ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
VIII
THÉATRE
LE CANDIDAT.—LE CHATEAU DES CŒURS
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE SAINT-BENOIT, 7
1885
TOUS DROITS RÉSERVÉS
LE CANDIDAT
COMÉDIE EN QUATRE ACTES
REPRÉSENTÉE
SUR LE THÉATRE DU VAUDEVILLE
LES 11, 12, 13 ET 14 MARS 1874
| PERSONNAGES. | ACTEURS. |
| ROUSSELIN, 56 ans | MM. Delannoy. |
| MUREL, 34 ans | Goudry. |
| GRUCHET, 60 ans | Saint-Germain. |
| JULIEN DUPRAT, 24 ans | Train. |
| Le comte de BOUVIGNY, 65 ans | Thomasse. |
| ONÉSIME, son fils, 20 ans | Richard. |
| DODART, notaire, 60 ans | Michel. |
| PIERRE, domestique de M. Rousselin | Ch. Joliet. |
| Mme ROUSSELIN, 38 ans | MMes H. Neveux. |
| LOUISE, sa fille, 18 ans | J. Bernhardt. |
| Miss ARABELLE, institutrice, 30 ans | Damain. |
| FÉLICITÉ, bonne de Gruchet | Bouthié. |
| MARCHAIS | MM. Royer. |
| HEURTELOT | Lacroix. |
| LEDRU | Cornaglia. |
| HOMBOURG | Colson. |
| VOINCHET | Moisson. |
| BEAUMESNIL | Fauvre. |
| Un garde champêtre | Bource. |
| Le président de la réunion électorale | Jacquier. |
| Un garçon de café | Vaillant. |
| Un mendiant | Jourdan. |
| Paysans, ouvriers, etc. |
L’action se passe en province.
Les mots entre deux crochets ont été supprimés par la censure.
ACTE PREMIER
Chez M. Rousselin.—Un jardin.—Pavillon à droite.—Une grille occupant le côté gauche.
_____
SCÈNE PREMIÈRE.
MUREL, PIERRE, DOMESTIQUE.
Pierre est debout, en train de lire un journal.—Murel entre, tenant un gros bouquet qu’il donne à Pierre.
MUREL.
Pierre, où est M. Rousselin?
PIERRE.
Dans son cabinet, monsieur Murel; ces dames sont dans le parc avec leur Anglaise et M. Onésime... de Bouvigny!
MUREL.
Ah! cette espèce de [séminariste][1] à moitié gandin. J’attendrai qu’il soit parti, car sa vue seule me déplaît tellement!...
PIERRE.
Et à moi donc!
MUREL.
A toi aussi! Pourquoi?
PIERRE.
Un gringalet! fiérot! pingre! Et puis j’ai idée qu’il vient chez nous... (Mystérieusement.) C’est pour Mademoiselle!
MUREL, à demi-voix.
Louise?
PIERRE.
Parbleu! sans cela les Bouvigny, qui sont des nobles, ne feraient pas tant de salamalecs à nos bourgeois!
MUREL, à part.
Ah! ah! attention! (Haut.) N’oublie pas de m’avertir lorsque des messieurs, tout à l’heure, viendront pour parler à ton maître.
PIERRE.
Plusieurs ensemble? Est-ce que ce serait... par rapport aux élections?... On en cause...
MUREL.
Assez! Écoute-moi! Tu vas me faire le plaisir d’aller chez Heurtelot le cordonnier, et prie-le de ma part...
PIERRE.
Vous, le prier, monsieur Murel!
MUREL.
N’importe! Dis-lui qu’il n’oublie rien!
PIERRE.
Entendu!
MUREL.
Et qu’il soit exact! qu’il amène tout son monde!
PIERRE.
Suffit, monsieur! j’y cours! (Il sort.)
SCÈNE II.
MUREL, GRUCHET.
MUREL.
Eh! c’est monsieur Gruchet, si je ne me trompe?
GRUCHET.
En personne! Pierre-Antoine, pour vous servir.
MUREL.
Vous êtes devenu si rare dans la maison!
GRUCHET.
Que voulez-vous? avec le nouveau genre des Rousselin! Depuis qu’ils fréquentent Bouvigny,—un joli coco, encore, celui-là,—ils font des embarras!...
MUREL.
Comment?
GRUCHET, après un silence.
Vous n’avez donc pas remarqué que leur domestique maintenant porte des guêtres! Madame ne sort plus qu’avec deux chevaux, et dans les dîners qu’ils donnent,—du moins, c’est Félicité, ma servante, qui me l’a dit,—on change de couvert à chaque assiette.
MUREL.
Tout cela n’empêche pas Rousselin d’être généreux, serviable!
GRUCHET.
Oh! d’accord! plus bête que méchant! Et pour surcroît de ridicule, le voilà qui ambitionne la députation! Il déclame tout seul devant son armoire à glace, et, la nuit, il prononce en rêve des mots parlementaires.
MUREL, riant.
En effet!
GRUCHET.
Ah! c’est que ce titre-là sonne bien, député!!! Quand on vous annonce: «Monsieur un tel, député!» Alors, on s’incline. Sur une carte de visite, après le nom «député» ça flatte l’œil! Et en voyage, dans un théâtre, n’importe où, si une contestation s’élève, qu’un individu soit insolent, ou même qu’un agent de police vous pose la main sur le collet: «Vous ne savez donc pas que je suis député, monsieur!»
MUREL, à part.
Tu ne serais pas fâché de l’être, non plus, mon bonhomme!
GRUCHET.
Avec ça, comme c’est malin! Pourvu qu’on ait une maison bien montée, quelques amis, de l’entregent![2]
MUREL.
Eh! mon Dieu! quand Rousselin serait nommé!
GRUCHET.
Un moment! s’il se porte, ce ne peut être que candidat juste milieu?
MUREL, à part.
Qui sait?
GRUCHET.
Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enfin nous sommes des libéraux; votre position, naturellement, vous donne sur les ouvriers une influence!... Oh! vous poussez même à leur égard les bons offices très loin! Je suis pour le peuple, moi! mais pas tant que vous!... Non... non!
MUREL.
Bref, en admettant que Rousselin se présente?...
GRUCHET.
Je vote contre lui, c’est réglé!
MUREL, à part.
Ah! j’ai eu raison d’être discret! (Haut.) Mais avec de pareils sentiments que venez-vous faire chez lui?
GRUCHET.
C’est pour rendre service... à ce petit Julien.
MUREL.
Le rédacteur de l’Impartial?... Vous, l’ami d’un poète?
GRUCHET.
Nous ne sommes pas amis! Seulement, comme je le vois de temps à autre au cercle, il m’a prié de l’introduire chez Rousselin.
MUREL.
Au lieu de s’adresser à moi, un des actionnaires du journal! Pourquoi?
GRUCHET.
Je l’ignore!
MUREL, à part.
Voilà qui est drôle! (Haut.) Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé!
GRUCHET.
La raison?
MUREL, à part, allant et venant.
Ce Pierre qui ne revient pas! J’ai toujours peur... (Haut.) La raison? c’est que Rousselin déteste les bohèmes!
GRUCHET.
Celui-là, cependant...
MUREL.
Celui-là surtout! et même depuis huit jours... (Il tire sa montre.)
GRUCHET.
Ah çà! qui vous démange? Vous paraissez tout inquiet.
MUREL.
Certainement!
GRUCHET.
Les affaires, hein?
MUREL.
Oui! mes affaires!
GRUCHET.
Ah! je vous l’avais bien dit! ça ne m’étonne pas!...
MUREL.
De la morale, maintenant!
GRUCHET.
Dame, écoutez donc, chevaux de selle et de cabriolet, chasses, pique-niques, est-ce que je sais, moi! Que diable! quand on est simplement le représentant d’une compagnie, on ne vit pas comme si on avait la caisse dans sa poche.
MUREL.
Eh! mon Dieu, je payerai tout!
GRUCHET.
En attendant, puisque vous êtes gêné, pourquoi n’empruntez-vous pas à Rousselin?
MUREL.
Impossible!
GRUCHET.
Vous m’avez bien emprunté à moi, et je suis moins riche.
MUREL.
Oh! lui! c’est autre chose!
GRUCHET.
Comment, autre chose? un homme si généreux, serviable! (Silence.) Vous avez un intérêt, mon gaillard, à ne pas vous déprécier dans la maison.
MUREL.
Pourquoi?
GRUCHET.
Vous faites la cour à la jeune fille, espérant qu’un bon mariage...
MUREL.
Diable d’homme, va!... Oui, je l’adore. Mme Rousselin! Au nom du ciel, pas d’allusion!
GRUCHET, à part.
Oh! oh! tu l’adores. Je crois que tu adores surtout sa dot!
SCÈNE III.
MUREL, GRUCHET, MADAME ROUSSELIN au bras d’ONÉSIME, LOUISE, MISS ARABELLE, un livre à la main.
MUREL, présentant son bouquet à Mme Rousselin.
Permettez-moi, madame, de vous offrir...
MADAME ROUSSELIN, jetant le bouquet sur le guéridon, à gauche.
Merci, monsieur!
MISS ARABELLE.
Oh! les splendides gardénias!... et où peut-on trouver des fleurs aussi rares?
MUREL.
Chez moi, miss Arabelle, dans ma serre!
ONÉSIME, avec impertinence.
Monsieur possède une serre?
MUREL.
Chaude! oui, monsieur!
LOUISE.
Et rien ne lui coûte pour être agréable à ses amis!
MADAME ROUSSELIN.
Si ce n’est peut-être d’oublier ses préférences politiques.
MUREL, à Louise, à demi-voix.
Votre mère aujourd’hui est d’une froideur!...
LOUISE, de même, comme pour l’apaiser.
Oh!
MADAME ROUSSELIN, à droite, assise devant une petite table.
Ici, près de moi, cher vicomte! Approchez, monsieur Gruchet! Eh bien, a-t-on fini par découvrir un candidat! Que dit-on?
GRUCHET.
Une foule de choses, madame. Les uns...
ONÉSIME, lui coupant la parole.
Mon père affirme que M. Rousselin n’aurait qu’à se présenter...
MADAME ROUSSELIN, vivement.
Vraiment! c’est son avis?
ONÉSIME.
Sans doute! Et tous nos paysans qui savent que leur intérêt bien entendu s’accorde avec ses idées...
GRUCHET.
Cependant elles diffèrent un peu des principes de 89!
ONÉSIME, riant aux éclats.
Ah! ah! ah! Les immortels principes de 89!
GRUCHET.
De quoi riez-vous?
ONÉSIME.
Mon père rit toujours quand il entend ce mot-là.
GRUCHET.
Eh! sans 89, il n’y aurait pas de députés!
MISS ARABELLE.
Vous avez raison, monsieur Gruchet, de défendre le parlement. Lorsqu’un gentleman est là, il peut faire beaucoup de bien!
GRUCHET, à Mme Rousselin.
D’abord on habite Paris pendant l’hiver.
MADAME ROUSSELIN.
Et c’est quelque chose! Louise, rapproche-toi donc! Car le séjour de la province, n’est-ce pas, monsieur Murel, à la longue, fatigue?
MUREL, vivement.
Oui, madame! (Bas à Louise.) On y peut cependant trouver le bonheur!
GRUCHET.
Comme si cette pauvre province ne contenait que des sots!
MISS ARABELLE, avec exaltation.
Oh! non! non! Des cœurs nobles palpitent à l’ombre de nos vieux bois; la rêverie se déroule plus largement sur les plaines; dans les coins obscurs, peut-être, il y a des talents ignorés, un génie qui rayonnera! (Elle s’assied et reprend sa pose mélancolique.)
MADAME ROUSSELIN.
Quelle tirade, ma chère! Vous êtes plus que jamais en veine poétique!
ONÉSIME.
Mademoiselle, en effet, sauf un léger accent, nous a détaillé tout à l’heure le Lac de M. de Lamartine... d’une façon...
MADAME ROUSSELIN.
Mais vous connaissez la pièce?
ONÉSIME.
On ne m’a pas encore permis de lire cet auteur.
MADAME ROUSSELIN.
Je comprends! une éducation... sérieuse! (Lui passant sur les poignets un écheveau de laine à dévider.) Auriez-vous l’obligeance?... Les bras toujours étendus! fort bien!
ONÉSIME.
Oh! je sais! Et même, je suis pour quelque chose dans ce paysage en perles que vous a donné ma sœur Élisabeth!
MADAME ROUSSELIN.
Un ouvrage charmant; il est suspendu dans ma chambre! Louise, quand tu auras fini de regarder l’Illustration...
MUREL, à part.
On se méfie de moi; c’est clair!
MADAME ROUSSELIN.
J’ai admiré, du reste, les talents de vos autres sœurs, la dernière fois que nous avons été au château de Bouvigny.
ONÉSIME.
[Ma mère y recevra prochainement la visite de mon grand-oncle, l’évêque de Saint-Giraud.
MADAME ROUSSELIN.
Monseigneur de Saint-Giraud votre oncle!
ONÉSIME.
Oui! le parrain de mon père.
MADAME ROUSSELIN.
Il nous oublie, le cher comte, c’est un ingrat][3]!
ONÉSIME.
Oh! non! car il a demandé pour tantôt un rendez-vous à M. Rousselin!
MADAME ROUSSELIN, l’air satisfait.
Ah!
ONÉSIME.
Il veut l’entretenir d’une chose... Et je crois même que j’ai vu entrer tout à l’heure maître Dodart.
MUREL, à part.
Le notaire! Est-ce que déjà?...
MISS ARABELLE.
En effet! Et après est venu Marchais, l’épicier, puis M. Bondois, M. Liégeard, d’autres encore.
MUREL, à part.
Diable! qu’est-ce que cela veut dire?
SCÈNE IV.
Les Mêmes, ROUSSELIN.
LOUISE.
Ah! papa!
ROUSSELIN, le sourire aux lèvres.
Regarde-le, mon enfant! Tu peux en être fière! (Embrassant sa femme.) Bonjour, ma chérie!
MADAME ROUSSELIN.
Que se passe-t-il? cet air rayonnant...
ROUSSELIN, apercevant Murel.
Vous ici, mon bon Murel! Vous savez déjà... et vous avez voulu être le premier?
MUREL.
Quoi donc?
ROUSSELIN, apercevant Gruchet.
Gruchet aussi! ah! mes amis! C’est bien! Je suis touché! Vraiment, tous mes concitoyens!...
GRUCHET.
Nous ne savons rien!
MUREL.
Nous ignorons complètement...
ROUSSELIN.
Mais ils sont là!... ils me pressent!
TOUS.
Qui donc?
ROUSSELIN.
[Tout un comité][4] qui me propose la candidature de l’arrondissement.
MUREL, à part.
Sapristi! on m’a devancé!
MADAME ROUSSELIN.
Quel bonheur!
GRUCHET.
Et vous allez accepter peut-être?
ROUSSELIN.
Pourquoi pas? Je suis conservateur, moi!
MADAME ROUSSELIN.
Tu leur as répondu?
ROUSSELIN.
Rien encore! Je voulais avoir ton avis.
MADAME ROUSSELIN.
Accepte!
LOUISE.
Sans doute!
ROUSSELIN.
Ainsi vous ne voyez pas d’inconvénient?
TOUS.
Aucun.—Au contraire.—Va donc!
ROUSSELIN.
Franchement, vous pensez que je ferais bien?
MADAME ROUSSELIN.
Oui! oui!
ROUSSELIN.