POÉSIES
ÉROTIQUES,
PAR
M. le Chevalier de Parny.
A L'ISLE DE BOURBON.
M. DCC. LXXVIII.
POÉSIES
ÉROTIQUES.
A ÉLÉONORE.
Aimer à treize ans, dites-vous,
C'est trop tôt: eh, qu'importe l'âge?
Avez-vous besoin d'être sage
Pour goûter le plaisir des fous?
Ne prenez pas pour une affaire
Ce qui n'est qu'un amusement;
Lorsque vient la saison de plaire,
Le cœur n'est pas long-tems enfant.
Au bord d'une onde fugitive,
Reine des buissons d'alentour,
Une rose à demi-captive
S'ouvroit aux rayons d'un beau jour.
Égaré par un goût volage,
Dans ces lieux passe le zéphir
Il l'apperçoit, et du plaisir
Lui propose l'apprentissage;
Mais en vain: son air ingénu
Ne touche point la fleur cruelle.
De grâce, laissez-moi, dit-elle;
A peine vous ai-je entrevu.
Je ne fais encor que de naître;
Revenez ce soir, et peut-être
Serez-vous un peu mieux reçu.
Zéphir s'envole à tire-d'aîles,
Et va se consoler ailleurs;
Ailleurs, car il en est des fleurs
A-peu-près comme de nos Belles.
Tandis qu'il fuit, s'élève un vent
Un peu plus fort que d'ordinaire,
Qui de la Rose, en se jouant,
Détache une feuille légère;
La feuille tombe, et du courant
Elle suit la pente rapide;
Une autre feuille en fait autant,
Puis trois, puis quatre; en un moment,
L'effort de l'aquilon perfide
Eut moissonné tous ces appas
Faits pour des Dieux plus délicats,
Si la Rose eut été plus fine.
Le zéphir revint, mais hélas!
Il ne restoit plus que l'épine.
LE LENDEMAIN.
Tu l'as connu, ma chère Éléonore,
Ce doux plaisir, ce péché si charmant
Que tu craignois, même en le désirant;
En le goûtant, tu le craignois encore.
Eh bien, dis-moi; qu'a-t-il donc d'effrayant?
Que laisse-t-il après lui dans ton ame?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L'étonnement de sa nouvelle flâme,
Un doux regret, et sur-tout un désir.
Déjà la rose aux lis de ton visage
Mêle ses brillantes couleurs;
Dans tes beaux yeux, à la pudeur sauvage
Succèdent les molles langueurs,
Qui de nos plaisirs enchanteurs
Sont à la fois la suite et le présage.
Déjà ton sein doucement agité,
Avec moins de timidité,
Repousse la gaze légère
Qu'arrangea la main d'une mère,
Et que la main du tendre amour,
Moins discrete et plus familière,
Saura déranger à son tour.
Une agréable rêverie
Remplace enfin cet enjoûment,
Cette piquante étourderie,
Qui désespéroient ton Amant;
Et ton ame plus attendrie
S'abandonne nonchalamment
Au délicieux sentiment
D'une douce mélancolie.
Ah! laissons nos tristes censeurs
Traiter de crime abominable
Ce contrepoids de nos douleurs,
Ce plaisir pur, dont un dieu favorable
Mit le germe dans tous les cœurs.
Ne crois pas à leur imposture;
Leur zèle barbare et jaloux
Fait un outrage à la nature;
Non, le crime n'est pas si doux.
A ÉLÉONORE.
Dès que la nuit sur nos demeures
Planera plus obscurément;
Dès que sur l'airain gémissant
Le marteau frappera douze heures;
Sur les pas du fidèle Amour,
Alors les plaisirs par centaine
Voleront chez ma souveraine,
Et les voluptés tour-à-tour
Défileront devant leur Reine;
Ils y resteront jusqu'au jour;
Et si la matineuse aurore
Oublioit d'ouvrir au soleil
Ses larges portes de vermeil,
Le soir ils y seroient encore.
A LA MÊME.
Ô la plus belle des maîtresses,
Fuyons dans nos plaisirs la lumière et le bruit;
Ne disons point au jour les secrets de la nuit;
Aux regards inquiets dérobons nos caresses.
L'amour heureux se trahit aisément!
Je crains pour toi les yeux d'une mère attentive;
Je crains ce vieil argus, au cœur de diamant,
Dont la vertu brusque et rétive
Ne s'adoucit qu'à prix d'argent.
Durant le jour, tu n'es plus mon Amante.
Si je m'offre à tes yeux, garde-toi de rougir;
Défends à ton amour le plus léger soupir;
Affecte un air distrait; que ta voix séduisante
Évite de frapper mon oreille et mon cœur;
Ne mets dans tes regards ni trouble, ni langueur.
Hélas! de mes conseils je me repens d'avance.
Ma chère Éléonore, au nom de nos amours,
N'imite pas trop bien cet air d'indifférence;
Je dirois, c'est un jeu; mais je craindrois toujours.
A LA MÊME.
Au sein d'un azile champêtre
Où Damis trouvoit le repos,
Le plus paisible des ruisseaux,
Parmi les fleurs qu'il faisoit naître,
Rouloit nonchalamment ses flots.
Au campagnard il prit envie
D'emprisonner dans son jardin
Cette eau qui lui donnoit la vie.
Il prépare un vaste bassin
Qui reçoit la source étonnée.
Qu'arrive-t-il? un noir limon
Trouble bientôt l'onde enchaînée:
Cette onde se tourne en poison.
La tendre fleur, à peine éclose,
Sur ses bords penche tristement;
Adieu l'œillet, adieu la rose!
Flore s'éloigne en gémissant.
Ce ruisseau, c'est l'amour volage;
Ces fleurs vous peignent les plaisirs
Qu'il fait naître sur son passage;
Des regrets et des vains soupirs
Ce limon perfide est l'image;
Et pour ce malheureux bassin,
L'on assure que c'est l'hymen.
A MA BOUTEILLE.
Viens, ô ma Bouteille chérie,
Viens enivrer tous mes chagrins.
Douce compagne, heureuse amie,
Verse dans ma coupe élargie
L'oubli des dieux et des humains.
Buvons, mais buvons à plein verre;
Et lorsque la main du sommeil
Fermera ma triste paupière,
Ô Dieux, reculez mon réveil!
Qu'à pas lents l'aurore s'avance
Pour ouvrir les portes du jour:
Esclaves, gardez le silence,
Et laissez dormir mon amour.
A ÉLÉONORE.
T'en souviens-tu, mon aimable maîtresse,
De cette nuit où nos brûlans désirs
Et de nos goûts la libertine adresse
A chaque instant varioient nos plaisirs?
De ces plaisirs le docile théâtre
Favorisoit nos rapides élans;
Mais tout-à-coup les suppôts chancelans
Furent brisés dans ce combat folâtre,
Et succombant à nos tendres ébats,
Sur le parquet tombèrent en éclats.
Des voluptés tu passas à la crainte;
L'étonnement fit palpiter soudain
Ton foible cœur pressé contre le mien;
Tu murmurois, je riois de ta plainte;
Je savois trop que le Dieu des Amans
Sur nos plaisirs veilloit dans ces momens.
Il vit tes pleurs; Morphée, à sa prière,
Du vieil Argus que réveilloient nos jeux
Ferma bientôt et l'oreille et les yeux,
Et de son aîle enveloppa ta mère.
L'aurore vint, plutôt qu'à l'ordinaire,
De nos baisers interrompre le cours;
Elle chassa les timides amours;
Mais ton souris, peut-être involontaire,
Leur accorda le rendez-vous du soir.
Ah! si les dieux me laissoient le pouvoir
De dispenser la nuit et la lumière,
Du jour naissant la jeune avant-courière
Viendroit bien tard annoncer le soleil;
Et celui-ci, dans sa course légère,
Ne feroit voir au haut de l'hémisphère
Qu'une heure ou deux son visage vermeil.
L'ombre des nuits dureroit davantage,
Et les Amans auroient plus de loisir.
De mes instans l'agréable partage
Seroit toujours au profit des plaisirs.
Dans un accord réglé par la sagesse,
Au doux sommeil j'en donnerois un quart;
Le Dieu du vin auroit semblable part;
Et la moitié seroit pour ma maîtresse.
A LA MÊME.
Oui, j'en atteste la nuit sombre
Confidente de nos plaisirs,
Et qui verra toujours son ombre
Disparoître avant mes désirs;
J'atteste l'étoile amoureuse
Qui pour voler au rendez-vous
Me prête sa clarté douteuse;
Je prends à témoin ce verroux
Qui souvent réveilla ta mère,
Et cette parure étrangère
Qui trompe les regards jaloux;
Enfin, j'en jure par toi-même,
Je veux dire par tous mes Dieux,
T'aimer est le bonheur suprême,
Il n'en est point d'autre à mes yeux.
Viens donc, ô ma belle maîtresse,
Perdre tes soupçons dans mes bras.
Viens t'assurer de ma tendresse,
Et du pouvoir de tes appas.
Cherchons des voluptés nouvelles;
Inventons de plus doux désirs;
L'amour cachera sous ses aîles
Notre fureur et nos plaisirs.
Aimons, ma chère Éléonore:
Aimons au moment du réveil;
Aimons au lever de l'aurore;
Aimons au coucher du soleil;
Durant la nuit aimons encore.
A LA MÊME.
Dans ce moment les politesses,
Les souhaits vingt fois répétés,
Et les ennuyeuses caresses,
Pleuvent sans doute à tes côtés.
Après ces complimens sans nombre,
L'amour fidèle aura son tour:
Car dès qu'il verra la nuit sombre
Remplacer la clarté du jour,
Il s'en ira, sans autre escorte
Que le plaisir tendre et discret,
Frappant doucement à ta porte,
T'offrir ses vœux et son bouquet.
Quand l'âge aura blanchi ma tête,
Réduit tristement à glaner,
J'irai te souhaiter ta fête,
Ne pouvant plus te la donner.
A UN HOMME BIENFAISANT.
Cesse de chercher sur la terre
Des cœurs sensibles aux bienfaits;
L'homme ne pardonne jamais
Le bien que l'on ose lui faire.
N'importe, ne te lasse pas;
Ne suis la vertu que pour elle;
L'humanité seroit moins belle,
Si l'on ne trouvoit point d'ingrats.
SOUVENIR.
Déjà la nuit s'avance, et du sombre Orient
Ses voiles par dégrés dans les airs se déploient.
Sommeil, doux abandon, image du néant,
Des maux de l'existence heureux délassement,
Tranquille oubli des soins où les hommes se noient;
Et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés,
Touchante illusion, Déesse des mensonges,
Venez dans mon azile, et sur mes yeux lassés
Secouez les pavots et les aimables songes.
Voici l'heure où trompant les surveillans jaloux,
Je pressois dans mes bras ma maîtresse timide.
Voici l'alcove sombre où d'une aîle rapide
L'essain des voluptés voloit au rendez-vous.
Voici le lit commode où l'heureuse licence
Remplaçoit par dégrés la mourante pudeur.
Importune vertu, fable de notre enfance,
Et toi, vain préjugé, phantôme de l'honneur,
Combien peu votre voix se fait entendre au cœur!
La nature aisément vous réduit au silence;
Et vous vous dissipez au flambeau de l'amour
Comme un léger brouillard aux premiers feux du jour.
Momens délicieux, où nos baisers de flâme,
Mollement égarés, se cherchent pour s'unir!
Où de douces fureurs s'emparant de notre ame
Laissent un libre cours au bizarre désir!
Momens plus enchanteurs, mais prompts à disparoître,
Où l'esprit échauffé, les sens, et tout notre être
Semblent se concentrer pour hâter le plaisir!
Vous portez avec vous trop de fougue et d'ivresse;
Vous fatiguez mon cœur qui ne peut vous saisir,
Et vous fuyez sur-tout avec trop de vîtesse;
Hélas! on vous regrette, avant de vous sentir!
Mais, non; l'instant qui suit est bien plus doux encore.
Un long calme succède au tumulte des sens;
Le feu qui nous brûloit par dégrés s'évapore;
La volupté survit aux pénibles élans;
Sur sa félicité l'ame appuie en silence;
Et la réflexion, fixant la jouissance,
S'amuse à lui prêter un charme plus flatteur.
Amour, à ces plaisirs l'effort de ta puissance
Ne sauroit ajouter qu'un peu plus de lenteur.