HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS

TOME QUATRIÈME.

L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

FORMERA 6 VOL. IN-8o,

Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

La 2e a paru le 11 janvier;
La 3e paraîtra le 15 avril.

Les souscripteurs chez l'éditeur recevront franco l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.

PARIS.—IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, no 12.

HISTOIRE
DES
SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS
DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION,
ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.

par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME QUATRIÈME.

À PARIS
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVIII.

Au Public,
LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.

Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'Histoire des Salons de Paris, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que, depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le titre des Salons célèbres.

Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des ouï-dire plus ou moins exacts.

C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une des merveilles de notre histoire contemporaine?

Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand empire?

La troisième livraison de l'Histoire des Salons de Paris paraîtra très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire et du Consulat, entre autres le Salon de Barras, le Salon de François de Neufchâteau, le Salon de madame Tallien, un bal des victimes, le Salon de madame Récamier, le Salon de Lucien Bonaparte, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du prince de Bénévent, le Salon de l'archi-trésorier, le Salon des princesses de la famille impériale, le Salon de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, le Salon de madame Labriche, au château du Marais; le Salon du comte de Demidoff, le Salon de madame Campan, etc., etc.

Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos engagements.

C. LADVOCAT.

Ce 15 janvier 1838.

SALON DE MADAME DE MONTESSON,
À PARIS ET À ROMAINVILLE.

J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame Bonaparte avait bien pu parler de ses relations de Cour dans les premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être, mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.—Napoléon, qui comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame Bonaparte prît des leçons de madame de Montesson. C'est madame Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a dit.

Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage avec le duc d'Orléans[1].—Sa politesse était parfaite, quoique toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur elle, si ce n'est de la part de ses deux beaux-fils, MM. de Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois mademoiselle Marquise (c'était son nom de guerre). Il était assez difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins, puisqu'on ne la rendait pas légitime,—et puis on fit mademoiselle Marquise marquise de Villemonble. Bien des gens trouvèrent que cela avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.—Mais la nouvelle châtelaine s'en arrangea très-bien:—elle avait de bonnes rentes, comme disent ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la manière dont elle avait été traitée l'autorisait à laisser croire que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,—tout cela pouvait laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,—elle ne le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent mensonge de mademoiselle Marquise, marquise de Villemonble. Ses fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres chrétiens.—C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît hautement de leur faire.

Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait pas encore dit:—Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette femme-là,—et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où elle jouait sans talent, tandis que d'autres en avaient au moins.

—On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès, l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit doucement moqueur:

—Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.—Tout le monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être longtemps à recommencer.

Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que la Cour des Tuileries (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.

Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges: on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande partie des émigrés rentrés,—des artistes, des femmes sévères et même puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.

On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M. le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc d'Orléans de donner la couronne aux lauréats. Le prince en chargea madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à Napoléon Buonaparte:

Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur. Madame de Montesson était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.

Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].

J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:—c'est beaucoup, 150,000 francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.

Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient qu'elle faisait toujours la duchesse d'Orléans. «Eh! pourquoi non? dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite. Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»

Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières, où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume princière, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était arrivé, en ajoutant:—C'est extraordinaire, elle a été très-froide d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.

—Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?

—Oui, sans doute!

—Eh bien, n'y retournez pas!...—Et il lui expliqua la chose; cette femme était furieuse!...

J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est qu'elle s'en acquittait bien.

On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée, mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait alors un tour châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé, violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux. J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient ses yeux. Quant à sa tenue habituelle, j'ai déjà dit en parlant d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et attirante. Toujours bien mise selon son âge, elle portait habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec nous, avec ses jeunes femmes favorites, comme elle nous appelait trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante et bonne; elle appelait cela avoir sa figure ouverte ou fermée.

Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue. Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et du liant néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton. Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce qu'on peut être. C'était le général Suchet.

—Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai... Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de sabre; votre général ne me convient pas...

—Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel Savary...

Elle me regarda et se mit à rire.

—Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non, il m'ennuierait...

Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut, mais je réponds que ce fut malgré elle.

Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de ministre, par exemple...

Elle défendait les conversations qui déchiraient. Elle prétendait que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après lui que de mauvais fruits.

Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents, beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui, en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et dont la beauté toute naissante devait toucher le cœur de madame de Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et aimable femme.

Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en l'appelant: Gros père..... bon gros père, que le prince, qui avant tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le fait aux enfants qui ont la coqueluche.

M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et Dieu sait sous quel jour[7]!...

Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal particulier qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...

Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce soir-là.—La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un peplum soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose, bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je connaissais un autre cœur qui était aussi bien triste dans cette même fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus connaître de vrai bonheur!...

Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à Joséphine:—Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.

Les princes arrivèrent.—On sait ce qui en fut de ce voyage, et de l'effet qu'il produisit. Les princes d'Espagne, comme les appelait le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne se serait pas mis autant en peine[11].

Nous fûmes toutes et par ordre faire notre cour à la Reine d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue. C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position, et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon, mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la propre sœur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa sœur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.

Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé, et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.

Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que des maisons voisines on pouvait la voir.

Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:

—Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y serais allée de même.

La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine, fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.

Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait compte en riant au premier Consul:

—Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un nouveau Monck, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.

Le Consul fit un mouvement.

—Et qu'avez-vous répondu, madame?

—Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.

—Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.

Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même silence.

—Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].

—Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous l'honneur d'y paraître un moment?

—Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez, ne sont pas donnés à la joie.

—Non certes... et heureusement pour la France!

Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson elle-même, que sa sœur Pauline n'avait pas.

—En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune Roi.

—Dites le vôtre, Général.

J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.

Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire l'application.

Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris, je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.

Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais roi.

On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté. J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000 francs.

La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie féerie.—Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr. Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant au Temple du Soleil!—Il y avait dans ce quadrille pour plus 20,000,000 de diamants.

Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant. C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une de ses boucles de soulier!... il les collait sur le soulier même pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.

Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie. Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta; Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches, qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.

Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la patrie, del patrio nido. Gianni improvisait aussi chez madame de Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.

La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice, précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand, qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une représentation de Schœnbrunn pour la fête que la princesse Pauline donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même Neuilly.

Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de prince dépossédé, de prince desdichado, lui donnait à nos yeux une physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.

Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science culinaire. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas s'y tromper.

La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays, pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'ancien régime, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de ma mère, qu'elle n'appelait que la belle Grecque; c'était madame la princesse de Guémené[18].

Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la Picardie. Madame de Montesson fut presqu'un ministère pour Napoléon dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois que c'étaient ces deux sentiments réunis.

Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson; toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et quelquefois lui-même s'y rendait.

C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.

Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur, le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul. Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au premier Consul.

«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un homme comme je l'admire. C'est, selon moi, l'homme non-seulement des siècles, mais des temps.

M. DE VALENCE.

Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.

MADAME DE STAËL.

Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce malheureux exil?...

M. DE VALENCE.

Ah! pourquoi!...

MADAME DE STAËL, vivement.

Vous le savez?...

M. DE VALENCE.

Mais...

MADAME DE STAËL impérativement.

Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.

M. DE VALENCE.

C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.

MADAME DE STAËL.

Comment!... Que voulez-vous dire?...

MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'œil de reproche à M. de Valence.

Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous. Personne ne le peut dire... qui le sait?...

M. DE VALENCE, d'un ton piqué.

Ma tante, je vous affirme et je répète que le premier Consul est mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les partis.

MADAME DE STAËL, riant.

Eh bien, tant mieux! du même œil il les peut observer tous, et du même filet les prendre en un moment.

M. DE VALENCE.

Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et... peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit supérieur, le chef de tous les partis contre lui.

MADAME DE STAËL, avec noblesse.

Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!.. si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.

MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame de Staël.

Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon, lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et peut-être...

MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de Montesson.

Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!

Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.

—Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de Montesson.

Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle. Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son mouchoir.

—Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler au premier Consul.

—Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...

—Avez-vous ma belle-mère[20]?

—Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi de Pulchérie[21]... à la bonne heure.

Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.

—Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de beaucoup...

Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti, tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui constate l'habitude de s'en servir.

Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au cœur de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23] qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour consulaire.

Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante, qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût, madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot aux paroles d'usage.

Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était, comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît, parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à les faire oublier.

Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement celles de nos jours ridicules pour un déjeuner-dîner comme celui de madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse, ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette jupe était détaché; il était fait en manière de spencer: cela s'appelait un canezou. Mais celui-là était à manches amadices, et montant au col; le tour et le bout des manches étaient également brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors le luxe des tulles de coton, non plus que la magnificence des fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: Luxe et pauvreté!... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible, et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait peu, et même point d'étoffes de soie le matin.

Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante. Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline jaune-clair, et brodée en plein d'un semé de petites étoiles à jour; le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour consulaire se formait déjà.

—Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui donnaient un aspect joyeux à toute la maison.

—Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez de m'apprendre...

—Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...

Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut frappée...

—Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!... c'est elle!...

—Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...

—Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit que peut-être il viendrait!...

—Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de trop ici.

Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui l'entouraient.

Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son œil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas leur égale, mais leur supérieure d'âme et de cœur comme elle l'était de toutes par l'esprit.

—Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...

Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson, s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'œil vif et prompt autour de l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:

—Cette maison est-elle à vous, madame?

Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position pénible d'une femme...; mais... ce mot était répété avec intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la sottise:

—Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même; elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh! je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.

Madame de Staël comprenait ces discours sans les entendre; mais elle voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore. Son œil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.

Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba sur sa chaise.

En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha vivement madame de Staël.

—Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.

Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le cœur comme elle l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son œil toujours si doux et si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au cœur une indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de madame de Staël.

—Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...

—Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.

—Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous êtes plus courageuse que moi.

Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme une rose.

—Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.

—Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez une sœur.

Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment, madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque froid...

—Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.

—Delphine.

—Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est que cela ira à merveille!...

Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de contentement à madame de Staël...

Celle-ci la comprit.

—Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom, même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul, ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous rappellera cette journée[28].

Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle facilité on la ramenait à soi. La bonté de son cœur était si admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité; ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on admire.

—Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul..... Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.

—Que faut-il pour cela?

—Ne jamais parler de m'exiler.

—Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas vous ne seriez pas exilée; les exils et les lettres de cachet ont été abolis par la Révolution.

—Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le 18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal choisi, car l'air y est mauvais!...

Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna sur-le-champ.

Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa bêtise, comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra chez le marquis de Luchesini.

—Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du cœur aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire, une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de la nation.....

Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30] jouât très-bien la comédie.

—Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise, il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M. le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas, malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée que le reste.

—Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait joué la comédie avec les comédiens français?... Ce n'est pas Sainte-Assise.

—Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois la Partie de chasse d'Henri IV, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et, je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.

Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval; mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de rang, et où le Roi s'appelait La France[32].

Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:

—Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de force à chanter un duo de Gluck avec vous?

Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa tomber lentement cette parole:

—Personne.

—J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez souvent avec elle, n'est-ce pas?

Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'œil, et joignant ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit avec un accent profondément touché et toujours admiratif:

—Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!

Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un concert payant.

Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la musique est de Plantade!

Le jour se lève, amour m'inspire,
J'ai vu Chloé dans mon sommeil;
Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.

Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité. Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants, rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.

—Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?

—Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que c'est un Vandale!... demandez à Garat.

Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance, et il dit non-seulement comme les autres:—Il est charmant...; mais il ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:

C'est un grand homme!

Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui vinrent lui donner de l'ennui.

Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme alors, bien au-dessus d'elle.

Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen, quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui lui imposait mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour imposer mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:

Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.

et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir. Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!... Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes mademoiselle Duchesnois dans Phèdre, et, je crois, dans Clytemnestre et dans Didon...

—Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la débutante on se mêla pour causer.

Il me regarda en souriant.

—Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.

—Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...

—Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez, voyez plutôt.

En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...

—Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...

—Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul souvenir!

—Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.

—Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.

Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct, n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois, que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.

N'est-ce pas, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de Léontine dans Héraclius, ou de Cléopâtre dans Rodogune, n'est-ce pas que voilà un bel outil de tragédie?...

Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie. Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle les a conservées...

Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.

J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville: cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35]; elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...; l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37], quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues, des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne, dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui, pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...

On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et d'étrangères dont les noms m'échappent.

J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait tort en l'accusant de manquer de cœur[44]. Elle était plus accablée que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer... Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.

—Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout à son tour sur le général Bonaparte[45].

Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le danger de MM. de Polignac.

Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne, donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.

—Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement... vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour madame Bonaparte!

—Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...

—Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de serrer sa main.

—Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en souriant et en montrant des dents encore superbes...

Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de Saint-Cloud.

En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et de M. de Rivière[46].

—Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?

—Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il aussi que nos vœux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés dans nos cœurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du trône où il monte soient teintes du sang innocent?...

—Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.

—Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme. Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?... quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai... Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas assez vu couler?...

Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.

—Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...

—Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah! Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...

—Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon frère... Reposez-vous sur moi.

—Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.

—Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.

Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.—Je ne puis le voir moi-même, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.

Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié. Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir madame de La Tour et sa fille.—Espérez!...«leur cria-t-elle du plus loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette espérance ne serait pas vaine...

On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac; le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de Paris, dit seulement à l'Empereur: Soyez clément, et vous sèmerez pour recueillir.

Mais ces paroles furent dites pour tous les accusés, et même pour Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de Polignac et de Rivière.

L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.

—Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent qui le persuade; car ce n'est que de lui seul que j'attends quelque pitié.

Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du maître.

—J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, sans compter madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais mettre à une aussi importante affaire, et je crains...

—Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine, faites que je le voie, et vous serez un ange.

—Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas craindre ce qu'il appelle des scènes. Je le connais, et je sais que c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.

—Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle désolation j'ai laissée derrière moi...

—Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je reviens dans un moment.

Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.

Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure, toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.

—Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien vous voir!... c'est d'un heureux augure.

Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre, ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée de madame de Montesson.

—Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce sont des monstres!...

Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son silence:

—Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il avec amertume.

Elle baissa les yeux.

NAPOLÉON.

Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?

MADAME DE MONTESSON.

Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le vôtre!!!...

NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.

Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je leur fais grâce?...

MADAME DE MONTESSON.

Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille circonstance; mais ils ne sont pas assassins. Ils ont pu employer un homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.

JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.

Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!

MADAME DE MONTESSON.

Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction... soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la France!... qu'on dise de vous seul ce qu'on n'a dit encore d'aucun souverain:—Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme Louis XII.

NAPOLÉON, d'une voix plus douce.

Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier magistrat de la république.

MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.

NAPOLÉON.

Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui m'entoure, si je fais grâce?

MADAME DE MONTESSON.

La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en suis garant.

NAPOLÉON.

Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les verrous, et ils s'en feront relever par le pape.

JOSÉPHINE.

Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon ami..., pas de mort!

MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la main.

Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous supplie!...

Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.

NAPOLÉON.

Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.

JOSÉPHINE.

Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...

NAPOLÉON l'embrassant.

Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le bouleversement de la France?

MADAME DE MONTESSON avec douceur.

Ce n'est pas ce qu'ils veulent.