NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.
R. SLATIN PACHA
FER ET FEU
AU SOUDAN
TOME PREMIER
Traduction de G. BETTEX
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 26, RUE RACINE
FER ET FEU AU SOUDAN
I.
Fer et Feu au Soudan
PAR
R. SLATIN PACHA
COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN
ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR
TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
PAR
G. BETTEX, Professeur à Montreux.
TOME PREMIER
Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la
campagne de 1896.
Le Caire
F. DIEMER, Editeur
1898.
TOUS DROITS RÉSERVÉS.
DÉDIÉ
A SON ALTESSE
ABBAS PACHA HILMI II,
KHÉDIVE D’ÉGYPTE
COMME TÉMOIGNAGE
DU RESPECTUEUX DÉVOUEMENT
DE
L’AUTEUR.
TABLE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME
| Chapitre I. | |
| Introduction | [1] |
| Chapitre II. | |
| Séjour au Darfour—Histoire de la Province | [43] |
| Chapitre III. | |
| Le Gouvernement du Darfour | [123] |
| Chapitre IV. | |
| Soulèvement du Mahdi | [172] |
| Chapitre V. | |
| Extension de la révolution dans le Darfour méridional | [208] |
| Chapitre VI. | |
| Siège et chute d’El Obeïd | [243] |
| Chapitre VII. | |
| Lutte contre le Mahdisme au Darfour | [258] |
| Chapitre VIII. | |
| L’expédition de Hicks Pacha | [318] |
| Chapitre IX. | |
| La chute du Darfour | [338] |
PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION ALLEMANDE
C’est moins pour ma propre satisfaction personnelle que pour donner suite à l’invitation pressante de mes amis que j’ai écrit ces feuilles.
Ce fut, pour moi, fort difficile d’achever tranquillement mon travail, occupé que j’étais, non seulement par les affaires de service et la rédaction de rapports urgents pour le Gouvernement, mais encore, et pour une large part, par l’intérêt vraiment trop vif que l’on prenait à mon sort; le calme de l’esprit m’était alors d’autant plus nécessaire, qu’à défaut de toutes notes anciennes, il me fallait absolument m’en rapporter à ma mémoire.
En raison de tout cela et de la hâte qui fut imposée par les circonstances à ma plume inexpérimentée, les défectuosités de cet ouvrage seront, en grande partie, excusables et, en même temps, rencontreront, je l’espère, l’indulgence nécessaire.
Mes écrits qui ne sont que des comptes rendus, s’adressent non seulement à ceux qui connaissent à fond l’état de choses au Soudan Egyptien, mais aussi à ceux qui ont une réelle sympathie pour ce pays.
Londres, Août 1895.
Rodolphe Slatin.
Lettre du Révérend Père Don Joseph Ohrwalder,
autrefois supérieur de la
Mission autrichienne à Delen, (Kordofan), prisonnier des
Mahdistes pendant 10 années.
Lorsque j’eus embrassé au Caire, Slatin Pacha, mon cher ami et mon fidèle compagnon pendant les jours affreux de misère commune, enfin libre et heureux après de longues années, et que la première joie causée par notre réunion fut passée, on m’invita de la part de ceux qui le pressaient de décrire ce qu’il avait vu et la façon dont il avait vécu,—on m’invita, dis-je—à faire précéder son livre de quelques mots.
Avoir partagé ses souffrances, l’amitié qui nous liait et qui de temps à autre, pour de courts instants nous apportait quelque adoucissement durant notre captivité, telles sont les seules raisons qui me donnent le droit de déférer à ce désir.
Le grand intérêt général de l’heureuse délivrance de Slatin, la cordiale participation de ses nombreux amis qui, ayant toujours suivi avec la plus vive sollicitude les quelques nouvelles leur parvenant à de rares intervalles sur son triste esclavage, apprirent avec une joie bien sincère l’annonce de sa liberté, la nécessité de répondre aux désirs de tous ceux qui prennent une part active au sort de l’Afrique, la nécessité également d’attirer l’attention des nations civilisées sur le Soudan, cette contrée la plus malheureuse du continent noir qui paraissait autrefois destinée à être le point de départ de la civilisation africaine et qui, maintenant, est devenue son plus grand obstacle, toutes ces circonstances donc furent un devoir pour Slatin Pacha—bien qu’il fut très occupé d’autre part et qu’il ne soit pas écrivain—de livrer sans retard à la publicité un exposé de son intéressant passé.
Moi aussi, je me suis trouvé malheureusement entraîné dans le tourbillon de ce grand bouleversement, mais je n’étais qu’un missionnaire prisonnier, dont l’existence ne fut pas prise en considération par les nouveaux maîtres du pays et qui fut bientôt oublié, tandis que Slatin Pacha, se trouvant directement mêlé aux événements en raison de la haute situation qu’il occupait, paraît le seul, parmi les vivants, qui peut apprécier d’une façon exacte, le mouvement mahdiste tant dans son développement que dans son importance actuelle.
Connaissant le pays et la population depuis de nombreuses années, ses relations pendant sa captivité avec le Mahdi et encore plus avec le calife Abdullahi furent telles qu’il se trouvait en contact continuel avec les personnes influentes de cette époque, ce qui lui permit de pouvoir suivre dans les plus petits détails la marche des événements.
Si donc, les opinions émises dans mon livre différent des siennes, ou si dans les faits racontés par moi, des erreurs se sont glissées, il est bien évident que celui qui a pris ses informations à la source même, mérite la préférence sur celui qui recevait ses nouvelles de deuxième et même de troisième main.
Pour toutes ses appréciations, je ne puis que m’incliner avec la plus grande tranquillité devant sa façon de voir.
Puissent les récits de Slatin Pacha rencontrer l’intérêt auquel ils ont droit! Puissent-ils aussi réveiller la sollicitude pour le malheureux Soudan et que, par conséquent, la régénération en soit facilitée! Puisse encore la délivrance de Slatin Pacha rencontrer la sympathie universelle, qui lui est due, c’est ce que désire de tout son cœur son compagnon de captivité pendant si longtemps et son ami sincèrement dévoué!
Souakim, Juin 1895.
P. Joseph Ohrwalder.
NOTICE DE L’ÉDITEUR
RELATIVE AUX DEUX LETTRES EXPÉDIÉES PAR LE CALIFE
ABDULLAHI PENDANT LA CAMPAGNE DE 1896
Le fait suivant est la preuve de l’importance que le calife attribue à la présence de Slatin Pacha dans le corps expéditionnaire à Dongola:
Environ deux mois après le combat de Firket (7 Juin 1896), le calife envoya à Slatin Pacha un homme de la tribu des Elegat, fait prisonnier autrefois à Omm Derman, suspecté d’espionnage, et porteur d’une lettre ainsi conçue:
«Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses prophètes.
«De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré, Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik à Abd el Kadir Saladin.
«Après le salut nous t’informons que la lettre que tu nous as écrite de ta propre main, prouvant que tu as persévéré dans la religion de l’Islam et que tu ne trahiras ni la religion, ni le pain et le sel, nous est bien parvenue et est gardée chez nous. Comme il en est ainsi et que tu es venu avec les infidèles que tu accompagnes, tâche donc de faire un complot qui serait propre à faire profiter d’eux (des infidèles); voilà les armées musulmanes dirigées contre eux.
«Voici ce que nous avons voulu te communiquer, afin que tu puisses agir en conséquence secrètement, et nous te saluons.
«Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896).
(Cachet)
«Hasbouna Allah Oua Nîma El Wakil.»
Le calife rendait la liberté à Abdullahi el Achman à la condition de remettre en secret cette lettre à Slatin Pacha et de répandre au camp la nouvelle que Slatin était en relations amicales avec les derviches et leurs commandants supérieurs.
Mais Abdullahi el Achman informait Slatin Pacha du but de son message, qui du reste était facile à comprendre.
Lors de la prise de Dongola, on trouvait parmi les papiers des commandants supérieurs de l’armée des derviches, laissés dans la fuite dont on parle plus haut, une lettre qui contenait ce qui suit:
«Au nom de Dieu clément et miséricordieux, grâces à Dieu le Gouverneur généreux; prières à Notre Seigneur Mahomet et à ses prophètes.
«De la part de l’esclave de son Dieu, le Calife du Mahdi vénéré, Abdullahi fils de Mohammed, Califet el Saddik, au respectable Mohammed Bichara. Que Dieu l’assiste!
«Après le salut nous t’informons que nous avons reçu et pris note des lettres que tu nous as écrites au sujet des messagers qui vous étaient parvenus par l’individu en question (Slatin Pacha) ainsi que des prisonniers, et qui contenaient en outre ta demande de t’envoyer Abdullahi el Achman et, enfin, tes rapports détaillés sur le Sheikhieh (appartenant à la tribu des Sheikhiehs) nommé Ouarrak, comme tous les autres détails de tes nouvelles.
«Nous avons écrit une lettre par Abdullahi el Achman, à Chiatin[1] l’ennemi de Dieu dans le but de faire surgir le désaccord entre lui (Chiatin) et les chrétiens qui l’accompagnent; donc envoie-la immédiatement par lui (Abdullahi) et nous prions Dieu que cette lettre soit la cause de leur déroute.
«Personne ne doit voir cette lettre, ni connaître son contenu, et nous te saluons.
«Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896).
(Cachet)
«Hasbî Allah Oua Nîma El Wakil.»
Intrigue très maladroite et qui prouve que le calife ne possède pas une grande adresse politique.
L’Éditeur.
FER ET FEU AU SOUDAN
CHAPITRE I.
Introduction.
Mon premier voyage au Soudan.—Mon retour en Autriche.—Mon second voyage.—Corruption au Soudan.—Je suis nommé gouverneur de Dara.—Gordon au Darfour.—Zobeïr Pacha et son fils Soliman.—Les Gellaba.—Les Djaliin et les Danagla.—Coup d’œil rétrospectif sur les causes primordiales de l’insurrection dans le Bahr-el-Ghazal.—Campagne de Gessi.—Rabeh se sépare de ses compagnons.—Mort de Soliman Zobeïr.
Je servais, comme lieutenant au Régiment Prince héritier Rodolphe (No 19) sur la frontière bosniaque, quand en Juillet 1878, je reçus de Gordon Pacha une lettre par laquelle il m’invitait à entrer, sous ses ordres, au service du gouvernement égyptien.
J’avais déjà, en 1874, fait un petit voyage au Soudan et, après avoir traversé Assouan, Korosko et Berber, j’étais arrivé, en Octobre, à Khartoum d’où je m’étais rendu aux montagnes de Nouba, où j’avais visité Delen, station des Missions Catholiques de l’Afrique Centrale que l’on venait d’installer, et de là j’avais poussé jusqu’à Kolfan, Niouma et Kadro; mais le soulèvement des Arabes Hauasma rendant périlleux le séjour dans ces contrées, j’étais retourné à El Obeïd. Les Arabes qui n’avaient en somme à se plaindre que de l’exagération du tribut qui leur était imposé, avaient fait seulement quelques difficultés au moment de sa perception et étaient promptement rentrés dans l’obéissance; cependant je ne jugeai pas à propos de retourner dans ces régions et me décidai à revenir au Darfour.
En arrivant à Kaga-Katoul, j’appris que le gouverneur général du Soudan, Ismaïl Pacha Ayoub, qui résidait alors à Fasher, avait publié un arrêté interdisant absolument à tout étranger de pénétrer dans le Darfour dont les routes commerciales étaient encore peu sûres, le pays n’étant occupé militairement par l’Egypte que depuis peu de temps et ne pouvant être considéré comme soumis que dans une très-faible partie.
Je retournai donc directement à Khartoum où je fis la connaissance d’Emin Pacha (alors Docteur Emin) qui était arrivé quelques jours auparavant avec un certain Charles de Grimm.
Emin et moi adressâmes alors à Gordon Pacha, à cette époque gouverneur général des Provinces Equatoriales et résidant à Ladó, une lettre dans laquelle nous lui demandions l’autorisation de visiter ses domaines, et, notre lettre partie, nous attendîmes sa réponse. Ce n’est que deux mois plus tard que cette réponse nous arriva; Gordon nous invitait à nous rendre à Ladó.
Mais dans l’intervalle j’avais reçu de Vienne des lettres de ma famille qui me suppliait de rentrer en Europe; je souffrais aussi de la fièvre et, de plus, je devais, l’année suivante, accomplir mon service militaire; je pris donc la résolution de céder au désir de ma famille.
Le docteur Emin se rendit à l’invitation de Gordon et partit pour le Sud; peu de temps après, Gordon le nommait bey et gouverneur de Ladó, et lorsque Gordon Pacha dut quitter les Provinces Equatoriales, il choisit Emin pour le remplacer dans le gouvernement de ces provinces. Emin remplissait encore ces fonctions lorsqu’en 1889, Stanley vint l’arracher à sa difficile situation pour le conduire à Zanzibar.
Pour moi, traversant le désert de Bayouda, et passant par Dongola et Wadi-Halfa, j’arrivai en Egypte et de là je gagnai l’Europe où j’arrivai dans l’automne de 1876.
Comme dès cette époque j’avais pris la ferme résolution de retourner au Soudan, je fus enchanté de la proposition que me fit Gordon Pacha, en Juillet 1878, proposition qui me permettait de renouer mes relations avec Emin et Giegler Pacha. Je dus cependant prendre patience et attendre, pour répondre à l’invitation qui m’avait été adressée, que la campagne de Bosnie fut terminée.
Dans les premiers jours de Décembre 1878, mon régiment rentra en garnison à Presbourg; comme officier de réserve je demandai et j’obtins aisément un congé avec autorisation de voyager dans le Soudan. Je passai seulement huit jours dans ma famille et quittai Vienne le 21 Décembre 1878 pour aller m’embarquer à Trieste.
Au Caire, je reçus de Suez un télégramme de Giegler Pacha, (alors Giegler bey) qui était parti quelques jours avant mon arrivée; il allait à Massawah où, en qualité d’inspecteur Général des Télégraphes du Soudan, il allait inspecter la ligne de Massawah-Khartoum. Dans son télégramme il m’invitait à faire avec lui le voyage jusqu’à Souakim et j’acceptai avec joie cette invitation toute gracieuse.
A Souakim nous dûmes nous séparer; Giegler continuait sa route sur Massawah en bateau à vapeur; moi, j’avais à faire mes préparatifs pour me rendre à dos de chameau à travers le désert jusqu’à Berber. Grâce à la bienveillante intervention de Alâ-ed-Din Pacha, gouverneur de Souakim (le même qui plus tard, étant gouverneur général du Soudan, accompagna le général Hicks au Kordofan où il trouva la mort), je pus promptement me mettre en route pour Berber; de là, sur une barque que le général Gordon avait fait tenir à ma disposition, je repartis pour Khartoum où j’arrivai au milieu de Janvier 1879.
Gordon Pacha me reçut de la façon la plus cordiale et m’assigna pour logement la maison d’Ali effendi située vis-à-vis de la façade Sud de son palais. Dans nos entretiens journaliers il m’assura à maintes reprises de ses sympathies pour les officiers autrichiens qu’il avait appris à connaître au cours des travaux de la Commission du Danube, à Toultscha. Il me disait, en souriant, combien il regrettait que nous eussions échangé contre des uniformes bleus nos uniformes blancs qu’il considérait comme beaucoup plus commodes et plus élégants.
Au commencement de Février, il me nomma inspecteur des finances avec mission de parcourir le pays et de rechercher pour quels motifs les habitants du Soudan se plaignaient des impôts, très modérés cependant, tandis que, de son côté, le Gouvernement se demandait pourquoi les revenus de la province étaient si faibles et tout à fait hors de proportion avec l’étendue et la richesse du pays.
Je me rendis donc à Fazogl par Mussellemie et Sennaar, visitai les montagnes de Kehli, Rigreg et Kashankero et parvins jusque dans le voisinage des Beni Shangol. Puis j’adressai mon rapport à Gordon Pacha.
Je lui exposais d’abord que la répartition de l’impôt, établie constamment sous l’influence des notables indigènes, manquait absolument d’équité. Le poids de la taxe pesait surtout sur le pauvre et sur le petit propriétaire, alors que les détenteurs de domaines considérables savaient toujours trouver auprès des fonctionnaires le moyen le plus convenable pour faire réduire à un minimum dérisoire le taux de leurs contributions. Cette inégalité se faisait sentir, encore aggravée, dans le monde des affaires où les charges imposées au petit commerce étaient extraordinairement lourdes, tandis que les gros capitalistes jouissaient d’immunités absolument injustifiées. Et non seulement la répartition des impôts était inique, mais encore il se produisait au cours de la perception des taxes les plus criantes injustices. Cette perception était effectuée par les soldats, les Bachi Bouzouks et fréquemment aussi par les Sheikhiehs, tribu originaire de Dongola. Le but de chacun de ces intermédiaires était surtout de s’enrichir le plus vite possible et par tous les moyens; le reste n’avait à leurs yeux qu’une importance secondaire. Je pouvais bien signaler ces abus mais j’étais incapable d’y porter remède; il me manquait de plus, pour obtenir un résultat positif, l’initiation administrative et la vocation nécessaire; je demandai donc d’être relevé de mes fonctions.
Pendant ce temps, Gordon Pacha était parti pour le Darfour afin de pouvoir, en se tenant plus près du théâtre des opérations, suivre les progrès de la campagne entreprise contre Soliman woled (fils de) Zobeïr. Sur sa proposition, Giegler avait été nommé Pacha et vice-gouverneur général. C’est donc au Darfour que j’envoyai à Gordon mon rapport et ma démission.
J’eus souvent, pendant mon voyage d’inspection, l’occasion de constater des situations singulières et des manières de voir au moins étranges. Je me trouvai fréquemment en rapport avec d’anciens employés du gouvernement, des Soudanais, des Sheikhieh surtout, et même des Turcs devenus possesseurs des propriétés les plus belles et qui étaient absolument exonérés des taxes. A mes observations, ces propriétaires privilégiés répondaient invariablement qu’ayant rendu autrefois des services au gouvernement, il était de toute justice qu’on les exemptât de l’impôt. J’étais fort mal reçu lorsque je voulais leur expliquer que les services qu’ils avaient pu rendre, s’ils en avaient rendu quelqu’un, leur avaient été depuis longtemps payés, et je dus faire mettre en prison plusieurs d’entre eux pour les contraindre à payer l’impôt.
A Mussellemié, la ville la plus importante de la région comprise entre le Nil bleu et le Nil blanc (le Ghézireh), et le point central du commerce des régions méridionales, je trouvai des quartiers remplis de jeunes filles esclaves qui exerçaient là leur hideux métier pour le compte de leurs maîtres, les plus riches et les plus influents marchands du Soudan. Le gain produit par ce genre d’affaires, d’une moralité plus que douteuse, était sans contredit d’une importance considérable, mais je n’avais aucunement le désir de me casser la tête pour établir un mode de taxation applicable à «cette matière imposable», et ce fut avec une joie réelle que je reçus enfin de Gordon la dépêche m’annonçant que je cessais d’exercer les fonctions d’inspecteur des finances. J’étais ainsi délivré de tout souci ultérieur et n’avais plus à me préoccuper du moyen d’établir, de répartir et de percevoir les impôts anciens, non plus que d’en inventer de nouveaux, tache tout à fait en dehors de mes goûts et de mes aptitudes.
Quelques jours plus tard, je reçus de Gordon une lettre me nommant Moudir (Gouverneur) de Dara, région sud-ouest du Darfour. Le général me donnait en même temps l’ordre de rejoindre immédiatement mon poste, afin de tenir tête au prétendant, le Sultan Hassan, qui, descendant des anciens rois, aspirait à reconquérir le domaine de ses pères dont l’Egypte s’était emparée.
Gordon me faisait savoir en outre qu’il revenait du Darfour et desirait me rencontrer sur la route, entre El-Obeïd et Dourrah el Khadrah. Aussitôt je m’embarquai sur l’un des bateaux à vapeur qu’on tenait toujours prêts pour Gordon Pacha et partis pour Dourrah el Khadra où j’avais déjà envoyé mes chameaux. De Dourrah j’allai à cheval au bureau télégraphique d’Abou Garad, situé à 11 kilomètres environ et qui forme en même temps la station frontière de Kordofan. A Abou Garad, j’appris que Gordon n’était plus qu’à 30 ou 40 kilomètres de là, sur la route de Dourrah el Khadra. Je partis sur le champ et, après environ deux heures de course rapide, je trouvai le général reposant à l’ombre d’un arbre. Il me reçut de la façon la plus affable, mais je le trouvai malheureusement très épuisé et fort affaibli par les pénibles et interminables chevauchées. Les courses continuelles avaient déterminé des plaies assez étendues aux cuisses et aux jambes. Il avait dû même, pendant des journées entières, se priver de boissons réconfortantes.
Par bonheur, j’avais apporté avec moi, sur le vapeur, quelques bouteilles de Henisson, tirées de ses propres réserves. Il m’engagea à l’accompagner à Dourrah el Khadra, où il avait à me donner quelques ordres complémentaires concernant mes nouvelles fonctions, et à me faire certaines communications sur la situation actuelle de la contrée.
En même temps, il me présenta les personnes de sa suite: Hassan Pacha Hilmi el Djoeser, ancien gouverneur du Kordofan et du Darfour et Youssouf Pacha el Shellali, qui, s’étant brouillé avec Gessi, lors de l’entreprise contre Soliman woled Zobeïr, avait demandé à Gordon de l’emmener avec lui à Khartoum.
Gordon Pacha ayant donné le signal du départ, prit les devants, suivant son habitude, à une telle allure que nous avions peine à le suivre. Nous arrivâmes bien vite à Dourrah el Khadra, où nous retrouvâmes les chameaux et les bagages du Gouverneur général que celui-ci avait envoyés en avant pendant la halte.
La rive du fleuve était peu profonde et les vapeurs qui avaient dû mouiller au large envoyèrent un canot pour nous conduire à bord. Dans la barque, je me trouvai assis près de Youssouf el Shellali qui était vêtu d’un léger costume de treillis gris; comme il avait avec lui un gobelet, je lui demandai de me puiser un peu d’eau dans le fleuve. Gordon Pacha, en souriant m’avertit en français que Youssouf, malgré son teint foncé, était Pacha et par conséquent occupait un rang de beaucoup plus élevé que moi, qui n’étais que Moudir (Gouverneur) de Dara, il n’était donc pas correct de ma part de lui demander ainsi de l’eau. Je m’excusai aussitôt auprès de Youssouf expliquant que c’était par simple distraction que je lui avais demandé un semblable service. Il m’assura amicalement qu’il était tout prêt à rendre service à moi ou à n’importe lequel de ses compagnons.
Gordon et moi, nous montâmes sur l’«Ismaïlia» tandis que Hassan Pacha el Djoeser et Youssouf el Shellali se rendirent sur le «Borden».
Je restai avec le général jusqu’au soir. Gordon me mit au courant de la situation du Darfour exprimant l’espoir de voir se terminer bientôt la guerre engagée avec le Sultan Haroun, et cette malheureuse contrée, qui servait depuis tant d’années de théâtre aux combats les plus terribles, jouir enfin d’un peu de repos. Il était persuadé aussi que Gessi terminerait rapidement la campagne entreprise contre Soliman woled Zobeïr qui, pressé par les circonstances, allait se voir contraint ou de se rendre ou de succomber. Après la défection des Basinger (esclaves noirs dressés à se servir des armes à feu) et les défaites continuelles qu’il avait éprouvées, il n’était plus permis à Soliman de compter sur la victoire.
A 10 heures du soir Gordon me congédia; ordre était déjà donnée aux vapeurs de mettre sous pression, car il voulait se mettre en route cette nuit-même.
«Portez-vous bien, mon cher Slatin, me cria-t-il encore de loin, que Dieu vous protège! Je suis convaincu qu’en toute circonstance vous ferez tout ce qu’il vous sera possible de faire. Bientôt peut-être je partirai pour l’Angleterre et j’espère vous revoir à mon retour».
Ce furent les dernières paroles que j’entendis de sa bouche. Qui pouvait prévoir alors le sort affreux qui l’attendait.
Plein d’émotion, je le remerciai de sa sympathie et de l’appui qu’il m’avait en tout temps accordé et je restai sur le rivage pendant près d’une heure attendant que le sifflet strident du vapeur eut annoncé qu’il avait levé l’ancre.
Gordon était parti.—Je ne devais plus le revoir vivant!
Le lendemain, dès le matin, je partis monté sur le cheval dont Gordon m’avait fait présent; c’était un magnifique étalon alezan de la race de Hamour qui me rendit les plus fidèles services pendant quatre années, jusqu’au moment de la reddition du Darfour.
Traversant Abou Garad, Halba Abou Shok et Khursi, je galopais jusqu’à El Obeïd où je rencontrai le Docteur Zurbuchen, inspecteur sanitaire du Soudan qui s’en allait en inspection dans le Darfour et voulut faire la route avec moi. Nous nous étions déjà connus au Caire et je fus vraiment heureux de l’avoir pour compagnon jusqu’à Dara. Aly bey Cherif, l’ancien gouverneur du Kordofan, nous procura des chameaux qui, moyennant finances, devaient transporter nos bagages jusqu’au Darfour.
Le jour du départ Aly bey Cherif me communiqua une dépêche qu’il venait de recevoir de Foga, station extrême des télégraphes du Soudan sur la frontière orientale du Darfour, dépêche qui annonçait que Soliman woled Zobeïr avait succombé à Djerra le 15 Juillet 1879. Ainsi se trouvaient réalisées les prévisions de Gordon.
| * | * | |
| * |
Il ne serait peut-être pas inutile de retracer ici à grands traits les causes, les péripéties et les conséquences de cette campagne bien qu’elles soient, sans aucun doute, déjà connues en grande partie.
Après la conquête du Darfour, en 1874, la partie méridionale du pays, c’est-à-dire les régions de Dara et Shakka, avait été assignée par le gouverneur général Ismaïl Pacha comme domaine de Zobeïr auquel avait été conféré le titre de Pacha. Zobeïr qui toujours était en hostilité avec Ismaïl Pacha auquel il avait souvent reproché les impôts qui pesaient sur le pays, sollicita du Khédive l’autorisation d’aller au Caire l’assurer personnellement de sa fidélité et de son attachement, et, dès que cette autorisation lui eut été accordée, il partit.
Peu de temps après, le gouverneur général Ismaïl Pacha Ayoub, quitta également à son tour le Darfour et Hassan Pacha el Djoeser restait dans la province en qualité de Moudir Oumoum (gouverneur en chef).
Avant son départ, Zobeïr Pacha avait désigné comme son représentant auprès de ses partisans son fils, Soliman woled Zobeïr encore très jeune et qui reçut l’ordre de se rendre à Shakka.
Gordon Pacha, nommé gouverneur général du Soudan, en remplacement d’Ismaïl Ajoub, entreprit une tournée d’inspection et poussa jusqu’au Darfour. Ce pays, poussé par le prétendant au trône, le sultan Haroun sef el Din, commençait à se soulever contre le régime un peu sévère du gouvernement égyptien. Gordon voulait se montrer dans la contrée et, par sa présence et son habile intervention éprouvée tant de fois, calmer les esprits surexcités.
Arrivé à Faga le 7 Juin 1877, il avait envoyé à Soliman woled Zobeïr l’ordre de venir conférer avec lui à Dara. Gordon avait appris que Soliman se plaignait de la situation qui lui était faite et de l’opposition que l’on mettait au retour de son père, retenu au Caire par le gouvernement égyptien. Zobeïr Pacha, disait-on, avait écrit du Caire à son fils et à ses partisans des lettres leur recommandant de secouer à toute occasion le joug de la domination égyptienne, et comme Soliman disposait d’une force militaire considérable, on se voyait contraint de compter avec lui.
Le gouverneur général se rendit par la route d’Ouman Shanger à Fasher où il donna les ordres et les instructions nécessaires pour la mise en état de défense de la capitale, et, après une halte de quelques jours à Fasher, il partit pour Dara.
Dans l’intervalle Soliman woled Zobeïr était arrivé de Shakka à Dara, avec 4000 Basingers commandés par les parents et les partisans de son père; il avait pris position dans la plaine, au sud-ouest des remparts.
On était loin d’être d’accord dans le camp de Soliman.
Les troupes prétendaient que le Darfour avait été conquis réellement par elles et occupé, seulement après cette conquête, par les Egyptiens. Par suite elles trouvaient injuste l’obligation qui leur était imposée d’abandonner le Darfour et de retourner à Shakka, abandonnant ainsi aux employés turcs et égyptiens cette riche contrée conquise grâce à leur énergie.
De plus, Soliman et les alliés de son père se montraient irrités de la séquestration tout à fait injuste à leur avis de Zobeïr Pacha au Caire, et désiraient obtenir son retour par n’importe quel moyen.
Les chefs des troupes de Zobeïr, pour la plupart des Djaliins et d’anciens marchands d’esclaves, avaient acquis leur pouvoir et la considération dont ils jouissaient par leur courage et les succès qu’ils avaient remportés dans le Bahr-el-Ghazal où ils avaient conquis des provinces entières. Ignorants des moyens d’action dont dispose un gouvernement régulièrement organisé, ils se croyaient invincibles. En outre, il plaisait à leur naturel enclin à la rapine et à la violence, de ne chercher le succès que par les armes.
C’est dans ces dispositions que l’on tint conseil sur ce qu’il convenait d’entreprendre contre le gouvernement égyptien et sur l’attitude à tenir lors de l’arrivée prochaine de Gordon.
Quelques têtes chaudes étaient d’avis d’attaquer immédiatement la garnison de Dara, garnison tout à fait insignifiante en comparaison des forces dont eux-mêmes disposaient. D’autres voulaient attendre l’arrivée de Gordon et de son escorte, l’attaquer à l’improviste et le prendre vivant, si possible, afin de l’échanger contre Zobeïr Pacha. Si dans l’action Gordon était tué, alors le sort en serait jeté. Un petit nombre seulement conseilla l’obéissance et la soumission au gouvernement. Grâce à ce désaccord aucune résolution définitive ne fut prise.
Pendant qu’on délibérait ainsi, Gordon Pacha et son escorte étaient arrivés par Kéroult et Sheria jusque dans le voisinage de Dara, dont ils n’étaient plus éloignés que de six heures de marche. Suivant sa coutume, Gordon allait en avant de son escorte; toujours à cheval il marchait en tête, accompagné seulement de ses secrétaires Tohamy bey et Bosati et de quelque kawas.
Instruit de l’arrivée imminente de Gordon, Soliman woled Zobeïr fit disposer ses troupes sur trois lignes de bataille dont le front s’étendait du campement au rempart de Dara.
Les ordres de Soliman venaient à peine d’être exécutés que, au grand étonnement des soldats et de leurs chefs Gordon Pacha, escorté seulement de cinq hommes montés sur des chameaux, parut devant le front de l’armée, saluant tranquillement à droite et à gauche, et passa au galop se dirigeant vers les remparts. On lui rendit les honneurs réglémentaires et, avant même que le canon eût cessé de gronder, le général envoyait à Soliman woled Zobeïr et aux chefs de ses troupes l’ordre de se rendre auprès de lui.
Nour Angerer Hakar fut le premier à répondre à l’invitation du général: Saïd Hussein suivit bientôt son exemple et Soliman Zobeïr lui-même, reconnaissant que l’occasion propice à l’exécution de ses projets était passée, arriva à son tour accompagné des autres chefs qui ne voulaient pas l’abandonner. Après les salutations d’usage Gordon fit servir à Soliman le café et les cigarettes, le questionna avec intérêt sur sa situation et lui promit de lui accorder, autant qu’il serait possible, tout ce qu’il désirait. Puis, ayant congédié les chefs en recommendant à chacun d’eux de retourner auprès de ses troupes, il retint seulement Soliman Zobeïr. Il lui déclara alors qu’il savait de bonne source qu’il avait eu l’intention de le combattre personnellement, lui Gordon, et lui conseilla de ne point prêter l’oreille à des insinuations perfides. Il lui fit comprendre qu’il y avait plus à gagner à rester tranquillement soumis aux ordres du gouvernement égyptien qu’à prendre une attitude hostile. Il termina en lui pardonnant, à cause de sa jeunesse et son inexpérience et en exprimant l’espoir qu’il comprendrait la gravité de la faute qu’il avait commise; après quoi il l’autorisa à rejoindre ses troupes dont le commandement lui fut laissé et l’engagea énergiquement à se conformer scrupuleusement aux ordres qu’il pourrait recevoir.
Dans l’intervalle, l’escorte de Gordon avait à son tour franchi les remparts et, quelques instants après, Gordon manda de nouveau Saïd Hussein pour s’entretenir en particulier avec lui sur la situation. Saïd Hussein déclara que Soliman, mal conseillé par quelques têtes chaudes, était encore disposé, malgré le pardon qu’il venait d’obtenir, à poursuivre l’exécution de ses desseins, c’est-à-dire délivrer son père et se créer par les armes une situation prépondérante. Gordon congédia Saïd Hussein après l’avoir nommé Moudir de Shakka et lui prescrivit de rejoindre son poste le lendemain avec les chefs et les soldats, mais de tenir encore pendant quelques heures sa nomination secrète.
Nour Angerer Hakar fut ensuite appelé. Aux reproches que lui adressa le général, il répondit en reconnaissant, lui aussi, que Soliman Zobeïr faisait fausse route et marchait à un résultat déplorable pour lui-même et pour eux tous; il déclara que le jeune Soliman ne tenait aucun compte de leurs conseils et ne songeait qu’à exécuter ses desseins personnels, ne se rendant qu’aux avis de quelques cerveaux surexcités. Gordon, plein de confiance dans la déclaration de Nour Angerer, le nomma gouverneur de Sirga et Areba, dans le Darfour oriental, lui prescrivant de partir aussi le lendemain avec Saïd Hussein et d’amener tous les hommes placés sous ses ordres, ainsi que ceux qui voudraient se joindre à lui.
Soliman ayant appris comment les choses tournaient, fit à Saïd Hussein et à Nour Angerer Hakar de violents reproches, les accusant d’ingratitude envers son père prisonnier lequel, par sa bonté et sa bienveillance, les avait élevés à la situation qu’ils occupaient; mais ils lui repondirent que Zobeïr leur devait plus de reconnaissance qu’ils ne lui en devaient eux-mêmes, et qu’il n’avait conquis la renommée dont il jouissait que grâce à leurs fidèles services.
C’est sur ces mutuels reproches que Saïd Hussein et Nour Angerer se séparèrent de Zobeïr, les deux premiers quittant Dara pour rejoindre leurs postes avec leurs troupes conformément aux ordres de Gordon.
Après leur départ, Gordon Pacha fit appeler Soliman Zobeïr et les chefs restés avec lui. D’abord Soliman, emporté par son orgueil juvénile, refusa de se rendre à cet appel, mais, après quelques instants de réflexion, il céda aux conseils de ses compagnons dont le courage était considérablement abattu, et qui peu à peu comprenaient qu’une plus longue résistance pouvait avoir pour eux les plus funestes conséquences; tous se rendirent chez le gouverneur général qui se mit à expliquer à Soliman de la façon la plus aimable que pour son compte il n’avait rien à craindre; que la nomination de Saïd Hussein et de Nour Angerer n’avait eu d’autre but que de montrer à Soliman combien il s’était trompé dans ses prévisions en fondant la réalisation de ses desseins sur la fidélité et l’attachement de ses troupes. Il l’exhorta de nouveau à la soumission et lui fit comprendre que le gouvernement possédait assez de places et de domaines à distribuer pour remplir ses désirs les plus ambitieux. Quant à son père qui vivait au Caire, comblé d’honneurs et au milieu des relations les plus brillantes, il lui fallait prendre encore patience avant de le revoir. Enfin, il lui donna l’ordre de se rendre à Shakka et de l’y attendre.
Le lendemain, Soliman reçut des instructions complémentaires pour Saïd Hussein qui devait fournir tout ce dont il aurait besoin pour son entretien et pour l’entretien de ses troupes. Le jour suivant, Soliman se mit en route.
Ainsi Gordon Pacha, grâce à la faculté qu’il possédait de saisir rapidement et clairement le sens de chaque situation, grâce à la promptitude de ses décisions, avait, en deux jours à peine, résolu cette question épineuse et évité une lutte qui aurait pu l’entraîner facilement à de sérieux embarras, d’autant plus que le Darfour était encore en pleine effervescence et que Gordon ne disposait que de forces très inférieures.
Le gouverneur général partit à son tour, se rendit à Fasher et à Kabkabia et, par l’habilité qu’il déploya dans ses rapports avec les habitants, aussi bien que par sa générosité extraordinaire, gagna les sympathies d’un grand nombre de rebelles. Où ce fut nécessaire, il prit ses dispositions pour apaiser les émeutes et organiser administrativement les pays; enfin en Septembre 1877, il partit pour Shakka, par la route de Dara.
Là, il nomma Soliman Zobeïr, qui semblait s’être rendu à ses exhortations, gouverneur du Bahr-el-Ghazal, ancien domaine du père de Soliman, avec le titre de bey. Cette nomination rendit tout joyeux Soliman qui remercia Gordon de ce témoignage de confiance; un grand nombre d’esclaves qui, le croyant en disgrâce, avaient rejoint Saïd Hussein à Dara, revinrent auprès du fils de leur ancien maître si bien que Soliman, en rejoignant son poste, pouvait disposer de forces imposantes.
A son arrivée à Dem Zobeïr, chef-lieu du Bahr-el-Ghazal et ainsi nommé d’après son père, Soliman lança une circulaire avisant les colonies de sa nomination comme Moudir; en même temps, il envoya à Idris woled Dabter l’ordre de venir lui présenter ses rapports et rendre ses comptes. Idris était un Dongolais qui, lors du séjour de Zobeïr Pacha au Darfour, administrait en qualité d’intendant la province du Bahr-el-Ghazal.
Cette province, habitée aujourd’hui par différentes tribus de nègres, était autrefois gouvernée par des chefs indigènes. Les tribus des Djaliin et des Danagla qui habitaient les bords du Nil, avaient dans leur chasse aux esclaves pénétré dans le pays et en avaient peu à peu pris possession. Les Djaliin font remonter leur origine à Abbas, oncle du Prophète, et sont très fiers de cette illustre descendance; aussi regardent-ils avec mépris les Danagla qu’ils considèrent comme les descendants de l’esclave Dangal. Ce Dangal, d’après la tradition, s’était, quoique esclave et tributaire de l’évêque copte de Bahnasa, élevé à la dignité de gouverneur de Nubie; tout le pays qui s’étend depuis la ville actuelle de Sarras jusqu’à Debba et Meroë, était sous sa domination. Cet esclave fonda la ville qui porte de lui le nom de Dankala (Dongola) et dont les habitants furent appelés Danagla (Dongolais). Ceux que l’on désigne aujourd’hui sous ce nom, sont pour la plupart des Arabes immigrés qui, dans le cours des temps, se sont mélangés aux indigènes. Tous cherchent à faire remonter leur origine aux tribus arabes libres et à repousser la tradition qui en fait les descendants d’un esclave. Malgré cela, le nom de Danagla est pour les Djaliin une épithète méprisante.
Il est indispensable de bien saisir les rapports existant entre ces deux tribus pour comprendre clairement ce qui va suivre.
Idris woled Dabter, avisé par ses amis, usa de faux-fuyants. Là, comme partout ailleurs, des intrigants cherchèrent à accroître l’antipathie et le désaccord qui se faisaient jour pour tirer profit de la discorde. Et comme on était arrivé à convaincre Idris Dabter que Soliman Zobeïr userait de son pouvoir de moudir pour le faire arrêter, Idris s’enfuit à Khartoum. Là, il accusa Soliman de considérer comme sa propriété personnelle la province du Bahr-el-Ghazal dont, disait-il, il avait pris possession aux lieu et place de son père. Il l’accusait en outre de n’employer les revenus de la province qu’en faveur de lui-même et de ses compatriotes, les Djaliin, tandis que les autres tribus et particulièrement les Danagla étaient préservés et qu’on employait tous les moyens imaginables pour les ruiner et les affaiblir.
A l’appui de ses accusations, Idris présenta des pétitions signées de nombreux commerçants et marchands d’esclaves établis dans le Bahr-el-Ghazal et par lesquelles ils demandaient au gouvernement de destituer Soliman Zobeïr et de le remplacer par un autre fonctionnaire.
Grâce à l’influence de ses parents et de ses protecteurs, Idris arriva à ses fins; la déposition de Soliman fut décidée et Idris lui-même nommé à sa place; celui-ci s’engageait à livrer chaque année au gouvernement une certaine quantité d’ivoire et de gomme arabique, et à envoyer également chaque année à Khartoum un certain nombre de Basingers qui seraient incorporés dans l’armée régulière égyptienne. De son côté le gouvernement voulant donner au nouveau gouverneur quelque autorité et un prestige nouveau, lui accorda une garde de deux cents hommes d’infanterie régulière, sous les ordres de Abdes Sid effendi.
Idris partit donc de Khartoum, remonta le Nil blanc depuis le Bahr-el-Ghazal jusqu’à Neshra er Rek et de là se rendit à Ganada, pour informer Soliman Zobeïr de sa destitution. Au reçu de la nouvelle et du décret annonçant qu’il était remplacé par Idris Dabter, Soliman Zobeïr réunit ses parents et ses partisans et leur déclara nettement que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi inique; depuis son arrivée dans le Bahr-el-Ghazal, ajoutait-il, il n’avait rien entrepris qui pût autoriser le gouvernement à lui enlever, sur un simple soupçon, une charge qui lui revenait de droit. En cela Soliman était dans l’erreur; son père avait, il est vrai, conquis le Bahr-el-Ghazal, mais cette province appartenait au gouvernement et Soliman ne pouvait prétendre à la gouverner.
Dans une lettre qu’il écrivit à Idris Dabter, Soliman l’accabla de reproches lui reprochant son ingratitude et l’accusant d’agir contre toutes les lois de l’honneur; s’il en eût été autrement, en effet, jamais il n’aurait eu recours à de pareils moyens pour atteindre son but; il montrait la plus noire ingratitude envers Zobeïr, le père de Soliman, qui avait toujours protégé Idris et l’avait même pris comme son lieutenant dans le Bahr-el-Ghazal alors que lui Zobeïr était parti pour le Darfour.
Nommé Moudir du Bahr-el-Ghazal par Gordon Pacha, Soliman n’avait-il pas usé de son droit en exigeant qu’Idris lui rendit compte de ses actes? Mais Idris, au lieu d’obéïr, était allé à Khartoum où il avait réussi par ses intrigues, à se faire nommer moudir à sa propre place. Soliman répétait enfin, dans sa lettre, que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi injuste. Idris répondit à Soliman en lui envoyant un ultimatum lui enjoignant de se soumettre aux ordres du gouvernement, le menaçant, s’il n’y consentait pas, d’être traité en rebelle.
Soliman pour toute réponse déclara qu’il ne céderait qu’à la force et qu’il était toujours prêt à laisser aux armes la liberté de décider qui serait gouverneur du Bahr-el-Ghazal.
Une guerre devenait ainsi inévitable. Les marchands, craignant pour leur vie et pour leurs richesses, se virent dans l’obligation d’opter pour l’un des deux partis afin de sauvegarder leurs intérêts.
Les Djaliin, qui avaient intérêt à ce que Soliman restât à la tête du gouvernement de la province, se déclarèrent pour lui, tandis que les Danagla et les marchands appartenant aux autres races et qui formaient la minorité, embrassaient le parti d’Idris Dabter. Celui-ci voyant son adversaire disposé à recourir aux armes pour garder le pouvoir, laissa son frère Ottoman Dabter en garnison à Ganda avec deux cents hommes de l’infanterie régulière commandés par Abdes Sid et un grand nombre de Basingers, et lui-même, escorté d’une petite troupe de Basingers, alla rassembler ses compatriotes et leurs esclaves armés pour prendre l’offensive contre Soliman Zobeïr. Soliman poussé par ses amis et par les Djaliin qui haïssaient les Danagla et n’auraient jamais consenti à se plier à leur autorité, saisit avec joie l’occasion, qui répondait d’ailleurs à ses plus secrets désirs, de reconquérir par les armes l’indépendance rêvée.
Il concentra ses forces à Dem Zobeïr et pendant qu’Idris Dabter était occupé à réunir ses partisans et ses compatriotes, il attaqua à l’improviste Ganda. Malgré la défense héroïque de la garnison commandée par Ottoman Dabter et par Abdes Sid effendi, la forteresse fut enlevée d’assaut dans les premiers jours de l’année 1878 par Soliman qui disposait de forces supérieures. Ottoman fut tué et avec lui un grand nombre de défenseurs de la ville; bien peu réussirent à s’échapper. Sur l’ordre de Soliman, les fortifications, les maisons, les huttes furent incendiées et les morts jetés aux flammes en même temps que les ennemis blessés. Ainsi le sort en était jeté et toute entente cordiale entre les deux partis était devenue impossible.
Après un tel échec Idris Dabter comprenant que ses partisans auraient grand peine à remporter quelque succès par les armes, s’enfuit jusqu’à Khartoum où il apporta la nouvelle de l’insurrection de Soliman qui s’était déclaré indépendant dans le Bahr el Ghazal.
Cependant Soliman adressait aux principaux commerçants résidant dans le Bahr el Ghazal, tels que: Gessaoui Abou Amouri de Dembo, Arbab Zobeïr woled El Fahl de Golo, etc., ainsi qu’aux marchands d’esclaves une circulaire les informant qu’il avait pris l’offensive contre le gouvernement égyptien et les invitant à se joindre à lui pour la défense commune. On peut voir dans ce fait une preuve que Soliman savait fort bien que le gouvernement n’abandonnerait pas ainsi sans protestation des provinces qui lui étaient particulièrement précieuses.
Les Danagla qui n’avaient aucune grâce à attendre des Djaliin se préparèrent à la défense. Gessaoui Abou Amouri et Arbab Zobeïr el Fahl, un Djaliin de sang noble, restèrent neutres, désirant comme d’autres marchands de moindre importance, éviter toute difficulté avec le gouvernement.
Dans l’intervalle, Romolo Gessi[2], l’officier bien connu, avait été nommé à Khartoum commandant de l’expédition contre Soliman Zobeïr. Accompagné de Youssouf el Shellali et d’une quarantaine de soldats et d’officiers subalternes, il s’embarqua sur un bateau à vapeur pour rejoindre son poste; à Fashoda il fut renforcé de deux compagnies et il reçut à Lado et à Makraka un renfort de troupes régulières et irrégulières. A Gaba Shambé, il trouva des fusils Remington et des Basinger de sorte que là déjà il disposait d’une force de près de 2500 fusils.
En Juillet 1878, Gessi qui n’avait rien pu entreprendre contre Soliman pendant la saison des pluies, se rendit à Rumbeck et envoya à Gessaoui et à Arbab Zobeïr El Fahl l’ordre écrit de venir le rejoindre. Ceux-ci obéirent aussitôt et lui envoyèrent un renfort de 2500 hommes environ. Gessi recevait en outre des petits marchands et des Basinger dispersés d’Idris Dabter, des renforts continuels si bien qu’au commencement de Décembre, la saison des pluies étant passée et le sol étant redevenu praticable, il put se mettre en marche sur Ganda, avec une armée de plus de 7000 hommes. Il possédait en outre deux canons et plusieurs obusiers. A la même époque, Moustapha Bey Abou Shera était, sur l’ordre de Gordon, parti pour Shakka afin de remplacer dans son commandement Saïd Hussein en qui on ne pouvait avoir entièrement confiance. Dès que Moustapha Bey fut arrivé à Shakka, Saïd Hussein fut envoyé sous escorte à Khartoum, tandis que les anciens chefs de Zobeïr, Ottoman woled Tai Allah, Mousa woled el Hag, etc., qui se trouvaient à Shakka et à Kallaka, se joignaient à Soliman Zobeïr. Depuis longtemps déjà, Soliman avait réuni ses forces auxquelles vinrent s’ajouter encore quelques milliers d’hommes provenant de petites bandes d’esclaves, surtout des Arabes Risegat et Habania qui, à vrai dire, ne lui furent pas d’une grande utilité, habitués qu’ils étaient à prendre parti pour le plus fort et à ne chercher en tout que leur propre intérêt.
Arrivé à Ganda, Gessi établit une zeriba (un camp) qu’il fortifia et entoura de fossés. D’abord Youssouf el Shellali et les autres se moquèrent de ses précautions, mais bientôt ils eurent l’occasion de se convaincre de l’utilité d’un pareil système de défense.
Le 25 décembre 1878, Soliman dirigea sa première attaque sur Ganda. Malgré leur nombre et leur bravoure les assaillants furent repoussés par Gessi et ses compagnons grâce aux précautions prises. Des deux côtés les pertes furent considérables, mais celles de Soliman Zobeïr furent de beaucoup supérieures à celles de Gessi. Dans l’espace de trois mois, Soliman tenta par quatre fois de s’emparer de Ganda, mais il fut chaque fois repoussé avec de grosses pertes. En mars 1879 Gessi, ayant reçu de Khartoum des renforts et des munitions, put à son tour prendre l’offensive contre Soliman qui dans ses inutiles assauts avait perdu un grand nombre de ses hommes et avait eu à déplorer la mort de ses meilleurs chefs et dont les troupes étaient déjà découragées.
Gessi se porta en avant et fut victorieux dans le combat du 1er mai 1879; les pertes, en comparaison de celles éprouvées précédemment, furent insignifiantes, mais le résultat en fut absolument décisif. Soliman prit la fuite abandonnant les richesses accumulées à Dem Zobeïr. Les Danagla se partagèrent en secret la plus grande partie du butin, sans que leur chef en fut informé et eut donné son consentement.
Soliman était perdu. Il lui fallait ou bien s’enfuir jusqu’au cœur de l’Afrique, ou bien se rendre à merci au gouvernement. Ses richesses et celles de ses chefs étaient tombées aux mains de Gessi, ou plutôt aux mains des Danagla. Soliman devait posséder de six à huit cents femmes, ses chefs et leurs parents en possédaient également plus de cent; les Basinger qui n’étaient pourtant que des esclaves, possédaient eux-mêmes des femmes esclaves. Toutes tombèrent aux mains du vainqueur. D’après les dires des domestiques qui furent faits prisonniers à droite et à gauche ou qui, de leur propre mouvement, vinrent prendre du service auprès des employés du gouvernement, Soliman et ses principaux chefs possédaient encore une fortune importante en or et en argent monnayé.
Il ne pouvait guère en être autrement si l’on réfléchit que tous les chefs de Soliman avaient pris part avec son père Zobeïr au pillage de Dara, de Manoashi (où était tombé le sultan Ibrahim fils du sultan Hussein, le dernier souverain régnant du Darfour), de Fasher, de Kobbé, l’ancienne capitale du Darfour, de Kabkabia, etc. et avaient eu là l’occasion de recevoir un butin considérable en argent et en objets précieux. Les Danagla s’étaient entendus pour cacher tout ce butin à Gessi, qui comprenait à peine l’arabe, et, pour se le partager.
Gessi laissa la plus grande partie de ses forces dans la forteresse abandonnée par Soliman et se mit à la poursuite de celui-ci avec une troupe relativement minime. Soliman s’était réfugié avec ses partisans dans les grands territoires de l’ouest et là, il partagea ce qui lui restait d’armée en plusieurs fractions pour rendre plus difficile la poursuite. Grâce à cette manœuvre, Gessi ne put ni s’emparer de lui, ni savoir exactement l’endroit où il s’était retiré. Dans ses expéditions à droite et à gauche, il ne rencontra qu’une troupe des partisans de Soliman, commandée par Rabeh, troupe qu’il battit et dispersa sans grand effort; mais Rabeh put s’échapper. Après de vaines recherches, Gessi rentra à Dem Zobeïr où il reçut l’ordre, ou plutôt la permission de se présenter devant Gordon Pacha dans le Darfour.
Laissant donc le gros de son armée se reposer de ses fatigues à Dem Zobeïr, et accompagné seulement de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Youssouf el Shellali, Gessi se rendit au Darfour. A Taouesha, station principale de la route des caravanes Dara-Omm Shanger-El Obeïd, il rencontra Gordon. Le général, pendant son second séjour au Darfour, avait appris que des marchands soudanais d’El Obeïd vendaient des armes et des munitions au rebelle Soliman vers lequel ils étaient portés par des raisons particulières et intéressées. Ces marchands étaient des principaux commerçants d’El Obeïd qui souhaitaient dans leur cœur le triomphe de Soliman mais qui en tout cas, pensaient encore plus en opérant ce trafic au bénéfice qu’ils pourraient en retirer. Ces armes étaient démontées par les Gellaba, petits marchands qui les introduisaient en contrebande et, parmi d’autres marchandises dans la province du Bahr el Ghazal, où les rebelles payaient à des prix extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves; une petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange.
Le gouvernement avait donné des ordres pour mettre fin à ce commerce; mais l’exécution de ces ordres était fort difficile, les pays situés entre El Obeïd et le Bahr el Ghazal étaient presque complètement peuplés par des tribus nomades, comme les Arabes Baggara (Baggara veut dire «qui possède des troupeaux de bœufs»), les Haouasma, les Hamr, les Messeria, les Risegat, etc. Aussi était-il fort aisé aux Gellaba, qui ne voyagent qu’en petites troupes, de passer inaperçus dans ces régions couvertes de forêts et très peu peuplées. De plus, les employés du gouvernement étaient corrompus à tel point qu’une caravane, à supposer qu’elle eut été arrêtée, obtenait très facilement la permission de continuer son voyage.
Gordon Pacha fit paraître son arrêté, supprimant tout commerce entre El Obeïd, Shakka et le Bahr el Ghazal. Les marchands reçurent l’ordre d’abandonner la région située au sud de la route des caravanes El Obeïd-Taouesha-Dara et de restreindre leur trafic, au moins jusqu’à la fin de la lutte engagée entre le gouvernement et Soliman Zobeïr, au Darfour central et septentrional. Mais, bien que les instructions de Gordon furent conçues en termes très sévères, bien que ces ordres eussent été publiés dans toute la contrée, les marchands entraînés par l’espoir d’un gain énorme n’en continuaient pas moins leurs opérations illicites. Et, comme l’ennemi, grâce à cette contrebande, reprenait constamment des forces, le gouvernement dut chercher à supprimer d’une façon quelconque le commerce des armes qui grandissait chaque jour au lieu de diminuer. Gordon donna donc aux Sheikhs des tribus arabes dont nous avons parlé, l’ordre de se saisir de tous les Gellaba qui se trouveraient sur leur territoire et de les mener sous escorte à Dara, Taouesha, Omm Shanger et El Obeïd. En même temps, les sheikhs étaient avertis que, si dans quelque tournée d’inspection ultérieure, on trouvait des Gellaba dans leur district, eux-mêmes seraient tenus pour responsables. Nul ordre ne pouvait être plus agréable à la cupidité des Arabes. Bien que parmi les marchands il s’en trouvât sinon beaucoup, du moins quelques-uns n’exerçant pas la contrebande des armes, on ne pouvait ou on ne voulait guère séparer l’ivraie du bon grain. Les Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrenée contre les Gellaba qui, dépouillés de leurs biens, et même de leurs vêtements furent chassés presque nus et par centaines comme des fauves, vers Dara, Taouesha et Omm Shanger.
La punition était sévère, mais il faut reconnaître que pour la plupart des Gellaba, c’était le juste châtiment de leur complaisance envers l’ennemi auquel ils fournissaient des secours. Depuis de longues années plusieurs Gellaba étaient installés dans ces districts; ils y avaient leur famille, leurs femmes, leurs enfants, des esclaves; tout leur fut enlevé. Terrible vengeance du sort, eux qui jadis exerçaient le fructueux métier de chasseurs d’hommes et de voleurs d’esclaves! Œil pour œil, dent pour dent!
Comme les Gellaba appartenaient presque entièrement à la population agricole de la vallée du Nil, surtout aux Djaliin, ces incidents accrurent davantage encore l’inimitié irréconciliable entre les tribus arabes de l’ouest et les habitants de la vallée du Nil, inimitié qui existe encore aujourd’hui.
Au point de vue de nos idées humanitaires, cette expulsion arbitraire et violente des Gellaba est sujette à critique; cependant, d’autre part, on doit convenir qu’un état de choses aussi anormal exige également des mesures anormales et que, en ces temps troublés, la raison d’état peut obliger à avoir recours aux moyens les plus violents qui seuls peuvent amener le résultat cherché. L’Arabe lui-même dit: «Nar el ghaba julzim el hariga», expression que nous essayerons de rendre par «pour combattre le feu des prairies, il faut un feu plus violent encore», c’est-à-dire, à la force il faut opposer la force.
Les Gellaba expulsés des districts du sud appartenaient aux populations du Cordofan et de la vallée du Nil (les Djaliin, Sheikieh et Danagla); ils avaient quitté leur patrie pour chercher la richesse dans le commerce et la traite des noirs, mais avaient laissé chez eux leurs parents et leurs amis qui prenaient le plus grand intérêt à leur prospérité; ceux-ci participaient aussi en partie financièrement à leurs entreprises et, par suite s’intéressaient à leur sort.
Aussi l’ordre d’expulsion des Gellaba devait porter une grave atteinte à la considération et à la popularité de Gordon Pacha, auprès des habitants de la vallée du Nil. Quelques-uns sans doute, mais la minorité, comprenaient que les circonstances seules avaient forcé Gordon à recourir à des mesures disciplinaires aussi rigoureuses et que, d’autre part la victoire et l’existence même de l’armée de Gessi étaient incontestablement en jeu.
Dans l’entrevue qu’il eut avec Gordon Pacha à Taouesha, Gessi le mit au courant des évenements qui venaient de se passer et reçut l’ordre de retourner à Dara pendant que Gordon poursuivait sa route sur Khartoum. Youssouf bey El Shellali qui avait fidèlement servi le Gouvernement sous les ordres de Gessi s’était trouvé en désaccord avec celui-ci à la suite des menées de quelques intrigants et avait obtenu de Gordon l’autorisation de l’accompagner à Khartoum ne voulant plus à aucun prix retourner auprès de Gessi et reprendre du service sous ses ordres. Gordon ne se contenta pas de le prendre avec lui, mais en récompense de ses fidèles services il lui accorda le titre de pacha.
A Dara, Gessi apprit que Soliman Zobeïr avait de nouveau rassemblé ses troupes et, ayant abandonné la province du Bahr-el-Ghazal, se trouvait actuellement dans la région méridionale du Darfour. On pensait qu’il voulait, pour chasser l’étranger du pays, se joindre au sultan Haroun bey Sef ed Din, le descendant direct de la dynastie royale du Darfour, et qui en sa qualité de prétendant au trône avait engagé la lutte contre le Gouvernement. On ne peut affirmer que telle était l’intention de Soliman, mais il est certain que jamais le sultan Haroun n’eut consenti à faire alliance avec lui. Car, ainsi que tous les gens du Darfour, il haïssait Zobeïr et son fils encore plus que les Égyptiens. En comparaison des bandes indisciplinées des Basinger de Zobeïr, les Égyptiens jouissaient dans le Darfour d’une réputation relativement excellente. D’ailleurs Zobeïr et les Égyptiens considéraient le Darfour qu’ils avaient conquis comme leur possession légitime et ne s’étaient fait faute, ni les uns, ni les autres, de se livrer à tous les actes les plus tyranniques et à l’oppression la plus dure.
Gessi qui n’était accompagné que de quelques-uns de ses officiers et avait laissé ses troupes au Bahr-el-Ghazal demanda à Zogal bey (plus exactement Mohammed bey Khaled), alors chargé des affaires du Gouvernement à Dara, deux compagnies d’infanterie régulière qui furent immédiatement mises à sa disposition sous le commandement du Saghcolaghassi (capitaine de première classe) Mansour effendi Hilmi. Il prit en outre avec lui Ismaïn woled Bernou, Égyptien d’origine, et né au Darfour, qui se distinguait par sa bravoure et sa parfaite connaissance du pays. De Dara il se rendit à Kallaka, résidence des Arabes Habania, et là vit sa petite troupe renforcée par Madibbo bey, sheikh des Risegat et entièrement dévoué au Gouvernement, qui lui fournit quelques centaines de chevaux; de plus, le sheikh des Arabes Habania, Arifi woled Ahmed se mit également à sa disposition.
L’étoile de Soliman Zobeïr pâlissait de plus en plus. Un grand nombre de ses parents et de ses compatriotes, c’est-à-dire les individus appartenant à la population libre de la vallée du Nil l’avaient abandonné pour retourner inaperçus dans leur pays à travers les forêts en suivant la route de Shakka et d’El Obeïd. D’un autre côté, une partie considérable de ses Basinger, affaiblis par la faim et les fatigues résultant des marches et des contremarches exécutées sans plan précis, s’étaient dispersés dans la campagne à la recherche de nouveaux maîtres auprès desquels ils pourraient enfin trouver un peu de repos et une nourriture assurée.
Gessi qui, pendant son séjour à Kallaka, avait été exactement renseigné sur tout ce qui se passait au camp de Soliman, résolut de contraindre ce dernier à se rendre. Il dépêcha donc Ismaïn Bernou qui connaissait depuis longtemps Soliman et avait eu jadis d’amicaux rapports avec son père; c’était bien là l’intermédiaire qu’il convenait le mieux de charger d’une pareille mission à Djerra, où Soliman avait établi son camp.
Par l’entremise d’Ismaïn, Gessi proposait la paix à Soliman, lui promettant s’il voulait se soumettre: la vie sauve pour lui et ses chefs, assurant à tous un traitement honorable et la sécurité entière pour les membres de leurs familles, leurs femmes et leurs enfants. Il ne lui demandait que de livrer les armes et les Basinger, et de prêter un nouveau serment de fidélité au Gouvernement égyptien.
Ismaïn fit comprendre clairement à Soliman que le mieux pour lui était de se soumettre puisqu’il ne pouvait plus compter sur une issue favorable à ses armes. Il ajoutait en confidence que, né dans le pays, lui Ismaïn savait pertinemment que Soliman devait renoncer à toute idée d’une alliance défensive et offensive avec le sultan Haroun.
Soliman Zobeïr tint conseil avec ses chefs: devait-on accepter les conditions proposées et conclure la paix? Pour la plupart, les officiers de Soliman étaient las de combattre et presque anéantis au physique comme au moral par les nombreuses défaites qu’ils avaient essuyées. Cependant un certain nombre d’entre eux mettait en doute la sincérité des propositions de Gessi et redoutait la rupture de ses engagements. Ismaïn affirma que Gessi était vraiment sincère et désirait personnellement la fin d’une guerre qui avait fait des deux côtés tant de victimes: qu’au surplus il était chargé d’affirmer au nom de Gessi et sous la foi du serment la sincérité des propositions présentées et leur exécution intégrale. A la fin Soliman et ses chefs consentirent à accepter les propositions de paix; seul Rabeh, le souverain futur de Bagirmi, fit opposition. «Vous n’ignorez pas, dit-il, qu’avant que nous ayons engagé la lutte contre le Gouvernement, j’ai toujours été d’avis, et les évènements m’ont malheureusement donné raison, que l’insurrection ne pouvait avoir une heureuse issue. En ce qui me concerne, il me serait pénible de me séparer de camarades dont pendant toute une année j’ai partagé les joies et les peines, mais jamais je ne consentirai à me mettre au pouvoir de Gessi qui ne doit ses succès qu’aux Danagla.» Et, après leur avoir rappelé l’inimitié farouche qui séparait les Djaliin des Danagla et les cruautés commises à la prise de Ganda que défendait Othman Dabter, il proposa les deux solutions suivantes:
Ou réunir toutes les forces actuellement disponibles et se porter immédiatement vers l’ouest dans les pays de Banda qui jusqu’alors avaient échappé à toute invasion étrangère; les milliers de Basinger encore présents et tous remplis de bonne volonté suffisaient pour conquérir ces contrées et les mettre en état de servir à leur but. Gessi et ses hommes, fatigués par une lutte prolongée et pénible ne feraient certainement aucune tentative pour les poursuivre dans ces régions inconnues;
Ou bien, dans le cas où, tout à fait las de combattre, on aspirerait à se reposer et à vivre au milieu des populations riveraines du fleuve et au milieu de leurs parents les Djaliin qui habitent les bords du Nil, demander, directement et sans l’intermédiaire de Gessi, la paix et le pardon au souverain du pays, c’est-à-dire au vice-roi d’Egypte, ou tout au moins à Gordon Pacha. Gessi ne leur demandait que de livrer les armes et les Basinger, car depuis la prise de Dem Zobeïr il avait entre les mains toute leur richesse; il ne leur restait plus pour tout bien que la vie et encore finiraient-ils par la perdre plus tard, grâce aux intrigues incessantes des Danagla. Si l’on voulait se contenter d’avoir la vie sauve, on n’avait qu’à laisser là les armes et les Basinger et, sans craindre d’être atteints par Gessi ou ses gens se retirer, par Kallaka et Shakka, à travers des forêts presque inhabitées, sur Foga, poste télégraphique extrême de l’ouest du Soudan, sur la frontière orientale du Darfour; de là on annonçait télégraphiquement sa soumission et l’on implorerait un pardon qui serait certainement accordé. On pouvait aussi de Shakka se diriger par Dar Homr (un peu au nord de Dar Djangé) sur El Obeïd d’où, par l’entremise du parent de Rabeh, Ilija (Elias) pacha woled Omberir, on pouvait demander la paix.
Rabeh finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient repoussées, il se verrait obligé à son grand regret de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danagla quelque bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix.
Rabeh avait exposé ses récriminations en présence d’Ismaïn, qui s’efforça d’en atténuer l’impression. On n’avait, dit-il, rien de mal à craindre de Gessi; il avait dès le commencement conduit la campagne contre Soliman et son amour propre serait certainement flatté s’il la pouvait terminer ainsi; aussi était-il disposé à adresser au Gouvernement un rapport favorable à Soliman. Mais si l’on se décidait à fuir et à demander le pardon sans son entremise, ce serait pour lui une offense; il leur refuserait son appui en toute circonstance et parviendrait peut-être à aggraver encore leur situation par des rapports défavorables.
Mousa woled el Hag dont les conseils avaient déjà été en faveur auprès de Zobeïr dit alors à Rabeh:
«Tu as ouvertement exposé les deux propositions en présence d’Ismaïn Bernou. Si nous nous y rangeons, que comptes-tu faire de lui? Ismaïn est notre ami et il a été autrefois étroitement lié avec Zobeïr. Loin de moi l’idée de vouloir lui faire du mal! Cependant, si nous nous décidons à fuir, notre propre salut exige que nous ne le perdions pas de vue et que nous l’emmenions avec nous jusqu’à ce que nous ayons mis entre nous et Gessi une distance qui rende toute poursuite impossible. A ce moment-là seulement Ismaïn et ses compagnons pourraient retourner chez eux.»
Enfin, après de longs et vifs débats, deux partis se formèrent: Soliman Zobeïr et, avec lui, Hassan woled ’Aagil (oncle de Zobeïr et, par conséquent, grand-oncle de Soliman), Mousa woled el Hag, Ibrahim woled Hussein (frère de Saïd Hussein moudir de Shakka et qui peu de temps auparavant avait été envoyé à Khartoum), Soliman woled Mohammed, Ahmed woled Idris, Abdel Kader woled el Imam et Babaker woled Mansour, tous de la tribu des Djimeab et Arbab Mohammed woled Diab de la tribu des Sadab (les Djimeab et les Sadab font partie de la grande tribu des Djaliin) étaient disposés à se rendre à Gessi.
Rabeh, Aboul Kassim de la tribu des Magadib (faisant également partie des Djaliin), Mousa woled El Djali, Idris woled El Sultan et Mohammed woled Fadhl Allah, de la tribu des Djimeab, ainsi que Abd el Bayin, un esclave de Zobeïr ne voulaient en aucun cas se soumettre et étaient résolus à chercher le salut dans la fuite.
Comme, après tout et conformément aux instructions de Gessi, Ismaïn ne tenait qu’à la soumission de Soliman, il demanda de tenir la discussion pour close et de lui remettre un document écrit constatant l’acceptation de la paix aux conditions proposées et certifiant qu’on était disposé à se soumettre. L’écrit fut dressé dans ce sens et signé par Soliman et les huit chefs qui s’étaient joints à lui, et Ismaïn emmenant les esclaves mâles et femelles qui lui avaient été remis comme présents, retourna au camp de Gessi à Kallaka.
A peine Ismaïn était-il parti que Rabeh éclata en violents reproches contre ceux qui avaient consenti à se rendre, et les supplia une fois encore de suivre ses avis. Mais ses exhortations restant vaines, il donna l’ordre à ses partisans et à ses Basinger de battre le tambour de guerre. Il prit, avec émotion, congé de ses anciens compagnons d’armes et partit pour les régions lointaines du sud-ouest aux accents sonores de l’umbaia (dent d’éléphant creusée qui sert de trompette guerrière et qui produit des sons éclatants). Un grand nombre des Basinger de Soliman se joignirent à lui, préférant mener au milieu des bois une vie pleine de dangers plutôt que de se soumettre aux Danagla détestés.
Avec Rabeh partirent aussi les cinq chefs dont nous avons parlé plus haut, mais à la première halte ils se séparèrent de lui dans l’intention de se tenir d’abord cachés pendant quelque temps grâce aux sheikhs arabes qu’ils connaissaient, et plus tard, quand tout danger serait écarté, de retourner dans leur pays sur les bords du Nil.
Gessi, aussitôt qu’il eût reçu la soumission de Soliman, se porta en avant sur Djerra. Ismaïn conseillait une marche rapide, dévoilant les projets de Rabeh et faisant comprendre que, étant donnée l’inconstance de Soliman et de ses gens, on pouvait craindre qu’au dernier moment ils se fussent rendus aux avis de Rabeh. Gessi qui avait reçu des renforts importants de Madibbo bey, de Arifi et de leurs arabes, arriva à Djerra et expédia Ismaïn à Soliman avec une lettre dans laquelle il déclarait accepter la soumission de Soliman et s’engageait à respecter scrupuleusement les conditions déjà proposées. Ismaïn revint bientôt et annonça que Rabeh et ses partisans s’étaient enfuis emmenant un grand nombre des Basinger et une grande partie des armes et des munitions, mais que Soliman et ses adhérents étaient prêts à faire leur soumission.
Gessi, à la tête de toutes ses troupes, se rendit à Djerra où Soliman et ses compagnons l’attendaient à pied; les fusils de leurs Basinger avaient été mis en faisceaux. Gessi s’avança vers Soliman et lui déclara de vive voix qu’il lui accordait le pardon demandé, puis il donna l’ordre à ses gens de saisir les armes et répartit les Basinger entre Madibbo bey, le sheikh Arifi et leurs chefs avec ordre de les garder sous escorte et de se tenir prêts à les remettre aux employés du Gouvernement qu’il désignerait ultérieurement. Ces ordres furent strictement exécutés et en peu d’instants il ne resta plus auprès de Gessi que Soliman et ses chefs avec quelques-unes de leurs femmes et un certain nombre de leurs serviteurs; tous étaient étroitement surveillés.
Comme l’avait fait préssentir Rabeh, les Danagla ne tardèrent pas à nouer leurs intrigues contre Soliman Zobeïr.
Soliman, prétendaient-ils, avait déclaré à ses serviteurs qu’il regrettait amèrement de s’être rendu à Gessi; s’il avait prévu qu’il serait ainsi accueilli et traité d’une manière aussi humiliante il aurait préféré de beaucoup succomber les armes à la main.
Gessi, qui à la vérité était d’un caractère honnête et loyal, ne sut pas malheureusement résister à ces suggestions; il accordait à des gens qui si souvent avaient risqué leur vie pour lui procurer la victoire une confiance beaucoup trop grande dans des circonstances aussi délicates. Les Danagla avaient un intérêt capital à rendre Soliman et ses compagnons à jamais incapables de nuire. Comme nous l’avons déjà dit, ils s’étaient approprié et partagé secrètement dans différentes affaires et surtout à la prise de la Zeriba de Soliman un butin considérable, esclaves des deux sexes, bijoux, or, argent et de grosses sommes d’argent monnayé. Gessi l’ignorait; aussi craignaient-ils que Soliman, pour se concilier la faveur de Gessi, ne lui révélât leur fourberie, et que celui-ci ne les contraignit à restituer les biens volés pour les remettre au Gouvernement.
Les Danagla d’Idris Dabter avaient adroitement désigné Soliman comme l’unique fauteur de la révolte se donnant eux-mêmes non seulement comme de fidèles alliés du Gouvernement, mais encore comme des martyrs. Ce n’était pas sans raison qu’ils redoutaient l’envoi de Soliman à Khartoum où il pouvait obtenir la permission de visiter son père au Caire. Ils savaient que Zobeïr y possédait assez d’influence pour les poursuivre comme ravisseurs de sa fortune; ils le savaient capable aussi de faire l’impossible pour démontrer que Soliman n’était en rien responsable de la révolte.
Ils se liguèrent donc et annoncèrent à Gessi que Soliman avait dépêché à Rabeh des serviteurs de sa maison pour le rappeler et reprendre la lutte contre Gessi; Soliman, d’après eux, avait fait savoir à Rabeh que les forces de Gessi étaient si peu importantes qu’il aurait pu les vaincre lui seul si on ne lui avait par ruse enlevé ses armes avant qu’il eut pu reconnaître la faiblesse de son ennemi. Mansour effendi lui-même vint confirmer ces dénonciations auprès de Gessi; il était, disait-il, convaincu que Soliman était aussi hostile à Gessi qu’avant sa soumission et qu’à la première occasion il se révolterait de nouveau contre le Gouvernement. Gessi céda à la pression générale et promit de mettre Soliman et ses compagnons hors d’état de nuire.
Dans le courant de la journée, il fit venir dans sa tente Soliman et ses huit compagnons; là, il leur reprocha sévèrement la perfidie de leur conduite. Habitués, en hommes libres, à ne pas déguiser leurs sentiments, les captifs répondirent aigrement à Gessi; de part et d’autre la dispute devint telle que Gessi, en proie à la plus violente colère, sortit de la tente et donna aux Danagla l’ordre impatiemment attendu d’exécuter Soliman et ses compagnons. Les Danagla se précipitèrent dans la tente, se jetèrent sur les malheureux désarmés, et leur ayant lié les mains derrière le dos, les poussèrent devant eux. Soliman et ses compagnons raillaient les Danagla, leur adressant les insultes les plus humiliantes, jusqu’au moment où tous ensemble tombèrent sous les balles que leur tirèrent dans le dos les soldats de Mansour effendi Hilmi. Cela se passait le 15 juillet 1879.
Ainsi s’accomplit la destinée de Soliman et de ses compagnons; on ne peut dire qu’elle était tout-à-fait imméritée: ils avaient aussi longtemps qu’ils l’avaient possédé, usé du pouvoir d’une façon aussi détestable que l’avaient fait leurs ennemis; ils avaient, par leur avidité et leur cruauté, dévasté les provinces du Bahr-el-Ghazal et du Darfour.
Gessi expédia immédiatement une dépêche à la station de Foga pour informer Gordon pacha de la mort de Soliman et de la fin de la campagne. Cette nouvelle, comme je l’ai déjà fait remarquer, me fut communiquée par le gouverneur Ali bey Sherif le jour où je quittais El Obeïd.
Gessi pacha réclama alors aux sheikhs arabes les Basinger confiés à leur garde; mais la plupart s’étaient, parait-il, enfuis; ce qui n’avait rien d’impossible du reste, étant donné le petit nombre des surveillants. Gessi rassembla donc les troupes qui lui restaient, marcha sur le Bahr-el-Ghazal et fit tous ses efforts pour établir une administration régulière dans cette province désolée par de longues années de guerre. Quelque temps avant son départ, il fut informé que Abou’l Kassim, Mousa El Djali, Idris El Sultan, Mohammed Fadhl Allah et Abd el Bayin, les cinq chefs qui s’étaient séparés de Soliman et de Rabeh se trouvaient encore dans le pays, cachés chez des Arabes de leurs amis. Ordre fut immédiatement donné de se saisir de leurs personnes et, comme il partait pour le Bahr-el-Ghazal, de les envoyer à Fasher pour y être punis par le gouverneur de cette ville. En même temps Mohammed bey Khaled (plus connu sous le nom de Zogal bey) lieutenant du gouverneur de Dara et de Shakka était invité à faire le nécessaire pour s’emparer des rebelles. Ceux-ci tombèrent, l’un après l’autre, entre les mains des sheikhs arabes qui les amenèrent à Fasher liés à la Sheba. La Sheba est une sorte de fourche formée de fortes branches de bois; on y introduit le coup du prisonnier et les deux dents de la fourche sont alors reliées au moyen d’un bâton ou d’une tige de fer. Le gouverneur de Fasher qui était alors Messedaglia bey les fit pendre sur la place du marché sans autre forme de procès.
Ainsi tombèrent Soliman et tous ses chefs, à l’exception de Rabeh. La puissance des Bahara (c’est ainsi que l’on nommait Zobeïr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.
Le Gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire les tribus arabes du sud, Baggara, Taasha, Habania et Risegat, qui avant et après la soumission de Soliman avaient fait un riche butin en Basinger et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-ils nous susciter plus tard de grosses difficultés.
CHAPITRE II.
Séjour au Darfour.—Histoire de la Province.
Arrivée à Omm Schanger.—Une histoire de mariage.—Un Falstaff soudanais.—Description d’El Fascher.—Histoire ancienne du pays.—Les For et les Tadjo.—Fondation de la dynastie des Tunscher.—Coup d’œil rétrospectif sur les dynasties du Darfour.—Prise du Darfour par Zobeïr Pacha.—La tribu des Risegat.—Différends entre Zobeïr Pacha et le gouverneur général.—Gordon Pacha gouverneur général du Soudan.—Entrée en fonctions à Dara.—Description de Dara.—Zogal bey sous-gouverneur.—Expédition de Bir Gaui.—Entrevue avec le Dr. Felkin et le Révérend Wilson.—Le jeune Kapsoun—Campagne contre le Sultan Haroun.—Niurnja, forteresse de Haroun dans le Gebel Marrah.—Défaite du Sultan à Rahat en Nabak.—Mort de Haroun.—Lettre de Gordon écrite d’Abyssinie.
Au commencement de juillet 1879, j’avais quitté El Obeïd accompagné du Dr. Zurbuchen, inspecteur général de la santé au Soudan. Dans notre voyage, nous traversâmes le Dar Hamr et à notre passage à Foga, je reçus une dépêche de Gordon Pacha m’informant qu’il se rendait en Abyssinie, en mission auprès du roi Jean. A notre arrivée à Omm Schanger nous trouvâmes la ville envahie par une foule de Gellaba récemment chassés des contrées du sud. Ces gens, presque tous dans un état misérable, ne me regardaient pas d’un bon œil, le bruit singulier s’étant répandu que j’étais le neveu de Gordon, c’est-à-dire le parent de celui aux ordres de qui ils étaient redevables de leur infortune. Comme j’avais la taille de Gordon, ses yeux gris-bleu et ses cheveux blonds, que je me rasais régulièrement la barbe, quoique j’en eus fort peu, il pouvait y avoir eu, en effet, entre nous une certaine ressemblance faisant croire à notre parenté. Accablé de requêtes, je dus déclarer à ces pauvres gens que, Omm Schanger n’étant pas de mon ressort, je ne pouvais rien faire pour eux. Du reste, il m’eût été impossible, même avec la meilleure volonté du monde, de satisfaire avec les moyens dont je pouvais disposer, à toutes ces réclamations.
Mes souvenirs de cette époque me rappellent un épisode tragi-comique que je mentionnerai brièvement ici.
Un jeune homme d’environ dix-neuf ans était venu, quelques mois auparavant, à Omm Schanger, pris aux filets d’une dame noire, âgée, mais très riche, il l’épousa, moins épris sans doute de ses charmes que de sa grande fortune.
Cependant le gaillard était déjà fiancé depuis longtemps dans son pays avec une jeune cousine, point riche, il est vrai, et ce mariage causa un dépit extrême à ses parents qui arrivèrent à Omm Schanger en même temps que moi, pour y réclamer l’infidèle. Ils me l’amenèrent; c’était un charmant jouvenceau, joli, svelte; grâce à mes remontrances énergiques, je réussis, non sans peine, à triompher de sa cupidité apparente et à le décider à déposer une demande en divorce devant le cadi (juge) qui avait été convoqué dans l’intervalle.
Pour qu’on ne put annihiler après coup le résultat de mon heureuse intervention, j’engageai Ali ibn Mohammed, employé du gouvernement à Omm Schanger, à faire partir du Darfour le jeune homme qui se vit ainsi forcé de regagner ses pénates avec ses parents.
On ne manqua pas de me rendre responsable de cet insuccès conjugal et de m’en imputer la faute; aussi, dans l’après-midi même, l’épouse abandonnée et, de fait, lésée dans ses droits, me fit une scène que je n’oublierai jamais. Zurbuchen était dans ma tente lorsqu’elle arriva; étant le plus âgé, elle le prit aussitôt pour le coupable et le malheureux docteur cherchait un moyen d’échapper par la fuite aux doléances de la dame, lorsque je me déclarai coupable; jamais un torrent de reproches plus passionnés ne s’abattit sur moi. Elle pleura, jura, cria comme une furie, chamailla, se plaignant et gesticulant, me mettant fort désagréablement les poings devant le visage; je ne commençai à respirer librement que lorsque les kawas trouvant la conversation trop vive et déjà trop longue poussèrent doucement mais énergiquement la dame vers la porte, bien qu’ils n’en eussent pas reçu l’ordre.
Si cette femme n’avait pas été si laide, avec ses cheveux gris en désordre, avec sa figure massive et ridée, son nez percé d’une branche de corail et ses joues tatouées de larges raies jusqu’au menton, je me serais peut-être repenti de mon intervention en somme illégale.
Deux jours après, nous quittâmes Omm Schanger et passâmes la nuit à Gebel el Hella, où nous fûmes reçus par Hasan bey Omkadok qui venait d’être nommé bey par Gordon Pacha, en sa qualité de Sheikh des tribus des Berti du nord et à cause de sa fidélité envers le Gouvernement. C’était un homme de taille moyenne mais très gros, aux épaules larges et au visage rond; il riait toujours,—un véritable Falstaff soudanais! Appelé plus tard à Omm Derman, sous le gouvernement du Calife Abdullahi, il prit rang à côté de moi comme mulazem (garde du corps) et nous égaya par sa jovialité pendant maintes heures de tristesse. Son frère Ismaïn lui était diamétralement opposé: d’une taille bien au-dessus de la moyenne, il était maigre et sérieux. Ils n’avaient qu’un point de commun: c’était de ne jamais avoir assez de bière soudanaise; boire jusqu’à la dernière limite de leur capacité était leur ambition.
A souper, on nous apporta un mouton rôti, plusieurs poulets rôtis également, un plat d’assida (bouillie semblable à la polenta italienne, préparée avec différentes sauces de viande) et naturellement aussi quelques dulang d’assalia (vases de terre contenant de la bière du pays). Nous fîmes honneur au repas, laissant toutefois l’assalia à Hasan bey et à Ismaïn qui nous tenaient compagnie, et préférant de beaucoup boire notre vin rouge. Quant aux maîtres du logis, ils firent honneur non-seulement à la bière qu’ils avaient brassée eux-mêmes, mais aussi à notre vin.
Hasan bey me parla beaucoup de Gordon Pacha qu’il honorait; il fut attristé d’apprendre qu’il allait chez le roi Jean en Abyssinie. «Il ne nous reviendra certainement plus; il retournera chez lui, disait-il d’un ton attendri,» et, sans le savoir, il disait vrai! Puis, il alla chercher une selle turque et un sabre. «Voici, nous dit-il, ce sont ses derniers cadeaux; il me les fit lorsque je l’accompagnai à Fascher; il était si bon et si généreux envers nous!»
Ismaïn aussi nous montra un cadeau qu’il avait reçu de Gordon: c’était un manteau brodé d’or. «Gordon, nous dit Hasan, n’était point orgueilleux; ainsi dans notre voyage à Fascher, un de ses compagnons tua une hubara (une outarde). Pendant que nous faisions la sieste, son cuisinier, après avoir fait bouillir de l’eau, y jeta l’oiseau pour le déplumer ensuite. Gordon le voyant ainsi occupé, s’assit à côté de lui et lui vint en aide pour activer la besogne. J’accourus à la hâte et priai Gordon de me laisser faire ce travail à sa place. Il me remercia en disant que le travail n’était pas humiliant, qu’il pouvait se servir lui-même et qu’il ne laisserait aucun bey remplir pour lui l’office de cuisinier.»
Jusque bien avant dans la nuit, Hasan nous entretint de la prise du Darfour par Zobeïr, des révoltes qui y éclatèrent plus tard, de l’état actuel du pays. Mais à chaque instant, il rappelait le souvenir de Gordon qu’il paraissait admirer sincèrement. «Une fois, nous raconta-t-il entre autres, je me trouvais faire partie de son escorte. Quand je tombai malade, Gordon Pacha vint lui-même me visiter dans ma tente. Dans le courant de la conversation, je me plaignis de ce qu’étant habitué aux boissons spiritueuses, j’en étais privé depuis plusieurs jours, et, j’attribuai à cela la cause de mon malaise. Mon but, je l’avoue, était simplement d’obtenir de Gordon Pacha des spiritueux que j’aime beaucoup. Mais il me fit de sérieux reproches, ne comprenant pas qu’un musulman respectât si peu les lois de sa religion, il ajouta que, ma croyance l’exigeant, je devais radicalement éviter l’usage des spiritueux et que tout homme devait obéir sans réserve aux prescriptions religieuses. Je répliquai que j’avais été toute ma vie habitué aux spiritueux, mais qu’à l’avenir j’essayerais d’y renoncer dans la mesure du possible. Gordon parut content, se leva et me tendit la main en partant. Le lendemain, il m’envoya trois bouteilles de cognac en me priant d’en user avec modération. Il était si bon pour moi; Dieu veuille que je puisse le revoir!»
Et Hasan bey était tout ému en terminant son histoire. Tandis que Hasan parlait, Ismaïn nonchalamment accoudé vidait à grands coups sa calebasse remplie au fur et à mesure d’assalia fraîche. Il finit par se lever et, plongé dans de mélancoliques souvenirs, il murmura tout en s’essuyant la bouche avec les mains: «Oui, le cognac était bon; il ne fit pas l’effet d’une boisson spiritueuse, mais d’une médecine. Gordon était noble et généreux, nous ne retrouverons plus un homme comme lui».
Il était tard lorsque nos hôtes nous quittèrent.
Nos chameaux étant commandés pour l’aube, nous n’eûmes que quelques heures de repos. Le lendemain, comme nous allions prendre congé de nos hôtes, nous vîmes Ismaïn accourir vers nous; il paraissait encore se ressentir de ses copieuses libations de la veille. «Monsieur, dit-il d’une voix tremblante d’émotion, dans votre pays que l’on nous décrit comme celui de la justice, on n’a certainement pas l’habitude de porter préjudice à ses hôtes. Or, cette nuit, en partant avec les chameaux de charge, vos gens ont emporté le beau et grand tapis que nous avions étendu hier en l’honneur de votre réception.»
Cette accusation me causa une désagréable surprise; plein de méfiance, je le priai de vouloir bien regarder encore dans la maison et de voir si, par hasard, un des domestiques n’avait pas mis le tapis dans un coin quelconque. Il m’assura que tout avait été minutieusement visité et que le tapis devait avoir été emporté par un de mes hommes. J’ordonnai aussitôt à un de mes kawas de monter mon propre chameau, un excellent coureur, de rattraper la caravane et de visiter les bagages. Le tapis était assez grand pour qu’on ne put le cacher facilement. Je lui donnai l’ordre de lier le voleur et le tapis en croupe sur le chameau et de les ramener avec lui.
Après deux heures d’attente qui me parurent interminables à cause de ma disposition d’esprit, le kawas revint, le tapis étendu sur le mahlusa (selle du chameau) et, en croupe, les mains liées au pommeau de derrière la selle, un des huit soldats nègres qui nous servaient d’escorte d’El Obeïd à Fascher. Le voleur demanda grâce; il prétendit avoir emporté le tapis par mégarde. En sa qualité de soldat d’escorte, il n’avait pas à toucher à nos bagages, donc on ne pouvait pas s’y méprendre, il s’était approprié le tapis. Je lui fis donner 200 coups de courbache, punition d’usage en pareil cas, et, après que le Dr. Zurbuchen l’eût examiné, Hasan bey le fit conduire enchaîné à Omm Shanger, station militaire la plus proche. (La courbache est un fouet fait de peau d’hippopotame.) Je fus très irrité de cet incident, car ici aussi on aime à citer le dicton «tel maître, tel valet.» Il me fallut procéder avec sévérité, non-seulement pour montrer combien je désapprouvais le vol, mais aussi pour tâcher de prévenir par la terreur le retour de pareils incidents. Je présentai de nouveau mes excuses à nos hôtes, puis nous quittâmes Gebel el Hella et nous dirigeâmes par Brusch, Abiadh et Orgut sur Fascher que nous atteignîmes après cinq journées de marche.
Fascher, choisi pour résidence par les rois du Darfour depuis le siècle précédent, est situé sur deux collines sablonneuses qui s’étendent du sud au nord, et sont séparées par une vallée, large d’environ 400 mètres, riche en humus, le «Rahat Tendelti», surnommé «l’étang de pluie», qu’on ensemence de blé après la saison des pluies quand l’eau a disparu et que le sol est redevenu sec. A la lisière de la vallée se trouvent des jardins remplis de bananiers, de citronniers, de grenadiers, qui donnent à Fascher l’aspect le plus attrayant. Sur la colline ouest et suivant ses sinuosités se trouve le rempart; c’est un mur épais d’un mètre, muni dans les angles de brèches et de batteries, et protégé par un fossé large de cinq mètres. A l’intérieur du rempart s’élèvent les bâtiments du Gouvernement (moudirieh), la résidence du gouverneur, celle du commandant et les casernes de la garnison. La cavalerie seule est cantonnée à l’extérieur. Les puits se trouvent à environ 150 mètres du rempart, à la lisière de la vallée.
Nous fûmes reçus, le Dr. Zurbuchen et moi, d’une façon toute amicale par le gouverneur, l’Italien Messadaglia; on nous assigna la moudiria comme logement. Comme nous avions pris froid sur la route et que la fièvre nous tenait, nous dûmes retarder notre départ de quelques jours.
| * | * | |
| * |
Il convient de donner ici un aperçu de l’histoire du Darfour.
Le Darfour était autrefois un des plus grands parmi les royaumes qui se succédèrent dans l’Afrique centrale. Au commencement du XVIIe siècle, les rois du Darfour régnaient sur les terres situées à l’est jusqu’à la frontière de l’Atbara. La tribu des Fung, énergique et belliqueuse, les chassa peu à peu des contrées situées à l’est du Nil Blanc. En 1770, le Darfour dut même abandonner au roi Adlan de Sennaar, la province de Kordofan qu’administrait un lieutenant du royaume. Cependant, cinq ans plus tard, le Kordofan fut reconquis par le Darfour et lui resta annexé jusqu’en 1822; à cette époque, Mehmed bey ed Defterdar, le beau-frère d’Ismaïl Pacha qui fut brûlé par les Djaliin à Schandi en prit possession pour l’Égypte. La bravoure de Muslim, en ce temps vice-roi du Darfour et «préfet» du Kordofan ne le servit guère. Lui-même et une partie de ses cavaliers qui connaissaient à peine le maniement des armes à feu, tombèrent sous les balles turques. Le Kordofan resta soumis à l’Égypte jusqu’en janvier 1883, époque où les Mahdistes prirent El Obeïd et assujettirent le pays. Le centre naturel du Darfour, c’est la chaîne du Gebel Marrah dont les monts inaccessibles dominent la contrée et dont l’étendue de l’est à l’ouest et du nord au sud se mesure par plusieurs journées de marche. Les hauts sommets dont quelques-uns atteignent jusqu’à 2000 mètres sont séparés par des vallées plus fertiles même que la plaine; outre la saison des pluies, qui dure de la fin du mois de mai au milieu de septembre, de nombreuses sources donnent la possibilité d’arroser artificiellement le sol, à l’aide des puits artésiens (nabr). Pendant la saison des pluies, l’eau descend en grande quantité vers le sud et le sud-ouest. A ce moment d’immenses vallées, comme celles de Wadi Azum et de Wadi Ebra se transforment en torrents rapides, infranchissables. La première de ces vallées aboutit au lac Iro qui s’écoule dans le Shari, la seconde envoie ses eaux dans le Bahr el Arab, affluent du Bahr el Ghazal qui se jette à son tour dans le Bahr el Abiadh ou Nil Blanc. L’apport des eaux est moins fort vers le nord où elles sont en grande partie absorbées par les terrains sablonneux de la région.
On cultive sur le Gebel Marrah de l’orge, du maïs et du duchn (penicillaria), tandis, que les plaines du Darfour ne sont ensemencées que de cette dernière espèce de blé. Suivant la qualité du sol, le duchn, nourriture ordinaire de la classe ouvrière du Darfour, mûrit en 90 ou 100 jours, au sud, et en 60 ou 70 jours au nord.
Les tribus primitives du pays étaient les For et les Tadjo qui pendant ces cent dernières années avaient étendu leur domination du Gebel Marrah sur la plaine.
Les Tunscher, qui émigrèrent de Tunis vers le XIVe siècle et s’étendirent sur le Bornou et le Wadai, pénétrèrent aussi dans le Darfour.
Deux membres de cette tribu, les deux frères Ali et Ahmed, parvinrent avec leurs troupeaux jusque sur les pentes occidentales des montagnes du Marrah. Ali, l’aîné et le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu; celle-ci, par suite des travaux journaliers exécutés en commun, conçut pour son beau-frère resté célibataire, un amour passionné. Vaincue par la passion elle fit un jour, en l’absence de son mari, l’aveu de son amour coupable et insensé au jeune homme.
Celui-ci, d’une bravoure et d’une loyauté reconnues, n’écoutant que la voix de l’honneur, la repoussa et lui promit de n’en rien dire à son frère; son frère en effet adorait sa femme et la révélation de cet amour lui eût porté un coup terrible.
L’Arabe passionnée, mais blessée, exaspérée par ce refus, résolut de se venger: Ahmed ne devait posséder aucune femme, il ne devait ni être heureux ni rendre une autre femme heureuse.
Etant tombée malade, elle fit mander son mari près d’elle et après qu’il eut juré de ne jamais trahir le secret qu’elle allait lui confier, elle lui dit que son beau-frère Ahmed la fatiguait par de continuelles poursuites.
Ali fut saisi d’horreur en apprenant la perfidie d’Ahmed en qui il avait pleine confiance; il en conçut un profond chagrin; mais malgré la méfiance qu’il sentait naître en lui, il ne pouvait croire vraiment au crime de son frère.
Ahmed par compassion, fit tout ce qui lui était possible pour calmer la peine de sa belle-sœur; il la traitait avec la plus grande indulgence, comme si rien ne s’était passé. Ali de son côté devenait de plus en plus méfiant, et enfin persuadé de la culpabilité de son frère, il résolut de se venger. Il écarta tout d’abord la pensée d’attenter aux jours de son frère pour lequel il avait toujours eu une sincère affection, mais chercha un moyen de lui infliger une punition dont il se ressentirait pendant toute sa vie.
Un jour, ayant décidé de changer de campement, il expédia en avant ses gens et ses troupeaux, et resta seul avec son frère. Ils s’entretinrent d’abord de choses sans importance, puis, peu à peu, Ali amena une discussion sur les armes et joignant le geste à la parole, il tira son épée, attendit le moment favorable et subitement coupa le tendon d’Achille du pied droit de son frère; puis il s’enfuit à la hâte. Ahmed, fidèle à sa renommée de courage et de fierté ne proféra aucune plainte, il demeura baignant dans son sang, la tête cachée dans ses mains, et attendant ce qui adviendrait.
Bizarrerie du sort, Ahmed el Ma’kur (l’homme au tendon coupé) devait être le fondateur d’une nouvelle dynastie!
Cependant l’amour fraternel n’était pas tout à fait mort chez Ali. Il envoya auprès de son frère deux de ses esclaves, avec ordre de prendre soin de lui, Seid et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Sejadja et des Birket) montés sur deux chameaux mâle et femelle tout équipés; il leur était interdit, sous peine de mort, de le ramener. Ali se retira dans le pays de l’ouest et peu de temps après se sépara de sa femme dont la vue lui rappelait continuellement ce malheureux frère, à la culpabilité duquel il crut pendant toute sa vie.
Les deux esclaves trouvèrent Ahmed évanoui et ayant perdu une grande quantité de sang. Ils pansèrent sa blessure, le ranimèrent de leur mieux et, à sa prière le transportèrent aux habitations les plus proches. Les habitants le reçurent cordialement et informèrent leur roi Kor, le dernier de la tribu des Tadjo, de l’étrange nouvelle de l’arrivée d’un étranger, auquel son propre frère avait sans aucun motif coupé un tendon et qui se trouvait dans le village grièvement blessé.
Ahmed fut transporté devant le roi qui lui fournit tout ce dont il avait besoin et le fit soigner par ses propres médecins; Ahmed ne put toutefois satisfaire la curiosité du roi, car lui-même savait à peine la cause de l’inimitié de son frère.
Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres; il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de la plaine ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en s’appropriant les richesses de ses sujets.
Ahmed lui plut; il le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller intime. D’après ses avis ce roi prescrivit à tous ses chefs de faire un partage équitable des terres cultivables et de les distribuer aux habitants à titre de propriété perpétuelle. L’année précédente, à la saison des pluies, les habitants du Gebel Marrah avaient ensemencé les terrains qui leur convenaient le mieux; mais comme il n’y avait ni propriétés individuelles, ni délimitations quelconques, chaque année, avaient lieu des combats sanglants qui coûtaient la vie à de nombreuses personnes. Aussi fût-ce avec joie que les montagnards saluèrent ce partage des terres, auquel ils n’avaient jamais songé.
Ahmed, qui avait vu beaucoup de choses dans ses voyages depuis qu’il avait quitté Tunis et qui, en sa qualité d’Arabe, était plus intelligent que les indigènes, fit de nombreuses améliorations dans la direction intérieure de la maison du roi.
Toute la cour, c’était l’usage, était nourrie par le roi, chacun prenant ses repas à l’heure qui lui convenait et sans égard aucun pour les autres commensaux. Aussi arrivait-il souvent que ceux qui étaient présents au moment du service avaient des mets en abondance tandis que les retardataires mouraient de faim; de là, d’interminables querelles.
Ahmed fixa les heures des repas auxquels chacun devait assister; cette prescription ramena la paix et la concorde. Il ne tarda pas à devenir le favori du roi Kor, qui, n’ayant pas de fils, lui donna sa fille unique en mariage; et quand son beau-père mourut, Ahmed qui était très-aimé de tous fut élu roi. Il y eut bien quelques mécontents, mais Ahmed les mit promptement à la raison.
Les Tunscher établis à Wadai et dans le Bornou, apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en foule dans ce pays et refoulèrent peu à peu les Tadjo.
Ceux-ci vivent actuellement dans le voisinage de Dara et obéissent à un sheikh nommé par eux. Ils possèdent, en outre, un petit domaine indépendant dans le sud-ouest du Darfour: c’est le Dar Sula gouverné par un roi particulier. Le souverain actuel Abu Rischa el Tadjaui est surnommé le Buffle Jaune (Djamus el Asfar).
Ahmed el Ma’kur eut un règne long et heureux; après lui, ses descendants lui succédèrent sur le trône. Environ un siècle plus tard, régnait un de ses arrière-petits-fils, le roi Dali. La mère de ce prince étant de la tribu des Kera-For, le sang de la dynastie fut donc mêlé au sang nègre des For.
Ce roi Dali employa tous ses efforts à relever la culture du pays. Il s’entoura de gens éclairés et adonnés à l’étude, de voyageurs expérimentés et connaissant les mœurs et les coutumes des peuples étrangers. Il répartit le pays en provinces et en districts; il fit élaborer un code de loi qu’il mit en vigueur dans tout le royaume et qu’on appela Kitab Dali (le livre de Dali). Jusqu’au milieu de ce siècle, ses successeurs suivirent son exemple et se conformèrent à sa méthode.
Après une longue succession d’années, Soliman Solong monta sur le trône. Le mot Solong signifie, dans la langue des For, «Arabe».
Sa mère était une Arabe et lui-même prit aussi une Arabe pour femme.
La famille royale qui régna jusqu’en 1878, descendait directement de Soliman Solong. Malgré sa haine pour les Arabes nomades, cette famille est fière cependant de compter parmi ses aïeux des Arabes libres et ne consentirait jamais à admettre que du sang nègre coule dans ses veines.