ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
Le texte de ce volume
est conforme à celui de l'édition originale: Des Vers.
Paris, Charpentier, 1880,
avec addition de:
Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert
(inédit).
Poésies inédites.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
DES VERS
LETTRES
DE MME LAURE DE MAUPASSANT
À GUSTAVE FLAUBERT
POÉSIES INÉDITES
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
Tous droits réservés.
À
GUSTAVE FLAUBERT
à l'illustre et paternel ami
que j'aime de toute ma tendresse,
à l'irréprochable maître
que j'admire avant tous.
LETTRES
DE M ME LAURE DE MAUPASSANT
À GUSTAVE FLAUBERT
Nous plaçons en tête de ce volume, qui fut le début littéraire de Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mère, adressait à Gustave Flaubert au sujet de la vocation littéraire du jeune Guy.
Étretat, le 16 mars 1866.
Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir réellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apporté la seule consolation qui peut aller jusqu'à mon cœur. Tu as évoqué pour moi les communs souvenirs de nos jeunes années, et j'ai revu cette maison de la grande rue peuplée d'hôtes bien-aimés que le tombeau a pris presque tous. Mon pauvre vieux père, si respectable et si bon; mon frère, si intelligent, si distingué, si exceptionnel; puis ma mère, ma chère et excellente mère, partie la dernière pour aller rejoindre les autres.—Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va toujours, sème d'amertume sur sa route!
L'épreuve terrible que je viens de traverser m'a trouvée plus forte que tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-même. J'ai pu rester jusqu'à la fin près de la dépouille de notre chère morte, et j'ai passé deux nuits en face de ce visage qui avait retrouvé, dans le calme suprême, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie est accourue tout de suite à mon appel, et s'est jetée en sanglotant dans mes bras; mais quand je lui ai proposé de la conduire au lit de notre mère, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel état que j'ai dû la supplier de s'en retourner à Bornansbusc, près de son mari et de ses enfants. Elle m'a quittée en effet, mais l'angoisse de l'éloignement lui a paru plus impossible encore à supporter, et elle a trouvé le courage de venir le lendemain partager ma lugubre veille!—J'éprouve quelque soulagement à te parler de tout cela, parce que je connais ta vieille et bonne amitié. J'ai été, moi, tout particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi, que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher Gustave, qui as vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois; tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi aussi, tu regardes tout ce passé comme le temps le plus [XI] heureux de ta vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu entends encore chanter les oiseaux de la volière!
A présent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir; j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme, déjà sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses et il est presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison religieuse d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point sérieusement malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas; l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait derrière ces hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je crois que je vais le mettre au lycée du Havre pour dix-huit mois et que j'irai ensuite m'établir à Paris pour les années de rhétorique et de philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire [XII] dans un collège quelconque et je pourrai ainsi veiller moi-même sur mes deux chers trésors.
Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois à notre amitié d'enfance et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.
Le Poittevin de Maupassant.
Étretat, le 29 janvier 1872.
Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vérités, bien en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet, méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est joliment vengé par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez, à chacun sa part. Courbez l'échine, le poids est lourd et vous aurez beau faire, vous ne parviendrez jamais à vous relever[1].
J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon cœur et de toutes mes forces.
Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait passer de bons moments dans notre solitude où les distractions sont rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a ressenties en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrière et que j'évoque tout ce qui n'est plus, il se produit à mes yeux un étrange effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je touche du doigt, et c'est le présent qui s'efface et pâlit. Rien ne peut donc les faire oublier, ces heureuses années d'enfance et de jeunesse. Tu veux des nouvelles de ma santé? Ces nouvelles sont toutes à peu près les mêmes. Je ne suis pas précisément malade; [XIV] je me sens excessivement, effroyablement faible. Il y a des instants où ma tête est comme brisée et où je me demande positivement si je veille ou si je rêve. Cette impression est courte, mais très pénible, c'est une véritable détresse.
Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal passé. Le temps a été fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin. Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu. Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave écolier qui, lui aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il dit du reste qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-être bien plus de mal à trouver la route qui lui convient.
Dis à ta chère mère que je l'aime et que je pense bien souvent à elle. Je serais très heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si tu avais un tout petit instant pour m'écrire, ce serait vraiment une bonne action. Je te sais si occupé que je n'ose trop te le demander. Nous ne voyons pas dans les journaux si les Poésies de Louis [XV] Bouilhet et Mlle Aïssé seront bientôt publiées. Nous sommes bien impatients de tenir dans nos mains ces dernières œuvres léguées par notre ami, et nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'écris un mot, dis-moi, je t'en prie, où et quand on pourra avoir ces livres.
Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mère, et suis bien à vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et amitiés de la part de mes fils.
Le Poittevin de Maupassant.
Étretat, le 19 février 1873.
Mon Cher Camarade,
J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout mon cœur.
Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions [XVI] qu'il rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi: «mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de Monsieur Flaubert».—Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.
Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce? N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?
Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute l'illusion.—Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.
Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité.
Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et je suivrai tes conseils. Si [XVII] tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis non, nous l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela..... Parle donc bien franchement à ta vieille amie.
Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde, j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.
Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.
Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive; cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes [XVIII] et des poires, des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné, tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.
Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du Jeune Henri, avec ses fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière. Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands [XIX] maîtres viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.
Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal partagés.
Il me semble que j'ai été bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien cordialement et Hervé t'envoie tous ses compliments.
Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs à son mari.
A toi.
Le P. de Maupassant.
Étretat, le 10 octobre 1873.
Cette lettre ira te trouver à Croisset, mon vieux camarade, et je voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton invitation si pressante et si cordiale, j'ai gardé cette idée fixe d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore, attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir à bout des grands obstacles, il n'en est pas de même des petits: ceux-ci se groupent, se multiplient, et il faut céder au nombre. D'abord, j'ai été très souffrante d'une fièvre nerveuse, qui ne m'a point encore fait [XX] des adieux définitifs; puis ma maisonnette a été remplie de visiteurs pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le ménage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aimé Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les études nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalauréat avant le service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de réussir. Tu vois comment s'en vont mes journées, et tu me pardonnes de résister à tes instances et à mon désir; mais si tu veux être tout à fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manière à me faire une visite pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de plus facile à ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures de liberté, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour ta vieille amie? Allons, réfléchis, et tâche de dire oui.
Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance en âge. L'avenir pourtant me sourit [XXI] encore dans mes deux chers garçons; mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.
L. P. de Maupassant.
J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien regretté de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage. Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.
Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.
Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La déclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi [XXII] m'a été si douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à présent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère t'a déjà fait toutes ses doléances. Tu t'es montré excellent, comme toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde la porte.
Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près de toi, puisque je suis sûre d'avance que la mère et le fils peuvent compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée tout simplement frapper à ta porte, un soir après dîner; j'aurais réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues séparations; mais je suis ici, à Étretat, tout engourdie par les influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne sais encore à quelle époque je pourrai aller à Paris, cependant je crois que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle. J'espère que tu ne seras pas parti pour la Normandie et [XXIII] que je te trouverai encore faubourg Saint-Honoré. Ma première visite sera pour toi et pour la chère Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent. Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien connu, j'ai tant aimé ta sœur.
Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir à Étretat?—Tâche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientôt ma requête de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas une bonne et sérieuse promesse.
Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout cœur.
Laure.
Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant à l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout.
LETTRE-PRÉFACE
Croisset, le 19 février 1880.
Mon cher bonhomme,
C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à une farce! Mais non, je m'incline.
Eh bien, ils sont délicieux à Étampes! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises? Et comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligés maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Boétie vivons-nous!
«Prévenu pour outrage aux mœurs et à la moralité publique», deux synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième chef, un troisième outrage «et à la morale religieuse», quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma Bovary: procès qui m'a fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de mon succès.
Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de quelque vengeance? Il y a du louche là-dessous. Veulent-ils démonétiser la République? Oui, peut-être!
Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!
Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.
Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges, loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus?
Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants, une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l'amour. [XXIX] En un mot, votre histoire pousse à la conjonction des sexes».
«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et l'autre, sans engagement envers personne.»—Ah! tu auras beau te débattre, le grand parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) tous les classiques grecs et romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron, Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises», suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution, et le père La Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de Perrault! De quoi s'agit-il dans Peau d'Ane? Où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.
Ah! triples...
J'en suffoque!
Et cet excellent Voltaire (pas le grand homme, [XXX] le journal), qui l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la Littérature! C'est le Voltaire qui se trompe, et plus que jamais je crois à l'exécration inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1o le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2o le gouvernement, parce qu'il sent en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.
Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu importe! L'esthétique officielle ne change pas! De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous en convaincre.
On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles. Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières.
Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire, en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un [XXXI] sens perfide; il en répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, «le jarret, Messieurs, le jarret».
Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi! tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la Restauration!
Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie!
Je t'embrasse.
Ton vieux,
Gustave Flaubert.
Cette lettre-préface était précédée, dans la troisième édition Charpentier, des lignes suivantes:
Depuis que ce livre a paru (il y a un mois à peine), le merveilleux écrivain à qui il était dédié est mort, Gustave Flaubert est mort.
Je ne veux point ici parler de cet homme de génie, que j'admire avec passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pensée familière, et le cœur exquis, et l'admirable grandeur.
Mais, en tête de la nouvelle édition de ce volume «dont la dédicace l'a fait pleurer», m'écrivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire la superbe lettre qu'il m'adressa pour défendre un de mes poèmes: Au Bord de l'Eau, contre le parquet d'Étampes qui m'attaquait.
Je fais cela comme un suprême hommage à ce Mort, qui a emporté assurément la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus grande admiration que je vouerai à un écrivain, la vénération la plus absolue que m'inspirera jamais un être quel qu'il soit.
Et, par là, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui m'a déjà couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre lequel n'ont point osé frapper les arrêts des magistrats.
Guy de Maupassant.
Paris, le 1er juin 1880.
LE MUR
Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon
Illuminé jetait des lueurs d'incendies,
Et de grandes clartés couraient sur le gazon.
Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies
De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,
L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,
S'en venait caresser les épaules, mêlant
Les émanations des bois et de la plaine
A celles de la chair parfumée, et troublant
D'une oscillation la flamme des bougies.
On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
Quelquefois, traversant les ombres élargies,
Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,
Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.
Les femmes regardaient, assises mollement,
Muettes, l'œil noyé, de moment en moment
Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,
Par ce grand océan d'astres. Une tendresse
Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,
Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.
La musique chantait et semblait parfumée;
La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,
Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.
Mais un frisson passa parmi les robes blanches;
Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,
Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,
On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,
La lune énorme et rouge à travers les sapins.
Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,
Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
Comme une face pâle errant autour du monde.
Chacun se dispersa par les chemins ombreux
Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,
La lune clairsemait sa lumière charmante.
La nuit douce rendait les hommes amoureux,
Au fond de leurs regards allumant une flamme.
Et les femmes allaient, graves, le front penché,
Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.
Les brises charriaient des langueurs de péché.
J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.
Un petit rire aigu me fit tourner la tête,
Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,
Hélas! d'une façon discrète, car jamais
Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle:
«Votre bras, et faisons un tour de parc», dit-elle.
Elle était gaie et folle et se moquait de tout,
Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve:
«Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,
Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve;
Retournons.» Je lui pris le bras et l'entraînai.
Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
Et le vent de sa robe, au hasard promené,
Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.
Puis elle s'arrêta, soufflant; et doucement
Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.
Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,
On distinguait parfois comme un son de baiser.
Alors elle jetait au ciel une roulade!
Vite tout se taisait. On entendait passer
Une fuite rapide; et quelque amant maussade
Et resté seul pestait contre les indiscrets.
Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,
Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.
Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,
Se dressa, toute blanche, une haute muraille,
Ainsi que dans un conte un palais de métal.
Elle semblait guetter de loin notre passage.
«La lumière est propice à qui veut rester sage,
Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.
Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.»
Elle s'assit, riant de me voir la maudire.
Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire!
Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,
Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.
Donc, nous étions assis devant le grand mur blême;
Et moi, je n'osais pas lui dire: «Je vous aime!»
Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.
Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette
Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.
Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,
Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.
La lune nous couvrait de ses rayons pâlis
Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,
Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.
Elle glissait très haut, très placide et très lente,
Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.
J'épiais ma compagne, et je sentais grandir
Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,
Cet étrange tourment où nous jette une femme
Lorsque fermente en nous la fièvre du désir!
Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,
Le baiser qui consent, le «oui» d'un œil fermé,
L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,
Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,
Et qu'en réalité la dame ne nous laisse
Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!
Ma gorge était aride; et des frissons ardents
Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,
Une fureur d'esclave en révolte, et la joie
De ma force pouvant saisir, comme une proie,
Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
Je ferais sangloter le tranquille dédain!
Elle riait, moqueuse, effrontément jolie;
Son haleine faisait une fine vapeur
Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie
Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,
Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!
La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.
Déjà je la prenais, impétueux et fort,
Quand je fus repoussé par un suprême effort.
Alors recommença notre lutte éperdue
Près du mur qui semblait une toile tendue.
Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
Nos ombres agitaient une étrange mimique,
S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.
Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
Avec des gestes fous de pantins en furie,
Esquissant drôlement la charge de l'Amour.
Elles se tortillaient farces ou convulsives,
Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers;
Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.
La chose étant très gaie et très inattendue,
Elle se mit à rire.—Et comment se fâcher,
Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher
Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue
Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!
Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
Du fond du ciel serein recherchait vainement
Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.
Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880.
Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est brusquement interrompu après le vers:
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,
par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une ligne de points. Puis vient une Note de la Rédaction, que voici:
«Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.
«Notre collaborateur se consolera en se remémorant les aventures de son parent M. Flaubert, dont un chef-d'œuvre, Madame Bovary, eut l'honneur d'être traduit en cour d'assises. Telle est la grâce que nous nous souhaitons.»
Il est à remarquer que le procès dont il est fait mention est celui-là même qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas d'ailleurs donné suite.
UN COUP DE SOLEIL
C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.
La foule circulait bruyante et sans souci.
Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi;
Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.
Le soleil excitait les puissances du corps,
Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,
Et je sentais en moi bouillonner ces transports
Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.
Une femme passait; elle me regarda.
Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,
De quel emportement mon âme fut saisie,
Mais il me vint soudain comme une frénésie
De me jeter sur elle, un désir furieux
De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche!
Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
Et je crus la presser dans un baiser farouche.
Je la serrais, je la ployais, la renversant.
Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,
Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace
Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.
Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.
Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,
La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte
Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte...
TERREUR.
Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.
Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.
Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible.
Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,
Qu'il allait se passer une chose terrible...
Alors il me sembla sentir derrière moi
Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure
Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux:
Et je n'entendais rien, cependant. O torture!
Sentir qu'il se baissait à toucher mes cheveux,
Et qu'il allait poser sa main sur mon épaule,
Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!...
Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près;
Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais
Ni fait un mouvement ni détourné la tête...
Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,
Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.
Une sueur de mort me glaçait chaque membre,
Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre
Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.
Un craquement se fit soudain; fou d'épouvante,
Ayant poussé le plus terrible hurlement
Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,
Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.
UNE CONQUÊTE.
Un jeune homme marchait le long du boulevard
Et, sans songer à rien, il allait seul et vite,
N'effleurant même pas de son vague regard
Ces filles dont le rire en passant vous invite.
Mais un parfum si doux le frappa tout à coup
Qu'il releva les yeux. Une femme divine
Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;
Il était souple et rond sur une taille fine.
Il la suivit—pourquoi?—Pour rien; ainsi qu'on suit
Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,
Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.
On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.
Il cherchait son histoire en regardant ses bas.
Élégante? Beaucoup le sont.—La destinée
L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas?
Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée?
Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
Elle se retourna. C'était une merveille.
Il sentit en son cœur naître comme un lien
Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille
Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés
Par un attroupement au détour d'une rue.
Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés
Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.
Il ressentit d'abord un véritable ennui,
Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,
Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,
Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.
Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue;
Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent?
Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,
De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?
De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes
Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux
Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.
Ses rêves étaient sots à dormir tout debout;
Il bâtissait sans fin de grandes aventures.
Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,
Notre espoir se nourrit aux folles impostures.
Il la suivait alors aux pays étrangers;
Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade,
Et comme un chevalier d'une ancienne ballade
Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.
Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,
Ils allaient échangeant de doux propos d'amour;
Souvent même il savait saisir l'instant propice
Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.
Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières
D'une chaise de poste emportée au galop,
Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,
Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.
Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,
Aux balustres sculptés des gothiques balcons;
Tantôt folle et légère et suivant par la plaine
Le lévrier rapide ou le vol des faucons.
Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle;
La dame au vieux baron était vite infidèle.
Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds
Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.
Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,
A ses meilleurs amis il défendait sa porte;
Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,
Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.
Un matin, il était encore de bonne heure,
Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux;
Une troupe d'amis envahit sa demeure
Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.
Le plan du jour était d'aller à la campagne,
D'essayer un canot et d'errer dans les bois,
De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,
Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.
Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,
Que leur fête pour lui n'était guère attrayante;
Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,
Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain
Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,
Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant
Soulève mollement les tristes rêveries
Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;
Et que c'est une ivresse entraînante et profonde
De courir au hasard et boire à pleins poumons
Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,
L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;
Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,
Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,
Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.
Alors il appela son groom, sauta du lit,
S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,
Partit tranquillement en fumant un cigare,
Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.
Des larmes de la nuit la plaine était humide;
Une brume légère au loin flottait encor;
Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or
Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.
Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
Que de tous les côtés la grande vie éclate,
Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.
Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,
Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête;
L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,
Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.
Le canot lentement allait à la dérive;
Un vent léger faisait murmurer les roseaux,
Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive
Et qui puise son âme au sein calme des eaux.
Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
Leur chant rythmé frappa l'écho des environs;
Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume
De moment en moment tombaient les avirons.
Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,
D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux;
Un rire aigu partit d'une barque voisine
Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.
Elle! dans une barque! Étendue à l'arrière,
Elle tenait la barre et passait en chantant!
Il resta consterné, pâle et le cœur battant,
Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.
Il était triste encore à l'heure du dîner!
On s'arrêta devant une petite auberge,
Dans un jardin charmant, par des vignes borné,
Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.
Mais d'autres canotiers étaient déjà venus;
Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,
Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table
Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.
Elle était avec eux et buvait une absinthe!
Il demeura muet. La drôlesse sourit,
L'appela.—Lui restait stupide.—Elle reprit:
«Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?»
Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dîna
A ses côtés, et même au dessert s'étonna
De l'avoir pu rêver d'une haute famille,
Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.
Elle disait: «Mon singe,» et «mon rat,» et «mon chat,»
Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.
Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,
Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!
Poète au cœur naïf il cherchait une perle;
Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.
J'approuve le bon sens de cet adage ancien:
«Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.»
NUIT DE NEIGE.
La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.
Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
L'hiver s'est abattu sur toute floraison;
Des arbres dépouillés dressent à l'horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.
La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.
Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant;
Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.
Oh! la terrible nuit pour les petits oiseaux!
Un vent glacé frissonne et court par les allées;
Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.
Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège;
De leur œil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.
ENVOI D'AMOUR
DANS LE JARDIN DES TUILERIES.
Accours, petit enfant dont j'adore la mère
Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère
Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.
Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés;
Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,
Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure!
Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer!
Alors elle dira, frissonnante et troublée
Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,
Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée:
«Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?»
AU BORD DE L'EAU.
I
Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir;
Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,
Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir
Les arbres s'enflammer du sommet à la base.
J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau
Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
S'en allaient au courant, laissant de longues traces.
Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,
Sous la grande lumière et la chaleur torride,
Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,
Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir
Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
La hanche large avec la taille mince, faite
Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait
Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
Je la suivis, prenant l'étroite passerelle
Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.
Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,
D'un geste souple et fort abattit son fardeau.
Elle avait tout au plus la toilette permise;
Elle lavait son linge; et chaque mouvement
Des bras et de la hanche accusait nettement,
Sous le jupon collant et la mince chemise,
Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
Elle travaillait dur; puis, quand elle était lasse,
Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
Mais le puissant soleil faisait craquer les planches;
Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.
Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches
La moiteur de leurs bras par place transpirer.
Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
Elle fixa sur moi son regard effronté,
Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.
Elle battait alors son linge, et chaque coup
Agitait par moment d'un soubresaut rapide
Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.
Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur!
Elle me regardait d'un air un peu moqueur;
J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide
De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.
Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
M'aborda la première et se mit à causer.
Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.
Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.
Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,
Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles;
Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
De me trouver le soir au bout de la prairie.
Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas;
Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie:
Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais
Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!
II
Elle était la première au lieu du rendez-vous.
J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,
Et promenant mes mains tout autour de sa taille
Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva
Et par les prés baignés de lune se sauva.
Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille
Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.
Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.
Elle, que j'avais vue impudique et hardie,
Était pâle et troublée et pleurait lentement,
Tandis que je sentais comme un enivrement
De force qui montait de sa faiblesse émue.
Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue
Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour?
La lune illuminait les champs comme en plein jour.
Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
Des grenouilles faisait un grand charivari;
Une caille très loin jetait son double cri,
Et, comme préludant à quelque sérénade,
Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,
Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
Que l'on entend venir avec de longs frissons,
Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.
Un rut puissant tombait des brises attiédies.
Et je pensai: «Combien, sous le ciel infini,
Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes
Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit
Parmi les animaux comme parmi les hommes.»
Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là!
Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres:
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.
Elle se renversa, râlant sous ma caresse;
Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
Haletait fortement avec de longs sanglots;
Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
Un cri d'amour monta, si terrible et si fort
Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.
Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
Se turent; un silence énorme emplit l'espace.
Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.
Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.
La senteur de sa peau me hantait; son regard
M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.
Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.
III
Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,
J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit
Cette fille superbe, ignorante et lascive.
Et le matin, mordus encor du souvenir,
Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,
Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.
Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.
Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,
Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,
Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,
Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
Elle allait au lavoir avec les autres femmes;
Je la suivais, rempli d'attente et de désir.
La regarder sans fin était mon seul plaisir,
Et je restais debout dans la même posture,
Muré dans mon amour comme en une prison.
Les lignes de son corps fermaient mon horizon;
Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.
Je demeurais près d'elle, épiant le moment
Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête;
Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe;
J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne
Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,
Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
Un double insecte noir qui passait les allées.
Grave, elle ramassait ces petits amoureux
Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.
Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive
Où j'attendais, guettant les détours de la rive,
Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
Le désir allumé dans sa prunelle brune,
Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,
Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,
Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
Des anges qui passaient dans les ombres du soir.
IV
Un jour que le patron dormait devant la porte,
Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé
Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte
Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,
Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau
Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.
Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
D'où jaillirent soudain des crises de baisers,
Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,
Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.
On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,
Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur,
Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,
Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.
Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.
Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie
Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.
Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.
Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange.
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;
L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés;
Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!
Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et, désignant l'endroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.
Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.
Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.
Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,
Diront, en se signant, et l'esprit en prière:
«Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»
Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876, sous le pseudonyme de Guy de Valmont.
Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):
«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans la République des Lettres, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas, car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le juge d'instruction.»
LES OIES SAUVAGES.
Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.
Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur;
Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.
Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,
Allant toujours plus vite en leur vol éperdu,
Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.
Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
Delà les océans, les bois et les déserts,
Comme pour exciter leur allure trop lente,
De moment en moment jette son cri perçant.
Comme un double ruban la caravane ondoie,
Bruit étrangement, et par le ciel déploie
Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.
Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
Engourdis par le froid, cheminent gravement.
Un enfant en haillons en sifflant les promène,
Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.
Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir
Les libres voyageurs au travers de l'espace,
Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.
Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
A cet appel errant se lever grandissantes
La liberté première au fond du cœur dormant,
La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.
DÉCOUVERTE.
J'étais enfant. J'aimais les grands combats,
Les Chevaliers et leur pesante armure,
Et tous les preux qui tombèrent là-bas
Pour racheter la Sainte Sépulture.
L'Anglais Richard faisait battre mon cœur
Et je l'aimais, quand après ses conquêtes
Il revenait, et que son bras vainqueur
Avait coupé tout un collier de têtes.
D'une Beauté je prenais les couleurs,
Une baguette était mon cimeterre;
Puis je partais à la guerre des fleurs
Et des bourgeons dont je jonchais la terre.
Je possédais au vent libre des cieux
Un banc de mousse où s'élevait mon trône;
Je méprisais les rois ambitieux,
De rameaux verts j'avais fait ma couronne.
J'étais heureux et ravi. Mais un jour
Je vis venir une jeune compagne.
J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,
Et les châteaux que j'avais en Espagne.
Elle s'assit sous les marronniers verts;
Or je crus voir, tant je la trouvais belle,
Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
Et je restai tout songeur auprès d'elle.
Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté
En regardant cette fillette blonde?
Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté
Quand, dans la brume, il entrevit un monde?
L'OISELEUR.
L'oiseleur Amour se promène
Lorsque les coteaux sont fleuris,
Fouillant les buissons et la plaine;
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.
Aussitôt que la nuit s'efface
Il vient, tend avec soin son fil,
Jette la glu de place en place,
Puis sème, pour cacher la trace,
Quelques brins d'avoine ou de mil.
Il s'embusque au coin d'une haie,
Se couche aux berges des ruisseaux,
Glisse en rampant sous la futaie,
De crainte que son pied n'effraie
Les rapides petits oiseaux.
Sous le muguet et la pervenche
L'enfant rusé cache ses rets,
Ou bien sous l'aubépine blanche
Où tombent, comme une avalanche,
Linots, pinsons, chardonnerets.
Parfois d'une souple baguette
D'osier vert ou de romarin
Il fait un piège, et puis il guette
Les petits oiseaux en goguette
Qui viennent becqueter son grain.
Etourdi, joyeux et rapide,
Bientôt approche un oiselet:
Il regarde d'un air candide,
S'enhardit, goûte au grain perfide,
Et se prend la patte au filet.
Et l'oiseleur Amour l'emmène
Loin des coteaux frais et fleuris,
Loin des buissons et de la plaine,
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.
L'AÏEUL.
L'aïeul mourait froid et rigide.
Il avait quatre-vingt-dix ans.
La blancheur de son front livide
Semblait blanche sur ses draps blancs.
Il entr'ouvrit son grand œil pâle,
Et puis il parla d'une voix
Lointaine et vague comme un râle,
Ou comme un souffle au fond des bois.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
Aux clairs matins de grand soleil
L'arbre fermentait sous la sève,
Mon cœur battait d'un sang vermeil.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
Comme la vie est douce et brève!
Je me souviens, je me souviens
Des jours passés, des jours anciens!
J'étais jeune! je me souviens!
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
L'onde sent un frisson courir
A toute brise qui s'élève;
Mon sein tremblait à tout désir.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,
Ce souffle ardent qui nous soulève?
Je me souviens, je me souviens!
Force et jeunesse! ô joyeux biens!
L'amour! l'amour! je me souviens!
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
Ma poitrine est pleine du bruit
Que font les vagues sur la grève,
Ma pensée hésite et me fuit.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve
Que je commence ou que j'achève?
Je me souviens, je me souviens!
On va m'étendre près des miens;
La mort! la mort! je me souviens!
DÉSIRS.
Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,
De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.
D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.
Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle:
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.
Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain;
Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,
Comme on cueille des fruits en étendant la main.
Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes;
Ces aromes divers nous les rendent plus doux.
J'aimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
J'adorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.
Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front s'argente au clair de lune.
Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,
Partir d'un pied léger vers une autre chimère.
—Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent:
On trouverait au fond une saveur amère.
LA DERNIÈRE ESCAPADE.
I
Un grand château bien vieux aux murs très élevés.
Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,
S'élançant longue et droite aux fentes des pavés
Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.
Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,
S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.
Sa tête fut, un soir, par le vent emportée;
Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,
S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,
Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,
L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,
L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.
Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs.
Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.
Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,
Que la lézarde marque au front comme une ride,
Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,
Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,
A l'aspect désolé des choses négligées.
Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend;
Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
Les arbres ont poussé des branches si mêlées
Que le soleil, jetant son averse de feu,
Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
Et la voûte a grandi comme une cathédrale;
Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.
Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
Des valets ont paru, soutenant par les bras
Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
Ils traînent lentement sur les marches verdies
Les hésitations de leurs jambes roidies,
Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
Très vieux,—l'homme et la femme,—et branlant du menton,
Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça
Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
Et regardent tout près, par terre, fixement.
Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement
Semble seul habiter cette décrépitude;
Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,
Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.
II
Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.
Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,
Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.
Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée
Et, sur chaque prairie, une foule dorée
De jaunes papillons flotte et semble danser.
Épanouie au loin la campagne grésille,
C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,
Car, affolé dans les profondeurs du gazon,
Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.
Une fièvre de vie enflammée a couru,
Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,
Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,
Le vieux château reprend son sourire de pierre.
Alors les deux vieillards s'animent peu à peu:
Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,
Les membres desséchés lentement se détendent;
Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,
Et leurs esprits, confus comme après un réveil,
S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.
Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.
L'homme se tourne un peu vers son antique amie,
La regarde un instant et dit: «Il fait bien bon.»
Elle, levant sa tête encor tout endormie
Et parcourant de l'œil les horizons connus,
Lui répond: «Oui, voilà les beaux jours revenus.»
Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.
Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres;
Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau
Les traversent parfois d'une brusque secousse,
Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.
Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce
Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.
Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix:
«C'était un jour pareil que vous êtes venue
Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.»
Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers
Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,
Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,
S'en retournent toujours par le même sillage.
Il reprit: «C'est bien loin, cela ne revient pas.
Et notre banc de pierre, au fond du parc,—là-bas?»
La femme fit un saut comme d'un trait blessée:
«Allons le voir», dit-elle, et, la gorge oppressée,
Tous deux se sont levés soudain d'un même effort!