FAGUS

PAS PERDUS

LES QUATORZE No 10 (b)

PARIS
LE DIVAN
37, Rue Bonaparte, 37

1926

DU MÊME AUTEUR :

Poèmes :

Littérature :

(Tous ces volumes à la bibliothèque du Hérisson, chez Edgar Malfère, Amiens.)


Au Divan, dans la même collection :

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE

900 Exemplaires sur bel Alfa
numérotés de 1 à 900
et 100 Exemplaires sur Japon
numérotés de I à C.

DÉDICACE

Ma ville a son secret, mon âme a son mystère :

Un amour éternel dès que j’y fus conçu

A ses rues me voua, fantôme solitaire,

L’égoïste cité n’en a jamais rien su.

Ainsi j’aurai passé, vieux sigisbé déçu,

Cherchant à définir l’énigme que veut taire

Le pavé, le ruisseau, le ciel, et cette terre

Où le sang des aïeux circule inaperçu.

Son air spirituel, mélancolique et tendre,

M’emmitoufle de chants qu’en vain je veux entendre,

Cependant que mes pas se mêlent à mes pas.

Et toi, passant, devant mon miroir si fidèle,

Diras, lisant ce livre hélas tout rempli d’Elle :

Quelle est donc cette ville ? et ne comprendras pas[1].

[1] Écrit sur l’exemplaire d’Éphémères de Madame H. L.

ÉPHÉMÉRIDE

1er août.

I. — Ce bourbillon remonté surnage d’un des Paysages Parisiens que je donnais au Mercure de France, avant-guerre. Les épreuves étaient corrigées : la notule devait figurer au no du 1er août 1914. Un hasard malheureux, car la coïncidence eût été belle, le reporta au Mercure du 15, lequel ne parut point. La voici :

« Rue Croix-des-Petits-Champs, un riche balcon forgé joint en accolade les trois centrales des sept baies d’un hautain premier étage que surélève un entresol. Avec un faste langoureux, sa table de pierre s’arrondit, s’incurve, s’arrondit à nouveau : diadème sous-tendu par l’élan fraternel de deux consoles à têtes de béliers. On n’est pas surpris de connaître qu’après s’être nommé l’Hôtel de Gêvres, le logis que cette galanterie de pierre ceinture appartint à Mme de Pompadour, en l’année 1745, où Louis XV et le maréchal de Saxe vainquirent à Fontenoy les Anglo-Hanovriens.

« Une après-midi d’octobre 1906, je croisai sous ce dais deux hommes de mauvaise mine cheminant côte à côte, presque bras dessus, bras dessous. Petits l’un et l’autre ; l’un épais, ventripotent, portait sur un cou gras un masque rougeaud, tout en barbe et en cheveux, pêle-mêlés de roux, de gris, de blanc, de blond. D’une paire de petits yeux ronds bleus, un regard fuyait, insaisissable ; bouche large, sans menton, batracienne, à grosses lèvres rouges. Le second, sec, trépidant, osseux, tout en moustaches (noires, rabattues sur une bouche longue et mince, entre de voraces mâchoires) ; les yeux bruns, câlins, impudents et faux, d’un commis-voyageur pour marchandises interlopes. Je les reconnus aussitôt sans les avoir auparavant jamais vus : l’un était Aristide Briand et l’autre était Jaurès. »


II. — Depuis longtemps je ne fréquentais plus dans les réunions politiques. Pourtant, de grandes diablesses d’affiches annonçant avec véhémence que Jaurès allait soutenir la candidature Camélinat au préau de la rue Fessart : comme c’était à deux pas de ma rue des Fêtes, un désœuvrement m’y poussa. Camélinat m’était sympathique. Il faisait comme partie de mon enfance bellevilloise :

— Qu’est-c’ qui vot’ pour Camélinat ?

C’est papa,

Qu’est-c’ qui met un bull’tin blanc ?

C’est maman…

Cet antique ouvrier en bronze, épave de la Commune, était, comme mon père, un de ces révolutionnaires de jadis, qui eussent rougi que les enrichissassent les révolutions : un gâte-métier. Candidat perpétuel, et, crois-je bien, jamais élu. Pour sa gloire. L’intérêt n’était pas dans sa candidature. Elle ne passait qu’en prétexte. Jaurès venait de se rallier à son adversaire direct de la Chambre : au radical, au bourgeois Clémenceau, Clémenceau « l’assassin des ouvriers ». Redite, à 20 ans de distance, du pacte Clémenceau, Ranc et Joffrin contre le général Boulanger, et que les purs avaient à juste titre qualifié de trahison pure. Il s’agissait de le leur faire avaler à nouveau, et tel était le but réel de cette réunion bellevilloise.

L’assistance, toute d’ouvriers, gouailleurs, presque hostiles, écoutait à peine tout d’abord. Elle se roidissait. Quand avait paru le tribun, encadré par une « bande volante », je songeai à la fameuse soirée de la salle Saint-Blaise, où la fortune de Gambetta sombra, et à laquelle, tout enfant, j’avais assisté.

Le tribun parut donc, courtaud, hérissé, petits yeux ronds, luisants. Je n’avais jamais entendu l’enchanteur. Je fus stupéfait, et ravi.

Voix ensemble monotone, tonitruante et nasillarde d’hippopotame ayant avalé un canard, méridionale parfois à en fleurer l’ail. Le discours s’éjaculait par ondées de cinq à six mots, sans souci de ponctuation, bien que le thème du plaidoyer eût été visiblement étudié comme chez tous les grands artistes. Une mélopée à la fois frénétique et gazouillante. Quoi sous elle ? En apparence rien : un tournoiement, un kaléidoscope d’images éclatantes et vagues, transposition sonore de ce miroir à facettes dont le chasseur hypnotise les oisillons. Une remarque : incapable de soutenir la controverse, elle le désempare, le rend brutal aussitôt : — Il faut se taire ! Il faut vous taire ! (Les « bandes volantes » expulsent aussitôt le sacrilège, sans douceur.)

Je me rendis bientôt compte de l’architecture du morceau. Je le dégustai dès lors en confrère, en façon d’un poème, ou symphonie. Ah ! je compris ce qu’est un orateur ! Il ne parla du prétexte Camélinat qu’à l’introït et à la coda ; de l’infâme bourgeoisie et l’infâme Clémenceau que çà et là, évasivement, en apparence. Tout le reste fut un chant, un cinéma, où défilaient, radieuses évocations, la mission du Peuple, l’Humanité de demain toute chargée de fleurs, la Cité de l’Avenir s’achevant, sous le ciel du Progrès, etc… Musique, agaçante d’abord, et puis obsédante, ensorceleuse, à la façon par exemple de La Mort d’Aase de Grieg et son tyrannique fa, si ♭, do. Seulement, les maîtres-mots, insidieusement glissés, s’infiltraient en refrain, ou mieux : en leit-motif à la Wagner. A la coda, l’auditoire, hypnotisé, subjugué, conquis, dompté, acclama.

Où diable ai-je entendu cela, me murmurai-je à la sortie ? Soudain, un trait de feu : C’était dans le Jules César de Shakespeare ! la harangue par laquelle Marc-Antoine, au Forum, empaume, retourne la plèbe romaine et l’envoie mettre le feu à la maison de Brutus. Le charme était rompu. — Non : transposé.


III. — Décidément, je n’ai pas eu de chance avec le tribun. En août 1914, je scribouillais à la Mairie de la Bourse, état-civil. Quatre heures du soir, coup de téléphone : mobilisation. Je passe me faire payer et prends mon chapeau. Le lendemain matin, je devais rejoindre, oh, guère loin pour le quart d’heure : à Saint-Denis, à titre de G. V. C. Les feuilles m’annoncent à la fois que la Belgique est victime d’un incident de frontière, et le tribun, d’accident professionnel. Je vole à mon bureau. Trop tard. Déjà suppléé, mon suppléant avait eu l’honneur de grossoyer l’acte de décès historique. Ainsi passai-je, fonctionnaire, à travers la postérité. Par bonheur il me reste quelque autre ressource.

SANS DATE : A QUOI BON ?

« Vous voulez faire entendre qu’il pleut ? Écrivez : il pleut. »

Monsieur quidam me dit : Vous savez, M. On va bientôt raser l’Abbaye-aux-Bois ?

Le 29 septembre, jour de Youm-Kippour, je m’en fus, badaud, contempler dans ce ghetto pullulant et nidoreux du quartier de l’Arsenal, les vieux Hébreux se serrer la main en proférant la menace consacrée… et réalisée : « L’an prochain à Jérusalem ! » Une feuille du soir m’apprit que le lendemain, à l’Abbaye-aux-Bois, « liquidée » de par « la loi », la dernière messe serait dite.

La chapelle regorgeait : nul risque à encourir. C’est — c’était — une salle barlongue, haute de voûte, engagée dans les bâtiments du cloître. Au-dessus de l’entrée, les colonnes grecques supportant l’orgue imageaient avec lui une sorte de porche intérieur. Au fond, un riche autel marbre et or, s’adosse à un haut baldaquin doré à fronton grec.

Pour le reste la nudité. A droite et gauche de l’autel, se dévisagent deux larges baies carrées qu’un grillage de bois, losangé, clôt ; derrière l’une on entrevoit un palpitement de coiffes, blanches, noires : les religieuses. Dans le chœur tout un orphelinat de garçonnets au crâne tondu s’installe, s’assied, s’agenouille, se relève, d’un seul mouvement. Un d’eux entame, d’un violon inexpert, le cantique :

Sauvez, sauvez la France

Au nom du Sacré-Cœur,

que toute l’assistance accompagne, et chante comme lui joue : plaintif et faux. A l’Élévation, un autre enfant longuement sur un tambour bat « aux champs ». Ce fracas insolite et solennel, et le grincement du violon, et toutes ces voix grêles d’enfants : ensemble bizarre. La messe se poursuit. L’officiant plusieurs fois s’essuie les yeux. A toutes les places, mêlées aux laïcs, des religieuses, de tous les ordres. Le petit violoneux en vient à cet hymne :

Ave maris stella,

Dei Mater alma…

Le prêtre tamponne plus fort ses deux yeux. Une voix enfantine psalmodie :

Pater noster qui es in cœlis…

… Fiat voluntas Tua…

— Aux derniers jours de novembre, sur l’évasif appel d’une feuille catholique, j’ai fait un pèlerinage dernier à la mélancolique Abbaye-aux-Bois. Du périmètre de hauts bâtiments et de vastes jardins, plus rien qu’un vide boueux encombré de tas de moellons, d’amas de solives vermoulues ; çà et là un arbre dénudé, un arbuste, un grand pan de bâtisse, violée, éventrée, fenêtres devenues des trous, combles désardoisés. Pluie fine qui noie tout, suaire translucide, tissu de toiles d’araignée. De la galerie des cloîtres, subsiste ce chicot de dent : un fragment d’arceau ; de la chapelle, rien. Les Annonciades de Louis XIII, les chanoinesses-Saint-Augustin de la Restauration, les vieilles douairières retraitées et les petites filles de l’école, et Chateaubriand, et Mme Récamier, la chambrette à la harpe muette, et la fenêtre d’où ces deux vieux contemplaient les collines bleues et grises de Sèvres : le grand hourvari monotone de la neuve rue de Sèvres a d’un coup tout emporté. La pluie tombe toujours. En travers de la grille, une banderole de calicot annonce 3.000 mètres cubes de moellons à vendre (Marty entrepreneur, pourquoi pas Lévy ?). Un écriteau offre du bois de chauffage à 40 francs les 1.000 mètres cubes. Un ouvrier débite ce bois, sa grinçante scie raye l’air gris, parallèlement à la pluie fine. Quel lendemain d’incendie ! Les démolisseurs vont et viennent ; d’autres, haut perchés, abattent d’un seul coup de pic un pan entier de mur. Le long d’une barricade de décombres, des plaques de cheminées armoriées, fleurdelysées, et quelques grandes belles glaces, songent au viol du brocanteur. Un groupe de vieilles gens, mêlées aux gamins, tombent stupides devant cette navrance, et comme parmi eux sont des prêtres, un ouvrier qui passait est parti d’un ricanement.

Mais la grande croix de fer forgé s’obstine encore au sommet de la grille, comme d’un navire s’engloutissant, le capitaine adossé au tronçon du grand mât[2].

[2] L’abbaye est devenue mi-partie cinéma (le Cinéma-Récamier), mi-partie club franc-maçon, et c’est plus sale.

Je passe en m’en allant devant quelques vieux beaux hôtels de la rue de Grenelle-Saint-Germain, que le boulevard Raspail et le Métropolitain ont condamnés.

L’autre jour je fus voir abattre l’église de Suresnes, où l’honnête Henri IV prépara son retour au catholicisme de son enfance. On marchait sur les tableaux, on piétinait des épaves de chemin de croix. Demain, j’irai voir à Aubervilliers, si de Notre-Dame-des-Vertus s’est définitivement écroulée la délicieuse nef, plus belle que Saint-Séverin, et naguère incendiée par les anarchistes, la nef où Philippe VI, Louis XI et Louis XIII, avaient pèleriné, et prié.

L’ESPRIT DU HAUT DE L’ESCALIER

— Que fais-tu ? Je vois Dieu ! Je suis l’homme des grèves

La nuit je fais des vers, le jour je fais des rêves :

— Je fends du bois !

(Les quatre vents.)

15 août : Ma belle-sœur fleurit la tombe de ma femme Denise-Marie. Le cimetière de Belleville regarde le rez-de-chaussée où celle-ci et moi vécûmes si longtemps. La nuit me ramena en rêve dans notre chambre. Seul. La Maison transportée en Corse. (Moi-même ne parus jamais dans l’« Ile de Beauté ».) Sous ma fenêtre, le ministre Painlevé haranguait les populations. Mais, chaque minute, chronométriquement, automatiquement, il se soulevait comme sur un ressort à boudin, et — déclic — sa tête faisait demi-tour vers moi. Il avait la frousse que je ne lui fisse quelque « sale blague » : Telle que lui appliquer des claques sur le crâne. Et toujours discourant. Et il lâcha ceci : — « Ce qui nous reste à faire, c’est compléter l’éducation féminine : citoyens, vous comblerez les lacunes de ces dames ! » Sur quoi, n’y tenant plus, je sors, et, aux reporters massés sur mon perron : — « Confrères, ici, n’oubliez point les points suspensifs !! » — Tant d’esprit m’éveilla, dont je n’avais tant montré de ma vie. Mais, c’était en rêve !

Or, les pourquoi d’en outre ? — 1o M. Painlevé venait de partir. Oui, mais, pour la Bretagne. — Oui, mais (2o) l’autre soir, Henri Martineau donnait soirée pour fêter le superbe tableau où Klingsor le groupa avec tous ses hôtes du Divan autour du buste de Toulet, Mme Dussane, Chabaneix, Derème, Pierre Lièvre, Guy Lavaud, Henriot, Vaudoyer, Carco, le peintre, et Eugène Marsan. Le hasard m’assit contre Pierre Dominique : il me narra de belles histoires d’élections corses.

PRINTEMPS LORRAIN

Citadin, l’initiation militaire me révéla la campagne, la nature, la féerie du printemps. On m’avait expédié aux chasseurs à pied de Lunéville. Cet hiver-là s’y montra particulièrement noir, ce que nous endurâmes, on ne l’eût pas cru… avant la grande guerre. Séverine s’indigna tout un article durant, et qui — résultat — nous rendit tous extrêmement fiers. Mais aussi, tout paysage, spécialement de Lorraine, m’apparaissait affreusement lugubre.

La mi-mars me vit interné, juste contre la frontière d’alors, dans le fort de Manonvillers, celui-là même qui intéressait si fort l’infortuné Zeppelin IV. (Le commandant Driant a tragiquement imagé dans sa Guerre de Demain le fort de Liouville, tout pareil.) Dédales de casemates, de corridors sans fin — tout cela sous terre, courettes telles que des puits, coupoles cuirassées, etc…, c’était sinistre, avant les tranchées.

La première fois que nous fut permis de mettre le nez dehors — un matin — je bondis, je grimpai jusqu’au sommet herbu du démon de métal et ciment. Le soleil dardait sur la neige, une alouette, et qui s’écria : Je m’appelle Juliette, jaillit entre mes pieds et s’enleva jusqu’au fond du ciel en chantant ; une nuée de chardonnerets, de mésanges, de fauvettes, et d’alouettes encore, détalaient autour de moi en chantant : Soleil, c’est le printemps.

C’était le printemps ! mon cœur se délia et bondit sur les eaux dégelées qui, de toutes parts, ruisselaient, et la blondeur du jeune soleil me représenta la chevelure de la fiancée laissée à Paris : j’étais aériennement heureux.

Le printemps là-bas arrive en explosion, et cette terre sobre, économe et fine, d’un seul coup se transforme en le plus délicieux des jardins ; ah, ciel léger de Lorraine, grâces te soient rendues, ciel léger, élégiaque, et printemps héroïque ! Était-ce superbe, ou du faîte de la cathédrale, ou des combles du château Stanislas : la petite capitale, et ce château avec son parc, miniatures de Versailles ; puis, la ceinture de collines que chiffonnent les vallons de la Meurthe et la Vezouze, les champs ivres de fleurs, où l’on rêve de bergères en robes de soie et de velours — et j’en ai vu… oui… qui bêchaient avec leurs mains gantées ! — les menus villages éparpillés, puis les bois, les forêts. Et partout au-dessus, ce ciel qui dévore tout, immense, voûte tumultueusement bleue, où se déchirent des flottes de nuages de toutes envergures ; j’eusse vécu mes journées pleines perdu dans cette mer en délire, y chassant des continents, les gloires, les cités, les fastes, châteaux flottant à la dérive, des forêts, des humanités en route, des mondes neufs, ô forêt !

La forêt ! qu’une forêt lorraine au printemps est diverse en sa belliqueuse majesté ! buttes, mamelons, ravins, layons, trous, défilés, tout cela vert ! au-dessus de quoi étrangement se mêlent les énormes chênes tordus, les tendres tilleuls blonds, les hêtres, moi : Fagus, les bouleaux, molle chevelure argentine ; au versant des ruisselets dansent les osiers roses et les saules ébouriffés ; des peupliers géants jaillissent vers les routes, où fuient, à la poursuite de l’horizon, pruniers, cerisiers, mirabelliers, verts, blancs et roses. Qu’on remonte vers les sommets, où vibrent les basiliques de sapins, d’ifs, de genévriers, d’épicéas, et, plus bas, d’inattendus étagements d’acacias et de marronniers, et tant d’essences encore, qu’on croirait à quelque parc ressuscité sauvage : un parc sauvage, c’est cela, toi, Lorraine nancéenne. Et là-dessous, sous ces vertes voûtes trémulantes, un invraisemblable enchevêtris de ronces, aubépines, troënes vers les villages, et des orties, des fraisiers et de tenaces lianes. Dans les vallons, les nappes de muguets, de renoncules, de pervenches et violettes ; par les trouées des clairières, de nouveau les champs verts aux traînées de genêts d’or, partout.

ET LA VILLE !

Les cloches de la cathédrale

Titubent sous le ciel bleu.

Six heures, exquis éveil des cités de province : Paris, amas de villes superposées, ignore ce charme.

Dans les jardins la digitale

Tremble sous le vent clandestin.

Les mieux matutineuses fenêtres bâillent, des anges en camisole secouent les tapis obscurément multicolores aux battements pesants : l’on entrevoit les armoires cathédrales, des lits en estrade et leurs dais aux rideaux ramagés, ailes d’anges gardiens ; sur les cheminées et les guéridons, des bergeries en faïence, des joujoux en verre filé, la verrerie à liqueurs, la pendule de bronze doré entre les flambeaux verts ; plus haut, la pipe en porcelaine et le fusil du bon Lorrain.

Les sous-officiers de cavalerie galopent par les rues qui tournent, derrière les plantons cavalent, et en bandoulière sursaute la sacoche aux correspondances. Disparus !

Marguerite et Véronique jacassent à la fontaine : penchées sur les seaux de bois profonds que l’eau qui grêle tambourine, d’un revers de main elles ramènent avec une moue adorable, les cheveux fous et les nattes qui coulent sur le cou flexible et sur la figure rose à faire crier.

Les cloches tintent messe basse, et voici les dévotes plates et noires. — Taratata ! le réveil vibre à travers, par-dessus les casernes, et le frais soleil partout luit.

Bah ! emboîter le pas aux chemins fourbus ? pas si bête ! mais faire, par quelque trait de génie, se lever d’inusités itinéraires et des décors inattendus, tu-tu, tu-tu, qui, à mesure qu’on approche, se fondent dans le décor su par cœur : or, de s’approcher on se garde bien, et hume à distance la vision savoureuse d’être insolite et fugitive.

Cela aboutit toujours à la cathédrale : et aux dévotes qui sortent en trottant muettement ; le marché verdoie, grouille, bourdonne sur la grand’place, elles l’envahissent, des plaques de mouches, noires, ratatinées, bruissantes maintenant. Ah oui, mais, la foison des jolies filles — toujours Gretchen et Véronique — met le feu à toutes ces noirceurs : toutes les Lorraines sont jolies à Lunéville.

— Eh mais, déjà chauffe le soleil ! l’instant de rattraper l’ombre fraîche au cabaret du père Tritschler et s’attendrir sur la beauté moribonde de sa fille aux poitrinaires vingt ans. Mais la succulente eau-de-vie de prunelles éblouit le haut verre pansu : oh, oh ! Fagus, tu seras gris ce soir !

Tétant la pipe en porcelaine

En ce cabaret délaissé,

J’exhume longuement l’haleine

Qui s’essore d’un clair passé.

Le soleil filtre par les vitres

Et fait des ronds blancs sur le mur,

Il vagabonde entre les litres

Et les verres à l’éclat dur ;

Les mouches filent, caracolent,

Et font des zigzags tournoyants,

Tourbillonnent et se bousculent,

Les cloches brament sourdement ;

Fillettes gentement niaises

Trottent leur missel en main

Par grappes blondes vers l’église,

Offrir à Dieu l’éveil fervent

De ce petit cœur en dentelle

Qui cherche, cherche son chemin ;

L’Amour exhale de la terre

Tout son parfum lent et brûlant

Qui me met en fièvre et altère

Vertigineusement !

Altère !… et l’eau-de-vie de prunelles aussi, sacripant ! (tu coucheras à la boîte ce soir, et ce sera justice !) elle bourdonne au fond de ton cœur, la mouche d’or emprisonnée.

Dans la cage, or et cristal,

Où Prince Obéron l’enferma…

Oh, mais, remue-ménage encor :

Les cloches de la cathédrale

Plombent dans l’air cuisant déjà.

Cela signifie neuf heures, et encore une messe. Fort bien : Puis l’instant précis d’ensevelir les moelleux petits pains beurrés gorgés du café au lait sirupeux. Et puis, promener notre paresse active aux allées des « Bosquets » (bosquets selon Versailles : Vive la reine Marie Leckzinska !) Et bientôt me rappellent les cloches, toujours :

La grand’messe !… Hou, malheureux, hou, mauvais chrétien, tu allais oublier que c’est Pâques !

Pâques ! Pâques ! c’est les cierges

O brasiers, ô cathédrales,

L’encens qui fuse en spirales !

C’est les enfants et les vierges…

O Pâques ! ô printemps, Christus resurrexit !

ÉPHÉMÉRIDE

14 juillet. — Je retraverse la place du Louvre, et, avec les quatre heures, se déclanche le carillon de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse royale : do do, sol, do ; ré mi, ré mi, do sol… je reconnais et salue l’illustre noël provençal qui entraînait à Mulhouse et Turkheim les fantassins de M. de Turenne, et que L’Arlésienne a repopularisé : La Marche des Rois

Seulement, M. de Turenne écrivait en bon français : « Les armées du Roi ont vaincu à Turquem. »

L’AGENT CONSCIENCIEUX

Au tampon arrière d’un tram électrique, un enfant de six ans s’est cramponné et l’obus jaune avec cette araignée au derrière, file en foudre le long de la rue Réaumur. Au carrefour, l’enfant se laisse agilement tomber, traverse la voie : un autre tram arrive en sens inverse ; son chasse-pierre happe l’enfant, l’engloutit, et le tram, bloqué, s’arrête net. Des pompiers bientôt accourent, soulèvent et leurs crics, l’avant du tram et le petit corps est dégagé. La tête fendue du crâne à la joue, avait éclaté ainsi qu’un fruit mûr : une flaque de sang et de cervelle traîne le long du rail ; les petites paupières étaient closes, le visage paisible ; l’innocent n’avait pas eu le temps de souffrir (du moins je pense). La tête en deux morceaux, s’ouvrait, se refermait : boîte vide, couvercle. Une civière emporta le tout. Mais avant de permettre au tram de repartir, l’administratif sergent de ville recueillit dans un journal ce qu’il avait pu ramasser de cervelle.

ÉPHÉMÉRIDES

4 février. — Boum ! Mardi gras. Il est sinistre ; non par l’absence à peu près absolue de masques, mais par l’effroyable tristesse de l’incommensurable foule qui piétine le long des boulevards, laissant désertes toutes les autres voies. Cette multitude d’infortunés n’est pas même descendue, comme naguère, dans l’espoir de pêcher entre les pavés fangeux quelques lambeaux de cette vieille gaîté française dont l’entretinrent nos arrière-grands-parents, ainsi que d’une chose lointaine déjà. Plus d’illusions, elle n’attend plus rien, elle n’espère plus. Pourquoi descend-elle ? Pour se fuir elle-même : tel « l’homme des foules » d’Edgar Poë. Ces grands boulevards prennent quelque chose d’un cercle inédit de l’Enfer, où comme l’écrivait Berlioz sous la République deuxième, la Démocratie promène son rouleau de bronze[3].

[3] Le texte : « La République passe en ce moment son rouleau de bronze sur l’Europe. » (Préface des Mémoires)… L’Europe s’est ressaisie…

Comment se retenir de penser à ces périodes de réjouissances énormes, qui jadis séparaient les semaines recueillies de l’Avent (Rorate, cœli, de super ; et nubes pluant Justum !) des austérités par quoi le Carême nous méritait l’explosion de la joie pascale : la Saint-Nicolas, Noël, les Saints-Innocents, Sainte-Geneviève, fêtes des Fous et de l’Ane, Épiphanie, Chandeleur, Saint-Valentin, Mardi gras, Mardi-gras ! Et les magiques divertissements et « momons » de Molière prennent soudain leur sens nostalgique où Verlaine, hélas ! n’a plus rien à voir :

… Monsieur, ce sont des masques

Qui portent des crin-crins et des tambours de basques.

Cependant imperturbables, les employés des mairies enregistrent les déclarations des citoyens se venant, comme chaque année, faire inscrire sur les listes électorales : ce soir expirent les délais impartis. Or un quidam s’est présenté orné d’un faux nez énorme, rubescent et turgescent. Les scribes retenaient leur sérieux à grand’peine, et le chef du service ne savait trop que faire, les règlements non plus que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’ayant osé prévoir cet attentat à la majesté du Suffrage Universel : justement ce que répondait obstinément le facétieux aux électeurs conscients, dont quelques-uns riaient, mais dont s’indignaient le plus grand nombre. Et cette indignation décida le scribe en chef, homme spirituel : « Monsieur, prononça-t-il, le livret militaire que vous venez de m’exhiber, porte en signalement : Nez ordinaire ; je ne saurais donc vous inscrire, et mieux, je me demande si je ne dois pas vous poursuivre comme soupçonné d’avoir dérobé ledit livret ! » Le délinquant dut extirper son appendice. Il tint d’ailleurs, à fournir le dernier mot : « Je compte me présenter aux élections prochaines, et voilà pourquoi je me suis muni d’un faux nez ! »

Voici le soir charmant. Le Métro, bondé ni plus ni moins que les autres soirs de l’année d’un funèbre entassement, semble un chapelet de corbillards de cristal, s’enfonçant dans l’enfer. Et voici que montent trois fantômes : ce sont des déguisés, des déguisés pauvres. Ils n’ont pas l’air de s’amuser, ils sont honteux d’eux-mêmes : comme ils peuvent ils se casent sur la banquette que vient de vider une descente de voyageurs, et restent silencieux et immobiles. Et ce n’est plus à Molière que je songe, ni à Verlaine, certes, mais à Mozart : au trio de masques noirs qui viennent signifier à don Juan que son expiation approche. La station suivante s’appelle la « fin du monde ».


Ces créneaux où tonna la bombarde de bronze

Ont vu Philippe-Auguste, Ango, Talbot, Louis onze,

Duquesne, et vers ce pont où meurt en chantant l’Arq,

La barge qui menait à Rouen Jeanne d’Arc !

10 août. — Dieppe ; 10 heures du matin ; les galériens des « trains de plaisir » débarquent. O tes sortilèges, ô mer ! Ces pauvres citadins, qui sont les citadins pauvres, n’ont ni les loisirs ni les moyens de s’offrir sur les bords de la mer, une saison, fût-elle de huit jours, fût-elle de quarante-huit heures ; il leur faudra réintégrer dès lundi au matin le comptoir, l’atelier, le bureau, d’où samedi soir ils s’échappaient. Aussi, dès avant l’aube, surchargés de provisions de bouche, ces familles s’entassent dans les torrides prisons de métal qui vont galoper sur les rails, et les dégorgent enfin, endormis, poussiéreux, terreux, suants, sur le quai trempé de suie, mais tout imbibé de salines.

Et les voilà qui se ruent sur la falaise, la plage ; l’œil tendu vers la merveille liquide, ils dévorent leurs provisions ; ils comblent les bateaux touristes, les barquettes, les canots ; ils pataugent, ils écorchent leurs chaussures et leurs pieds de citadins sur les cailloux et les rocs, pour la cueillette des moules, le pourchas des crabes ; ils regrimpent la falaise, encore et contemplent le soleil se couchant ; puis s’échouent dans les guinguettes du port, se gorgent de cidre, et enfin, recrûs, regagnent leurs box roulants. Après maints retards accueillis avec une résignation touchante, ils seront reversés, endoloris, tués de sommeil, sur l’asphalte parisien. Alors ils se traîneront (plus de fiacres à ces heures) jusqu’au logis dont il faudra redéguerpir vers l’atelier, l’usine, le bureau. Et ils ne regretteront rien : ils ont vu la mer. Thalassa, thalassa !


10-11 août. — Très avant-guerre. — Le « train de plaisir » roule sous les étoiles vers Paris. Oreste et Pylade étaient montés dans mon vagon ; ils portent des vêtements trop parfaitement simples pour ne pas coûter très cher : eh quoi ! dans ce train de plaisir bruyant, torride, odorant, presque populacier ? Si parfaite est leur politesse qu’elle tient à distance toute familiarité ; chez Oreste, une aisance plus aisée, une bienveillance naturellement protectrice, une tranquille sûreté de soi, — des nuances, — attestent une supériorité de fortune et de rang sur Pylade… Pourtant leur conversation révèle qu’ils sont libres seulement le dimanche, ainsi que de simples bureaucrates. Leur dimanche-ci s’éjouit à Dieppe ; l’un des précédents à Chantilly, où le grand prix se courait ; pour le prochain, ils hésitent entre le Tréport et Fontainebleau… Brusque arrêt de notre train, en pleine campagne, en pleine nuit : des voyageuses s’effarent. — « Ne vous inquiétez pas, Mesdames, dit Oreste : il s’agit de laisser la voie libre au rapide du Hâvre… lequel sera là (il tire sa montre) dans… une minute à peu près… » Une espèce de rugissement passe en effet presque aussitôt, et notre train se remet en marche… — « A combien roulons-nous ? demande Oreste à Pylade ? — Heu… 58 à 60 à l’heure d’après la fuite du paysage. — Pour une auto, ce serait bien ordinaire ; mais de la part d’un train, un train de plaisir, c’est beau. Vous répondez du chiffre ? — A peu de chose près… mais si les bornes kilométriques se tenaient de notre côté… — Vous ne songeriez pas à les déchiffrer au passage ? — Pas précisément : je compterais sur mon chrono le temps qui sépare les apparitions. — Hé, les poteaux télégraphiques rendraient le même office ! — Non, trop rapprochés… ce ne serait pas sûr…

— « … Beau paysage sous cette lune : cela rappelle exactement le trajet entre le lac Ontario et le Michigan. — C’est de nuit que vous le fîtes ? tiens, comme moi. » (Ici, discussion serrée sur la valeur comparée des chemins de fer américains et des français, où ceux-ci emportent nettement l’avantage)…

Oreste : — « Si nous établissions nos comptes ? Heu… balance faite, vous restez me devoir quelque chose comme un louis. — Oui, sans doute. — Pardon, comptez ! » Pylade crayonne ; chemin de fer à part, la journée de chacun représente dix-neuf francs juste. — Voyons ?… Vous oubliez là trente centimes… ici, je n’ai donné que quatre sous de pourboire, et c’était large, convenez-en… Donc 18 fr. 90… — C’est égal, la belle nuit pour panneauter des perdreaux… Si nous étions en septembre. » (Ici ils parlent chasse…)

Soudain Oreste : — « Diable, je me vois mal demain, à 9 heures au bureau. — Et moi à Neuilly, où j’ai un rendez-vous d’affaires ! »

Enfin j’apprends ou comprends qu’ils sont fils : Oreste d’un banquier ; Pylade, d’un négociant ; voulant passer à Dieppe leur dimanche, ils choisirent le train de plaisir et parce qu’il précède d’un quart d’heure l’express, et par curiosité.

Mais le train prend du retard ; il en prend pour trois quarts d’heure. Oreste : — « Bon, nous arriverons à une heure et demie du matin ; plus de fiacre à moins de cent sous… et quels « tacots » ! moi, je ne puis endurer qu’on m’écorche : couchons plutôt à l’hôtel Terminus ; pour un demi-louis, nous reposerons et nous trouverons demain dispos… »

Je savourais avec ravissement la sagesse, le sens pratique, l’à-propos, qui, transposés dans l’histoire, ont fait merveille en France, de Louis XI à M. de Villèle.

MAIS NE TE PROMÈNE DONC PAS…

Le temps passa, les jours, les semaines, les mois :

Elle se sentit vierge une seconde fois.

(Marion Delorme, acte VI.)

Voici bien des années, des artistes, dont notre Jean Baffier, et Lucien Schnegg — autre grand sculpteur enlevé soudain, tout jeune, par une fièvre typhoïde — offrirent à Auguste Rodin un banquet dans les bois de Vélizy. Au dessert, le peintre norvégien Thaulow (encore un mort) prit son violoncelle, le sculpteur Bourdelle son violon et Isidora Duncan, amenée là je crois bien par la Loïe Fuller, dansa sur l’herbe, sous les arbres, pieds nus, devant un Faune de Rodin que Bourdelle avait voituré. Ce fut délicieux, et tous les assistants en garderont le souvenir ; comme quelqu’un avait songé à nettoyer le terrain des cailloux et brindilles : — « Non, non, ordonna le malicieux vieux maître ; il faut qu’Eurydice appréhende la présence du serpent. » Et cette appréhension fut sans doute pour quelque chose en effet dans la grâce, dans le naturel exquis de la jolie danseuse, encore timide et intimidée : cela se passait dans des temps très anciens.

Peu après, miss Isidora dansa devant deux mille personnes, au Trocadéro, sur des planches. Certaines danses parurent aussi charmantes que sous les ombrages de Vélizy, mais il faut bien avouer que l’Allegretto de la Symphonie en La, commenté par des ronds de bras et des ronds de jambes, sembla (même à nos yeux favorablement prévenus) quelque chose — il faut lâcher le mot — quelque chose d’assez « toc » et prétentieux[4].

[4] Le programme, emprunté tout à Beethoven, comportait une glose de Hans Merian (?) (descend-il du Bâlois qui dressa en 1615 le plan de Paris ?) où on lit : « … A ces premiers accords (de l’Allegretto)… s’ouvrent les portes du monde souterrain, les âmes à peine défuntes passent, encore accablées du tourment de mourir… dans le presto en fa majeur, des Faunes, des Sylphides et des nymphes gracieuses en ronde folle se taquinent et se poursuivent… enfin apparaît Galathée elle-même, avec sa suite : on perçoit clairement… la conque des Tritons ; Galathée semble glisser sur les vagues… »

Et patati et patata… C’est le cas de le dire : que de choses dans un menuet ! Beethoven en fût mort.

Puis voici miss Isidora Duncan revenue, après un apostolat européen, revenue accompagnée de M. Raymond Duncan, de miss Pénélope Duncan et tout un conventicule de girls et de frauleins, toute la mission vêtue de peignoirs de bain et d’espadrilles. Il faut bien dire mission ; il faut dire : apostolat ; et c’est cela qui choque, et non l’imagination de déambuler jambes nues, même lorsqu’on a les vilaines jambes de M. Duncan. Depuis tantôt deux mois, une nuée d’interviews, de chroniques, de déclarations, de communiqués avec ou sans images, nous préviennent qu’à nous autres, piteux Béotiens de France, on va apprendre à danser, à marcher, chanter, parler, manger, nous vêtir, aussi gouverner notre conscience… quoi encore ? Naguère un autre Yankee enseignait à Lépine ravi comment s’y prendre pour assurer la circulation des rues ; un autre nous expliquait, par raison démonstrative, l’art et la manière de mastiquer les aliments.

Nouveautés indiciblement vieillotes. M. Raymond Duncan a découvert les rapports, d’ailleurs problématiques, des gammes grecque, écossaise, chinoise… Mais cela est dans Helmholtz, vieux de quarante ans, mais cela est dans Fétis l’ennemi de Berlioz ; mais cela traîne partout ! Saint-Saëns, Bourgaut-Ducoudray, ont écrit là-dessus et récrit, et même Salomon Reinach. Quant à la fantaisie (se référant au mot fameux de Wagner, l’entendait tout autrement, toute musique revient à une danse) quant à la fantaisie de transporter l’ouverture d’Iphigénie en ballet, ou bien L’Héroïque, il est par contre heureux pour leurs auteurs qu’elles se produisent maintenant : c’étaient des gaillards peu patients que Louis de Beethoven et le chevalier Glück.

Aussi, bien que nous soyons, nous autres Français, devenus des êtres fort soumis, n’est-il pas étonnant que lorsque miss Duncan dansa l’autre jour la Bacchanale de Thannhauser, un spectateur ait joyeusement proféré le cri populaire : « Mais ne te promène donc pas toute nue ! » Cela déplut à d’aucuns ; cela nous a ravi : revanche du bon sens contre la barbarie. Certes, chaque soir, certains café-concerts exhibent de jeunes ou vieilles célibataires encore moins vêtues que miss Duncan : puisque pas du tout. Seulement ces pimprenettes n’ont jamais prétendu nous moraliser. Tout au plus une fois traînées devant les Héliastes, jurent-elles qu’elles faisaient œuvre d’art, ce qui, en somme, enferme du vrai.

Et justement quelle est la valeur artistique de ces pseudo-restitutions de la chorégraphie grecque ? Elle est nulle ; aussi nulle que dans les dessins néo-antiques de l’Anglais Flaxmann ou les étonnantes machines bâties dans le même dessein par les sculpteurs et architectes teutons. Calquer les moments d’attitude figés sur les amphores et les statuettes de nos musées, cela n’est pas de l’art, même funéraire : c’est un tressautement de figures de cire. Précisément l’Amérique (elle nous inonde de danses et bientôt connaîtrons-nous les beautés du pas du dindon et du pas de l’ours gris) nous affolait naguère avec le cake-walk. Cette espèce de bamboula était assez rustaude mais, bonne enfant, joyeuse, sans prétention, comme une brave danse de nègres (et soutenue par une musique irrésistible) elle arrivait, par la grâce de jolies fillettes, à devenir gracieuse : un vague souvenir vous lancinant, on courait au Louvre et retrouvait cette même danse dans telle statuette de Tanagra.

N’est-ce qu’une rencontre ? Non : nous aussi découvrîmes un jour la danse grecque ; sans l’avoir cherchée : en Bretagne près de Tréguier une douzaine de jeunes filles dansaient une « dérobée » au bord de la mer, simplement. Peu après, ce furent les Panathénées : les mêmes jeunes filles ou leurs sœurs, drapées de blanc et bleu, menaient en procession la statue de la Vierge. Nous eussions fait pareille découverte en Provence, en Savoie. « Car rien ne vaut !… l’instinct populaire discipliné par la culture », écrit M. Alfred Capus (cité par Criton). Que la mission Duncan veuille donc nous laisser à notre perdition.

Au demeurant, nous avons sous les yeux un portrait de M. Duncan en costume. Ce Grec ressemble irrésistiblement à un Peau-Rouge : ceci soit dit sans l’offenser, car les Indiens furent un fier peuple. Mais enfin cela nous éloigne un peu des figures de Tanagra ou même du bas-relief de Carpeaux.

DE QUELQUES RÊVES

La vie est un songe.

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit…

Supérieurement construit, ce Songe d’Athalie : il reproduit avec une fidélité poignante cette incohérence logique, et logique incohérente, qui nous impressionne dans les rêves. Athalie, obsédée par l’appréhension d’un péril vague et prochain, se représente soudain, nécessairement, la fin hideuse de sa mère : et l’apparition par deux fois d’un enfant tout pareil à ceux qu’elle fit massacrer jadis, et qui la vient massacrer deux fois, est pareillement d’une observation que nous autres dirions clinique. Ici, une remarque : cet enfant, qu’elle n’a jamais vu, avant de le reconnaître en rêve, elle va le voir presque aussitôt en pleine réalité, et le reconnaître incontinent. Donc le rêve se fait prophétie. Or, cela est-il possible, et cette péripétie, d’un tel effet dramatique, s’est-elle accomplie jamais ?… La science vraisemblablement répond que la succession est nécessairement inverse, et que la reine a vu d’abord, de ses yeux de chair, le personnage qui viendra hanter son sommeil. Cependant, l’antiquité entière affirme le contraire, elle donne raison à Racine, tellement que le simple ignorant se trouve ébranlé, et n’ose que répéter le « Que sais-je ? » de rigueur.

Toutefois, nous, personnellement, qui rêvons à peu près chaque nuit, et notons complaisamment nos rêves, n’en avons encore reconnu aucun qui prît allure prophétique. Ils se rapportaient toujours, tantôt à des événements qui par leur importance obsédaient la veillée du songeur, tantôt, au contraire, à d’autres (immédiats ou très lointains), insignifiants, mais que, par leur insignifiance même, l’état de veille avait laissés inutilisés. — Naguère, un tailleur autrichien, un nommé Reichelt, périt, s’étant jeté du haut de la tour Eiffel accroché à un parachute absurde qu’il estimait infaillible. Il lui était arrivé en rêve de se sentir voguer dans l’air : et ce lui apparut un avis du destin. Or, cette sensation, si fréquente, a même origine que l’angoisse, si fréquente aussi, de ces cauchemars où nous voulons fuir et nous sentons nos membres devenus de plomb. L’origine réside dans la perception à la fois aiguë et obscure de l’immobilité de notre corps, alors que vagabonde l’esprit à travers le monde des images.

RÉCURRENCE

« Ce jour-là, sur les tours de la ville on arbore

Le menaçant drapeau du marquis Swantibore,

Qui lia dans les bois et fit manger aux loups

Sa femme et le taureau dont il était jaloux. »

« Soleil, petit taureau, augmente tes transports,

Ne crains pas de blesser ta reine. »

Le rêveur se souvient d’un antécédent rêve que son rêve présent continue, enjambant l’intervalle de la journée, voire de plusieurs :

Nous avions fréquemment occasion de suivre certaine rue d’un faubourg isolé, rue solitaire, rue sans trottoirs, toute en jardins maraîchers, devinés derrière un interminable mur gris percé d’une unique porte qui ne s’ouvrait jamais[5]. Une fois, nous poussâmes en rêve cette porte obsédante : et voici que nous nous trouvâmes dans un hôtel somptueux, princier ! Passé le vestibule, de marbre aux lampadaires de bronze, tous allumés, apparut un enchevêtrement fantastique de couloirs et de chambres ; tapis et tapisseries, statues, plafonds caparaçonnés d’or ; et des couloirs encore et puis d’autres couloirs, et les portes que je poussais ouvraient des salles belles comme Versailles et le Louvre : et nul être, et nul bruit. Depuis combien de temps errais-je ? il me semblait avoir franchi le seuil magique durant l’après-midi, et des signes certains m’annonçaient la montée du petit jour : d’où sans doute tant de solitude ? J’entrevis enfin, loin, très loin, au fond d’une reculante défilade de chambres, un domestique, et prestement me dissimulai. Plus loin, un grand vieillard, costumé et très décoré, comme un pair de France du temps de Charles X : l’intrus que je me sentais s’effaça encore, inquiet de plus en plus. Comment m’échapper ? chaque pas m’enfonçait plus avant dans le dédale splendide. J’atteignis, enfin, une chambre à coucher ; une jeune fille y reposait, enfouie dans son lit blanc, et le bras droit replié sous la tête la plus mignonnement jolie, et jolie virginalement, qui se pût rêver. Elle s’éveilla, elle glissa du lit, enveloppée toute d’une longue chemise qui ne laissait voir que de menus pieds roses. Dieu, comment m’esquiver ? la porte s’était refermée mystérieusement : quel scandale ! Je me sentis mourir d’amour et d’angoisse… Ainsi qu’on se précipiterait à l’eau : — Mademoiselle ! dis-je en me jetant à genoux… Elle se retourna, m’aperçut, voulut crier. J’eus un geste si respectueux et si craintif qu’elle se retint. Je lui demandai pardon, tâchai de lui expliquer mon incroyable aventure, déclarai mon subit et incoërcible amour, et que j’étais prêt à mourir, etc., etc… tout cela exprimé en des termes si purs que, même surprise en chemise, une vierge au saut de lit ne s’en pouvait offenser. Elle me laissa tout dire et, souriante, me répondit enfin : « Ceci est fort bien, mais il vous faut demander à mon père l’autorisation de me le répéter devant lui. » Et, fou d’amour et de joie, je m’éveillai…

[5] Rue de l’Orme, à Belleville.

La suivante nuit me rend désespéré. J’ai cherché en vain à retrouver la petite porte mystérieuse, et même la rue solitaire que je connaissais si bien, et je n’ai pas songé à — ou pas osé — demander à ma fiancée son nom. Enfin le hasard me conduit devant le vaste porche d’un richissime hôtel de la rue du Bac : c’est là, je le devine, et devine à la fois le nom du maître. Tout un corps de garde de larbins défend le seuil : le laisseront-ils franchir à un hère en si triste équipage ? Oui, pourtant, le maître est affable autant qu’au grand siècle : et me voici en sa présence, et c’est bien le grand vieillard que j’avais entrevu. Je lui explique franchement ma surprenante aventure, et il ne sourcille point, et lorsque je lui demande enfin la main de Mademoiselle de…, et s’incline avec l’air honoré que commande la courtoisie. Puis, froid et souriant : — « Laquelle des deux, Monsieur ? » Malédiction ! il a deux filles ! Je me souviens alors subitement avoir peint de mémoire en médaillon avec une fantastique exactitude la chambre en ses moindres détails, la jeune fille en ses moindres traits, jusqu’à un signe qu’elle porte sous l’oreille. Le père fronce le sourcil, dévisage alternativement et l’effigie, et moi, puis, sans changer de ton, intime à un laquais, subitement survenu, de prévenir sa fille cadette qu’il l’attend. Elle vient.

La voilà, tout mon sang vers mon cœur se retire.

Elle me salue cérémonieusement. Le père : — « Monsieur, que voici, désirerait renouveler la joie qu’il eut de vous entretenir, ma fille. » Mais elle aussitôt : — « Mon père, c’est la première fois que je vois ce monsieur. »

Oh, c’est la foudre à mes pieds ! et voici que moi-même je ne la reconnais plus ! et pourtant le pur original du médaillon que le père, les yeux étincelants à présent, lui exhibe en s’écriant : — « Alors, ma fille, expliquez-moi ce que signifie ceci ? » Pourpre d’indignation et de honte, elle prend à témoin Dieu, elle en appelle à mon honneur, m’adjure de dire la vérité. Que dire ? je refais le récit entier de mon aventure : — « Il y a là, terminé-je, les larmes aux yeux, quelque chose qui passe la nature et la raison. » La jeune fille pleure à son tour, mais ne se souvient pas. Et elle s’évanouit, et je m’élance dehors : et m’éveille.

Tout cela est fort dramatique. Seulement, je me rappelai avoir récemment relu Le Rouge et le Noir, et que je réfléchissais à cette lecture et à Stendhal, la journée même qui précéda mon second rêve… et, qui me prouve que le rêve premier, et son souvenir, ne faisaient pas partie de lui ? Suis-je bien sûr qu’il y ait eu une journée d’intervalle ? Je n’ose décider. Tout est possible. Si j’avais le loisir d’être romancier, j’écrirais l’histoire d’un homme vivant en partie double ; le jour, sa vie quotidienne ; la nuit, sa vraie vie, se poursuivant parallèlement, s’y mêlant parfois peut-être, et qui serait, peut-être, le souvenir de quelque vie antérieure. Pourquoi pas : qui sait ? Mais, qui donc réalisa ce vertige ? Gérard de Nerval, et il mourut fou… Ayez pitié de nous, Seigneur !

ZIGOMAR

Il songeait, attentif aux étoiles dans l’ombre,

Pendant que les lions léchaient ses pieds sans nombre.

« L’amour fait danser les ânes » : le rêve rend ingénieux tels qui dans la vie ne le furent guère. Nous avions lu ce matin notre Zigomar quotidien ; car nous adorons le roman-feuilleton, et tant plus est stupide, tant plus il nous ravit ; aussi bien, quel Français n’a lu son Zigomar[6] ? Or, nous rêvâmes être (excusez du peu !) Paulin Broquet en personne, oui, l’étourdissant, le génial policier. Et nous venions de surprendre, à domicile, le Rocambole suprême style, l’insaisissable à bon droit surnommé « Peau d’Anguille », Zigomar lui-même, quoi. Nous lui avions passé le cabriolet ; oui, mais, il s’agissait de le conduire au moins jusqu’au prochain poste de police. Or, comment l’empêcher de nous glisser entre les pinces ? Eh bien, nous inventâmes ceci, qu’à l’état de veille nous n’aurions certes soupçonné jamais : nous le déchaussâmes d’une de ses bottines ! Oui, simplement. Essayez donc de courir, dans les rues de Paris — et sans vous faire remarquer — un pied chaussé et l’autre nu !

[6] En langage celtique : Ségomar, « le guerrier victorieux ». C’est beau la linguistique ! Et la sémantique !

LA REVANCHE DE ZIGOMAR

Don Salluste : Ruy Blas, ouvrez ce pli : c’est pour la signature

(Et la porte !) du Conseiller de Préfecture.

Or, ceci se passait voici quelques années, et Balaoô (« Il y a des pas au plafond !!! ») et Chéri-Bibi (« Non, pas les mains !!! ») avaient injustement effacé Zigomar de notre mémoire. Nous le pensions du moins. Mais voici peu de temps, nous nous sommes à nouveau éveillé, c’est-à-dire rendormi… non, réveillé : nous nous entendons — dans la peau de l’inextinguible Paulin Broquet. Et de nouveau (après quelles poursuites !) nous tenions notre adversaire et ses complices, les Z à cagoules, acculés dans un cul-de-sac des Catacombes de Paris. Nulle issue possible : une alvéole de pierre toute revêtue de porcelaine blanche ; et nous nous demandions nous-même par quelle voie nous avions pu pénétrer dans cette impénétrable retraite, réduit suprême du fantastique chef de bande. Quand voilà qu’icelui, avec un rire, nécessairement satanique, nous annonce que c’est nous le prisonnier, et pour jamais : cette alvéole est une dent creuse, une dent humaine, une dent de la mâchoire de Zigomar ! Et le voilà qui s’en va, avec ses partisans ; l’ouverture, qu’un ressort secret a décachée, se referme, et je l’entends, lui ! qui insère la dent, soudain rapetissée aux dimensions normales, dans son ratelier. Et qui donc irait me chercher là ? D’horreur, je me réveille… et me souviens, cela me rassure un peu, que je remarquai hier, en devanture d’un pharmacien, osciller au bout d’un pendule, un gigantesque chicot de carton, réclame pour un dentifrice américain :

De la dent l’atroce rage

L’Hélios soudain soulage…

DANSE MACABRE

Et je voyais au loin sur ma tête un point noir,

Et ce point noir semblait une mouche du soir…

Or ce que j’avais pris pour une mouche était

Un hibou…

Il se faisait une heure avancée dans la nuit, personne par les rues. Le gaz presque tari brûlait à peine dans ce Bureau des Décès de la Mairie du IIe arrondissement, où je veillais en permanence. Pourquoi m’attarder ainsi ? Notre « médecin des morts », docteur Villette, revenu d’un lointain constat, attendait patiemment que j’eusse achevé de lui préparer un dernier ordre : le mort « donnait », ce jour-là. J’achevai, et nous quittâmes de conserve la Mairie à travers la pluie et la nuit noire.

La pluie tarit ; nous marchions hâtivement, philosophant sur notre indifférence à l’égard du spectacle de la mort. Les rues désertes et les maisons noires se succédaient : une lumière enfin frémit, à la fenêtre d’un deuxième étage de la rue Grange-aux-Belles. (Je me suis souvenu le lendemain que plusieurs mois en çà j’avais, certain soir, vu un rassemblement de curieux guigner cette fenêtre : il s’agissait d’un vaurien qui avait « zigouillé » son père à coups de couteau.) Sous la lampe une vieille grand’mère écoutait sa petite fille adolescente lui expliquer : — « Il n’a pu délivrer le permis d’inhumer, les doigts n’étant pas raides : il reviendra. Seulement le convoi en sera retardé d’un jour, car il nous faudra attendre demain pour demander au Commissaire de police un bon de gratuité. » — Il faut tirer ces pauvres gens d’embarras, me dit le docteur : et il pénétra dans la triste maison… Je me retrouvai dans un logis du faubourg : le balcon faisait galerie au-dessus d’un jardin longeant la Seine. J’étais chez ma mère, à qui parlait un vieillard à longue barbe blanche, vêtu d’une longue blouse blanche, coiffé d’une calotte. Je reconnus incontinent le statuaire Rude. Et cependant l’inquiétude que voici me lancinait : — Quoi donc désole le plus les morts, une fois parvenus à l’état de squelette ? C’est évidemment, quand ils fument la pipe, de ne pouvoir expulser la fumée par le nez. A ce moment, la grand’mère entra, accompagnée du médecin légiste : je tirai de mon gousset un porte-plume et plusieurs plumes, que je constatai avec satisfaction appartenir à ce type connu sous le nom de « tête-de-mort ». J’étais en règle. Et soudain apparut un squelette m’exhibant d’un air de reproche une pipe qu’il n’arrivait pas à fumer…

Tout cela parce que, la veille, en quittant le statuaire Rodin, qui m’avait longuement entretenu de Rude, j’étais allé au Louvre contempler le tragique cadavre qu’a tordu Germain Pilon pour le tombeau de Valentine Balbiani !

TRAIT HISTORIQUE

… J’approchai de la mouche et c’était un corbeau…

Et cette mouche était un vautour.

Et cette mouche…

Ils étaient là trois maréchaux de Napoléon :

Ney, Kellermann et Pérignon. Kellermann, vieux paysan mal accoutumé à sa splendeur récente et aux délicatesses de la civilisation, avait complètement oublié, juste au moment où l’empereur allait passer sa revue, qu’il avait chaussé un caleçon pour la circonstance ; de sorte qu’il l’avait ignominieusement arrosé. Et l’autre Alsacien, Ney, prince de la Moskova, inspectant sa tenue, venait de le traiter, Dieu sait comme ! et en présence de tout l’État-major. Le pauvre vieux en pleurait. Se voir ainsi humilié, publiquement, et par « un pays » ! En vain Pérignon, le troisième maréchal, s’évertuait-il à le consoler : ce qui surtout lui crevait le cœur était d’entendre, dans la salle voisine, Chicot, oui, Chicot, l’illustre bouffon de Henri III[7] s’esclaffer avec frère Gorenflot, ivre comme lui, et braillant tous deux :

Mais rien de si débâté

Que n’est moine à pleine treille,

Mais rien n’est si débâté

Que le moine en liberté…

[7] Vous lûtes tous, est-ce pas, La Dame de Monsoreau, La Reine Margot, etc. ?

— Si ce n’est un maréchal de ce gredin de Napoléon !

Et tout cela se passait à Bruxelles, rue Montagne-aux-Herbes-potagères, dans l’estaminet de Mme Vansteenbrugghe, où si souvent je fréquentai jadis avec feu mon père et son ami M. Klercx, le peaussier. C’était quand nous habitions au 40 de la rue de l’Hôpital… en 1879. Le rêve date d’octobre 1913.

TÉLÉPATHIE

— … Et cette mouche

Était un aigle au vol tournoyant et farouche…

Et cette mouche était un griffon monstrueux…

Je me voyais dans l’harmonieux chaos glauque de forêts et de rochers des tableaux de Léonard de Vinci. Un serpent, monstrueuse amplification des anguilles de nos rivières, surgit soudain et me poursuivit. Je fuyais épouvanté, le reptile bondissant me fouettait les jambes de son corps vert et noir et faisant béer une gueule d’ailleurs dépourvue de crochets venimeux. Et, en effet, une voix inconnue me criait : — « C’est une couleuvre, ce n’est qu’une couleuvre… »

Quelques minutes après, ou quelques heures, ma femme m’éveille :

— As-tu jamais vu des serpents longs de quatre mètres ?

— Quatre mètres ? non, certes, répondis-je sans surprise : c’est rare, surtout sous nos climats.

— Quelles longueurs avaient ceux que tu as vus ?

— Mais… quelques pouces, au plus un ou deux pieds.

— N’est-ce pas ? pourtant, regarde donc, allongé au pied du lit, contre la muraille, ce serpent blanc long de quatre mètres…

— Mon Dieu, qu’as-tu donc ? réveille-toi !

— Eh, je ne dors pas : ne vois-tu pas, contre les écharpes tendues sur le mur, ce serpent blanc long de quatre mètres ?

Etc., etc…

Le lendemain matin, c’est ma femme qui me rappelle tout ceci, à moi qui ne me souviens de rien… « Il était complètement immobile ; non couvert d’écailles, mais d’une peau pareille à cette étoffe blanc satiné qu’on nomme poult-de-soie.

« Je savais, à n’en pouvoir douter, qu’il mesurait précisément quatre mètres, et tout cela me demeure si présent que je crois le voir encore… »

Et il paraît qu’un peu plus avant dans la nuit, tout endormi cette fois, c’est moi qui m’écriai :

— Vois donc ce paradoxe enfermé dans un verre d’eau !

— Quel paradoxe ? répliqua sans étonnement ma compagne. Et, ne l’entendant pas, sans doute, je m’obstinais à répéter :

— Mais pourquoi a-t-on donc enfermé ce paradoxe dans un verre d’eau ?

Le lendemain, cela aussi, je l’avais oublié.

C’EST LA FAUTE A CLAUDEL

«  — … Et cette mouche était un ange. Et cet archange… »

Ah j’y renonce enfin et préfère Bouglé :

On repêche dans l’Oise un enfant étranglé,

L’enfant avait reçu deux balles dans la poche,

Refilées par Hugo, paillard, avare et moche.

… J’étais donc Olivier Twist, ou David Copperfield : j’étais Charles Dickens, enfin, interné chez le méchant maître d’école — marchand de cercueils, celui qui se surnommait lui-même « le caraïbe ». Et aussi triste que toujours. Pour me consoler, je contemplais, à travers la vitre du fond, la basse-cour enfouie sous les arbres du verger. Une poule noire apparut, voletant vers cette vitre, que je m’aperçus alors être un verre grossissant : car la poule devint, à mesure qu’approchante, un dindon superbe, puis, presque instantanément, un grand vautour au long cou dénudé, puis une autruche gigantesque. Et je voyais se vérifier ainsi l’hypothèse, la théorie zoologique que je me formulais du même coup : à savoir que ces trois derniers oiseaux appartiennent, en dépit des savants, à la même race, puisqu’ils portent tous trois une tête à peu près chauve au bout d’un long cou dépenaillé.

Et je me vis incontinent transporté dans la basse-cour devenue un jardin d’Extrême-Orient, appartenant à Paul Claudel, alors consul à Tien-Tsin. L’autruche (en réalité c’était un volatile énorme participant de tous ceux que je viens de nommer) emplissait à présent tout le ciel. Heureusement, car la peur commençait à me galoper, se ramena-t-il aux dimensions d’un casoar aussi grand d’ailleurs que l’épiornis quaternaire, mais férocement agressif. Mme Mithouard (oui, Mithouard, Adrien Mithouard, l’auteur du Traité de l’Occident) survint, et me prit par la main pour me faire traverser le parc : — « L’oiseau que voici, me dit-elle, ne veut connaître que moi : au surplus, rien à craindre, quand il est en compagnie de son ami le grand loup ; et puis, il sait que voici l’heure où nous lui offrons un voleur à dévorer. » Et j’aperçus, à l’étage de la grange — le parc décidément était simplement une très vaste basse-cour, grossie par la vitre, qu’à présent je portais en monocle — j’aperçus un Hindou lié sur le plancher. Dans sa bouche, maintenue ouverte par je ne pus découvrir quel procédé, était inséré un oignon, nourriture dont, comme on sait, l’oiseau est particulièrement friand. L’oiseau s’installa, demandant au patient, qui le regardait avec une tranquillité passive : — « Qu’as-tu fait de mon papier ? » Ce papier : rien moins que le manuscrit du Partage de Midi, qu’était sur le point de publier l’Occident. Mais l’homme ne pouvait répondre, et le cruel oiseau le savait bien. Je remarquai alors l’étrangeté du bec : un bec fait de deux becs accolés, double bec crochu de perroquet, d’où quatre mandibules, exactement comme chez le tétrodonte, ce poisson bizarre des mers chaudes. (Exotisme, que me voulais-tu ?) Le perroquet-épiornis dégusta lentement l’oignon, puis l’intérieur de la bouche, absolument comme il eût fait d’une noix. Le supplicié demeurait immobile et placide, ce qui m’apparut tout à fait normal et digne d’un Oriental bien élevé. Survenant alors, Tristan Tzara, le secrétaire de l’Occident, me confia : — « Si vous saviez, mon cher Fagus, quel mal m’a procuré ce dessin, étant donné le sale caractère de Claudel ! — (C’était la scène même à quoi j’assistais ; un passage du livre soudain transporté dans la réalité[8].) — Il est en effet d’une difficulté inouïe de représenter fidèlement cela avec rien que des caractères d’imprimerie… — Sales caractères, interrompis-je, tout ravi de mon calembour ! » Et je pensais en moi : Pourvu, mon Dieu, que cela « vienne bien au tirage » : Claudel passe pour si pointilleux ! Et l’inquiétude me tourmenta si fort que je finis par m’éveiller.

[8] Est-il nécessaire de dire que le Partage de Midi ne contient aucun passage se rapprochant de tout cela ?

Tout cela pour avoir trop absorbé de thé chez Mithouard !

OUTRE-TOMBE

Voici peu de mois, un de nos amis perdit son père. Ce fut un vendredi (le détail a son importance). Sa nuit fut occupée par la veillée funèbre. Le lendemain, rentré chez lui, l’ami compulsa sa garde-robe de vieux garçon ; rien d’avouable : un habit noir et pas de redingote, dix mille cravates, toutes de couleur, des escarpins de bal, des « bains-de-mer » et des souliers de fatigue et nulles bottines sévères, et les gants noirs tous de la même main, etc… Tous les célibataires connaissent cela. Il dut consacrer la journée entière avec la soirée à se faire recuirasser de pied en cap. Se couchant enfin, écœuré, recru, il souhaita de toutes ses forces revoir son père en rêve. Il rêva ceci.

Il se trouvait en soirée, dans un salon somptueux (cela se passait de nouveau sous la Restauration) ; il s’agissait de conquérir l’assentiment au mariage avec l’élue de son cœur, de la vieille douairière, très ancien-régime, très « étiquette », de qui la jeune fille dépendait. Sa tenue de dandie, — frac, culottes de satin, claque, escarpins à boucles d’argent, épée de cour à la hanche, brochette sur le cœur — était irréprochable. Sa terreur était de quelque gaffe dans le discours ; aussi polissait-il ses phrases : — « Croyez, Madame la Marquise ; il faudrait que vous fussiez convaincue… » Ici, bien que la vieille dame continuât de sourire, il éprouva la sensation d’avoir lâché une incongruité si énorme… qu’il s’éveilla, exaspéré de ce songe goguenard.

On voit immédiatement la raison de la hantise du costume : mais le reste ?

Or, le vendredi suivant, regagnant son logis assez tard, il entendit, dans sa rue même, un orchestre d’amateurs étudier l’ouverture syllabique du Domino Noir, d’Auber[9]. Ce lui fut « un trait de lumière » : on sait que cet opéra-comique comporte la singularité (à l’époque) que les personnages y portent nos habits modernes (début du XIXe siècle). Mon ami s’était incarné en Horace, le héros de la pièce, pièce qu’il n’avait vu jouer qu’une fois, vers 1889, et qui du reste ne semble pas avoir été reprise depuis (nous le regrettons). Ceci est curieux déjà. Voici mieux : il s’assura que c’était pour la première fois que les amateurs (qui d’ailleurs ne se réunissent que le vendredi) étudiaient le morceau. Comme ils habitent vraisemblablement (?) dans ce même quartier, il faudrait supposer : ou bien que, sachant à l’avance qu’ils entreprendraient le Domino Noir, l’un d’eux en fredonna les motifs, que notre ami entendit sans s’en apercevoir ; ou bien que, par cette télégraphie sans fil, la télépathie, leur pensée avait suffi à émouvoir d’obscures régions ; sinon, imaginer quelque coïncidence plus étrange encore. Faut-il ajouter que notre ami ne mit jamais le nez dans la partition ?

[9]

Je crains qu’il ne s’éveille

A ces accords joyeux !…

Cependant, la hantise filiale l’empreignait, et, bon catholique, il demandait chaque soir à Dieu la présence de ce père pour qui il venait de prier. Quelque temps après, il alla, en rêve, à l’hôpital Saint-Louis, où son père avait exercé une importante fonction. C’était jour de visite : de nombreux malades attendaient leur tour ; des morts, tous. Son père était nécessairement là, quelque part. Il vit d’abord avec surprise, mêlé à leur foule, le roi Henri IV, entouré de courtisans et de dames, tous misérablement vêtus : — « Oui, dit amèrement le roi, voilà comment nous traite la République (notre ami est royaliste) ! — Sire… Majesté… bafouilla le rêveur, vous ici ? — Et qui donc davantage que moi aurait le droit d’y être ? » répliqua le monarque avec hauteur. Mon ami se rappela alors que c’est le petit-fils de Saint Louis qui édifia l’hôpital. Il s’esquiva, cherchant toujours et vainement ; soupçonnant quelque parti-pris administratif, il ruse, et demande à voir sa mère, qu’il sait bien vivante et portante. A sa stupéfaction, un infirmier le mène dans un pavillon isolé : sa mère est là, morte, l’attendant, qui, après les effusions, lui affirme qu’elle va mieux, sauf que ses douleurs l’incommodent : mais, quand on est vieille !

Peu après il se retrouve au logis de cette mère, entre elle, et ses frère et sœurs : et bientôt le père entre, paisiblement, vêtu comme en sa vie, et non tel qu’en son lit de mort ni qu’en son cercueil.

Il est seul à le voir, d’abord : il le salue, converse avec lui. Les autres, étonnés, incrédules, finissent cependant par remarquer ce qu’ils pensent être rien qu’un fantôme. — Ce n’est pas un fantôme, c’est lui ! Et il le pousse doucement, l’accule dans un angle, cherche à l’étreindre, pour le matérialiser : sur quoi le visiteur se transforme en un gros chat gris[10], qui bondit et disparaît. Bientôt il se manifeste à nouveau, reprend forme matériellement humaine : le fils baise un front tiède, serre une main de chair. Cependant, les autres : — « Nous l’apercevons bien, mais rien que les yeux de notre esprit. » Le fils en est navré, il brutalise presque son père, le serrant dans ses bras, pour en quelque sorte le solidifier ; mais le revenant se dégage, s’évanouit, et disparaît, cette fois sans retour.

[10] Cf. le dicton : « rêver chat ».

L’ami, c’était moi.

POUR LA BONNE BOUCHE

Salluste : Voici l’instant, Ruy Blas, pénétrez dans l’arène…

Ruy Blas : Je crois que vous venez d’insulter votre reine !

Celui-ci nous a été conté par un autre ami. Ils étaient plusieurs, devisant après souper. Le devis tombant sur la fameuse odor di femina, l’un d’eux cite le peu galant mot de Jean Dolent : que « ce parfum est fait de puanteurs qui se corrigent ». Ce qui lui vaut de son épouse d’abord une gifle méritée, puis cette déclaration, contresignée par toutes les dames présentes, que le mâle porte également son odeur, d’ailleurs aussi… émouvante pour l’autre sexe, sans être plus suave que l’odor di femina. Nous n’osons dire à quoi elle est comparée.

On parle alors de l’odeur du Chinois, que tous les explorateurs connaissent ; de l’odeur du Blanc, assimilée par les Jaunes à celle du cadavre ; etc., etc… On se sépare, et l’époux gagne avec son épouse le cubiculum. Il s’endort (le malappris !) et rêve que, recherché par la police, il s’est réfugié, déguisé en femme, dans un vagon plein de femmes. Or, il lui échappe — comment dire ? — une indiscrétion postérieure, mais silencieuse. Et voilà que, subodorant la qualité acquise par l’atmosphère, une des voyageuses s’écrie :

— « Cela sent l’homme ! » Il s’éveille, en présence d’une épouse indignée, deux fois indignée. Mais, voici le remarquable : C’était elle, l’épouse, qui venait de l’éveiller, et par une gifle. La seconde, donc ? Point du tout : la pseudo-première, comme le souper chez les amis, tout cela faisait partie du rêve : lequel aurait donc été provoqué par l’incongruité trop réelle, et son châtiment. Et tout ce roman, si cohérent, se serait ainsi fabriqué, spontanément, en moins de quelques secondes, avec un tel caractère de vérité que le dormeur dut sérieusement rassembler ses souvenirs pour se persuader que la veille ni l’avant-veille il n’était allé souper chez personne.

Honni soit qui mal y pense !

CONFESSION AU DOCTEUR CABANÈS

« Notre vie est faite de la substance de nos rêves. »

Contribution peut-être curieuse à l’onéiroscopie. Son mérite : l’authenticité. Je m’excuse d’être contraint de m’y mettre en scène ; aussi bien, pas à mon honneur. D’ailleurs, on n’a pas attendu Freud avec ses malaises pour constater que nos rêves sont volontiers l’exutoire de nos parties inférieures.

Henri Béraud ayant favorisé d’un compte rendu, au Mercure, un mien Essai sur Shakespeare, notre ami Lucien Dubech, m’assura de toute une chronique dans ses dimanches de l’Action Française. Il m’en attesta les dieux, ainsi qu’il convient à un classique.

Le temps passa, les jours, les semaines, les mois,

et ceux, caniculaires, où, les théâtres chômant, les chroniqueurs chroniquent sur n’importe quoi. Aussi fut-ce avec une indignation d’auteur que je vis Lucien Dubech parler de tout… sauf de ce qui m’intéressait plus que tout. Bref, l’autre jour vint un article sur la plantation d’Iphigénie, je veux dire : de son décor. J’en rêvai. Voici ce rêve. J’étais Agamemnon, le roi Agamemnon ; Lucien Dubech, le fidèle confident. Il me donna la réplique sacramentelle :

Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.

J’ai oublié par quels vers je lui répondis, pestant contre cette carence des vents. Mais j’ai nettement retenu, car je m’en éveillai aussitôt, le distique que le fidèle Dubech m’asséna :

Mon trou du…, Seigneur, est là qui vous adore :

C’est pour vous qu’il soupire et pour vous qu’il odore !

C’est infect. Pourtant, il faut avouer que, du point de vue matériel, jamais Dubech, ni moi, ni Racine, n’avons commis de vers aussi purement raciniens.

Mais le détail le plus important est que, dans mon rêve, le fidèle Dubech articulait la réplique sacramentelle sous cette forme :

Mais tout se tait, les flots, et les vents, et Neptune.

Donc, tout dort a disparu. Or, faites attention que tout dort rime, pour l’oreille, exactement à odore et adore. Je crois reconnaître là un phénomène dont j’abandonne l’explication à de plus malins que moi.

UN PLAGIAT ÉHONTÉ

Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu’y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoit. Ses « pièges à loups » à l’usage des critiques et — je dis, moi : attrape-nigauds — n’atteindront jamais, d’abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J’eusse plaidé coupable, carrément : — Parfaitement, je suis « un type dans le genre de » Molière, Shakespeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s’en servir, à l’exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère :

Car Dieu de l’araignée avait fait le soleil.

Par l’unique virgule qu’il ajoute, — qu’il ne peut s’empêcher d’ajouter — par la place seule où il l’insère, le créateur recrée ce qu’il a pris : il le doue d’un sens.

Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d’avoir chipé dans la Physique de l’Amour de Remy de Gourmont l’épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement Gourmont l’avait lui-même extrait d’un traité de zoologie, à l’appui de la thèse psychologique qu’il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d’un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre ; de quoi Gourmont s’amusa beaucoup, j’espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre !

Cela est tout à l’opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre : Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans L’Oiseau une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.

Sur quoi, je m’ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu’un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.

D’un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d’originalité (c’est La Danse macabre). Or, je n’ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j’ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie : dans la Genèse, le Pater, le Magnificat, les Litanies de la Vierge, l’hymne des SS. Innocents, le Dies Irae, l’Ave maris Stella, le Cantique de Fénelon, etc., etc… Aux chansons populaires ou rondes enfantines : Entrez dans la danse, J’ai des pommes à vendre, Voici le mois de mai, Magali, le Furet, Nicolas, je vais me pendre, Saute la jolie blonde… etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.

Sur un pied danse… vient des Djinns de Hugo (et d’un passage de Rimbaud). Toute armée… toute nue, de Hugo (L’Homme qui rit). C’est l’amour qui mène le monde, d’un antique vaudeville ; Mon cœur soupire, des Noces de Figaro ; Psit, psit, beau masque, du don Juan de Lorenzo da Ponte. Tel vers invoquant Dante, du Tu duca, tu signore, e tu maestro, par quoi Dante invoque Virgile. La vie est un rêve est de Caldéron ; L’Homme est le rêve d’une ombre, de Pindare ; Amour, tyran des dieux et des hommes, d’Euripide. Elle a vécu, Myrto…, d’André Chénier ; Même quand nos cœurs sont broyés, de Burger (ballade de Lénore). Le sonnet Servants du Dieu d’amour, pastiche un sonnet de la Vita Nuova de Dante. Le Je ne veux pas de mon Don Juan fut pris à Baudelaire, comme le Quinze ans, ô Roméo, à Musset. Ici, j’insère six vers de Vigny ; là, quatre de Molière, que j’attribue fraternellement à La Fontaine. Plus loin, un couplet d’une vieille chanson de café-concert, une ronde fameuse de corps de garde, et une autre illustre à l’École de Médecine. Autre part, don Quichotte (D’amour feraient mourir, Madame, vos beaux yeux…) fait à M. Jourdain faire de la poésie sans le savoir…

Et voici Les neiges d’antan de mon maître Villon, et le Je ne veux plus aimer… de mon maître Verlaine, et, plus loin, deux poètes peu connus du XVIIe siècle, que, nouveau Pierre Benoît, je vous laisse le plaisir de retrouver[11].

[11] Pour aider : « Ah, que j’eus de plaisir à la voir toute nue. » Quant à l’autre… cherchez dans les Marges (dame, si je vous dis tout).

Ce ventre qui digère m’est fourni par E. de Goncourt, décrivant l’Hercule Farnèse.

Et je te vis, et je fus perdu, etc… Que me criblent les boucs, viennent de celui-là que Mossieu de Pavlovski qualifie de vide et d’artificiel.

Masques, voici les masques… : voici aussi Molière (et peut-être Verlaine).

Passe un grand squelette… qui bat du tambour. Voir le Faust de Marlowe.

Les toxiques bus… jamais plus… inutile d’insister.

Ah ! et le… Apprends-moi des mots sales, de ma jeune mariée ? Une légende d’Hermann Paul. Comme le : C’est si laid, un homme, de ma jeune tribade : une légende de Forain. — J’en ai verdi déjà des hommes, est un mot de Thérésa. J’ai du di, j’ai du bon, etc., je l’ai cueilli dans les Égarements de Mine, par Willy.

Le Linus vient de La Bible de l’Humanité, de Michelet, comme la bacchanale

— Par la ville à la fois que la trompe en folie

traduit un poème érotique latin de Catulle… oui, Catulle Mendès (Lætius dum sonat in urbe cornu…).

A présent, confrontez ces textes :

Pleurs de la Francesca, et ton rire, Ophélie

à

Bois de la Frazona (Vigny)… et ton rire, ô Kléber (Hugo).

Ma vie s’écoule à flots brûlants : ici Charlot s’amuse — sur les paroles de la Marche funèbre de Chopin (Symbole, que me veux-tu ?)… A bas, catin. C’est dans Othello. — Le corbillard de cristal est dans Rimbaud[12] ; Lucifer-Passe-partout, c’est celui du Tour du monde en 80 jours, tel que je le vis jouer au Châtelet, voici 35 ans.

[12] Et souvenir du conte Blanche-Neige, ravivé par le cinéma.

Et l’apostrophe au Sphinx a été dictée par Flaubert.

Et que c’est loin d’être tout ! Mais je crains d’abuser.

Pourtant, comment me retenir de monter en broche un de mes cambriolages les mieux réussis (dans Frère Tranquille). Humez ce fragment :

Sous ce front qui gronde

J’écoute marcher

Un géant qui jongle

Avec des rochers.

Ne décrit-il pas au suprême un début d’aliénation mentale, ou tout au moins, de céphalalgie ? Eh bien, Messieurs, les deux superbes vers soulignés sont transcrits mot à mot de la description — en prose — d’une éruption de l’Etna, par mon bon maître Alexandre Dumas père.

Inutile de dire, n’est-ce pas ? que tant et de si consciencieuses manœuvres restèrent insoupçonnées de mes plus astucieux aristarques. Je commençais à désespérer, quand on m’exhiba un article de Clarté, où M. Noël Garnier me taxait de plagiat. Enfin, sauvé ! Hélas, mon Dieu, il se bornait, l’ingénu, à m’accuser de chiper au Latin mystique de Gourmont certaine « hymne » de Prudence que, meilleur chrétien ( — Hou ! hou ! la calotte !), il aurait lue dans son paroissien. N’importe, l’intention y était : je le remerciai, comme de juste, l’assurant que dès qu’il produirait un bon vers, je lui ferais l’amitié de me l’annexer. Concluons. Si, selon qu’a promulgué Monselet,

On n’a jamais été grand’chose