HENRI ARDEL

RÊVE BLANC

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en juin 1895.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :

Cœur de sceptique. 3e édit. 1 vol. in-18. Prix

3 fr. 50

(Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.)

Au retour. 3e édit. 1 vol. in-18. Prix

3 fr. 50

PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 471.

A GENEVIÈVE

Très affectueusement,
H. A.

RÊVE BLANC

I

Sa haute taille courbée devant l’autel superbement illuminé, Monseigneur achevait les dernières prières de la grand’messe, car il ne manquait jamais d’officier en ce jour de Pâques ; et le chant sonore des orgues monta sous les voûtes aériennes de la cathédrale, qui s’élevaient d’un seul jet vers le ciel invisible.

Mais on le devinait tout bleu, ce ciel printanier, d’un bleu délicat et fin sous le ruissellement de soleil qui l’emplissait de clarté blonde ; et, trouant les antiques verrières dont il avivait l’éclat, un large rayon sillonnait l’ombre du chœur, allumant des éclairs sur les ors de l’autel, sur la gloire qui flamboyait dans la lumière frémissante des cierges, sur les chapes rutilantes des prêtres qui sortaient maintenant en une procession lente. Précédé de son clergé, Monseigneur s’en allait, inclinant sur son passage les fronts qu’il bénissait d’un geste à peine esquissé de sa longue main pâle, sa marche rythmée par l’hymne triomphal jailli des grandes orgues qui chantaient l’éternel Alleluia du jour de la Résurrection…

Alors Agnès Vésale redressa son blanc visage de dix-huit ans, encore incliné sur ses mains jointes, et elle se leva. En cette minute, toute droite dans la grâce indécise de son être trop svelte, elle avait un air de jeune vierge de vitrail, avec son col long et mince, son buste un peu étroit, ses yeux très doux, couleur de fleur de lin, son visage clair nimbé par les cheveux d’un blond d’argent tordus simplement sur la nuque.

— Viens-tu, Agnès ? murmura sa mère.

Elle eut un signe de tête ; et, après la rapide prosternation dont on lui avait donné l’habitude au Sacré-Cœur, elle suivit Mme Vésale, — Mme la commandante Vésale, — qui évoluait à travers le flot des fidèles avec son adresse de petite femme active. Par toutes les portes large ouvertes, la foule sortait, se répandait sur la vaste place ouverte devant le portail principal, l’animant d’une vie fugitive, ainsi que les rues paisibles au milieu desquelles se dressait la vieille basilique, sous le couronnement de son merveilleux clocher que les hirondelles enlaçaient de courbes folles, bien haut dans l’espace limpide.

Un groupe des officiers de la garnison s’était arrêté sur la place, considérant la sortie de la messe ; encore que, d’ordinaire, les offices de la cathédrale ne fussent point suivis par les élégantes de Beaumont, qui leur préféraient la messe de midi, accordée à leur indolence en certaines églises de la ville. Mais, en ce jour de Pâques, l’usage était que chacun se rendît à sa paroisse ; et le quartier de Notre-Dame était assez bien habité pour que la curiosité des brillants chasseurs à cheval ne fût point dépensée en pure perte.

Telle était, à coup sûr, l’opinion de Mme Vésale, tandis qu’elle descendait les marches, cherchant du regard les visages amis, répondant de loin aux saluts et sourires qui accueillaient son approche, examinant d’un œil investigateur les toilettes des femmes réunies devant l’église ; car, selon l’antique usage, presque toutes avaient arboré, pour la fête de Pâques, leurs nouvelles robes de la saison. Et la commandante, en son for intérieur, jugea Agnès, qui descendait devant elle, l’une des mieux habillées ; ayant un air de jeune fille tout à fait comme il faut dans sa robe de crépon beige, œuvre de la meilleure faiseuse de Beaumont. Elle ne soupçonnait guère que ce chef-d’œuvre eût été jugé par une vraie Parisienne aussi « province » que possible ; pas plus qu’elle ne sentait combien la nuance blonde de la robe était en délicate harmonie avec le teint et les cheveux d’Agnès.

Elle, la fillette, ne songeait à rien de pareil. Une exclamation charmée venait de lui échapper à la vue d’une jeune femme qui causait au milieu d’un groupe.

— Oh ! maman, vois donc Cécile ! Elle est de retour, enfin ! Comme elle a l’air gaie et contente !… Son mari cause avec le capitaine de Boynet.

Une amie de couvent que cette Cécile Auclerc, mariée aux premiers jours du carême avec un grand garçon un peu quelconque, officier consciencieux et joyeux camarade, et qui depuis lors avait voyagé en Italie. Elle aussi avait tout de suite aperçu Agnès et venait au-devant d’elle, les deux mains tendues, laissant, après lui avoir adressé des paroles de politesse, Mme Vésale se répandre en exclamations et compliments avec les femmes qui l’entouraient.

— Cécile, est-ce bien toi ?… Vraiment ?… Depuis quand es-tu de retour ? interrogeait Agnès, de sa voix de cristal. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit pour m’annoncer ton arrivée ?…

— Je suis à Beaumont depuis hier soir seulement.

— Alors, tu ne m’avais pas oubliée ?… Tu m’as si peu écrit pendant ton voyage. Et des lettres tellement courtes !… La Mère Supérieure s’est plainte de ton silence, elle aussi. Tu ne lui as pas donné de tes nouvelles, malgré ta promesse…

Cécile eut un léger sourire, tout plein d’une foule de choses qui échappèrent à sa petite amie.

— C’est que…, vois-tu, Agnès, ne te scandalise pas, mais vrai, bien vrai, depuis six semaines, je n’ai guère eu de loisirs pour penser au couvent ni à la chère Mère Supérieure !

— Ni à moi !

— A toi, si…, puisque je t’ai écrit… Ne m’en veux pas, vilaine jalouse, d’avoir écourté ma correspondance. Dans les voyages de noces, le temps passe si vite ! On n’oublie pas ses amies, seulement…

— Seulement ? répéta Agnès, ses yeux candides levés vers la jeune femme.

— Seulement, tant de choses vous absorbent ! On n’en a pas l’idée avant d’être mariée, quand on est encore une belle petite oie blanche !

Agnès sourit du qualificatif que Mme Auclerc, qui connaissait ses auteurs contemporains, appliquait alertement aux jeunes filles. Mais elle n’eut pas le temps de chercher à en démêler l’origine, car Mme Vésale, ayant achevé son papotage dominical, appelait :

— Agnès, il faut rentrer, sans quoi nous nous trouverons en retard pour le déjeuner, et ton père s’agitera. Cécile, ne faites-vous pas un bout de chemin avec nous, puisque nous allons du même côté ?

La jeune femme eut une imperceptible hésitation. Elle aurait mieux aimé s’en aller conjugalement ; mais elle devina une timide prière dans le regard d’Agnès, et, en même temps, son mari disait :

— C’est cela, pars avec ces dames, Cécile. Je vais jeter ma lettre à la poste.

— Et tu nous rejoindras vite ?

— Oui, très vite.

Ils échangèrent un sourire dont l’expression frappa Agnès. Comme ils paraissaient s’entendre, Cécile et son mari !… Et, sans réfléchir, elle jeta avec une pointe de malice :

— On dirait que vous ne pouvez pas vous séparer !

— C’est que nous n’en avons pas l’habitude, avoua Cécile, dont les joues se rosèrent davantage.

Mme Vésale marchait un peu en arrière avec une bonne vieille dame, la mère du colonel. Et Agnès questionna encore :

— Alors, tu es contente de ton voyage ? Tu ne t’es pas ennuyée, loin de tout ton monde ?

— Ennuyée !… Est-ce que j’en ai l’air ?

— Non, pas du tout…; au contraire… Non, tu as seulement changé de figure… Je ne retrouve plus tes yeux du Sacré-Cœur…

La jeune femme eut un sourire indéfinissable sur ses lèvres rondes et fortes ; et, d’un ton de plaisanterie, une flamme courte au fond du regard, elle dit :

— C’est que j’ai vieilli !… Je porte le poids de la vie conjugale… Tu verras cela plus tard, Agnès, ma mie.

Une rougeur courut sous la peau transparente d’Agnès.

— Oh ! j’ai encore du temps devant moi !

— Du temps…, hum !… A dix-huit ans ! Agnès, ton heure sonnera peut-être bientôt… N’aie pas l’air si effrayée… Je t’assure qu’on n’est pas malheureuse du tout quand on est mariée !… A distance, on s’effarouche un peu…, parce qu’on ne sait pas…; mais le mariage est, en somme, plus terrible de loin que de près… Tu le comprendras toi-même un jour ou l’autre, mon cher cœur…, quand tu aimeras !

— Oh ! Cécile, ne parle pas de moi. Raconte-moi plutôt ton voyage…

Cécile ne demandait qu’à parler. Par nature, elle était expansive, et l’épanouissement de son jeune bonheur n’était pas fait pour la rendre silencieuse. Pêle-mêle, les anecdotes, les souvenirs lui montèrent aux lèvres, joyeux, alertes, racontés au hasard de leur évocation, tout imprégnés de cette allégresse qui semblait la pénétrer tout entière. Agnès, elle, l’écoutait, ainsi qu’elle écoutait, enfant, les contes merveilleux qui la charmaient. Mais le conte, cette fois, était une histoire vraie, et ce n’étaient pas des lèvres tremblantes d’aïeule qui la disaient. La voix de Cécile montait très gaie, dans le silence des rues à peu près désertes, bordées de grandes maisons dont les fenêtres s’entr’ouvraient, au souffle de l’air attiédi, sur de vastes pièces rangées avec un soin minutieux, — le soin particulier aux ménagères de province. Par-dessus les murs des jardins, jaillissaient les branches gonflées de sève sous la jeune verdure, sous les panaches mauves des lilas, distillant au soleil leur parfum que l’air emportait et dont il jetait aux lèvres la caresse grisante.

Et cette éclosion de la saison printanière semblait tellement exquise à Agnès, qu’elle ne s’étonna pas d’entendre Cécile conclure joyeusement :

— Enfin, ne me demande pas, ma chérie, de te parler des musées. Nous ne les avons pas autrement fréquentés, Édouard et moi… Nous aimions beaucoup mieux les promenades en voiture, dans la campagne, autant que possible…

Mais ici les récits de la jeune femme se trouvèrent brusquement interrompus ; le lieutenant Auclerc revenait… Et d’instinct, Agnès sentit que son amie lui échappait. D’ailleurs, Mme Vésale appelait sa fille, afin qu’elle dît adieu à la mère du colonel, qui prenait congé, arrivée devant sa porte, s’inclinant en des révérences vieillottes et cérémonieuses. Il y eut aussi force saluts et paroles amicales entre Cécile et sa petite amie ; puis, tandis que la jeune femme s’éloignait, le bras glissé sous celui de son mari, Mme Vésale et Agnès continuèrent leur chemin, hâtant le pas ; midi sonnait à toutes les églises de Beaumont, et le commandant attendait pour déjeuner.

Un peu impatient, car il était la ponctualité faite homme, il arpentait la galerie longeant le salon, pareille à une serre avec ses caisses de camélias et de jacinthes aux tons délicats de porcelaine.

— Eh bien, eh bien !… on ne rentre pas aujourd’hui ? fit-il d’un ton mi-grondeur, mi-souriant.

Il était de grande taille, solide et musclé, large d’épaules ; ses cheveux tout blancs hérissés en brosse comme ses sourcils qui surmontaient de petits yeux bleu clair, très bons et très francs.

— Elle n’en finissait donc pas, cette grand’messe ? Le déjeuner va être trop cuit. Mesdames, vous avez causé plus que de raison en sortant de l’office…

Mais la commandante n’aurait jamais admis qu’on pût la prendre en faute ; et prestement, elle répliqua :

— Mon ami, si, au lieu de passer ta matinée à promener tes chiens sur les boulevards, comme un païen, tu nous avais accompagnées à la grand’messe, tu aurais pu voir qu’elle venait de finir. Seulement, nous sommes rentrées sans nous précipiter comme des folles talonnées par la crainte de manger un rôti brûlé !

— Allons, Sophie, du calme et pas de calomnie ! Je ne suis pas aussi païen que tu veux bien le dire. Moi aussi, je suis entré à la cathédrale. J’y ai même entendu un bout d’office, mais les oremus de Monseigneur étaient un peu longs, et je suis venu ici en attendre la fin. Eh bien, petite Agnès, on n’embrasse pas son père ?… On ne se sert de ses yeux que pour contempler les jacinthes ?

Elle releva son blanc visage qu’elle avait penché vers les fleurs, et, se rapprochant de lui, d’un mouvement caressant, elle tendit son front.

Lui, soulevant un peu le bord du chapeau, posa ses lèvres sur le jeune visage :

— J’espère, mademoiselle, que vous êtes contente de votre père, aujourd’hui. Il s’est conduit en bon catholique, et vous devez l’en récompenser.

— C’est très bien, père… Je suis très contente, répéta-t-elle avec un sourire sérieux et reconnaissant, ses yeux arrêtés sur lui, pleins d’affection.

Elle aimait, en effet, son père avec une tendresse profonde. D’instinct, elle se sentait bien plus en harmonie morale avec lui qu’avec sa mère, toujours affairée, occupée de tout et de chacun, discrètement, mais absolument pénétrée de sa haute sagesse personnelle.

De la fenêtre de sa chambre, Mme Vésale cria :

— Eh bien, Agnès, tu ne viens pas ôter ton chapeau ? Qu’est-ce que tu as donc à bavarder ainsi avec ton père ? Charles, tu te plains de notre retard, et tu retiens Agnès !

Docilement, le père et la fille, qui avaient fait quelques pas dans le jardin, revinrent vers la maison, où le déjeuner, — le fameux déjeuner, — les attendait, servi avec une recherche inaccoutumée en l’honneur de Pâques, selon la tradition familiale. Puis, le repas fini, tout en dégustant son café, le commandant prit les journaux et, à son ordinaire, se mit à les lire à demi-voix, marmottant les phrases sur un accent monotone, sans désirer d’ailleurs que sa lecture fût écoutée. Tout à coup, pourtant, une exclamation sonore lui échappa :

— Ah ! çà, très bien, très bien !

— Quoi ? fit Mme Vésale, volontiers curieuse.

Mais le commandant répéta seulement de plus belle, les yeux toujours fixés sur la feuille, sa bonne figure tout épanouie de satisfaction :

— Très bien…, parfait !

— Voyons, Charles, réponds… Qu’est-ce qui est très bien ?

— Le discours que vient de prononcer André Morère, l’écrivain, le conférencier, tu sais bien !… à un banquet d’étudiants. Ce garçon a une justesse et une clairvoyance de pensée…, une noblesse de sentiments… Oui, c’est bien ainsi qu’il faut parler à la jeunesse… On le dit jeune, lui aussi, ce Morère… Il connaît son monde… Il crie les dangers du dilettantisme… Il prêche l’action bien comprise, inspirée par… Sapristi ! que je regrette donc de ne pas l’avoir entendu… Cela m’aurait fait du bien…, après toutes les horreurs qui se disent et qui s’impriment !

— Mon Dieu ! Charles, quelle exubérance ! Tu t’enthousiasmes comme si tu avais quinze ans ! déclara Mme Vésale, mollement intéressée par le mérite du conférencier.

— Enthousiaste, parce que j’approuve un homme qui tâche de rendre meilleurs ses contemporains, de donner à la jeunesse le goût de l’idéal ? Vraiment, les femmes sont inouïes… Si c’était un révérend père quelconque qui parlât de la sorte, tu n’aurais pas assez de mots pour le louer…; mais un laïque !

— Je te prierai, Charles, de ne pas attaquer la religion !

— Voyons, je ne l’attaque pas, tu le sais bien, fit, d’un ton conciliant, le commandant qui aimait la paix avant tout…

Et pour la rétablir plus aisément, il revint à son journal. Mais presque aussitôt une exclamation nouvelle lui échappait :

— Tiens, tiens, cet André Morère doit faire une conférence dans huit jours, chez la marquise de Bitray, en faveur d’une œuvre de bienfaisance… On peut se procurer des billets… Eh bien, ma parole ! j’irai l’écouter, ce jeune homme, et s’il m’est possible, lui dire tout le bien que je pense de lui…

— Charles, tu n’y songes pas… Aller à Paris pour cela !

— Et pourquoi non ?

— Mais parce que…, parce que la chose n’en vaut pas la peine !

Les gros sourcils du commandant se rapprochèrent tout hérissés.

— Pas la peine ! Oh ! les femmes ! Enfin, Sophie, ne m’as-tu pas dit toi-même, hier, que tu avais besoin à Paris ces temps-ci ?

— Oui…, mais pour une cause sérieuse, moi ! J’ai des achats à faire au Bon Marché.

— Alors rien n’est plus simple… Tu t’occuperas de tes achats, et Agnès et moi, nous irons écouter la conférence.

— Tu n’emmèneras pas Agnès entendre ce monsieur ?

— Parce que ?… C’est une demoiselle maintenant que cette petite… Il faut bien jeter quelques idées sérieuses dans sa jeune cervelle. Et ce monsieur, comme tu dis, est un homme de très grande valeur !

Mme Vésale haussa les épaules sans cérémonie. Comme elle vivait absolument enfermée dans le cercle de sa paisible vie de province, occupée des soins de son ménage, et lisant peu ou point, elle trouvait assez singulier l’intérêt que son mari témoignait en toute occasion pour l’état moral de la société et pour les efforts tentés par plusieurs afin de l’améliorer. Et elle ne fut pas trop contente de l’entendre demander à Agnès, qui disposait dans les vases du salon une énorme gerbe de lilas :

— Et toi, enfant, qu’est-ce que tu dirais d’un petit voyage à Paris ? Nous irions entendre la bonne parole… Et puis, en même temps, nous te ferions visiter la grande ville que tu ne connais guère… La proposition te séduit-elle ?

— Beaucoup, père, dit-elle, une légère flamme courant dans ses yeux limpides à cette perspective soudaine.

— Je t’en prie, Charles, ne monte pas ainsi la tête d’Agnès à propos de ce voyage. Si tu tiens absolument à écouter ta conférence, vas-y… Mais ne nous entraîne pas à ta suite… J’ignore tout à fait s’il me serait possible d’aller à Paris la semaine prochaine… Il faudra que je voie…

Mais pour le moment, Mme Vésale n’eut le temps de rien voir, car la femme de chambre venait prendre ses ordres pour l’après-midi ; et, tout de suite affairée, afin de les lui donner plus librement, elle sortit de la pièce, laissant son mari et sa fille. Le commandant reprit son journal, mais il ne lut pas. Il songeait à la conférence annoncée, à cet André Morère, avec lequel il se trouvait en si parfaite communion d’esprit ; et, distrait, il regardait Agnès finir d’arranger les grappes mauves, quand brusquement il se frappa le front :

— Comment, diable ! n’ai-je jamais fait une pareille remarque ! Ce nom de Morère…, mais c’est celui d’un vieux camarade de promotion à moi… Nous nous sommes trouvés en garnison ensemble à Châteauroux… Ah ! cela remonte loin. Et il y a déjà un bon nombre d’années qu’il est mort… A Châteauroux, il avait un gamin d’une douzaine d’années… Ce pourrait bien être cet André Morère !… Il est incroyable que je n’aie pas encore fait ce rapprochement ! Et maintenant plus j’y pense… Dans son discours aux étudiants, Morère a des allusions qui pourraient à merveille se rapporter à son père. Il faut que j’en aie le cœur net… Je serais enchanté de faire connaissance avec ce garçon que j’ai vu enfant et qui montre aujourd’hui, bien qu’il n’ait pas beaucoup plus de trente ans, ce me semble, la sagesse d’un vieux moraliste. Ah ! si tous les jeunes gens étaient ainsi, nos filles auraient de meilleurs maris… Alors les pessimistes ne pourraient plus traiter de vain mot la vertu des hommes !

— La vertu des hommes ? Une pure question d’âge ! jeta ici une voix masculine.

Le commandant tourna vivement la tête. Tout à ses idées, il n’avait pas entendu entrer ; et il se mit à rire à la vue de son vieil ami, le docteur Darcel.

— Eh ! eh ! docteur, quelle théorie !

— Dame, mon brave camarade… Avouez qu’il nous est facile à nous de condamner, puisque…

Le docteur ne continua pas. Il venait d’apercevoir Agnès qui s’apprêtait à sortir, emportant ses fleurs.

— Ah ! mademoiselle Agnès ! tous mes hommages. J’espère que tantôt mon fils Paul aura l’honneur de vous présenter les siens à la musique. Ma femme m’a bien chargé de demander à Mme Vésale si vous iriez après les vêpres.

— Agnès va s’en informer, dit le commandant, qui aimait à causer à l’aise avec son ami et se méfiait un peu de sa langue, souvent trop longue pour de jeunes oreilles. Vois ta mère, mon enfant, et fais-lui la commission du docteur.

Agnès disparut et s’acquitta de son ambassade auprès de Mme Vésale, qui, même en ce jour de fête, trouvait moyen de se livrer à l’une de ses occupations favorites, ranger ses armoires, fleurant bon la lavande. Puis, libre de disposer de son temps, l’enfant rentra dans sa chambre et s’assit devant sa fenêtre large ouverte, avec un plaisir inconscient de se sentir toute seule chez elle.

Oui, c’était vraiment son « chez-elle », plus encore qu’elle ne le supposait, le sanctuaire intime fait pour son âme candide, que cette pièce tendue d’un papier très clair, fond bis, sillonné de grandes fleurs d’un bleu lavé. Toute blanche était la couverture du lit étroit ; blanche comme le bénitier de porcelaine pendu au chevet, comme les rideaux qui l’enveloppaient d’une ombre chaste et ceux qui tombaient aux fenêtres, comme les lis de fine batiste dressant leur tige élancée vers la statue d’albâtre de la Vierge ; blanche comme l’était l’âme de cette enfant très douce, délicatement tendre, pétrie d’ignorances et de pureté, à l’aube exquise de sa vie de jeune fille.

Les mains jointes sur ses genoux, elle regardait au loin, dans l’infini bleu de ce ciel d’avril ; elle aspirait à pleines lèvres le souffle chaud qui courbait les jeunes frondaisons et agitait de frissons la neige rose des pommiers en fleur qu’elle apercevait dans les jardins à perte de vue, dès qu’elle détournait les yeux du ciel insondable. Car il y en avait des jardins et encore des jardins, dans ce quartier un peu éloigné du centre de la ville, quelques-uns pareils même à de vrais parcs, délicieusement noyés dans la brume verte dont le renouveau baignait les branches… Et puis, par delà les jardins, c’étaient, hors de la ville, les champs où s’épandait librement la clarté blonde du soleil printanier.

Ah ! la belle fête de Pâques ! Et comme elle en jouissait, la petite Agnès, les yeux autant que le cœur, pleins de lumière… Comme elle en jouissait, après avoir vécu, toutes les journées précédentes, dans la tristesse des offices de la sainte semaine ; un peu lassée aussi physiquement par les maigres scrupuleux que la commandante faisait observer dans sa maison ! Maintenant tout son être juvénile semblait se dilater dans cette joie fraîche de la nature ressuscitée, elle aussi.

Son livre de prières était encore là, sur la table où elle l’avait posé le matin même, en rentrant de la messe. Mais le moment n’était pas venu de le reprendre. Dans une demi-heure seulement allait retentir l’éclatante sonnerie des cloches qui annoncerait l’instant des vêpres… Autour d’elle, dans la maison comme au dehors, c’était encore le grand silence des après-midi de dimanche. Elle entendit son père demander au domestique qui sortait « si le cheval avait bien tout ce qu’il lui fallait ». Puis rien ne vint plus la distraire de sa songerie capricieuse qui évoquait des souvenirs de sa jeune vie.

Tout unie et toute blanche, cette vie qui, pendant dix années, n’avait guère connu d’autre horizon que celui des jardins du Sacré-Cœur, dans les différentes villes où l’avait conduite la carrière de son père. Maintenant, sa démission donnée au grand regret de Mme Vésale, le commandant, qui n’avait jamais montré d’ambition, était revenu vivre dans la maison familiale où il avait joué petit garçon. Et autant que lui, Agnès l’aimait, cette grande maison dans laquelle, jadis, l’accueillaient avec tant de joie les grands-parents qui, l’un après l’autre, s’en étaient allés dans la sérénité de leur foi, avec un vœu suprême de bonheur pour leur petite Agnès.

Ah ! qu’ils l’avaient gâtée, ces chers vieux dont elle gardait un souvenir tout palpitant d’affection émue, en dépit du temps enfui… Voici qu’en cette minute, il lui revenait la vision d’autres fêtes de Pâques, dans sa petite enfance passée auprès d’eux. Alors, quand les cloches sonnaient, le samedi saint, elle s’en allait, le cœur battant, chercher, parmi le buis, les œufs déposés, « par les cloches, à leur retour de Rome », dans de menus paniers d’osier bleu et blanc, qu’elle conservait, rangés sur une planche de son étagère… Et comme ils la regardaient, trottinant pour cette bienheureuse recherche, la grand’mère encore toute jolie sous ses papillotes neigeuses, le grand-père solide et fort, avec de gros sourcils, une grosse voix, pas effrayante du tout, même quand il voulait gronder !

Car alors, le couvent ne l’ayant pas assagie, elle n’était pas trop raisonnable, la petite Agnès ; et, en compagnie de Cécile, — un vrai garçon, — elle avait commis, en ce temps-là, bien des sottises qui la faisaient sourire, à cette heure, d’un sourire indulgent de grande personne… Elle avait changé… et Cécile aussi…

Cécile !… Ce nom qui traversait le souvenir d’Agnès fit dévier sa pensée, y évoquant soudain l’image de la jeune femme, telle qu’elle lui était apparue le matin. Non, décidément, elle n’était plus la même, Cécile… Depuis leur rencontre, cette idée la poursuivait, presque obsédante… Certes, elle avait toujours ses joues fraîches, ses yeux rieurs, sa bouche joyeuse aux lèvres très rondes. Et pourtant, Agnès ne retrouvait plus en elle son insouciante compagne. Était-ce le mariage qui l’avait transformée ainsi, lui mettant au regard cet éclair rayonnant ?

Vraiment, jusqu’à la minute où la jeune femme lui avait parlé avec ce visage nouveau, Agnès n’avait jamais imaginé que ce pût être une telle source de joie d’être mariée. Même, elle s’était étonnée de l’exubérante satisfaction de Cécile pendant ses fiançailles ; exubérance qui la choquait un peu dans sa réserve de petite fille très pure… Et maintenant, comme si elle eût deviné ses muettes questions, Cécile venait de lui dire : « Tu comprendras quand tu aimeras à ton tour ! »

Quand elle aimerait… Mais elle avait aimé déjà ! Elle avait eu pour des religieuses, pour quelques-unes de ses compagnes, une affection dont la douceur ardente lui pénétrait toute l’âme, y éveillant des joies si intenses qu’elles en devenaient douloureuses… Alors, que voulait dire Cécile ?…

Et soudain, dans son esprit songeur, une interrogation jaillit, l’agitant toute d’un frémissement sourd. Ce sentiment si fort qui transfigurait sa rieuse amie, était-ce donc celui qu’on appelait l’amour ?… L’amour, un mot que ses lèvres seules connaissaient et ne prononçaient jamais que dans sa prière ; ou, encore, quand elle lisait certains chapitres de son Imitation. Et dans sa pensée, montèrent les paroles de passion mystique tant de fois prononcées par sa bouche d’enfant innocente : C’est quelque chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger, ce qui est pesant… et doux ce qu’il y a de plus amer… Rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux… Celui qui aime, court, vole, il est dans la joie… Que l’amour me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports…

Jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul pouvait ainsi attirer l’âme, défaillante dans l’extase. Pour la première fois, elle se demandait, presque effrayée, s’il était possible que le cœur pût avoir le même élan vers une créature humaine ; si le mot troublant, répété presque à chaque ligne dans le livre de prières, avait un autre sens plus terrestre, que son amie connaissait maintenant…

Depuis qu’elle était sortie du couvent, Agnès avait souvent entendu ces phrases sortir de la bouche de son père : « Quand nous marierons Agnès », ou : « Quand Agnès sera mariée. » Et elle n’y avait pas pris garde. Se marier lui paraissait une chose toute naturelle, un événement qui devait nécessairement se produire dans la vie d’une femme. Ainsi, toute petite, elle avait été baptisée et, plus tard, elle avait fait sa première communion. Et pourtant, tout à coup, ce mot de « mariage » lui apparaissait revêtu d’un sens inconnu, mystérieux et charmeur… Cela, pour quelques paroles échappées à cette rieuse Cécile, parce qu’elle avait vu la jeune femme serrer son bras contre celui de son mari, avec cette attitude de confiance heureuse qu’on a seulement auprès de ceux qui vous sont chers par-dessus tout…

Un jour arriverait-il donc où elle aimerait ainsi un inconnu, venu elle ne savait d’où, qui l’emmènerait comme ce grand officier avait emmené son amie, et, sans qu’elle pût prévoir comment, lui éclairerait le regard de cette allégresse étrange ?…

Une rougeur courut sur son visage à cette évocation trop précise. Et elle secoua la tête pour fuir ce flot de pensées qui lui montaient au cerveau, prise d’une crainte, dans sa conscience délicate, d’avoir fait mal en rêvant ainsi. D’instinct même, elle se leva, prête à prendre un livre pour échapper à elle-même. Mais elle s’arrêta ; et seulement, très résolue, elle obligea sa pensée à se porter vers ce voyage à Paris, dont l’annonce, une heure plus tôt, l’avait ravie ; à cette conférence, qui excitait sa curiosité ; aussi, à celui qui la ferait et que son père paraissait tenir en si haute estime… Une minute, elle chercha à se le figurer tel qu’elle le concevait d’après les paroles du commandant,… un peu comme une sorte de missionnaire laïque prêchant le bien aux hommes.

Puis, aussi, elle songea, amusée, aux exclamations qui s’élèveraient à la musique, quand, à la sortie des vêpres, Mme Vésale annoncerait à ses amies qu’elle partait pour Paris, et aux commissions sans nombre dont les dames de Beaumont trouveraient aussitôt à les charger. Mais une ombre passa sur son visage quand elle se rappela qu’à la musique, elle allait rencontrer non seulement la bonne Mme Darcel, lui chantant à tout propos les louanges de son fils Paul, mais encore le docteur Paul lui-même. Or, il intimidait beaucoup Agnès, ce docteur Paul, un garçon sérieux, grave même d’aspect, qu’elle savait être un savant. Sa mère disait avec fierté que, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir un médecin célèbre à Paris. Mais il avait l’amour exclusif de sa province ; il y était revenu poursuivre la carrière de son père, et déjà il tenait une place importante dans la société de Beaumont ; encore qu’il n’eût rien de très séduisant, avec ses traits un peu durs, ses yeux gris, sévères et calmes, sa légère gaucherie d’allures dans le monde qu’il n’aimait pas ; se plaisant seulement dans la compagnie des hommes, trouvant celle des dames d’une insignifiance parfaite, semblait-il. Au demeurant, très bon et d’un dévouement sans limites pour ses malades.

Mais ces qualités ne suffisaient point pour rendre Agnès moins intimidée par sa seule présence, et, dans un souhait fervent, elle murmura :

— S’il pouvait n’être pas à la musique, tantôt !

Même, elle était toute prête à faire une petite prière à cette intention. Elle n’en eut pas le temps. La porte de sa chambre s’ouvrait, et Mme Vésale apparaissait en tenue de sortie.

— Comment, Agnès, tu n’as pas encore ton chapeau ?… Mais il va être trois heures… Tu n’entends donc pas les vêpres sonner ?

Toute rose, Agnès se dressa. Enfermée dans sa songerie, elle n’avait rien entendu… Pourtant tout l’air vibrait maintenant de carillons sonores… Très vite, avec un mot d’excuse, elle mit son chapeau, prit son livre de prières, puis descendit pour rejoindre sa mère, déjà dans le vestibule.

II

— Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin ? Il est l’heure de partir, sans quoi nous manquerons le train ! cria, du vestibule, la commandante, que les voyages avaient le privilège de jeter dans un état d’agitation exceptionnelle.

Depuis le matin, elle trottait dans la maison, accablait les domestiques de recommandations, leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes de la basse-cour, de se livrer à des époussetages quotidiens dans les appartements, d’arroser les fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre les palmiers dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait la série de ses ordres que pour presser le commandant, qui, faisant toute chose avec méthode, se rebiffait devant les injonctions répétées de sa femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel impatient qu’elle lui jetait, du rez-de-chaussée, n’eut-il pas le don de l’émouvoir beaucoup. Il réunit ses bagages, en vérifia le nombre ; puis, après un coup d’œil d’homme soigneux autour de sa chambre, se mit enfin en devoir d’aller gagner la voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant de plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement le secret de son plaisir. En effet, la commandante n’était point pour le moment d’humeur à voir sa fille ravie de partir ; avec des gestes nerveux, elle fourrageait dans son sac de voyage.

— Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au linge. Vite, cours la chercher…; Julie ne la trouverait pas.

Agnès sauta hors de la voiture, mais elle n’avait pas traversé le trottoir que sa mère la rappelait :

— Reviens, Agnès… Je me trompais… La clef est là dans ma sacoche. Viens vite… ou plutôt non…, va presser ton père. C’est incroyable la mauvaise volonté qu’il met à se dépêcher !… Et Dieu sait pourtant que c’est bien à cause de lui que nous nous mettons en route aujourd’hui ! Si sa maudite conférence n’avait pas lieu demain, j’aurais attendu, pour aller à Paris, l’exposition annoncée au Louvre pour lundi prochain… C’eût été beaucoup mieux… Mais les hommes sont égoïstes jusqu’aux moelles !

Depuis longtemps, Agnès était dans la maison, et la commandante monologuait ainsi affairée, très rouge, tirant sa montre à toute minute, irritée de ne pas voir reparaître la jeune fille. Tout juste, elle se calma le temps de répondre au salut de M. le vicaire général qui passait, lui demandant :

— Vous partez, madame ? Vous ne nous quittez pas pour longtemps, j’espère ?

— Non, pour quelques jours seulement, monsieur l’abbé. Et ce m’est, je vous assure, un rude sacrifice de quitter ma maison si bien installée pour aller camper dans un hôtel. Mais mon mari était très désireux de se rendre à Paris cette semaine, et…

— Et vous lui faites le sacrifice de vos goûts personnels, en vraie femme de devoir. J’espère, madame, que vous serez récompensée de votre dévouement. Je vous présente tous mes respects, et vous souhaite un bon voyage.

Et M. le vicaire général, après un profond salut, reprit son chemin dans la grande rue calme où il était, en cet instant, le seul passant. Aussitôt la commandante se retrouva dans son état d’ébullition ; et, penchée désespérément à la portière, elle appelait à pleine voix : « Agnès ! Agnès ! » quand la jeune fille reparut toute rose d’avoir couru à la recherche de son père, qui était allé jusqu’aux écuries jeter le dernier regard du maître. Elle fut, d’ailleurs, assez mal reçue :

— Eh bien, Agnès, toi non plus tu ne reviens pas ? Vous vous moquez du monde, ton père et toi ! Qu’est-ce que tu as fait ? Tu savais bien que je t’attendais.

— Je cherchais père… Le voici.

— Oui, me voici ! Voyons, Sophie, un peu de calme, que diable ! Nous avons encore près de vingt-cinq minutes devant nous, et nous sommes à deux pas de la gare. Regarde toi-même l’heure.

Mais la commandante se garda bien de faire une pareille constatation qui eût ôté tout prétexte à son agitation ; et, le nez à la portière, la mine inquiète, les sourcils froncés, elle atteignit la gare, se répandant en phrases impatientes auxquelles ni son mari ni Agnès ne répondaient prudemment.

A la gare, elle se tourmenta de plus belle. En effet, le commandant, ayant rencontré sur le quai son ami, le docteur Darcel, se mit à faire les cent pas avec lui, sans paraître se douter que le train de Paris allait bientôt arriver, écoutant le docteur qui lui expliquait le motif de sa présence. Il était venu attendre son fils qui, ayant eu un malade à voir dans les environs, allait revenir dans quelques minutes.

— Voilà son train justement…, et le voici lui-même !

Il approchait, saluant avec un soupçon d’embarras Mme Vésale et Agnès, mais avec beaucoup plus d’aisance le commandant dont il serra la main. Puis, sur une réflexion navrée de Mme Vésale, il lui exprima toute sa sympathie pour l’ennui qu’elle éprouvait à se rendre à Paris, d’un ton si convaincu qu’elle en tressaillit d’aise et le trouva tout à fait charmant.

— Ah ! que je suis enchantée, monsieur Paul, de vous voir une horreur égale à la mienne pour la capitale !

— Une horreur, vous avez raison, madame ; je déteste Paris ! Je suis un provincial endurci, incapable de s’acclimater hors de son vieux Beaumont… Et c’est vraiment une joie pour moi d’en avoir bien fini avec Paris !

Il s’arrêta sur cette déclaration que soulignait l’accent de sa voix un peu rude. Mais, tournant à demi la tête, il rencontra les yeux d’Agnès arrêtés sur lui pleins d’une muette protestation contre ses paroles. Et, sans doute, ce joli regard clair de jeune fille avait une magie particulière, car la sévère expression des traits du docteur Paul s’adoucit, et il demanda en souriant :

— Vous n’êtes pas de mon avis, n’est-ce pas, mademoiselle ? Et vous n’êtes pas, non plus, aussi désolée que madame votre mère de quitter Beaumont ?

— Oh ! non, je suis, au contraire, ravie de ce voyage. Je connais si peu Paris ! C’est presque, aujourd’hui, comme si j’y allais pour la première fois !

Elle avait parlé spontanément, mais elle s’arrêta court, les joues tout de suite empourprées, en s’apercevant qu’elle livrait ainsi ses impressions à un étranger.

Le jeune homme n’en avait nullement paru étonné, et son visage s’éclaira d’un nouveau sourire.

— Je comprends alors, mademoiselle, que vous ne puissiez partager les sentiments de nous autres, qui sommes tous plus ou moins blasés.

— Blasés ! Parlez pour vous, jeune homme, interrompit le commandant d’un ton de bonne humeur ; pour mon compte, je ne le suis pas du tout. Croyez-moi, mon ami, je suis un vieux grognard bien moins sceptique que le premier gamin de dix-huit ans, tout frais échappé du collège… Et j’en suis transporté d’aise ! Vous allez vous moquer de moi… Eh bien, ça m’est égal… Écoutez ceci… Je m’en vais à Paris pour entendre un garçon, dont les idées m’intéressent, parler en faveur d’une bonne œuvre… Rien que pour cela… Vous m’entendez ?

— Je vous entends et je vous comprends très bien, commandant. Qui allez-vous écouter ?

— André Morère… Vous savez, l’écrivain, le critique dramatique.

— Oui, je le connais. C’est, en effet, un merveilleux conférencier… et un homme de grande valeur dont on pourrait dire… bien des choses…

Le docteur Paul avait un ton un peu singulier en prononçant ces derniers mots, mais le commandant n’eut pas la possibilité de le questionner, car Mme Vésale se rapprochait fulminante :

— Charles, le train est en gare ; à quoi penses-tu de causer ainsi ? Et l’on accuse les femmes d’être bavardes ! O sainte Patience ! Docteur, adieu. Monsieur Paul, à bientôt. Vite, Agnès !

Cette fois, il n’y a pas à tergiverser, la commandante était dans le vrai, et les employés annonçaient :

— En voiture pour Paris ! En voiture !

Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent une dernière fois les saluts du docteur et de son fils, qui souhaita un très grand plaisir à Agnès… Et le train s’ébranla.

Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu à peu à son état normal ; puis, tandis que son mari prenait les journaux, elle se mit à étudier la longue liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès, elle, n’ouvrit pas de livre ; par la glace ouverte, elle regardait, et elle s’amusait de la fuite incessante des villages, des bouquets d’arbres, des ruisselets, des champs où palpitaient sourdement les germes féconds. Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau une rêverie imprécise. Des souvenirs de la veille lui revenaient ; l’amabilité excessive de la bonne Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur Paul, à la gare. Elle repensait aussi à cet inconnu qu’elle allait entendre, et dont on disait tant de bien… Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange transformation de Cécile ; le matin même, elle avait aperçu la jeune femme marchant sur le Cours auprès de son mari, et tellement absorbée dans sa causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la présence de son amie Agnès. Ainsi, quand on aimait, on oubliait tout, — gens et choses, — tout ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les autres… Confusément, Agnès sentait qu’un jour viendrait où, peut-être, elle aussi aimerait de la sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la révoltait presque : elle était heureuse, sans regret ni désir, dans l’heure présente, attendant l’avenir avec la simplicité confiante et exquise des êtres très jeunes.

....... .......... ...

Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée pour la conférence, le commandant, suivi de sa femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la marquise de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait de la conférence et d’André Morère beaucoup moins que de la plus humble pelote de fil achetée par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à Beaumont, raconter qu’elle était allée chez la marquise de Bitray, et parler de l’hôtel qu’on disait splendide.

Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra dans le haut vestibule revêtu de boiseries aussi belles que celles de la cathédrale de Beaumont, éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes des marquis de Bitray ; quand elle monta l’escalier de marbre blanc, qui menait à l’immense hall où devait avoir lieu la conférence, si somptueusement décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle de fêtes d’un château royal.

— Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous serons très bien et nous entendrons parfaitement.

Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix sonore. Quelques personnes se retournèrent, et Agnès s’assit bien vite, vaguement intimidée. En revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son propre salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif, examinait le hall ouvert sur de petits salons, et sur une serre où de gigantesques palmiers abritaient des formes blanches de statues. Sur une estrade, élevée de quelques marches, était placé le fauteuil du conférencier, devant une table revêtue d’un tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était vide encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui en fermait le fond se relevait un peu, et un invisible regard enveloppait l’ensemble de la salle qui se remplissait de minute en minute. Un auditoire s’y formait, tout à la fois très aristocratique et très parisien, excitant fort la curiosité de Mme Vésale.

Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de femmes vêtues comme celles-là, même parmi les dames les plus élégantes de la ville. Seulement, en sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite que toutes, ou presque toutes, avaient une tenue trop peu réservée. Avec une aisance incroyable, elles parlaient aux beaux messieurs qui les accompagnaient, la boutonnière fleurie, habillés, eux aussi, d’après une autre mode que celle connue à Beaumont. Et puis, quelles robes peu modestes elles portaient toutes ! Jamais, à Beaumont, une couturière ne se fût permis de faire des costumes accusant de la sorte les lignes de la gorge, de la taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles !… Oh ! ce Paris !… Grâce au ciel, Agnès ne leur ressemblait point ! Et, en son for intérieur, Mme Vésale se félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.

Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un regard jeté par-dessus l’épaule de son père, lisait à demi la brochure concernant l’œuvre, sujet de la conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant. Mais elle releva la tête, en entendant sa mère s’exclamer :

— Ah ! voici sans doute un grand personnage ! Tout le monde regarde… Tiens, c’est une jeune femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait pas plus d’effet !

Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue qui suscitait ces propos. Elle était grande, la taille menue, le buste superbe sous l’étoffe légère d’un gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais ce ne fut point la perfection de ce corps féminin, hardiment révélée par la robe étroite, qui frappa Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à contempler le seul visage de la jeune femme. Un visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en avait jamais vu de pareil ; coiffé de cheveux ondés couleur des feuilles roussies d’automne, auréolant les traits dessinés d’une ligne souple et fine ; les yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des cils, pleins d’une indéfinissable expression, caressante et dominatrice, charmeuse comme l’étaient les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.

— Qu’elle est belle ! murmura Agnès, dans un juvénile élan d’admiration.

— Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire l’attention d’une façon inconvenante, riposta, non sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui n’avait jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée parmi les femmes séduisantes.

Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement injuste ; car elle avait, au contraire, un air irréprochable de femme du vrai monde. Mais qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée, le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés, comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour serrer des mains amies, chemin faisant.

— C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas ? chuchota, devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée depuis un moment, papotait sans relâche avec sa voisine, et accommodait d’importance la réputation de son prochain.

— Oui, la nièce favorite de la marquise de Bitray. Vous la connaissez ?

— Un peu ; je la rencontre dans le monde. Mais je ne suis pas en relations avec elle… Et j’aime autant cela.

— Parce qu’on potine sur elle ? Avec une beauté comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable… Et puis, entre nous, ma chère, quand elle userait vraiment de cette beauté… capiteuse pour son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui en voudrais pas autrement !… Elle est veuve, en somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au contraire ! pour lui donner le goût de tenter une seconde fois l’aventure conjugale… officiellement !

— Officiellement ? répéta l’autre, une question expressive dans les yeux.

— Chère, prenez le mot comme je vous le donne… sans malice.

— Oh ! sans malice… Enfin !… Elle est vraiment séduisante !

Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur Mme de Villerson qui causait à quelques pas, immobilisée un instant par des amis.

— C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en particulier, de tous les hommes qui l’approchent ; à commencer par notre ami Morère, qui est au nombre de ses intimes ; et un favori parmi les intimes !

Elle donna au dernier mot un accent qui alluma un éclair subit dans les yeux de son amie.

— Ah ! vraiment !… Est-ce que…?

Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent d’un petit rire gourmand de scandale.

— Oh ! ma chère amie, vous comprenez que, sur ce chapitre, il faudrait être le diable lui-même pour affirmer quelque chose… Et encore !… Dame ! elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné comme Morère… Les gens bien informés prétendent qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne de sa dernière pièce du Vaudeville, mais…

Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations passait justement de son allure souveraine pour gagner les places réservées au premier rang, où venait de s’asseoir une grande vieille dame en cheveux blancs, sous une mantille de dentelle, que quelqu’un nomma auprès du commandant :

— C’est la marquise de Bitray.

Sans doute, le conférencier attendait son arrivée pour commencer. Dès qu’elle fut installée, la portière, qui fermait l’entrée de l’estrade, fut soulevée, et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt, éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il s’inclina légèrement et parcourut du regard son très élégant auditoire où le murmure des conversations s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant mit son lorgnon et s’installa confortablement dans son fauteuil. Mme Vésale murmura :

— Il a très bon air ! l’aspect d’un garçon tout à fait comme il faut…

Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise inconsciente… Ce n’était pas ainsi qu’elle s’était figuré cet homme que les paroles enthousiastes de son père lui avaient fait entrevoir comme une façon d’apôtre parti pour une croisade ayant pour but la conversion de ses contemporains. Tous les jours précédents, quand on prononçait devant elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt lui montrait le preux chevalier aux yeux clairs, brillants d’une foi inspirée, qui était sur l’un des vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait rien de l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant chevalier des siècles passés. Loin d’en avoir la robuste carrure, il était bien de son temps ; de taille mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage pensif, le front haut dominant un regard tout ensemble très vif et très pénétrant, l’allure d’une distinction un peu hautaine accusée encore par l’irréprochable et élégante correction de sa tenue d’homme du monde.

Il attendit quelques secondes, tenant sous son regard son brillant public, puis il commença à parler… Et alors Agnès oublia tout ce qui n’était pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement harmonieuse et chaude, résonnant avec des vibrations profondes. Tout simplement, il racontait d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de laquelle il venait demander protection. Mais, à mesure qu’il parlait, une flamme semblait jaillir de son âme même, pour aller échauffer celle de son auditoire mondain, dont il s’emparait en maître, dont il emportait la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant le rêve d’une communion de tous les hommes, croyants et incrédules, en l’amour de ceux qui souffrent.

A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en lui le dilettante sceptique et inguérissable, à certains mots qui raillaient sourdement le vol de sa pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur l’état moral des hommes de son temps, dont il analysait les inquiétudes d’âme et d’esprit avec une perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on discerner l’amertume et l’ironie décevantes, dans la façon dont il disait l’inanité presque fatale de la croisade nouvelle entreprise pour ressusciter parmi les hommes le désir d’une vie intérieure très haute ; dans la clairvoyance aussi avec laquelle il constatait les contradictions que les plus courageux mêmes mettaient entre leur idéal et leurs actions.

Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve, pour saisir ces nuances que remarquaient aisément ceux qui savaient quel être compliqué, subtil, ondoyant, tout à la fois sceptique et vibrant, était André Morère. Elle, ne voyait en lui qu’un homme d’âme très généreuse. Tout son cœur battait d’enthousiasme en l’écoutant ; et une sympathie ardente et juvénile la jetait vers lui, qui parlait de ceux qui souffrent avec une pitié frémissante dont l’écho résonnait profondément en elle-même.

Dans ses paroles, elle voyait la seule expression d’une infinie compassion pour toutes les misères, le désir passionné de les alléger ; et une soif l’envahissait de devenir meilleure, plus dévouée, plus détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux autres… Un regret aussi, presque un remords, la troublait, de n’avoir peut-être pas fait encore assez pour eux… Son âme tendre se dilatait dans cette atmosphère d’amour pour toutes les créatures humaines dont il semblait l’envelopper… Sans en avoir conscience, elle transfigurait et simplifiait sa pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui en échappait parfois, orientée vers des horizons à elle inconnus, évoquant des impressions, des sentiments dont elle n’avait jamais senti l’atteinte, qu’elle ignorerait peut-être toujours…

Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le merci de son jeune cœur quand il se tut, ses derniers mots étouffés par un formidable bruit d’applaudissements.

Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière plus intense encore dans les yeux, il demeurait aussi maître de lui-même devant cet enthousiasme qu’il excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice, les nerfs détendus pourtant. Et personne ne remarqua que son regard s’était une seconde perdu dans deux prunelles sombres, — celles d’une belle jeune femme blonde, — arrêtées brûlantes sur lui. Puis il se détourna et sortit, sans retour, malgré les acclamations qui le rappelaient encore.

Le commandant exultait. Son âme très simple ne lui avait guère plus qu’à sa fille fait pénétrer les dessous sceptiques de cet ardent appel à la charité humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en exclamations enthousiastes :

— Quel talent de parole a ce garçon ! Quelle hauteur d’esprit ! Quelle nature élevée !… Je ne m’attendais pas encore à tant… Il faut absolument que je le voie… J’ai besoin de causer avec lui… Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère… Il lui ressemble d’une façon étonnante quand il parle ! Je suppose que maintenant on peut l’approcher.

— Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur ? Laisse-le donc se reposer, fit tout de suite Mme Vésale, qui avait l’esprit de contradiction sensiblement développé.

Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait que son père exécutât sa résolution, car un désir obscur s’agitait en elle de se retrouver en présence de cet inconnu dont les paroles vibraient encore dans son âme même. Et elle fut contente d’entendre le commandant déclarer nettement :

— Ce que je veux ? Mais causer avec lui, tout simplement. Suivez-moi toutes les deux, pour que nous ne nous perdions pas dans la foule.

En vérité, un flot humain envahissait les galeries, les escaliers ; un flot bavard, souriant, parfumé, qui s’arrêtait de-ci de-là sur les marches, obstruait les portes, et que le commandant traversa non sans peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès un peu étourdie de tant de mouvement autour d’elle.

— Ne pourrais-je parler à M. Morère ? demanda-t-il au domestique galonné qui semblait garder l’entrée des appartements non livrés au public.

— Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon de Mme la marquise. Je ne pense pas qu’il reçoive en ce moment.

— Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante de plus en plus courroucée.

Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne humeur habituelle :

— Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de son père désire lui serrer la main. Voici ma carte Remettez-la-lui, je vous prie.

Le domestique obéit, laissant le commandant au seuil de la terre promise, mais il reparut bientôt, invitant M. le commandant Vésale et ces dames à le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie et les introduisit dans une sorte de somptueuse bibliothèque, qui éveilla chez Agnès la sensation de pénétrer dans un musée. La pièce était, pour l’instant, pleine du monde des intimes de la marquise de Bitray comme du conférencier, réunis par groupes, animant le silence du bourdonnement des conversations multiples. Au moment même où la portière s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba sur l’un de ces groupes et s’y attacha. Sous la pleine lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de Villerson causaient, imperceptiblement isolés des autres personnes présentes ; elle, debout comme lui, son buste souple un peu cambré en arrière, ses cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous la clarté de soleil qui les nimbait.

Était-il surprenant qu’André Morère la regardât, — comme s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher les yeux de son visage ? songea candidement Agnès. Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler cette jeune femme si belle… Mais le commandant n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé, et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts, avec la politesse excessive dont il était coutumier. Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse dans le regard, il dit de sa voix sonore :

— Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre jeunesse contemporaine… qui en a si grand besoin !

Un indéfinissable sourire avait couru sous la moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina :

— Je suis heureux, commandant, d’avoir en quelque chose pu mériter votre approbation… Mais vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean, prêchant au désert.

Le commandant protesta vivement.

— Ne doutez pas de votre mission, monsieur, sans quoi vous êtes perdu… Rappelez-vous que tous les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare de voir un homme de votre âge prendre aussi à cœur le perfectionnement moral de ses contemporains… Et nous avons tous, hélas ! besoin de perfectionnement, mais c’est dans l’âme des jeunes surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble, guidée par les principes qui font les hommes vraiment forts… Vous avez bien raison, monsieur, de prêcher à haute voix la vertu ; elle seule empêche les cataclysmes qui bouleversent un pays…

Le commandant était parti sur le sujet qui lui était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait pas qu’au son de sa voix vibrante, — sa voix de commandement, — un demi-silence s’était fait dans le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que, sur bien des lèvres, un sourire flottait.

Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs très intimidée dans ce milieu si différent de celui qu’elle connaissait ; dans une glace, elle s’aperçut justement, toute droite et rougissante à côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix, tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait en spectacle ; et elle éprouva un irrésistible désir de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent, elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour lui réciter un compliment de bienvenue.

Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec une attention marquée, les jugements du commandant ; c’était le conférencier lui-même. Il y avait bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens, car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux, paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de son père et même aux réflexions de sa mère, qui jugeait à propos de se mêler à la conversation, ayant horreur du rôle de personnage muet. Et Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente ; telle, qu’elle ne se troubla pas quand son père se décidant à prendre congé, elle sentit sur elle le regard pensif du jeune homme, auquel M. Vésale la présentait, — ainsi que l’on présente les humbles mortels aux personnages illustres.

Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand elle entendit son père dire au jeune homme :

— Il y a, monsieur, différentes questions dont j’aimerais à vous entretenir… Serais-je très indiscret en vous demandant s’il y a un jour où je pourrais vous rencontrer sans vous déranger ?

Courtoisement, André Morère répliqua :

— Mais, commandant, c’est moi qui irai vous…

— Non, non, du tout… A l’hôtel, nous ne pourrions causer tranquillement.

— Alors, commandant, je suis à vos ordres pour le jour que vous préférez.

Et Morère donna sa carte au commandant, qui, après une courte délibération avec le jeune homme, y inscrivit la date et l’heure choisies pour le bienheureux rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère et se décida à lui permettre d’aller présenter ses hommages à la marquise de Bitray, qui, d’ailleurs, le faisait discrètement demander.

III

Si le commandant avait été ravi, à peu de frais, de sa conversation avec André Morère chez la marquise de Bitray, il le fut bien davantage encore de la visite qu’il fit le lendemain au jeune homme. Poursuivant une idée germée soudainement dans son cerveau à la suite de la conférence, il était allé lui demander de vouloir bien venir à Beaumont, — dont il était une des autorités, — afin d’y répandre davantage encore la bonne parole. Certes, ses concitoyens la connaissaient ; mais en fin de compte, ils ne pourraient jamais que gagner à l’entendre hautement commenter par un orateur tel qu’André Morère.

Et le jeune homme n’avait pas repoussé la proposition, tout en faisant certaines réserves. Il avait écouté, avec une bonne grâce parfaite, les appréciations de son interlocuteur sur la nouvelle génération, sur les progrès de l’anarchie, conséquence fatale de la déplorable éducation donnée à la jeunesse des classes pauvres ; sur l’action démoralisatrice exercée par les écrivains dans les hautes classes…

D’où nécessité de réagir…, etc., etc.

Tous deux, sur bien des points, étaient tombés d’accord, cherchant au mal des remèdes à l’efficacité desquels le commandant croyait avec tout l’optimisme de son honnête nature, — le commandant seul… Et, finalement, André Morère l’avait, comme il le désirait, conduit auprès de sa mère, à qui M. Vésale souhaitait présenter ses hommages ainsi qu’à la veuve d’un vieux compagnon d’armes.

C’est en déjeunant que le commandant faisait ce récit, tout rempli d’aise encore au seul souvenir de sa visite, écouté à demi par Mme Vésale, toujours absorbée par l’idée de ses courses, et très attentivement par Agnès, silencieuse toutefois par un reste d’habitude de sa petite enfance, où elle n’avait pas permission d’élever la voix à table ni de questionner son père ni sa mère.

— C’est une femme charmante que Mme Morère ! expliquait le commandant, tout en dévorant allégrement sa côtelette, tout à fait bien…, de visage et de manières !

Les lèvres de Mme Vésale se plissèrent un peu.

— Toujours enthousiaste, Charles ! Enfin c’est entendu, Mme Morère est une merveille, comme son fils !

— Allons, allons, Sophie, ne t’irrite pas. Mme Morère a les cheveux tout blancs !… Une vraie douairière, très douce, très calme et très grande dame, malgré sa simplicité… Elle porte toujours le deuil de son mari… Et pourtant il y a des années qu’elle est veuve ! Elle avait les larmes aux yeux en parlant de lui, pendant que nous réveillions ensemble les vieux souvenirs… Elle m’a exprimé le désir de renouveler connaissance avec toi, Sophie.

— Elle est bien aimable. Mais ce ne sera toujours pas pendant notre séjour actuel à Paris… Je n’ai pas plus le temps de faire des visites que celui d’en recevoir. Je suis accablée de courses… Il me faut encore retourner au Bon Marché pour les rideaux que j’ai achetés et que l’on ne m’envoie pas. Les administrateurs de ces magasins sont incroyables ! Ils n’ont pas l’air de se douter que leurs clients ont autre chose à faire que de réclamer les achats non livrés !

La commandante commettait-elle un jugement téméraire ?… Toujours est-il qu’elle fut interrompue dans l’expression de son mécontentement par l’entrée de la femme de chambre qui apportait les fameux rideaux, cause de son irritation. De nouveau, elle gronda pourtant :

— Ah ! comme ils arrivent bien !… Juste au milieu du déjeuner ! Il faut maintenant que j’aille voir s’il n’y a pas d’erreur !…

Et la commandante, se levant très nerveuse, disparut dans la pièce voisine. Son mari eut un discret soupir d’allégement, et, bien vite revenu à son sujet favori pour l’heure, il reprit :

— Mme Morère m’a demandé, Agnès, si j’avais des enfants. Je lui ai dit que j’étais père d’une jeune personne pas trop mal tournée, ma foi !

Et doucement, il caressa la joue d’Agnès.

— Alors, elle m’a bien vite témoigné le désir de connaître cette jeune fille accomplie…

— Oh ! père…

— Eh bien, mademoiselle, ne trouvez-vous pas que vous méritez d’être appelée une jeune fille accomplie ? Je le regrette de tout mon vieux cœur alors… Enfin, tant pis, j’ai promis à Mme Morère de te présenter à elle… Nous irons tous les deux la voir, Agnès, si ta mère tient à demeurer la proie des magasins… D’ailleurs, il faut que je m’entende avec son fils pour savoir à quelle époque il pense pouvoir venir à Beaumont. Ça va-t-il, Agnès ? Un sourire aux lèvres, elle dit gaiement :

— Cela va, père.

Une ondée de sang avait rosé sa peau délicate. Elle rougissait ainsi à la moindre impression, mais elle eût, pour le moment, été bien en peine de dire pourquoi cette flamme lui était montée au visage ; peut-être parce qu’elle éprouvait un plaisir inconscient à l’idée de connaître la maison de celui dont la parole était vivante encore dans son souvenir…

Le commandant continuait :

— J’ai encore une autre proposition à te faire, petite Agnès… Tout à l’heure, comme je rentrais à l’hôtel, je me suis trouvé devant l’Opéra, et l’idée m’est venue que, peut-être, ma fillette ne serait pas fâchée d’y passer sa soirée… Hein, Agnès, qu’en dis-tu ?

— Je dis, père, que tu as eu une pensée délicieuse. Mais maman ?…

— Eh, bien…, quoi, ta mère ?… Elle ne peut pas trouver mauvais que tu ailles écouter de la musique. Que diable, tu es sortie du couvent, et je t’assure, ma petite fille, que tu peux sans scrupule aller au spectacle…

— Qui parle de spectacle ? fit la commandante qui rentrait, vérifiant les notes qu’elle venait de recevoir.

— Moi !… Je vous offre à toutes les deux une soirée à l’Opéra.

— Charles ! tu ne penses pas à conduire Agnès au théâtre ?

— Eh ! pourquoi pas ?

— Mais parce que ce n’est pas un lieu convenable pour une jeune fille !

Le commandant se prit à mordiller sa moustache, signe de grande impatience chez lui.

— Ah çà, Sophie, tu déraisonnes… Si tu trouves qu’une fille de dix-huit ans, bonne à marier, ne peut pas aller entendre un opéra sous peine d’être compromise, il n’y a qu’à la reconduire au couvent pour l’en sortir juste le jour de ses noces ! Ta mère, ma chère amie, n’était pas d’humeur aussi farouche, et tu pourrais te souvenir que notre première entrevue a eu lieu, jadis, au Théâtre-Italien…

La commandante ne s’attendait pas à cet argument direct. Elle ne répondit pas, ayant deviné, d’ailleurs, à l’accent de son mari, qu’il serait habile à elle de ne pas entrer en discussion avec lui ce jour-là, si elle voulait s’éviter une défaite… Et, au bout de quelques secondes, elle reprit :

— Alors tu tiens à donner à Agnès le goût du théâtre ? Soit ! Que joue-t-on ce soir ?

— Roméo et Juliette.

Mais ces deux noms ne disaient absolument rien à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie pour la musique que pour la poésie. Et, encore hérissée, elle continua :

— Qu’est-ce que ce Roméo et cette Juliette ? Quel est le sujet de l’opéra ? Je ne m’en souviens pas…

Le commandant lui-même ne s’en souvenait que vaguement, et très sincère, il expliqua :

— C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles qui rendent leurs enfants très malheureux par leur désunion. Le livret est un peu triste, si je me rappelle bien… mais la musique est très agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.

— Il ne renferme pas de ballets, au moins ?

— Oh ! je ne pense pas… Comment veux-tu qu’on danse dans les circonstances lamentables où se trouvent les personnages ?… Ce serait tout à fait déplacé !…

La commandante ne releva pas cette explication. Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction qu’en vertu de principes très arrêtés, comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse, pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra, — qui lui eût paru, à elle, carrément ennuyeuse, — pût avoir une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant sa fille créée à sa ressemblance.

Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité, ayant décliné pour son compte l’offre du commandant, elle ne fit plus de grandes objections à ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles nobles…

… Le commandant et Agnès éprouvaient toujours un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble, sans un tiers entre eux ; et, ce même soir, ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que deux écoliers en liberté ; Agnès, tout amusée de voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu blasés, comme des visions de contes de fées. Et ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement des globes de lumière blanche, sa grande silhouette, découpée sur un ciel clair.

Pour la première fois, elle pénétrait dans une salle de spectacle, et une sensation d’éblouissement envahit son jeune cerveau, quand, assise auprès du commandant, ses yeux errèrent sur la scène encore close, sur le lustre scintillant, sur ces espèces de petits salons que son père appelait des loges et où étaient assises, devant des messieurs cravatés de blanc, — qui la firent penser à André Morère, — des femmes en robes pâles, ennuagées de dentelles, de vaporeuses draperies, d’où émergeaient leurs épaules nues.

Oh ! ces épaules offertes ainsi à tant de regards d’hommes ! Elles amenèrent une rougeur sur les joues d’Agnès, qui jamais n’avait vu de bal et tressaillait d’une sorte de honte devant cette nudité dont s’offensait sa délicatesse de vierge. Et vite, elle ramena ses yeux vers la scène, tandis que le commandant, n’ayant pas les mêmes scrupules, promenait sa lorgnette dans la salle, sur le public qu’attirait, dès le début de la représentation, la rentrée d’un chanteur célèbre. Et soudain, une exclamation lui échappa à la vue de deux jeunes femmes qui venaient d’entrer dans une loge et s’asseyaient lentement, leur cavalier restant dans la pénombre.

— Eh ! eh ! Agnès, regarde donc cette dame blonde, près de nous, n’est-ce pas celle qui causait avec André Morère, quand nous sommes entrés dans le salon particulier de la marquise de Bitray ? Il me semble bien la reconnaître.

— Où cela, père ? fit Agnès avec un effort pour reprendre possession d’elle-même.

— Là, à ta gauche, dans cette loge !… Et ce monsieur qui y entre aussi, qui la salue, qui s’assied derrière elle… Mais, sapristi ! c’est Morère lui-même. Ne penses-tu pas ?

Et dans sa moustache, le commandant finit :

— Ah ! le gaillard ! Il ne doit pas s’ennuyer avec de pareilles épaules sous les yeux !

Agnès, tout de suite, s’était tournée vers le point indiqué par son père, agitée d’un inconscient désir de voir André Morère, mais elle n’aperçut que des formes masculines dans la profondeur de la loge. La jeune femme avait fait un mouvement qui masquait son interlocuteur, et elle seule apparut au regard d’Agnès, délicieusement blonde dans le velours noir de sa robe tout unie dont le corsage, très décolleté, dégageait la gorge d’une pâleur laiteuse, le col svelte qui soutenait la tête nimbée par les cheveux fauves relevés très haut sous la flamme d’un large croissant solitaire. Et elle avait ainsi un tel éclat de fleur humaine, exquise et capiteuse, une telle splendeur de beauté physique, qu’Agnès, instinctivement, détourna la tête, ainsi qu’elle eût fait devant une statue sans voiles.

D’ailleurs, l’orchestre commençait à jouer, et une harmonie l’enveloppait toute, l’emportant bien loin de la foule qui l’entourait ; puis, lentement, le rideau se leva, et alors elle entra dans un monde à elle inconnu où, pendant quelques heures, elle allait vivre une existence enchantée…

Mais une surprise toutefois la domina d’abord ; il lui semblait si bizarre de voir ces hommes et ces femmes exprimer de la sorte des sentiments qu’ils n’éprouvaient point, pour le plaisir d’autres hommes et d’autres femmes ! Puis, sans même qu’elle s’en aperçût, cette impression première s’effaça et, devant elle, vécurent réellement un Roméo superbe, une idéale Juliette, dont elle se prit à suivre avec un intérêt ardent l’immortelle histoire.

Une histoire riante et charmeuse, douce autant qu’une caresse d’abord ; puis sitôt assombrie, de venue si vite d’une indicible tristesse, palpitante de toutes les angoisses, des élans désespérés et vains qui torturent les pauvres cœurs, avides d’un impossible bonheur… Une histoire que la petite Agnès écoutait grisée insensiblement par la musique enveloppante qui chantait le douloureux récit et faisait vibrer toutes les fibres de son âme aimante pour y éveiller des accents nouveaux… Une histoire qui, tout ensemble, la séduisait, l’étonnait et l’effarouchait un peu dans sa pureté de petite fille très innocente ; la troublait aussi sourdement, car elle agitait la mystérieuse énigme que son amie mariée lui avait, sans le savoir, jetée dans l’esprit…

Combien ils s’aimaient ce Roméo et cette Juliette ! dès leur première rencontre, attirés l’un vers l’autre par un irrésistible élan !… Avec quelle simplicité forte ! quel emportement passionné, dont la violence la choquait comme une faute commise et, en même temps, chose bizarre ! l’attirait… A les voir, à les entendre, elle avait la sensation d’une grande flamme brûlant près d’elle, dont la chaleur était d’une douceur pénétrante… Était-ce donc cette invisible flamme qui éclairait son amie, la faisait autre ; et se pourrait-il qu’un jour, elle aussi, la petite Agnès, dût la connaître et comprît ce qu’était ce bonheur que Roméo comme Juliette voulaient atteindre, malgré toutes les défenses, les difficultés, les douleurs, malgré leur devoir, malgré tout !

Ce mystère la faisait rêver, et elle tressaillit, ramenée brusquement en pleine réalité, quand son père lui dit :

— Agnès, veux-tu venir faire un tour au foyer ? Je serais content que tu le connusses. Il vaut la peine d’être visité !…

Pour lui faire plaisir, elle accepta, indifférente, et se laissa docilement conduire à travers la cohue qui encombrait les couloirs… Comme ils passaient devant la loge de Mme de Villerson, pleine de visiteurs, quelqu’un en sortait, André Morère.

— Ah ! j’étais bien sûr de vous avoir aperçu ! s’exclama le commandant tout de suite enchanté. Et cette petite fille qui ne vous voyait pas ! Les yeux des vieux sont décidément meilleurs que ceux des jeunes !

— La vérité est surtout, je crois, commandant, que je n’ai pas l’honneur d’être connu de mademoiselle… Si vous voulez bien me faire la faveur de me présenter à elle…

— Ah ! mon cher ami, vous traitez tout à fait cette petite fille en grande personne… Mais il n’est nullement nécessaire que je vous présente… Vous êtes, ma foi, presque une vieille connaissance pour Agnès, tant elle m’avait entendu parler de vous avant de venir vous écouter. Et maintenant votre conférence a fait d’elle l’une des plus sincères admiratrices de votre talent !

André Morère eut un sourire imperceptiblement sceptique qui le révélait assez peu sensible à l’enthousiasme prononcé du commandant, et gaiement, il dit :

— Commandant, vous m’accablez ! Mademoiselle, permettez-moi de vous assurer… que je ne mérite, hélas ! pas autant…

— Je ne crois pas que mon père soit trop indulgent, puisque vos paroles donnent à ceux qui vous écoutent le désir d’être meilleurs, de mieux aimer les pauvres…

André Morère eut vers elle un coup d’œil surpris, sa curiosité d’observateur, éveillée par cette réponse inattendue, qui sonnait d’étrange façon dans le milieu où elle tombait… Par aventure possédait-elle donc une personnalité morale, cette mince et blonde créature qui avait un air mystique de sainte de vitrail, habillée par une couturière de petite ville ?… Et il interrogea, afin de pénétrer plus avant dans sa pensée :

— Me permettez-vous, mademoiselle, d’espérer un peu que vous ne parlez pas ainsi seulement parce que vous êtes infiniment bonne et daignez donner la meilleure des récompenses à mes faibles efforts ?

Avec la même simplicité, levant vers lui ses prunelles d’enfant, elle répliqua :

— Ce que je vous ai dit est bien la vérité… Je l’ai éprouvé…

— Alors, mademoiselle, je vous remercie profondément du très précieux encouragement que vous voulez bien me donner de la sorte. J’y suis très sensible…

Et il l’était vraiment, car il avait deviné cette enfant si sincère, que sa juvénile approbation l’avait touché.

Le commandant intervint de son accent de bonne humeur :

— Vous ne vous croyiez pas un prédicateur aussi éloquent, n’est-il pas vrai, monsieur Morère ?… Maintenant, vous voilà édifié… Mais puisque, pour le moment, il ne peut être question de transformer tout à fait en une sainte Élisabeth cette jeune enthousiaste, voulez-vous venir tout simplement faire un tour avec nous au foyer que je désire montrer à Agnès ?

André Morère eut une légère hésitation. Il redoutait un peu de nouvelles considérations du commandant sur la société contemporaine ; et, d’autre part, une rapide exploration dans une pensée neuve de jeune fille le tentait. Son dilettantisme d’observateur fut le plus fort, et, s’inclinant, il accepta la proposition du commandant. D’ailleurs, en cet instant, une loge où il venait de passer des minutes exquises était envahie par des visiteurs importuns, auxquels il jugeait sage d’échapper.