HISTOIRE NATURELLE
DES OISEAUX D’AFRIQUE;
PAR
FRANÇOIS LEVAILLANT.
TOME PREMIER.
A PARIS,
Chez J. J. FUCHS, libraire, rue des Mathurins,
hôtel de Cluny.
DE L’IMPRIMERIE DE H. L. PERRONNEAU, RUE DES GRANDS AUGUSTINS.
AN VII de la R. F. (1799).
ÉPITRE DÉDICATOIRE
A J. TEMMINCK,
TRÉSORIER DE LA COMPAGNIE DES INDES,
A AMSTERDAM.
Mon ami,
Je vous adresse mon Ornithologie, comme un foible témoignage de mon estime et de ma reconnoissance; si votre modestie s’en trouve offensée, vous pardonnerez au motif bien pur qui a dicté mon offre.
Je vous salue,
LEVAILLANT.
PRÉFACE.
J’aurois voulu me dispenser de faire une préface à cette partie descriptive de mes voyages, à laquelle les relations que j’ai déja publiées servent naturellement d’introduction; j’ai toujours craint de donner à ce que j’ai fait trop d’importance, et ceux qui me connoissent savent assez quel prix j’attache à cette gloriole littéraire, dont tant d’hommes sont entichés aux dépens de leur repos, quelquefois même de leurs jours. Cependant j’aurois bien quelques confidences à faire au public, et il seroit un peu long d’aller compter à chacun en particulier, les déplaisirs nombreux qui m’ont assailli depuis le moment où l’on m’a traîné sur cette scène littéraire: il faut donc qu’en une seule fois j’en dise une partie à tous, et de la même manière; ceux qui auroient désiré des ménagemens particuliers, ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes d’en avoir manqué à mon égard, et je ne peux avoir deux façons de me plaindre, quand je n’en ai qu’une de sentir l’offense.
Pour prix de mon dévouement aux progrès d’une science que je crois être encore à son enfance, je n’ai reçu que des outrages, je n’ai éprouvé que des injustices; et l’insulte de ceux qui m’ont trompé porte un caractère de bassesse et de lâcheté, dont nulle histoire privée n’offre d’exemple. Je ne suis pas le premier qui ait à se plaindre de l’envie et de la perfidie des hommes; mais je serai sans doute le dernier, qui, forcé de se taire sur la plus lâche imposture et le vol le plus manifeste, se voie dans la dure nécessité de ne pouvoir se plaindre sans honte pour lui-même et sans tache pour celui qui a cherché aussi publiquement à lui nuire.
Des hommes puissans m’avoient attiré, caressé, flatté. Je ne m’en cache pas, j’avois compté sur leur reconnoissance; les motifs qui sembloient la fonder étoient purs et vrais. Je me plaignois avec raison d’avoir sacrifié ma fortune et ma plus belle jeunesse aux progrès d’une science jusqu’alors toute en théorie et que peu d’expérience avoit fondée. Je contrariois, il est vrai, de brillans romanciers, de longues études de cabinet, que nul ne prétendoit avoir faites en pure perte; mais je venois les preuves à la main. J’ouvris aussi un cabinet d’histoire naturelle; j’y déposai les nombreux individus que j’avois été chercher à quatre mille lieues de Paris. Cette ville entière, et tout ce qu’elle renferme d’étrangers, fut à même de juger de mes travaux, et de comparer mes observations aux observations consacrées dès un long-tems dans la collection de mes nombreux oiseaux. Plus de cinq cents individus nouveaux ou faussement décrits, déposoient contre l’ignorance ou le charlatanisme; je soulevai l’un et l’autre contre moi. Depuis dix ans, ils ne m’ont point quitté. Je n’ai recueilli d’autre prix de mes fatigues, de mes efforts et de mes dépenses, que l’honneur de leur être constamment en butte; et je n’ai pas manqué de les trouver dans mon chemin toutes les fois qu’ils ont pu me nuire, soit directement, soit indirectement.
Cependant cette révolution qui, dit-on, remet chaque chose et chacun à sa place, n’étoit pas encore éclose, que le gouvernement, par le seul moyen qui nous convint à tous deux, voulut me dédommager de mes dépenses. Il fut même déja convenu que mon cabinet seroit déposé au Muséum d’histoire naturelle, et qu’il me seroit payé 60 mille livres, outre une pension qui me seroit faite à titre d’indemnité. C’est dans cet instant que naquirent les premiers élans de la liberté; cédant avec transport aux efforts naissans de cette fille chérie de la nature, j’oubliai bientôt mon intérêt particulier pour ne plus songer qu’à l’intérêt général; et je remis à d’autres tems le soin de ma fortune entièrement négligée jusqu’alors. Lors de l’assemblée constituante, le gouvernement parut un moment vouloir remplir, à mon égard, les mêmes engagemens; mais ayant une antipathie insurmontable pour les sollicitations, et n’ayant sur-tout point de ces puissans protecteurs, si nécessaires à ceux qui veulent réussir, je fus bientôt oublié. L’assemblée législative vint à son tour, et fut sur le point de réparer les retards d’une équitable indemnité; mais l’assemblée législative s’endormit également dans sa justice. Enfin, la convention nationale, plus puissante et plus expéditive, sembla se proposer de réparer les torts qu’on m’avoit fait éprouver jusqu’alors. La plus grande partie des membres du comité d’instruction publique virent mon cabinet; des commissaires furent nommés pour le visiter; la commission temporaire des arts fut elle-même saisie de cette affaire; les citoyens Richard et Lamarck firent un rapport à ce sujet; enfin, aucun moyen économique d’entrer en possession des seules richesses que je possédasse au monde ne fut négligé. Mais des affaires plus intéressantes sans doute, firent oublier la mienne. Ayant écrit une lettre au comité pour la lui rappeler, on parla de faire faire l’estimation de mon cabinet. ESTIMER un à un les individus d’une collection! qui m’avoit couté trente ans de travail, dont cinq années de courses dans les déserts brûlans de l’Afrique, et pour laquelle je ne demandois pas la vingtième partie de la valeur; puisque, malgré les progrès des tems et la différence des besoins, la somme offerte en 1789 étoit celle que je demandois encore au gouvernement en 1795. . . . . Enfin, cette somme, malgré sa modicité, est restée dans les trésors de la nation, et mon cabinet est toujours en mon pouvoir, et va probablement passer à l’étranger ou être dispersé, car ma fortune ne me permet plus de le garder.
Un autre espoir m’occupe aujourd’hui entièrement, et me fera peut-être oublier d’aussi longues injustices. Livré tout entier aux soins que demande mon Ornithologie, je me console de ne pas voir au rang des richesses nationales l’humble mais rare tribut que je venois offrir à ma patrie; je donnerai mes oiseaux à l’Europe entière: j’en ai multiplié les portraits fidèlement peints, et aussi fidèlement décrits; ils seront pour les amateurs et pour les savans une propriété plus précieuse; ils pourront les consulter, les visiter à toute heure; les originaux sortiroient en vain de France, nul événement ne peut plus leur porter atteinte; tous les dessins de mon Ornithologie sont achevés.
En publiant l’Histoire des oiseaux d’Afrique, j’ai cru que c’étoit rendre service à la science que de faire mention de toutes les espèces rares et non décrites que j’ai trouvées dans les différens cabinets de l’Europe. J’ai eu soin en même tems de désigner toujours la collection d’où je les ai tirées: je préviens les lecteurs que tous les oiseaux qui se trouvent sans cette indication appartiennent à ma collection, et que les numéros qui sont placés en tête de chaque oiseau correspondent à la planche qui représente l’espèce dont je donne la description.
HISTOIRE NATURELLE
DES OISEAUX D’AFRIQUE.
OISEAUX DE PROIE.
LE GRIFFARD, No. 1.
Les proportions de toutes les parties du corps, fournissent aux naturalistes les meilleurs caractères qu’ils puissent employer pour désigner les différentes espèces d’animaux. Les formes déterminent souvent les facultés et les mœurs; tandis que les couleurs ne nous présentent quelquefois que des livrées accessoires, sur-tout dans la classe très-nombreuse des oiseaux de proie, dont chaque âge nous offre autant de variétés de plumage. Les formes distinguent physiquement les divers genres d’animaux les uns des autres, et jettent des différences sans nombre dans les fonctions de la vie et des caractères moraux, qu’il est aussi essentiel de saisir dans l’étude de la nature que celles qu’on remarque dans leur conformation.
L’aigle d’Afrique, que j’ai nommé Griffard, se distingue parmi les espèces de ce genre d’oiseaux, qui possèdent éminemment le courage, la force et des armes sanguinaires: avec une taille égale à peu près à celle du grand aigle, ou aigle royal, il a les jambes plus longues, plus musculeuses et des serres plus fortes: caractères propres à faire reconnoître cet oiseau, non-seulement lorsqu’il est placé dans une collection à côté des autres aigles, mais encore quand il vole, les jambes pendantes, à la poursuite des quadrupèdes dont il fait sa pâture.
Les diverses espèces de petites gazelles et les lièvres sont sa proie ordinaire: il fond sur les premières, les tue facilement et d’une manière qui démontre la force dont la nature l’a doué. Mais c’est sur-tout dans sa haine pour les autres grands oiseaux de rapine, qu’il fait admirer son courage: il les poursuit dès qu’il les apperçoit; font-ils résistance, il les combat impitoyablement, les oblige à fuir, et n’en souffre aucun dans le canton qu’il a choisi pour son domaine et sa chasse.
Il arrive souvent que des bandes de vautours et de corbeaux, se réunissant, cherchent à saisir le moment favorable pour s’emparer de l’animal que vient d’abattre le Griffard; mais la contenance intrépide et fière de cet oiseau posé sur sa proie, suffit pour tenir à l’écart cette légion de carnivores.
On trouve ordinairement le Griffard accompagné de sa femelle; ils se séparent rarement, et ne s’écartent point du vaste arrondissement où ils se sont fixés. C’est sur la cime des plus grands arbres ou entre les rochers escarpés et inaccessibles qu’ils établissent leur aire: c’est ainsi que se nomme le nid des aigles, qui n’est jamais creux comme celui des autres oiseaux, mais plat, en manière de plancher. Celui du Griffard est si solide, qu’un homme peut s’y tenir, sans craindre de l’enfoncer; aussi lui sert-il nombre d’années. Il est composé d’abord de plusieurs fortes perches, plus ou moins longues, suivant la distance des enfourchures des branches sur lesquelles elles doivent porter. Ces dernières traverses sont enlacées, en tous sens, par des branches flexibles qui les lient fortement ensemble et servent de fondement à cet édifice; qui est ensuite surmonté d’une grande quantité de menu bois, de mousse, de feuilles sèches, de bruyère, et même de feuilles de plantes liliacées ou de roseaux, s’il s’en trouve dans les environs. Ce second plancher est recouvert d’une couche de petits morceaux de bois sec; et c’est sur ce dernier lit, où il n’entre rien de douillet, que la femelle dépose ses œufs. Cet aire ou nid, ainsi construit, peut avoir quatre à cinq pieds de diamètre et deux pieds d’épaisseur; sa forme est irrégulière. Il dure, comme je l’ai remarqué, nombre d’années, et peut-être même toute la vie du couple, quand aucun danger ne les oblige de s’éloigner d’un premier établissement.
A la vétusté graduelle d’un amas considérable d’ossemens de différens quadrupèdes, que je trouvai au pied d’un très-grand arbre qui portoit un de ces nids, ainsi qu’aux diverses couches des débris de la surface extérieure du nid, mêlés à ceux des animaux, on auroit pu calculer son ancienneté, et compter combien de fois il avoit été réparé pour les besoins d’une famille naissante.
Quand le local n’offre point d’arbre au Griffard, pour y construire son aire, il le place entre des rochers, et le façonne, comme le premier, à l’exception du fondement, qui devient inutile, puisque le lit de mousse est établi directement sur la pierre; mais c’est toujours sur des buchettes que les œufs sont déposés, et dans aucun cas sur des matières plus moëlleuses.
J’ai observé que, de préférence, le Griffard choisit un arbre isolé pour son domicile; parce qu’il est très-méfiant et qu’il aime à voir ce qui se passe autour de lui. Dans les rochers, sa couvée est plus exposée à devenir la proie de plusieurs espèces de petits quadrupèdes carnassiers; qui, justement parce qu’ils sont plus petits, sont d’autant plus à redouter. C’est ainsi que, parmi les hommes, les ennemis foibles et pusillanimes sont souvent les plus dangereux.
La femelle du Griffard pond deux œufs presque ronds, entièrement blancs, et de trois pouces quelques lignes de diamètre; pendant qu’elle couve, le mâle veille aux besoins communs, lui apporte sa nourriture et chasse pour toute sa famille, jusqu’à ce que les petits puissent rester seuls dans l’aire sans courir de danger; car, devenus plus grands, ils exigent des provisions si considérables, que les vieux, suffisant à peine à leur voracité, sont alors obligés de chasser ensemble, afin de satisfaire un appétit aussi démesuré que l’est celui de deux aiglons; il est tel même, que des Hottentots m’ont assuré avoir vecu, pendant près de deux mois, de ce qu’ils déroboient chaque jour à deux Griffards, dont le nid étoit dans leur voisinage. Je n’ai pas eu de peine à les croire, d’après ce que j’ai vu moi-même d’un de ces oiseaux que j’ai conservé quelque tems vivant, ne lui ayant cassé que le bout de l’aîle en le tirant: il fut trois jours entiers sans vouloir absolument manger, malgré tout ce que je pus lui offrir; mais aussitôt qu’il fut habitué à prendre sa nourriture, nous ne pouvions plus le rassasier; il devenoit furieux à la vue d’un morceau de viande qu’on lui faisoit voir, en avaloit tout entier des tronçons de près d’une livre, et n’en refusoit jamais, quoique son jabot fut quelquefois si plein qu’il étoit forcé d’en dégorger une partie; mais il ne tardoit jamais à reprendre ce qu’il avoit ainsi rendu. Toute chair quelconque étoit de son goût, même celui d’autres oiseaux de proie; et il s’accommoda fort bien des débris d’un autre Griffard que j’avois dissequé.
Lorsque ces oiseaux sont perchés, on les entend de très-loin pousser fréquemment des cris aigus et perçans, mêlés, de moment à autre, de tons rauques et lugubres. Ils volent à une si prodigieuse hauteur, que souvent on les entend sans qu’il soit possible de les appercevoir.
Le Griffard peut donc être comparé au grand aigle pour la taille; mais il en diffère, comme nous l’avons fait remarquer, par les dimensions des jambes et des serres, et par la tête qu’il a aussi plus ronde, quoique son bec soit plus foible et moins renflé dans la partie de sa courbure. Il est caractérisé: 1o. par les plumes de l’occiput, qui, étant un peu plus longues que les autres, forment par derrière une espèce de petite huppe pendante. 2o. La queue est carrée, c’est-à-dire, que toutes les pennes qui la composent sont également longues entre elles. Nous nous servirons toujours par la suite de la même dénomination pour exprimer cette forme de queue. 3o. Les jambes et les pieds sont couverts de plumes jusqu’à la naissance des doigts; celles des jambes[1] sont courtes et ne forment point ce que l’on désigne vulgairement en fauconnerie sous le nom de culotte. 4o. L’oiseau étant en repos, les aîles s’étendent jusqu’à l’extrémité de la queue. La femelle du Griffard a huit pieds sept pouces d’envergure et le mâle seulement sept pieds cinq pouces. 5o. Le jabot est proéminent et couvert d’un fin duvet blanc très-lustré; le bec, bleuâtre à son origine, est noir au bout; les doigts, très-écailleux, sont d’une couleur jaunâtre; les ongles approchent du noir; ils sont très-arqués et forment autant de demi-cercles presque parfaits: celui de derrière se trouve le plus grand; ensuite celui du milieu, puis ceux du dedans; enfin, les deux plus petits, sont les extérieurs de chaque côté. L’œil, qui est très-ouvert, s’enfonce dans la tête et se recouvre par la partie supérieure de l’orbite, qui déborde de trois lignes. L’iris est d’un beau brun noisette très-vif.
Je n’ai remarqué d’autre différence entre le mâle et la femelle sinon que cette dernière étoit plus forte d’un quart à peu près dans tout son volume. Les couleurs étoient les mêmes à une légère teinte près, que le mâle avoit de plus foncé sur les aîles.
On rencontre le Griffard dans le pays des Grands Namaquois. C’est vers le vingt-huitième degré de latitude sud et sur les bords de la Grande-rivière, que je vis le premier couple de ces oiseaux. J’étois à plus de trois lieues de ma tente, quand je les tuai tous deux, à peu de distance l’un de l’autre. Arrivé à mon camp, j’étois excédé de les avoir portés. Ils pesoient ensemble à peu près vingt-cinq à trente livres. En avançant vers le tropique, j’ai vu souvent des oiseaux de la même espèce; et comme je ne les ai jamais rencontrés dans mon voyage à la Caffrerie, je crois pouvoir fixer leur demeure dans l’espace compris entre le vingt-huitième degré de latitude sud et le tropique, et même jusqu’à la ligne, et peut-être sous toute la zone torride; enfin, dans la partie de l’Afrique qui n’est point habitée par les Blancs. Il est même plus que probable qu’autrefois l’espèce étoit répandue jusqu’au Cap de Bonne-Espérance; mais sans doute que les colons, à mesure qu’ils défrichèrent les terres et pénétrèrent dans le désert, contraignirent ces aigles à s’enfoncer encore plus avant dans le pays; comme l’ont fait tous les grands animaux de ces contrées, qui, ayant besoin eux-mêmes d’une vaste étendue de terrain pour fournir à leur subsistance, ont fui un plus grand dévastateur qu’eux, l’homme en société.
Une courte et succincte description des couleurs du Griffard suffira maintenant pour ne pas le faire confondre ni avec le grand aigle ni avec aucun des aigles qui ont été décrits jusqu’à ce jour. Il a le dessous du corps, depuis la gorge jusqu’à la queue, y compris les jambes et les tarses, d’un beau blanc. Le dessus de la tête, le derrière et les côtés du cou sont couverts de plumes blanches à leur origine et d’un gris brun vers la pointe; le blanc s’aperçoit autant que le brun vers les joues et dans quelques endroits du cou, ce qui forme une espèce de tigré fort agréable. Le dos et les couvertures de la queue, sont brunâtres; tout le manteau est de cette dernière couleur, mais chaque plume est bordée d’une teinte plus claire que le fond; les grandes pennes de l’aîle sont noires; les moyennes sont rayées transversalement d’un blanc sale et de noirâtre; les dernières sont bordées de blanc à leur pointe; la queue est rayée de même que les moyennes pennes de l’aîle.
LE HUPPARD, No. 2.
Malgré les grandes différences qui se trouvent entre les dimensions du Huppard, comparées à celles de l’aigle dont nous venons de faire mention, il est évident que cet oiseau appartient au genre des aigles. Comme le griffard, il est courageux; comme lui, il vit principalement de sa chasse et ne cherche les voieries, que lorsque, tyrannisé par la faim, il n’a trouvé rien de mieux pour se repaître et appaiser sa voracité: ce que font généralement tous les oiseaux de proie de quelque genre qu’ils soient. J’ai tant de fois été à même de vérifier cette observation, que, quoiqu’en disent tous nos historiens poëtes, et tous les écrivains qui les ont copiés, je soutiendrai et je répéterai, qu’il est faux que les aigles, quelqu’affamés qu’ils soient, ne se jettent jamais sur les cadavres.
Comme le griffard, le petit aigle, dont il est ici question, est caractérisé par une huppe, mais qui est beaucoup plus allongée; ses pieds sont de même couverts d’un fin duvet, qui s’étend jusqu’à la naissance des doigts; son bec crochu, ses ongles fortement arqués et bien affilés, annoncent un oiseau de guerre et de destruction, quoique sa taille ne surpasse guère celle de nos plus fortes buses. N’ayant pas assez de force pour saisir et abattre les gazelles, le Huppard se contente du menu gibier, tels que lièvres, canards et perdrix, qu’il chasse avec dextérité. Ses longues aîles, dont la pointe s’étend presqu’aussi loin que le bout de la queue, lui servent merveilleusement bien pour s’élancer avec promptitude et saisir avec succès des oiseaux dont le vol est aussi rapide que celui des perdrix d’Afrique.
J’ai tiré la dénomination de cet aigle de l’espèce de huppe qui le caractérise si bien. Cette touffe de plumes prend naissance sur l’occiput, se prolonge de cinq à six pouces par derrière, et descend avec grâce, en se courbant un peu vers le corps; elle est si flexible et si légère, que le plus petit vent ou le moindre mouvement de l’oiseau suffit pour la faire jouer en tout sens; ce qui lui prête une grâce toute particulière, en donnant à cette panache mille formes différentes, qui ajoutent encore à son agrément celui de varier à l’infini cet ornement de tête; parure que nos femmes ont si bien su imiter.
La couleur générale de cet oiseau est d’un brun sombre, plus clair sur le cou et la poitrine, et plus foncé au ventre, et sur tout le manteau. Les culottes, ou longues plumes des jambes, sont mêlées de blanc; le duvet qui tapisse le tarse dans toute sa longueur, jusqu’à la naissance des doigts, est encore plus mêlé de cette dernière couleur. Les grandes pennes sont d’un noir rembruni, et on apperçoit du blanc dans une partie du milieu de leurs barbes extérieures; toutes les autres pennes de l’aîle sont ondées d’un léger gris-brun et de blanc, ainsi que toutes celles de la queue, dont le bout est entièrement d’un brun-noir. Cette queue est tant soit peu arrondie. Les doigts sont jaunâtres; le bec est couleur de corne; l’iris est d’un jaune plus ou moins foncé suivant l’âge de l’oiseau; les ongles sont d’un noir luisant.
Je n’ai rencontré cette espèce que dans le pays d’Auteniquoi et dans la Caffrerie.
Le Huppard construit son nid sur les arbres, et le garnit de plumes ou de laine en dedans. La femelle pond deux œufs presque ronds, tachetés de brun-roux: elle est plus forte que son mâle; sa couleur est moins foncée, et sa huppe moins longue. Elle a aussi plus de blanc dans ses culottes, et sa tête porte quelques petites taches blanches vers les yeux et sur le sommet de la tête.
On est sûr de trouver le mâle et la femelle ensemble et toujours dans le même canton.
Le cri du Huppard ne produit qu’un son plaintif, que l’on entend fort rarement, à moins qu’il ne soit à la poursuite de quelques corbeaux, oiseaux auxquels il fait une guerre opiniâtre, quand ils s’approchent trop près de son nid. C’est sur-tout à l’espèce que j’ai nommée corbivau, qu’il paroît le plus acharné, parce que ceux-ci, mieux armés et plus entreprenans, osent souvent attaquer cet aigle pour se saisir de sa proie; en nombre, ils cherchent même à s’emparer de son aire, pour dévorer ses œufs ou ses petits. Il arrive même maintes fois que toute la couvée devient la proie de ces corbeaux voleurs; mais ce n’est jamais qu’excédé par le grand nombre, et après une défense opiniâtre, qui a coûté la vie à plus d’un corbivau, que le malheureux couple se voit réduit à laisser enlever et dévorer les membres épars et palpitans de ses chers aiglons, souvent trop foibles encore pour s’être défendus autrement que par les cris du désespoir.
Les jeunes Huppards sont d’abord couverts d’un duvet gris-blanc, qui peu à peu est remplacé par des plumes brunâtres, bordées de roux. J’ai été à portée d’examiner trois nids de Huppard; je n’y ai jamais trouvé que deux petits, dont toujours l’un étoit mâle et l’autre femelle: ce qui étoit facile à remarquer à la différence de leur taille. Au sortir du nid, la huppe est déja apparente dans le mâle.
LE BLANCHARD, No. 3.
Si l’intrépidité et le courage sont les caractères moraux qui distinguent les aigles des autres oiseaux de proie, sans contredit celui dont il est question ici est autant un aigle que celui dont nous avons parlé sous le nom de griffard; car il est le tyran de tous les grands oiseaux qui habitent ses états; c’est un vrai despote, qui, abusant de ses moyens, fait la guerre à tout ce qui l’environne, et immole tout ce qui l’approche. Destiné à faire la chasse au peuple aîlé, la nature l’a doué d’une grande aisance dans son vol; une très-longue queue lui sert admirablement bien pour se diriger avec agilité, et parer aux reviremens fréquens et prompts qu’emploient les oiseaux qui cherchent à éviter ses cruelles serres; écarts brusques, qui, presque toujours, les font échapper à tout autre oiseau de rapine, mais qui deviennent inutiles avec celui dont nous parlons.
C’est à la poursuite des ramiers que l’on peut admirer l’adresse du Blanchard; il semble même de préférence chasser ces oiseaux, dont le vol est le plus rapide et le plus varié; et c’est sur-tout de l’espèce que j’ai décrite sous le nom de ramron dont il fait sa proie ordinaire. J’ai vu des faucons, des autours, des éperviers, des hobereaux, etc., poursuivre nos ramiers en Europe; mais je les ai peu vu réussir dans cette chasse, même en se jetant dans des volées entières de ces oiseaux. Leurs moyens étoient, à la vérité, différens de ceux qu’emploie le Blanchard avec tant de succès. Les oiseaux de haut vol poursuivent à tire d’aîle leur proie, et cherchent à l’aborder, soit par dessus, soit de côté, afin de s’en saisir; celui-ci, au contraire, mesure son vol, se domine et ne donne rien au hasard. Le ramron, comme on peut le voir dans sa description, s’élève au-dessus des grands arbres, et semble s’amuser d’une singulière manière de voler qui n’appartient qu’à lui: c’est alors que le Blanchard part de l’endroit où il étoit en embuscade; et s’il peut arriver sous le ramron avant que celui-ci ait eu le tems de se précipiter dans le bois, pour se cacher dans les broussailles, c’en est fait de lui: tous ses détours, tous ses mouvemens brusques et réitérés lui deviennent inutiles; son ennemi pare à tout, et semble chercher plutôt à le lasser qu’à le poursuivre. Toujours au-dessous de lui, son unique soin est de l’empêcher de gagner les arbres; et plutôt le ramron s’y précipite, plutôt il est pris; parce que le Blanchard, parcourant pendant le même tems la ligne la plus courte, se trouve toujours au passage, et saisit sa proie au moment où souvent elle croit lui échapper. Ce n’est que lorsque le ramron est forcé de gagner la plaine, que le Blanchard vole droit sur lui, et le prend en un instant, parce qu’alors il est déja très-fatigué; mais il est fort rare qu’il ose quitter le bois, vu que son unique ressource est d’arriver dans le plus épais des arbres, où les mouvemens du Blanchard se trouvant gênés, il peut espérer d’échapper à la mort.
Le Blanchard plume sa proie avant de la déchirer, et c’est toujours perché sur les branches basses d’un gros arbre, qu’il la dévore, ou sur le tronc d’un arbre renversé, ou sur un rocher, enfin sur un endroit élevé, mais jamais à terre.
Le Blanchard ne fréquente que les forêts; il se tient de préférence dans les endroits où se trouvent les plus grands arbres, et où il y en a le moins; parce que, découvrant mieux tout ce qui lui paroît propre à faire sa nourriture, c’est de-là que, tapi derrière une grosse branche, il guette les ramrons et les perdrix de bois, qu’il saisit en se précipitant avec bruit de dessus l’arbre sur la troupe. Il se nourrit aussi d’une très-petite espèce de gazelle, qui ne se trouve que dans les forêts; j’en ai parlé dans mes voyages sous son nom hottentot de nometjes.
J’ai eu long-tems le plaisir d’observer un couple de Blanchards, mâle et femelle, qui étoit établi près de mon camp dans les bois du charmant et délicieux pays d’Auteniquoi. Je les ai examinés pendant plus de trois semaines avant de les tuer. Assis au pied d’un arbre, je passois des matinées entières à observer tous leurs mouvemens et toutes leurs ruses. Comme, dans ce tems, ils étoient occupés à couver, et que jamais le nid n’étoit vaquant, je me voyois sûr de les retrouver chaque jour dans les mêmes lieux. Quand l’un d’eux s’étoit saisi d’une proie quelconque, tous les corbeaux des environs accouroient par troupes innombrables, criant autour de lui, et cherchant à avoir leur part du butin; mais l’aigle paroissoit mépriser ces oiseaux piaillards, qui, n’osant approcher de trop près, se contentoient de se jeter sur les débris qui tomboient de l’arbre où le Blanchard dévoroit paisiblement sa proie. Quand il se présentoit dans l’arrondissement un oiseau de rapine quelconque, le Blanchard mâle le poursuivoit à toute outrance jusqu’à ce qu’il fut hors de son domaine. Les plus petits oiseaux pouvoient tous impunément s’approcher jusque sur le nid même de cet aigle, qui ne leur faisoit aucun mal; ils étoient même là en sûreté contre les attaques des oiseaux de proie d’un ordre inférieur.
Les aîles du Blanchard ne paroissent point être d’une envergure aussi considérable que celles des autres aigles; parce que, ne s’étendant que jusqu’à la moitié de la longueur de la queue, elles semblent être plus courtes, proportionnellement à cette queue, qui est fort longue; mais si l’on considère le volume de son corps, on trouve son envergure assez grande.
Le Blanchard a le corps moins gros que nos aigles; il est plus allongé et plus svelte de taille; enfin, comme il convenoit qu’il fut construit pour la chasse aux oiseaux. Il est, en un mot, à nos aigles ce que sont les lévriers aux dogues.
Le Blanchard est caractérisé par une espèce de huppe qui prend naissance derrière l’occiput; mais elle est beaucoup moins apparente que dans l’espèce précédente. On l’apperçoit très-peu dans la femelle: celle-ci est d’un tiers plus forte que le mâle; sa couleur est généralement plus lavée de brun fauve, sur le manteau et les couvertures des aîles; tous deux sont gantés; c’est-à-dire, qu’ils ont des plumes sur les doigts. La queue est rayée transversalement de noir et de blanc; les grandes pennes sont brunâtres dans leurs barbes extérieures, et rayées dans toute la partie qui est couverte quand l’aîle est ployée. L’iris et les doigts sont d’un beau jaune; les griffes, qui sont très-fortes, ont une couleur plombée, ainsi que le bec.
Toutes les plumes du Blanchard sont blanches, flambées de noir-brun sur le manteau; elles sont douces au toucher, et non rudes, comme celles des aigles en général. Son ramage est formé de plusieurs sons aigus répétés précipitamment, et qu’on peut rendre par cri-qui-qui-qui-qui. Lorsqu’il est perché et repu, on l’entend pendant des heures entières répéter ces mêmes accens, qui paroissent assez foibles pour un oiseau dont la taille égale, à un tiers près, celle du griffard. Le Blanchard bâtit son aire sur le sommet des grands arbres. Le mâle couve tour à tour avec sa femelle. Je n’ai trouvé que deux œufs dans le seul nid de Blanchard que j’aie vu: ils étoient blancs et de la grosseur de ceux d’une dinde, mais d’une forme plus ronde.
Quand, obligé de quitter mon camp, je me décidai à tuer le mâle et la femelle, les petits étoient déja couverts entièrement d’un duvet blanc fauve. J’ai essayé d’élever ces deux aiglons; mais mes chiens les tuèrent avant qu’ils ne fussent couverts de toutes leurs plumes. A juger par celles qu’ils avoient déja, la première livrée du Blanchard approche beaucoup de celle de l’âge fait; à l’exception que le brun est plus lavé et que toutes les couvertures des aîles sont bordées de roussâtre. En général, j’ai remarqué dans beaucoup de jeunes oiseaux de proie, que la couleur fauve ou rousse borde toujours plus ou moins les plumes de tout le manteau. Je n’ai jamais rencontré le Blanchard que dans le pays d’Auteniquoi.
LE VOCIFER, No. 4.
Voici, sans contredit, une des plus belles espèces d’aigles; non-seulement distinguée par la beauté de son plumage, mais encore par l’élégance de sa forme et par sa taille, dont les dimensions égalent celles de l’orfraie. Le Vocifer est remarquable par le blanc de la partie antérieure du corps et de la queue, et par le brun-roux mêlé de noir qui en pare le reste; les plumes de la tête, du cou et des scapulaires, qui sont également blanches, montrent toutes leurs côtes brunes. Celles de la poitrine portent quelques taches rares, longitudinales, d’un noir-brun; le reste du plumage est d’un brun ferrugineux, flambé d’un noir brûlé; les plus petites couvertures des aîles sont d’une teinte plus claire, approchant de la rouille; les scapulaires qui les avoisinent sont mêlés de noir, et tranchent agréablement sous le blanc des autres, qui s’étendent sur le dos en pointe de mouchoir. Les pennes de l’aîle sont noires, et en partie comme finement marbrées de blanc et de roux à leurs barbes extérieures; le bas du dos et les recouvremens du dessus de la queue sont d’un noir mêlé de blanc sale. Entre le bec et l’œil, la peau se montre, et cette partie est seulement couverte de poils rares: sa couleur est jaunâtre, ainsi que la base du bec, les pieds et les doigts. L’iris est d’un brun-rouge; les plumes des jambes descendent d’un demi pouce sur le tarse par devant; les ongles et le bec sont d’un bleu de corne; le jabot, qu’on apperçoit un peu, est couvert d’un duvet long et frisé. La queue est légèrement arrondie; c’est-à-dire, que les pennes extérieures sont les plus courtes, tandis que les autres s’allongent successivement jusqu’aux deux du milieu qui sont les plus longues et d’ailleurs égales entre elles.
La femelle a beaucoup moins de noir dans son plumage; son blanc est moins pur et son roux moins foncé. Elle est plus forte que le mâle.
Les aîles ployées s’étendent jusqu’à l’extrémité de la queue, et leur envergure est de près de huit pieds.
Dans son jeune âge, le Vocifer, au lieu de blanc, porte du gris cendré, et sa queue est alors entièrement de cette dernière couleur; mais avec l’âge elle devient blanche. A la seconde mue, il a déja autant de blanc que de gris, et la queue est de même composée de quelques pennes absolument blanches, d’autres d’un gris-brun, et quelques-unes enfin mêlées de ces deux couleurs. Ce n’est donc qu’à la troisième année que ces oiseaux prennent leur élégante livrée, telle qu’on la voit dans la planche enluminée, qui représente la femelle.
On trouve le Vocifer sur les bords de la mer, et principalement à l’embouchure des grandes rivières, sur la côte est et ouest d’Afrique, dans toute la distance que j’ai parcourue de cette partie du monde. Je ne l’ai jamais vu dans l’intérieur des terres, parce que, faisant sa principale nourriture de poisson, il ne fréquente que les lieux jusqu’où remonte la marée; car la plupart des rivières d’Afrique n’étant que des torrens qui descendent des montagnes, on sent bien que le poisson doit y être aussi rare qu’il est abondant sur la côte et dans la partie des rivières qui avoisinent la mer. Dans l’intérieur des terres, j’ai seulement trouvé ces oiseaux le long du cours de la rivière d’Orange, ou Grande-Rivière, parce qu’elle est poissonneuse par-tout.
Le Vocifer, de même que l’orfraie et le balbusard, fond rapidement du haut des airs sur le poisson qu’il apperçoit. J’ai eu souvent occasion de voir cet aigle s’abattre avec bruit sur l’eau, y plonger même entièrement son corps, et en sortir tenant un gros poisson dans ses serres. C’est sur des rochers voisins ou sur des troncs d’arbres que les eaux ont déracinés, chariés et amoncelés sur les bords des rivières, qu’il va dévorer sa proie et qu’il fait l’établissement de sa pêcherie d’une manière fixe et stable; car il mange habituellement sa pêche aux mêmes endroits, qu’il est facile de reconnoître aux monceaux de têtes et d’arêtes de poisson que l’on y trouve. J’ai vu des ossemens de gazelles parmi ces restes; ce qui prouve qu’il chasse aussi ce gibier. Il dédaigne apparemment de faire la guerre aux oiseaux; car je n’en ai jamais trouvé des débris dans ceux dont j’ai parlé, mais bien ceux d’une espèce de grand lézard très-commun dans plusieurs rivières d’Afrique.
J’ai pris le nom de Vocifer, de l’habitude qu’ont ces aigles de jeter fréquemment de grands cris, différemment accentués, et de se répondre entre eux de fort loin, perchés sur les rochers qui bordent la mer, ou sur quelque tronc d’arbre renversé sur le sable des rivières. On les voit, pendant ces sortes de conversations bruyantes, faire de très-grands mouvemens du cou et de la tête; indice certain des efforts nécessaires à la production des accens variés de leur voix. Ces cris les décèlent toujours; mais il est néanmoins fort difficile de les approcher d’assez près pour les tirer. J’ai été obligé, pour parvenir à en tuer un, de faire creuser une fosse, recouverte d’une natte sur laquelle j’avois fait jeter de la terre: j’ai passé trois jours entiers dans cette embuscade à portée d’un tronc d’arbre sur lequel un couple de ces oiseaux venoient d’ordinaire dévorer leur proie. Ils n’y sont revenus que quand la terre dont j’étois recouvert n’avoit plus une couleur fraiche et différente de celle qui est hâlée par l’ardeur du soleil. A la fin du troisième jour, j’ai tué la femelle, qui encore, comme on a pu le voir dans la relation de mes voyages, m’a presque couté la vie, lorsque, pour l’aller chercher de l’autre côté du Queur-Boom où elle étoit tombée, je m’avisai de traverser cette rivière pendant la haute marée et manquai de m’y noyer. Sans la ruse dont je me suis servi, j’aurois probablement quitté l’Afrique sans avoir pu jouir du plaisir de posséder un aussi bel oiseau. Le mâle en cherchant sa femelle, se fit tuer près du camp en dévorant les restes d’un buffle que j’avois fait jeter pour attirer les oiseaux carnivores.
Le Vocifer est très-méfiant et fort difficile à approcher; il part dès qu’il apperçoit le chasseur, et même de très-loin. Il s’élève à une hauteur prodigieuse; son vol a une grâce toute particulière: on entend fréquemment le mâle, pendant cette fonction, pousser des sons que l’on peut rendre par ca-hou-cou-cou. Ces syllabes étant prononcées lentement, la seconde chantée quelques tons plus haut que la première et les deux autres successivement d’un ton plus bas, on imitera parfaitement le ramage de plaisir de cet oiseau[2]. Il est à remarquer que c’est toujours en l’air que le Vocifer fait entendre ce chant; non en planant, mais quand il accompagne son vol d’un mouvement d’aîles remarquable et comme avec une sorte de complaisance, en les ramenant par dessous son corps, au point de les faire toucher presqu’ensemble. Nous observerons dans ce mouvement, qui accompagne la voix pendant le vol, une analogie avec ce que nous avons dit de celui qu’il forme en criant lorsqu’il est perché, et qui montre, à ce que je crois, la nécessité d’un surcroît d’effort dans cet oiseau, dont la voix est extraordinaire et fort remarquable, en ce qu’elle est très-sonore, qu’on y trouve une certaine harmonie qui plaît, et qui flatte l’oreille, sans avoir enfin le désagréable ton perçant, aigre et plaintif de la plupart des oiseaux de proie.
Le mâle et la femelle ne se quittent point, et partagent de la meilleure intelligence ce que l’un ou l’autre a pêché ou pris à la chasse. Ils construisent leur aire sur le sommet des arbres ou sur les rochers; il est absolument fait comme celui du griffard, à l’exception qu’il est garni intérieurement de matières douilletes, telles que plumes, laine, etc.; sur lesquelles sont déposés deux ou trois œufs entièrement blancs et de la forme de celui d’une dinde, mais plus gros.
Les colons du Cap de Bonne-Espérance nomment cet oiseau grand pêcheur de poisson (groote-vis-vanger), ou pêcheur de poisson, blanc (witte-vis-vanger).
Je n’ai jamais entendu le Vocifer qu’une seule fois dans les environs de la baie Falso; de sorte que cet oiseau paroît très-rare vers le Cap. Ce n’est guère qu’à soixante ou quatre-vingts lieues de là que j’ai commencé à le voir communément; mais l’endroit où il s’en trouve le plus, c’est vers la baie Lagoa. Il semble que le Vocifer se trouve aussi en Négritie; car c’est assurément à lui que l’on peut rapporter ce que Gaby raconte de l’aigle qu’il désigne sous le nom de nonette. Il a, dit-il, la couleur de l’habit d’une carmélite, avec son scapulaire blanc. Cette courte description convient certainement plus au Vocifer qu’à notre balbusard, à qui Buffon la rapporte très-mal à propos.
LE BLAGRE, No. 5.
Le Blagre est en Afrique ce qu’est le balbusard en Europe. Modélé sur les mêmes proportions, il a aussi précisément les mêmes mœurs. Il fait sa principale nourriture de poisson, qu’il fixe du haut des airs, et qu’il saisit en se plongeant même entièrement dans l’eau. Perché sur un arbre, près d’une rivière ou d’un lac, ou sur quelque rocher qui borde la mer, il passe des matinées entières à y guetter les poissons qui se présentent à sa portée. On le trouve rarement dans l’intérieur des terres arides; il ne fréquente que les bords de la mer et des rivières poissonneuses. Il vole à une prodigieuse hauteur, d’où on l’entend pousser des cris très-aigus. Ces oiseaux paroissent avoir l’œil perçant; car je les ai vu descendre presque des nues tout droit sur des poissons qui nageoient à la surface de l’eau, et en emporter d’assez gros dans leurs serres. La chair du Blagre a un goût insipide de poisson, et sa graisse, qui est très-abondante, est si huileuse, qu’en écorchant l’oiseau, elle se répand sur toutes les plumes. Deux individus de cette espèce, que j’avois préparés avec le plus grand soin, ont été totalement gâtés, parce que cette graisse, avec le tems, s’est répandue sur chacune des plumes de ces oiseaux; de manière qu’elles s’en sont trouvées entièrement imbibées, comme si on avoit trempé la peau dans de l’huile.
Le Blagre est de la taille de notre balbusard; ses plumes ont la rudesse de celles des martins-pêcheurs, sur-tout celles du ventre, dont les barbes sont très-serrées et fort unies entre elles. La tête, le cou, et tout le plumage antérieur, sont d’un blanc satiné. Sur la tête et le derrière du cou, la côte de chaque plume est brunâtre; le manteau et les petites couvertures des aîles sont d’un léger gris-brun, ainsi que la queue, dont le bout est blanc. Les grandes pennes sont noirâtres; les moyennes ont leurs barbes extérieures de la même couleur que le manteau; le bec est brunâtre, les pieds sont jaunes, les ongles noirs et l’iris est d’un brun foncé.
Les ornithologistes qui, comme Buffon, ne cherchent qu’à diminuer les espèces, ne manqueront pas de prendre le Blagre pour une variété de notre balbusard; mais moi, qui ne crois point à ces grandes variations produites par l’influence du climat, je le donne pour être certainement une seconde espèce du même genre.
Kolbe, dans son voyage au Cap, fait mention de plusieurs aigles qu’il a vus, dit-il; mais, en jetant les yeux sur la partie ornithologique de son livre, il est aisé de voir qu’il n’avoit pas la moindre connoissance dans cette partie. Le stront-vogel, qu’il donne pour un aigle, est un très-grand vautour du Cap, dont je parlerai. Je n’ai jamais vu au Cap l’orfraie, ni l’oiseau qu’il nomme l’aigle canardière, lequel s’élevant, suivant lui, à une prodigieuse hauteur, dévoroit en l’air les canards. Il est absurde d’avancer un pareil fait, qui est parfaitement faux; car jamais les oiseaux de rapine ne dépècent leur proie en volant. Buffon rapporte, je ne sais pourquoi, cet aigle canardière à son petit aigle: il n’y a pourtant pas un mot dans l’indication de Kolbe qui puisse l’avoir autorisé à ce rapprochement. Quant aux autres aigles que ce voyageur a vus en mer dévorant les poissons volant, ce n’étoit probablement que des frégates ou des albatros, dont il aura fait des aigles; comme de l’outarde du Cap il a fait un paon; parce qu’en effet les colons nomment cet oiseau, paon sauvage. Il seroit plus qu’étonnant, qu’ayant passé cinq ans au Cap, uniquement occupé à la recherche des oiseaux, je n’aie jamais apperçu ces aigles dont parle Kolbe, et qu’il dit sur-tout être si communs. Je ne me serois jamais avisé de parler des oiseaux dont cet auteur fait mention, si Buffon ne s’étoit pas servi de ses indications pour faire des rapprochemens, et en tirer ensuite des conséquences souvent très-absurdes.
Il n’y a point d’oiseau sur lequel on ait débité autant de fables que sur les aigles, et principalement sur notre balbusard, qui a été très-anciennement connu; si toutefois on peut se servir du mot connu, pour désigner les erreurs grossières qui ont été débitées sur cet oiseau. Albert le Grand ayant écrit que le balbusard avoit un pied d’épervier, et l’autre pareil à celui d’une oie; Gesner, Aldrovande, Klein, et même Linnæus, l’ont répété d’après lui. Rien ne prouve mieux la manière dont observoient les anciens ornithologistes; et malheureusement il n’y a aucun ouvrage nouveau qui ne soit entaché de toutes les erreurs et absurdités des écrivains anciens; et cela parce qu’il est plus court et plus facile, de compiler tranquillement un livre que de faire soi-même des observations; et c’est très-souvent d’après les exposés les plus absurdes et les plus hors de vraisemblance qu’on tire des conséquences; car les ornithologistes qui n’ont jamais étudié la nature que dans les écrits de leurs prédécesseurs, et voulant cependant nous donner aussi leurs propres idées, entassent de nouvelles réflexions absurdes sur d’anciennes erreurs; ce qui ne nous donne que des résultats encore plus monstrueux. C’est ainsi que Buffon lui-même, confondant souvent trois et quatre espèces très-différentes et très-connues, pour n’en faire qu’autant de variétés de la même espèce, nous présente ensuite, pour une seconde espèce du même genre, un oiseau dont il n’a d’autre indication qu’une description si imparfaite qu’il est impossible de débrouiller le genre auquel il appartient.
Quant à moi, je trouve que ceux qui ont donné les variétés d’âge ou de sexe de la même espèce comme autant de différentes espèces, ont moins fait de mal que Buffon, qui s’élève si fort contre eux, lorsqu’il nous indique comme trois variétés de climat, trois oiseaux qui, non-seulement sont de différentes espèces, mais même de genres différens, comme je le prouverai en parlant des pie-grièches du Cap; et dans cent autres articles, je prouverai aussi que ce grand naturaliste, en écrivant son ornithologie, n’a peut-être jamais vu l’oiseau dont il parloit, ou du moins qu’il ne l’a certainement pas examiné. D’ailleurs, il n’y a pas d’ouvrage sur les oiseaux à qui ce que je viens de dire ne puisse être appliqué. A quoi bon encore rappeler dans chaque nouvelle ornithologie, quantité d’espèces si superficiellement décrites, soit par des voyageurs, soit par les anciens, qu’il est même douteux que ces oiseaux aient jamais existé. Je pense qu’il vaut mieux de décrire bien exactement une espèce que l’on voit et dont on est certain de l’existence, que de se disputer sur l’analogie d’une autre, décrite depuis plusieurs siècles; et certainement plus on sera indécis sur l’espèce à laquelle on peut rapporter un individu décrit, autant plus mal sera faite cette description. D’ailleurs, quand j’ouvre un livre pour m’instruire et que je vois un oiseau très-connu, le balbusard par exemple, à qui on donne un pied d’oiseau de proie et un de canard; et qu’un autre me dise que cela est possible, puisqu’il sait qu’il existe des poules d’eau qui sont moitié palmipèdes et moitié fissipèdes; tandis qu’un autre prétend encore du même oiseau, que le père et la mère tuent celui de leurs petits qui ne peut soutenir les rayons du soleil; et d’autres encore, que les balbusards sont le produit d’aigles de différentes espèces qui s’accouplent ensemble, et que ces balbusards produisent après des petits vautours, qui eux-mêmes produisent des grands vautours, etc. etc.: je dis qu’il ne faut jamais ouvrir ces livres pour s’instruire, et que ceux qui les ont écrits n’étoient rien moins qu’ornithologistes, et certainement point observateurs. On ne peut donc ajouter foi à leurs écrits comme naturalistes. Buffon, qui a combattu ces absurdités, y tombe cependant lui-même, au sujet de l’urubu et du stront-vogel du Cap, désignés par Kolbe. J’invite le lecteur à lire d’un bout à l’autre dans Buffon, l’article de l’urubu, ouroua, aura ou marchand; il verra là tout ce qu’il est possible d’entasser d’absurde sur les rapprochemens.
LE CAFFRE, No. 6.
On peut regarder cet oiseau comme une espèce intermédiaire formant la nuance entre les aigles et les vautours. Il ressemble plus aux derniers par la forme de son bec, et par ses serres, qu’il a peu arquées et émoussées; mais il n’a pas la tête dénuée de plumes; caractère invariable que nos méthodistes ont assigné à ce genre d’oiseaux. Celles qui recouvrent le cou ne sont point non plus effilées et alongées comme elles le sont, en général, chez les vautours. C’est donc une de ces espèces qui contrarient encore nos divisions méthodiques, et qui se refusent aux classifications qu’ont adoptées plusieurs de nos nomenclateurs, mais que la nature désavoue. L’état actuel de l’histoire naturelle nous a montré tant de fois la nature se jouant des règles précises et rigoureuses de nos systêmes, que nous devons déja être accoutumés à ses écarts; de sorte que nous pouvons en conclure que nos méthodes deviendront toujours plus fautives à mesure que nos connoissances s’étendront, et que nous découvrirons un plus grand nombre d’espèces; qui, comme celle dont il est question, très-utile à l’arrangement d’une série naturelle, l’est en revanche très-peu à nos divisions tranchantes et systématiques.
Le Caffre est de la taille de l’aigle royal ou grand aigle. Il a le bec plus fort, les ongles courts et moins arqués. Les aîles ployées s’étendent, dans cette espèce, de huit pouces au-delà du bout de la queue, dont la pointe est usée et élimée, parce que, l’oiseau se retirant dans les rochers et se posant plus souvent à terre que l’aigle, le frottement l’endommage un peu. Le tarse est couvert de plumes qui descendent jusque sur les doigts. La queue est arrondie, les plumes extérieures étant les plus courtes.
Tout le plumage du Caffre est d’un noir mat, à l’exception de quelques reflets brunâtres dans les petites couvertures des aîles, vers les pennes de l’aîle. L’œil, qui est très-grand, s’enfonce profondément dans l’orbite; et l’iris est d’un brun maron. Le bec est bleuâtre à sa base, et jaunâtre dans toute la partie de sa courbure. Les ongles sont noirs et les doigts d’un jaune terne. Je n’ai rencontré ces oiseaux que dans le voisinage de la Caffrerie, où ils sont même assez rares. Je n’ai vu en tout que cinq individus de cette espèce, du nombre desquels il ne m’a été possible d’en tuer que deux, qui vinrent se précipiter sur les débris d’un buffle, que j’avois fait jeter à l’écart pour les attirer. En les écorchant, il s’exhala de leurs corps une odeur insupportable; ce qui prouve qu’ils font leur principale nourriture des cadavres qu’ils rencontrent. Comme les vautours, ils sont obligés de marcher quelques pas avant de pouvoir s’enlever de terre; mais ils ne volent point en grandes troupes, car je ne les ai jamais vu que deux ensemble, apparemment le mâle et la femelle. N’ayant tué que deux femelles, je ne puis indiquer la différence qui se trouve entre les deux sexes. Je n’ai pu rien apprendre de particulier sur leurs habitudes et leurs pontes; les Sauvages m’ont assuré seulement qu’ils nichent dans les rochers; qu’ils attaquent les agneaux, les dévorent sur la place, et que jamais ils n’emportent leur proie dans leurs griffes, même quand ils ont des petits. Nous savons que l’aigle porte, de cette manière, la sienne dans son aire, pour la déchirer et la partager ensuite à ses aiglons. Le vautour, au contraire, n’apporte à ses petits leur nourriture que dans son jabot, d’où il la dégorge ensuite. Voilà du moins une observation que j’ai faite plusieurs fois sur l’espèce que les colons du Cap nomment stront-vogel (oiseau de merde), ou aas-vogel (oiseau de charogne). Il y a même lieu de croire que c’est là généralement l’usage de tous les vautours; car leurs griffes ne sont pas propres à empoigner ni à serrer fortement.
LE BATELEUR, Nos. 7 ET 8.
De toutes les espèces d’oiseaux de proie connues jusqu’à ce jour, il n’en est aucune à laquelle on puisse comparer ni rapporter l’oiseau dont il est ici question. Sa queue, extraordinairement courte, le distingue et le caractérise d’une manière particulière, car elle dépasse à peine les plumes du croupion qui en recouvrent plus de la moitié, et dans toute sa dimension, elle atteint au plus six pouces de longueur; ce qui prête à l’oiseau peu de grâce sur-tout en volant, et contraste mal avec ses grandes aîles, dont l’envergure paroît encore plus ample à cause du peu d’étendue de cette queue. Quand je vis voler le Bateleur pour la première fois, je crus appercevoir un oiseau que quelqu’accident avoit privé de sa queue; et l’on seroit d’autant plus porté à le présumer, que, dans son vol, il a effectivement un mouvement très-extraordinaire, et que j’attribuai d’abord au défaut de la queue, laquelle, tenant lieu de gouvernail, sert si bien aux oiseaux de proie pour se diriger avec agilité et grâce dans les plaines de l’air. Mes observations me prouvèrent, par la suite, que la queue écourtée de cet oiseau est un caractère constant dans l’espèce, et sa manière de voler, un jeu dont il s’amuse en provoquant sa femelle, qui lui répond de la même manière.
Le Bateleur plane en tournoyant en rond, et laisse échapper, de tems en tems, deux sons très-rauques, dont l’un est chanté d’un octave plus haut que l’autre; souvent il rabat tout à coup son vol, et descend à une certaine distance, en battant l’air de ses aîles, de manière que l’on croiroit qu’il s’en est cassé une et qu’il va tomber jusqu’à terre. Sa femelle ne manque alors jamais de répéter le même jeu. On peut entendre ces coups d’aîles à une très-grande distance; je ne puis mieux comparer le bruit qui en résulte, et qui n’est qu’un froissement dans l’air, qu’à celui que fait une voile dont un des coins s’est détaché, et qu’un grand vent agite violemment.
J’ai tiré le nom de cet oiseau de sa manière de se jouer dans les airs: on diroit, en effet, un bateleur qui fait des tours de force pour amuser les spectateurs. Ces oiseaux sont très-communs dans tout le pays d’Auteniquoi et le long de la côte de Natal jusque dans la Caffrerie. Il ne s’est peut-être pas passé un seul jour pendant tout le tems que j’ai parcouru cette charmante contrée, sans qu’il ne me soit arrivé d’en voir plusieurs couples. Le mâle et la femelle ne se quittent jamais, et rarement les apperçoit-on l’un sans l’autre.
Si la queue très-courte de cet oiseau le distingue des autres oiseaux de proie, ses couleurs très-marquées aideront encore à ne pas le faire confondre avec d’autres espèces voisines. Le Bateleur est d’une grosseur mitoyenne entre l’orfraie et notre balbusard. Son bec et ses serres sont noires; la base du bec est jaunâtre; les pieds sont d’un brun jaunâtre, couverts de larges écailles; la tête, le cou, tout le devant et le dessous du corps sont d’un beau noir mat, sur lequel tranche fortement la couleur d’un roux foncé, qui est celle du dos et de la queue; les scapulaires sont d’un noir lavé, prenant, à certain jour, une teinte d’un gris bleuâtre; toutes les petites couvertures des aîles sont d’un fauve isabelle; toutes les pennes de l’aîle sont noires dans leurs barbes intérieures, et sont liserées extérieurement d’un gris argentin; de manière que quand l’aîle est ployée, elle paroît en grande partie être de cette dernière couleur. L’œil est d’un brun foncé. La femelle est d’un quart plus forte que le mâle, et ses couleurs ont, en général, un ton plus foible.
Le Bateleur bâtit son nid sur les arbres; la femelle pond trois ou quatre œufs, qui sont entièrement blancs: c’est du moins ce que m’ont assuré les colons des cantons qu’habitent ces oiseaux; car je n’en ai jamais vu la ponte. Quant aux jeunes, j’en ai tué plusieurs: dans cet état, ils sont si différens des vieux par leurs couleurs, que, si je ne les avois pas tués pendant que le père et la mère leur donnoient encore à manger, quoiqu’ils fussent aussi forts qu’eux, et si, en les disséquant, je ne les avois reconnu pour être de jeunes oiseaux, il est certain que je les aurais pris pour une seconde espèce du même genre. Lorsque je les apperçus, ils étoient au nombre de six, tous perchés sur un très-gros arbre, qui portoit l’aire où probablement les quatre petits étoient éclos. J’abattis d’abord le père et la mère, après quoi je parvins à tuer trois des jeunes, et ne pus joindre le quatrième, qui s’étoit envolé trop loin dans le bois. Parmi ces trois jeunes, je reconnus, à la dissection, un mâle et deux femelles; et il est plus que probable que celui qui m’échappa étoit un second mâle. Les trois jeunes Bateleurs portoient exactement la même livrée, telle qu’on peut la voir dans la planche [8], où j’ai fait représenter l’une des jeunes femelles. J’ai tué, quelques mois après, d’autres jeunes oiseaux de la même espèce, mais plus avancés en âge: ils portoient déja beaucoup de plumes rousses sur le croupion; sur toute la tête et le dessous du corps poussoient aussi plusieurs plumes noires. Il paroît donc que ce n’est qu’à la troisième mue que le Bateleur prend entièrement sa belle livrée, telle qu’on la voit dans notre planche enluminée, No. [7].
Dans son jeune âge, la base du bec est bleuâtre, le bec couleur de corne et les pieds sont jaunâtres: la couleur générale du plumage est alors d’un brun uniforme, plus clair sur la tête et le cou, et plus foncé sur le reste du corps. Mais toutes les plumes sont en partie bordées d’une teinte plus claire et plus lavée.
Le Bateleur se repaît, comme les vautours, de toutes sortes de charogne; cependant il attaque souvent les jeunes gazelles: il rode dans les environs des habitations, où il cherche à surprendre les agneaux ou les moutons malades; les jeunes autruches, quand elles sont encore petites, deviennent aussi sa proie, sur-tout quand quelqu’accident les ont séparées de leurs père et mère. Les colons d’Auteniquoi nomment cet oiseau de proie berg-haan (coq de montagne); c’est le nom qu’ils donnent, en général, à tous les grands oiseaux de rapine et particulièrement aux aigles.
Il suffit de jeter un coup-d’œil sur cet oiseau, pour être convaincu qu’il n’a point les caractères qu’on a donnés aux aigles; car ses serres ne sont point aussi fortement arquées, et son bec est proportionnellement moins vigoureux. C’est encore une de ces espèces ambiguës qui tiennent autant du vautour que de l’aigle, et qui doit occuper, à côté du caffre, une place entre les aigles et les vautours.
Le canton où j’ai vu le plus communément le Bateleur est celui où j’étois campé sur les bords du Queur-Boom, proche la baie Lagoa. Ils ne volent point en troupe, et on n’en voit plusieurs ensemble que lorsqu’un concours d’autres oiseaux de proie a attiré tous ceux du canton sur quelques cadavres. Dans ce seul cas, on les trouve rassemblés; mais quand ils sont repus, chaque couple prend une route différente pour se rendre dans leurs retraites respectives, et s’enfoncer dans les montagnes voisines ou dans les différens quartiers de la forêt, où ils ont établi leur demeure.
J’ai remarqué aussi que ces oiseaux emportent dans leurs jabots la nourriture qu’ils dégorgent ensuite à leurs petits, à qui ils paroissent très-attachés; car je les ai vus constamment leur porter à manger quoiqu’ils fussent déja aussi forts qu’eux et bien capables de se pourvoir eux-mêmes de nourriture.
DES VAUTOURS.
L’ORICOU, No. 9.
Cette espèce, plus forte que nos plus grands vautours, a dix pieds passé d’envergure, et porte un de ces caractères tranchans qu’il est bon de saisir, pour en tirer les dénominations des animaux; c’est une membrane haute de quatre lignes qui environne l’oreille par devant et qui se prolonge ensuite en ligne droite sur le cou. Cette manière de conque relevée et de quatre à cinq pouces de long, doit sans doute augmenter les facultés de l’ouïe dans cette espèce. Toute la tête et la moitié du cou sont nus, et d’une couleur rouge de chair; cette couleur prend un ton bleu violâtre vers le bec et se blanchit près des oreilles: on remarque seulement sur cette peau colorée quelques poils courts et rares. La gorge est noire et couverte de poils roides de la même couleur. Toutes les plumes du dessus du corps, les aîles et la queue sont d’un brun sombre, bordé d’une teinte plus claire; toutes celles qui recouvrent le cou par derrière sont contournées, et forment une espèce de cravatte frisée, dans laquelle l’oiseau, en faisant rentrer son cou, cache toute la partie qui est dégarnie de plumes: c’est sur-tout en digérant que ce vautour prend cette maussade attitude. Le jabot, qui est très-proéminent, est couvert d’un duvet fin, soyeux et lustré, qui n’imite pas mal le pelage d’un quadrupède; depuis la poitrine jusqu’à la queue, tout le corps est recouvert de longues plumes étroites qui s’éloignent du corps à mesure qu’elles s’alongent. Elles sont arquées en lames de sabre; leur couleur est d’un brun clair bordé de gris-blanc; les jambes et la moitié du tarse sont couverts d’un duvet blanc très-fin, mêlé d’une légère nuance de fauve dans les parties qui avoisinent le talon; le même duvet tapisse tout le dessous du corps; on l’apperçoit aussi à travers les plumes sur la poitrine, et on le voit encore sur les côtés du cou. La queue est étagée; on la trouve toujours usée par le bout. La base du bec et la peau qui l’entoure sont d’une couleur jaunâtre de corne; les pieds et les doigts très-gros sont renforcés de grandes écailles brunes; les ongles larges et très-peu arqués, sont, ainsi que le bout du bec, couleur de corne; l’œil est entouré de longs cils noirs; l’iris est d’un brun maron.
Ce vautour est un oiseau de montagne, comme les autres espèces de ce genre; les abris que forment les couches pierreuses et les cavernes qui s’y rencontrent sont proprement l’habitation de ces oiseaux. Ils y passent la nuit et viennent s’y reposer pendant le jour, lorsqu’ils sont repus; on les apperçoit en grand nombre, au lever du soleil, perchés sur les rochers à l’entrée de leur demeure, et quelquefois une chaîne entière de montagnes en est parsemée dans la majeure partie de toute son étendue. Le frottement des pierres dans les intervalles desquelles ils s’enfoncent, ou sur lesquelles ils se juchent, élime les pennes de leurs queues; pendant que les aigles, marchant plus rarement et se perchant aussi sur les arbres, les conservent plus entières; d’ailleurs, les vautours l’usent encore contre le sol dans la plaine, parce qu’ils ne prennent pas leur essor tout d’un coup, mais seulement après une course de quelques pas, et une contraction forcée des membres. Le vol des vautours n’en a cependant pas moins de force et de hauteur; ils s’élèvent prodigieusement haut, et disparoissent totalement à la vue. On ne conçoit pas comment ces oiseaux qu’on ne sauroit souvent distinguer dans les airs, peuvent eux-mêmes appercevoir ce qui se passe sur la terre, y découvrir les animaux qui leur servent de pâture, et fondre sur eux en grand nombre au moment que la mort leur livre cette proie. Si un chasseur tue quelque grosse pièce de gibier, qu’il ne peut emporter sur l’heure, s’il l’abandonne un instant, à son retour il ne la retrouve plus; mais à sa place, il voit une bande de vautours, et cela dans un lieu où il n’y en avoit pas un seul un quart-d’heure auparavant.
C’est ce que j’ai éprouvé moi-même plusieurs fois dans mes voyages de la part des vautours, soit de l’espèce de celui dont il est question, soit des autres dont j’ai encore à parler; car tous ces voraces carnivores se réunissent et se mêlent dans cette circonstance. La première fois que je demeurai leur dupe, fut dans une occasion où j’éprouvois la disette de provisions; et par conséquent la leçon qu’ils me donnèrent me fut assez sensible. J’avois tué trois zèbres; satisfait de ma chasse, je retournai à mon camp, dont j’étois éloigné d’une lieue, et je commandai qu’on amenât un chariot pour les enlever. Mes Hottentots, plus instruits que moi, me dirent que ce voyage leur paroissoit inutile, parce que les zèbres seroient dévorés avant notre retour. Nous partîmes cependant; mais à peine nous nous avancions que nous vîmes de loin l’air rempli de vautours. En arrivant nous en trouvâmes la campagne parsemée; les zèbres étoient dévorés; il n’en restoit que les grands os, et cependant les vautours arrivoient encore; et de tous côtés, c’étoit un essaim étonnant et toujours mobile de ces animaux, dont on auroit pu compter plus de mille individus.
Curieux d’observer comment pouvoit sitôt arriver un si grand nombre de vautours, je me cachai un jour dans un buisson, après avoir tué une grande gazelle, que je laissai sur la place; dans un instant il vint des corbeaux qui voltigèrent au-dessus de l’animal en croassant beaucoup; en moins d’un demi-quart-d’heure, il arriva des milans et des buses; un instant après, j’apperçus, en levant la tête, des oiseaux à une prodigieuse hauteur, et qui descendoient toujours en tournoyant. Je ne tardai point à reconnoître les vautours: on eût dit qu’ils s’échappoient d’un antre dans le ciel. Les premiers ne tardèrent point à fondre sur la gazelle: je ne leur donnai pas le tems de la dépécer; je sortis de ma cachette; ils reprirent lourdement leur vol, et rejoignirent leurs camarades, dont l’affluence augmentoit à vue d’œil, et qui sembloient se précipiter des nues pour partager la proie; mais ma présence les fit bientôt tous disparoître dans les airs.
Voici donc comment les vautours sont appelés à partager une proie quelconque: les premiers oiseaux carnivores qui découvrent un cadavre donnent l’éveil aux autres qui se trouvent aux environs, tant par leurs cris que par leurs mouvemens. Si le vautour le plus à portée ne voit pas la proie, de la haute région de l’air dans laquelle il nage au moyen de ses grandes aîles, il voit du moins les oiseaux de proie subalternes et terrestres, pour ainsi dire, qui se préparent à en faire curée; mais peut-être le vautour a-t-il la vue assez bonne pour découvrir le gibier lui-même. Il descend donc à la hâte et en tournoyant; sa chûte avertit les autres vautours qui le voient, et qui ont sans doute l’instinct exercé et l’instruction complète sur tout ce qui concerne la pâture. Il se fait donc, dans le voisinage du cadavre, un concours d’oiseaux carnivores qui tombent des nues, et qui suffit certainement pour amener les vautours de toute la contrée, à peu près comme le mouvement de quelques hommes qui courent dans nos villes, amène tout le peuple après eux.
On peut quelquefois tirer une notion utile de l’affluence des vautours vers le lieu qui recèle leur proie, et s’instruire du voisinage du lion, du tigre et de l’hienne. Lorsqu’un de ces animaux a tué quelque grand quadrupède, les vautours, qui l’ont apperçu, arrivent aussitôt, et toujours avec une affluence qui avertit le voyageur de se tenir sur ses gardes; mais ces oiseaux, timides et lâches, ne se sentant pas le courage de disputer une proie, montrent, dans cette occasion, toute la bassesse de leur caractère; car, n’osant faire usage de leur force, de leurs armes, de la masse du corps et de l’avantage du vol, ni même de celui du nombre, moyen le plus stimulant pour les lâches, on les voit se poser respectueusement à quelque distance de l’animal féroce, attendant qu’il ait fini son repas et que sa faim contentée et sa retraite leur permettent de dévorer les restes qu’il leur abandonne.
Les Hottentots et les colons du Cap de Bonne-Espérance, bien instruits, par l’expérience, de l’habileté des vautours à découvrir le gibier et de leur voracité, n’abandonnent jamais une pièce de gibier qu’ils ont tuée et qu’il leur est impossible d’emporter pour le moment, sans avoir couvert et enterré, pour ainsi dire, l’animal sous un tas de branches et de feuillages; ils laissent même sur le monceau ou leur mouchoir ou leur veste; mais, malgré cette précaution, il leur arrive souvent de ne trouver à leur retour qu’un squelette; car les corbeaux, plus hardis, travaillent d’abord à découvrir l’animal, et les vautours, se hasardant alors d’approcher, ont bientôt entièrement dévoré leur proie.
Les colons hollandois des cantons où se trouve l’Oricou, lui donnent le nom de swarte-aas-vogel (oiseau de charogne, noir). Ils désignent ce vautour par la couleur noire, pour le distinguer d’une autre espèce de vautours blonds, dont je parlerai dans l’article suivant sous le nom de chasse-fiente, nom qu’il porte au Cap, où les habitans le désignent encore par celui de stront-jager: ceux de stront-vogel, stront-jager ou aas-vogel, sont les noms que généralement on donne au Cap à tous les vautours.
Je n’ai jamais vu l’Oricou dans les environs du Cap; mais il est très-commun dans l’intérieur des terres, sur-tout vers le pays des Grands Namaquois, où on trouve aussi l’autre espèce.
Il niche dans les cavernes des rochers. La femelle ne pond que deux œufs blancs et très-rarement trois. C’est en octobre que ces vautours commencent à entrer en amour, et en janvier leurs petits sont tous éclos. Comme ils vivent en troupes formidables, une seule montagne recèle quelquefois autant de nids qu’il y a des endroits propres à en contenir. Il est à remarquer que jamais les vautours ne nichent sur un arbre, du moins en Afrique; et je serois bien trompé s’il n’en étoit pas de même à l’égard des vautours du monde entier. Ils paroissent vivre en très-bonne intelligence entre eux; car j’ai vu dans la même caverne quelquefois jusqu’à trois nids l’un à côté de l’autre.
Dans le tems de l’incubation, chaque mâle fait le guet sur la bouche de l’antre où couve sa femelle; ce qui rend alors le nid facile à remarquer; mais en revanche il est presque toujours inaccessible. J’ai cependant, à l’aide de mes Hottentots, quelquefois franchi toutes les difficultés et risqué souvent ma vie pour examiner les œufs de ces oiseaux, dont le repaire est un vrai cloaque dégoûtant, et infecté par une odeur insupportable. Il est d’autant plus dangereux d’approcher de ces retraites obscures, que l’entrée en est couverte de fiente, toujours liquide par l’humidité produite par les eaux qui suintent sans cesse des rochers; de sorte que l’on risque, en glissant sur ces pointes de rochers, de tomber dans des précipices affreux au-dessus desquels ces oiseaux s’établissent de préférence.
J’ai goûté les œufs de l’Oricou, ainsi que ceux du chasse-fiente, et je les ai trouvés assez bons pour en faire usage.
En naissant, le jeune Oricou est couvert d’un duvet blanchâtre. Au sortir du nid, son plumage est d’un brun clair, et toutes ses plumes sont bordées d’une teinte roussâtre. Celles de la poitrine et du ventre ne sont point encore alors contournées en lames de sabre, et sa tête et son cou sont entièrement couverts d’un fin duvet très-touffu, et les conques de ses oreilles paroissent à peine; ce qui pourroit induire en erreur, et, dans cet état, le faire prendre, par quelques naturalistes peu exercés, pour un aigle, ou bien pour un vautour d’une autre espèce; car il est toujours facile de distinguer un vautour d’un aigle à la forme seule de serres: caractère bien plus certain que celui d’avoir la tête nue; puisque tous les vautours, dans leur jeune âge, l’ont couverte tout au moins d’un duvet: aussi qui pourra distraire des nombreux ouvrages sur les oiseaux, tous les jeunes vautours dont on a fait des aigles? malgré qu’il n’y ait cependant rien de plus facile que de distinguer un jeune oiseau d’avec un vieux; mais pour cela, je le répète, le premier coup-d’œil d’un homme exercé vaut mieux, sans contredit, que la vérification scrupuleuse de tous ces nombreux caractères généraux, qui, la plupart du tems, n’existent que dans l’imagination de celui qui les a établis, et conviennent rarement à deux espèces du même genre. Les Grands Namaquois nomment l’Oricou, ghaip, en faisant précéder ce mot d’un fort clappement de langue.
LE CHASSE-FIENTE, No. 10.
Indépendamment du grand vautour décrit dans l’article précédent, on trouve encore dans toute la partie de l’Afrique que j’ai parcourue, un autre grand vautour qui diffère totalement du premier, tant par les couleurs que par plusieurs caractères qui le feront distinguer facilement de l’autre espèce.
J’ai laissé à cet oiseau le nom de Chasse-fiente, qui est la traduction littérale du nom hollandois stront-jager, par lequel les colons du Cap de Bonne-Espérance désignent, en général, tous les vautours, et particulièrement celui de cet article, parce qu’il est le plus connu; l’oricou ne se trouvant que sur les confins des plantations européennes, où, comme je l’ai dit, il est appelé oiseau de charogne, noir (swarte-aas-vogel).
Le Chasse-fiente est l’oiseau dont parle Kolbe, sous le même nom, et qu’il donne pour un aigle du Cap. On voit que Buffon, en rapportant ce prétendu aigle du Cap au genre des vautours, n’a pas été fondé cependant à le placer parmi l’espèce de l’urubu de l’Amérique, et à conclure que l’urubu se trouvoit également en Amérique et en Afrique: conclusion d’autant plus hasardée, qu’il n’est encore rien moins que prouvé, qu’aucun des vautours du nouveau monde se trouve aussi dans l’ancien. Mais Buffon ne s’est pas contenté de cela seul; il a de plus voulu nous indiquer précisément le passage entre le Brésil et la Guinée, où l’urubu a dû traverser la mer pour se rendre en Afrique. Si ce naturaliste s’étoit donné la peine de comparer l’urubu d’Amérique à la description de Kolbe, il se seroit facilement convaincu que le bec gros et crochu du stront-vogel ne pouvoit convenir à l’urubu, qui l’a, au contraire, long et si mince que les colons espagnols et portuguais lui ont donné le nom de gallinaco, gallinaca, et les Anglois celui de dindon-buse. L’urubu a, en effet, le bec plus ressemblant à celui d’un dindon qu’à celui d’un vautour. Dumarchais, qui avoit bien remarqué la forme particulière du bec de cet oiseau de proie, en conclut trop légèrement que c’est une espèce de dindon sauvage qui s’est habituée à manger des corps morts et de la charogne. Voyez l’ourigourap, planche [14] de ce volume. Cet oiseau, qui est aussi un vautour, a le bec fait à peu près comme celui de l’urubu, sinon qu’il est plus alongé.
Il est heureux que le dessinateur ait au moins vu l’urubu quand il l’a dessiné; car il est passablement représenté dans les planches enluminées de Buffon, No. 187, sous le nom de vautour du Brésil[3]. On ne peut pas en dire autant de Buffon; car certainement il n’a pas même jeté un coup-d’œil sur la planche qui représente cet oiseau, sans quoi il n’auroit pas commis l’erreur qu’il a faite. Mais malheureusement il est facile de se convaincre que tous ses rapprochemens ont été faits de la même manière, c’est-à-dire, sans avoir ni vu ni comparé les espèces. Il est encore bon de remarquer que le Chasse-fiente d’Afrique est plus de trois fois plus fort que l’urubu, étant seulement un peu moins grand que l’oricou. Ses aîles ployées s’étendent presque jusqu’au bout de la queue. Ce caractère seul suffira pour le distinguer de l’oricou, dont les aîles dépassent la queue de plusieurs pouces. Il n’a pas non plus la tête et le cou nus comme ce dernier, mais couverts, comme le percnoptère et le vautour du No. 425 de Buffon, d’un duvet fin et cotonneux.
Avant d’avoir comparé le Chasse-fiente avec ces deux oiseaux, je croyois devoir le rapporter à l’espèce du percnoptère; mais la confrontation de ces trois oiseaux m’a fait voir que je m’étois trompé, et que le Chasse-fiente est une nouvelle espèce à ajouter à ces deux autres, qui, de tous les vautours décrits, ont le plus de ressemblance avec lui.
On ne sauroit confondre le Chasse-fiente avec le percnoptère; puisque le caractère de ce dernier, d’avoir les aîles plus courtes et la queue plus longue que les aigles, ne convient nullement au premier, dont les aîles, au contraire, sont plus longues et la queue plus courte: d’ailleurs, sa tête est d’un bleu clair, et son cou n’est point couvert d’un duvet blanc, mais jaunâtre; enfin, le Chasse-fiente n’a point la tache brune en forme de cœur, que le percnoptère porte sur la poitrine, et sa couleur est toute différente. Le Chasse-fiente ne peut pas non plus être considéré comme une variété du vautour du No. 425 de Buffon: la seule inspection des deux figures suffira pour en convaincre ceux qui prendront la peine de les comparer ensemble.
La couleur générale du Chasse-fiente tire sur le fauve isabelle, et approche de celle qu’on nomme café au lait. Quelques-unes des petites couvertures des aîles sont marquées d’une teinte plus foncée, et les grandes pennes sont noirâtres. Il a au bas du cou, par derrière, une espèce de fraise de plumes longues et effilées, qui sont contournées par le frottement de la tête, que cet oiseau y cache en la rentrant dans ses épaules. Les plumes qui couvrent les jambes descendent un peu sur le tarse par devant. Les écailles larges qui couvrent les pieds et les doigts, sont brunâtres. Les ongles ont une couleur de corne noirâtre, ainsi que le bec. L’œil est d’un brun foncé. Le mâle et la femelle diffèrent peu l’un de l’autre; et je n’ai jamais vu qu’une très-petite différence dans leurs tailles; seulement le mâle est un peu moins fort; mais il s’en faut de beaucoup qu’il y ait cette grande disproportion qu’on remarque entre les deux sexes dans presque tous les autres oiseaux de proie.
Le Chasse-fiente se retire dans les rochers sur les plus hautes montagnes. Toute cette chaîne de monts entassés qui couvrent la pointe de l’Afrique, depuis la ville du Cap jusqu’à la baie Falso, en recèle une très-grande quantité. C’est de-là, qu’ils s’échappent pour se répandre sur toutes les habitations des environs, où ils trouvent en abondance de quoi satisfaire leur faim, parce que les terres du voisinage de la ville étant très-arides, sont peu propres à la nourriture des bestiaux, qui y périssent fort fréquemment faute de subsistance; aussi rencontre-t-on toujours sur les routes plusieurs bœufs morts qu’on a abandonnés sur les chemins; il est même fort heureux pour les habitans paresseux de ces contrées, que les vautours les délivrent de ces cadavres infects. J’ai vu ces oiseaux descendre jusqu’à l’entrée des boucheries, pour se repaître des têtes et des intestins des animaux qu’on y égorge, et qu’on a la mauvaise habitude de jeter devant la porte. Le Chasse-fiente fréquente aussi beaucoup les bords de la mer, où les habitans font porter toutes les vidanges des maisons. Ils y sont attirés de même par tout ce qui se jette des vaisseaux qui sont en rade, ainsi que par les coquilles, crabes et poissons morts que la mer vomit de son sein. C’est probablement cette abondance de nourriture, qui a si fort multiplié dans la colonie du Cap l’espèce du Chasse-fiente, qui y est beaucoup plus nombreuse que celle de l’oricou.
Je sais, par l’expérience que j’en ai faite, que le Chasse-fiente peut vivre long-tems sans prendre de nourriture; car ayant pris deux de ces oiseaux en vie, un jour qu’un grand vent de sud-est en avoit abattu plusieurs dans les rues du Cap, je voulus les laisser mourir de faim, pour les faire maigrir; parce qu’en général ces oiseaux sont excessivement gras. Je les fis mettre, à cet effet, dans une grande cage à poulets, sans leur donner aucune nourriture. Au bout de quelque tems, j’en tuai un que je trouvai encore trop gras. Après cela, je laissai jeûner l’autre plusieurs jours; mais le voyant affoibli, et le croyant assez maigre, je le tuai: je fus fort étonné de lui trouver encore trop de graisse quand je le préparai.
Ce que j’ai dit des mœurs de l’oricou convient parfaitement au Chasse-fiente, qui a les mêmes habitudes. Cette espèce est, comme je l’ai remarqué, infiniment plus multipliée que l’autre, quoique les femelles pondent le même nombre d’œufs; ceux du Chasse-fiente sont d’un blanc bleuâtre. Ces oiseaux étant d’une couleur plus apparente que celle de l’oricou, on les distingue mieux quand ils sont perchés sur les rochers à l’entrée de leurs retraites, où on les apperçoit comme autant de taches blanches. C’est un fort joli coup-d’œil que de voir une troupe de ces oiseaux qui couvrent entièrement toute une chaîne de montagnes; il suffit alors de leur tirer un coup de carabine à balle, pour les voir tous reprendre pesamment leur vol et tournoyer ensuite dans l’air. Dans les déserts, où les vautours ne trouvent pas toujours des cadavres en abondance, ils se nourrissent de tout ce qu’ils peuvent rencontrer. J’en ai tué qui n’avoient dans le jabot que des morceaux d’écorce d’arbre ou de la terre glaise, souvent même que des os entiers sur lesquels il n’y avoit pas la moindre chair, et quelquefois aussi leur jabot n’est rempli que de fiente d’animaux. Les Sauvages m’ont assuré que quand les vautours sont pressés par le besoin, ils dévorent réciproquement leurs petits, et même les leurs propres; mais je n’ai jamais été à même de vérifier ce fait, ainsi je ne l’assure pas. Les tortues de terre et les buccins terrestres du Cap, que ces oiseaux avalent tout entier, sont pour eux une proie fort délicate; ils se jettent aussi sur ces nuées de sauterelles, dont j’ai parlé dans mes voyages.
LE CHAUGOUN, No. 11.
Je laisse à ce vautour le nom indien qu’il porte au Bengal, d’où je l’ai reçu. Il paroît probable que cette dénomination particulière a quelque rapport, ou avec quelqu’une de ses habitudes, ou avec ses couleurs; car à cet égard les noms populaires sont toujours plus significatifs que ceux que, la plupart du tems, les savans appliquent aux divers animaux qu’ils veulent faire connoître: aussi me permettrai-je de laisser, autant que cela se pourra, aux animaux que je décrirai, les noms qu’on leur donne dans leur pays natal, ou du moins je les indiquerai toujours quand je croirai pouvoir leur en substituer un autre qui me paroîtra leur convenir autant dans notre langue. Je suis persuadé que cette méthode ne peut que faciliter beaucoup les progrès de l’histoire naturelle; car sachant le nom que porte tel ou tel animal dans la contrée qu’il habite, il sera bien plus facile de se le procurer et d’en obtenir des détails intéressans que de le demander sous son nom scientifique et insignifiant. J’invite donc les voyageurs à nous conserver, autant que possible, les noms qu’on donne dans les pays étrangers, aux animaux qu’ils nous en rapporteront. Je me garderai bien de faire la même prière à certains savans, qui, je ne sais par quel amour-propre, mettent, au contraire, une gloire infinie à paroître ignorer ces noms dans leur propre langue, et ne veulent absolument connoître que les objets qu’on leur désigne par un mot grec ou latin. Cette manie est même poussée si loin, qu’on en a vu s’arroger avec morgue le droit de reprendre celui qui, pour se faire mieux comprendre, avoit osé employer un nom consacré par une tradition de plusieurs siècles, plutôt que de se servir d’un nom nouveau à peine connu depuis quelques années.
Le Chaugoun est un vautour d’une grandeur moyenne et n’est guère plus gros que celui connu sous le nom de roi des vautours. Pour en donner une idée précise, je dirai qu’il est à peu près de la taille d’un dindon femelle. Son bec est presque entièrement d’un noir de corne; la mandibule supérieure étant seulement jaunâtre dans la partie où elle se renfle. Les narines sont longues et placées en travers, elles occupent, pour ainsi dire, toute l’épaisseur de la base du bec, qui est entourée d’une peau noire. Le cou par devant est parsemé de quelques poils rares, qui laissent par-tout appercevoir la peau, qui m’a paru avoir été bleuâtre; je dis m’a paru, car on sent combien il est difficile de savoir au juste, d’après une peau sechée, de quelle couleur elle étoit du vivant de l’animal. Le jabot, assez proéminent, est couvert de fines plumes soyeuses, d’un brun-noir, qui est la teinte générale de tout le plumage de cet oiseau. Cette couleur sombre et uniforme est un peu égayée par une ligne blanche longitudinale, qui marque le milieu juste de chacune des plumes qui couvrent tout le dessous de son corps. On remarque encore une large tache blanche de chaque côté de la poitrine, sur les flancs, mais ces taches sont cachées quand l’oiseau a ses aîles dans l’état de repos. Les dedans des jambes sont couverts d’un duvet blanc qui garnit tout le dessous des plumes, et qui remonte autour du jabot. La tête et le haut du cou par derrière, sont entièrement couverts d’une espèce de poils luisans d’un blanc sale. Plus bas c’est un duvet cotonneux plus blanc, qui va se joindre à un large collier de la même couleur. La queue et les grandes pennes des aîles sont noirâtres, les moyennes sont bordées extérieurement d’un brun-roux. Les aîles ployées ne s’étendent pas au-delà de la queue, qui étoit usée vers le bout. Les ongles sont noirs et les pieds couverts d’écailles d’un gris terreux. J’ignore quelle étoit la couleur des yeux, n’ayant reçu aucune indication ni à cet égard, ni relativement aux mœurs de ce vautour. Le doigt du milieu est près du double plus long que ceux des côtés.
LE CHINCOU, No. 12.
Nous devons la connoissance de ce grand et rare vautour, à la bonté du citoyen Ameshof, si renommé par son goût pour l’ornithologie et par la magnifique ménagerie qu’il possède à sa maison de campagne près d’Amsterdam. Cet amateur zélé s’est prêté avec toute la complaisance possible à ce que je prisse le dessin et la description de cet oiseau. Je lui fais ici mes sincères remercîmens, pour la manière obligeante avec laquelle il a eu l’attention de me montrer les objets les plus rares et les plus curieux de sa ménagerie, laquelle m’a paru digne d’une grande nation[4].
N’ayant pu savoir le nom que porte cet oiseau dans son pays natal, qui est la Chine, à ce que m’a assuré le citoyen Ameshof, je lui ai donné celui de Chincou; en attendant que nous apprenions celui sous lequel les Chinois le désignent, et qu’on lui rendra si on le trouve meilleur que celui que je lui applique ici. Ce vautour, de la taille à peu près de celui d’Afrique que j’ai nommé l’oricou, est caractérisé d’une manière particulière, qui donnera beaucoup de facilité pour le distinguer de tous les vautours décrits jusqu’à ce jour. Sa tête est surmontée par derrière d’une touffe de duvet d’un gris-brun, dont la forme est précisément celle des houpes de cigne dont se servent nos dames à leur toilette. La tête, les joues et la gorge sont couvertes d’un fin duvet noir. L’œil est cerclé d’une paupière blanche. Le cou est entouré d’un collier de plumes longues effilées et détachées entre elles. Toute la partie nue du cou, qui se trouve comprise entre le collier et le duvet noir du visage, est d’un blanc mat; on diroit une cravatte blanche, garnie au bas d’une fraise. Par devant le reste du cou n’a point de plumes, et la couleur de cette peau, qui est toute plissée, est bleuâtre. Le jabot est très-proéminent: quand il est plein on le prendroit pour une vessie que l’oiseau porte au bas du cou; vidé il se ride et disparoît entièrement sous de longues plumes qui, partant de chaque côté du cou, sont ramenées naturellement par devant. Les pieds et les doigts sont blanchâtres; les ongles sont couleur de corne, ainsi que le bout du bec, dont la base est d’un blanc bleuâtre. Le bec est assez épais à son origine; mais il diminue insensiblement de grosseur jusqu’à sa pointe.
Quand cet oiseau est repu et qu’il digère, il rentre entièrement sa tête entre ses épaules. Son bec pose alors, dans toute sa longueur, sur le jabot. Toutes les parties nues du cou ne paroissent plus; sa cravatte lui entoure la tête, où elle forme une espèce de soleil en rayons divergens; et ses aîles, qui sont pendantes, lui cachent les pieds. Toutes ses plumes sont si hérissées que, dans cette attitude, on le prendroit plutôt pour une masse informe emplumée, que pour un oiseau.
La couleur générale du Chincou est d’un brun uniforme, plus noirâtre sur les pennes des aîles et de la queue, ainsi qu’au ventre. On le nourrissoit de viande crue qu’il dévoroit avec avidité. J’aurois désiré pénétrer dans sa loge pour mesurer son envergure qui me sembloit excessive; mais on me le déconseilla. En revanche, nous le harcelâmes en passant nos cannes à travers le treillage de sa volière, après lequel il se cramponnoit alors, en étendant ses aîles dans toute leur longueur. A en juger par les dimensions du panneau sur lequel il les frappoit, elles avoient au moins neuf pieds d’étendue. Tranquille et perché, jamais cet oiseau n’avoit ses aîles colées au corps, mais négligemment pendantes, comme il est représenté dans notre planche.
Le citoyen Ameshof n’a pu rien m’apprendre de particulier sur les mœurs de cet oiseau, qu’on me saura gré, je pense, de livrer à la curiosité des amateurs d’histoire naturelle. Le tems nous apprendra peut-être quelles sont ses habitudes et sa manière de vivre.
LE ROI DES VAUTOURS, No. 13.
L'oiseau que j’ai fait représenter dans la planche 13 n’est qu’une variété d’âge ou de sexe du vautour connu sous le nom de Roi des vautours, décrit par Buffon, Brisson, Edwards, etc.; qui tous en ont donné une assez bonne représentation. L’individu dont nous parlons est arrivé de Cayenne avec une collection très-considérable d’autres oiseaux du même pays. Il y avoit dans le même envoi un autre Roi des vautours de la même espèce et absolument semblable à celui déja connu et figuré dans les planches enluminées de Buffon, No. 428, sous le faux nom d’urubu. Celui-ci étoit indiqué comme étant le mâle; quant à l’autre, celui dont il est question, il étoit désigné pour être la femelle, et étoit moins fort dans toutes ses dimensions. Je me garderai cependant bien d’assurer, d’après l’indication, que cet oiseau étoit réellement une femelle; mais très-certainement c’est tout au moins une variété d’âge de la même espèce; et dans ce cas il est probable que, dans sa première jeunesse, le plumage du Roi des vautours est entièrement noirâtre, comme le sont les larges taches qu’on apperçoit sur les petites couvertures des aîles, sur les scapulaires et sur tout le manteau en général. Dans cet état, il n’est pas douteux que cet oiseau a été tué au moment où, prêt à prendre la livrée de l’âge fait, il porte encore quelques indices de celui de l’enfance, ainsi qu’on l’observe généralement à tous les oiseaux qui changent de couleur dans leurs différens âges, comme cela arrive à presque tous les oiseaux carnivores; soit aussi quand ils en changent plus régulièrement dans chaque saison, comme on peut le remarquer à toutes les espèces de sucriers, colibris, grimpereaux, veuves, etc.
J’ai examiné très-attentivement cette variété du Roi des vautours, dont j’ai eu occasion de voir deux individus absolument pareils: l’un dans ma collection et l’autre dans le superbe cabinet du citoyen Raye de Breukelerwaert, à Amsterdam. Leurs plumages à tous deux étoient absolument les mêmes pour les couleurs; seulement les taches noires, plus ou moins grandes, étoient différemment distribuées. Cette irrégularité m’a convaincu encore davantage que ces oiseaux étoient dans leur jeune âge; d’ailleurs, ils portoient aussi d’autres caractères qui indiquoient leur jeunesse; ce qui, dans tous les oiseaux en général, est très-facile à reconnoître, soit par un duvet cotonneux très-abondant, et à une espèce de poussière qui poudre les plumes, soit encore à quelques brins chevelus qui, dans les environs de la tête, s’hérissent par dessus les plumes et les débordent, soit enfin au peu de dureté des os.
La méthode qu’avoit adoptée Buffon de rapporter toutes les espèces d’oiseaux dont il parloit, à celles dont les voyageurs ont fait mention, lui a fait croire, sans aucun fondement, que le cosquauhtli ou aura des Mexicains, décrit par Fernandès, Nieremberg et Delaet, étoit de la même espèce que son Roi des vautours. Cependant la description du cosquauhtli ne convient évidemment point à cet oiseau; de sorte qu’on ne conçoit pas comment Buffon a pu s’y méprendre, et nous rapporter encore cette description tout au long, comme s’il avoit voulu nous prouver d’une manière plus convaincante qu’il étoit dans l’erreur. Il est certain «qu’un oiseau de la taille d’une poule d’Egypte, et dont toutes les plumes sont noires, à l’exception du cou et de la poitrine, où elles sont d’un noir rougissant, et dont les aîles noires sont mêlées et cendrées de pourpre et de fauve, qui a les yeux noirs, les prunelles fauves; le front d’un rouge de sang rempli de rides, qu’il fronce et ouvre comme le coq d’Inde, et où il y a quelques poils crepus comme ceux des Nègres, etc. etc.» n’est point le Roi des vautours. Quant au bec, «semblable à celui des perroquets, aux ongles crochus, aux narines ouvertes:» cela appartient non-seulement à tous les oiseaux de proie, mais encore à beaucoup d’autres. Je crois donc inutile d’analyser cette description du cosquauhtli, pour prouver au lecteur qu’elle ne convient absolument point au Roi des vautours, qui est d’abord au moins du double plus grand que la poule d’Egypte; par conséquent, Buffon n’a pu raisonnablement être autorisé à confondre ces deux oiseaux. Ces rapprochemens, faits d’après les mauvaises indications de certains voyageurs, sont, quand on n’a pas vu les espèces dont ils parlent, plutôt propres à reculer nos connoissances qu’à les avancer d’un seul pas.
Cette variété d’âge, dont j’ai donné la figure, ne diffère du Roi des vautours adulte que par les taches d’un brun-noir qu’il porte sur tout le corps. Du reste, il a absolument les mêmes caractères et le plumage de la même couleur. Sa tête et une partie de son cou sont pareillement nues et peintes de riches couleurs.
L’OURIGOURAP, No. 14.
Voici un oiseau que je place à la suite des vautours, parce qu’il a infiniment plus d’analogie avec eux qu’avec tout autre genre, du moins par ses mœurs; car par la forme de son bec, il diffère beaucoup des vautours, et même de tous les oiseaux de proie en général. Il me paroît que nous devons faire une section dans le genre des vautours pour ceux qui, comme celui-ci et l’urubu d’Amérique[5], ont le bec mince, foible et prolongé en avant. Quoique l’Ourigourap soit plus fort que l’urubu, son bec est cependant moins gros, mais plus long que le sien. Ce bec, peu proportionné à la grandeur de l’individu, du moins par comparaison à la force de celui des autres vautours, est recouvert dans les deux tiers de sa longueur d’une peau nue de couleur orange; les narines sont placées en long dans le milieu de cet espace; le bout du bec se courbe sans aucun cran, et ce bout seul est d’une matière cornée comme celui de tous les autres oiseaux. Ouri-gourap est le nom que les Grands Namaquois donnent à cet oiseau; dans la colonie du Cap, les Hottentots le nomment hou-goop, et les colons européens witte-kraai; noms qui, dans les trois langues, signifient corbeau blanc.
Quoique cet oiseau ne soit réellement point un corbeau, il est très-certain qu’il en a cependant toutes les allures et tous les mouvemens. Il marche exactement comme lui; son vol est aussi pareil au sien, et il vit de même de tout ce qu’il peut trouver.
Dans les cantons qu’habite cette espèce, on ne rencontre pas une seule horde de Sauvages où il n’y ait une couple de ces oiseaux qui y sont fixés. Ils se perchent sur quelques buissons dans les environs, ou sur les haies qui bordent les parcs des bestiaux. Ils sont, pour ainsi dire, domiciliés dans l’endroit, et sont peu farouches, les Sauvages ne leur faisant jamais aucun mal; au contraire, ils les voient avec plaisir, parce qu’ils purgent leurs enceintes de toutes les immondices et ordures qui s’y trouvent toujours.
Les Ourigourap ne vivent point en troupes, comme les vautours et les corbeaux. Cependant, quand ils sont attirés par quelques cadavres, on les trouve quelquefois au nombre de huit à dix réunis; mais dans d’autres momens il est rare d’en voir plus de deux ensemble. Le mâle et la femelle ne se quittent jamais; ils construisent leur nid dans les rochers. Les Hottentots m’ont assuré que la ponte étoit de trois et quelquefois de quatre œufs; ce que je n’ai jamais pu vérifier.
J’ai trouvé ces oiseaux dans les landes stériles du Karow et du Camdeboo; je les ai vu aussi dans le pays d’Auteniquoi, mais très-rarement, ainsi que dans les environs du Cap. En revanche, ils sont fort communs chez les Petits Namaquois, et en bien plus grand nombre encore sur les bords de la rivière d’Orange, et chez les Grands Namaquois.
Ces oiseaux sont peu farouches, et se laissent facilement approcher par le chasseur; mais il faut les tirer avec du très-gros plomb, pour les faire tomber sur le coup. J’étois presque toujours obligé de les faire suivre après les avoir blessés, parce qu’ils alloient mourir quelquefois fort loin du lieu où je les avois tirés. Je n’ai pas campé une seule fois chez les Namaquois que je n’aie été visité, tout le long du jour, par ces oiseaux. Il m’arrivoit de tirer plusieurs fois sur le même, et de le blesser vigoureusement, sans que cela le rebutât; car il revenoit toujours à la charge, pour nous dérober la viande que nous faisions sécher ou fumer en plein air. Faute de chair, l’Ourigourap se nourrit de lésards et de petits serpens; il ne rebute même pas les vers de terre et les insectes qui recherchent la fiente des bestiaux. Enfin, il s’accommode de tout, et je ne lui ai même quelquefois trouvé dans le jabot que des excrémens de bœuf ou d’autres animaux.
L’Ourigourap est plus fort que nos plus grandes buses. Sa queue est toujours usée par le bout; ce qui provient du frottement qu’éprouve cette partie dans les différens mouvemens de l’oiseau, qui se pose souvent à terre, et se retire tous les soirs dans les rochers pour y passer la nuit.
Il est indubitable que l’Ourigourap des Hottentots est le même oiseau que le petit vautour de Buffon[6], ou le vautour à tête blanche de Brisson. J’ai cru pouvoir changer ces deux noms, parce que premièrement celui de petit vautour ne lui convient point, puisqu’il y a des vautours encore plus petits. Celui de vautour à tête blanche est très-impropre; car, en effet, sa tête n’est pas blanche, comme on peut le voir. Je crois faire plaisir en donnant une figure parfaite de l’Ourigourap, puisque, dans les planches enluminées de Buffon, cet oiseau est très-mal rendu, tant pour sa forme que pour ses couleurs; et il est encore à remarquer que la description de ce petit vautour dans Buffon ne s’accorde nullement avec la figure enluminée qu’il en donne; ce qui est fort ordinaire chez lui, comme il est facile de le vérifier.
Il doit paroître plus qu’étonnant que Buffon, en parlant de son petit vautour, ou vautour de Norwège, qui est l’Ourigourap des Hottentots, n’ait point fait mention de la forme singulière du bec de cet oiseau; et qu’ensuite, n’y reconnoissant point le sacre égyptien de Belon[7], qui est très-certainement encore le même oiseau, il nous dise que ce sacre égyptien est un oiseau d’un autre genre, qu’il faut séparer des vautours. Comment Buffon, qui s’est apperçu, par la seule description de Belon, que cet oiseau appartenoit à un autre genre, n’a-t-il pas remarqué que son petit vautour et son urubu avoient absolument le même bec; qui est différent de celui de tous les autres vautours et même de tous les autres oiseaux de proie connus? Je dois encore conclure de là qu’en parlant du petit vautour ou vautour de Norwège, Buffon ne l’a point examiné, et que peut-être il ne l’a même pas vu; quoique cet oiseau soit au Cabinet National, où je l’ai comparé avec grande attention à l’Ourigourap. Je suis donc convaincu que ce vautour de Norwège du Cabinet National, qui est le même individu qui a servi pour le dessin des planches enluminées, No. 449, est de la même espèce que l’Ourigourap du Cap de Bonne-Espérance. S’il est par conséquent vrai que l’oiseau du Cabinet National ait été tué en Norwège, il est certain que l’Ourigourap se trouve et en Afrique et dans quelques parties de l’Europe. Il habite probablement presque toute l’Afrique méridionale, puisque je l’ai vu depuis le Cap jusque vers le tropique, où il étoit même infiniment plus commun qu’ailleurs.
Si, comme le dit Buffon, l’achbobba, que le docteur Shaw a vu en Egypte, est le même oiseau que le sacre d’Egypte de Belon, ce que je ne déciderai pas, d’après la courte notice qu’en donne Shaw; il me paroît au moins certain que les éperviers que Paul Lucas a remarqués aussi en Egypte, ne sont pas, comme il le prétend encore, de la même espèce; car, suivant Paul Lucas, ces éperviers sont de la taille d’un corbeau, et ont la tête d’un vautour, avec les plumes du faucon. Il suffit de jeter un coup-d’œil sur notre planche enluminée, No. [14], pour voir que l’Ourigourap (qui, comme je l’ai dit, est le même oiseau que le sacre d’Egypte de Belon, le petit vautour décrit par Buffon, ou le vautour de Norwège de ses planches enluminées, et enfin le vautour à tête blanche de Brisson) n’a aucune plume qui ait quelque rapport avec celles des faucons; et qu’en outre la taille de ces éperviers est encore très-différente; car l’Ourigourap est beaucoup plus fort qu’un corbeau, puisqu’il approche de la taille d’un dindon femelle.
Le front, le tour des yeux et les joues jusqu’aux oreilles, sont nus dans l’Ourigourap et d’une couleur safranée. Cette couleur est plus vive dans la partie du bec où sont placées les narines; la gorge est couverte d’un fin duvet rare, qui laisse appercevoir la peau, qui est jaunâtre, ridée et capable d’une grande extension. Le haut de la tête et tout le cou sont couverts de plumes longues, effilées et détachées entre elles en brins désunis, sur-tout par derrière et sur les côtés. La couleur générale de cet oiseau est d’un blanc sali de fauve, principalement sur la partie supérieure du corps, et sur les scapulaires; les grandes pennes sont noires, les moyennes sont d’une couleur fauve dans leurs parties extérieures et noirâtres dans celles qui se trouvent cachées lorsque l’aîle est ployée. La queue est d’un blanc-roux; elle est étagée, les plumes du milieu étant les plus longues et les autres devenant successivement plus courtes; de sorte que la dernière de chaque côté est la plus courte de toutes. Le bout du bec et les ongles sont noirâtres; les pieds ont une couleur brun-jaune; le jabot proéminent, et qu’on apperçoit beaucoup quand il est plein, est nu, et d’une couleur jaune safrané.
Dans cette espèce, la femelle diffère du mâle en ce qu’elle est un peu plus forte, et que la couleur de la base de son bec et de sa tête est moins rougeâtre et tire davantage sur le jaune. Dans son jeune âge, l’Ourigourap a toute la partie nue de la tête et de la gorge, couverte d’un duvet grisâtre; et dans les mois de novembre, décembre et janvier, qui est le tems des amours, la couleur du bec du mâle est plus rouge que pendant le reste de l’année.
Je soupçonne beaucoup que le vautour brun de Brisson, tome I, page 455, ou le vautour de Malte de Buffon, planches enluminées, No. 427, n’est qu’une variété de l’Ourigourap; je ne l’assurerai pourtant pas, n’ayant jamais vu cet oiseau en nature et ne le connoissant que par la description de Brisson et la figure coloriée que j’ai citée ci-dessus.
DES BUSES.
LE BACHA, No. 15.
L’oiseau de proie que j’ai nommé Bacha ne fréquente que les hautes montagnes stériles et brûlées du pays le plus reculé des Grands Namaquois, et de là vers le tropique du capricorne, seule partie de l’Afrique méridionale où je l’ai rencontré et où il est même peu commun. Cet oiseau, qui paroît un peu se rapprocher des buses, se perche toujours sur le sommet de quelques roches escarpées, d’où il peut guéter et découvrir le plus facilement un petit quadrupède très-abondant sur toutes les montagnes de ce pays aride, savoir, le klip-das des colons du Cap[8]; et, quoique d’autres oiseaux de proie chassent aussi ces animaux, il est certain que celui dont il est question en prend infiniment plus; enfin, c’est sa chasse habituelle et sa nourriture de préférence. Il est vrai que les damans, qui sont très-subtils et toujours en garde contre un ennemi aussi cruel, quittent, dans ces circonstances, rarement le bord de leur antre profond, où ils sont bientôt enfoncés dès qu’ils apperçoivent leur ennemi, et par-là forcent souvent l’oiseau de proie à chasser de plus petits individus; trop heureux alors de se rabattre sur quelques lésards et sur des insectes, qu’il ne dédaigne même pas dans les cruels instans de disette.
J’ai vu le Bacha, pour surprendre un daman, passer souvent trois heures de suite sur une pointe de roche, ayant la tête enfoncée dans ses épaules, et y rester si immobile qu’on l’auroit pris facilement pour une partie même de la roche sur laquelle il étoit posé. C’est de cette embuscade que, saisissant un instant favorable, l’oiseau chasseur se plonge comme un trait sur l’animal qu’il apperçoit au bas du rocher sur le bord de son trou. Quand il a manqué son coup, on le voit retourner tristement à la même place où il s’étoit mis aux aguets; et là, comme s’il étoit confus de sa mal-adresse, il laisse échapper plusieurs cris lamentables, qu’on peut rendre par houi-hï—houi-hi-hi—houi-hï—houi-hi-hi. Ces tristes accens semblent peindre ses regrets et sa colère; mais un instant après, quittant cette première embuscade, il va loin de là s’établir dans un autre poste, où il se fixe, avec la même patience et la même immobilité, jusqu’au moment où, plus heureux ou moins mal-adroit, il a réussi à se saisir d’un de ces animaux, qu’on entend à son tour faire des cris affreux, qui jettent tellement l’effroi parmi tous les damans du voisinage, qu’on les voit alors par-tout se précipiter dans leurs vastes souterrains, pour n’en sortir de la journée.
Etant quelquefois moi-même à la chasse du daman dans ces cantons stériles, où, manquant de vivres, nous étions obligés de les tuer pour nous en nourrir, si, par hasard, un Bacha se saisissoit d’un daman dans les environs de notre chasse, il étoit inutile de s’attendre, de plus de trois à quatre heures, à en voir venir un seul sur le bord de leurs demeures, tant les cris de celui qui avoit été saisi imprimoient de terreur à tous ceux du canton; et pour en voir d’autres, il falloit absolument s’éloigner assez pour arriver dans les endroits où les cris du malheureux patient n’eussent point été entendus.
Aussitôt que le daman est saisi, l’oiseau l’emporte vivant sur une plate-forme voisine, et là il semble jouir du plaisir de déchirer les flancs de cet animal, qui est déja à moitié dévoré qu’on entend encore ses cris douloureux. A voir cet oiseau de proie dépécer et déchirer le daman, on le croiroit plutôt animé par la colère et la vengeance que commandé par la faim.
On peut remarquer sur les roches, teintes de sang, toutes les places où cet oiseau cruel et sanguinaire a immolé une victime; au reste, ce caractère féroce du Bacha est bien analogue au sol ingrat et stérile où la nature semble l’avoir fixé et condamné à vivre. Je ne l’ai jamais vu dans les cantons rians et fertiles que j’ai parcourus dans mon premier voyage. Des habitudes aussi sauvages annoncent un oiseau fait, comme l’aigle et tous les êtres cruels, pour vivre isolé; aussi le Bacha vit toujours seul, jusqu’au moment où la nature semble commander si puissamment à tous les êtres, même les moins faits pour la société, de se réunir pour multiplier leur espèce. C’est donc dans ce seul tems, que le besoin de se reproduire force le mâle à rechercher une femelle, qu’il s’associe seulement pour passer ensemble la saison des amours, qui ne commence, pour ces oiseaux, qu’en décembre, et ne dure que le tems nécessaire au développement de deux ou trois petits, qui naissent dans une caverne profonde parmi les rochers, et n’ont eu pour berceau qu’un amas de branches sèches, surmontées d’un lit de mousse et de feuilles mortes, entassées sans aucun ordre et sans beaucoup d’arrangement.
Le Bacha est de la taille de notre buse d’Europe, oiseau auquel il ressemble assez, quant à sa configuration générale; mais duquel il diffère beaucoup dans le détail, tant par ses caractères que par ses mœurs; il est aussi plus leste, moins massif et plus alongé, taillé mieux, enfin, pour la chasse. Il se caractérise par une touffe de plumes longues qui dépassent par derrière les autres de la tête. L’oiseau étale cette espèce de huppe horisontalement, comme une queue arrondie. Le bout de chacune des plumes de cette huppe est noir, et du reste elles sont entièrement blanches. Le sommet de la tête est couvert de plumes noires à leurs pointes et blanches intérieurement; mais le blanc, qui s’apperçoit dans plusieurs endroits, égaie un peu le plumage monotone de cet oiseau, dont la couleur est généralement par-tout d’un brun terreux, plus foncé sur les aîles et la queue, et plus lavé dans les parties du dessous du corps. Depuis la poitrine jusqu’aux jambes, toutes les plumes sont parsemées de plusieurs taches blanches, à peu près rondes; pareilles taches se voient sur l’épaule de l’aîle. Les recouvremens du dessous de la queue et le bas-ventre sont rayés de blanc et de brun, et les couvertures des aîles sont terminées de blanc: la queue porte une large bande d’un blanc fauve, et toutes ses pennes sont lisérées de blanc à leurs pointes. Le bec est couleur de plomb; sa base est jaune, ainsi que la peau, presque nue, du tour de l’œil. Les pieds, les doigts et les serres, sont noirâtres; l’iris est d’un brun-rouge foncé.
La femelle est plus forte que le mâle; ses taches blanches sont moins apparentes et plus salies de fauve. Je n’ai vu que sept individus de cette espèce; des sept je n’ai pu parvenir à en tuer que quatre, deux mâles et deux femelles. Il ne m’est jamais arrivé de trouver ces oiseaux dans la plaine; et souvent je les ai entendu sans les appercevoir. Au reste, ils sont très-farouches et fort difficiles à approcher.
LE ROUNOIR, No. 16.
Le Rounoir et le rougri sont, en Afrique, les représentans de notre buse; ainsi que le grenouillard et le parasite le sont du busard et du milan. Ces espèces étrangères, réellement distinctes des nôtres, habitent cette partie du monde à leur exclusion et à leur défaut, et les y remplacent dans les fonctions que l’ordre général de la nature a départi à ces sortes d’oiseaux de proie. Les busards et les milans, libres et sauvages, vivant sur des terrains abandonnés aux eaux, et dans des lieux affranchis du domaine de l’homme, n’ont avec nous aucune relation d’utilité. Les buses, au contraire, sont amenées auprès de nos habitations et dans nos cultures, par l’appat des petits animaux qui se multiplient auprès de nous avec les végétaux que nous semons et recueillons pour notre usage; le service que les buses nous rendent, en détruisant les souris, les taupes, les rats et les autres quadrupèdes proscrits par l’agriculture, exige que nous accordions à ces oiseaux sauve-garde et sûreté, seule reconnoissance que la liberté puisse admettre; nous devrions même les défendre contre l’intérêt particulier, et leur accorder la protection des loix. C’est ainsi que de nos jours on protège la cigogne en Espagne et en Hollande, le merle couleur de rose en Barbarie, et le martin dans l’Inde; mais il est important sur-tout d’accorder toute faveur aux animaux utiles, dans les lieux où les hommes commencent à établir des cultures sociales, sur des terres encore à demi-sauvages, et dans des climats où la nature, encore vierge, se refuse à des semences inaccoutumées.
C’est d’après ces principes que le Rounoir trouve toute sûreté auprès des colons du Cap de Bonne-Espérance, par qui il est désigné sous le nom de jakals-vogel (oiseau jacal), par rapport à son cri qui imite celui de ce renard d’Afrique: on lui donne aussi celui de rotte-vanger (preneur de rats). On trouve cette buse autour de presque toutes les habitations; elle y est familière, et, pour ainsi dire, domestique; elle passe le jour dans les terres labourées, où elle se tient perchée sur la motte la plus élevée ou sur quelque buisson, s’il s’en trouve dans le champ; et c’est de là qu’elle guette tous les petits quadrupèdes qui lui servent de pâture. Quand la nuit approche, elle revient se percher auprès de la maison, sur les arbres ou sur les haies qui entourent le parc où on enferme les bestiaux. C’est sur les arbres ou au milieu des buissons les plus épais qu’elle fait son nid, qui est composé de menu bois et de mousse, et qu’elle garnit très-douillettement de laine et de plumes. La ponte n’est que de trois œufs, rarement de quatre, quelquefois même de deux seulement; et, comme on ne fait aucun mal à la nichée, l’espèce de cet oiseau est très-multipliée, malgré sa foible ponte.
Indépendamment des terres de la colonie, le Rounoir habite aussi toute la partie de l’Afrique que j’ai parcourue, et je l’ai vu sur-tout dans le voisinage des hordes de Sauvages.
Cet oiseau, qui se laisse facilement approcher par l’homme, est cependant d’un naturel foible et craintif, et si lâche que la pie-grièche que j’ai nommée le fiscal lui donne la chasse et le met en fuite.
Le Rounoir est de la taille de notre buse, quant à la grosseur; mais elle est plus ramassée; sa queue est aussi moins longue. Ses aîles ployées s’étendent presque jusqu’au bout de la queue, qui est coupée carrément.
Le nom que j’ai donné à cet oiseau peint ses principales couleurs, qui sont le roux et le noir-brun; cette dernière domine sur la tête, le cou et le manteau. La gorge est égayée par un mélange de blanc, qui prend une teinte roussâtre à mesure qu’il s’approche de la poitrine, qui est entièrement d’un roux ferrugineux, flambé de quelques traits noirâtres. Le dessous du corps est varié de noir et d’un blanc sale; les couvertures du dessous de la queue sont noires, mêlées de roux. Les grandes pennes de l’aîle sont noirâtres, avec des bandes d’une couleur plus claire vers leur origine; les barbes intérieures sont blanchâtres; les autres pennes sont noirâtres par le bout, et comme marbrées dans leurs barbes extérieures, et dans toute la partie cachée quand l’aîle est en repos: elles sont de plus rayées transversalement de blanc et de noirâtre. Toute la queue est en dessus d’un roux foncé, avec une tache noire vers le bout de chaque plume; les deux extérieures seules ont des bandes noirâtres: en dessous, elle est d’un gris roussâtre. La base du bec, les pieds et les doigts sont d’un jaune terne; le bec et les serres sont presque noires. L’œil, qui est très-grand, est d’un brun foncé.
Le mâle et la femelle du Rounoir se trouvent presque toujours l’un avec l’autre et ne se quittent que très-rarement. Le soir, avant de venir se percher pour passer la nuit, on les voit tournoyer ensemble à peu d’élevation dans l’air: c’est dans ce moment sur-tout qu’ils font entendre ces cris aigus et rauques qui leur ont fait donner, par les habitans, le nom d’oiseau jacal.
Dans cette espèce, le mâle est moins fort dans toutes ses dimensions que la femelle; son noir est moins lavé, et le roux de sa poitrine plus foncé et plus mélangé de flammes noires.
LE ROUGRI, No. 17.
Les mêmes raisons qui m’ont engagé à nommer la buse précédente rounoir, m’ont déterminé à donner à celle de cet article le nom de Rougri; parce qu’il nous peint d’un seul mot les deux principales couleurs du plumage de cet oiseau, qu’un roux ferrugineux, plus ou moins foncé, teint par-tout en général, à l’exception pourtant des grandes pennes de l’aîle, dont la couleur est noire, et des plumes du cou par devant, ainsi que celles de la poitrine et les couvertures du dessous de la queue qui sont d’un gris blanchâtre: la queue elle-même qui, en dessus, est entièrement rousse, porte, par dessous, cette même teinte de gris, rayée par quelques bandes transversales peu apparentes. Le roux du ventre est plus clair que celui du manteau; il est aussi flambé de quelques traits noirâtres. Le bec et les pieds sont d’un beau jaune citron; les ongles sont noires; l’œil est d’une couleur rougeâtre.
Cette buse est sédentaire comme la précédente; on pourroit la regarder, en la comparant au rounoir, comme la buse sauvage du Cap, et la première comme la buse domestique. Il est même probable que le Rougri, étant plus petit et moins fort que le rounoir, l’espèce aura été contrainte d’abandonner les terres cultivées de la colonie, dont se seront emparés ces derniers, qui, par le puissant droit du plus fort, les en auront peu à peu chassés entièrement; les Rougris, comme tous les êtres qui tiennent de plus près à la nature, auront été contraints de faire, dans cette lutte, ce que font encore tous les jours les hommes sauvages de ces contrées, qui, pour éviter les cruautés des Blancs, et même de leurs concitoyens civilisés, se reculent de plus en plus dans les déserts, et diminuent leur population à mesure que celle de leurs persécuteurs semble s’augmenter. C’est par la même raison sans doute que le Rougri se trouve si rarement dans la colonie, où il ne fréquente même que les cantons arides et abandonnés.
Quoique la ponte du Rougri soit aussi de trois et quelquefois de quatre œufs, l’espèce en est cependant beaucoup plus rare et moins nombreuse que celle du rounoir. Cet oiseau vit de taupes, de rats, de souris et même d’insectes; et son cri approche beaucoup de celui de notre buse d’Europe.
En comparant le Rougri au rounoir, on le trouve plus alongé et moins trapu; sa queue est aussi plus longue et son bec visiblement plus foible. Moins accoutumé à la société de l’homme, il est plus craintif et se laisse difficilement approcher. Dans cette espèce, la femelle est un peu plus forte que son mâle, et lui ressemble d’ailleurs totalement, à l’exception de la teinte de son plumage, qui est d’un roux plus foible. Le mâle et la femelle ne se séparent que rarement; et c’est dans les buissons qu’ils construisent leur nid, qui est composé des mêmes matières que celui du rounoir.
LA BUSE GANTÉE, No. 18.
Cette buse porte un caractère facile à saisir, et qui la distingue des autres buses africaines: elle est gantée, c’est-à-dire, que son tarse est entièrement couvert de plumes qui descendent jusque sur les doigts. Ses culottes, très-amples, pendent si bas qu’elles touchent l’ongle postérieur et le dépassent même souvent. Cette espèce a tant de rapport avec un oiseau de proie du même genre, qui n’a point été décrit encore, et qui se rencontre pourtant assez communément dans la Lorraine, que je suis tenté de croire qu’ils ne font, l’un et l’autre, qu’une seule et même espèce; car ils ont effectivement les mêmes caractères, et diffèrent simplement par les couleurs plus ou moins nuancées de blanc; différence qui n’est pas, à beaucoup près, suffisante pour les séparer; d’autant plus que les buses varient généralement beaucoup en Europe, et tellement même qu’il est très-difficile d’y en rencontrer deux dont le plumage soit entièrement semblable pour les couleurs.
La Buse gantée fréquente, en Afrique, les pays couverts d’arbres; plus farouche que les autres espèces, elle a fui les cantons habités, et vit isolée. Ses mœurs sont plus sauvages que celles du rounoir et du rougri. Plus adonnée à la chasse, elle est aussi moins timide qu’eux, et ne se laisse pas chasser lâchement, ni par les pie-grièches, ni même par les corbeaux. Elle vole fort lestement, et attrape souvent des perdrix, qu’elle guette de dessus les arbres, et les saisit lorsqu’elles passent près de son embuscade.
Cet oiseau habite les forêts d’Auteniquoi, seul canton de l’Afrique où je l’ai trouvé. Il se perche ordinairement sur le sommet des arbres, où il est très-difficile de l’appercevoir; mais s’il se trouve dans le canton qu’il fréquente quelques grands arbres morts, il ne manque pas de s’y retirer de préférence, sur-tout quand il est repu: et en s’y tenant aux aguets, il est alors facile de le tuer au moment de son arrivée.
Cette buse est à peu près de la taille et de la forme de notre buse commune d’Europe; elle ressemble même tellement, pour son plumage, à plusieurs variétés de cette même espèce, qu’on la prendroit facilement, au premier coup-d’œil, pour être aussi une de ces variétés, si elle n’en étoit distinguée par le caractère du tarse, garni de plumes dans toute sa longueur, et par son bec plus délié et ses serres plus effilées; sa queue est aussi plus longue; la base du bec et les doigts sont jaunes. Le bec est bleuâtre; les ongles sont noirs et les yeux d’un brun noisette.
Tout le plumage de la Buse gantée est varié plus ou moins de brun, sur un fond blanc roussâtre, plus pur cependant sur la poitrine et la queue. Sur le flanc de chaque côté, le brun est répandu plus largement, et forme deux grandes taches de cette couleur; sur les culottes, les taches sont semi-circulaires et rangées symmétriquement dans la longueur des plumes. La queue est blanche en dessous, et porte vers son extrémité une bande noire; en dessus, elle est blanche, jusqu’à la moitié de sa longueur, où elle prend une légère teinte roussâtre, qui devient plus foncée à mesure qu’elle approche du bout, où elle est d’un brun-noir, et finit enfin par une bande blanche, formée par une tache de cette couleur, qui termine chaque plume de la queue. Le manteau et les aîles sont d’un brun foncé, varié d’une teinte plus foible. L’aîle ployée s’étend jusqu’au bout de la queue, qui est tant soit peu étagée.
LE TACHARD, No. 19.
J’ignore absolument tout, jusqu’à la plus petite particularité, de ce qui peut avoir rapport aux mœurs de cet oiseau de proie, que j’ai nommé Tachard, parce qu’il est l’unique de son espèce que j’ai été à portée de voir dans mes voyages, et qu’en outre je ne l’ai pas tué moi-même; car c’est mon fidèle Klaas qui le tira au moment où il passoit au-dessus de sa tête, et qui me l’apporta avec cette satisfaction qu’il avoit toujours à me procurer quelques oiseaux nouveaux et rares. Nous étions alors campés sur les bords de la rivière des Lions, dans le pays des giraffes, et depuis nous n’avons jamais apperçu un autre individu de la même espèce. Plusieurs Kaminouquois qui étoient présens quand Klaas me le remit, ne purent le nommer, et paroissoient ne pas le connoître. Il est donc probable que l’espèce habite un canton plus reculé, et que l’oiseau qui venoit d’être tué étoit un individu égaré et éloigné de son pays natal.
Le Tachard, par sa forme, approche beaucoup des autres buses africaines; cette espèce a seulement la queue plus longue qu’aucune des trois précédentes dont j’ai parlé, et elle est cependant la plus petite de toutes, quant à l’épaisseur du corps. Son bec est aussi foible que celui du rougri; mais en revanche ses serres sont plus grandes et plus arquées; ce qui prouveroit qu’elle chasse mieux: d’ailleurs, sa longue queue et ses aîles, dont la pointe s’étend jusqu’à son extrémité, doivent lui faciliter les moyens de poursuivre sa proie avec succès. Cette quatrième espèce de buse d’Afrique se distingue facilement du rounoir et du rougri, non-seulement par le caractère de sa queue plus longue, son corps plus svelte et ses couleurs différemment distribuées; mais encore parce que son tarse est couvert de plumes jusque passé le milieu de sa longueur: caractère qui suffira aussi pour la reconnoître d’avec la buse gantée, qui l’est entièrement jusque sur les doigts. Le Tachard est aussi moins culotté. Quant à ses couleurs, la tête est d’un brun-gris, égayé par quelques traits blancs de l’intérieur des plumes qui se montrent, et qui est la couleur générale du dessous de tout le plumage de cet oiseau. La gorge et la poitrine sont blanchâtres et parsemées de quelques taches brunes, répandues le long des plumes. Tout le dessous du corps, sur un fond blanc roussâtre, porte de larges taches brunes; les scapulaires et les couvertures des aîles sont d’un brun foncé; mais chacune des plumes étant bordée d’une couleur plus foible, elles se détachent et se dessinent séparément sur le fond. La queue, en dessus, est d’un brun foncé, et porte de larges bandes noirâtres; en dessous, elle est d’un gris-blanc, ondé d’un léger gris-brun, et les bandes y sont aussi moins apparentes. La base du bec est jaunâtre, la mandibule supérieure noire, et l’inférieure presqu’entièrement jaune jusqu’à sa pointe, qui seulement est noire. La partie nue du tarse est jaunâtre, ainsi que les doigts. Les ongles sont d’un brun-canelle. L’œil étoit d’un brun foncé rougeâtre. La queue est terminée carrément, c’est-à-dire, que toutes ses pennes sont d’une égale longueur.
LE BUSERAI, No. 20.
Cette espèce de buse est très-rare, et n’a point encore été figurée, que je sache: je l’ai trouvée dans un envoi d’oiseaux venant de Cayenne; mais sans la plus légère indication, soit sur ses mœurs, soit sur ses habitudes naturelles. Elle est d’une petite espèce, et approche de la taille de notre busard de marais. Les aîles ployées s’étendent jusqu’au bout de la queue, dont toutes les pennes sont d’égale longueur.
Cet oiseau n’est point culotté, et les plumes des jambes descendent un peu sur le tarse par devant. Le bec et les ongles sont noirs, et la base du bec m’a paru bleuâtre. La tête, le cou et la poitrine sont d’un blanc-roux, marqué de brun; mais ce brun prend une teinte plus noire sur le sommet de la tête, et s’étend en larges coups de pinceau sur le derrière du bas du cou. Les grandes pennes de l’aîle sont noirâtres; les moyennes, ainsi que les scapulaires et toutes les petites couvertures des aîles, sont d’un brun-roux, couleur de chataigne, plus ou moins taché ou rayé de noir-brun. La queue elle-même, sur un fond roux plus jaunâtre, porte des rayures noires en zigzag, et elle est d’un brun-noir à son extrémité. Le ventre et les jambes sont d’un roux-clair, rayé transversalement de noir-brun.
Le Buserai me paroît être le même oiseau que celui dont Mauduit a parlé, dans l’Encyclopédie méthodique, sous le nom de busard roux de Cayenne; il est cependant facile de voir que cette espèce n’est point un busard, ses pieds étant beaucoup plus courts que ceux de cette sorte d’oiseaux de proie.
LE BUSON, No. 21.
Cette espèce nouvelle, que j’ai reçue de Cayenne, me paroît approcher de très-près du genre des buses; oiseaux avec lesquels je lui trouve plus de ressemblance qu’avec tout autre oiseau de proie. Je lui ai donné le nom de Buson, en attendant que nous connoissions celui qu’il porte dans son pays natal, ou que nous soyons instruits de ses habitudes et de sa manière de vivre, sur lesquelles je n’ai pu avoir aucun renseignement quelconque: instructions sans lesquelles, je le répète, il sera toujours très-difficile de rapporter les espèces à leur vraie place, à celle enfin qu’elles tiennent dans l’ordre de la nature.
Le Buson est de la taille à peu près de notre petite buse; celle que Buffon a désignée par le nom de soubuse: il a les pieds et les griffes d’un noir de corne, ainsi que le bec, dont la base est jaune. La tête et le cou sont couverts de plumes noires à leurs extrémités et blanches dans la partie qui est cachée lorsqu’elles sont couchées naturellement les unes sur les autres. Les grandes pennes de l’aîle sont noires dans leur plus grande étendue, et comme marbrées de blanc et de roux dans leurs barbes intérieures; les suivantes sont d’un roux-canelle, flambé de noir, et toutes ont leurs extrémités d’un noir-brun. Le manteau, les scapulaires et les petits recouvremens des aîles, tant en dessus qu’en dessous, sont d’un noir-brun, plus ou moins mélangé et bordé de roux. Les pennes de la queue, qui toutes ont la même grandeur, sont noires, et portent chacune une bande transversale blanche vers le milieu de leur longueur; elles sont aussi terminées par un liséré blanc, et légèrement nuancées de roux dans la partie cachée par les recouvremens du dessous de la queue. Toutes les parties inférieures du corps, ainsi que les plumes des jambes, portent une rayure noire sur un fond roussâtre. Cet oiseau n’est pas culotté, et sa tête est petite: deux caractères qui le distinguent de nos buses européennes. Les aîles ployées ne s’étendent pas plus loin que la moitié de la longueur de la queue.
Les ressemblances dans les couleurs sont très-grandes entre cet oiseau et celui de l’article précédent; ce qui pourroit induire en erreur, et les faire prendre pour être de la même espèce, si on ne faisoit attention aux caractères que je vais indiquer, et qui les séparent certainement. Les aîles du buserai atteignent l’extrémité de la queue; tandis que dans le Buson elles n’arrivent que vers le milieu de sa longueur; il a encore une partie du tarse couverte de plumes; ce que n’a pas le dernier. Enfin, le Buson a le tour des narines jaune, et son bec est plus large et moins long que celui du buserai.
DES MILANS.
LE PARASITE, No. 22.
Le milan se caractérise, parmi les races nombreuses et difficiles à reconnoître des oiseaux de proie, par sa queue fourchue et par ses longues aîles, lesquelles atteignent l’extrémité de cette queue, qui elle-même est fort alongée. C’est d’après ces caractères réunis que je rapporte au genre du milan d’Europe, l’oiseau que j’ai fait représenter planche [22]. L’ensemble des différens traits de la conformation des animaux, éclaire le travail qu’on fait pour les classer, et prévient l’erreur dans laquelle induiroit souvent la considération d’un seul caractère: non-seulement ceux énoncés ci-dessus conviennent parfaitement au Parasite; mais la forme totale du corps de cet oiseau, son port et ses habitudes, tout se rapporte pour le placer naturellement à côté de notre milan[9]. Il en diffère par sa queue, beaucoup moins fourchue, et par sa taille, car le Parasite n’est pas plus fort que notre soubuse; par son bec, qui est jaune au lieu d’être noirâtre comme dans notre milan; par la base du bec, bleuâtre au lieu de jaune. Ils ont de commun les pieds jaunâtres et les serres noires. Une courte description des couleurs du Parasite, jointe à un simple coup-d’œil de comparaison sur les figures qui représentent ces deux oiseaux, suffiront maintenant pour les faire distinguer l’un de l’autre.
La partie supérieure de la tête, le cou, les scapulaires et tout le manteau en général, sont, dans le Parasite, d’une couleur brune de tan; la tige de chacune des plumes de toutes ces parties a une teinte noirâtre; et toutes sont lisérées d’une nuance moins foncée. Les plus grandes couvertures du dessus des aîles ont leurs bords encore plus lavés. Les grandes pennes de l’aîle sont noires, les moyennes moins foncées et les dernières brunes. Les joues et la gorge sont blanchâtres; la poitrine est de la même couleur que le manteau. Le ventre, les jambes et les recouvremens du dessous de la queue, sont d’une belle couleur de canelle ou de bois d’acajou; et généralement toutes les plumes de cet oiseau ont une ligne noirâtre le long de leurs tiges. La queue est brune, elle est de plus rayée transversalement d’une couleur plus foncée; et à l’exception des deux premières de chaque côté, le bout de chacune des pennes qui la composent est d’un fauve léger; l’iris est d’un brun-noisette.
Dans cette espèce, la femelle est un peu plus forte que le mâle, et ses couleurs sont plus ternes.
J’ai trouvé le Parasite répandu dans toute la partie de l’Afrique que j’ai visitée; je l’ai rencontré plus communément dans les cantons les plus fournis de menu gibier, et notamment chez les Caffres et dans le pays des Grands Namaquois. Dans la colonie du Cap, les habitans nomment cet oiseau kuyken-dief, qui signifie voleur de poulets; c’est le nom hollandois du milan, et non pas kuken-duf, comme l’a écrit Buffon d’après Aldrovande. Il n’est pas étonnant que les premiers Hollandois qui vinrent s’établir au Cap, ayant reconnu dans cet oiseau une espèce aussi analogue à leur milan, lui aient donné le même nom.
Le Parasite a, dans le caractère, plus de hardiesse que notre milan; la vue des hommes ne l’empêche pas de fondre sur les jeunes oiseaux domestiques; il n’y a point d’habitation où il ne paroisse, à certaine heure du jour, quelques-uns de ces oiseaux voleurs. Dans mes voyages, lorsque j’étois campé, il ne manquoit jamais d’en arriver plusieurs, qui se posoient sur mes charriots, d’où ils nous enlevoient souvent quelques morceaux de viande. Chassés par mes Hottentots, ils revenoient à l’instant avec une voracité et une hardiesse toujours incommodes; les coups de fusils ne nous débarrassoient point de ces Parasites; ils reparoissoient quoique blessés. Invinciblement attirés par la chair qu’ils nous voyoient préparer, et qu’ils nous arrachoient, pour ainsi dire, des mains, notre cuisine, à l’air et sous la voûte du ciel, les nourrissoit malgré nous. Sur les bords des rivières, j’ai vu ce milan s’abattre du haut des airs, et se plonger dans l’eau, comme le nôtre, pour en tirer un poisson, nourriture dont il est très-friand. Il chasse d’ailleurs toutes sortes de menu gibier. Les restes des grands quadrupèdes que je tuois pour mon usage et celui de mes gens, étoient fort de son goût. Il se rabat aussi sur les charognes, dont il disputoit même courageusement, et avec succès, les lambeaux aux corbeaux, ses mortels ennemis: ces oiseaux fuyoient en vain avec leur proie, le Parasite s’acharnoit à leur poursuite et les forçoit à la lui abandonner. Il se battoit courageusement aussi contre les buses et les autres oiseaux de proie, ou plus foibles ou plus poltrons; et dans ces combats il étoit bien servi par l’habilité de son vol et la légéreté de ses mouvemens, qui l’élèvent au besoin à des hauteurs prodigieuses, d’où on l’entend pousser un cri perçant, mais rare.
Quand une fois ces oiseaux avoient apperçu mon camp, j’étois persuadé de les voir revenir tous les jours à la même heure, et chaque visite en augmentoit le nombre, au point que quelquefois nous en étions obsédé d’une douzaine. J’en ai remarqué un, étant campé à la rivière Gamtoos, où je suis resté fort long-tems, qui est venu fidèlement tous les jours me visiter, à onze heures du matin et à quatre heures de l’après-midi: j’étois très-persuadé que c’étoit le même, car il lui manquoit, à une des aîles, quatre ou cinq des moyennes pennes, que j’avois abattues d’un coup de fusil; ce qui produisoit un vide qu’il étoit facile de remarquer, et me le faisoit toujours reconnoître. Le passage de ces oiseaux dans les mêmes cantons, et toujours à peu près à la même heure, est une observation que j’ai généralement trouvée vraie durant tout le cours de mes voyages, il paroît même que c’est une habitude particulière de ces milans d’Afrique et de ceux d’Europe; car j’ai remarqué à ces derniers la même coutume de passer à certaines heures par les mêmes endroits, et jamais je n’ai manqué de tuer un milan dont j’avois envie, quand je l’attendois à l’heure et dans le lieu où je l’avois vu une fois roder.
Le Parasite fait son nid sur les arbres ou dans les rochers; mais s’il se trouve quelque marais dans les environs du pays qu’il habite, il le fréquente de préférence, et place son nid sur quelque buisson entre les roseaux. La ponte est de quatre œufs, qui sont tachetés de roux. Dans le premier âge, le Parasite est couvert d’un duvet grisâtre. Au sortir du nid, ses couleurs sont d’un brun plus sombre que par la suite. Sa queue est alors presque carrément coupée. Ce caractère d’avoir, dans son jeune âge, la queue moins fourchue, est conforme à celui du milan d’Europe. Le milan noir[10], dont les naturalistes ont fait une seconde espèce, n’est autre chose que le jeune milan d’Europe qui n’a point encore subi sa seconde mue. Ceci est un fait dont je suis très-certain, ayant élevé plusieurs de ces prétendus milans noirs, que j’avois enlevés du nid après avoir tué le père et la mère, que je reconnoissois pour être de l’espèce du milan ordinaire; tandis que ces mêmes petits étoient exactement conformes aux descriptions du milan noir, qui, au reste, soit dit en passant, n’a pas un atôme de noir dans son plumage, comme il est facile de s’en convaincre. Des gardes-chasse m’ont souvent apporté de ces mêmes prétendus milans noirs, que j’ai toujours reconnus, à la mollesse des os de leurs crânes, pour n’être que des jeunes oiseaux; et Buffon a eu d’ailleurs grande raison, comme on le voit, de ne considérer le milan royal et ce milan noir, que comme deux espèces très-voisines, puisqu’ils ne sont en effet qu’une seule et même espèce dans deux âges différens.
Le Parasite est donc une seconde espèce de milan à ajouter à celui d’Europe. Quant au milan de la Caroline de Brisson[11], ou l’épervier à queue d’hirondelle de Catesby[12], il est certain que ce n’est que par rapport à sa queue fourchue, que cet oiseau a été indiqué comme un milan; car par tous les autres caractères il s’en éloigne absolument. Il est indubitable que si la forme du bec et des pieds sont les principaux caractères d’après lesquels ces méthodistes ont cherché à différencier les genres, l’oiseau dont il est question n’est point un milan, car sa mandibule supérieure est unie de chaque côté, et non cranée comme celle de cet oiseau et comme l’ont généralement tous les oiseaux de proie. Si nous considérons maintenant la forme des pieds de ce prétendu milan de la Caroline, nous trouverons qu’il a le tarse proportionnellement moitié aussi long que notre milan, qui l’a déja plus court même que les buses, et par conséquent que les éperviers, qui, de tous les oiseaux de rapine, les ont les plus longs; ainsi le nom d’épervier à queue d’hirondelle, que lui donne Catesby, ne lui convient pas plus que celui de milan que lui a appliqué Brisson; et si, en effet, cet oiseau a la queue fourchue, elle l’est, comme on peut le remarquer, bien différemment que celle du milan; car elle se trouve entièrement évidée, presque dès son origine; tandis que l’enfourchure de la queue du milan ne commence que vers sa pointe. D’ailleurs, si nous voulions prendre pour caractère générique les formes de la queue, on seroit, d’un côté, obligé d’admettre, dans le même genre, quantité d’espèces qui n’ont nul rapport entre elles; et, d’un autre côté, d’en faire plusieurs de différentes espèces qui très-certainement sont du même genre, malgré les différentes formes de leur queue. La seule famille des gobes-mouches nous offre une variété étonnante dans la conformation de leurs queues.
Il se trouve au Sénégal un oiseau de proie auquel les François ont donné le nom d’écouffe. Si, en effet, c’est un milan, il est probable qu’il est de la même espèce que le Parasite; puisque tout ce qu’en dit l’auteur qui en parle s’y rapporte parfaitement. «Toute nourriture convient, dit-il, à sa faim dévorante; il n’est point épouvanté des armes à feu; la chair cuite ou crue le tente si vivement qu’il enlève aux matelots leurs morceaux dans le tems qu’ils les portent à leurs bouches.» Tout ceci revient bien à ce que j’ai dit de la voracité du Parasite. D’ailleurs, comme j’ai trouvé ces oiseaux en plus grande quantité chez les Grands Namaquois et vers le tropique que près du Cap, il n’y auroit rien d’étonnant que l’espèce se retrouvât dans les mêmes latitudes de l’autre côté de la ligne; et cela est même plus que probable.
DES BUSARDS.
LE GRENOUILLARD, No. 23.
Cet oiseau de proie, que j’ai nommé Grenouillard, nous présente à peu près les mêmes dimensions, et précisément les mœurs de notre busard[13], à côté duquel il peut être placé. Il ressemble à cet oiseau par son corps svelte et par la longueur de ses tarses; il en diffère par le bec qu’il a plus alongé et moins épais à sa base. On le distingue encore facilement par ses couleurs, qui en diffèrent totalement. Tout le dessus du corps est d’un brun de terre d’ombre lavé, du moins c’est la couleur des plumes dans leur partie visible; celle qui est cachée est souvent blanche d’un seul côté, et pour l’ordinaire inégalement des deux côtés de la tige. La gorge et les joues sont couvertes de plumes foibles à barbes désunies, d’une couleur blanchâtre, et portent une bande longitudinale brune; le dessous du corps est d’un brun clair, légérement varié de blanc sur la poitrine et le bas-ventre; sur les jambes, la couleur blanchâtre borde toutes les plumes, qui sont d’un roux ferrugineux, ainsi que le dessous de la queue. Les aîles sont brunes; en dessous, elles portent des bandes transversales de blanc et de brun clair. La queue, qui est coupée carrément au bout, est de la même couleur que les pennes de l’aîle. Elle est rayée en travers d’un brun plus foncé, sur-tout dans le milieu de chaque plume, les bords étant d’une teinte plus claire. Le haut du cou et le poignet de l’aîle sont parsemés de taches blanches. Les pieds et les doigts sont jaunâtres; la base du bec est d’un bleu pâle, le bout en est noir, ainsi que les serres. Les aîles ployées s’étendent aux deux tiers de la longueur de la queue. L’œil est d’un gris-brun.
Les colons du Cap et les Hottentots, voyant continuellement ce busard planer sur les marais et se percher sur les buissons ou sur les arbres qui les avoisinent, d’où il fond sur les grenouilles qu’il apperçoit et qu’il dévore dans l’épaisseur des roseaux, lui ont donné le nom de kikvors-vanger (attrapeur de grenouilles), d’où j’ai tiré celui de Grenouillard. Cet oiseau ne se contente pas seulement de la chasse des grenouilles, car il fait la guerre à tous les oiseaux aquatiques, particulièrement quand ils sont encore jeunes.
C’est en planant avec grace et adresse au-dessus des marais, que son œil, toujours attentif, guette sa proie, sur laquelle il fond impétueusement. S’il sort des roseaux à l’instant même qu’il s’y est abattu, c’est une preuve qu’il a manqué son coup; sinon il ne reparoît que quand il a mangé sa proie, qu’il dévore sur la place même où il l’a saisie. J’ai trouvé dans l’estomac de ce busard des débris de poisson; ainsi il pêche aussi bien qu’il chasse. C’est dans les marais et parmi les roseaux que le Grenouillard établit son nid, qu’il construit avec des tiges et des feuilles amoncelées de ces plantes aquatiques. J’ai trouvé plusieurs fois leurs couvées, où j’ai vu trois ou quatre œufs entièrement blancs.
Cet oiseau est généralement répandu dans toute l’Afrique, depuis le Cap des Aiguilles jusqu’à chez les Caffres, c’est-à-dire, le long de la côte est, où j’en ai tué plusieurs. Je n’assurerai point qu’il se trouve sur la côte opposée et notamment dans l’intérieur des terres, quoiqu’il me semble en avoir apperçu plusieurs voler au-dessus de quelques marais; mais comme il ne m’a point été possible d’en tuer un dans ces cantons, pour vérifier le fait par la comparaison, je n’affirmerai point qu’ils étoient de la même espèce. En tout cas, si c’est la même, elle y est au moins infiniment plus rare; et la raison en est simple, car dans l’intérieur des déserts, et le long de la côte ouest, les terres étant sablonneuses, sèches et arides, offrent peu de marais; et ces oiseaux, les recherchant de préférence, doivent naturellement fréquenter les lieux les plus arrosés et les plus humides. C’est sur les bords du Duyven-Hock, du Gaurits, du Brak, et dans les marais d’Auteniquoi, où j’ai le plus rencontré le Grenouillard. La femelle, dans cette espèce, est plus forte que son mâle d’un quart tout au plus, et elle n’en diffère que par quelques légères teintes plus foibles dans son plumage.
Etant campé dans les environs de la baie Lagoa, mon fidèle Klaas m’apporta un jour un busard qu’il venoit de tuer dans un marais situé près de nous, entre le Queur-Boom et le Witte-Dreeft. C’étoit dans le moment où je fus attaqué d’une forte dissenterie. Ma maladie m’ayant empêché de préparer cet oiseau, et Klaas remarquant le plaisir qu’il m’avoit fait, imagina, n’étant point encore adroit à les écorcher à ma manière, de le faire tout au moins sécher avec sa chair; opération qui fut cause de sa destruction totale, et qui prive le public du portrait d’une espèce que je n’ai pu me procurer une seconde fois; mais j’y supplérai par la courte description que j’en ai faite d’après l’oiseau même, ce qui suffira pour l’indiquer. Il est de la même taille à peu près que le Grenouillard; son plumage est en général par-tout d’un brun sombre, très-approchant de la couleur de notre busard d’Europe. La plus grande partie de sa tête et ses joues sont d’un blanc sali de roussâtre. Presque toutes les petites couvertures des aîles étoient de cette même couleur; les pieds et la base du bec avoient une teinte jaunâtre. Je n’ai pas beaucoup examiné cet oiseau; par conséquent il m’est impossible de décider s’il est simplement une variété du Grenouillard, ou peut-être de notre busard européen, qui a aussi la tête blanchâtre; mais ce dernier n’a pas, comme celui que j’ai indiqué, les petites couvertures des aîles de cette même teinte de blanc-roux. Je ne me rappelle point si la queue étoit étagée, ou carrément coupée, comme celle du Grenouillard: ce caractère seul m’auroit éclairci le doute; mais, comme je l’ai dit, mon attention n’a point été très-scrupuleuse sur l’individu: car il étoit naturel de supposer que je tuerois un autre oiseau de la même espèce. Ceci prouve combien il est essentiel de ne pas négliger les plus petites occasions d’observer; car par fois nous en laissons échapper une qui ne se présente plus; aussi un voyageur ne doit point rebuter l’objet qui lui paroît le moins bien conservé; puisque souvent on ne les retrouve pas une seconde fois. Il m’est arrivé mainte fois, dans le commencement de mon voyage, de rejeter un oiseau parce qu’il étoit trop mutilé du coup de fusil, et de le regretter par la suite. Aussi faut-il conserver soigneusement, même les objets les plus défectueux, au moins jusqu’au moment où l’on se trouve à même de les remplacer mieux.
En passant dans le Lange-Kloof ou Vallée Longue, et longeant la rivière Krom, j’ai vu, à plusieurs reprises, planer au-dessus d’un marais, un oiseau de proie, qui, à toute son allure, m’a semblé aussi être une espèce de busard. Je l’ai vainement guetté tout un après-dîner, et l’ai malheureusement tiré d’un peu trop loin, dans un moment où il passoit à une certaine distance de moi; mais, ne l’ayant que légérement blessé, il s’en fut, et ne se montra plus après. Le plumage de celui-ci m’a paru être tout noir; mais son croupion étoit entièrement blanc.
OISEAUX DE PROIE
DONT NOUS NE CONNOISSONS POINT
EN EUROPE LES ANALOGUES.
LE TACHIRO, No. 24.
C’est dans l’épaisseur des forêts majestueuses de la partie la plus reculée du pays d’Auteniquoi où j’ai, pour la première fois, rencontré l’oiseau de rapine que j’ai nommé Tachiro. C’est dans le silence de ces bois, à l’ombre de ces arbres antiques, vrais colosses de végétation, qu’ont vieilli plusieurs générations d’hommes, et qu’un être sensible n’approche jamais sans éprouver ce sentiment sublime que produit l’admiration; c’est-là, dis-je, où, pour la première fois, parmi les chants harmonieux et tendres d’une multitude d’oiseaux différens, les cris pinchards et discordans du Tachiro frappèrent mon oreille. Cet oiseau de carnage, vrai fléau de tous les petits oiseaux de son domaine, fait la guerre à tous indistinctement. Il est un peu inférieur, pour la taille, à notre autour.