L’AVANT-NAISSANCE
DE
CLAVDE DOLET
FILS DE ESTIENNE DOLET :

Premierement composée en latin par le Pere,

Et maintenant par vng sien amy, traduicte
en langue francoyse.

ŒVVRE TRESVTILE
Et necessaire à la vie commune : contenant
Comme l’homme se doibt gouuerner
en ce monde
.

A LYON,
CHÉS ESTIENNE DOLET.

M. D. XXXIX.
Auec Priuileige pour dix ans.

CENT VINGT EXEMPLAIRES.

PARIS.
Imprimerie de I. Tastu.

SE VEND CHEZ TECHENER, LIBRAIRE,
Place du Louure, n. 12.

AV LECTEVR

MVNY DE BON VOVLOIR, ET EXEMPT D’ENVIE ET DETRACTION,

SALVT.

LISANT depuis quelque temps vng certain œuure de Estienne Dolet, intitulé GENETHLIACVM CLAVDII DOLETI, filz dudict Dolet, ie me suis bien voulu exercer de le traduire de langue latine en langue francoyse. Et ce non pour ostentation de ma rithme, mais pour le proffit que chascun prendra par la traduction d’vng liure tant plein de doctrine, et prudence necessaire à la vie commune. Et pour vray la composition latine de Dolet meritoit trop plus excellent traducteur que moy : comme pourroit estre vng Maurice Scæue (petit homme en stature, mais du tout grand en scauoir, et composition vulgaire) vng seigneur de sainct Ambroise (chef des poëtes francoys) vng Heroet, dict La maison neufue (heureux illustrateur du haut sens de Platon) vng Brodeau aysné, et puisné (tous deux honneur singulier de nostre langue) vng Sainct Gelais (diuin esprit en toute composition) vng Salel (poëte autant excellent que peu congneu entre les vulgaires) vng Clement Marot (esmerueillable en doulceur de poësie) vng Charles Fontaine (ieune homme de grande esperance) vng petit moyne de Vendosme (scauant, et eloquent contre le naturel et coustume des moynes) ou quelques aultres, dont la France est garnie en plusieurs lieux, par la grace que Dieu lui faict de florir maintenant en gens scauantz plus que tout aultre Royaulme. Ceulx la doncq debuoient estre interpreteurs de ce present oeuure : mais si par affection honneste ie me suis aduancé des premiers, pour cela ie ne puis, et ne vouldrois estre cause que si nobles espritz que les dessusdictz feussent retardés de se vouloir esbatre à la traduction par moy entreprinse. Or ie reuiens a mon premier propos, lecteur debonnaire : qui est tel que le proffit et vtilité partant de cest œuure, m’a induict a le translater. Et par semblable raison i’espere que tu prendras en gré ce mien labeur et effort. Adieu.

CANTICQVE AVX DEESSES
DE SCAVOIR
Appellees les Neuf Muses.

LE ioyeulx fruict que donne mariage

Par ses esbatz, et par son doulx vsage,

I’ay ia receu : et pour plus d’aduantage,

C’est vng beau filz.

Pour vous seruir, Deesses, ie le feis :

A vous seruir il sera doncq prefis,

Et auecq moy (qui seulet ne suffis)

Vostre sera.

Phœbus le blond pour luy s’efforcera

De bien chanter. Pallas ne se taira :

Et vostre voix vng bruict au ciel faira

Oultre coustume.

Sus doncq, il fault que ce iour on consume

En ioye et chantz. Prenez en main la plume,

Filz d’Apollo. Que la fleur on escume

De poësie :

Pour celebrer en rithme bien choysie

Ce mien enfant. Muses par courtoisie

Sa couche soit mignonnement farcie

De fleurs plaisantes :

Comme sont fleurs qui croissent par les sentes

De Parnassus, et qui viennent aux entes

De voz iardins, et foretz abundantes

En tout bon fruict.

Faictes aussi que par vous il soit duict

Si saigement et apprins et conduict

Que par son art il vous donne deduict,

Grand deuenu.

Mais i’ay assés a vous propos tenu

De cest enfant : a tant par le menu

Veulx le plaisir, duquel suis detenu

Au long descrire.

Dieu Apollo vueille moy cy conduire

Et me prester vng peu de ton bien dire.

Si cest enfant par tes chantz fais reluire

Bien le rendra :

Quand peu a peu grand homme deuiendra :

Et ton honneur par son art maintiendra :

Lors congnoistras quel loz il t’aduiendra

Par son scauoir.

Croy, Apollo, que par luy doibz auoir

Autant d’honneur que par aultre poëte :

Et ne seras long temps sans le scauoir,

Si longue vie en santé Dieu luy preste.

PRÆCEPTES NECESSAIRES
A la Vie commune,
Addressés a son filz venant en naissance.

QVELCONQVE estoille ait sur toy son aspect

(Si ainsi est qu’aulcun certain respect

Du ciel haultain, ou infaillible essence

De destinée ait sur Humains puissance)

Ie veulx le cours que Nature te donne

En ceste vie estre tel que i’ordonne,

Et que desire. Or vien doncq en ce monde

Sur tel desir : et en terre profonde

Retourne, apres que ton heure viendra.

En premier lieu, ta foy ce poinct tiendra

Qu’il est vng Dieu tout puissant et vnicque

En ses effectz : et si ce sans replicque

Tu crois par foy, et en luy ta fiance

Soit toute mise (o Dieu quelle asseurance,

O quel repos) allors tu congnoistras

Comme en tout bien et honneur accroistras,

Et sans tristesse ou langueur indecente,

Tu passeras de ce monde la sente :

L’amour de Dieu de soy a tel pouuoir,

Que de tout bien vng mortel peult pouruoir.

Apres cela par toy bien obserué,

Rendz mon esprit prudemment preserué

De vices telz : c’est asscauoir enuie,

Ambition, et que ne te deuie

De la raison ire a raison contraire :

Finablement (pour du tout te parfaire)

Tout vice euite, et toute volupté :

Et lors seras des saiges reputé

Saige, et prudent, entier et vertueux.

Plus, tu seras aux aultres fructueux

Par bon exemple. Et ainsi veulx que naisses

O mon enfant, et non aultres richesses

Ie te souhaite. En telle sorte né,

Plus que Crœsus tu seras fortuné,

Quant est aux biens : c’est que pour heritage

(Vray don de Dieu) liberté de courage

Tousiours auras, et esprit invincible :

Te desirer plus grand bien n’est possible.

Estant muny de force tant haultaine

Tu te riras de fortune incertaine :

Et soit pour toy temps bon ou malheureux

Tousiours auras le visage d’heureux,

Tel que vertu, vertu dicte virile,

A en tout faict, soit amy, ou hostile.

Ayme vertu qui ha telle puissance,

Qu’en tous hazartz elle donne constance.

Oultre (a dresser tes mœurs) il est besoing

Que d’acquerir scauoir tu preignes soing.

Les lettres font qu’on congnoist pleinement

Ce que concoipt vng chascun element :

Soit en la mer, en l’air ou en la terre :

Doncq il te fault vng si grand bien acquerre.

Par tel scauoir tousiours constant seras :

De monstre aulcun tu ne t’esmouueras :

Mais tu croiras le tout faict par Nature

(Mere de tout, de Dieu puissance pure)

Et par icelle a sa fin tout venir.

O quel grand bien te voirras aduenir

Si tu congnois des choses l’origine

L’accroissement, et ce, qui les termine.

Ce congnoissant, il n’est rien tant horrible

Qui peur te fasse, et feusse le terrible

Bruict du tonnoirre, ou Pluton le noir dieu,

Horribles faictz à toy seront vng ieu.

Voila, mon filz, le bien que te desire

Affin que seur de tout tu puisses rire :

Feust que le ciel, la terre et mer salée

Toute Nature ensemble feust meslée

Comme aultresfois a esté rude forme,

Non diuisée, et vng chaos difforme.

Or maintenant recoy ce que diray,

Car briefuement icy ie t’instruiray

D’aulcuns bon poinctz : par lesquelz sans dommage

Consumeras tout le cours de ton aage,

Et ne craindras ny peril, ny dangier

Par fainct amy, ou par fainct estrangier.

Premierement, si apres le deces

De tes parentz tu as des biens assez,

Il ne les fault consumer follement

(Comme vng prodigue) ou immoderêment :

Car certain est que ton pere et ta mere

Ne les ont quis sans trauail bien austere.

Par quoy ne doibs despendre briefuement

Ce qui s’acquiert par labeur longuement.

Doncq grandz bancquetz, ou braue superflue

Tu ne fairas : ou aultre chose indeue :

Comme de suiure ou berland ou paillarde :

De tout cela le sage homme se garde.

Il te fault doncq du tien ainsi vser

Que n’ays affaire a l’autruy t’amuser,

Ou demander secours en indigence

Et pauureté : car de tout temps l’vsance

Est et sera que l’homme sans auoir

N’est rien prisé : combien que de scauoir

Il ait autant qu’eut Homere le docte,

Ou que Platon, Demosthene, Aristote,

Ou que Virgile, ou le tant eloquent

Marc Ciceron. Brief, on se va mocquant

De tout lettré si en biens il n’abonde.

Par quoy si veulx prisé viure en ce monde,

Aye du bien : aultrement seras beste

Voire eusses tu de scauoir pleine teste.

Et d’auantage, il te fault regarder

Qu’impossible est que te puisses garder

De faict meschant, si trop grand pauureté

Sur toy son dard a vne fois iecté :

Et que ne sois du tout en desespoir,

N’ayant de viure ou moyen, ou pouuoir.

Lors nulle craincte au pauure contredict :

Tout cas meschant aussi tost faict que dict.

Pour euiter tel dangier, et diffame,

L’homme prudent en telle sorte drame

Ses biens, qu’il n’ha iamais necessité,

Et auec loz peult garder equité.

Ainsi fairas pour acquerir honneur

Et ne tomber iamais en deshonneur.

Si toutesfois (comme chose louable)

Ie te commande estre en biens espargnable,

Ie n’entends pas que sur toy auarice

Ait aulcun lieu : car ce n’est moindre vice

Que de despendre insolemment le sien.

Par quoy donne ordre, en despendant le tien,

Que de prodigue et auare le nom

Chasses au loing : et ainsi bon renom

Tu acquerras. Vng moyen est honneste

En toute chose : en tout sois doncq modeste.

Mais en cecy ie te veulx aduertir

Qu’en espargnant ne te doibs diuertir

De faire bien aux pauures par pitié.

Vng tel vouloir, vne telle amytié

Entre mondains a Dieu plaist grandement

Et tant, que par ce au ciel benignement

Sommes receuz, et euitons le gouffre

D’enfer. Si doncq ton prochain pauure souffre

Quelque indigence, aye compassion

De ton semblable et consolation

Donne luy lors. Par ainsi auras faict

La volunté de Dieu, et tel bienfaict

Ne perira iamais. Ayme trop mieulx

Pauures nourrir, que garder escutz vieulx.

Ainsi doibt faire homme humain a l’humain :

Ou aultrement dict doibt estre inhumain.

Contre ce poinct, si tu n’as aulcun bien

De tes parentz, ou du tout tu n’as rien,

Il ne fault pas pour cela t’addonner

A gaing villain, ny aulcun ranconner,

Tromper, destruire : et ainsi deuenir

Riche. Au contraire il te fault paruenir

Aux biens mondains, sans d’aulcun la ruine.

Ou aultrement sur toy l’ire diuine

Se monstrera : et en fin tu perdras

Ce, qu’aultresfois par fraude acquis auras :

Car biens acquis par fallace rusée

Communêment n’ont pas longue durée.

Apres auoir disposé sagement

De ton estat domesticq : tellement

Te conduiras, que tous te soint amys

Et nulz ne soint contre toy ennemys.

Ce qu’aduiendra si ne blesses personne

Par dict, ou faict : ainsi raison l’ordonne.

Mais tout ainsi que les mouches a miel

Scauent congnoistre et le succre et le fiel,

Et de fleur toute vng peu premier sauourent,

Que sur aulcune (en se paissant) demourent :

Par tel aduis les amys fault eslire,

Et follement a tous ne se reduire.

Si pour amy aulcun tu veulx nommer

Premierement il te fault consommer

Vng muy de sel auecq luy priuêment,

Beuuant, mengeant, parlant communêment

Triste, ou ioyeulx : c’est, que deuant le prendre

Pour vray amy, en tout puisses entendre

Quel homme il est et d’esprit et de mœurs :

Saiges ainsi sont de leurs amys seurs.

Et si le fais, lors pourras reueler

A tel amy, ce que craindrois celer :

Soit de cueur gay les gayes entreprinses,

Ou de langueur les facheuses surprinses.

O quelle crainte, o quelle fascherie

Donne l’amy meschant, par tromperie

S’il veult troubler le sien amy loyal,

Et comme traistre et meschant desloial

Veult reueler les propos amyables,

Qui par deuis (comme non dommageables)

Se sont tenus entre eulx. O quelle peste !

Pour obuier a tel mal, t’admonneste

Que sois secret, et caches saigement

Ce, qui te peult (s’il est legierement

Communicqué a l’amy) par apres

Porter dommage. O Dieu, o quelz regretz,

Se veoir trahi par personne choysie

En amytié, d’amytié dessaisie.

Par quoy te fault vser d’vng tien amy

Si comme apres te peult estre ennemy.

Par tel moyen iamais ne doubteras

Langue legiere, et asseuré seras

D’vn tien amy, si ennemy se faict

Et par courroux de toy il se deffaict.

Quant aux flateurs euiter ilz se doibuent

Comme amys faulx qui leurs amys decoiuent.

Euite aussi deceptifz rapporteurs :

Qui en estantz de tout mal apporteurs

Veulent tousiours nouuelles colliger,

Pour l’escoutant par leurs dictz affliger,

Et mettre en soing, rapportant chose faulce :

Ou aultre cas, qui sottement t’exaulce.

A ces deux maulx le remede est patent.

Si le flateur par loz te vient flatant

Et par rapportz le rapporteur t’esmeult,

Regarde bien en toy ce qu’estre peult

Ou vray, ou faulx : par ceste seule reigle

Tu ne seras entre flateurs aueugle

(C’est asscauoir par gloire transporté)

Et ne croiras le faulx bruict rapporté

Par rapporteurs : mais tous deux chasseras

Comme poison, et rien d’eulx n’aymeras.

Apres cecy ie te veulx informer

Comme tu doibz tes seruantz reformer,

Si tu en as. Sur tout garde toy bien

Que de ton faict seruiteur saiche rien :

Le seruiteur est vne mort presente,

Le seruiteur n’est que de mort attente.

(Tel est le dict de noz peres antiques)

Par quoy ie veulx que de toutes practiques

Que meneras seruiteur rien ne sache :

A seruiteurs tousiours tes secretz cache.

Et te parforce entre telle vermine

De haultain maistre entretenir la mine :

Et pour le moins, si amour meritée

Ilz n’ont vers toy, ta face redoubtée

Soit parmy eulx. Puis si de ta maison

Sortent en fin, fais qu’aulcune raison

Ilz n’aynt de toy reueler quelque vice

Qui par leur dict te porte preiudice.

Or de rechef de moy prendz ce præcepte

Qu’homme prudent iamais son serf n’accepte

Pour compaignon : car telle est la nature

D’vng seruiteur, que plus tost il endure

Cent mille coups, que par doulceur honneste

Il se reduise a ce, qu’on l’admonneste.

Ce neantmoins ainsi le fault traicter,

Qu’occasion il n’ayt de detracter

Aulcunement de ta complexion.

Auoir te fault consideration

Que seruiteurs sont oustilz animez

Meritantz d’estre au moins de nous aymez

Pour le seruice ou iournal, ou nocturne,

Que d’eulx auons tant en heur, qu’infortune.

Passons plus oultre : et venons a la femme,

Que tu prendras pour euiter diffame

D’homme meschant, et paillard dissolu.

Quant a ce point, tu seras resolu

De la traicter non comme ta seruante

Mais comme amye, et compaigne adherente

A toy mary. Doncq amyablement

L’entretiendras, et non seruilement.

En ce moyen le genre feminin

Se doibt traicter comme genre begnin,

Mollet et tendre, et a rigueur contraire,

Et qui se veult par grand doulceur attraire.

Pourtant ne fault la bride luy lascher

Par trop, et tant, que t’en peusses fascher.

Car de soy mesme assez audacieuse

Est toute femme, et de plaisir soigneuse.

Plus, liberté et franchise illicite

A faictz meschantz les plus saiges incite.

Quant aux habitz, il fault qu’elle s’accoustre

Selon l’estat du mary : et non oultre.

Et a bon droict fol doibt estre nommé

Qui a son bien en braues consommé,

Braues de femme, et habitz excessifz,

Habitz indeuz, et a mal allectifz.

Ce n’est pas tout. Si tu veulx femme prendre,

A la beaulté il ne te fault entendre,

Ou au douaire en richesse abundant.

Plus tost ie veulx que tu t’ailles fundant

Sur l’origine, et race bien famée

Sur bonnes mœurs, vie non diffamée

De celle la, qui ta femme sera :

Car par ainsi Vertu confirmera

L’aultre Vertu en toy desia comprise,

Qui sur Vertu de femme aura maistrise,

Si que semblable a semblable conioinct

Bien gardera ce que Vertu enioinct :

C’est, qu’au mary la femme ait reuerence,

Et ne luy donne ennuy, ou desplaisance.

Et le mary par semblable recueil

Ne donnera a sa femme aulcun dueil.

Saiche, mon filz, que la beaulté de celle

Que tu prendras (ou soit vefue, ou pucelle)

Pour ton espouse, a la fin s’en ira

Comme rosée, et bien tost perira.

La dote aussi se peult tost en aller

Et de grandeur en petit raualler :

Mais quant aux mœurs, cela tousiours demeure :

Doncques saige est qui des bonnes s’asseure.

C’est grand malheur, quand ce noble lien

De mariage est priué de son bien :

Or son bien est viure paisiblement

L’vng auec l’aultre, et amyablement

S’entretenir, et euiter desbatz.

Ce bien et heur, tous gracieux esbatz

En mariage auras, si scais choisir

Non par ardeur, mais a certain loisir

De bonnes mœurs vne femme remplie

Et en vertu (comme veulx) accomplie.

Or maintenant ma Muse i’enfleray,

Et plus haultz poincts de scauoir traicteray.

Si le cas est que tu sois citoien

En quelque ville, il te fault tel moyen

Allors garder, que rien tu n’entrepreignes

Plus qu’aulcun aultre, et que rien ne dedaignes

Des loix, statuts, coustumes et edictz,

Qui en commun par les chefs seront dictz.

Et s’il aduient que tu ays quelque office,

Ou magistrat, euiter fault tout vice

D’orgueil, de gloire, et ostentation,

De pillerie, et orde ambition

D’amasser biens par facons deshonnestes.

Les magistratz et offices sont faictes

Non pour brauer, ou grandz biens acquerir,

Mais seruir ceulx qui viennent requerir

Iustice et droict, si on leur faict iniure :

Soit doncq esgalle enuers tous ta censure.

Par dons, presentz, et corruptiues offres,

Garde toy bien que le pauure tu souffres

Estre priué du bon droict qu’il demande.

Or ou argent aux bons les yeulx ne bende.

Sois raisonnable a tous, et droicturier :

Ne prise plus vng duc qu’vng cousturier,

Quant a iustice : et icy est le poinct,

Ou doibz penser, et ne t’esmouuoir poinct

Pour riche, ou pauure, et a tous estre esgal,

Droict mainctenir, et chastier le mal.

Brief, qui iustice a desir de garder

En son office, il se doibt engarder

De porter l’vng plus que l’aultre : et le droict

Garder a tous. Ainsi il aduiendroict

Que pauure, et riche auroit esgallement

De ses procez bon et brief iugement.

Oultre cecy, note que grand rigueur

Ne doibt auoir en vn Iuge vigueur :

Doulceur plus tost, et moyenne clemence

Tu retiendras en iectant ta sentence.

Si telz estatz fortune ne t’addresse,

Mais (comme royne, et de tous biens maistresse)

Elle te tire en quelque court de Roy,

Aultres facons estre conuient en toy,

Que ie n’ay dict encores : car il fault

Que soys subtil, simulateur, et cault :

Pour ce qu’en court toute cautelle abonde,

Et en telz artz vng courtisan se fonde.

Sois doncq subtil, et ne crains te vanter,

Si courtz de Roys tu viens a frequenter :

Parle d’audace, et non poinct en craintif,

En tout scauoir dy toy superlatif.

Par tel babil en court on se maintient :

Par tel babil le plus fol saige on tient :

Par tel babil et effrontée audace

On voit plusieurs souuent entrer en grace.

Quand tout est dict, ne frequente la court,

Si en audace et babil tu es court :

Car le babil audacieux conduict

Ceulx qui en court desirent auoir bruict.

Il est bien vray que faire bonne mine

N’est pas mauluais : par cela on affine

Ouy les plus fins : et l’ignorant on pense

Par bonne mine estre plein de science.

Voyla les tours d’vng courtisan ruzé :

Et sans iceulx on se trouue abuzé

Suiuant la court. Garde doncq bien ces choses,

Si quelque fois suyure la court proposes.

Parlons plus hault. Si le Roy tel te trouue,

Que quelque charge il te baille, et esprouue

Ce que scais faire, il te fault loyal estre

Totallement, et bien seruir tel maistre.

Ne sois larron, et pas ne t’enrichis

Soubdainement : car si en rien flechis,

Et quelque faulte as commise, combien

Que sans reproche auras tenu ton bien

Durant le pere, icelluy trespassé,

Ton faict sera par ses hoirs compassé :

Et si on peult (tant peu soit) sur toy mordre,

Ne pense pas y pouuoir donner ordre

Sans souffrir peine, et bien tost mort honteuse.

Croy moy mon filz : c’est chose dangereuse

De mal verser en affaires de Prince :

Trop mieulx vauldroit à iamais estre mince

De biens mondains, que te mettre en danger,

Qui peult ta vie et honneur ledanger.

Fais doncq si bien, si tu as d’vng Roy charge,

Que par ton crime en rien il ne te charge.

Vng courtisan peult des biens amasser,

Sans faire crime, ou droict oultrepasser :

Et ce faisant il sera hors de craincte

D’auoir enfin par le Roy quelque attaincte.

Sur ce propos : si l’occasion s’offre

De quelque bien, ne refuse telle offre,

Car le refus est souuent dommageable,

Tant est fortune inconstante et muable.

Ioinct que souuent vng Roy n’ha soubuenance

Enuers ses serfz vser de recompense :

Et d’vng nouueau il est plus curieux,

Que guerdonner le seruice des vieulx.

Il ne fault rien qu’vng nouueau aduolé

Pour estre tost en la court affolé,

Et de faueur priué totallement :

Car en la mer n’y a tel mouuement,

Et n’y auoit le temps passé a Romme

(Quand on faisoit les officiers) comme

On voit en court. Celuy, qui le premier

Tantost estoit, tost sera le dernier,

Et par enuie hors de son siege mis,

Banny, chassé, de son estat demis.

Ainsi la court est de changement pleine,

Pleine d’enuie et d’esperance veine.

Que fairas doncq ? Veulx tu suyure la guerre ?

Ne le fais pas : car on n’y peult acquerre

(Pour le present) honneur : ou grand renom.

I pense tu y estre art gardé ? Non :

Ce que faisoient noblement les Rommains,

Et ce faisant ont acquis honneurs mainctz,

Quand subiuguoient Païs et Regions

Par leurs souldartz comprins en legions,

Qui tant scauoient du noble art militaire :

Mais maintenant de cela se fault taire,

Car on ne garde en la guerre aulcun art,

Et tout se faict par fortune et hazart.

Tu ne voirras vne guerre conduicte,

Ainsi qu’il fault, ny prudêmment deduicte.

Tu voirras bien (en passant le païs)

Larcins, forfaictz, laboureurs inuahiz

(Par gens de guerre) et de bien exilés,

Battus, meurtriz, iniuriés, pillés.

Voirras aussi le pucellage osté

A mainte vierge : et rauir du costé

De son mary la femme bien viuante.

La veufue aussi esplorée et dolente

Contraincte a mal. Voila ce que gendarmes

Font maintenant par leurs gentilz vacarmes.

Mais quand ilz sont de leurs païs tirez,

Dieu scait comment les verrois retirez

De leur audace, et extresme insolence.

L’vng son harnois, l’aultre iecte sa lance,

Tousiours battu, repoulsé, surmonté,

Prins prisonnier, deffrocqué, desmonté :

Et l’ennemy iamais ne desmonter

Iamais ne battre, ou par armes dompter.

Voyla, mon filz, ce qu’en guerre voirras

Au temps qui court. Qui plus est, tu n’oirras

Dire aux vaillantz et prudentz cappitaines,

Que pour leur art, et leurs extresmes peines,

Pour leur vertu, pour leur grande vaillance

Sur aultres aynt aulcune preminence.

Vertu n’est plus comme il fault honoree,

Vertu n’est plus pour ses faictz decoree.

A ceste cause, o mon filz doulx et cher,

Ie ne voy poinct que tu doibues chercher

Suiure le train de guerre maintenant.

Mais ie veulx bien que le cas aduenant

Qu’en ton pays il y eust guerre ouuerte,

Tu craignes moins de la vie la perte,

Que par cruelz et felons ennemyz

En seruitude à iamais tu soys myz.

Et est il rien plus horrible, ou estrange,

Que l’ennemy veoir qui ton pays mange ?

Et par fureur sur ton bien s’esuertue ?

Qui ta maison desrobbe, frappe, tue,

Brusle, viole, arrache de la tette

Ton sang, ton filz, ou ta fille qui tette ?

Et qui pis est, apres tout cest oultrage,

Les biens rauiz estre mis en seruage ?

Plus tost mourir au combat vaillamment

Tu doibz, que d’estre ainsi villainement

Vaincu, destruict, reduict serf miserable.

La seruitude aux bestes est sortable,

Non pas a l’homme haultain et de grand cueur,

Subiect a nul, et d’ennemys vaincueur.

Trop plus content doibz souffrir mille mors,

Que de permettre estre reduict au mords

De seruitu, seruitu trop villaine,

Non conuenante a la franchise humaine.

Iusques icy i’ay deduict en briefz termes

Reigles, et poinctz, ausquelz si te confermes,

Et si les suictz, fortune ne craindras :

Heureux seras, et au hault bien viendras

D’esprit tranquille. O mon filz, croy ton pere,

Qui par vertu a vaincu impropere

Tel, et tant grand, que malheureuse enuie

A peu forger, pour le priuer de vie.

Le fort bouclier de vertu et prudence

Contre enuieux ay eu pour resistence :

Et comme vng roc les ondes rompt et brise

Sans estre esmeu en rien : par telle guise

Des enuieux i’ay surmonté l’effort,

Et Dieu mercy me trouue le plus fort.

Si tel rampart contre enuieux tu fais

En te riant tu les voirras deffaictz :

Et ta vertu en fin sera maistresse,

Et eulx mourront de rage et de destresse.

Au demeurant, quand la fin de ton aage

Sera venue, et fauldra le passage

Commun à tous (i’entendz la mort tant dure)

Passer, a Dieu obëis, ne murmure.

La mort est bonne et nous priue du mal,

La mort est bonne, et nous oste du val

Calamiteux : et puis nous donne entree

Au ciel (le ciel des ames est contree)

Prends doncq en gré, quand d’icy partiras,

Et par la mort droict au Ciel t’en iras.

En cest endroict il ne fault auoir foy

A ceulx disantz (et ne scauent pourquoy)

L’Ame et le Corps tous deux mourir ensemble.

L’Ame est du Ciel, a son pere resemble

(C’est Dieu) qui n’ha, et ne peult auoir fin :

Aussi n’ha il l’Ame au Corps mise, affin

Qu’auec le corps par la mort soit mortelle.

Croy (et est vray) que l’Ame est immortelle,

Et que de Dieu a prins son origine,

Qui ne meurt poinct, et que mort n’extermine

De l’heritage aux biens viuantz promis,

De l’heritage ou nous serons tous myz

Par le merite (o diuine clemence)

De Iesuchrist : et en telle fiance

Meurs, quand plaira a Dieu d’icy t’ouster

Ou aultresfois luy a pleu te bouter.

Canticque
AVX
DIEVX SALVTAIRES ET NON SALVTAIRES A LA VIE HVMAINE.

TROVPE aux Humains contraire

Quand en ce monde viennent,

Troupe de mal affaire,

Tu n’as icy que faire :

Aultres dieux y conuiennent.

Dieux aux Humains amys

Et d’aspect fauorable,

Icy serés admis

Dieux de nul ennemys,

Troupe a tous secourable.

N’y soys poinct doncq Saturne,

Mais ton filz bien y soit :

Poinct n’y veulx d’infortune,

I’y veulx bonne fortune

Que Iuppiter concoit.

Iuno, Venus, Minerue,

Venés y, bien le veulx :

Vostre vertu conserue

Ce filz, et le preserue

De tous cas malheureux.

Sois y aussi Mercure

Et Phœbus le facond :

Qu’a ce filz on procure

Vne telle parleure,

Qu’il n’ait point son second.

Apres vostre visite

(Dieu de haultain pouuoir)

Si cest enfant merite

Que d’aulcun bien herite

Veuilles le tous pouruoir.

Ceulx qui ont la puissance

De beaulté conferer,

Luy donnent accroissance

Telle, qu’a tous en France

Se puisse preferer.

Ceulx qui l’ame enrichissent

De vertu excellente,

Il fault qu’ilz l’ennoblissent

De biens qui ne perissent

Pour aulcun vent qui vente.

Ceulx qui abondamment

Donnent biens et richesses,

D’acquerir largement

Luy monstrent vistement

Les moyens et addresses.

Et toy dame Fortune,

Qui regis les humains,

Ne luy soys importune,

Mais tousiours opportune,

Luy donnant honneurs mainctz.

Et permectz que son aage

Il puisse terminer

Sans peril ou dommage,

Et tousiours aduantage

Il ayt, sans decliner.

Voila ce que demande

O deesses et dieux !

A vous me recommande :

Adieu, diuine bende

Qui presidez aux cieulx.

Fin de la traduction.

CLAVDIN DE TOVRAINE
A Estienne Dolet,

SALVT.

APRES le grand labeur, auquel estois contrainct de vacquer totalement cest yuer passé (pour la fondation de mon honneur, et acquerir quelcque estime entre les doctes) venant de Lyon a Tours, pour relief de la fascherie de mon voyage, ie me mys a composer quelcques dixains et huictains sur la naissance du filz qu’il a pleu a Dieu te donner pour le commencement du grand heur de ton mariage. Lequel combien que plusieurs (peu congnoissantz ton esprit, et iugement) ayent trouué estrange, pour ce que par la cuydent ta fortune (quant aux biens) estre troncquee, ou pour le moyns retardee de beaucoup : ie l’ay toutesfoys tousiours trouué bon, et louable. Car ie scay que tu n’as chose en plus grande recommendation que de viure selon le commandement de Dieu : et de t’entretenir en tranquillité d’esprit, pour plus amplement vacquer aux letres. Ces raisons doncques sont apparentes, que non follement et sans iugement tu t’es marié, mais pour le plus hault bien que tu as peu choisir, as ce faict : soit pour reuerer l’honneur de Dieu : soit pour viure entre les hommes sans reproche de paillardise : soit pour augmenter le bien literal de tes labeurs assiduz. Ioinct, que tu n’as faict ce sans exemple prouuable : comme d’vng Socrates (tenu en son temps le plus saige du monde) d’vng Cicero (ton dieu vnique en eloquence) et de nostre temps d’vng Budée. Mais il n’est besoing de debattre que tu ayes faict cela auec raison et iugement singulier, car ceulx qui bien te congnoissent n’ignorent de quelle prudence tu vses maintenant en tes affaires. Ie laisse doncq ce propos et reuiens a mes dixains. Aiant entendu que le liure que tu as composé en latin sur l’auant-naissance de ton filz estoit traduict en francoys, et que tu deliberoys de l’imprimer, ie t’ay bien voulu enuoyer ceste mienne facture : non pour aultre chose toutesfoys, que pour demonstration de l’amytié que ie te porte. Et si messieurs les Rithmartz de France ne la trouuent selon leur goust, ie ne m’en soucie en rien, moyennant qu’elle te plaise. Adieu amy.

Dixain du Filz de Dolet.

Phidias, painctre, apres qu’il eut pourtraict

Vng Iupiter, pour l’ymage parfaire,

Pres d’elle fut long-temps coy et retraict,

Escoutant ce que chascun necessaire

I diroit estre, affin de satisfaire

A toutes gens. Puis telle addition

Feit qu’il en est encores mention.

Mais a ce faire il ne se fault pretendre :

Car cest enfant telle ha perfection

Qu’on ne pourroit iamais rien y reprendre.

Huictain.

Tu nous a faict vng si bel enfant naistre

Par ton scauoir, esprit et diligence,

Et par amour, que iamais ne peult estre

Aultre que toy. Le fruict de ta science

Prend donc icy sa racine et semence,

Pour ne mourir, combien que ton corps meure.

C’est grand plaisir de sentir quelque essence

Viuant de nous, qui apres nous demeure.

Dixain.

Qui les grandz biens, que Dieu donne, entreprend

Dire, il ne peult soubdain les faire entendre :

Car comme yceulx aulcun de nous n’entend,

Aussi ne peult en briefz mots les comprendre.

Et quand l’esprit ne peult assez s’estendre

A declarer les biens d’aulcun viuant,

Lors nous iugeons qu’il est vng don venant

De Dieu. Par quoy, si l’on ne peult escrire

Les biens, dont est remply ce bel enfant,

Que c’est vng don de Dieu il nous fault dire.

Huictain.

L’homme, en qui est scauoir, qui trop abonde

Fault qu’il en baille à vng chascun sa part.

Tout ainsi, quand Dolet par tout le monde

Son grand scauoir à vng chascun depart,

Chascun en prend vng tiers, ou bien vng quart :

Mais pour parfaire en sa vie vng ouurage,

Ce qu’il auoit ca et la mys à part,

Dedans son filz l’a mys et dauantaige.

FIN.

DOLETVS

Durior est spectatæ virtutis quàm incognitæ conditio.

Au Lecteur Francoys.

DIXAIN DE SAINTE MARTHE.

POVRQVOY es tu d’aultruy admirateur,

Vilipendant le tien propre langage ?

Est ce (Francoys) que tu n’as instructeur

Qui d’iceluy te remonstre l’vsage ?

Maintenant as en ce grand aduantage,

Si vers ta langue as quelque affection :

Dolet t’y donne vne introduction

Si bonne en tout qu’il n’y a que redire :

Car il t’enseigne (o noble inuention !)

D’escrire bien, bien tourner et bien dire.

DOLETVS

Durior est spectatæ virtutis quàm incognitæ conditio.

Notes du transcripteur

On a reproduit à l’identique l’orthographe et la ponctuation de l’original (Paris, Techener, 1830), lui-même une reproduction en fac-simile de l’ouvrage de 1539. Aucune correction n’a été effectuée.