battant de porte pour le tiers-état. Mon mari n'est que du tiers-état;... et pour ce tiers-état, tout est assez bon... Il ne faut pas porter des objets qui ne sont pas faits pour nous,... non plus que la terre elle-même n'est pas faite pour nous! Il faut un sentier frayé pour les pas d'une caste méprisée; à la Cour nous ne sommes que des parias!...
Ses narines s'ouvraient et paraissaient trembler; ses lèvres étaient plus vermeilles, et sa voix émue ressemblait alors au tintement d'une cloche d'argent.
Enfin la présentation par Dumouriez eut lieu le lendemain. Lorsque le chapeau rond, les souliers à cordons furent aperçus par l'huissier de la chambre, il demeura stupéfait, et dit à Dumouriez, qui était alors ministre des affaires étrangères:
—Monsieur!... eh quoi!... sans boucles à ses souliers!...
—Ah! s'écria Dumouriez, tout est perdu!... pas de boucles aux souliers!!
Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence sur les affaires à cette époque, et la disgrâce de Roland et sa sortie de son premier ministère, événement d'une grande influence, furent encore l'effet d'une de ces séances qui avaient lieu chez madame Roland autrefois quatre jours par semaine, et lorsqu'elle fut au ministère ce fut tous les jours.
Ce qui causa véritablement la disgrâce de Roland, disgrâce venue de la Cour, tandis que la seconde vint de la Convention, fut une lettre écrite au Roi par Roland... Cette lettre n'est pas dans tous les mémoires du temps[22]... mais Bonnecarrère me l'a laissé copier dans les papiers qu'il avait à Versailles, papiers où il y a des trésors précieux, et dont je crois que son fils, son seul héritier, ignore la valeur.
«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... C'est un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré, etc.»
Roland remit sa lettre au Roi; Servan, ministre de la guerre, remit aussi une lettre ou une note dans le même genre, et tout le ministère, Clavières, Roland, Servan, etc., se trouvant de la même opinion, donna plutôt qu'il ne reçut sa démission... Il y a dans ce fait une grande conséquence par les suites qu'eut ce changement de ministère. Madame Roland n'avait pas toujours en vue alors dans ses actions le salut de la patrie... il ne dépendait pas seulement de démarches du genre de celle-ci... Il ne s'agissait pas seulement de montrer au Roi qu'une femme avait du pouvoir sur son mari et sur une partie de l'Assemblée... Madame Roland en avait un grand sans doute à cette époque, et la Gironde, toute à elle, répondait à son appel. Mais le motif de la résistance de Roland était noble et beau; il s'agissait du camp de vingt mille hommes sous Paris.
Servan était aussi un homme d'un beau caractère...—Comme ministre de la guerre, vous vous perdez si vous consentez, lui dit madame Roland.
—Soyez tranquille, mon honneur et mon cœur me défendront...
—Comment le Roi a-t-il pris votre avis?
—Fort mal; il m'a tourné le dos, et à peine étais-je rentré que Dumouriez est venu me prendre le portefeuille, qu'il garde en attendant.
—Dumouriez!...
—Oui...
—Mais comment se fait-il qu'il se trouve en faveur?...
—Par la Reine... Bonnecarrère est fort en crédit près d'elle par une intrigue de femme du côté de la comtesse Diane de Polignac... Les femmes sont puissantes à cette cour... Et quand des personnes comme celle que je viens de nommer font et défont des ministres, une monarchie peut se dire perdue[23].
—Dumouriez! répéta madame Roland... Dumouriez et Bonnecarrère!...
—Oui... celui-ci a un des portefeuilles, je ne sais lequel. C'est un homme de beaucoup d'esprit, qui a fait pour l'intrigue plus que jamais personne n'a fait pour le bien... Si cet homme avait autant travaillé pour être honnête homme qu'il l'a fait pour arriver à être un Figaro politique, il mériterait une statue!...
—Mais comment allez-vous vous en tirer tous tant que vous êtes?...
—Nous venons à vous!... Clavières, votre mari et moi, il faut que vous nous donniez une direction de conduite et même une lettre dans laquelle nous donnons tous notre démission...
—Ah!... je le veux bien, dit madame Roland... aussi vous serez servis, je vous le jure, à souhait; car ce ministère, cette politique, cela m'éloigne de mes occupations chéries; et certes ce que me donnent en dédommagement ces grandeurs-là ne vaut pas la peine qu'on leur sacrifie une heure de sa vie privée!...
Les ministres étaient donc réunis au nombre de quatre chez madame Roland, le soir du jour où Servan avait parlé au Roi et où Roland avait donné sa lettre. Assis en rond autour d'une table verte sur laquelle étaient des papiers et une écritoire, les quatre ministres observaient avec une sorte de joie inquiète madame Roland, dans la rédaction silencieuse de la lettre qu'elle faisait au nom de tous. Duranthon[24], du parti de Dumouriez, était devant la cheminée, et, quoiqu'on fût au mois de juin, il y était debout, relevant les basques de son habit pour se donner une contenance, comme tous les hommes médiocres qui trahissent et sont au-dessous de la trahison... Il s'était fait attendre plus d'une heure au rendez-vous de ses collègues; Clavières ne l'aimait pas, et toutes les fois que madame Roland le consultait de l'œil ou de la voix, Clavières haussait les épaules, en lui disant tout bas:
—Laissez-le donc à lui-même... nous n'en voulons pas plus dans notre disgrâce que nous n'en voulions dans notre prospérité.
Au moment où madame Roland allait lire sa lettre, un message du roi mande M. Duranthon au château, mais SEUL! Madame Roland jette sa plume en s'écriant:—Nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative... C'est votre démission qu'on vous envoie.
C'était vrai!
Au bout d'une heure, Duranthon revint. Il avait une figure assez ridicule habituellement: son air était celui d'une vieille femme avec ses petits traits mal arrangés, ses rides mal placées; cette peau d'une teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardées; enfin il avait une figure déplaisante et désagréable à l'excès. Madame Roland le supportait, mais avec grand'peine. Il était vain, sans talent, et n'avait pour lui que la réputation d'un honnête homme qu'il vint perdre dans ce ministère sans en attraper une autre... C'était bien la peine d'être ministre...
En le voyant arriver avec une physionomie abattue, comme s'il avait appris la mort de son fils unique, ses collègues et madame Roland ne purent retenir un éclat de rire... Il tira alors de sa poche un papier, qu'il allait lire avec une figure de circonstance qui ne laissait pas d'avoir son prix, lorsque madame Roland s'écria:
—M. Duranthon, c'est la démission de mon mari et la vôtre que vous apportez là, n'est-il pas vrai? Donnez donc, mon Dieu!...
Et elle lui prend le papier des mains. C'était en effet la démission des quatre ministres!...
—Mon ami, dit-elle à son mari, c'est encore mieux mérité de notre part que de celle de ces messieurs!... Mais le Roi ne l'annoncera pas à l'Assemblée! et puisqu'il n'a pas profité de la leçon de votre lettre de ce matin, il faut rendre ces leçons utiles au public, en les lui faisant connaître... Je ne vois rien de plus conséquent au courage de l'avoir écrite que celui d'en envoyer une copie à l'Assemblée!... Au moins, en apprenant votre renvoi, elle en apprendra la cause.
Cette idée devait plaire à Roland... Il la saisit, la lettre fut envoyée à l'Assemblée. On sait comment elle accueillit le renvoi des trois ministres!... elle ordonna d'abord l'impression de la lettre et son envoi dans les départements, en faisant une mention honorable de la conduite des trois ministres.
Après cette dernière marque de courage, madame Roland rentra dans sa vie privée... Mais elle n'y retrouva plus la paix et le repos... Elle voyait sa patrie livrée au malheur et sentait dans son cœur tout ce qui pouvait donner peut-être d'utiles lumières. Elle était réduite au silence et à se consumer par son propre feu!...
SALON
DE MADAME DE BRIENNE
ET
DU CARDINAL DE LOMÉNIE.
C'était une femme assez laide que madame de Brienne, et qui, en cas de besoin, aurait pu se faire passer pour un homme. Elle avait des moustaches, même de la barbe, et sa voix et sa démarche ne donnaient pas le démenti à ce premier aspect masculin. Elle avait, dit-on, de l'esprit; je ne le puis nier, parce qu'elle ne m'a pas prouvé le contraire; tout ce que je puis dire, c'est que je ne voudrais pas en avoir un semblable.
Elle avait eu un salon composé de parties assez originales pour faire un tout au milieu duquel on se plaisait. L'abbé Morellet, qui en était un des plus intimes, me dit, lorsque je lui racontai comment j'avais connu madame la comtesse de Brienne, que son intimité était fort agréable, et que les habitués de cette maison y trouvaient du charme. À cela je ne puis rien objecter. J'ai vu aussi le salon de madame de Brienne, à Brienne, lorsque Madame Mère y fut passer quelques jours, de Pont-sur-Seine, son château... Mais, à cette seconde époque, il ne restait plus rien, à ce que me dit le cardinal Maury, de la comtesse de Brienne d'autrefois.
Son salon, soit à Brienne, soit à Paris, avait toujours été le rendez-vous d'hommes supérieurs et même célèbres: l'abbé Morellet, Marmontel, Chamfort, La Harpe, Suard, Condorcet, Turgot, Buffon, Malesherbes, Helvétius et sa femme, etc., et plusieurs artistes fameux, tels que Piccini, David, dont le talent commençait déjà à se faire connaître... Cette réunion, à laquelle venaient se joindre plusieurs femmes spirituelles et remarquables, était en renom à Paris, et les étrangers qui arrivaient, n'importe de quel pays, se faisaient présenter chez la comtesse de Brienne.
L'abbé Morellet est celui dont j'ai tiré les renseignements les plus exacts sur cet intérieur. Il était à la fois disciple de Quesnay, ami de d'Alembert, camarade de Delille, et savant enfin tout autant qu'il faut pour montrer que la cloison du cabinet d'études n'était pas tellement épaisse qu'il n'y entendît souvent le bruit du monde... Seulement il montra qu'il n'avait fait que traverser la logomachie de Quesnay, ne prit des économistes que le vrai et l'utile, et l'appliqua au commerce, qui chaque jour à cette époque devenait presque toute la politique des temps modernes. On estimait l'abbé Morellet; on l'aimait. J'ai entendu dire à madame Helvétius qu'elle ne savait jamais comment elle aimait M. Morellet... si c'était comme un frère ou bien un père devant lequel elle allait s'agenouiller; et madame Helvétius n'était pas prodigue de ces paroles-là.
Le château de Brienne, dont je parlerai d'abord comme un premier établissement de la famille de Brienne, mérite déjà une mention particulière à lui seul, et voici comment:
L'abbé de Brienne, depuis cardinal de Loménie, archevêque de Toulouse, puis de Sens, ministre constitutionnel, l'un des hommes peut-être qui ont le plus nui à la France, mais qui l'a expié par une mort terrible, cet homme n'était pas originairement destiné à un si brillant avenir, ni à des malheurs si retentissants. Cependant, il prévoyait sa haute fortune et il a eu à cet égard une seconde vue. Fils d'un père et d'une mère qui n'avaient pas quinze mille livres de rentes, sans aucune place à la Cour, l'abbé de Brienne descendait des Loménie, secrétaires d'état sous Henri III et Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Malgré son peu de fortune, il pensait à devenir ministre, étant encore sur les bancs du séminaire, ce fameux séminaire des trente-trois, si renommé pour la force et la bonté des études. L'abbé de Loménie, comme on l'appelait alors, n'était pas l'aîné de sa famille; il était le second; son frère aîné fut tué au combat d'Exiles: l'abbé de Loménie avait alors vingt-un ans; il ne possédait qu'un chétif prieuré en Languedoc du revenu de quinze cents livres par an, et de plus quelques barils de cuisses d'oie dont il régalait ses amis lorsqu'il avait oublié lui-même de les manger, ce qui était rare. Il devenait l'aîné de sa maison par la mort de son frère, mais il rêvait déjà d'être un jour cardinal-premier-ministre!... Cela fut, mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revêtit que sa plus méchante doublure... Il laissa donc le droit de perpétuer le nom de Brienne à son plus jeune frère, et poursuivit ses études ecclésiastiques, convaincu qu'il trouverait dans l'état de prêtre ce qu'une autre carrière lui refuserait. Il fallait que sa confiance fût bien grande, car il était encore en Sorbonne qu'il traçait le plan d'un château royal!... Et le château de Brienne, dont la construction a coûté deux millions, a été bâti sur les plans du cardinal, lorsqu'il était encore abbé de Loménie. Il avait fait en même temps le plan des routes magnifiques qui devaient conduire à ce château, soit de Paris, soit de Troyes. N'avais-je pas raison de dire que le château méritait bien un mot sur lui seul?
Tout en rêvant cependant à ce roman qui ne paraissait pas devoir s'accomplir, un événement extraordinaire lui donna une nouvelle confiance dans la pensée qu'il serait un jour le premier de l'État... Son frère, qui n'avait rien de remarquable, épousa mademoiselle Clément, fille d'un homme extrêmement riche, de la haute finance, qui avait laissé trois millions... Le frère ne regarda pas à la figure de la future, qui avait, comme je l'ai dit, une vraie tournure d'héritière;
Et trois millions d'écus avec elle obtenus
La firent à ses yeux plus belle que Vénus.
On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne, on acheta les propriétés environnantes, et bientôt le revenu de la terre de Brienne fut porté à cent mille francs annuellement... Un mauvais donjon était tout ce qui restait de l'ancien château, et M. l'abbé Morellet y ayant été un jour avec l'abbé de Loménie, qui n'était encore que simple grand-vicaire de l'archevêque de Rouen à Pontoise, pour juger des progrès des travaux, ils logèrent dans l'ancien château, dont il ne restait debout qu'un mauvais pavillon. Le lendemain de leur arrivée, lorsque l'abbé Morellet voulut se lever, il fallut qu'il attendît qu'on lui trouvât des souliers; il n'en avait plus qu'un, l'autre avait été mangé par les rats.
Sur ces mêmes ruines, et lorsqu'on eut coupé tout le sommet d'une montagne de laquelle on domine un pays immense, on construisit un magnifique château, édifice vraiment digne de la curiosité d'un voyageur; j'ai été frappée de la magnificence simple et bien entendue qui a ordonné cette construction. C'est un si grand avantage que la réunion du luxe et du goût[25]!...
Les Brienne, une fois établis dans cette belle demeure, y tinrent l'état d'une haute et puissante famille. La noblesse de la province de Champagne, celle plus élégante de Paris et de la Cour, venaient y faire de longs séjours; on y chassait avec un luxe qui n'appartenait qu'à un souverain; des distractions tout-à-fait impossibles dans d'autres châteaux y étaient aussi données de cette manière... Un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique étaient expliqués, mis à la portée de tous, même des femmes, par un physicien de mérite que M. de Brienne attachait pour la saison à son château: c'était M. de Parcieux; il faisait des cours de physique et de chimie, à cette époque où Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient avide de ces sortes de connaissances... Madame la duchesse de Brissac, autrefois madame de Cossé, se trouvant à Pont[26] lorsque madame de Brienne y vint pour voir Madame Mère, lui rappela comme le château de Brienne avait été amusant, une année qu'elle lui cita... et en effet, on y jouait la comédie, on y chassait, on y jouait, on y lisait des vers, enfin on y faisait ce qui plaisait.
Habituellement la vie y était toujours amusante, mais c'était surtout aux fêtes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se déployait dans toute sa volonté d'être royale. Il y avait souvent au château de Brienne plus de quarante maîtres venus de Paris, sans compter la foule des villes voisines, des châteaux environnans... et puis les musiciens, les artistes venus de Paris; les tables dressées dans le parc, les cris de vive M. le comte!... vive madame la comtesse!... Ce mouvement extérieur, accompagné d'une activité égale dans le château, donnait vraiment ces jours-là au château de Brienne l'aspect d'une demeure royale, et dans ces journées-là l'archevêque de Toulouse, car il l'était alors, pouvait en effet croire qu'il arriverait à la magnificence du cardinal de Richelieu, lorsqu'il se faisait porter par vingt-quatre gentilshommes, et que les murailles des villes s'abattaient devant lui...
Un des plaisirs les plus vifs de Brienne, c'était la comédie; on la jouait souvent et bien... on y donnait des pièces toujours spirituelles, et bien représentées, parce que les auteurs veillaient eux-mêmes à la mise en scène. Après la représentation de la pièce, qui était une comédie ou un petit opéra, on donnait de charmants ballets, où dansaient la jolie madame d'Houdetot, madame de Damas, madame de Simiane et d'autres jeunes et jolies personnes... Cette dernière chose donnait à Brienne l'éclat et la magnificence d'une maison de prince, et certes j'en connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui n'offrent pas même de point de comparaison avec l'état que tenaient le comte de Brienne et le cardinal de Loménie à Brienne. La renommée de Brienne succéda à Chanteloup. J'ai beaucoup entendu parler aussi de Chanteloup, mais Brienne avait l'avantage d'être beaucoup plus rapproché de Paris; et pour la facilité du mouvement que nécessite une aussi grande maison, cet agrément était immense.
Le cardinal de Loménie avait une figure agréable, il avait même une sorte de beauté... le front élevé, le nez droit; mais en regardant attentivement ce visage, on y trouvait ce qu'on voit toujours chez ceux qui doivent mourir de mort violente... une expression malheureuse annonçant une grande infortune...
On a beaucoup parlé de l'archevêque de Toulouse: c'est un homme qui ne méritait ni son élévation, ni sa chute, et encore moins sa renommée; il avait des moyens cependant, mais non pas assez pour se mettre à la tête d'une faction. Le parti des prélats politiques, connu dans l'église de France sous le nom de prélats administrateurs, qui prit hautement le parti de M. de Malesherbes et de M. Turgot, était composé de monseigneur de Toulouse, de M. Dillon, archevêque de Narbonne, président-né des états de Languedoc, homme de génie, mais paresseux; il avait de l'ambition, et cette ambition était peut-être plus fondée que celle de Loménie; mais constamment contrarié par la Reine, qui ne l'aimait pas, il ne put succéder à M. de Maurepas, comme il en avait eu la pensée. Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc, et mon père avait une profonde estime pour lui.
À côté de M. de Dillon, dans le parti des prélats administrateurs, on voyait M. de Loménie, jaloux de l'archevêque de Narbonne; il ne l'en accueillait pas moins avec une amitié apparente, et M. de Dillon était une des personnes habituées du salon de Loménie lorsqu'il était hors de son diocèse, ce qui arrivait souvent.
Loménie avait pour lui la grande faveur de la Reine; il avait un esprit fin et délié, de l'esprit d'intrigue surtout; habile à faire valoir les plans des autres; ayant plus de pétulance que de vivacité dans les idées, plus de vanité que d'orgueil ou de sentiment de juste estime de soi-même. La Reine avait juré qu'elle en ferait un ministre, et malheureusement elle eut assez de faveur auprès du Roi pour triompher de ses répugnances à lui-même, car Louis XVI ne l'aimait pas. Entièrement dévoué aux intérêts de la Reine, ami intime de M. de Vermont, son instituteur, que lui-même avait envoyé à Vienne, affectant la prétention de succéder à M. de Maurepas, il disait hautement qu'un ministère ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne voulait que de la première place. Il eût été plus tôt en effet ce qu'il désirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une grande confiance, ne l'eût éloigné de cette nomination. Mais à la chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevêque de Toulouse au ministère.
C'est pour arriver à son but que M. de Loménie avait organisé le château de Brienne comme il l'était. En revenant de ces fêtes somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de fées par les jeunes femmes qui avaient contribué à la magie de ces fêtes ravissantes, dont le seul récit charmait la Reine et même le Roi, ces relations concouraient encore à entourer le nom de monseigneur de Toulouse d'une auréole plus lumineuse. Madame de Damas, madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grâce et leur beauté faisaient à elles seules le charme de ces fêtes enchantées, et le récit qu'elles en firent souvent devant le Roi restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vérité de ces magiques plaisirs.
—Savez-vous que j'aurais presque le désir d'aller voir une de ces fêtes de Brienne? dit un jour Louis XVI à la Reine.
—Ah! sire, s'écria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Loménie! mais il faudrait aussi faire le même honneur à M. le duc de Choiseul.
Ce nom gâta tout. En l'entendant prononcer, le roi fronça le sourcil, et ne reparla plus du voyage de Brienne.
Le parti des prélats administrateurs était, comme on le pense, dans l'intimité de la famille de Brienne. Les prélats les plus zélés, comme M. de Dillon, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. de la Luzerne, évêque de Langres, élève et ancien grand-vicaire de M. de Dillon, Colbert, évêque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de professer l'esprit économiste et réformateur, pour être à la mode. À eux se joignaient M. Turgot et son frère le chevalier, ainsi que le marquis de Condorcet, qui était aussi l'un des habitués de Brienne, quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de la société de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette même expression sinistre annonçant une fin malheureuse!... Un autre homme, qui périt aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mérite, mais malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scènes terribles de notre révolution[27].
C'était du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que l'archevêque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au ministère; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout, il faut que les femmes soient les auxiliaires employés. Depuis que la Cour de France existe, nous avons vu la vérité de cette doctrine mise en œuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse à la Cour, en la rendant oisive, a donné passage à toutes les intrigues les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois qu'ayant cessé d'être châtelaines, elles sont venues sur un théâtre où l'action toute préparée les engageait à prendre un rôle dans la pièce. Suivez l'état de la société depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et plus tard madame Tallien, madame de Staël, madame Château-Regnault, et une foule de femmes qui dans la Révolution ont été non-seulement activement importantes, mais dont l'influence fut discrète et puissante.
M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, était dans le parti des prélats administrateurs, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de Dillon dans le Languedoc[28].
Puisque j'ai parlé du château de Brienne, voici une chanson qui fut chantée le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau château. Elle peint l'intérieur de la maison d'une manière assez vraie.
Sur l'air: Dans le fond d'une rivière.
Dans le plus beau jour du monde,
À Brienne consacré,
Quand son nom est célébré
Par vos santés à la ronde,
Je chanterai de nouveau,
Si votre voix me seconde,
Je chanterai de nouveau
Et Brienne et son château.
Voyez ce lieu délectable,
Où les bons mets, les bons vins,
À vos désirs incertains
Offrent un choix agréable.
Comus donna ce projet
Pour placer les dieux à table;
Comus donna ce projet
Du plus beau temple qu'était.
Au salon si je vous mène,
Vous admirerez encor,
Non pas la pourpre ni l'or
Qu'étale une pompe vaine,
Mais une noble grandeur
D'où tout s'arrache avec peine,
Mais une noble grandeur
Symbole d'un noble cœur.
Là, d'un temple de Thalie
Il[29] a tracé les contours;
Le ton du monde et des cours
À l'art de Baron[30] s'allie.
Le vice et les préjugés,
Enfants de notre folie,
Le vice et les préjugés
En riant sont corrigés.
Des lieux où la trompe sonne,
Je vois sortir à grands flots
Chiens et chasseurs et chevaux,
Que même ardeur aiguillonne.
Diane apprête ses traits
Comme la fière Bellone;
Diane apprête ses traits
Pour les monstres des forêts.
......
......
Puisque ce séjour abonde
En biens, en plaisirs si grands,
Revenons-y tous les ans
De tout autre lieu du monde.
J'y chanterai de nouveau
Si votre voix me seconde,
J'y chanterai de nouveau
Et Brienne et son château.
Cette chanson est de l'abbé Morellet; on voit qu'il écrivait mieux en prose qu'en vers.
C'est ainsi que se passait la vie à Brienne, au milieu d'une société nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des fêtes et des plaisirs, voilà la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons maintenant, c'est un secret perdu.
Mais du sein de cette réunion de joies et de plaisirs un orage s'avançait menaçant et terrible: les jeunes femmes commencèrent à sourire avec moins d'abandon; leurs joues rosées devinrent pâles, car elles craignirent pour un père, un mari, un frère, un amant, un ami. Hélas! à cette époque, quelles sont les affections qui ne furent pas d'abord froissées par le sort, déchirées et baignées dans le sang!
M. de Loménie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent pensé, en me trouvant dans la pièce qui faisait son cabinet, et dans laquelle j'attendais quelquefois des heures entières lorsque j'étais de service auprès de Madame Mère[31], combien peut-être M. de Loménie y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le monde!... Cette maison m'a toujours imprimé une profonde tristesse lorsque ma pensée me reportait vers une époque passée au milieu des troubles affreux dont le sang du malheureux archevêque de Sens avait augmenté l'horreur.
Sans doute M. de Loménie fit des fautes dans son administration, mais ces fautes n'étaient pas de nature à lui donner vis-à-vis de la nation l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire à la mort. Le jour où il fut décidé qu'il sortait du ministère, tous les jeunes avocats, toutes les têtes ardentes qui rêvaient déjà la Révolution, portèrent, sur la place de Grève, un mannequin habillé comme l'archevêque, et le brûlèrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes tombèrent. Hélas! ce ne fut pas la première fois que les pavés de la Grève furent rougis du sang français autrement que par le supplice d'un criminel!
Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de détail dans mes Mémoires sur Napoléon et sur la Révolution.
Cependant, s'il était condamné par un parti, M. de Loménie était excusé par l'autre, à la tête duquel était la Reine. Mais il y avait une autre faction qui lui était nuisible plus peut-être que l'autre ne lui était favorable, et cela par la conséquence toute naturelle que le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-même. Ces factions qui se levaient avec haine, même contre M. de Loménie, étaient conduites par des femmes choquées dans quelques prétentions au château de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comédie, par exemple; et qui, ayant été exclues d'un rôle, n'avaient jamais pardonné au maître du château qui n'avait pas voulu qu'elles fussent ridicules. De là des haines plus ou moins gratuites, mais toutes funestes à celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny était une des plus acharnées contre l'archevêque. Jeune, jolie, charmante, fort grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme à la mode pour paraître sur le théâtre de Brienne; mais sa voix avait un tel accent qu'il était impossible de lui donner un rôle. Soit qu'elle crût que l'archevêque ne pouvait récuser ses droits, soit qu'elle se fît elle-même illusion sur cette voix vraiment désagréable, elle ne pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il fût entouré de tout ce qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes à poursuivre l'archevêque lorsqu'il fut une fois sorti du ministère; elle était pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa jeunesse; elle était fille de M. de Conflans.
Sans être beau, le cardinal de Loménie en avait l'apparence; j'ai vu beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette idée, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui révèle une destinée funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait dans les manières cette sorte de charme attaché aux positions élevées, et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'était là un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-être même de haine de la classe inférieure envers la noblesse de France. Le cardinal de Loménie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il était dans le monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de sa belle-sœur.
L'abbé Delille était l'un des habitués les plus assidus de la société de madame la comtesse de Brienne; mais il avait été trop dévoué aux exilés de Chanteloup pour que Brienne l'accueillît comme un ami. Cependant l'abbé Delille aurait voulu être bienvenu dans ce palais enchanté, où les plaisirs étaient si admirablement variés, qu'on doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur exécution. Les poètes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumière de leur gloire. L'abbé le savait bien; à cette époque, cependant, il n'avait pas besoin d'un reflet étranger pour se montrer comme l'une de nos gloires littéraires. Les Jardins avaient paru, ainsi que plusieurs autres ouvrages.
L'abbé Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son poëme de l'Imagination et quelques passages des différentes traductions qu'il a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de gracieux; il était même laid. Son nez était gros; ses sourcils avançaient sur ses yeux, dont le globe était fort couvert par la paupière. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa conversation on retrouvait cette disposition. Avant son émigration, lorsqu'il était à Brienne, par exemple, il était alors Jacques Delille, l'un de ces abbés musqués dont Rivarol fit un si plaisant portrait, lorsque l'abbé Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa d'omettre le jardin potager dans les Jardins. Rivarol fit alors une satire intitulée: le Chou et le Navet, qui est dans tous les recueils de pièces détachées, et que, pour cette raison, je ne transcris pas ici. L'abbé Delille, enfant trouvé à la porte de l'hospice de la Pitié à Clermont en Auvergne, fut traité sans merci par Rivarol dans cette pièce de vers; mais il avait, dit-on, cherché cette correction par l'air dégagé avec lequel il accueillait les moindres avis.
«Ingrat! lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant
«Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître!...
Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux....
Dit le navet au chou... et puis console-toi...
Car... ses vers passeront, les navets resteront.»
Il y a dans toute cette pièce un esprit charmant contre lequel aurait échoué tout le talent poétique de l'abbé Delille, s'il avait voulu y répondre... Il y a une autre pièce dans le même genre, excepté qu'elle ne s'adresse pas à un individu, mais à l'époque. C'est la satire de Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a là dedans un véritable sel attique; ce peut n'être plus de mode, comme on le dit assez bêtement (j'en demande pardon à ceux qui parlent ainsi), mais j'avoue que je trouve du plaisir à lire ce qui est spirituel, de quelque époque et dans quelque époque que cela arrive et soit écrit. Le Dante, l'Arioste, Pétrarque, Homère, pour remonter plus haut, tous ces hommes-là m'amusent, ou m'intéressent même, et les siècles disparaissent devant l'intérêt de la pensée, lorsque le poëte sait l'éveiller.
L'abbé Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et escorté de sa femme, ce qui en faisait l'être le plus désagréable à supporter. J'en reparlerai plus tard, à l'époque de son entrée en France. L'abbé Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre opposé, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrière littéraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde.
L'abbé Maury, comme on l'appelait avant la Révolution et pendant ses premières années, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitôt qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie; et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus distinguées comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus à la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'élégance et l'agréable esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand état de maison.
L'abbé Maury était parti de son village, auprès d'Avignon, avec deux chemises dans un sac, son bréviaire, et quelques mouchoirs. Son gousset était léger et tout-à-fait en harmonie avec son bagage; mais il avait vingt ans, une santé robuste, un esprit ayant la conscience de ce qu'il pouvait, et devant lui une époque qui accueillait tout ce qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant contre le sort, me disait le cardinal lui-même. Il se mit donc en route gaîment pour Paris, mais à pied, car il n'avait pas de quoi faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facultés agissantes, celle de manger toujours était la plus prononcée. Il cheminait donc en songeant, en composant son premier sermon... en rêvant enfin, lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et délicat que l'abbé Maury était robuste et carré. Le jeune homme pâle et maigre avait aussi un petit paquet au bout d'un bâton... il était pauvre comme l'abbé Maury, allait à Paris comme lui, avait des illusions comme lui, et comme lui enfin croyait trouver à Paris un monde de merveilles dans lequel ils allaient être admis sur leur première demande.
—Je ne désire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme pâle... je ne demande qu'à faire l'autopsie du premier prince ou de la première princesse de la famille royale qui mourra.
—Ah! monsieur est donc médecin... chirurgien?
—Je suis docteur, monsieur...
Le futur cardinal se découvrit devant la science voyageant à pied.
—Quant à moi, dit-il, mon ambition ne s'élève pas beaucoup plus haut que la vôtre... Je voudrais faire l'oraison funèbre du prince ou de la princesse dont vous scalpelleriez le corps.
—Ah! monsieur est ecclésiastique?
Et le jeune homme pâle se découvrit en s'inclinant très-bas devant le jeune abbé, qu'il aurait soupçonné, à sa taille robuste, sa mine fleurie, être plutôt un futur colonel qu'un futur archevêque.
La connaissance fut bientôt faite; les deux jeunes gens se confièrent leurs projets, leurs espérances... hélas! elles étaient nulles, car elles ne reposaient que sur leur volonté profondément déterminée... Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent leur route pédestrement et gaîment, arrivèrent à Paris, furent tous deux se loger dans une chambre, au cinquième étage, puis furent remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et attendirent les événements...
Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abbé, aidé de ses protecteurs qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funèbre. Le médecin l'embauma.—Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?—L'un est, comme je vous l'ai dit, l'abbé Maury; l'autre était M. Portal, qui est mort premier médecin du Roi, laissant cent mille livres de rentes à ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conservée de sa figure de grande route, c'était sa pâleur et sa maigreur.—Elles étaient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin de prendre l'air, et si, étant mort tandis qu'il était levé, on n'avait pas oublié de le recoucher.—Il joignait à cela une voix tellement éteinte, que l'illusion eût été entière s'il avait eu la fantaisie de jouer le mort.
—Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, après avoir lui-même plaisanté sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un vrai linceul!...
Il était aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il racontait à merveille quand on savait jouer de lui, comme le disait ma mère. Sa perruque, cette petite figure toute grippée plutôt que ridée, cette pâleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix cassée et des yeux atones: tous ces détails formaient un ensemble qui avait à lui seul assez d'originalité pour plaire lorsqu'il accompagnait le récit amusant de quelque drôle d'histoire dont les personnages pouvaient être annoncés ou sortaient de chez nous.—Portal était médecin de tout ce qui était à la mode avant la Révolution. Lui, Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... étaient les seuls brevetés pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir dans celui-ci.
Thouvenel avait beaucoup de crédit auprès des femmes à vapeur; il était non-seulement partisan du magnétisme[33], mais l'un des sectaires les plus dévoués à la faction du baquet, et même un peu à celle de Cagliostro... Cette époque fut bien remarquable par les suites de la crédulité de plusieurs individus dont l'influence était fort importante... Thouvenel était un homme fort spirituel, un esprit mordant et avec de la réplique. Il racontait aussi de bonnes histoires du château de Brienne.
Chamfort était encore un habitué de cette société où les idées nouvelles étaient toutes bien accueillies. Fils naturel et frappé de cet anathème que la société de l'époque précédente lançait sur chaque enfant fruit d'une de ces unions réprouvées par le monde, Chamfort sentit ce malheur plus vivement peut-être qu'aucun autre enfant dans cette même position; sans appui, sans protection, ignorant même jusqu'au nom de son père, il prit ce nom de Chamfort, bien décidé à l'illustrer par lui-même comme s'il en eût reçu l'obligation de cent aïeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par l'industrie sans intrigue; partout il échoua. Enfin un riche Liégeois, qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrétaire. Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps après il revint à Paris abreuvé de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume d'une situation dépendante rendue plus horrible par la dureté du protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, où il avait résidé, une amertume triste et souffrante, une âme abattue et découragée!... Le Journal encyclopédique se formait alors, il y écrivit; et pendant deux ans l'infortuné vécut ainsi du fruit de son labeur, voyant chacune de ses lignes trempée de larmes et de la sueur brûlante de l'excès du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas, le repos de ses nuits, étaient empoisonnés et troublés par la crainte de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite la Jeune Indienne, puis le Marchand de Smyrne, jolie petite pièce, qui se joue encore à la Comédie Française; plusieurs Éloges couronnés à l'Académie[34]; une tragédie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur à l'auteur. Enfin le prince de Condé le nomma son secrétaire des commandements!... Il avait donc une existence morale!... La société ne le repoussait plus!... Il disait en pleurant à un ami qui le félicitait de sa nomination:
—Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!...
L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable; il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789, lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune influence préservatrice n'avait entouré son cœur, qui reçut de vives et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse. Aussi fut-il un des premiers à crier: Vive la liberté! et surtout l'égalité!... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au devoir.
La fraternité des hommes de sang de la Révolution, disait-il, est celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!...
Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la prison!...
—Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en frémissant.
Il tint parole.
Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que, saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup fracasse le haut du nez et enfonce l'œil droit!... Résolu à mourir, il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe au cœur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte, car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre... on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins voulurent lui mettre un appareil...
—Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que je vais dire:
«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je suis un homme libre, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»
Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il expira le 13 avril 1794.
Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé très-haut.
Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit, Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si spirituel..... car alors l'auteur d'Aline était dans toute sa fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...
On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle, fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié depuis.
Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des Contes moraux, et parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de trait dans l'esprit, pour me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé. Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle demeure entendrait les cris du désespoir!...
Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt sur l'échafaud!...
L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec des gardes qui ne le perdaient de vue sous aucun prétexte... Un jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre... Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position. Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux... sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du stramonium combiné avec de l'opium.
L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère. Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse, mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était.
J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château lors des vacances.
Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe; quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme sort vainqueur de la lutte...
Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque bourrue que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur. On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne.
Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui fut adoptée et mise à exécution le soir même.
J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.
Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps avait cette pesanteur qui accable et rend malade.
—Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur ami...
—Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera bien venue.
Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.
L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être naturelle, même par l'effet de la tempête...
La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre... Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait longtemps considéré avant de se coucher.
—Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...
La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de vie!...
Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte de trouble.
—Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit plus question...
En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du pavillon dont il ébranlait les vieux fondements...
Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une des quatre figures:
—Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc, et observez votre parole comme j'observe la mienne.
Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.
—Éloignez-vous, leur dit-il!...
Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses dents claquaient l'une contre l'autre.
—Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... j'ai peur!...
Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et tout haletant...
Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses.
—Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes. Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus?
Même silence!
Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme, craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était en bon état... il en saisit un.
—Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de celui sur qui il frappera...
Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier appel.
—Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...
SALON
DE
Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,
AU PALAIS-ROYAL.
Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle venait d'obtenir une place de dame pour accompagner (et non de dame du palais, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à la dernière).