ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D’UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
Le texte de ce volume
est conforme à celui de l’édition originale: Miss Harriet.
Paris, Victor Havard, 1884,
avec addition de:
L’Orient—Un Million (inédits).
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
MISS HARRIET
L’ORIENT — UN MILLION
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
Tous droits réservés.
MISS HARRIET.
A Madame.....
NOUS étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la grande côte où serpentait la route.
Partis d’Étretat dès l’aurore, pour aller visiter les ruines de Tancarville, nous somnolions encore, engourdis dans l’air frais du matin. Les femmes surtout, peu accoutumées à ces réveils de chasseurs, laissaient à tout moment retomber leurs paupières, penchaient la tête ou bien bâillaient, insensibles à l’émotion du jour levant.
C’était l’automne. Des deux côtés du chemin les champs dénudés s’étendaient, jaunis par le pied court des avoines et des blés fauchés qui couvraient le sol comme une barbe mal rasée. La terre embrumée semblait fumer. Des alouettes chantaient en l’air, d’autres oiseaux pépiaient dans les buissons.
Le soleil enfin se leva devant nous, tout rouge au bord de l’horizon; et, à mesure qu’il montait, plus clair de minute en minute, la campagne paraissait s’éveiller, sourire, se secouer, et ôter, comme une fille qui sort du lit, sa chemise de vapeurs blanches.
Le comte d’Étraille, assis sur le siège, cria: «Tenez, un lièvre», et il étendait le bras vers la gauche, indiquant une pièce de trèfle. L’animal filait, presque caché par ce champ, montrant seulement ses grandes oreilles; puis il détala à travers un labouré, s’arrêta, repartit d’une course folle, changea de direction, s’arrêta de nouveau, inquiet, épiant tout danger, indécis sur la route à prendre; puis il se remit à courir avec de grands sauts de l’arrière-train, et il disparut dans un large carré de betteraves. Tous les hommes s’éveillèrent, suivant la marche de la bête.
René Lemanoir prononça: «Nous ne sommes pas galants, ce matin», et regardant sa voisine, la petite baronne de Sérennes, qui luttait contre le sommeil, il lui dit à mi-voix: «Vous pensez à votre mari, baronne. Rassurez-vous, il ne revient que samedi. Vous avez encore quatre jours.»
Elle répondit avec un sourire endormi: «Que vous êtes bête!» Puis, secouant sa torpeur, elle ajouta: «Voyons, dites-nous quelque chose pour nous faire rire. Vous, monsieur Chenal, qui passez pour avoir eu plus de bonnes fortunes que le duc de Richelieu, racontez une histoire d’amour qui vous soit arrivée, ce que vous voudrez.»
Léon Chenal, un vieux peintre qui avait été très beau, très fort, très fier de son physique, et très aimé, prit dans sa main sa longue barbe blanche et sourit, puis, après quelques moments de réflexion, il devint grave tout à coup.
«Ce ne sera pas gai, mesdames; je vais vous raconter le plus lamentable amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n’en point inspirer de semblable.»
I
J’avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes normandes.
J’appelle «faire le rapin», ce vagabondage sac au dos, d’auberge en auberge, sous prétexte d’études et de paysages sur nature. Je ne sais rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans entraves d’aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux. On s’arrête parce qu’un ruisseau vous a séduit, parce qu’on sentait bon les pommes de terre frites devant la porte d’un hôtelier. Parfois c’est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l’œillade naïve d’une fille d’auberge. N’ayez point de mépris pour ces rustiques tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et des joues fermes et des lèvres fraîches; et leur baiser violent est fort et savoureux comme un fruit sauvage. L’amour a toujours du prix, d’où qu’il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil qui pleure quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si précieuses, qu’il ne les faut jamais mépriser.
J’ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères, derrière l’étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers encore tièdes de la chaleur du jour. J’ai des souvenirs de grosse toile grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées.
Mais ce qu’on aime surtout dans ces courses à l’aventure, c’est la campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre. On est seul tout près d’elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots, et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi.
On s’assied au bord d’une source qui sort au pied d’un chêne, au milieu d’une chevelure d’herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On s’agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand on rencontre un trou, le long de ces minces cours d’eau, on s’y plonge, tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger.
On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exalté lorsque le soleil se noie dans un océan de nuages sanglants et qu’il jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous viendraient point à l’esprit sous la brûlante clarté du jour.
Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année, j’arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant à pic dans la mer. J’avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin et souple comme un tapis qui pousse au bord de l’abîme sous le vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, regardant tantôt la fuite lente et arrondie d’une mouette promenant sur le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte, la voile brune d’une barque de pêche, j’avais passé un jour heureux d’insouciance et de liberté.
On m’indiqua une petite ferme où on logeait des voyageurs, sorte d’auberge tenue par une paysanne au milieu d’une cour normande entourée d’un double rang de hêtres.
Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur.
C’était une vieille campagnarde ridée, sévère, qui semblait toujours recevoir les pratiques à contre-cœur, avec une sorte de méfiance.
Nous étions en mai; les pommiers épanouis couvraient la cour d’un toit de fleurs parfumées, semaient incessamment une pluie tournoyante de folioles roses qui tombaient sans fin sur les gens et sur l’herbe.
Je demandai: «Eh bien, madame Lecacheur, avez-vous une chambre pour moi?»
Étonnée de voir que je savais son nom, elle répondit: «C’est selon, tout est loué. On pourrait voir tout de même.»
En cinq minutes nous fûmes d’accord, et je déposai mon sac sur le sol de terre d’une pièce rustique, meublée d’un lit, de deux chaises, d’une table et d’une cuvette. Elle donnait dans la cuisine, grande, enfumée, où les pensionnaires prenaient leurs repas avec les gens de la ferme et la patronne, qui était veuve.
Je me lavai les mains, puis je ressortis. La vieille faisait fricasser un poulet pour le dîner dans sa large cheminée où pendait la crémaillère noire de fumée.
—«Vous avez donc des voyageurs en ce moment?» lui dis-je.
Elle répondit, de son air mécontent: «J’ons eune dame, une Anglaise d’âge. Alle occupe l’autre chambre.»
J’obtins, moyennant une augmentation de cinq sols par jour, le droit de manger seul dans la cour quand il ferait beau.
On mit donc mon couvert devant la porte, et je commençai à dépecer à coups de dents les membres maigres de la poule normande en buvant du cidre clair et en mâchant du gros pain blanc, vieux de quatre jours, mais excellent.
Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s’ouvrit, et une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était très maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux rouges, qu’on l’eût crue privée de bras si on n’avait vu une longue main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s’enfonça dans la chaumière.
Cette singulière apparition m’égaya; c’était ma voisine assurément, l’Anglaise d’âge dont avait parlé notre hôtesse.
Je ne la revis pas ce jour-là. Le lendemain, comme je m’étais installé pour peindre au fond de ce vallon charmant que vous connaissez et qui descend jusqu’à Étretat, j’aperçus, en levant les yeux tout à coup, quelque chose de singulier dressé sur la crête du coteau; on eût dit un mât pavoisé. C’était elle. En me voyant elle disparut.
Je rentrai à midi pour déjeuner et je pris place à la table commune, afin de faire connaissance avec cette vieille originale. Mais elle ne répondit pas à mes politesses, insensible même à mes petits soins. Je lui versais de l’eau avec obstination, je lui passais les plats avec empressement. Un léger mouvement de tête, presque imperceptible, et un mot anglais murmuré si bas que je ne l’entendais point, étaient ses seuls remerciements.
Je cessai de m’occuper d’elle, bien qu’elle inquiétât ma pensée.
Au bout de trois jours j’en savais sur elle aussi long que Mme Lecacheur elle-même.
Elle s’appelait miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer l’été, elle s’était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant, et ne semblait point disposée à s’en aller. Elle ne parlait jamais à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse, tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration: «Je aimé le Seigneur plus que tout; je le admiré dans toute son création, je le adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur.» Et elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures destinées à convertir l’univers.
Dans le village on ne l’aimait point. L’instituteur ayant déclaré: «C’est une athée», une sorte de réprobation pesait sur elle. Le curé, consulté par Mme Lecacheur, répondit: «C’est une hérétique, mais Dieu ne veut pas la mort du pécheur, et je la crois une personne d’une moralité parfaite.»
Ces mots «Athée—Hérétique», dont on ignorait le sens précis, jetaient des doutes dans les esprits. On prétendait en outre que l’Anglaise était riche et qu’elle avait passé sa vie à voyager dans tous les pays du monde, parce que sa famille l’avait chassée. Pourquoi sa famille l’avait-elle chassée? A cause de son impiété naturellement.
C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables d’hôte de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent inhabitables les villes charmantes de la Méditerranée, apportent partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui ferait croire qu’on les glisse, la nuit, dans un étui.
Quand j’en apercevais une dans un hôtel, je me sauvais comme les oiseaux qui voient un mannequin dans un champ.
Celle-là cependant me paraissait tellement singulière qu’elle ne me déplaisait point.
Mme Lecacheur, hostile par instinct à tout ce qui n’était pas paysan, sentait en son esprit borné une sorte de haine pour les allures extatiques de la vieille fille. Elle avait trouvé un terme pour la qualifier, un terme méprisant assurément, venu je ne sais comment sur ses lèvres, appelé par je ne sais quel confus et mystérieux travail d’esprit. Elle disait: «C’est une démoniaque». Et ce mot, collé sur cet être austère et sentimental, me semblait d’un irrésistible comique. Je ne l’appelais plus moi-même que «la démoniaque», éprouvant un plaisir drôle à prononcer tout haut ces syllabes en l’apercevant.
Je demandais à la mère Lecacheur: «Eh bien, qu’est-ce que fait notre démoniaque aujourd’hui?»
Et la paysanne répondait d’un air scandalisé:
—«Croiriez-vous, monsieur, qu’all’ a ramassé un crapaud dont on avait pilé la patte, et qu’all’ l’a porté dans sa chambre, et qu’all’ l’a mis dans sa cuvette et qu’all’y met un pansage comme à un homme. Si c’est pas une profanation!»
Une autre fois, en se promenant au pied de la falaise, elle avait acheté un gros poisson qu’on venait de pêcher, rien que pour le rejeter à la mer. Et le matelot, bien que payé largement, l’avait injuriée à profusion, plus exaspéré que si elle lui eût pris son argent dans sa poche. Après un mois il ne pouvait encore parler de cela sans se mettre en fureur et sans crier des outrages. Oh, oui! c’était bien une démoniaque, miss Harriet, la mère Lecacheur avait eu une inspiration de génie en la baptisant ainsi.
Le garçon d’écurie, qu’on appelait Sapeur parce qu’il avait servi en Afrique dans son jeune temps, nourrissait d’autres opinions. Il disait d’un air malin: «Ça est une ancienne qu’a fait son temps.»
Si la pauvre fille avait su?
La petite bonne Céleste ne la servait pas volontiers, sans que j’eusse pu comprendre pourquoi. Peut-être uniquement parce qu’elle était étrangère, d’une autre race, d’une autre langue, et d’une autre religion. C’était une démoniaque enfin!
Elle passait son temps à errer par la campagne, cherchant et adorant Dieu dans la nature. Je la trouvai, un soir, à genoux dans un buisson. Ayant distingué quelque chose de rouge à travers les feuilles, j’écartai les branches, et miss Harriet se dressa, confuse d’avoir été vue ainsi, fixant sur moi des yeux effarés comme ceux des chats-huants surpris en plein jour.
Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l’apercevais tout à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore. Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d’un vallon, marchant vite, de son pas élastique d’Anglaise; et j’allais vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage d’illuminée, son visage sec, indicible, content d’une joie intérieure et profonde.
Souvent aussi je la rencontrais au coin d’une ferme, assise sur l’herbe, sous l’ombre d’un pommier, avec son petit livre biblique ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin.
Car je ne m’en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens d’amour pour ses larges et doux paysages. J’étais bien dans cette ferme ignorée, loin de tout, près de la Terre, de la bonne, saine, belle et verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour. Et peut-être, faut-il l’avouer, un rien de curiosité aussi me retenait chez la mère Lecacheur. J’aurais voulu connaître un peu cette étrange miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces vieilles Anglaises errantes.
II
Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d’achever une étude qui me paraissait crâne, et qui l’était. Elle fut vendue dix mille francs quinze ans plus tard. C’était plus simple d’ailleurs que deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil coulait comme de l’huile. La lumière, sans qu’on vît l’astre caché derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C’était ça. Un premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe.
A gauche la mer, pas la mer bleue, la mer d’ardoise, mais la mer de jade, verdâtre, laiteuse et dure aussi sous le ciel foncé.
J’étais tellement content de mon travail que je dansais en le rapportant à l’auberge. J’aurais voulu que le monde entier le vît tout de suite. Je me rappelle que je le montrai à une vache au bord du sentier, en lui criant:
«Regarde ça, ma vieille. Tu n’en verras pas souvent de pareilles.»
En arrivant devant la maison, j’appelai aussitôt la mère Lecacheur en braillant à tue-tête:
«Ohé! ohé! La patronne, amenez-vous et pigez-moi ça.»
La paysanne arriva et considéra mon œuvre de son œil stupide qui ne distinguait rien, qui ne voyait même pas si cela représentait un bœuf ou une maison.
Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l’aubergiste. La démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j’avais soin de présenter la chose de telle sorte qu’elle n’échappât point à son œil. Elle s’arrêta net, saisie, stupéfaite. C’était sa roche, paraît-il, celle où elle grimpait pour rêver à son aise.
Elle murmura un «Aoh!» britannique si accentué et si flatteur, que je me tournai vers elle en souriant; et je lui dis:
—C’est ma dernière étude, mademoiselle.
Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante:
—«Oh! monsieur, vô comprené le nature d’une fâçon palpitante.»
Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s’il fût venu d’une reine. J’étais séduit, conquis, vaincu. Je l’aurais embrassée, parole d’honneur!
Je m’assis à table à côté d’elle, comme toujours. Pour la première fois elle parla, continuant à haute voix sa pensée: «Oh! j’aimé tant le nature!»
Je lui offris du pain, de l’eau, du vin. Elle acceptait maintenant avec un petit sourire de momie. Et je commençai à causer paysage.
Après le repas, nous étant levés ensemble, nous nous mîmes à marcher à travers la cour; puis, attiré sans doute par l’incendie formidable que le soleil couchant allumait sur la mer, j’ouvris la barrière qui donnait vers la falaise, et nous voilà partis côte à côte, contents comme deux personnes qui viennent de se comprendre et de se pénétrer.
C’était un soir tiède, amolli, un de ces soirs de bien-être où la chair et l’esprit sont heureux. Tout est jouissance et tout est charme. L’air tiède, embaumé, plein de senteurs d’herbes et de senteurs d’algues, caresse l’odorat de son parfum sauvage, caresse le palais de sa saveur marine, caresse l’esprit de sa douceur pénétrante. Nous allions maintenant au bord de l’abîme, au-dessus de la vaste mer qui roulait, à cent mètres sous nous, ses petits flots. Et nous buvions, la bouche ouverte et la poitrine dilatée, ce souffle frais qui avait passé l’Océan et qui nous glissait sur la peau, lent et salé par le long baiser des vagues.
Serrée dans son châle à carreaux, l’air inspiré, les dents au vent, l’Anglaise regardait l’énorme soleil s’abaisser vers la mer. Devant nous, là-bas, là-bas, à la limite de la vue, un trois-mâts couvert de voiles dessinait sa silhouette sur le ciel enflammé, et un vapeur, plus proche, passait en déroulant sa fumée qui laissait derrière lui un nuage sans fin traversant tout l’horizon.
Le globe rouge descendait toujours, lentement. Et bientôt il toucha l’eau, juste derrière le navire immobile qui apparut, comme dans un cadre de feu, au milieu de l’astre éclatant. Il s’enfonçait peu à peu, dévoré par l’Océan. On le voyait plonger, diminuer, disparaître. C’était fini. Seul le petit bâtiment montrait toujours son profil découpé sur le fond d’or du ciel lointain.
Miss Harriet contemplait d’un regard passionné la fin flamboyante du jour. Et elle avait certes une envie immodérée d’étreindre le ciel, la mer, tout l’horizon.
Elle murmura: «Aoh! J’aimé... j’aimé... j’aimé...» Je vis une larme dans son œil. Elle reprit: «Je vôdré être une petite oiseau pour m’envolé dans le firmament.»
Et elle restait debout, comme je l’avais vue souvent, piquée sur la falaise, rouge aussi dans son châle de pourpre. J’eus envie de la croquer sur mon album. On eût dit la caricature de l’extase.
Je me retournai pour ne pas sourire.
Puis je lui parlai peinture, comme j’aurais fait à un camarade, notant les tons, les valeurs, les vigueurs, avec des termes du métier. Elle m’écoutait attentivement, comprenant, cherchant à deviner le sens obscur des mots, à pénétrer ma pensée. De temps en temps elle prononçait: «Oh! je comprené, je comprené. C’été très palpitante.»
Nous rentrâmes.
Le lendemain, en m’apercevant, elle vint vivement me tendre la main. Et nous fûmes amis tout de suite.
C’était une brave créature qui avait une sorte d’âme à ressorts, partant par bonds dans l’enthousiasme. Elle manquait d’équilibre, comme toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite dans une innocence surie; mais elle avait gardé au cœur quelque chose de très jeune, d’enflammé. Elle aimait la nature et les bêtes, de l’amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de l’amour sensuel qu’elle n’avait point donné aux hommes.
Il est certain que la vue d’une chienne allaitant, d’une jument courant dans un pré avec son poulain dans les jambes, d’un nid d’oiseau plein de petits, piaillant, le bec ouvert, la tête énorme, le corps tout nu, la faisait palpiter d’une émotion exagérée.
Pauvres êtres solitaires, errants et tristes des tables d’hôte, pauvres êtres ridicules et lamentables, je vous aime depuis que j’ai connu celui-là!
Je m’aperçus bientôt qu’elle avait quelque chose à me dire, mais elle n’osait point, et je m’amusais de sa timidité. Quand je partais, le matin, avec ma boîte sur le dos, elle m’accompagnait jusqu’au bout du village, muette, visiblement anxieuse et cherchant ses mots pour commencer. Puis elle me quittait brusquement et s’en allait vite, de son pas sautillant.
Un jour enfin elle prit courage: «Je vôdré voir vô comment vô faites le peinture? Volé vô? Je été très curieux». Et elle rougissait comme si elle eût prononcé des paroles extrêmement audacieuses.
Je l’emmenai au fond du Petit-Val, où je commençais une grande étude.
Elle resta debout derrière moi, suivant tous mes gestes avec une attention concentrée.
Puis soudain, craignant peut-être de me gêner, elle me dit «Merci» et s’en alla.
Mais en peu de temps elle devint plus familière et elle se mit à m’accompagner chaque jour avec un plaisir visible. Elle apportait sous son bras son pliant, ne voulant point permettre que je le prisse, et elle s’asseyait à mon côté. Elle demeurait là pendant des heures, immobile et muette, suivant de l’œil le bout de mon pinceau dans tous ses mouvements. Quand j’obtenais, par une large plaque de couleur posée brusquement avec le couteau, un effet juste et inattendu, elle poussait malgré elle un petit «Aoh» d’étonnement, de joie et d’admiration. Elle avait un sentiment de respect attendri pour mes toiles, de respect presque religieux pour cette reproduction humaine d’une parcelle de l’œuvre divine. Mes études lui apparaissaient comme des sortes de tableaux de sainteté; et parfois elle me parlait de Dieu, essayant de me convertir.
Oh! c’était un drôle de bonhomme que son bon Dieu, une sorte de philosophe de village, sans grands moyens et sans grande puissance, car elle se le figurait toujours désolé des injustices commises sous ses yeux—comme s’il n’avait pas pu les empêcher.
Elle était, d’ailleurs, en termes excellents avec lui, paraissant même confidente de ses secrets et de ses contrariétés. Elle disait: «Dieu veut» ou «Dieu ne veut pas» comme un sergent qui annoncerait au conscrit que: «Le colonel il a ordonné.»
Elle déplorait du fond du cœur mon ignorance des intentions célestes qu’elle s’efforçait de me révéler; et je trouvais chaque jour dans mes poches, dans mon chapeau quand je le laissais par terre, dans ma boîte à couleurs, dans mes souliers cirés devant ma porte au matin, ces petites brochures de piété qu’elle recevait sans doute directement du Paradis.
Je la traitais comme une ancienne amie, avec une franchise cordiale. Mais je m’aperçus bientôt que ses allures avaient un peu changé. Je n’y pris pas garde dans les premiers temps.
Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche rapide et scandée. Elle s’asseyait brusquement, essoufflée comme si elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l’agitait. Elle était fort rouge, de ce rouge anglais qu’aucun autre peuple ne possède; puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre et semblait près de défaillir. Peu à peu cependant je la voyais reprendre sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler.
Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n’avais rien fait qui pût lui déplaire ou la blesser.
Enfin je pensai que ce devaient être là ses allures normales, un peu modifiées sans doute en mon honneur dans les premiers temps de notre connaissance.
Quand elle rentrait à la ferme après des heures de marche sur la côte battue du vent, ses longs cheveux tordus en spirales s’étaient souvent déroulés et pendaient comme si leur ressort eût été cassé. Elle ne s’en inquiétait guère, autrefois, et s’en venait dîner sans gêne, dépeignée ainsi par sa sœur la brise.
Maintenant elle montait dans sa chambre pour rajuster ce que j’appelais ses verres de lampe; et quand je lui disais avec une galanterie familière qui la scandalisait toujours: «Vous êtes belle comme un astre aujourd’hui, miss Harriet», un peu de sang lui montait aussitôt aux joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans.
Puis elle redevint tout à fait sauvage et cessa de venir me voir peindre. Je pensai: «C’est une crise, cela se passera.» Mais cela ne se passait point. Quand je lui parlais, maintenant, elle me répondait, soit avec une indifférence affectée, soit avec une irritation sourde. Et elle avait des brusqueries, des impatiences, des nerfs. Je ne l’apercevais qu’aux repas et nous ne causions plus guère. Je pensai vraiment que je l’avais froissée en quelque chose; et je lui demandai un soir: «Miss Harriet, pourquoi n’êtes-vous plus avec moi comme autrefois? Qu’est-ce que j’ai fait pour vous déplaire? Vous me causez beaucoup de peine!»
Elle répondit, avec un accent de colère tout à fait drôle: «J’été toujours avec vô le même qu’autrefois. Ce n’été pas vrai, pas vrai», et elle courut s’enfermer dans sa chambre.
Elle me regardait par moments d’une étrange façon. Je me suis dit souvent depuis ce temps que les condamnés à mort doivent regarder ainsi quand on leur annonce le dernier jour. Il y avait dans son œil une espèce de folie, une folie mystique et violente; et autre chose encore, une fièvre, un désir exaspéré, impatient et impuissant de l’irréalisé et de l’irréalisable! Et il me semblait qu’il y avait aussi en elle un combat où son cœur luttait contre une force inconnue qu’elle voulait dompter, et peut-être encore autre chose... Que sais-je? que sais-je?
III
Ce fut vraiment une singulière révélation.
Depuis quelque temps je travaillais chaque matin, dès l’aurore, à un tableau dont voici le sujet:
Un ravin profond, encaissé, dominé par deux talus de ronces et d’arbres s’allongeait, perdu, noyé dans cette vapeur laiteuse, dans cette ouate qui flotte parfois sur les vallons, au lever du jour. Et tout au fond de cette brume épaisse et transparente, on voyait venir, ou plutôt on devinait, un couple humain, un gars et une fille, embrassés, enlacés, elle la tête levée vers lui, lui penché vers elle, et bouche à bouche.
Un premier rayon de soleil, glissant entre les branches, traversait ce brouillard d’aurore, l’illuminait d’un reflet rose derrière les rustiques amoureux, faisait passer leurs ombres vagues dans une clarté argentée. C’était bien, ma foi, fort bien.
Je travaillais dans la descente qui mène au petit val d’Étretat. J’avais par chance, ce matin-là, la buée flottante qu’il me fallait.
Quelque chose se dressa devant moi, comme un fantôme, c’était miss Harriet. En me voyant elle voulut fuir. Mais je l’appelai, criant: «Venez, venez donc, mademoiselle, j’ai un petit tableau pour vous.»
Elle s’approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui ne peuvent plus, qui s’abandonnent en résistant encore. Je me levai d’une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas, et je lui pris les mains par un mouvement d’affection brusque, un vrai mouvement de Français qui agit plus vite qu’il ne pense.
Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les retira brusquement, ou plutôt, les arracha.
Je l’avais reconnu, ce frisson-là, pour l’avoir déjà senti; et rien ne m’y tromperait. Ah! le frisson d’amour d’une femme, qu’elle ait quinze ou cinquante ans, qu’elle soit du peuple ou du monde, me va si droit au cœur que je n’hésite jamais à le comprendre.
Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais. Elle s’en alla sans que j’eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant un miracle, et désolé comme si j’eusse commis un crime.
Je ne rentrai pas pour déjeuner. J’allai faire un tour au bord de la falaise, ayant autant envie de pleurer que de rire, trouvant l’aventure comique et déplorable, me sentant ridicule et la jugeant malheureuse à devenir folle.
Je me demandais ce que je devais faire.
Je jugeai que je n’avais plus qu’à partir, et j’en pris tout de suite la résolution.
Après avoir vagabondé jusqu’au dîner, un peu triste, un peu rêveur, je rentrai à l’heure de la soupe.
On se mit à table comme de coutume. Miss Harriet était là, mangeait gravement, sans parler à personne et sans lever les yeux. Elle avait d’ailleurs son visage et son allure ordinaires.
J’attendis la fin du repas, puis, me tournant vers la patronne: «Eh bien, madame Lecacheur, je ne vais pas tarder à vous quitter.»
La bonne femme, surprise et chagrine, s’écria de sa voix traînante: «Qué qu’ vous dites là, mon brave monsieur? vous allez nous quitter! J’étions si bien accoutumés à vous!»
Je regardais de loin Miss Harriet; sa figure n’avait point tressailli. Mais Céleste, la petite bonne, venait de lever les yeux vers moi. C’était une grosse fille de dix-huit ans, rougeaude, fraîche, forte comme un cheval, et propre, chose rare. Je l’embrassais quelquefois dans les coins, par habitude de coureur d’auberges, et rien de plus.
Et le dîner s’acheva.
J’allai fumer ma pipe sous les pommiers, en marchant de long en large, d’un bout à l’autre de la cour. Toutes les réflexions que j’avais faites dans le jour, l’étrange découverte du matin, cet amour grotesque et passionné attaché à moi, des souvenirs venus à la suite de cette révélation, des souvenirs charmants et troublants, peut-être aussi ce regard de servante levé sur moi à l’annonce de mon départ, tout cela mêlé, combiné, me mettait maintenant une humeur gaillarde au corps, un picotement de baisers sur les lèvres, et, dans les veines, ce je ne sais quoi qui pousse à faire des bêtises.
La nuit venait, glissant son ombre sous les arbres, et j’aperçus Céleste qui s’en allait fermer le poulailler de l’autre côté de l’enclos. Je m’élançai, courant à pas si légers qu’elle n’entendit rien, et comme elle se relevait, après avoir baissé la petite trappe par où entrent et sortent les poules, je la saisis à pleins bras, jetant sur sa figure large et grasse une grêle de caresses. Elle se débattait, riant tout de même, accoutumée à cela.
Pourquoi l’ai-je lâchée vivement? Pourquoi me suis-je retourné d’une secousse? Comment ai-je senti quelqu’un derrière moi?
C’était Miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui restait immobile comme en face d’un spectre. Puis elle disparut dans la nuit.
Je revins honteux, troublé, plus désespéré d’avoir été surpris ainsi par elle que si elle m’avait trouvé commettant quelque acte criminel.
Je dormis mal, énervé à l’excès, hanté de pensées tristes. Il me sembla entendre pleurer. Je me trompais sans doute. Plusieurs fois aussi je crus qu’on marchait dans la maison et qu’on ouvrait la porte du dehors.
Vers le matin, la fatigue m’accablant, le sommeil enfin me saisit. Je m’éveillai tard et ne me montrai que pour déjeuner, confus encore, ne sachant quelle contenance garder.
On n’avait point aperçu Miss Harriet. On l’attendit; elle ne parut pas. La mère Lecacheur entra dans sa chambre, l’Anglaise était partie. Elle avait même dû sortir dès l’aurore, comme elle sortait souvent, pour voir se lever le soleil.
On ne s’en étonna point et on se mit à manger en silence.
Il faisait chaud, très chaud, c’était un de ces jours brûlants et lourds où pas une feuille ne remue. On avait tiré la table dehors, sous un pommier; et de temps en temps Sapeur allait remplir au cellier la cruche au cidre, tant on buvait. Céleste apportait les plats de la cuisine, un ragoût de mouton aux pommes de terre, un lapin sauté et une salade. Puis elle posa devant nous une assiette de cerises, les premières de la saison.
Voulant les laver et les rafraîchir, je priai la petite bonne d’aller me tirer un seau d’eau bien froide.
Elle revint au bout de cinq minutes en déclarant que le puits était tari. Ayant laissé descendre toute la corde, le seau avait touché le fond, puis il était remonté vide. La mère Lecacheur voulut se rendre compte par elle-même, et s’en alla regarder dans le trou. Elle revint en annonçant qu’on voyait bien quelque chose dans son puits, quelque chose qui n’était pas naturel. Un voisin sans doute y avait jeté des bottes de paille, par vengeance.
Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et je me penchai sur le bord. J’aperçus vaguement un objet blanc. Mais quoi? J’eus alors l’idée de descendre une lanterne au bout d’une corde. La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s’enfonçant peu à peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l’ouverture, Sapeur et Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s’arrêta au-dessus d’une masse indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible. Sapeur s’écria:
«C’est un cheval. Je vé le sabot. Y s’ra tombé c’te nuit après s’avoir écapé du pré.»
Mais soudain, je frissonnai jusqu’aux moelles. Je venais de reconnaître un pied, puis une jambe dressée; le corps entier et l’autre jambe disparaissaient sous l’eau.
Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait éperdument au-dessus du soulier:
—C’est une femme qui... qui... qui est là dedans... c’est miss Harriet.
Sapeur seul ne sourcilla pas. Il en avait vu bien d’autres en Afrique!
La mère Lecacheur et Céleste se mirent à pousser des cris perçants, et elles s’enfuirent en courant.
Il fallut faire le sauvetage de la morte. J’attachai solidement le valet par les reins et je le descendis ensuite au moyen de la poulie, très lentement, en le regardant s’enfoncer dans l’ombre. Il tenait aux mains la lanterne et une autre corde. Bientôt sa voix, qui semblait venir du centre de la terre, cria: «Arr’tez»; et je le vis qui repêchait quelque chose dans l’eau, l’autre jambe, puis il ligatura les deux pieds ensemble et cria de nouveau: «Halez.
Je le fis remonter; mais je me sentais les bras cassés, les muscles mous, j’avais peur de lâcher l’attache et de laisser retomber l’homme. Quand sa tête apparut à la margelle, je demandai: «Eh bien»? comme si je m’étais attendu à ce qu’il me donnât des nouvelles de celle qui était là, au fond.
Nous montâmes tous deux sur la pierre du rebord et, face à face, penchés sur l’ouverture, nous nous mîmes à hisser le corps.
La mère Lecacheur et Céleste nous guettaient de loin, cachées derrière le mur de la maison. Quand elles aperçurent, sortant du trou, les souliers noirs et les bas blancs de la noyée, elles disparurent.
Sapeur saisit les chevilles, et on la tira de là, la pauvre et chaste fille, dans la posture la plus immodeste. La tête était affreuse, noire et déchirée; et ses longs cheveux gris, tout à fait dénoués, déroulés pour toujours, pendaient, ruisselants et fangeux. Sapeur prononça d’un ton de mépris:
«Nom d’un nom, qu’all’ est maigre!»
Nous la portâmes dans sa chambre, et comme les deux femmes ne reparaissaient point, je fis sa toilette mortuaire avec le valet d’écurie.
Je lavai sa triste face décomposée. Sous mon doigt un œil s’ouvrit un peu, qui me regarda de ce regard pâle, de ce regard froid, de ce regard terrible des cadavres, qui semble venir de derrière la vie. Je soignai comme je le pus ses cheveux répandus, et, de mes mains inhabiles, j’ajustai sur son front une coiffure nouvelle et singulière. Puis j’enlevai ses vêtements trempés d’eau, découvrant un peu, avec honte, comme si j’eusse commis une profanation, ses épaules et sa poitrine, et ses longs bras aussi minces que des branches.
Puis, j’allai chercher des fleurs, des coquelicots, des bluets, des marguerites et de l’herbe fraîche et parfumée, dont je couvris sa couche funèbre.
Puis il me fallut remplir les formalités d’usage étant seul auprès d’elle. Une lettre trouvée dans sa poche, écrite au dernier moment, demandait qu’on l’enterrât dans ce village où s’étaient passés ses derniers jours. Une pensée affreuse me serra le cœur. N’était-ce point à cause de moi qu’elle voulait rester en ce lieu?
Vers le soir, les commères du voisinage s’en vinrent pour contempler la défunte; mais j’empêchai qu’on entrât; je voulais rester seul près d’elle; et je veillai toute la nuit.
Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part des amis, des parents? Qu’avaient été son enfance, sa vie? D’où venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé de sa maison. Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu’une tare honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait chassé loin d’elle toute affection et tout amour?
Comme il y a des êtres malheureux! Je sentais peser sur cette créature humaine l’éternelle injustice de l’implacable nature! C’était fini pour elle, sans que, peut-être, elle eût jamais eu ce qui soutient les plus déshérités, l’espérance d’être aimée une fois! Car pourquoi se cachait-elle ainsi, fuyait-elle les autres? Pourquoi aimait-elle d’une tendresse si passionnée toutes les choses et tous les êtres vivants qui ne sont point les hommes?
Et je comprenais qu’elle crût à Dieu, celle-là, et qu’elle eût espéré ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil, serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et, chair des bêtes, elle deviendrait de la chair humaine. Mais ce qu’on appelle l’âme s’était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait plus. Elle avait changé sa vie contre d’autres vies qu’elle ferait naître.
Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une lueur pâle annonça l’aurore; puis un rayon rouge glissa jusqu’au lit, mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C’était l’heure qu’elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.
J’ouvris toute grande la fenêtre, j’écartai les rideaux pour que le ciel entier nous vît, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n’en avaient jamais reçu...
Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le comte d’Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait. Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur marche, tiraient mollement. Et le break n’avançait plus qu’à peine, devenu lourd tout à coup comme s’il eût été chargé de tristesse.
NOTE.
Miss Harriet a paru dans le Gaulois du lundi 9 juillet 1883 sous le titre de Miss Hastings. La nouvelle fut d’ailleurs reprise, sensiblement développée et en partie refaite. Quant au titre qui devait donner son nom au volume, voici ce que Maupassant en écrivait dans une lettre inédite à l’éditeur Havard, le 15 mars 1884:
«Je ne crois pas que Hastings soit un mauvais mot, attendu qu’il est connu du monde entier, rappelant les plus grands faits de l’histoire d’Angleterre. En outre Hastings existe comme nom autant que Duval chez nous.
«Le nom de Cherbuliez Miss Revel ne ressemblait pas plus à un nom anglais qu’à un nom turc.
«Voici cependant un autre mot aussi anglais que Hastings et plus joli de composition, c’est: Miss Harriet... Je vous prie donc de remplacer partout Hastings par Harriet.»
C’est au sujet de ce même titre que Maupassant eut en octobre 1890 des difficultés avec Audran et Boucheron, directeur des Bouffes-Parisiens. Ce titre en effet avait été donné par eux à une opérette qui allait être représentée sur cette scène. Ils finirent cependant par céder aux protestations de Maupassant, et l’opérette, changeant de nom, devint Miss Hélyett.
L’HÉRITAGE.
A Catulle Mendès.
I
BIEN qu’il ne fût pas encore dix heures, les employés arrivaient comme un flot sous la grande porte du Ministère de la Marine, venus en hâte de tous les coins de Paris, car on approchait du jour de l’an, époque de zèle et d’avancements. Un bruit de pas pressés emplissait le vaste bâtiment tortueux comme un labyrinthe et que sillonnaient d’inextricables couloirs, percés par d’innombrables portes donnant entrée dans les bureaux.
Chacun pénétrait dans sa case, serrait la main du collègue arrivé déjà, enlevait sa jaquette, passait le vieux vêtement de travail et s’asseyait devant sa table où des papiers entassés l’attendaient. Puis on allait aux nouvelles dans les bureaux voisins. On s’informait d’abord si le chef était là, s’il avait l’air bien luné, si le courrier du jour était volumineux.
Le commis d’ordre du «matériel général», M. César Cachelin, un ancien sous-officier d’infanterie de marine, devenu commis principal par la force du temps, enregistrait sur un grand livre toutes les pièces que venait d’apporter l’huissier du cabinet. En face de lui l’expéditionnaire, le père Savon, un vieil abruti célèbre dans tout le ministère par ses malheurs conjugaux, transcrivait, d’une main lente, une dépêche du chef, et s’appliquait, le corps de côté, l’œil oblique, dans une posture roide de copiste méticuleux.
M. Cachelin, un gros homme dont les cheveux blancs et courts se dressaient en brosse sur le crâne, parlait tout en accomplissant sa besogne quotidienne: «Trente-deux dépêches de Toulon. Ce port-là nous en donne autant que les quatre autres réunis.» Puis il posa au père Savon la question qu’il lui adressait tous les matins: «Eh bien, mon père Savon, comment va madame?»
Le vieux, sans interrompre sa besogne, répondit: «Vous savez bien, monsieur Cachelin, que ce sujet m’est fort pénible.»
Et le commis d’ordre se mit à rire, comme il riait tous les jours, en entendant cette même phrase.
La porte s’ouvrit et M. Maze entra. C’était un beau garçon brun, vêtu avec une élégance exagérée, et qui se jugeait déclassé, estimant son physique et ses manières au-dessus de sa position. Il portait de grosses bagues, une grosse chaîne de montre, un monocle, par chic, car il l’enlevait pour travailler, et il avait un fréquent mouvement des poignets pour mettre bien en vue ses manchettes ornées de gros boutons luisants.
Il demanda, dès la porte: «Beaucoup de besogne aujourd’hui?» M. Cachelin répondit: «C’est toujours Toulon qui donne. On voit bien que le jour de l’an approche; ils font du zèle, là-bas.»
Mais un autre employé, farceur et bel esprit, M. Pitolet, apparut à son tour et demanda en riant: «Avec ça que nous n’en faisons pas, du zèle?»
Puis, tirant sa montre, il déclara: «Dix heures moins sept minutes, et tout le monde au poste! Mazette! comment appelez-vous ça? Et je vous parie bien que Sa Dignité M. Lesable était arrivé à neuf heures en même temps que notre illustre chef.»
Le commis d’ordre cessa d’écrire, posa sa plume sur son oreille, et s’accoudant au pupitre: «Oh! celui-là, par exemple, s’il ne réussit pas, ce ne sera point faute de peine!».
Et M. Pitolet, s’asseyant sur le coin de la table et balançant la jambe, répondit: «Mais il réussira, papa Cachelin, il réussira, soyez-en sûr. Je vous parie vingt francs contre un sou qu’il sera chef avant dix ans?»
M. Maze, qui roulait une cigarette en se chauffant les cuisses au feu, prononça: «Zut! Quant à moi, j’aimerais mieux rester toute ma vie à deux mille quatre que de me décarcasser comme lui.»
Pitolet pivota sur ses talons, et, d’un ton goguenard: «Ce qui n’empêche pas, mon cher, que vous êtes ici, aujourd’hui 20 décembre, avant dix heures.»
Mais l’autre haussa les épaules d’un air indifférent: «Parbleu! je ne veux pas non plus que tout le monde me passe sur le dos! Puisque vous venez ici voir lever l’aurore, j’en fais autant, bien que je déplore votre empressement. De là à appeler le chef «cher maître», comme fait Lesable, et à partir à six heures et demie, et à emporter de la besogne à domicile, il y a loin. D’ailleurs, moi, je suis du monde, et j’ai d’autres obligations qui me prennent du temps.»
M. Cachelin avait cessé d’enregistrer et il demeurait songeur, le regard perdu devant lui. Enfin il demanda: «Croyez-vous qu’il ait encore son avancement cette année?»
Pitolet s’écria: «Je te crois, qu’il l’aura, et plutôt dix fois qu’une. Il n’est pas roublard pour rien.»
Et on parla de l’éternelle question des avancements et des gratifications qui, depuis un mois, affolait cette grande ruche de bureaucrates, du rez-de-chaussée jusqu’au toit.
On supputait les chances, on supposait les chiffres, on balançait les titres, on s’indignait d’avance des injustices prévues. On recommençait sans fin des discussions soutenues la veille et qui devaient revenir invariablement le lendemain avec les mêmes raisons, les mêmes arguments et les mêmes mots.
Un nouveau commis entra, petit, pâle, l’air malade, M. Boissel, qui vivait comme dans un roman d’Alexandre Dumas père. Tout pour lui devenait aventure extraordinaire, et il racontait chaque matin à Pitolet, son compagnon, ses rencontres étranges de la veille au soir, les drames supposés de sa maison, les cris poussés dans la rue qui lui avaient fait ouvrir sa fenêtre à trois heures vingt de la nuit. Chaque jour il avait séparé des combattants, arrêté des chevaux, sauvé des femmes en danger, et bien que d’une déplorable faiblesse physique, il citait sans cesse, d’un ton traînard et convaincu, des exploits accomplis par la force de son bras.
Dès qu’il eut compris qu’on parlait de Lesable, il déclara: «A quelque jour je lui dirai son fait à ce morveux-là; et, s’il me passe jamais sur le dos, je le secouerai d’une telle façon que je lui enlèverai l’envie de recommencer!»
Maze, qui fumait toujours, ricana: «Vous feriez bien, dit-il, de commencer dès aujourd’hui, car je sais de source certaine que vous êtes mis de côté cette année pour céder la place à Lesable.»
Boissel leva la main: «Je vous jure que si...»
La porte s’était ouverte encore une fois et un jeune homme de petite taille, portant des favoris d’officier de marine ou d’avocat, un col droit très haut, et qui précipitait ses paroles comme s’il n’eût jamais pu trouver le temps de terminer tout ce qu’il avait à dire, entra vivement d’un air préoccupé. Il distribua des poignées de main en homme qui n’a pas le loisir de flâner, et s’approchant du commis d’ordre: «Mon cher Cachelin, voulez-vous me donner le dossier Chapelou, fil de caret, Toulon, A. T. V. 1875?»
L’employé se leva, atteignit un carton au-dessus de sa tête, prit dedans un paquet de pièces enfermées dans une chemise bleue, et le présentant: «Voici, monsieur Lesable, vous n’ignorez pas que le chef a enlevé hier trois dépêches dans ce dossier?
—Oui. Je les ai, merci.»
Et le jeune homme sortit d’un pas pressé.
A peine fut-il parti, Maze déclara: «Hein! quel chic! On jurerait qu’il est déjà chef.»
Et Pitolet répliqua: «Patience! patience! il le sera avant nous tous.»
M. Cachelin ne s’était pas remis à écrire. On eût dit qu’une pensée fixe l’obsédait. Il demanda encore: «Il a un bel avenir, ce garçon-là!»
Et Maze murmura d’un ton dédaigneux: «Pour ceux qui jugent le ministère une carrière—oui.—Pour les autres—c’est peu...»
Pitolet l’interrompit: «Vous avez peut-être l’intention de devenir ambassadeur?»
L’autre fit un geste impatient: «Il ne s’agit pas de moi. Moi, je m’en fiche! Cela n’empêche que la situation de chef de bureau ne sera jamais grand’chose dans le monde.»
Le père Savon, l’expéditionnaire, n’avait point cessé de copier. Mais depuis quelques instants, il trempait coup sur coup sa plume dans l’encrier, puis l’essuyait obstinément sur l’éponge imbibée d’eau qui entourait le godet, sans parvenir à tracer une lettre. Le liquide noir glissait le long de la pointe de métal et tombait, en pâtés ronds, sur le papier. Le bonhomme, effaré et désolé, regardait son expédition qu’il lui faudrait recommencer, comme tant d’autres depuis quelque temps, et il dit, d’une voix basse et triste:
«Voici encore de l’encre falsifiée!...»
Un éclat de rire violent jaillit de toutes les bouches. Cachelin secouait la table avec son ventre; Maze se courbait en deux comme s’il allait entrer à reculons dans la cheminée; Pitolet tapait du pied, toussait, agitait sa main droite comme si elle eût été mouillée, et Boissel lui-même étouffait, bien qu’il prît généralement les choses plutôt au tragique qu’au comique.
Mais le père Savon, essuyant enfin sa plume au pan de sa redingote, reprit: «Il n’y a pas de quoi rire. Je suis obligé de refaire deux ou trois fois tout mon travail.»
Il tira de son buvard une autre feuille, ajusta dedans son transparent et recommença l’en-tête: «Monsieur le ministre et cher collègue...» La plume maintenant gardait l’encre et traçait les lettres nettement. Et le vieux reprit sa pose oblique et continua sa copie.
Les autres n’avaient point cessé de rire. Ils s’étranglaient. C’est que depuis bientôt six mois on continuait la même farce au bonhomme, qui ne s’apercevait de rien. Elle consistait à verser quelques gouttes d’huile sur l’éponge mouillée pour décrasser les plumes. L’acier, se trouvant ainsi enduit de liquide gras, ne prenait plus l’encre; et l’expéditionnaire passait des heures à s’étonner et à se désoler, usait des boîtes de plumes et des bouteilles d’encre, et déclarait enfin que les fournitures de bureau étaient devenues tout à fait défectueuses.
Alors la charge avait tourné à l’obsession et au supplice. On mêlait de la poudre de chasse au tabac du vieux, on versait des drogues dans sa carafe d’eau, dont il buvait un verre de temps en temps, et on lui avait fait croire que, depuis la Commune, la plupart des matières d’un usage courant avaient été falsifiées ainsi par les socialistes, pour faire du tort au gouvernement et amener une révolution.
Il en avait conçu une haine effroyable contre les anarchistes, qu’il croyait embusqués partout, cachés partout, et une peur mystérieuse d’un inconnu voilé et redoutable.
Mais un coup de sonnette brusque tinta dans le corridor. On le connaissait bien, ce coup de sonnette rageur du chef, M. Torchebeuf; et chacun s’élança vers la porte pour regagner son compartiment.
Cachelin se remit à enregistrer, puis il posa de nouveau sa plume et prit sa tête dans ses mains pour réfléchir.
Il mûrissait une idée qui le tracassait depuis quelque temps. Ancien sous-officier d’infanterie de marine réformé après trois blessures reçues, une au Sénégal et deux en Cochinchine, et entré au ministère par faveur exceptionnelle, il avait eu à endurer bien des misères, des duretés et des déboires dans sa longue carrière d’infime subordonné; aussi considérait-il l’autorité, l’autorité officielle, comme la plus belle chose du monde. Un chef de bureau lui semblait un être d’exception, vivant dans une sphère supérieure; et les employés dont il entendait dire: «C’est un malin, il arrivera vite», lui apparaissaient comme d’une autre race, d’une autre nature que lui.
Il avait donc pour son collègue Lesable une considération supérieure qui touchait à la vénération, et il nourrissait le désir secret, le désir obstiné de lui faire épouser sa fille.
Elle serait riche un jour, très riche. Cela était connu du ministère tout entier, car sa sœur à lui, Mlle Cachelin, possédait un million, un million net, liquide et solide, acquis par l’amour, disait-on, mais purifié par une dévotion tardive.
La vieille fille, qui avait été galante, s’était retirée avec cinq cent mille francs, qu’elle avait plus que doublés en dix-huit ans, grâce à une économie féroce et à des habitudes de vie plus que modestes. Elle habitait depuis longtemps chez son frère, demeuré veuf avec une fillette, Coralie; mais elle ne contribuait que d’une façon insignifiante aux dépenses de la maison, gardant et accumulant son or, et répétant sans cesse à Cachelin: «Ça ne fait rien, puisque c’est pour ta fille, mais marie-la vite, car je veux voir mes petits-neveux. C’est elle qui me donnera cette joie d’embrasser un enfant de notre sang.»
La chose était connue dans l’administration; et les prétendants ne manquaient point. On disait que Maze lui-même, le beau Maze, le lion du bureau, tournait autour du père Cachelin avec une intention visible. Mais l’ancien sergent, un roublard qui avait roulé sous toutes les latitudes, voulait un garçon d’avenir, un garçon qui serait chef et qui reverserait de la considération sur lui, César, le vieux sous-off. Lesable faisait admirablement son affaire, et il cherchait depuis longtemps un moyen de l’attirer chez lui.
Tout d’un coup, il se dressa en se frottant les mains. Il avait trouvé.
Il connaissait bien le faible de chacun. On ne pouvait prendre Lesable que par la vanité, la vanité professionnelle. Il irait lui demander sa protection comme on va chez un sénateur ou chez un député, comme on va chez un haut personnage.
N’ayant point eu d’avancement depuis cinq ans, Cachelin se considérait comme bien certain d’en obtenir un cette année. Il ferait donc semblant de croire qu’il le devait à Lesable et l’inviterait à dîner comme remerciement.
Aussitôt son projet conçu, il en commença l’exécution. Il décrocha dans son armoire son veston de rue, ôta le vieux, et, prenant toutes les pièces enregistrées qui concernaient le service de son collègue, il se rendit au bureau que cet employé occupait tout seul, par faveur spéciale, en raison de son zèle et de l’importance de ses attributions.
Le jeune homme écrivait sur une grande table, au milieu de dossiers ouverts et de papiers épars, numérotés avec de l’encre rouge ou bleue.
Dès qu’il vit entrer le commis d’ordre, il demanda, d’un ton familier où perçait une considération: «Eh bien, mon cher, m’apportez-vous beaucoup d’affaires?
—Oui, pas mal. Et puis je voudrais vous parler.
—Asseyez-vous, mon ami, je vous écoute.
Cachelin s’assit, toussota, prit un air troublé, et, d’une voix mal assurée: «Voici ce qui m’amène, monsieur Lesable. Je n’irai pas par quatre chemins. Je serai franc comme un vieux soldat. Je viens vous demander un service.
—Lequel?
—En deux mots. J’ai besoin d’obtenir mon avancement cette année. Je n’ai personne pour me protéger, moi, et j’ai pensé à vous.»
Lesable rougit un peu, étonné, content, plein d’une orgueilleuse confusion. Il répondit cependant:
«Mais je ne suis rien ici, mon ami. Je suis beaucoup moins que vous qui allez être commis principal. Je ne puis rien. Croyez que...»
Cachelin lui coupa la parole avec une brusquerie pleine de respect: «Tra la la. Vous avez l’oreille du chef, et si vous lui dites un mot pour moi, je passe. Songez que j’aurai droit à ma retraite dans dix-huit mois, et cela me fera cinq cents francs de moins si je n’obtiens rien au premier janvier. Je sais bien qu’on dit: «Cachelin n’est pas gêné, sa sœur a un million.» Ça, c’est vrai, que ma sœur a un million, mais il fait des petits son million, et elle n’en donne pas. C’est pour ma fille, c’est encore vrai; mais, ma fille et moi, ça fait deux. Je serai bien avancé, moi, quand ma fille et mon gendre rouleront carrosse, si je n’ai rien à me mettre sous la dent. Vous comprenez la situation, n’est-ce pas?»
Lesable opina du front: «C’est juste, très juste, ce que vous dites là. Votre gendre peut n’être pas parfait pour vous. Et on est toujours bien aise d’ailleurs de ne rien devoir à personne. Enfin je vous promets de faire mon possible, je parlerai au chef, je lui exposerai le cas, j’insisterai s’il le faut. Comptez sur moi!»
Cachelin se leva, prit les deux mains de son collègue, les serra en les secouant d’une façon militaire; et il bredouilla: «Merci, merci, comptez que si je rencontre jamais l’occasion..... Si je peux jamais.....» Il n’acheva pas, ne trouvant point de fin pour sa phrase, et il s’en alla en faisant retentir par le corridor son pas rythmé d’ancien troupier.
Mais il entendit de loin une sonnette irritée qui tintait, et il se mit à courir, car il avait reconnu le timbre. C’était le chef, M. Torchebeuf, qui demandait son commis d’ordre.
Huit jours plus tard, Cachelin trouva un matin sur son bureau une lettre cachetée qui contenait ceci:
«Mon cher collègue, je suis heureux de vous annoncer que le ministre, sur la proposition de notre directeur et de notre chef, a signé hier votre nomination de commis principal. Vous en recevrez demain la notification officielle. Jusque-là vous ne savez rien, n’est-ce pas?
«Bien à vous,
«Lesable.»
César courut aussitôt au bureau de son jeune collègue, le remercia, s’excusa, offrit son dévouement, se confondit en gratitude.
On apprit en effet, le lendemain, que MM. Lesable et Cachelin avaient chacun un avancement. Les autres employés attendraient une année meilleure et toucheraient, comme compensation, une gratification qui variait entre cent cinquante et trois cents francs.
M. Boissel déclara qu’il guetterait Lesable au coin de sa rue, à minuit, un de ces soirs, et qu’il lui administrerait une rossée à le laisser sur place. Les autres employés se turent.
Le lundi suivant, Cachelin, dès son arrivée, se rendit au bureau de son protecteur, entra avec solennité et d’un ton cérémonieux: «J’espère que vous voudrez bien me faire l’honneur de venir dîner chez nous à l’occasion des Rois. Vous choisirez vous-même le jour.»
Le jeune homme, un peu surpris, leva la tête et planta ses yeux dans les yeux de son collègue; puis il répondit, sans détourner son regard pour bien lire la pensée de l’autre: «Mais, mon cher, c’est que... tous mes soirs sont promis d’ici quelque temps.»
Cachelin insista, d’un ton bonhomme: «Voyons, ne nous faites pas le chagrin de nous refuser après le service que vous m’avez rendu. Je vous en prie, au nom de ma famille et au mien.»
Lesable, perplexe, hésitait. Il avait compris, mais il ne savait que répondre, n’ayant pas eu le temps de réfléchir et de peser le pour et le contre. Enfin, il pensa: «Je ne m’engage à rien en allant dîner,» et il accepta d’un air satisfait en choisissant le samedi suivant. Il ajouta, souriant: «pour n’avoir pas à me lever trop tôt le lendemain.»
II
M. Cachelin habitait dans le haut de la rue Rochechouart, au cinquième étage, un petit appartement avec terrasse, d’où l’on voyait tout Paris. Il avait trois chambres, une pour sa sœur, une pour sa fille, une pour lui; la salle à manger servait de salon.
Pendant toute la semaine il s’agita en prévision de ce dîner. Le menu fut longuement discuté pour composer en même temps un repas bourgeois et distingué. Il fut arrêté ainsi: un consommé aux œufs, des hors-d’œuvre, crevettes et saucisson, un homard, un beau poulet, des petits pois conservés, un pâté de foie gras, une salade, une glace, et du dessert.
Le foie gras fut acheté chez le charcutier voisin, avec recommandation de le fournir de première qualité. La terrine coûtait d’ailleurs trois francs cinquante. Quant au vin, Cachelin s’adressa au marchand de vin du coin qui lui fournissait au litre le breuvage rouge dont il se désaltérait d’ordinaire. Il ne voulut pas aller dans une grande maison, par suite de ce raisonnement: «Les petits débitants trouvent peu d’occasions de vendre leurs vins fins. De sorte qu’ils les conservent très longtemps en cave et qu’ils les ont excellents.»
Il rentra de meilleure heure le samedi pour s’assurer que tout était prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu’une tomate, car son fourneau, allumé depuis midi, par crainte de ne pas arriver en temps, lui avait rôti la figure tout le jour; et l’émotion aussi l’agitait.
Il entra dans la salle à manger pour tout vérifier. Au milieu de la petite pièce, la table ronde faisait une grande tache blanche, sous la lumière vive de la lampe coiffée d’un abat-jour vert.
Les quatre assiettes, couvertes d’une serviette pliée en bonnet d’évêque par Mlle Cachelin, la tante, étaient flanquées des couverts de métal blanc et précédées de deux verres, un grand et un petit. César trouva cela insuffisant comme coup d’œil, et il appela: «Charlotte!»
La porte de gauche s’ouvrit et une courte vieille parut. Plus âgée que son frère de dix ans, elle avait une étroite figure qu’encadraient des frisons de cheveux blancs obtenus au moyen de papillotes. Sa voix mince semblait trop faible pour son petit corps courbé, et elle allait d’un pas un peu traînant, avec des gestes endormis.
On disait d’elle, au temps de sa jeunesse: «Quelle mignonne créature!»
Elle était maintenant une maigre vieille, très propre par suite d’habitudes anciennes, volontaire, entêtée, avec un esprit étroit, méticuleux, et facilement irritable. Devenue très dévote, elle semblait avoir totalement oublié les aventures des jours passés.
Elle demanda: «Qu’est-ce que tu veux?»
Il répondit: «Je trouve que deux verres ne font pas grand effet. Si on donnait du champagne... Cela ne me coûtera jamais plus de trois ou quatre francs, et on pourrait mettre tout de suite les flûtes. On changerait tout à fait l’aspect de la salle.»
Mlle Charlotte reprit: «Je ne vois pas l’utilité de cette dépense. Enfin, c’est toi qui payes, cela ne me regarde pas.»
Il hésitait, cherchant à se convaincre lui-même: «Je t’assure que cela fera mieux. Et puis, pour le gâteau des Rois, ça animera.» Cette raison l’avait décidé. Il prit son chapeau et redescendit l’escalier, puis revint au bout de cinq minutes avec une bouteille qui portait au flanc, sur une large étiquette blanche ornée d’armoiries énormes: «Grand vin mousseux de Champagne du comte de Chatel-Rénovau.»
Et Cachelin déclara: «Il ne me coûte que trois francs, et il paraît qu’il est exquis.»
Il prit lui-même les flûtes dans une armoire et les plaça devant les convives.
La porte de droite s’ouvrit. Sa fille entra. Elle était grande, grasse et rose, une belle fille de forte race, avec des cheveux châtains et des yeux bleus. Une robe simple dessinait sa taille ronde et souple; sa voix forte, presque une voix d’homme, avait ces notes graves qui font vibrer les nerfs. Elle s’écria: «Dieu! du champagne! quel bonheur!» en battant des mains d’une manière enfantine.
Son père lui dit: «Surtout, sois aimable pour ce monsieur qui m’a rendu beaucoup de services.»
Elle se mit à rire d’un rire sonore qui disait: «Je sais.»