HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS

TOME TROISIÈME.

L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

FORMERA 6 VOL. IN-8o,

Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

La 2e livraison a paru le 11 janvier;
La 3e livraison paraîtra le 25 mars;
La 4e livraison, composée des Salons de la Restauration et du règne de Louis-Philippe Ier, paraîtra le 15 mai.

Les souscripteurs chez l'éditeur recevront franco l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.

PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, no 12.

HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS
DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION,
ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.

par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME TROISIÈME.

À PARIS
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVIII.

UNE LECTURE
CHEZ ROBESPIERRE.
DE LA SOCIÉTÉ EN FRANCE SOUS LA TERREUR.

Rien n'est, je crois, plus difficile que d'écrire l'histoire contemporaine, lorsque surtout les événements ont été influents sur vous ou sur les vôtres, et que leur souvenir se vient offrir à vous et se heurter en même temps, pour ainsi dire, avec de nouvelles impressions sans cesse renouvelées; car, quelle est l'année, le mois pouvons-nous dire, où nous n'avons éprouvé une douleur inattendue, comme peut-être une joie. Alors les événements les plus rapprochés sont ceux qui, quelquefois, passent avant d'autres plus anciens dans la revue que l'esprit fait d'une vie si remplie et si agitée; on laisse par-devers soi bien des choses sur lesquelles ensuite on est contraint de revenir. Cela m'est arrivé plusieurs fois dans mes Mémoires et dans cet ouvrage; mais comme tout en ne disant que la vérité, je n'écris cependant pas l'histoire, et que ce désordre n'existe nullement dans mon esprit, je n'ai pas voulu m'astreindre à un ordre régulier qui peut-être aurait nui à la couleur du récit.

J'ai parlé de l'état de la société en France au moment de la Révolution. Je l'ai même conduite jusqu'à celui où elle ne fut plus dirigée que par un petit nombre de personnes dont la vie précaire n'avait pour durée que le caprice d'un des rois du Comité de Salut public. Madame de Staël fut la première de toutes les femmes en France qui se mit à la tête d'un parti qu'elle forma parmi les gens du monde, et qui prit une bannière. Ce Salon, dont j'ai parlé dans les premiers volumes de cet ouvrage, donne la mesure de la décadence de notre société. Madame de Staël, effrayée par les horribles scènes du 10 août et du 2 septembre, quitta Paris. Après son départ, le sceptre de cette nouvelle souveraineté tomba dans les mains d'une autre femme qui, ainsi que la première, pouvait et concevoir et exécuter: c'était madame Roland!

Quelle est l'âme française qui n'a payé son tribut d'admiration au courage de cette femme héroïque? quel est le cœur qui ne bat et s'attendrit en écoutant les douleurs de son martyre de femme, de Française et de mère?... Mais aussi, quelle est celle parmi nous qui n'est fière d'entendre raconter les merveilles de la vie de cette courageuse sœur de la Gironde, qui mourut avec la force vraiment grande que donne toujours la vertu, et sa pieuse résignation; digne amie des plus renommés parmi les victimes du 31 mai, elle sut leur élever un éternel monument qui fut consacré par sa vertueuse indignation, que la crainte des mêmes bourreaux ne l'empêcha jamais de témoigner à haute voix, et l'échafaud où elle termina sa vie, à peine âgée de trente-sept ans, fut pour elle un trône d'où elle fut proclamée une femme vraiment grande.

Les bourreaux qui régnaient alors comprirent qu'elle était à craindre!... Son ascendant sur le peuple l'avait suffisamment prouvé. Un soir, elle était seule au ministère de l'Intérieur; il était onze heures. Roland était absent pour une séance qui se tenait chez l'un des ministres, car en ce moment rien n'était arrêté ni statué pour la marche des affaires, et cependant le Roi était au Temple! et le tocsin commençait à tinter pour les massacres de septembre!... plusieurs centaines d'hommes, portant des torches et blasphémant, entrent dans la cour du ministère en appelant Roland à grands cris.

—Que lui voulez-vous? leur dit sa courageuse femme en défendant à ses domestiques de fermer les portes et se présentant elle-même à ces furieux; que cherchez-vous?

—Des armes! On nous a dit qu'il y en avait ici, et nous les voulons.

—S'il y en avait, je vous les donnerais, mais il n'y en a pas;... elles nous seraient inutiles; le ministère de M. Roland n'exige aucune mesure défensive. S'il avait eu besoin d'armes pour le service de la patrie, sans doute il en aurait demandé; mais, je vous le répète, il n'en est rien. Au surplus, nous allons chercher... je vais vous conduire moi-même.

Et seule, sans crainte, car elle était sans reproche, elle guide cette troupe ivre et furieuse dans le vaste hôtel, dont elle parcourt tous les détours avec elle. Étonnée, et bientôt dominée par le véritable ascendant que presque toujours la force vertueuse exercera sur la masse, cette foule se retira sans avoir commis le moindre dégât chez cet homme qu'elle venait massacrer[1].

Dans cette soirée, les décemvirs de 93 comprirent donc la grandeur de son pouvoir, et sa mort fut résolue. Mais elle le fut surtout après le supplice de cette Gironde dont elle était la sœur et l'amie. Quelque temps encore, cependant, elle s'abusa, et son salon contint ces mêmes hommes avec lesquels elle ne croyait que converser, tandis qu'elle répondait à un interrogatoire, lorsque, entre Danton, Robespierre et leurs amis, elle s'abandonnait à une simple discussion politique.

Parmi les crimes de la Terreur, la mort de madame Roland fut peut-être le plus infâme.

Après ce nouvel holocauste, Paris ne fut plus qu'une vaste arène où tombaient des têtes dans des lacs de sang... La terreur enchaînait tous les esprits, et ceux qui étaient assez heureux pour échapper aux cachots et à la hache ne pouvaient s'occuper du soin puéril de présider à une réunion causante,... une fête encore moins... Hélas! qui n'avait pas alors à trembler pour un père, une sœur, un frère?... Et cependant il y avait encore des fêtes dans Paris!... Oui, on y dansait... on avait l'apparence du bonheur... on ordonnait de rire... On devait conduire une jeune fille dans les saturnales qui se célébraient dans la rue!... Les trésors de sa figure d'enfant, la pudeur virginale de son front, étaient exposés aux regards éhontés d'un des bourreaux de la Force ou de l'Abbaye, qui quelquefois disait:

—Je la veux!...

Et les décemvirs la lui donnaient.

Dans le même moment, Robespierre marchait dans Paris élégamment habillé, coiffé avec la plus grande recherche, employant pour sa toilette les essences les plus suaves, les pommades les plus odorantes... Son linge était d'une extrême beauté; son jabot, fait d'une dentelle précieuse, était toujours à côté d'un gilet rose, bleu ou blanc, en soie glacée, et légèrement brodé en argent ou en or, et à sa main il portait un bouquet de roses, même en hiver... Cet homme, ainsi habillé, paraissait convenir parfaitement à l'un des plus élégants salons de Paris, et pourtant il logeait chez un menuisier... Son appartement n'était certes pas somptueux, et ne répondait pas au luxe de sa toilette; et pourtant, dans cet appartement presque misérable, il recevait ce que la France avait de plus redoutable en pouvoir après lui... Il recevait enfin, il donnait à dîner... on causait... et même l'on riait!... C'est dans un souper chez Robespierre, avec Danton, Saint-Just et Brissot, que la mort de madame de Sainte-Amaranthe et de madame de Sartines, sa fille, fut résolue... Un mot fut dit au milieu du souper. Ce mot entendu et compris pouvait faire du tort notablement à Robespierre...

—Tu as parlé! lui dit Saint-Just le lendemain du souper.

—Qu'ai-je dit?

Saint-Just répéta le mot. Robespierre fronça le sourcil... Il était grave, ce mot, et le dictateur sentit son imprudence. Il fut l'arrêt de la mère et de la fille.

Elles moururent sur l'échafaud, revêtues de la robe rouge, comme assassins de Collot d'Herbois!...

Ce n'était pas les vers qu'un jour il avait adressés à la jolie madame de Sartines, qui devaient compromettre Robespierre... ces vers sont bien curieux. Les voici:

Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée;
Tu ne seras que plus aimée,
Si tu veux ne l'être pas.

Ces vers furent faits par Robespierre pour mademoiselle de Sainte-Amaranthe, madame de Sartines...

Elle avait alors dix-neuf ans. Elle était charmante... Mariée seulement depuis un an à M. de Sartines, fils de l'ancien lieutenant-général de police, depuis ministre de la Marine, elle avait été conduite chez Robespierre par sa mère, et toutes deux payèrent de leurs têtes cet acte de lâcheté. Ce fut elle qui montra le plus de courage; elle alla à l'échafaud avec sa mère, son mari, son frère et sa belle-sœur, pour ce prétendu projet d'assassinat de Collot-d'Herbois...

—Ne croyez pas punir, dit-elle, avec une fermeté qui était remarquable dans une femme aussi belle et aussi jeune, aux bourreaux du tribunal; car je ne suis pas coupable, et j'aime mieux mourir, même à vingt ans, que de vivre au milieu de monstres tels que vous.

Un témoin oculaire de ces temps désastreux, et qui avait particulièrement assisté à cette dernière scène, me disait que le courage de madame de Sartines avait été plus qu'admirable, car il était touchant... Elle aimait sa mère avec une extrême tendresse, et bien loin de lui reprocher sa mort, elle l'embrassait avec son frère, et la consolait ainsi que lui...

—Nous mourons ensemble, que pouvons-nous regretter?...

Ils moururent[2] le 18 juin 1794... quelque temps avant le 9 thermidor!...

Et voilà quelles étaient les joies de la société de France sous le beau règne de la terreur!...

Quelquefois c'était Danton qui recevait à son tour ses collègues en puissance; sa femme était jeune et belle, et jamais on n'eût dit, en la voyant, qu'elle était chaque jour témoin du massacre de tant de milliers de victimes innocentes... Quelquefois aussi on allait chez Camille Desmoulins. Sa femme a laissé un nom qui vivra dans l'avenir. On parlera longtemps de sa beauté, de son esprit et de ce courage héroïque qui lui fit chercher la mort pour rejoindre celui qu'elle aimait au point de détester une vie qu'ils ne devaient plus parcourir ensemble...

Il y avait souvent des réunions, des dîners, des soupers chez les hommes de la Révolution; mais une chose à remarquer, c'est qu'il y avait peu de fêtes particulières à l'époque désastreuse de 92 et 93, même dans les maisons des membres du Comité de Salut public. Ils se réunissaient parce que la nature française repoussera toujours l'isolement; mais il semblait qu'ils craignissent d'éveiller eux-mêmes des sons joyeux, et de provoquer le rire au milieu de tant de pleurs et de deuil!... Les bals, les fêtes avec de grands appareils, tout cela était public, et donné au peuple pour l'empêcher d'entendre les cris des victimes lorsque la mort leur était trop amère, comme à madame Dubarry... Ces saturnales suffisaient à ce peuple, qui, semblable à celui de Rome, voyait tomber des têtes et allait applaudir aux jeux du cirque en criant également: Vive César!...

À cette époque, bien qu'il n'y eût que quelques années d'écoulées entre ce temps et celui où la France était la plus aimable et la plus polie des nations, il s'était fait un tel changement dans les coutumes sociales, qu'un Français ramené tout à coup dans Paris ne se serait pas cru en France. On ne se voyait plus que le matin. Le soir, à peine neuf heures étaient-elles sonnées, que tout s'éteignait dans les maisons et devenait silencieux. C'était comme au temps du couvre-feu... tant on craignait d'être signalé pour une manifestation quelconque. Dans l'ignorance d'une nouvelle arrivée deux heures avant et annonçant une défaite, on pouvait faire de la musique et même tout simplement prendre une leçon, puisque la veille une victoire de nos armées avait été annoncée au bruit du canon, tandis que nos revers étaient toujours cachés... Eh bien! ce simple accord fait sur un piano par la main d'une jeune fille l'envoyait quelquefois à la mort[3]!...

Enfin, il ne fallait pas témoigner une douleur apparente; il ne fallait pas porter le deuil de son père! tout devenait crime... même les larmes!

Cependant les hommes qui s'isolaient ainsi de leurs semblables, et ne les réunissaient que pour les envoyer à la mort, ces mêmes hommes avaient parmi eux de grands talents, et même des esprits aimables. Robespierre, lui-même, l'était lorsqu'il voulait l'être. Il connaissait le prix de la causerie, et l'aimait; mais il craignait l'abandon, et on le conçoit.

SALON DE ROBESPIERRE.

Il faut bien qu'une chose ait un nom. Je n'en trouve pas d'autre que celui de Salon, pour désigner un lieu de réunion chez cet homme qui fut le maître de la France, et vivait pourtant comme un simple député de cette même Convention dans laquelle il avait choisi les véritables meneurs de l'État, ceux qui faisaient partie des Comités de Sûreté générale et de Salut public. Sa modestie n'était au reste que de l'hypocrisie, et sa conduite continuelle le prouve assez. On voyait son orgueil percer malgré ses efforts lorsqu'il présidait à une table chez lui, autour de laquelle étaient assis les principaux de la Convention, et les hommes les plus remarquables de cette époque de sang, où pourtant de hautes notabilités comme talents pouvaient compter... Un jour, Camille Desmoulins, qui alors était encore (en apparence du moins) dans les bonnes grâces de Robespierre, lut chez lui un drame en prose intitulé: Émilie, ou l'Innocence vengée. Les auditeurs étaient curieux à voir rassemblés et le sont encore à nommer aujourd'hui: Danton, sa femme, celle de Camille, Hébert et la sienne[4], Barrère, Tallien, Saint-Just, Cambacérès, Chénier, Talma, Dugazon, Laïs, une femme qui était alors sa maîtresse et parfaitement belle, nommée madame Lapalud[5], David, et plusieurs notabilités dans les arts, dont les noms sont également connus.

Le drame de Camille Desmoulins était une œuvre qui devait étonner même ses auditeurs dans une telle assemblée... Le sujet était la séduction d'une jeune et belle fille par le seigneur de son village, où elle revient après avoir reçu une très-bonne éducation. Ce sujet, très-usé aujourd'hui, était encore neuf à l'époque dont je parle, et très-bon à exploiter pour les persécuteurs de tout ce qui était noble, riche et au-dessus de la foule. Camille Desmoulins usa de cette facilité avec largesse: les vertus de la jeune fille, les vices de l'homme puissant, ne faillirent point et furent mis dans le jour le plus apparent. Mais ce qui était curieux, c'était l'idylle qui était constamment en scène; une peinture de la vie des champs! un calme! une paix! et tout cela dit dans un style répondant à la chose. Enfin, il y avait deux actes surtout que Gessner n'aurait pas désavoués pour peindre la vie heureuse et douce que menait Émilie dans son village, auprès de sa mère, filant sa quenouillée, bien qu'elle sût chanter, broder et jouer du piano. Il avait du talent, au reste, à ce que disait Tallien, qui est celui à qui j'ai entendu raconter cette scène, et ce qui la suivit et la précéda. Il y eut du mouvement parce que Robespierre dit à Camille Desmoulins qu'il aurait dû présenter le curé du village comme aidant à la séduction d'Émilie, et non pas le laisser dans une ombre qui faisait présumer qu'il était au contraire son appui, ET IL AVAIT RAISON, poursuivit Tallien[6], lorsqu'on adopte un système il faut marcher avec et comme lui.

Quoi qu'il en fût, Camille Desmoulins, qui déjà commençait à être mal avec le tyran, prit la réflexion de Robespierre pour une critique de toute la pièce. Il savait qu'il lui inspirait de la jalousie par son éloquence rapide du Forum, et ses paroles lui parurent amères et envieuses. Chénier voulut en vain raccommoder les choses, Camille ne put ou ne voulut comprendre que la critique, et toute louange fut inutile. Le fait est que la pièce était mauvaise comme pièce, et que la contexture ne valait rien. La femme de Camille elle-même le sentait et fut presque contente de l'insuccès de la lecture. Ce que Tallien ne me fit certes pas remarquer, car il était encore trop de cette époque au moment où je le vis à Madrid[7], mais ce dont je fus vivement frappée, ce fut cette pensée qui me représentait cette réunion d'hommes de sang, écoutant une œuvre d'art et souriant à la voix de l'un d'eux, lorsqu'il parlait du lever du jour, de la paix des champs et du calme d'une bonne conscience... C'était un spectacle bien curieux que celui-là, et que de réflexions ces mêmes hommes se devaient-ils pas faire dans leur âme en écoutant ces paroles paisibles et dignes de l'Arcadie, récitées dans l'antre du tigre, lorsque ses lèvres étaient rouges encore du sang humain dont il s'était repu dans la même journée?.......

Camille Desmoulins était au fait loin de ces hommes féroces. Jeté par la révolution au milieu de leurs rangs, il tâcha toujours de s'opposer par la force de son éloquence au torrent révolutionnaire. Le peu de numéros qu'il fit de son journal appelé le Vieux Cordelier en est une preuve, malgré quelques maximes sanguinaires qui devaient le faire passer. Hébert n'aimait pas Camille, jaloux de lui comme journaliste, comme Robespierre l'était à la tribune, comme Saint-Just l'était auprès des femmes, que sa jolie figure ne pouvait séduire plus que le talent de Camille Desmoulins, le malheureux ne comptait que des juges dans ces hommes qui voulaient frapper de nullité une œuvre qui pouvait avoir du succès; déjà l'orage grossissait et devenait menaçant. Madame Desmoulins le voyait arriver, et tremblante pour son mari qu'elle adorait, elle suivait des yeux l'expression des différentes physionomies à mesure que Camille parlait... Saint-Just paraissait le plus doux, car il était si beau! comment imaginer une âme atroce sous cette enveloppe d'ange?... mais madame Desmoulins savait trop bien qu'elle pouvait au moins être corrompue... Cette lecture précéda de peu de temps la fin tragique du malheureux Camille!... Le monstre avait posé son index sanglant sur son front, et sa tête devait tomber... Il devait bientôt mourir avec l'homme de véritable énergie de cette assemblée, avec celui qui commençait pourtant à oublier cette énergie pour une femme... c'était Danton... Ce même soir, il était là, perdu dans un monde d'heureuses chimères, regardant la femme qu'il idolâtrait et pour laquelle il oubliait en ce moment non-seulement la patrie, mais la sûreté de sa personne; déjà une vive discussion s'était engagée à la tribune, il avait été accusé d'être l'ami du général Dillon. Hébert, accusé à son tour par Camille de dilapidations dans les fonds qu'on lui donnait pour son journal[8], Hébert le conduisit à cet échafaud où lui-même devait aussi monter, et il proposa à Robespierre un plan qui devait perdre Camille et Danton à la fois!... Robespierre ne répondit pas; mais serrant fortement la main d'Hébert, il lui fit comprendre une reconnaissance qu'il lui prouva en l'envoyant à l'échafaud...

J'ai déjà dit que Camille Desmoulins n'était pas aussi coupable que ses collègues, et je puis le prouver en faisant connaître son histoire et celle de sa femme; le sort de ces deux personnes est curieux à bien étudier... il fait voir quel fut le prix que reçurent presque tous ceux qui, nés dans une classe élevée, voulurent abattre tout ce qui était au-dessus des autres, mutilant ainsi le corps auquel ils appartenaient.

Camille Desmoulins était un homme bien né, ainsi que cela se disait. Son père était lieutenant-général du bailliage de Guise. Mis par lui au collége Louis-le-Grand, il se trouva le condisciple de Robespierre et de Saint-Just, que l'évêque d'Arras y avait fait entrer comme boursiers. Camille Desmoulins n'avait pas une grande fortune. Il se destina au barreau, et 1790 le trouva avocat et ne respirant que pour activer le mouvement, qui déjà commençait à devenir menaçant.

Camille était un homme d'un esprit remarquable, mais sans aucun jugement. Là où il voyait un changement, il croyait en une amélioration. Cette aberration d'esprit fut malheureusement trop commune alors. Camille fut un des premiers à l'attaque de la Bastille; et un jour, au Palais-Royal, son éloquence entraînante fit fouler aux pieds la cocarde de la France pour lui substituer la couleur verte. Camille Desmoulins parlait avec une puissance d'entraînement qui était énergique et instantanée dans ses effets... mais qui n'avait aucune durée; et cela venait sans doute du foyer qui produisait, et dont le feu n'avait pas une vraie chaleur.

Ce fut à cette époque que Camille Desmoulins rencontra dans le monde une jeune fille ravissante de beauté, dont l'esprit et les talents reçurent un nouveau charme à ses yeux lorsqu'il apprit qu'elle partageait toutes les opinions les plus exagérées de ce moment (1791). Cette jeune personne avait vingt ans; elle était fille de M. Duplessis-Laridon[9], ancien premier commis des finances. Sa mère, l'une des plus belles et des plus spirituelles personnes de son temps, avait élevé sa fille unique avec cet amour de mère qui nous fait jouir dans cette image de nous-même, qui se reproduit chaque jour. En voyant Camille Desmoulins, en l'écoutant surtout lorsque sa voix appelait au culte de l'auguste et sainte liberté, mademoiselle Laridon l'aima de tout l'amour qu'elle avait dans l'âme. Elle était jeune, belle et riche; ce mariage était un bonheur d'autant plus grand pour Camille Desmoulins, qu'il trouvait en même temps une âme noble et grande pour comprendre la sienne: car bien qu'il n'eût pas le jugement aussi profond que plusieurs de ses confrères, il était grand et presque toujours digne d'estime dans ce qu'il appelait ses principes révolutionnaires. Camille, encouragé par elle, la demanda, et l'obtint. Il fut marié par l'abbé Benadier, ancien principal du collége Louis-le-Grand, et les deux témoins de Camille Desmoulins furent deux de ses anciens condisciples, Saint-Just et Robespierre... ceux-là même qui plus tard devaient être ses assassins...

En joignant la fortune de sa femme à la sienne, Camille eut une position sociale. Madame Desmoulins, jeune, jolie, spirituelle, et vivement impressionnée par ce mouvement révolutionnaire dont les meneurs étaient sans cesse autour d'elle, devint à son tour l'une des puissances du moment. C'était un moyen dont les révolutionnaires n'avaient garde de ne pas profiter, que celui de l'effet que produiraient des maximes répandues et insinuées par une jolie personne aux paroles engageantes et persuasives... Madame Desmoulins reçut chez elle tout ce qui alors marquait fortement dans son parti, et son salon fut un lieu central. Le duc d'Orléans y allait fort souvent; il y dînait et y soupait même fréquemment en revenant de l'assemblée. Le général Lafayette lui donna son buste; chacun enfin était à ses pieds pour écouter sa spirituelle et dangereuse causerie. Camille Desmoulins n'avait pas eu d'abord cette pensée de mettre ainsi sa femme en évidence; ce fut Saint-Just, qui avait des projets ultérieurs sur elle, qui la lui inspira.

Camille Desmoulins, tout en prêchant les principes démagogiques qui le perdirent, sentit dès le premier moment qu'ils lui seraient mortels, et pourtant il poursuivit. Un jour qu'il avait eu plusieurs personnes à dîner, entre autres une[10] qui a survécu à ces temps d'horreurs, il dit très-haut:

—La révolution prend une mauvaise tournure... j'ai grande envie de me mettre avec les royalistes... la fortune tout entière de ma femme est sur l'État.

Mais sa femme, jeune, enthousiaste, ne voyait que le lever lumineux de cette révolution, dont le midi devait être à la fois si sanglant et si sombre, et ce fut elle qui arrêta Camille dans son intention de changer de parti.

Alors il adopta franchement celui de la Révolution. Ce fut lui qui, avec Danton, fonda la société ou plutôt le club des Cordeliers... il était à cette époque le plus chaud partisan de Robespierre; il l'aimait d'une amitié sainte, et cet homme, aveuglé sur le monstre, ne voyait en lui qu'un homme voulant la régénération de la France... Ce fait, ainsi que celui bien prouvé de l'ignorance du frère de Robespierre des crimes de celui-ci, est une des choses les plus curieuses de la Révolution.

Ainsi que Danton, Camille Desmoulins n'était pas méchant; ils furent enfin indignés de cette continuelle boucherie qui n'avait aucun terme... Camille sentit son âme se soulever contre cette tyrannie sanguinaire qui ne régnait que par l'horreur et les massacres. Sa jeune femme, dont le cœur se brisait chaque jour en voyant passer les tombereaux remplis de victimes, le soutint, l'exalta même dans sa volonté de combattre le tigre... D'accord avec Danton, Hérault de Séchelles et quelques autres, il écrivit un journal intitulé le Vieux Cordelier. Ce journal, écrit avec la chaleur d'une âme vraiment républicaine indignée à la vue de tant de crimes, parut au grand étonnement de tous, qui ne comprenaient pas le courage de Camille... Le premier numéro fut immédiatement suivi de deux autres... En les lisant, Robespierre fronça le sourcil, puis il sourit de ce sourire qui annonçait la mort...

—Enfant, dit-il en froissant le papier dans sa main et le jetant au loin... enfant!.. te jouer à moi!...

Prudhomme, qui écrivait alors le journal des Révolutions de Paris, et qui, sans partager les crimes des hommes de sang de l'époque, vivait parmi eux et était particulièrement lié avec Camille Desmoulins, alla le trouver. Il lui dit que Robespierre se taisait lorsqu'on parlait de lui... Ce silence est de sinistre augure, poursuivit Prudhomme... songe à toi... cesse ton journal.

—Robespierre est mon ami, répondit Camille... s'il était fâché de ce journal, il m'en aurait parlé à moi-même... et il ne m'a rien dit... Je dois même lire ce soir un drame de moi chez lui, et nous devons nous y trouver, Louise et moi, avec tous nos amis, Danton et sa femme, Saint-Just et tous les autres... Et puis, c'est le comité de Sûreté générale qui entraîne Robespierre... il n'est pas coupable de ce qui se fait!...

Madame Desmoulins entra dans ce moment dans le cabinet de son mari; Prudhomme répéta ce qu'il croyait devoir être compris par elle; mais, bien loin de l'écouter, elle lui imposa silence.

—Si Camille pouvait suivre vos conseils, lui dit-elle, je le désavouerais. C'est une noble mission qu'il a reçue de l'humanité agonisante... il doit parler... dût-il en mourir...

Et s'approchant de son mari, elle l'embrassa avec amour.

—Si tu meurs pour cette cause sainte, mon Camille, lui dit-elle en le regardant avec une ineffable tendresse, je mourrai avec toi...

—Mais en mourant il cesse de remplir cette mission à laquelle il est appelé, lui répondit Prudhomme....

—N'importe quel sera son sort... il doit faire son devoir... Si Camille cessait d'écrire dans le moment où la tyrannie des comités n'a plus de bornes, lorsqu'enfin leur inamovibilité révèle leur ambition, il serait un lâche... et moi-même je le renierais et l'éloignerais de mon cœur.

—Prenez garde à vous-même, malheureuse femme; prenez garde à vos imprudentes paroles... les bourreaux de la France ne reconnaissent aucun pouvoir... celui de la vertu, de la beauté, de l'esprit, demeure sans force devant eux... tremblez de les irriter...

Madame Desmoulins demeura quelques secondes dans le silence... Au bout de ce temps, elle releva fièrement la tête, et regardant Prudhomme avec calme:—Ils ne me feront pas mourir la première, lui dit-elle; et après lui!... je demanderais la mort...

Et se jetant dans les bras de son mari, elle l'embrassa en pleurant... mais au milieu de ses sanglots, on entendait encore ces mots:

Fais ton devoir!...

Désespéré du peu de succès de sa démarche, Prudhomme courut chez madame Duplessis, mère de madame Desmoulins... il lui parla de ses craintes et du sujet fondé qui les lui inspirait. Madame Duplessis lui répondit qu'elle connaissait sa fille, et que son caractère étant beaucoup plus fort que celui de Camille, tout était perdu si elle le portait à résister...

On sait en effet quel fut le résultat de la conduite nouvelle de Camille Desmoulins!... Le second jour de son arrestation, sa femme, au désespoir de ne pouvoir fléchir aucun des juges-bourreaux qui devaient prononcer sur le sort de son mari, organisa un mouvement avec ses amis pour le délivrer... Elle eut l'imprudence de lui écrire. La lettre fut interceptée, et tout espoir détruit. Madame Camille Desmoulins, arrêtée à l'instant même, périt huit jours après sur le même échafaud, comme ayant voulu renverser le gouvernement de la république.

... Et elle était plus républicaine qu'aucun d'eux!...

Une ambition sans mesure, appuyée sur un orgueil sans égal, et pourtant une grande infériorité à côté de ceux qu'il a fait périr, tels sont les principaux traits du caractère de Robespierre; il faut y ajouter le goût du sang par nature et une profonde hypocrisie. Mais ce qui, surtout, était la passion la plus effrayante pour tout ce qui se trouvait sur son chemin, c'était cette jalousie envieuse que lui inspirait toute supériorité. C'est cette appréhension d'être primé en quoi que ce fût, qui lui fit sacrifier Danton et Camille Desmoulins. Voici, à cet égard, une anecdote assez singulière qui m'a été rapportée par un témoin de la chose.

Avant que les deux comités[11], qui étaient à eux seuls tout le pouvoir, se centralisant encore dans Robespierre, eussent fait périr, dans la même journée, la fleur des talents que renfermait la Convention; avant que cette Convention, se mutilant elle-même, envoyât à l'échafaud cette faction de la Gironde qui voulait réellement la liberté, et ne savait pas d'abord, simple qu'elle était, que Robespierre et les siens voulaient de la tyrannie et du despotisme; avant la mort des Girondins, plusieurs tentatives furent faites pour opérer un rapprochement entre les deux factions. Un jour, Danton, alors dans tout l'éclat de sa belle puissance tribunitienne, attendait avec d'autres collègues l'ouverture de la séance. Plusieurs membres de différents partis causaient ensemble dans une des salles qui précédaient la Convention. L'un d'eux dit à Danton:

—Vous devriez bien vous rapprocher de ceux de la Gironde. Et il mena Danton vers Valazé et quelques autres. Après avoir échangé quelques mots, Valazé dit à Danton:

—Ce n'est pas Robespierre, ce n'est pas Marat, bien que celui-ci ait une verve et une repartie mordante qui souvent emporte la pièce, que nous redoutons... Le premier est nul, et le second est faible malgré sa fureur apparente... C'est vous que nous craignons... c'est votre éloquence tonnante, c'est cette colère d'un homme persuadé, convaincu, que vous jetez à la tête de vos adversaires et que vous leur opposez comme une digue qu'ils ne peuvent quelquefois renverser. Votre éloquence entraîne, détermine la multitude... Et voilà la véritable éloquence du tribun du peuple dans des temps orageux... Voilà ce qui nous inquiète; le reste est de peu d'importance.

Le Girondin n'avait pas aperçu, à deux pas de là, Robespierre assis sur un banc et en apparence enseveli dans ses réflexions. Il écouta et entendit toute la conversation, il en recueillit chaque parole dans la haine de son cœur... Et la perte de Danton, qui jusque-là n'avait été qu'incertaine, fut jurée par Robespierre... De ce moment, sa haine ne se voila même plus... et il répétait à ses confidents que bientôt le colosse tomberait.

Un ami de Danton l'en avertit; Danton sourit, et son horrible figure s'illumina tout à coup de ce sourire sardonique.

—Lui se jouer à moi! s'écria-t-il de sa voix tonnante qui frappait les murs avec retentissement. Lui!... si je le croyais, poursuivait-il avec rage, je lui arracherais les entrailles de ma propre main!...

Tallien avait été envoyé en mission dans les départements; à son retour, comme il ignorait complètement les nouvelles de Paris, car les Conventionnels comme les autres étaient soumis au même régime de sévérité pour la poste, et afin de ne pas éveiller les soupçons des deux comités, ils préféraient ne pas recevoir de lettres. En arrivant à Paris, Tallien alla voir Robespierre, avec qui il était fort intimement lié; il croyait alors, disait-il, au républicanisme pur de cet homme. Il fut donc franc avec lui et lui dit que dans les provinces sa mission n'avait pas eu le succès qu'elle devait avoir, parce que toute puissance pâlissait devant celle des membres des deux comités de Salut public et de Sûreté générale. Un député, un représentant simple, n'avait aucune influence.—Cette suprématie liberticide, ajouta Tallien, n'a pour cause qu'une mesure, au reste attentatoire à la majesté de la représentation nationale... Pourquoi les membres des deux comités sont-ils inamovibles, Robespierre? Comment toi, le fils de la liberté, un républicain si pur et si fidèle, tu as accepté un emploi qui n'est autre chose qu'une méchante copie du despotisme couronné!... Et le peuple n'a-t-il fait tomber la tête d'un roi que pour en voir renaître vingt autres? Robespierre, cette mesure ne fut pas proposée par toi, j'en réponds; mais tu devais la combattre.

Robespierre fut d'une extrême adresse dans cette conversation; il sut maintenir son pouvoir sur Tallien, tout en accusant d'autres collègues.

—Que veux-tu qu'on fasse, après tout?

—Prouver que toi ainsi que Carnot, et tous ceux qui composent les deux comités, n'avez aucune ambition, les renouveler enfin.

Robespierre sourit avec ironie.

—Oui, c'est cela. Te voilà maintenant du même bord que ceux de la commune de Paris, et les autres machinateurs qui veulent perdre la patrie.

—Et que veulent ces hommes?

—Ce que tu demandes toi-même: changer les comités... les comités! qui seuls peuvent sauver et sauveront la patrie; nous sommes dans un moment de crise, Tallien, où la chose publique est perdue si le timon est abandonné à trop de mains. La Convention n'est déjà que trop nombreuse!

Tallien fit un mouvement à ce mot qui fut remarqué par Robespierre... Il se reprit et dit ensuite:

—Elle est trop nombreuse, quand je vois des hommes dans son sein qui peuvent perdre notre malheureuse patrie.

—Qui sont-ils? Et quel est leur nombre?

—Trop grand sans doute, surtout lorsqu'à leur tête on voit un homme comme Danton.

—Danton!

—Lui-même!... Crois-tu maintenant que la République doive prendre trop de mesures pour centraliser son pouvoir, lorsqu'elle voit de semblables perfidies?

—Mais où est la preuve?

—Crois-tu que je t'en impose?

—Non; mais tu peux être mal informé. Un homme aussi bon patriote que Danton ne doit être jugé dans l'opinion de ses frères qu'après avoir été entendu.

Intimement lié avec Danton, Tallien courut aussitôt près de lui, et lui demanda comment il était avec Robespierre.

—Mais très-bien, répondit Danton. Nous avons bien quelquefois de petites discussions, mais, ajouta-t-il en souriant, cela passe comme cela vient.

—Tu t'abuses, malheureux!

Et Tallien lui rapporta sa conversation du jour même avec Robespierre... Danton demeura stupéfait.

—À tout autre qu'un ami, je dirais que ce n'est pas vrai! mais à toi, je te laisse voir le fond de mon âme. Elle est profondément navrée de ce que tu me dis. Me crois-tu?

—Oui!... mais que comptes-tu faire?

—Voir Robespierre... Demande-lui un rendez-vous pour demain à huit heures du matin. Nous serons seuls à cette heure...

Tallien demanda et obtint le rendez-vous, qui fut accordé comme une grâce... Il vit que son malheureux ami était en péril, et voulut le détourner d'aller chez Robespierre... À la première parole Danton rugit comme un lion.

—Moi le craindre! s'écria-t-il... C'est à lui de trembler!...

Ils arrivèrent au moment où Robespierre venait de se lever. En entrant, Danton fut d'abord au fait:

—Me voilà, lui dit-il. Je viens vers toi. Qu'as-tu à me reprocher?

ROBESPIERRE.

Des faits graves dans l'intérêt de la patrie. Tu blâmes et tu entraves tout ce que veulent et ordonnent les comités du Gouvernement... Je le sais... ne nie pas.

DANTON.

En quoi, et comment?... dans quel lieu... et quel jour? qui m'a entendu, et qu'ai-je dit?... des faits, et j'y répondrai; la calomnie seule accuse vaguement comme tu le fais.

ROBESPIERRE.

Eh bien! lorsque les Girondins ont justement péri, tu as blâmé leur condamnation.

DANTON.

Non.

ROBESPIERRE.

Tu les as pleurés?

DANTON.

Oui.

ROBESPIERRE.

Ah! tu en conviens?

DANTON.

Pourquoi non?... Il y avait parmi eux des hommes d'un haut et rare talent et aimant la patrie...

(Robespierre fait un mouvement, et sourit avec dédain.)

DANTON, répétant de toute la force de sa voix.

Oui, Robespierre, aimant la patrie... et puis j'ai pleuré sur la mort de plusieurs d'entre eux qui n'étaient encore que des enfants... Pourquoi faire mourir Roger-Ducos?

ROBESPIERRE, d'un ton sombre et presque menaçant.

Pourquoi soutiens-tu mes plus ardents ennemis, toi? Camille Desmoulins n'est-il pas connu pour être le mien?

DANTON, levant les épaules.

Autre enfant!...

ROBESPIERRE.

Tu lui donnes tes avis pour son Vieux Cordelier... Tous deux vous vous liguez contre moi... Tu ne lui donnes que des louanges à lui.

DANTON.

Oui, j'en conviens, je suis de son avis, lorsque dans ce journal il demande qu'enfin le sang cesse de couler et qu'il appelle la clémence avec toutes les mères, les femmes et les filles... Eh quoi! du sang! toujours du sang!... Toute la France doit-elle donc périr? Robespierre, qui peut dire qu'un jour toi aussi tu n'auras pas besoin de cette clémence que tu refuses À TOUS? comment oser la demander si jamais tu arrives à ce moment extrême!...

ROBESPIERRE.

Ose dire que tu n'es pas avec Phélippeaux[12]?

DANTON, souriant en levant les épaules.

Allons! me voilà Phélippeautin à présent!

ROBESPIERRE, marchant droit à lui.

Nieras-tu que tu n'approuves Phélippeaux dans ses opinions?... Ose me dire que ce n'est pas sur ton avis qu'il a fait imprimer son écrit sur la Vendée?

DANTON, le regardant avec fermeté.

Robespierre, je ne mens jamais. Oui, c'est moi qui ai conseillé à Phélippeaux d'écrire cette brochure... C'est moi qui l'ai fait imprimer... c'est moi qui l'ai distribuée... Il faut enfin que tant de carnage finisse dans la Vendée... On y marche dans le sang jusqu'à la cheville... Cela doit avoir un terme... C'est encore moi, Robespierre, qui me lève et le crie de toute la force de ma voix... C'est MOI!... MOI!... toujours moi!...

ROBESPIERRE.

Oui, Danton, toujours toi!... toujours conspirateur!... et forcé de l'avouer!...

En écoutant cette parole amère, en voyant l'expression de la physionomie de Robespierre, Danton voit son sort... et une pensée intérieure lui fait verser des larmes.

En ce moment, Robespierre s'habillait; il voit cette larme qui aurait arraché d'autres larmes d'un cœur généreux, mais le misérable n'y vit que le triomphe qu'il remportait sur un superbe ennemi qui jamais peut-être, de sa vie, n'avait pleuré... Il se baissa, et jetant à Tallien un regard qu'il croyait dérober à Danton, il semblait lui dire: L'homme orgueilleux s'est abaissé jusqu'aux larmes; mais Danton le vit, et, se relevant aussitôt de toute la hauteur de sa taille colossale, il s'écria avec sa voix de Stentor:

—Oui, je pleure, et je ne cache pas mes larmes... elles prouvent que j'ai une âme!... Crois-tu donc que c'est sur moi que je pleure?... Si tu mourais, Robespierre, tout meurt avec toi, si ce n'est l'exécration de ta renommée qui le survivra éternellement... Mais moi, quand je mourrai... d'autres me survivent!... et ces autres, ce sont des enfants... une femme. Moi, conspirer en faveur de la royauté!... moi, l'ennemi juré des rois!... Qu'on m'envoie aux armées combattre les ennemis de la France et défier, affronter les tyrans... c'est alors, c'est LÀ qu'on verra si je suis conspirateur!...

La conversation prenait le ton d'une dispute et d'une vive querelle... Au moment où Robespierre allait répliquer, mademoiselle Duplaix sortit d'un appartement intérieur, et dit à Robespierre:

—Maximilien, il y a là plusieurs députations des départements qui veulent te voir; elles attendent depuis longtemps: les ferai-je entrer?...

—Fais les monter, dit Robespierre.

Danton fut alors entraîné presque violemment par Tallien au moment où sa colère lui donnait une telle fureur qu'il se serait peut-être porté à quelque extrémité envers Robespierre, qui, toujours armé, toujours entouré de vingt ou vingt-cinq misérables qu'il appelait sa garde, aurait tué ou fait massacrer Danton sur l'heure, sous le prétexte de tentative d'assassinat.

Cette garde personnelle était seulement de vingt hommes; elle était composée de tout ce qu'on avait pu trouver de plus abject. Ils suivaient Robespierre de loin, et se tenaient à portée de sa voix pour le secourir en cas d'attaque; ils dormaient pêle-mêle; comme à un bivouac, dans le vestibule de la maison qu'il habitait. Maintenant, écrivez l'histoire avec le Moniteur, qui raconte bénévolement que Robespierre allait dans Paris sans garde, et livré à l'amour des Parisiens et à leur reconnaissance.

Lorsque Danton et Tallien furent hors de cette maison, Danton marcha longtemps sans parler. Tallien respectait son silence... Tout à coup Danton s'arrête, et saisissant fortement le bras de Tallien:

—Ne suis-je pas un homme perdu?... dis-moi, ne le penses-tu pas?

—Non, si tu gagnes Robespierre de vitesse... Nous voici près de la Convention, entrons-y tous deux. Nos amis y sont en force aujourd'hui, je le sais. Monte à la tribune, parle comme tu le sais faire dans une occasion telle que celle-ci. Parle de cette inamovibilité funeste qui donne tant de mécontentement et d'ombrage aux départements... Parle de l'assassinat de la Gironde... Parle enfin, et tu seras secondé.

—Il n'est pas encore temps, dit Danton.

—Il n'est pas temps!...

—Non; pas encore.

—Mais, malheureux, si tu perds une minute, c'est fait de toi!... Ne connais-tu plus Robespierre?... Demain, aujourd'hui, cet homme va faire ce que tu hésites, toi, d'accomplir, et il sera vainqueur... Danton... par pitié pour toi-même!...

—Il n'est pas encore temps.

Ces funestes paroles semblaient être dictées à Danton par son mauvais ange... Danton, ordinairement si hardi, si téméraire dans la parole et l'action, demeurait là, en face de son danger, inerte et sans force. Un ami aussi dévoué à son sort que l'était Tallien, le conventionnel Lacroix, fut averti par Tallien lui-même.

—Hélas! lui dit-il, j'ai prévu tout ce qui arrive... J'en ai parlé à Danton, et toujours cette même réponse... et puis une trop grande confiance dans la terreur qu'il croit inspirer à Robespierre. Il croit que celui-ci n'osera jamais toucher à sa tête... Avant-hier, alarmé par un mot de Saint-Just et une autre parole d'Henriot, j'ai tout tenté auprès de Danton; je lui ai représenté que le tyran est odieux au peuple... qu'à un seul mot de son éloquente bouche, Robespierre tombait à l'instant; enfin, ajouta Lacroix, je me suis mis à genoux devant lui... oui... à genoux!... Eh bien! que m'a-t-il répondu?... que crois-tu que cet homme ainsi pressé ait dû me dire?

Il n'est pas encore temps!...

Mais quel changement en peu de mois! Qui donc a pu le causer? car son âme est tout aussi ardente!...

Plus, peut-être, et voilà le malheur de la position actuelle de Danton... Cette incurie pour ce qui concerne sa sûreté, cette apathie physique enfin qui le rend si différent de lui-même, est produite par la passion qu'il a pour sa femme... Cette passion le domine au point qu'il ne peut s'absenter un jour de Paris si elle ne peut ou ne veut le suivre... Je lui proposerais bien de fuir, j'en ai les moyens, mais il refusera. Sa femme est enceinte, il ne voudra pas la quitter. S'il agit, il peut troubler le repos de celle qu'il aime à présent plus que la patrie, plus que la liberté, plus que tout ce qui n'est pas elle... Voilà pourquoi il ne voulait jamais reconnaître que Robespierre est son ennemi et lui en veut.

Lacroix ne disait que trop vrai... Danton était sous la puissance d'une de ces passions qui décident de la vie... La sienne lui fut sacrifiée. Dès le même soir du jour où Danton l'avait vu, un greffier du Tribunal révolutionnaire, de ce cloaque impur où les plus illustres têtes reçurent la couronne du martyre, un homme qui voulait du bien à Danton, le vint trouver pour l'avertir que Fouquier-Tinville (accusateur public) allait être investi de l'affaire, qu'on avait parlé de son arrestation au Comité et à la Convention.

—Arrêté! dit Danton en se levant impétueusement, arrêté! Ils n'oseraient!...

—C'est le mot que dit le duc de Guise en entrant chez Henri III, et il n'en sortit pas vivant! répondit Lacroix...

Mais Danton, comme s'il eût voulu braver le tyran et lui montrer que sa force n'était pas éteinte, alla le soir même de cet avertissement à l'Opéra, dans une petite loge. Ce greffier du Tribunal révolutionnaire vint encore l'y trouver, et l'avertir que l'ordre de l'arrêter était expédié, et qu'il n'avait qu'un moment pour échapper. Il avait une maison à Romainville; il offrit à Danton de l'y conduire... Oui, dans ces horribles jours, il y avait encore de nobles âmes!...

Sa femme, qui jusque-là avait ignoré son danger, joignit ses mains, et le pria, le conjura de fuir. Il la vit tellement effrayée qu'il allait suivre cet ami courageux qui, pour lui, donnait peut-être sa tête, lorsqu'un autre ami de Danton, un ami des plus intimes, qui était avec eux dans la loge, soit qu'il fût convaincu du contraire, ou qu'il fût peut-être un faux ami, le détourna vivement de cette fuite, en lui disant qu'on n'arrêtait pas un homme comme lui. Le peuple s'y opposerait, ajouta-t-il.

—C'est ce que j'ai toujours dit, ajouta Danton en serrant la main de cet homme qui n'était peut-être qu'un traître... je reste...

Et, embrassant sa femme, il lui dit de se calmer, et puis ayant avec chaleur remercié le greffier, il écouta le reste du spectacle avec une extrême attention... Il sortit ensuite avec sa femme, retourna tranquillement chez lui, et le lendemain matin, à peine était-il jour, qu'un bataillon entourait sa maison, et qu'il fut arrêté sans que le peuple manifestât autre chose que de la curiosité!...

Et cependant Danton était tellement aimé, que ceux chargés de l'arrêter firent tout ce qui dépendait d'eux pour faciliter son évasion. Lorsqu'ils virent qu'il ne voulait pas fuir, ils prolongèrent leur opération de scellés et tout ce qui a rapport à une pareille mesure, espérant que l'on viendrait le délivrer!... Personne ne vint... et pourtant, je le répète, on l'aimait... Mais la terreur qu'inspiraient les comités était si grande, que tout disparaissait devant cette puissance. On le conduisit à la Conciergerie, où il se rencontra avec Phélippeaux, avec Lacroix, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, etc.

Cette faiblesse qui avait précédé son arrestation disparut devant ses juges; au tribunal il fut sublime... On sait comment il se joua de ses juges. Il en vint à leur imposer une telle terreur, que le président demanda une compagnie de renfort pour assurer, disait-il, le salut du tribunal en face de cet homme qui appelait le peuple à la révolte.

Sa fin fut héroïque, et particulièrement belle dans ses derniers moments... Il dit adieu à sa femme en l'exhortant à ne pas l'oublier jusqu'au moment, ajouta-t-il, où, nous nous retrouverons!...

Cette parole fut dite par Danton; elle lui fut dictée par une conviction, une intuition positive... Pour lui, il n'y avait aucun orgueil à manifester un changement de croyance au dernier instant de sa vie... Hérault de Séchelles[13], homme parfaitement beau et dans les opinions nouvelles, avait payé de sa tête d'avoir appartenu à l'ancienne magistrature; il mourut avec Danton et Camille Desmoulins... Son courage fut à la hauteur de celui de toutes les autres victimes... Au moment de monter sur l'échafaud, il conversait paisiblement avec Danton. On vint prendre Danton pour son supplice...—Adieu, mon frère, dit-il à Hérault de Séchelles... adieu!...—et comme il voulut l'embrasser, l'exécuteur les sépara.

—C'est dignement faire ton métier, mon ami! dit Danton... mais, quoique tu fasses, tu n'empêcheras pas nos têtes de se donner un dernier baiser dans le sac[14]!...

Après la mort de ces nouvelles victimes, Robespierre crut avoir obtenu une tranquillité assurée; mais un tel homme devait toujours craindre... Il ne pouvait tuer aussi impudemment ses complices sans éveiller la méfiance de ses complices eux-mêmes. Aussi la mort de Danton et de Camille Desmoulins fit-elle une grande impression sur Tallien. Le raisonnement très-simple que Robespierre arriverait enfin à lui, devait le frapper comme une idée logique. Il fut sur ses gardes; et une fois la méfiance éveillée entre deux hommes comme Robespierre et Tallien, elle devait amener un combat dont la chute de l'un d'eux devait être le résultat. Cette pensée prépara le 9 thermidor, le danger de madame de Fontenay le décida.

Cependant Robespierre s'isola de tout le monde politique, même de ses collègues des comités, excepté Saint-Just et quelques autres... Jusque-là, il avait reçu assez souvent et donnait à dîner, soit chez lui, soit chez Rose, fameux restaurateur de ce temps, ou bien Méot ou Léda... Mais, après la mort de Danton, il devint farouche et solitaire. Une grande pensée parut sur son front: quelle était-elle? méditait-il en secret un massacre pour faire couler le sang plus rapidement?... À en juger par le feu sombre de ses regards, c'était en effet un projet bien horrible qui l'occupait.

Depuis plusieurs mois Robespierre voyait une femme qu'il faut faire connaître pour donner une idée de ce qu'était Paris à l'époque de la terreur; cette femme s'appelait Catherine Théos...

Catherine était autrefois cuisinière... Plusieurs années avant la révolution, elle prétendit (soit qu'en effet elle eût la raison attaquée), elle prétendit avoir eu des visions qui lui révélaient qu'elle était la mère de Dieu. Le résultat de ses rêveries vraies ou fausses fut de la faire mettre à la Bastille, où elle demeura six mois. Lorsque la révolution éclata, Catherine, intrigante et rusée, comprit que c'était un champ libre où devait prospérer tout ce qui était du ressort de ce qu'elle exploitait, et, renonçant à ses talents culinaires, elle prit celle de mère de Dieu. Elle rencontra alors en son chemin dom Gerle, ancien chartreux et ex-membre de l'Assemblée constituante... Mais avant lui, elle avait connu un autre homme qui résolut d'employer à son profit cette femme et ses discours, et cet homme était Robespierre.

Il était alors arrivé au point de changer enfin de système, car le sien, il le voyait, ne pouvait plus se soutenir. Il fallait enfin ramener un peu d'ordre dans toutes les parties de ce grand État qui croulait de toutes parts malgré les victoires de nos armées; qu'importe l'écorce d'un fruit quand un insecte le pique au cœur!... Robespierre parla donc à Catherine Théos, la dirigea, et dom Gerle, trompé, se crut le fils de Dieu, et prit pour bon ce que voulut être Robespierre, ce qui ne fut rien moins que le fils de l'Être suprême...

Ce fut alors que des réunions eurent lieu le soir, trois fois par semaine, chez Catherine Théos; il y eut aussi des conférences mystiques auxquelles assista Robespierre. Il voulut organiser le nouveau système religieux qu'il se proposait de donner à la France, après avoir purgé la Convention des hommes qu'il y redoutait, tels que Bourdon (de l'Oise), Tallien, etc... Mais ce fut assez secrètement d'abord et sans beaucoup d'éclat...

Tout fut donc convenu, et la fête de l'Être suprême eut lieu... Mais Robespierre manqua d'adresse ici complètement. Il ne devait présenter des idées religieuses à des hommes qui menacent de tout détruire qu'appuyé d'une force respectable et dans le cas de le défendre ainsi que ses doctrines. Aussi ses auditeurs ouvrirent-ils les yeux, et tout aussitôt des mesures furent-elles prises par une opposition qui se trouva naturellement formée dans une assemblée comme la Convention, où Robespierre était haï et redouté...

En tête de cette faction qui s'élevait lentement, mais formidable dès qu'elle prononcerait une parole accusatrice, était Vadier, membre du comité de Sûreté générale, autrefois le plus grand ami de Robespierre: mais depuis, ils s'étaient séparés et vivaient mal l'un avec l'autre... Il fut averti de ce qui se passait dans le salon de Catherine Théos, et résolut de connaître enfin la conduite de Maximilien. La place qu'occupait Vadier au comité de Sûreté générale mettait à sa discrétion tous les moyens de recherches possibles; il les employa. Un des agents du comité s'introduisit chez Catherine Théos sous le prétexte d'être reçu au nombre de ses adeptes. Il se rendit donc un soir rue de l'Estrapade, dans une assez belle et grande maison où logeait Catherine Théos... Cet agent trompa l'un des initiés, qui le présenta comme je l'ai dit plus haut. Lorsqu'il fut introduit dans l'appartement intérieur, il vit un grand et beau salon au milieu duquel étaient trois magnifiques fauteuils en velours rouge orné de franges d'or: l'un (celui du milieu) était pour la mère Théos; le second, pour le fils de l'Être suprême (Robespierre); et le troisième, pour le fils de Dieu (dom Gerle). À peine fut-il entré, qu'une autre femme presque aussi vieille que la mère du Père Éternel, entra dans la chambre. Cette femme était désignée sous le nom d'Éclaireuse.—À peine fut-elle entrée, qu'elle dit d'un ton nasillard ces paroles:

«Enfants de Dieu, préparez-vous à chanter la gloire de l'Être suprême!...»

Dom Gerle (le fils de Dieu) était assis à la gauche de la mère Théos, Robespierre était absent.

Lorsque l'aspirant eut rempli les formalités requises, Catherine Théos le fit approcher d'elle, et lui ayant ordonné de se mettre à genoux, et là, les mains dans les siennes, elle lui fit réciter la formule de réception des initiés que voici, ou plutôt le serment:

«Je jure de répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour soutenir et défendre, soit l'arme à la main, soit par tous les genres de mort possibles, la cause et la gloire de l'Être suprême.»

Après ce serment, l'Éclaireuse faisait la lecture de l'Apocalypse. Elle disait:

«Les sept sceaux sont mis sur l'Évangile de la vérité; cinq sont levés. Dieu a promis à notre mère de se révéler à elle à la levée du sixième. Quand le septième se lèvera, prenez courage, en quelque lieu que vous soyiez, quelque chose que vous voyiez; la terre sera purifiée, tous les hommes mourront. Les seuls élus de la mère de Dieu ne périront pas... et ceux qui avant ce temps seront frappés d'un accident, quel qu'il soit, renaîtront pour ne plus mourir

Alors Catherine reprit les deux mains de l'aspirant dans les siennes, et lui dit en l'embrassant:

—Mon fils, je vous reçois au nombre de mes élus; vous serez immortel, si vous êtes toujours fidèle à votre serment.

L'agent du comité retourna plusieurs fois chez Catherine Théos; chaque réunion offrait un accroissement de néophytes qui devenait alarmant. L'agent suivit cette association dans ses nombreux détours; il vit Robespierre au milieu des initiés, et chaque jour Vadier put juger que son ennemi marchait de lui-même à sa perte. Enfin le moment fut trouvé favorable par lui, et la mère Théos et dom Gerle furent dénoncés et arrêtés... Aussitôt qu'ils furent pris, Robespierre courut pour faire agir son immense pouvoir; mais dès lors il put comprendre combien il avait faibli. Il ne put s'opposer à l'arrestation de la mère Théos ni de dom Gerle!...

De ce moment, Robespierre ne parut plus au comité de Salut public; il s'isola de la société de ses collègues, leur annonçant par cette retraite ce qu'ils avaient à redouter de lui... Cependant son pouvoir était encore bien grand s'il eût su l'employer. Une aventure qui lui arriva à cette époque le prouve; elle trouvera d'autant mieux sa place en ce lieu de l'ouvrage qu'elle est à elle seule l'histoire et même le tableau de ce qu'était la France à cette époque, où quelques meurtres dominaient en la décimant une grande et noble nation.

Une jeune fille, dont le père était papetier, résolut de libérer la France. Elle s'appelait Cécile Renault; elle avait vingt ans, était belle, bien élevée, et n'avait contre les tyrans aucun motif personnel de haine ni de vengeance. Mais chaque jour ses yeux étaient tristement frappés de la vue des familles qui portaient le deuil, ses oreilles douloureusement atteintes par les gémissements des victimes.

—Non, dit-elle, Dieu ne veut pas qu'une faible femme ait au cœur un si ardent désir, si sa volonté ne l'y mettait elle-même... Allons, et que sa sainte mère soit avec moi!

C'était en 1794, le 23 mai au matin; elle se leva, fit sa prière, car elle avait été élevée pieusement par une mère qu'elle avait perdue, puis elle descendit auprès de son père, lui demanda sa bénédiction, et sortit de la maison paternelle, qu'elle ne devait plus revoir.

Arrivée chez Robespierre, elle s'adresse à mademoiselle Duplaix, qui, la regardant avec une curiosité jalouse, lui répond que Robespierre n'était pas chez lui, et que même y fût-il, il n'avait pas de temps à perdre avec la première personne venue.

—S'il est sorti, j'attendrai, répond doucement la jeune fille.

—Avez-vous donc un rendez-vous de lui?

—Un rendez-vous! non. Est-ce que cela est nécessaire? N'est-il pas fonctionnaire public et le chef du Gouvernement? ne se doit-il pas à tout venant? Notre bon roi saint Louis, sous le chêne de Vincennes, rendait justice au premier paysan qui venait la lui demander.

Cette parole imprudente la perdit. Hélas! dans ces temps malheureux, il n'en fallait pas tant pour éveiller les soupçons. Elle fut arrêtée et conduite immédiatement au comité révolutionnaire, où d'abord on l'interrogea.

—Connaissez-vous Robespierre?

—Non.

—Que lui voulez-vous?

—Cela ne vous regarde pas.

—Avez-vous dit que vous regrettiez Capet?

—J'ai dit que je pleurais notre bon roi... oui, je l'ai dit, et je voudrais qu'il vécût encore. N'êtes-vous pas cinq cents rois, et tous plus insolents et despotiques que ne l'était celui que vous avez tué... Vous êtes tous des tyrans... et j'allais chez Robespierre pour voir comment était fait un tyran.

—Que portez-vous dans ce paquet?

Elle avait en effet un petit paquet sous le bras.

—Je m'attendais de toute manière à être arrêtée, et j'avais emporté du linge pour mon usage.

On ouvrit le paquet: il n'y avait, en effet, qu'un peu de linge; mais on la fouilla, et l'on trouva sur elle un grand couteau d'un usage ordinaire... Ce fut suffisant!... et l'infortunée fut condamnée ce même jour, et mourut le lendemain matin[15]. Malgré la force de son âme, il y eut un moment où son courage faillit: ce fut en voyant son père, un vieillard âgé de soixante-deux ans, aller avec elle à la mort, comme son complice... Son désespoir fut violent; et lui la consolait en lui disant: Eh quoi! ma fille, tu me plains de mourir! Mais dans un temps aussi cruel, lorsque Dieu a retiré son bras de nous, c'est un bonheur de mourir. Toute la famille de cette jeune fille, deux de ses tantes autrefois religieuses, tous ses parents, au nombre de dix-huit, périrent avec elle!... Dans ce nombre étaient huit femmes mères et filles; toutes s'embrassaient, s'exhortaient et se donnaient mutuellement de la force...

—Nous sommes heureuses de mourir ensemble! disaient-elles...

—Voyez, disait Fouquier-Tinville, la hardiesse de ces femmes, qui prennent de l'audace pour du courage!... Il faut que j'aille les voir mourir, pour voir si cette grande force se soutiendra, dussé-je pour cela me passer de dîner!...

Tels étaient les hommes qui formaient la société de Robespierre, et Fouquier-Tinville cependant avait un esprit remarquable hors de cette mer de sang où il se baignait tous les jours... Mais tous en étaient venus à cette extrémité qu'il fallait qu'eux-mêmes fussent toujours montés à ce diapason d'une extrême terreur, pour être compris de ceux à qui ils parlaient, et le délire de cette époque produisit le Père Duchesne!... Le tutoiement acheva de corrompre le beau langage, dont la tradition se conservait néanmoins encore... Le changement total des noms de chaque chose, même des noms propres, acheva l'ouvrage commencé... Insensiblement la société s'effaça en France... on en perdit jusqu'au souvenir... on ne reçut plus, et lorsque madame de Fontenay, après le 9 thermidor, voulut avoir une maison à Chaillot, à ce qu'on nommait la Chaumière, elle eut une peine extrême à la former.

Une des singularités frappantes de l'époque de la Terreur était ce contraste journalier qu'on allait voir au Tribunal révolutionnaire... Ce langage pur et même presque toujours élégant des victimes, avec les paroles grossièrement meurtrières des bourreaux, frappait vivement ceux qui allaient assister à ces horribles scènes pour surprendre quelquefois un mot ou un regard d'adieu!... Mais ce que je suis fière d'écrire, c'est que l'honneur de cette époque est tout entier aux femmes: leur courage, et leur bravoure même, je puis dire ce mot, est sans aucune comparaison au-dessus de celui des femmes de l'antiquité, même dans leurs actions les plus vantées. Je vais encore en citer un exemple.

Madame Le Callier, jeune, belle et charmante, est arrêtée et jetée dans une des prisons de Paris les plus renommées pour fournir au charnier populaire... Elle y était avec M. Boyer, qu'elle aimait et devait épouser aussitôt, disait-elle avec crainte, que nous serons hors de cet horrible lieu... Mais M. Boyer est mandé au Tribunal révolutionnaire; c'était aller à la mort: en effet, elle ne le revit plus!

Elle ne dit rien, ne pleura même pas... Mais le même jour elle écrivit à Fouquier-Tinville.

—Vous êtes tous des monstres! vous m'avez fait arrêter parce que j'aimais nos rois, disiez-vous. Eh bien! oui, je les aime, je les pleure, les appelle, et vous maudis.

Un des amis de madame Le Callier intercepta la lettre, qu'il soupçonnait être ce qu'elle était en effet, un titre de mort. Deux jours après, ne recevant pas de réponse, madame Le Callier se douta qu'on voulait la servir comme elle ne voulait pas l'être; et elle écrivit une seconde lettre semblable à la première, en prenant toutefois des mesures pour qu'elle parvînt. Le même jour, elle rassemble toutes les lettres de M. Boyer, les relit encore, y joint tout ce qu'elle tenait de lui, se fait une ceinture de toutes ses reliques, et passe le reste de la nuit en prières. Dès que le jour est venu, elle s'habille avec le plus d'élégance qu'il lui est possible de le faire, et se met à table pour déjeuner avec ses compagnons d'infortune. Au milieu du repas, on entend la cloche sinistre... Tout le monde pâlit... madame Le Callier est seule joyeuse et rassurée; elle se lève, dit adieu à ses amis, leur distribue quelques souvenirs.

—C'est moi qu'on vient chercher, dit-elle avec joie; adieu! je suis heureuse de mourir... Je ne verrai plus mon pays livré à une sanglante anarchie, et je vais rejoindre l'ami qui m'attend.

Elle coupe elle-même ses beaux cheveux, et les distribue autour d'elle à ceux qui peut-être feront le jour suivant le même legs... C'était bien elle, en effet, qu'on venait chercher. Conduite au tribunal, on lui demande si elle est l'auteur de la lettre qu'on lui montre.

—Oui, répondit-elle avec fermeté, cette lettre est de moi... Je regrette peu la vie, car vous avez fait de mon pays un vaste charnier, et vous venez de donner la mort au seul être qui pouvait m'y retenir encore!... Vive le Roi! s'écria-t-elle avec une sorte d'enthousiasme... vive le Roi! et mort à vous tous!...

Elle mourut le même jour, heureuse, comme elle le disait, de quitter cette France qui n'était plus qu'un vaste cimetière...

J'ai dit en commençant cet ouvrage, et en parlant des salons de Paris, que les femmes en France étaient l'âme de la société, et que sans elles on ne pouvait avoir ce qu'on appelle une maison. Le triste événement que je viens de rapporter me fait dire aussi qu'on devrait reconnaître que pendant cette époque de malheurs elles furent la gloire et l'honneur de cette France que des hommes sans âme déshonoraient avec impudeur... Que d'exemples peu de lignes peuvent fournir!... À Lyon, mademoiselle Delglace voit emmener son père, des cachots de cette ville, à Paris, pour y être mis à la Conciergerie, c'est-à-dire pour aller à la mort. Mademoiselle Delglace demande à monter sur la même charrette pour soigner son père; on la refuse. Faible et délicate, elle suivit la charrette à pied, ne s'en éloignant un moment que pour aller en avant lui préparer son dîner, et le soir mendier une couverture pour envelopper le vieillard dans le cachot humide où il était enfermé pendant la nuit. Arrivée à Paris, elle espéra vaincre les bourreaux, puisqu'elle avait fléchi des geôliers; en effet, ses sollicitations eurent un succès entier. Elle obtint la grâce de son père, et le reconduisait à Lyon, fière de l'avoir ainsi disputé à la mort, lorsque les fatigues qu'elle avait éprouvées réclamèrent à leur tour leur action désastreuse, et elle mourut dans les bras de celui qu'elle venait de sauver de la mort.

Mademoiselle de Sombreuil est connue et le sera toujours; son nom est celui de la plus digne et de la plus courageuse des femmes.

Voyez mademoiselle de Bérenger, qui ne veut pas demeurer sur une terre que quittent tous les siens; elle veut les suivre. Elle sait qu'il est un mot capable de faire condamner même l'enfance innocente!

—Vive le Roi! s'écrie-t-elle; et la malheureuse enfant suit toute sa famille sur l'échafaud. Elle n'avait que quatorze ans!...

Charlotte Corday, cette noble héroïne qui riva peut-être nos fers en croyant nous sauver, mais dont l'intention était grande et courageuse!... Et tant d'autres dont les noms mériteraient un panthéon digne d'elles!

Sans doute, sous le régime de la Terreur il n'y avait plus ce que nous appelons société en France; mais les éléments n'en étaient pas perdus, et certainement l'esprit est toujours actif dans un être dont l'âme est aussi noblement grande que ceux que je viens de citer. Aussi est-il une chose digne de remarque; c'est qu'à cette époque, où les hôtels étaient déserts, où les maisons étaient fermées à huit heures du soir, le seul lieu où l'on causait, où l'on riait, c'était dans les prisons du Luxembourg, des Carmes, de Saint-Lazare, là, enfin, où se trouvaient ceux qui, seuls, pouvaient et savaient causer.

SALON DE Mme DE SAINTE-AMARANTHE.

Après avoir parlé de madame de Sainte-Amaranthe et de sa fille, il faut donner quelques détails sur ces deux femmes d'autant plus intéressantes à bien connaître qu'on peut regarder leur maison comme le dernier refuge de ce qui s'appelait encore société en France.

Au moment de la Révolution, madame de Sainte-Amaranthe n'était plus une jeune femme, et depuis longtemps Paris connaissait et son nom et ses aventures. En voici un aperçu:

Madame de Sainte-Amaranthe était d'une bonne famille de Franche-Comté[16]. Élevée par une mère très-sévère qui ne s'occupait cependant pas d'elle, la jeune fille écouta un capitaine de cavalerie, jeune, beau et riche, fut enlevée ou quelque chose de semblable, et Paris vit arriver bientôt M. et madame de Sainte-Amaranthe, dans tout le premier bonheur d'une lune de miel qui ne devait même pas fournir tous ses quartiers... M. de Sainte-Amaranthe était joueur, passablement mauvais sujet, et il s'ennuya bientôt d'une femme, artiste par l'âme, et qui sentait vivement tout ce qui s'offrait à elle avec une apparence de supériorité. La pauvre enfant avait cru voir de cette manière, dans l'atmosphère qui entourait le bel officier de cavalerie; mais l'illusion fut courte et le réveil prompt. Avec la même sincérité qu'elle avait révélé le secret de son amour, elle laissa voir son désenchantement. Le mari trouva mauvais de n'être plus aimé; il s'éloigna. Il était riche[17]; mais comme il le savait et n'avait aucun jugement, ce fut bientôt comme s'il ne l'était pas, et un jour il se trouva ruiné. Il avait des enfants; mais, avec un tel homme, les liens de famille étaient nuls. Il quitta la France et passa en Espagne, où il mourut dans la misère.

C'était une singulière personne que madame de Sainte-Amaranthe: tout en elle était étrange et difficile à expliquer. Un homme[18] que je voyais journellement, et qui fut longtemps lié avec elle, m'en a si souvent parlé, que je la connais comme si moi-même j'avais fait partie de sa société intime. Cet homme racontait à ravir et peignait, surtout en parlant des gens qu'il voulait faire connaître, et les couleurs avec lesquelles il coloriait le portrait d'une femme autrefois bien-aimée avaient une teinte encore plus vive et plus naturelle.

Il est généralement reçu que madame de Sainte-Amaranthe était fort belle; ceux qui le disent ne la connaissaient pas. Elle était aussi bizarre au physique qu'au moral. Elle se levait avec un visage, une heure après elle en avait un autre: ce visage mobile, ou plutôt cette physionomie était aux ordres d'un sentiment ou d'un effet produit au hasard, ce qui rendait la chose encore plus surprenante. Sa tête était mauvaise et sans aucun raisonnement; mais son âme était noble et grande, son cœur excellent; et, à côté de mille défauts, il y avait en elle une foule de qualités qui les éclipsaient, pour ne montrer après tout qu'une femme qu'on pouvait peut-être blâmer, mais qu'il fallait aimer en même temps, et aimer avec dévouement.

Son esprit n'a jamais été constaté d'une façon positive, mais cela était indifférent; elle savait en faire trouver aux autres. C'est déjà un grand esprit que celui-là. Sa physionomie était vive, animée, flexible sous chaque impression qui la venait toucher. David, qui voulut la peindre plusieurs fois, ne put jamais y parvenir.

—Si je le pouvais en une heure! disait-il... mais l'heure d'ensuite ce n'est plus la même femme.

—Cela est si vrai, disait Sainte-Foix, que je l'ai vue quelquefois n'avoir que trente ans, vingt-cinq ans le matin, et le soir en avoir quarante.—Une telle mobilité ne se conçoit pas.

Après la mort de son mari, restant sans une fortune suffisante pour habiter Paris, elle écouta les vœux du prince de Conti. Ce fut ce qui la perdit dans le monde; l'éclat de cette liaison lui fit un tort qu'elle ne put ensuite réparer; et pourtant elle était bien plus estimable peut-être que beaucoup de femmes qui ne daignaient pas lui rendre son salut... Elle avait une fille qu'elle idolâtrait et qui était un ange de beauté et de bonté. Je ne sais si on connaît ce trait d'elle à l'âge de neuf ans:—Un pauvre ouvrier était sans ouvrage dans ce terrible hiver de 83 à 84, et mourait de froid et de faim dans un grenier, à côté de sa femme et de ses enfants. La petite Émilie apprend le fait. Sa mère était absente, et pour quelques jours l'avait confiée à une vieille parente avare qui n'aurait pas donné une obole, et l'enfant n'avait rien... Je me trompe...; elle avait un trésor, les plus beaux cheveux blond-cendré qu'on pût voir; elle l'avait entendu dire fort souvent. Elle fut chez un coiffeur, les lui vendit pour quelques écus, et fut aussitôt porter la joie dans la mansarde où la mort allait entrer sans elle... Ce trait peint à lui seul toute l'âme d'une femme. Une telle âme ne s'altère jamais.

Émilie était adorée de sa mère, et l'adorait aussi... C'était pour elle que, tout en sachant fort bien qu'elle était sa maîtresse et s'appartenait en propre, madame de Sainte-Amaranthe ne faisait usage de sa liberté que d'une manière convenable, à cause de sa fille. À la vérité, son salon était étrangement composé. On y voyait de toutes les classes de la société: diplomates, ecclésiastiques, militaires, noblesse d'épée, noblesse de robe... enfin son salon était une galerie où chacun passait, où beaucoup revenaient, parce qu'on s'y trouvait bien; et si le préjugé du monde, cette loi tyrannique, n'avait retenu beaucoup de femmes, elles y auraient été également. On jouait très-gros jeu chez madame de Sainte-Amaranthe: toutefois cette partie de l'amusement de sa maison qu'on a depuis blâmée avec tant d'acharnement, était alors une chose assez commune que la fortune et le nom pouvaient faire excuser[19], mais qui était blâmée dans une femme qui n'avait ni l'une ni l'autre.

Quoi qu'il ait été dit de madame de Sainte-Amaranthe et de madame de Sartines, je crois qu'il faut revenir sur le jugement que le monde avait porté sur elles. Des femmes qui inspirent de l'amour, cela se voit chaque jour en France, et l'on voit aussi que cela ne dure pas. Mais des amitiés saintes et prolongées, qui survivent au temps et à l'absence, voilà ce qui fait l'éloge d'une âme de femme, et madame de Sainte-Amaranthe avait de ces amis-là.

Pour blâmer une femme avec rigueur, il faut bien connaître sa vie,... l'origine de ses fautes,... leur motif... Madame de Staël disait:

—Je pardonne, parce que je comprends.

Et c'était en vieillissant qu'elle disait cela; parce qu'en effet, en vieillissant, elle apprenait à connaître la valeur des jugements du monde, et surtout leur vérité.

Au moment où la Révolution commença, en 1789, la maison de madame de Sainte-Amaranthe avait reçu un nouvel ornement: c'était sa fille Émilie. La mère était charmante dans sa vivacité, son mouvement, et cette sorte d'inconstance même dans sa personne comme dans sa pensée; elle était attrayante et plaisait plus généralement que sa fille: mais Émilie plaisait plus fortement. Que de passions profondes cette jeune fille inspira aussitôt qu'elle parut dans le monde! Entourée d'une foule admiratrice, elle fut aimée comme on aime et adore les anges...! Simple, naturelle, pensive et mélancolique, elle ne paraissait pas aimer le monde comme sa mère l'aimait... Souvent elle restait dans la partie la plus solitaire du salon, pendant qu'à l'éclat de cent bougies, autour d'une table de jeu, sa mère perdait ou gagnait des sommes énormes, occupée à une douce conversation avec Gossec, le fameux musicien, ou David, ou quelque artiste en premier renom. Jamais un mot amer ne sortit de sa bouche, et, par son rare et doux sourire, on voyait qu'elle était loin de partager cette gaieté folle qui l'entourait et qui même souvent paraissait la fatiguer.

Un mot de Gossec sur la mère et la fille peut contribuer à en donner une idée assez juste: je le trouve spirituel.

—Lorsque je vois madame de Sainte-Amaranthe, disait-il à David et à Sainte-Foix, je me sens disposé à la gaîté, je composerais une gavotte...; mais quand j'aborde Émilie, quand je vois son sourire triste et doux, son regard voilé par de si longues paupières qui semble interroger un objet inconnu... alors je me sens tout saisi de respect... il me semble que j'entends un hymne religieux.

Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire à M. de Sainte-Foix, M. de Narbonne et surtout le comte de Tilly[20], que rien ne pouvait être comparé au regard d'Émilie de Sainte-Amaranthe: c'était le ciel ouvert que ses yeux, lorsqu'ils s'arrêtaient sur vous, en y ajoutant une grâce charmante, une angélique douceur, des traits ravissants, une tournure et une taille de nymphe; on peut facilement croire qu'elle fût, en effet, bien aimée!...

Pour en revenir à la mère, qui était l'âme de son salon, c'était surtout le soir qu'elle était adorable, à son tour... Madame de Sainte-Amaranthe était éminemment la femme des heures nocturnes: tant que le jour éclairait Paris, elle dormait ou bien se tenait si bien enfermée qu'elle ne l'apercevait pas; ce n'était qu'au moment où les bougies s'allumaient qu'elle redevenait elle-même: alors sa tête se relevait, son regard, son sourire, s'animaient; elle était gaie, contente de vivre; sa parole montait ses esprits à elle-même en même temps qu'elle agitait les autres; M. de Champcenetz, qui allait chez elle fort souvent, l'avait nommée une machine à salon... Et la grande variété qu'elle laissait voir dans ses manières avait peut-être inspiré ce mot. Elle parlait à une femme qui entrait, disait adieu à une autre qui partait, donnait un coup d'œil gracieux à un homme tandis qu'à un autre elle envoyait un regard de mépris ou de colère, elle faisait une révérence à un duc et pair, adressait un signe à un peintre, et tout cela en même temps... C'était merveille de voir comme elle tenait le sceptre de souveraine dans son salon!... Elle y maintenait un continuel mouvement; elle aimait qu'on y parlât, mais très-haut. Elle défendait strictement les conversations à voix basse; lorsque la conversation s'établissait ainsi à voix basse, rien n'était plaisant, me racontaient les amis qui étaient toujours chez elle, comme de la voir partir de sa bergère et courir dans tous les sens, parlant à tort et à travers à ceux qui causaient à voix basse, et transformant en un instant son salon en un lieu bruyant et animé: c'était comme une fusée qui mettait le feu à un bouquet d'artifice.

Sa fille et elle ne s'entendaient sur aucun point: elles avaient souvent des discussions, mais jamais sérieuses, car elles s'aimaient tendrement et avaient même l'une pour l'autre une adoration entière et profonde; leurs caractères étaient différents comme leur genre de beauté: l'une était jolie, l'autre belle, et toutes deux plaisaient.

Tous les hommes ayant un nom, une fortune, une position dans le monde, se faisaient présenter chez madame de Sainte-Amaranthe. Les étrangers de distinction, tout ce qui arrivait à Paris allait chez elle. M. de Bourgoing, notre ministre en Espagne, vint chez madame de Sainte-Amaranthe, dans un voyage qu'il fit de Madrid à Paris; il ne connaissait encore ni la mère ni la fille. La mère, ce jour-là, était dans une de ces journées radieuses dans lesquelles elle paraissait à peine vingt ans. Il crut que madame de Sainte-Amaranthe n'était pas encore sortie de son appartement, et lui parla à elle-même comme si elle eût été sa fille... Les deux femmes rirent beaucoup..., et madame de Sartines passant un bras autour de la taille de sa mère...: Vous avez raison, monsieur, dit-elle à M. de Bourgoing; en effet, c'est une sœur pour moi...!

Et riant toujours elle embrassait sa mère, et toutes deux avaient l'air de deux jeunes filles.

Le comte Louis de Narbonne, M. de Vaudreuil, M. de Condorcet, M. de Sainte-Foix, le marquis de La Vaupalière, le marquis de Ximénès, M. de Champcenetz, M. de Jaucourt (Clair de Lune), le comte de Tilly, le prince de Larency, le prince de Rohan, l'abbé Delille, et encore des poëtes, des peintres, des sculpteurs, des artistes, tout cela formait le fond de la société de madame de Sainte-Amaranthe avant 92. Mais lorsque la tempête gronda, le salon changea d'habitants, excepté pourtant les artistes, qui furent fidèles jusqu'au jour où le tocsin sinistre tinta aussi pour eux, et les artistes seuls demeurèrent fidèles; et cette maison, jadis si brillante, devint presque silencieuse.

Mais les revers devinrent plus répétés à mesure que la Révolution marchait dans la voie. La fortune de madame de Sainte-Amaranthe, qui n'était que fort éphémère, et reposant en grande partie sur l'état lui-même qu'elle tenait, disparut entièrement en 1792. Ce fut alors cependant qu'Émilie se maria et épousa le jeune monsieur de Sartines, fils de l'ancien ministre et maître des requêtes.

Pour remplacer ce qu'elles avaient perdu, et peut-être aussi pour avoir un état apparent qui détournât l'attention des yeux de tigre des hommes du pouvoir, madame de Sainte-Amaranthe et sa fille devinrent maîtresses de pension, non pas d'une maison d'éducation, mais d'une table d'hôte enfin. Cette mesure donnait à la mère une illusion de fortune et de maison, et puis la mettait, du moins elle le croyait, à l'abri des persécutions du moment. Une autre femme aurait vécu dans la solitude; elle ne le pouvait pas... l'infortunée le paya cher!...

Tout ce qui avait échappé à l'exil, à la prison, à la fuite, à la mort, venait alors chez madame de Sainte-Amaranthe. Ce fut vers cette époque que M. de Sartines, jeune maître des requêtes, et fils de l'ancien lieutenant de police et ministre de la Marine, devint épris d'Émilie; il la demanda pour femme. Il l'avait admirée chez sa mère lorsque son air doux et mélancolique contrastait avec le mouvement de cette maison si bruyante; maintenant il la retrouvait plus belle encore de la résignation d'une existence brillante et perdue. Continuellement en crainte, et presque toujours en deuil d'amis morts sur l'échafaud permanent, Émilie semblait un ange pleurant sur des tombeaux; M. de Sartines se proposa... Madame de Sainte-Amaranthe, redoutant continuellement un malheur, n'hésita pas un moment. Émilie, interrogée seulement pour la forme, ne répondit que par le silence; on le prit pour un consentement, et elle devint la femme de M. de Sartines.

Les hommes d'alors étaient odieux à madame de Sainte-Amaranthe: elle leur préférait toute autre société; mais celle qu'elle avait toujours le plus aimée, au reste, lui était toujours restée fidèle. Les artistes étaient reconnaissants de ce qu'elle avait été pour eux dans le temps de sa prospérité; ils ont de nobles cœurs! J'ai pu admirer moi-même à quel degré les artistes supérieurs portent la reconnaissance; madame de Sainte-Amaranthe l'éprouva comme moi.

Mais elle était triste, et leur talent n'était plus invoqué.

—Lorsque j'entends chanter, les larmes me viennent aux yeux, disait-elle...

Parmi les artistes qui allaient chez elle dans les premières années de la Révolution, un surtout s'était fait distinguer parmi tous les autres: il n'avait que vingt-deux ans, il était parfaitement beau; sa voix avait un charme qui ravissait, et son jeu annonçait qu'il surpasserait et ferait oublier Clairval et Michu[21]; quant à sa naissance et à sa position sociale, elles étaient toutes deux de nature à le faire accueillir partout, et surtout dans la maison de mesdames de Sainte-Amaranthe. La mère l'avait reçu avec cette grâce qu'elle mettait toujours à recevoir les hommes remarquables ou qui annonçaient du talent, et, certes, les essais de celui-là étaient de nature à faire prévoir ce qu'il serait un jour. Reconnaissant de la bienveillance qu'on lui montrait, le jeune homme vint d'abord pour le témoigner, ensuite un sentiment plus profond l'attira dans cette maison; un seul mot l'expliquera: mademoiselle de Sainte-Amaranthe n'était pas mariée alors.

C'est une figure si suave et si belle que celle de madame de Sartines, que je ne puis me résoudre à parler d'elle sous un rapport qui pourrait ternir l'auréole qui entoure son céleste visage. Je veux donc faire comprendre que le sentiment qui unissait à elle le jeune et bel artiste était aussi pur que l'âme de celle qui éprouvait pour lui un sentiment aussi profond qu'il était tendre. Mais ni l'un ni l'autre n'avait parlé; les yeux d'Émilie, même, étaient demeurés muets devant un bonheur que devait suivre un remords. Tant qu'elle fut libre, elle garda le silence, bien certaine que sa mère n'aurait jamais consenti à ce mariage; et lorsqu'elle fut mariée, elle était encore plus empêchée, car alors le devoir de la femme lui commandait de fuir l'adultère.

Cet amour chaste et pur comme celui des anges fut donc presque ignoré; car on ne pouvait que le présumer à une émotion plus vive ressentie en entendant prononcer un nom. Oh! de telles affections sont grandes et saintes! et peut-être donnent-elles au cœur plus de joies divines qu'un sentiment sanctionné par la voix de tous. Les mystères de l'âme ont un charme inconnu à ceux qui n'ont pas aimé pour le bonheur seul d'aimer, et dont l'égoïsme du cœur se tait devant la puissance de cet amour silencieux, heureux de dire: Je l'aime!.. et non: Je suis aimé!

L'artiste déjà célèbre dont je parle venait habituellement chez madame de Sainte-Amaranthe; il avait deviné le chagrin de la mère et de la fille au moment où leur maison avait cessé d'être ce qu'elle était, et voulait leur apporter à toutes deux une consolation que leur cœur comprit... Ce fut alors que les Girondins, reconnaissant tout le charme de la maison de madame Sainte-Amaranthe, y vinrent en foule pour y jouir de cette douce causerie et des entretiens élevés qu'on y trouvait. Cette Gironde, dans laquelle étaient les esprits les plus remarquables de l'assemblée, partageait son temps entre ses devoirs parlementaires, madame Roland et madame de Sainte-Amaranthe; insensiblement les hommes mal pensants s'éloignèrent d'eux-mêmes, et les artistes et les Girondins demeurèrent, avec quelques anciens et nobles amis qui avaient échappé au couteau révolutionnaire, les seuls commensaux de la maison de madame de Sainte-Amaranthe... le génie sous toutes les formes y ralluma de nouveau son flambeau.

Cependant tous les artistes n'étaient pas demeurés chez madame de Sainte-Amaranthe; quelques-uns en avaient été éloignés par elle-même: de ce nombre était David.

—Pour vous-même, lui avait-elle dit, il y a ici trop de gens qui vous blâment.

—J'ai fait mon devoir, répondit David.

—Ne me parlez pas ainsi, voyez-vous! Votre devoir!... tenez, laissez-moi! n'insistez pas sur la continuation de nos relations, elles ne nous conviendraient plus.

Madame de Sainte-Amaranthe voulait parler non-seulement de la mort du Roi et du vote de David[22], mais des deux tableaux qu'il avait faits depuis ce moment, l'un pour Lepelletier de Saint-Fargeau, l'autre pour Marat.

Lorsque le procès du Roi fut terminé et qu'on dut procéder aux votes, plusieurs membres de la Convention reçurent des avis pour ne pas voter, et cela avec menaces; Lepelletier reçut deux lettres, dont l'une était anonyme, et l'autre signée du nom d'un garde-du-corps du Roi appelé Paris. Dédaignant les avertissements donnés, Lepelletier vota la mort... Le lendemain, se trouvant chez Février, restaurateur au Palais-Royal, il y rencontra Paris.

—Je t'avais averti, lui dit ce dernier, en lui plongeant un couteau dans le cœur!...

Lepelletier tomba mort.

David fit un tableau sur cet événement; il aimait Lepelletier, et voulut consacrer ce qu'il appelait son martyre. Il fit un grand tableau représentant Lepelletier étendu sur son lit mortuaire; au-dessus de sa tête, on voyait un sabre suspendu par un cheveu et traversant un papier sur lequel est écrit:

Je vote pour la mort du tyran.

En haut du portrait est placée l'inscription suivante,

L'an 1793, 2e de la République,
À Michel Lepelletier,
Assassiné pour avoir voté la mort du tyran,
L.-J. David, son collègue.

Quelques mois après, la France gémissait sous la plus épouvantable faction que les troubles politiques aient jamais fait éclore. Quelques victimes crièrent au secours; leur cri de détresse fut entendu par une noble femme. Elle apprit en même temps que Marat avait dit:

—Le mal du système actuel, c'est qu'il est trop doux. Il faut que le sang coule... non par gouttes, mais à TORRENTS.

—Voilà celui que je dois frapper, se dit-elle!

Et Charlotte Corday arrive à Paris le 12 juillet 1793. Le lendemain, Marat n'existait plus, et nos fers étaient rivés encore plus fortement, car les décemvirs qui décimaient la France vengèrent sa mort sur des innocents. À l'occasion de la mort de Marat, il vint une députation conduite par Guirault, qui s'écria en entrant dans la Convention:

—Où es-tu, David? tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour la patrie... Il te reste encore un tableau à faire!...

—Je le ferai! s'écrie à son tour David d'une voix tremblante d'émotion...

Et ces deux hommes s'embrassent en pleurant!.. Ils auraient pu faire croire, en vérité, si l'histoire n'avait pas été LÀ, que Marat était le premier citoyen de la France!...

Il fit donc ce tableau dont j'ai vu l'esquisse[23], et le fit effrayant de vérité. Le monstre est mourant dans sa baignoire, pâle, livide, coiffé d'un mouchoir!.. il était hideux.

Cette volonté de faire servir son talent à représenter, à perpétuer le souvenir des horreurs de l'époque, paraissait coupable plus que tout le reste à madame de Sainte-Amaranthe: elle le témoigna à David; quant à Émilie, cet homme lui avait toujours été odieux. Le jour où il revint chez sa mère, elle tressaillit en le voyant; David s'aperçut de ce mouvement...—Vous devriez venir voir mon dernier ouvrage, dit-il à madame de Sartines, en s'approchant d'elle... il est assez héroïque pour plaire à une femme comme vous!.. Voulez-vous le voir?...

Émilie demanda en frémissant quel était le sujet?

—Il est touchant, répondit David.

Et il lui raconta qu'un jeune enfant âgé de douze ans, Joseph Barra, natif du village de Palaiseau, appartenant à une pauvre famille, s'engagea comme tambour afin de soulager sa pauvre mère... il partit pour la sanglante guerre de la Vendée... Un jour, il fut entouré par les troupes vendéennes.

—Rends-toi, lui dit-on, et crie vive Louis XVII!—Vive la République! s'écrie l'héroïque enfant, tandis que vingt baïonnettes étaient croisées sur sa poitrine... Au même instant il tomba mort... Cependant il eut le temps de presser sur son cœur sa cocarde tricolore.

C'était ce moment que David avait représenté. Émilie le remercia, en lui promettant d'aller visiter son atelier lorsqu'il aurait des sujets plus gais: car, ajouta-t-elle en souriant, nous n'avons sous les yeux que de tristes images; pourquoi les multiplier encore?

David sortit de cette maison avec un sentiment pénible: on l'avait presque humilié... Il n'était pas aussi méchant qu'on le dépeint sans doute; cependant il l'était assez pour effrayer ceux qu'il pouvait vouloir perdre... Ce n'était pas son intention de nuire aux dames de Sainte-Amaranthe; mais, sans le vouloir, il parla d'elles dans un sens malveillant. Saint-Just et Robespierre le questionnèrent: il raconta l'intérieur de cette maison, l'accueil fait toujours de préférence aux nobles et aux gens d'autrefois, et tout récemment à la Gironde tout entière.

—J'y ai dîné, leur dit-il, avec Guadet, Gensonné, Boyer-Fonfrède, Valazé, et cinq ou six autres.