TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE, No 8.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor.
Seconde Édition,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME QUATRIÈME.—DEUXIÈME PARTIE.
Miratur molem..... Magalia quondam.
Æneid., lib. 1.
PARIS,
LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE,
RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, No 4, AU PREMIER.
M DCCC XXVII.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
QUARTIER
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
Ce quartier est borné, à l'orient, par les rues Dauphine et de Bussy, du Four et de Sèvre inclusivement; au septentrion, par la rivière, y compris le pont Royal et l'île aux Cygnes; à l'occident, par les extrémités du faubourg et les barrières qui le terminent, depuis la rivière jusqu'à la rue de Sèvre.
On y comptoit, en 1789, cinquante-huit rues, deux culs-de-sac, une abbaye et trois communautés d'hommes, quatre couvents et deux communautés de filles, un collége, trois séminaires, trois maisons hospitalières, un pont, quatre quais, les maisons royales des Invalides et de l'École-Militaire, etc.
PARIS SOUS LA RÉGENCE ET SOUS LOUIS XV.
Pour sauver la France de ces abîmes que Louis XIV avoit ouverts devant elle, il eût fallu qu'immédiatement après lui, son trône eût été occupé par un prince qui réunît, à la fois, et la force de volonté que possédoit ce monarque et les vues supérieures dont il étoit dépourvu. Il ne s'agissoit point de rétablir d'abord, et en politique et en administration, les vieilles institutions qui avoient déjà été altérées avant lui, et qu'il avoit à peu près achevé de détruire. Ce sont là les parties périssables de la société: les refaire ce qu'elles avoient été n'étoit pas possible, et ce qu'elles avoient de bon se seroit en quelque sorte rétabli de lui-même. Un roi, tel que nous l'imaginons, eût eu pour première pensée d'aller à la source du mal: il eût reconnu qu'en séparant violemment le pouvoir politique du pouvoir religieux, son prédécesseur avoit attaqué le principe même de la vie dans une société chrétienne; et son premier soin eût été d'en renouer l'antique alliance, et de la raffermir sur ses bases naturelles. C'est-à-dire qu'au lieu de se prémunir contre les entreprises de Rome, il eût supplié Rome de concourir avec lui à rétablir l'ordre au milieu de cette société, dont Dieu l'avoit fait chef à la charge de lui en rendre compte, en la ramenant, de la licence des opinions qui menaçoient de la pénétrer de toutes parts, à cette unité de croyances et de doctrines que la soumission seule peut produire, puisque croire et se soumettre sont en effet une seule et même chose; d'où il résulte qu'il y a révolte et désordre partout où manque la foi.
Il eût donné lui-même l'exemple de cette soumission. La corruption qu'apportoient avec elles ces opinions licencieuses ne s'étoit pas encore introduite dans les entrailles du corps social: jusqu'alors elle n'en avoit attaqué que les superficies; et, hors des classes supérieures de la société, des parlementaires, et de quelques coteries qui croissoient sous les auspices d'un petit nombre d'évêques et d'ecclésiastiques jansénistes ou gallicans, le catholicisme étoit partout. La France avoit le bonheur de posséder un clergé puissant par ses richesses, et dont par conséquent l'influence étoit grande au milieu des peuples, sur lesquels il se faisoit un devoir de les répandre. Il étoit si loin d'avoir adopté ces maximes d'une prétendue indépendance, qui le livroient honteusement et sans défense aux caprices du pouvoir temporel, que ceux-là même de ses membres, et sauf quelques exceptions, qui d'abord s'y étoient laissé séduire, revenoient déjà sur leurs pas, effrayés des conséquences qu'entraînoient après elles ces maximes dangereuses. Au premier signal des deux puissances, cette milice de l'Église pouvoit encore opérer des prodiges: le jansénisme rentroit dans la poussière; l'impiété seroit demeurée silencieuse ou se fût faite hypocrite; l'esprit parlementaire, c'est-à-dire l'esprit de révolte, eût été comprimé, et peut-être eût-il fini par s'éteindre. S'aidant, pour atteindre un si noble but, de toutes ces ressources de civilisation et de puissance matérielle créées par son prédécesseur, et dont celui-ci avoit fait un si funeste usage, le fils aîné de l'Église, le roi très chrétien, pouvoit acquérir la gloire incomparable de ranimer pour des siècles, non pas seulement ce beau royaume de France, mais encore toute la chrétienté expirante. Ce moyen de salut, le seul qu'il fût possible d'employer, le duc de Bourgogne étoit, dit-on, capable de le comprendre et de le mettre à exécution; et nous sommes portés à le croire d'un élève de Fénélon, celui de tous les évêques de France qui entendoit le mieux cette politique chrétienne, et qui avoit le mieux saisi toutes les fautes du règne qui venoit de finir. La Providence en avoit décidé autrement: ce prince fut enlevé à une nation qui mettoit en lui toutes ses espérances; et au milieu des orages que tant de fautes avoient accumulés sur elle, un enfant en bas âge fut assis sur le trône d'où le vieux monarque venoit de descendre si douloureusement dans la tombe.
(1715) Louis XIV ne s'étoit point trompé lorsqu'il avoit pensé que son testament, arraché aux importunités du duc du Maine et de Mme de Maintenon, auroit probablement la même destinée que tant d'autres dernières volontés des rois, desquelles, après leur mort, on a coutume de faire moins de cas que de celles des derniers de leurs sujets[1]. Ce testament, injurieux pour le duc d'Orléans, en ce qu'il sembloit, par des précautions extraordinaires prises pour la sûreté du jeune roi, réveiller les soupçons odieux élevés contre lui quelques années auparavant, attentatoire à ses droits de premier prince du sang, puisqu'il le réduisoit aux simples fonctions d'un président de conseil de régence[2], fut cassé le lendemain même de la mort du roi, par le parlement, ivre de joie, après de si longues humiliations, d'avoir trouvé l'occasion d'exercer un acte de puissance politique, attendant tout de sa position nouvelle, et déjà ne mettant plus de bornes à ses espérances et à ses prétentions. Les princes légitimés, et particulièrement le duc du Maine, n'étant plus soutenus par la main puissante qui les avoit si prodigieusement élevés, descendirent dès lors presque aussi bas qu'ils pouvoient descendre; le neveu de Louis XIV fut nommé régent de France pendant la minorité de Louis XV, et dut ce succès à la promptitude de ses mesures, à l'adresse avec laquelle il avoit su prodiguer, aux grands du royaume et aux magistrats, des promesses qu'il étoit bien résolu de ne pas tenir. Le droit de remontrance fut rendu au parlement, et peu s'en fallut que, dans cette même séance, il n'obtînt encore davantage[3]; la création que fit sur-le-champ le nouveau régent, de sept conseils auxquels furent attribués les divers départements des affaires, lui fournit les moyens de satisfaire ces grands, si long-temps exclus du pouvoir, qui conservoient aussi des souvenirs très vifs de ce qu'avoient été leurs pères, et toutes les prétentions de leur ancienne aristocratie. Ils obtinrent les premières places dans ces conseils; et le prince trouva encore le moyen de se rendre agréable aux classes moins élevées, en y faisant entrer quelques hommes d'une naissance inférieure, mais qui lui étoient signalés par l'estime publique que leur avoient acquise leur capacité et leur intégrité. Dans ces premiers moments, plusieurs améliorations furent faites dans l'administration des affaires publiques, et l'on en fit espérer beaucoup d'autres; on pourvut à un paiement plus régulier des troupes; celui des rentes de l'Hôtel-de-Ville fut assuré; les attributions des intendants de province, qui sembloient trop étendues, subirent quelques modifications généralement désirées; une ordonnance fixa le prix jusqu'alors si vacillant des matières d'or et d'argent; et, pour combler les espérances que le peuple avoit déjà conçues du nouveau gouvernement, le régent fit publiquement connoître la disposition où il étoit d'attaquer les traitants, que les malheurs de la dernière guerre avoient multipliés et gorgés de richesses, et de faire servir leurs dépouilles à acquitter les dettes de l'État; il y eut des réformes très sensibles dans les dépenses de la cour; enfin, il parla de diminuer les impôts, et demanda même publiquement des conseils sur les moyens d'y parvenir et d'en rendre la perception moins onéreuse aux contribuables. De si beaux commencements, qui enivroient la multitude, n'étoient pas faits pour en imposer à ceux qui connoissoient le caractère du duc d'Orléans.
Ce prince étoit né avec les plus heureuses dispositions, et, dans beaucoup de parties, son éducation avoit été extrêmement cultivée. Il avoit l'esprit net et pénétrant, et ce qu'il concevoit clairement et rapidement, il l'exprimoit avec grâce et facilité; il avoit montré à la guerre une bravoure et une capacité qui en auroient fait un grand général, s'il eût eu de plus fréquentes occasions de commander les armées; ses connoissances dans les sciences physiques, dans les lettres, dans les arts, étoient étendues et variées; il avoit un fond de bonté naturelle qui le faisoit aimer encore, même après qu'on avoit cessé de l'estimer; mais il arrivoit qu'il perdoit l'estime dès qu'on avoit commencé à le mieux connoître. Jamais il n'y eut une âme plus énervée, plus corrompue par tous les vices qui prennent leur source dans le plus dangereux de nos penchants, celui de la volupté. Un homme infâme, qui avoit été son précepteur, et que nous allons voir jouer un rôle si extraordinaire et si scandaleux, l'abbé Dubois, s'étoit fait un jeu et peut-être un calcul de développer ces dispositions, malheureusement trop précoces dans son élève; et il les avoit fortifiées en y ajoutant des leçons d'athéisme, dont il faisoit dès lors secrètement profession. Cette culture n'avoit que trop profité; et tels avoient été le débordement des mœurs et les jactances irréligieuses du jeune prince, au milieu de l'austérité des dernières années de l'ancienne cour, qu'ils avoient rendus vraisemblables ces horribles soupçons que le testament du roi venoit de rappeler, et qui s'élevèrent presque naturellement contre lui, lorsque tant de morts violentes et subites vinrent désoler la famille royale; et même que, dans l'esprit de plusieurs, ces soupçons ne furent jamais entièrement effacés[4]. Ces goûts voluptueux étoient devenus plus ardents encore avec l'âge, et son irréligion profonde et invétérée les rendoit exempts de trouble et de remords. Parce qu'il étoit né bon, ses vices ne l'avoient pas fait méchant, mais l'avoient jeté dans cette indifférence du bien et du mal, et dans ce mépris pour les hommes qui résulte de ce retour que fait sur lui-même un homme profondément corrompu et digne de toute espèce de mépris. Toute idée de devoir s'étoit effacée de cette âme à ce point dégradée; les affaires fatiguoient un prince qui éprouvoit sans cesse la fatigue des plaisirs, dont les plaisirs étoient néanmoins la principale affaire; et à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit vivement défendu contre ceux qui vouloient le lui enlever, il cherchoit déjà à qui il en pourroit sûrement remettre les soins et les embarras.
Cependant, dès ces premiers moments de la régence, les intérêts politiques de l'Europe, renfermés dans le cercle étroit des intrigues de cour et des intérêts particuliers des princes, se compliquoient de la manière la plus étrange; et il est nécessaire d'en donner quelque idée pour bien faire comprendre ce qui se passa en France sous l'administration du duc d'Orléans.
Malgré le peu de succès des efforts que Louis XIV avoit faits pour rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre, il s'en falloit de beaucoup que la branche protestante qui les avoit remplacés, y fût solidement établie. De simple électeur de Hanovre devenu souverain d'un grand royaume, Georges Ier y vivoit au milieu des alarmes que lui causoit un parti puissant qui ne voyoit en lui qu'un usurpateur, peu digne d'ailleurs, par ses qualités personnelles, de la haute et inespérée fortune à laquelle il étoit parvenu. Sur ce trône, où il chanceloit encore, ses regards se tournoient avec inquiétude vers la France, qui, dans cette disposition des esprits et en raison du pacte de famille qui sembloit devoir l'unir éternellement à l'Espagne, pouvoit plus efficacement agir pour les Stuarts, et avec de moindres efforts que ne l'avoit fait le feu roi, au milieu de tant de guerres si malheureuses dont les dernières années de son règne avoient été affligées.
L'Espagne, si long-temps gouvernée par le génie ardent et tracassier de la princesse des Ursins, après avoir reçu de la France et de la famille des Bourbons l'un des plus foibles princes dont il soit fait mention dans ses annales, avoit vu, lors du second mariage de Philippe V avec une princesse de Parme, s'opérer une révolution subite et complète dans la chambre du roi, devenue, d'après les exemples que lui en avoit donnés Louis XIV, le centre et le siége de son gouvernement. La princesse des Ursins avoit été violemment et outrageusement chassée par la nouvelle reine, dont le caractère hautain et ambitieux ne vouloit point d'un semblable intermédiaire auprès d'un époux qu'elle étoit sûre de gouverner. Le mélancolique et ennuyé monarque, cloîtré en quelque sorte dans ses appartements, où son premier et même son unique besoin étoit d'avoir une compagne légitime de sa couche, s'abandonnoit encore plus entièrement à la tutelle de sa jeune épouse qu'à celle de la vieille favorite, à qui il n'avoit manqué que de pouvoir exercer sur lui un empire de cette même nature, et qu'il lui avoit sacrifiée avec une indifférence qui alloit jusqu'à l'inhumanité. Cette nouvelle reine, haïe des Espagnols autant que l'autre en avoit été adorée[5], élevée par sa mère dans une retraite profonde et dans une ignorance entière de toutes choses, au milieu des projets qu'elle avoit formés assez intelligente pour sentir et apprécier son inexpérience des affaires, se méfiant avec juste raison de ceux qui la haïssoient et à qui elle rendoit toute leur haine, avoit cherché, parmi les Italiens qui l'avoient suivie, un homme à qui elle pût se confier, un guide qui fût capable de la bien conduire. Albéroni, alors ministre de Parme à la cour d'Espagne, lui parut être cet homme qu'elle cherchoit. Né sujet de son père et dans les dernières classes du peuple; de simple curé de village qu'il étoit, parvenu par ses intrigues, par son audace, par l'activité et la souplesse de son esprit, à jouer un rôle brillant dans le monde, il sembloit réunir tout ce qui pouvoit inspirer de la sécurité à cette princesse ambitieuse[6]; elle lui devoit d'ailleurs le haut rang auquel elle étoit parvenue[7], et elle crut avec juste raison ne courir aucun risque en livrant le pouvoir à un personnage qui s'étoit montré si dévoué à ses intérêts, que sa propre bassesse et la dépendance entière où il se trouvoit à son égard lui livroient à elle-même sans réserve. Ainsi s'expliquent, l'élévation subite d'Albéroni, son pouvoir sans bornes, son audace à tout entreprendre tant au dedans qu'au dehors, sans obstacle, sans contradiction, enfin une fortune qui étonna l'Europe et des projets qui l'étonnèrent encore davantage.
Tandis que ces choses se passoient en Espagne, une autre intrigue politique s'ourdissoit à Paris. Le principal moteur en étoit ce même abbé Dubois, que son élève venoit de faire entrer au conseil d'État, non pas sans quelque répugnance, parce qu'il le connoissoit trop bien et qu'il n'avoit pas encore perdu toute pudeur, mais obsédé par ses continuelles et pressantes sollicitations, et n'ayant pu imaginer d'autre moyen de s'en débarrasser que de consentir à tout ce qu'il lui demandoit. Un projet avoit été conçu par cet audacieux aventurier, dans lequel il ne s'agissoit pas moins que de changer toute la politique de la France en l'alliant avec l'Angleterre et en l'éloignant de l'Espagne, projet monstrueux et tellement contraire à ses véritables intérêts, aux rapports si naturels où le pacte de famille avoit placé les deux puissances et qui étoient le seul avantage que l'on eût tiré de la guerre désastreuse qui venoit de finir, qu'il sembloit qu'il y eût même de la folie à l'avoir osé concevoir. Dubois, consommé dans les intrigues de tout genre, et qui connoissoit à fond le terrain sur lequel il alloit manœuvrer, en jugea autrement: peu lui importoit qu'un tel projet fût utile ou funeste à la France; sa grande affaire étoit de se rendre nécessaire afin de s'élever plus haut; et déjà gagné par l'or de l'Angleterre, dont les diplomates savoient distinguer, partout et d'un œil sûr, ceux qui avoient le caractère propre à les servir, il y trouvoit le double avantage de satisfaire à la fois son ambition et sa cupidité.
Le duc de Noailles et Canillac furent les deux premiers qu'il persuada. Le duc, placé par le régent à la tête des finances, fut entraîné par de misérables vues d'économie, calculant qu'il en coûteroit fort cher pour tenter de nouvelles expéditions en faveur du prétendant. Canillac, vaniteux, indiscret, de peu de jugement, lié par des parties de débauche avec Stairs, alors ambassadeur d'Angleterre en France, flatté, cajolé par lui, croyoit se donner de l'importance en faisant le politique, et ce motif lui suffisoit. La partie étant ainsi liée, et Dubois, bien qu'il y jouât le principal rôle, n'y paroissant encore que comme agent secondaire, le duc d'Orléans fut amené graduellement dans le piége par de basses insinuations qui touchoient uniquement son intérêt personnel. On commença par lui inspirer quelques alarmes sur les dispositions du roi d'Espagne à l'égard de la régence qu'il pouvoit lui contester; on eut l'art d'en faire naître ensuite de plus grandes relativement à la succession au trône, dans le cas où la France viendroit à perdre son roi-enfant, dont la constitution étoit foible et la santé chancelante. Il suffisoit, disoit-on, des exemples du règne précédent pour faire supposer que Philippe V pourroit bien ne pas se croire irrévocablement engagé par ses renonciations; et le mouvement qu'Albéroni, qui avoit aussi ses projets (projets inoffensifs pour la France, car il étoit trop habile pour en concevoir de semblables), imprimoit alors à l'Espagne, lui fut présenté, avec une adresse non moins perfide, comme une disposition hostile contre lui en cas d'événement[8]. Il trouvoit au contraire, ajoutoit-on, dans le roi Georges un prince inquiet sur la solidité d'un trône qu'il avoit trop évidemment usurpé, ayant besoin d'appui pour s'y raffermir, et prêt par conséquent à lui donner le sien, dans le cas où la couronne de France, venant à vaquer, lui seroit contestée à lui-même par un compétiteur qui, en apparence, y auroit des droits plus évidents. Tous ces raisonnements étoient d'un faux et d'une absurdité que les moins habiles auroient pu saisir. «Le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, avoit toute la pénétration nécessaire pour voir ce piége: ce qui le séduisit, ce fut le contour tortueux de cette politique, et point du tout le désir de régner.» Dès lors il se livra aux Anglois avec un abandon qui effraya tous ceux qui n'étoient pas de ce honteux complot. Un homme non moins habile que Stairs dans la politique machiavélique de son pays, Stanhope, alors ministre du roi Georges, vint lui-même en France pour mettre la dernière main à ce que l'ambassadeur, son agent Dubois, et ses dupes avoient si heureusement commencé. Le régent les vit l'un et l'autre dans la plus grande intimité, traitant le matin d'affaires avec eux, le soir les admettant dans ses orgies. Ce fut dans ces conférences secrètes[9] et peut-être dans les épanchements familiers de la débauche, qu'il leur sacrifia le prétendant, que Louis XIV, même dans ses plus grands revers, n'avoit jamais voulu abandonner; et telle fut la confiance audacieuse de ces diplomates anglois dans l'ascendant qu'ils avoient su prendre sur le prince que ses propres créatures lui avoient livré, qu'ils ne craignirent point, au milieu même de la France, de préparer un guet à pens où faillit tomber le fils de Jacques II, et dont il n'échappa que par la sagacité et la présence d'esprit admirable d'une femme dont il n'étoit point connu[10]. Une ordonnance fut publiée à son de trompe, qui enjoignoit à tous les étrangers rebelles de sortir en huit jours des terres du royaume, et ces rebelles étoient les serviteurs du roi légitime d'Angleterre, qui l'avoient suivi dans son exil; enfin, vers la fin de cette même année, Dubois fut envoyé en Hollande en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et avec la mission d'y conclure un traité déjà convenu entre la France, l'Angleterre, et les États-Généraux, et qui étoit entièrement dirigé contre l'Espagne, que l'on continuoit de présenter au régent comme machinant des projets hostiles contre lui[11].
Cependant, si ce prince eût voulu, ainsi que le lui conseilloit Villars, prendre, sur le but des armements que faisoit alors cette puissance, des renseignements qu'il lui étoit facile de se procurer, il se fût assuré que ces dispositions guerrières qu'on lui présentoit comme inquiétantes, n'avoient d'autre but que de reprendre à l'empereur les États d'Italie que la paix d'Utrecht l'avoit forcée de lui abandonner pour en faire des souverainetés aux enfants de la nouvelle reine, qui le désiroit passionnément; et que, pour empêcher les Anglois de porter secours à l'empereur, il entroit dans le plan d'Albéroni de les occuper dans leur île, en y faisant passer le prétendant avec une armée auxiliaire suffisante pour l'y maintenir et rallier ses partisans. Ce ministre dont les vues étoient fort supérieures à celles qui dominoient alors dans le cabinet des Tuileries, et qui, dans le gouvernement intérieur de l'Espagne, avoit déjà déployé une vigueur, une capacité, une activité qui n'alloient pas moins qu'à faire sortir ce royaume de l'inertie profonde où la foiblesse non interrompue de ses princes l'avoit, depuis si long-temps, plongé, et à lui faire reprendre en Europe le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir, étoit loin de penser, lorsqu'il avoit conçu un semblable projet dont le résultat étoit d'abaisser les ennemis naturels de la France, que le plus grand obstacle qu'il y pourroit rencontrer viendroit de la France elle-même, et qu'une politique aussi stupide que celle d'une alliance avec l'Angleterre prévaudroit dans le conseil du régent: il devoit bien plutôt compter sur sa coopération[12]. Ce fut cet obstacle si étrange et si imprévu qui, déconcertant un plan bien conçu, utile dans ses principaux résultats au repos de l'Europe, et dont le succès paroissoit immanquable, le jeta dans les mesures fausses, exagérées, qui rendirent sa chute aussi subite et aussi éclatante que l'avoit été son élévation. Il eut le tort de s'opiniâtrer à suivre ses premières idées, et de ne point changer de marche, lorsque tout en changeoit autour de lui.
Telles étoient alors les intrigues qui agitoient les trois cabinets; et il a été nécessaire d'entrer à ce sujet dans quelques détails, pour bien faire comprendre les événements qui vont suivre, et surtout cette influence de l'Angleterre, qui se prolongea si long-temps et qui fut si fatale à la France.
(1716-1717) Rien n'éclata pendant deux années de ces grands projets de l'Espagne, et de ces manœuvres ténébreuses où le duc d'Orléans venoit d'être engagé. Ces deux années produisirent toutefois un événement, en lui-même de peu d'importance, mais qui, par la suite, se rattacha à toute cette intrigue. Ce fut le procès intenté par le duc de Bourbon aux princes légitimés, qu'il prétendoit devoir être exclus du rang et des prérogatives de princes du sang, que le feu roi leur avoit accordés. Il n'avoit aucun motif de faire un semblable affront à ces princes qui, réduits par un seul acte du parlement à la plus entière nullité, sembloient être assez humiliés: la duchesse du Maine étoit sa sœur, et l'outrage qu'il vouloit faire à son mari rejaillissoit sur elle; mais il haïssoit le duc du Maine, et cette haine, poussée à l'extrême, étoit pour lui un motif suffisant. Le duc d'Orléans ne l'empêcha point d'entamer cette affaire; car il avoit aussi une sorte d'aversion pour ces princes légitimés, par cela seul qu'il avoit pu les craindre un moment. C'étoit encore au Parlement qu'appartenoit le droit d'achever de dépouiller les deux bâtards de Louis XIV: le duc de Bourbon lui présenta donc requête et réclama l'intervention des ducs et pairs qui, «par ce titre de princes du sang, accordé à des princes illégitimes, se trouvoient, disoit-il, éloignés du trône d'un degré de plus.» Les ducs du Maine et de Toulouse cherchèrent un appui dans la haute noblesse, jalouse des ducs et pairs, et extrêmement choquée de cette importance qu'ils prétendoient se donner en faisant cause commune avec les princes du sang, comme s'ils eussent formé un ordre supérieur, et qu'ils voulussent tracer entre eux et elle une ligne de démarcation. Ces misères de vanité, sous un gouvernement qui avoit succédé à toute la plénitude du despotisme de Louis XIV, firent naître une discussion fort animée et surtout de la part de ceux qui étoient attaqués; mais tous leurs efforts ne purent empêcher qu'une déclaration du roi en date du 2 juillet 1717, et enregistrée au parlement le 8 du même mois, ne privât les princes légitimés des nom, droits et priviléges de princes du sang, ne leur laissant de leurs anciennes prérogatives que le droit de séance dont ils étoient en possession dans cette cour souveraine. Ce jugement, auquel le duc de Toulouse, d'un caractère doux et paisible, se résigna sans beaucoup d'efforts, eût été probablement supporté avec patience par le duc du Maine; mais il fut entraîné par le ressentiment profond qu'en éprouva la duchesse, et nous allons voir bientôt quels en furent les effets.
Cependant le duc d'Orléans vouloit tenir la parole qu'il avoit donnée, aux premiers jours de sa régence, de poursuivre les traitants et de leur faire rendre raison des profits énormes qu'ils avoient faits dans leurs transactions avec le dernier gouvernement. Quelque scandaleux que pussent être ces profits, il est évident que c'étoit là une mesure arbitraire, tyrannique, dans laquelle la foi publique étoit violée; car enfin le gouvernement du feu roi avoit été maître d'accepter ou de refuser les marchés onéreux qui lui avoient été proposés, marchés sur lesquels avoient dû toutefois influer, et les circonstances malheureuses où se trouvoit alors la France, et les autres risques que les événements politiques pouvoient encore faire courir aux prêteurs ou fournisseurs. Mais des considérations prises dans la justice et dans la morale n'étoient pas faites pour arrêter le duc d'Orléans; et tous moyens lui sembloient bons pour réparer le désordre des finances, seule plaie de l'État à laquelle il fût sensible, parce qu'elle étoit la seule qui lui causât de véritables embarras. Il parut donc en 1716 un édit portant création d'une chambre de justice destinée à connoître de toutes exactions ou malversations en fait de finances, avec plein pouvoir de poursuivre, de taxer, d'emprisonner et même de condamner à des peines afflictives tous ceux qu'elle jugeroit comptables envers l'État, et qu'elle auroit appelés devant son tribunal[13]. Les procédures furent d'abord vives, rigoureuses, et la Bastille se remplit de prisonniers. Les premières taxes rapportèrent des sommes immenses, et l'on avoit conçu, dans le commencement, de grandes espérances; mais les attributions trop étendues et trop vaguement exprimées que l'édit avoit données à cette commission[14] répandirent bientôt l'alarme dans toutes les classes de la société, lorsqu'on le vit porter ses recherches sur tous ceux qui avoient pris quelque part aux affaires du feu roi. Des milliers de délations, vraies ou fausses, se succédèrent tant à Paris que dans les provinces, et de manière à effrayer même les plus innocents. L'argent cessa de circuler; le commerce et l'industrie tombèrent dans une langueur désespérante; enfin, après un an d'exercice, il fallut mettre fin à cette inquisition désastreuse qui produisit, presque sans aucun fruit matériel pour l'État, des maux très réels pour un grand nombre de familles. De cent quatre-vingts millions que l'on tira des taxes, à peine la moitié entra-t-elle dans les coffres du roi[15]; la plus grande partie en fut prodiguée sans mesure aux courtisans avides, aux agents d'intrigues et aux compagnons de débauche dont le régent étoit entouré. Ce fut là la première marque publique qu'il donna de son indifférence pour ce qui étoit bon et honnête, de la légèreté de son esprit, et de la foiblesse de son caractère.
Les plaisirs, et quels plaisirs! étoient en effet sa principale ou plutôt son unique affaire. Les mémoires du temps nous ont conservé de nombreux détails des débauches effrénées de ce malheureux prince, de ses orgies dégoûtantes et chaque jour renouvelées, où il sembloit prendre plaisir à se dégrader avec des femmes perdues, des libertins souvent de la classe la plus obscure et qui se faisoient un titre auprès de lui de leur science dans les raffinements de ces honteuses voluptés, détails indignes de l'histoire, qui nous montrent le successeur immédiat du trône, le prince qui gouvernoit la France après Louis XIV, dans un délire d'impiété et dans un excès d'abjection crapuleuse, dont jusqu'à lui la race de nos rois n'avoit point offert d'exemples, et que ne surpassèrent point les débordements du siècle affreux qu'il étoit digne sans doute d'annoncer et d'ouvrir. Ces exemples si nouveaux fructifièrent dans sa propre famille, et les désordres d'une de ses filles[16] que suivit une mort prématurée en furent la première punition; ils infectèrent la jeunesse de la cour, et déterminèrent à jeter plus effrontément leur masque, ces vieux courtisans que les dernières années de Louis XIV avoient réduits à se faire hypocrites. Les autres classes de la société s'étonnèrent d'abord de cette extrême corruption: elle ne devoit pas tarder à les atteindre.
Un événement extraordinaire, et qui ne pouvoit arriver que sous une semblable administration, hâta le débordement de cette corruption. Les finances, telles que le feu roi les avoit laissées, étoient, nous l'avons déjà dit, une des plaies les plus profondes de l'État, et ce mal venoit de très loin. L'accroissement des impôts avoit commencé dès la première guerre de Hollande, et depuis ce moment jusqu'à la fin de ce règne, tout rempli de guerres, de victoires et de défaites, ce torrent n'avoit cessé de se grossir, non seulement de taxes nouvelles et écrasantes pour le peuple, mais encore de toutes ces ressources perfides et désastreuses qui sont le savoir-faire des financiers, et dont le résultat le plus subtil est de se procurer des capitaux que l'on consomme comme des revenus, pour accroître ainsi ses charges, et de ces capitaux et des intérêts qu'ils portent avec eux[17]. La dette étoit encore hors de toute proportion avec les ressources que pouvoit procurer un système d'impôts que d'anciens priviléges, demeurés immuables lorsque tout changeoit autour d'eux, rendoient l'un des plus mauvais de l'Europe, et désormais intolérable pour les imposés[18]. La dépréciation des billets d'État, qui perdoient alors de soixante à soixante-douze pour cent, étoit déjà une espèce de banqueroute anticipée. La recherche des traitants, loin d'avoir apporté même un palliatif à cette détresse, avoit achevé de ruiner le crédit public par les rigueurs arbitraires dont nous venons de présenter le tableau, et par les dilapidations révoltantes dont elle avoit été suivie.
Dans ces extrémités, un Écossais, nommé Law, se présenta au régent avec un plan de finances qu'il avoit déjà essayé de faire valoir auprès des ministres du feu roi, et que ceux-ci avoient rejeté. Ce n'étoit autre chose d'abord qu'une imitation de la banque créée en Angleterre depuis la révolution de 1688; et l'on ne peut nier qu'un tel projet, renfermé dans de justes bornes, ne fût de nature à produire d'heureux effets, en rendant la circulation des espèces plus facile et plus active, en doublant par le crédit les ressources de l'État et l'industrie des particuliers. Ce fut ainsi que cette banque fut d'abord conçue: six millions en faisoient le fonds, et dans ce capital étoient compris trois millions de ces mêmes billets d'État si extraordinairement dépréciés. Ses opérations, ouvertes le 2 mai 1716, se bornoient à l'escompte des lettres-de-change, à l'échange pur et simple de ses billets contre l'argent, et en autres opérations de ce genre; et il existoit alors, entre ses fonds réels et l'émission de son papier, une juste proportion qui gagnoit la confiance générale et sembloit ranimer toutes les parties de l'État. En avril 1717, il fut ordonné que les billets de banque seroient reçus pour comptant dans toutes les caisses publiques, et dès lors ces billets furent préférés à l'or même, parce qu'ils avoient en effet une valeur plus invariable et un mouvement plus facile et plus rapide. «Un tel établissement changeoit la face du royaume, dit Forbonnais, s'il n'eût pas été dénaturé; et quelle que fût l'énormité des dettes, on les eût acquittées graduellement par l'augmentation successive des revenus;» mais il eût fallu se soumettre à des opérations lentes, économiques, bien enchaînées les unes aux autres: une marche si prudente et si régulière convenoit peu au caractère du régent, et nous verrons bientôt ce qu'il sut faire de ce moyen de salut. Avant d'en rendre compte, d'autres événements appellent notre attention.
Malgré ces heureux commencements de la banque et les espérances qu'elle faisoit concevoir, un mécontentement sourd agitoit les esprits. Héritier temporaire du pouvoir de Louis XIV, nous avons vu que le régent avoit voulu poser lui-même des bornes au despotisme de l'ancienne cour, en créant des conseils d'administration où les grands de l'État avoient obtenu quelque part du pouvoir; en rendant au parlement son droit de remontrances, et recréant ainsi l'ancienne opposition populaire. Mais bientôt entraîné par ce dégoût invincible qu'il avoit pour les affaires, il s'ennuya, et des lenteurs qu'y apportèrent les délibérations de ces divers conseils, et des résistances qu'il y rencontroit quelquefois dans l'exécution des projets que lui suggéroient les intrigants politiques dont il étoit entouré. Ceux-ci lui persuadèrent peu à peu de se dégager des entraves qu'il s'étoit lui-même imposées; et bientôt les conseils d'administration furent moins écoutés, et le droit de remontrances rendu au parlement, sans être entièrement aboli, fut renfermé dans des bornes plus étroites, et tant pour le fond que pour la forme, soumis à de certains réglements. Dubois, le plus actif, le plus audacieux, et sans contredit le plus habile parmi tous ceux qui obsédoient ce foible prince, entreprit de le pousser plus loin dans ces voies de pouvoir absolu, qui seules pouvoient le conduire lui-même au but où tendoient ses desseins ambitieux; et ce fut d'après ses instigations que de nouveaux affronts furent préparés au duc du Maine, et qu'un nouveau coup fut porté au parlement.
(1718) On avoit su persuader au régent que ce prince étoit à la tête des mécontents, et qu'il devoit se méfier de ses dispositions. Au moment où ces insinuations calomnieuses commençoient à faire sur lui quelque impression, il arriva que le parlement ayant fait, au sujet d'un édit fiscal sur les monnoies[19], des remontrances qui n'avoient point été écoutées, rendit à ce sujet un arrêt auquel il donna de la publicité, et qui, le même jour, fut cassé par le conseil de régence. De nouvelles remontrances, faites à l'instant même par cette cour, furent encore plus mal reçues que celles qui les avoient précédées, ce qui l'entraîna à rendre un second arrêt plus violent que le premier, par lequel elle prétendoit tracer à la banque, dont les accroissements commençoient à devenir alarmants, les limites dans lesquelles devoient se renfermer ses opérations, et proscrivoit en quelque sorte l'étranger qui l'avoit créée, et à qui le régent en avoit confié l'administration. Law fut effrayé. D'Argenson, qui venoit de remplacer d'Aguesseau dans la dignité de chancelier, craignit qu'un triomphe du parlement ne fût le signal de sa disgrace, et tous les deux se réunirent à Dubois pour obtenir du duc d'Orléans ce qu'ils appeloient un acte de vigueur. Ils achevèrent de l'y déterminer, en lui persuadant que la partie étoit liée entre le duc du Maine et les parlementaires; qu'en sa qualité de surintendant de l'éducation du jeune roi, il lui étoit facile de s'emparer de ce prince, de le mener à l'improviste au parlement, de l'y faire déclarer majeur, et d'anéantir ainsi la régence; que ce plan avoit été arrêté, et qu'on n'attendoit qu'un moment favorable pour le mettre à exécution.
Il fut donc convenu qu'il seroit tenu un lit de justice aux Tuileries; et toutes les précautions furent prises pour y avoir raison du parlement, s'il se montroit récalcitrant. Cette cour, qui s'attendoit à quelque chose de sinistre, s'y rendit à pied, «dans l'intention, dit Saint-Simon, d'émouvoir le peuple.» Elle y fut reçue au milieu d'un appareil armé qui avoit quelque chose de menaçant: ce qui s'y passa, acheva de la consterner. Ses arrêts furent cassés; le garde des sceaux l'admonesta avec aigreur sur sa conduite, lui rappela sévèrement ses devoirs, et ensuite furent lus les édits qui devoient être portés au lit de justice. L'un défendoit au parlement de prendre connoissance des affaires d'État; l'autre déclaroit que, dès qu'un édit lui auroit été présenté pour être enregistré, l'enregistrement seroit censé fait huit jours après la présentation; enfin un troisième édit ôtoit aux princes légitimés, et ce, disoit-on, à la sollicitation des pairs, le rang de préséance qui leur avoit été accordé par le feu roi, ordonnant qu'ils ne prendroient place désormais au parlement que selon leur rang d'ancienneté. Il y eut exception pour le comte de Toulouse dans l'exécution de cet édit, mais uniquement par faveur particulière, et il dut avoir son entière exécution à l'égard du duc du Maine; et pour mettre le comble aux outrages dont ses ennemis se plaisoient à l'accabler, on le dépouilla, dans cette même séance, de la surintendance de l'éducation du roi, que le duc de Bourbon réclama, et qui lui fut accordée.
Le régent ne s'arrêta pas là: il voulut prévenir jusqu'aux murmures; et trois conseillers qu'on lui signala comme moins dociles que les autres, furent enlevés dans leurs maisons, et conduits dans des prisons d'État. Les mêmes violences furent exercées à l'égard de plusieurs autres parlements, ce qui fit fermenter à la fois Paris et les provinces. Enfin, comme s'il se fût fait un jeu d'abattre tout ce qu'il avoit d'abord élevé, ce prince, de plus en plus fatigué des conseils d'administration et de cette opposition si foible qu'il y rencontroit encore quelquefois, trouva plus expédient de les supprimer tout à fait, pour y substituer une administration par département, à la tête de laquelle il mit des secrétaires d'État qui étoient plus dans sa dépendance. Les grandes familles et les cours souveraines, dont les chefs ou les principaux membres formoient, en grande partie, ces conseils, et qui se considéroient ainsi comme ayant quelque part au gouvernement de l'État, en conçurent un vif ressentiment. Ainsi le pouvoir avoit repris toutes ces formes tranchantes et despotiques qui déplaisoient à la nation; et les ennemis du régent devinrent bientôt plus nombreux que ses partisans. Cette mauvaise disposition s'accroissoit encore du mécontentement que causoit généralement l'alliance impolitique, et de jour en jour plus intime, qu'il avoit contractée avec les Anglois, et de la dépréciation de jour en jour plus grande des billets d'État, auxquels le succès de la banque de Law avoit porté le dernier coup, dépréciation dont le fisc s'enrichissoit aux dépens de ceux qui en étoient porteurs[20].
Cependant Albéroni, dont la main ferme et habile avoit rétabli l'ordre dans les finances d'Espagne, et rendu à ce royaume languissant et épuisé une partie de sa vigueur première, poursuivoit, dans sa politique extérieure, l'exécution de ses plans, avec toute l'activité de son esprit et toute l'ardeur de son imagination[21]. Il se faisoit des alliés jusque dans le Nord, où le romanesque Charles XII, avide de tous les genres de gloire, adopta comme une bonne fortune le projet de se mettre à la tête de l'armée qui devoit aller en Angleterre rétablir un roi exilé sur le trône de ses pères; les Turcs qu'ils avoient su gagner s'engageoient à déclarer la guerre à l'empereur et à l'occuper par une puissante diversion, tandis que l'armée espagnole opéreroit en Italie; enfin, une flotte considérable, chargée de troupes de débarquement, que l'on vit sortir, par une sorte d'enchantement, des ports d'un royaume dont on croyoit la marine anéantie, avoit envahi la Sardaigne et fait la conquête presque entière de la Sicile. Un armement plus formidable s'y préparoit encore; et l'Espagne reprenoit, dans toutes les cours, la considération que depuis long-temps elle avoit perdue. On ne peut nier que ce plan ne fût bien conçu et vigoureusement préparé: le succès en étoit immanquable, si la France se fût réunie à l'Espagne; il pouvoit encore réussir, si elle eût seulement consenti à garder la neutralité; mais la quadruple alliance et les engagements impolitiques qu'on y avoit fait prendre au duc d'Orléans, étoient un obstacle qui arrêtoit tout court le ministre espagnol. Il en avoit déjà surmonté de bien grands; il se mit dans la tête de vaincre encore celui-ci.
Attentif à ce qui se passoit alors en France, il y crut l'exaspération des esprits assez grande: pour qu'il fût possible d'y opérer une révolution dont le résultat eût été d'abattre le régent et de faire rentrer le cabinet des Tuileries dans les voies d'une politique plus conforme à son honneur et à ses intérêts. On ne sait point au juste comment les premiers rapports s'établirent entre lui et les mécontents; mais la maison de la duchesse du Maine, dont la fureur étoit au comble contre ce qui venoit de se passer au parlement, ne tarda point à devenir le centre d'une conspiration contre le duc d'Orléans. Les agents de cette princesse, de concert avec ceux de l'ambassadeur d'Espagne, intriguèrent adroitement dans tous les ordres de l'État et se rallièrent un grand nombre de partisans. Les mesures sembloient bien prises[22], le secret avoit été bien gardé; ce qui prouve contre ce prince une haine plus grande encore que les apparences ne sembloient l'indiquer. Sur ces entrefaites, les Anglois, qui avoient découvert, en ce qui les concernoit, quelque chose des projets de l'Espagne, crurent devoir la prévenir et commencèrent contre elle les hostilités: il devint donc urgent que la conspiration éclatât, et elle alloit éclater, lorsqu'un incident, qu'il étoit impossible de prévoir, la fit découvrir[23].
Heureusement pour les conjurés que presque toutes les traces en furent détruites: toutefois le duc et la duchesse du Maine furent arrêtés et avec eux leurs principaux domestiques; la Bastille se remplit de prisonniers. (1719) Pour jeter de l'émotion dans le peuple, on annonça la découverte des plus horribles projets; mais ce fut une grande maladresse de publier en même temps quelques pièces qui présentoient un tableau énergique, et malheureusement trop vrai, de l'administration arbitraire et de la vie scandaleuse du régent[24]. On affecta de procéder, avec grand appareil, à l'interrogatoire des principaux conspirateurs, et Dubois fut du nombre des commissaires nommés à cet effet. Ces interrogatoires ne produisirent aucun résultat qui pût les satisfaire, et ils finirent eux-mêmes par en être embarrassés. Les papiers découverts n'inculpoient guères que l'ambassadeur d'Espagne; et, peu à peu, ce fut une nécessité d'élargir tous ces prisonniers que l'on avoit arrêtés avec un si grand fracas; la bonté naturelle du duc d'Orléans éclata dans cette occasion[25].
(1719-1720) Sous d'autres rapports, les suites de cette conspiration avortée furent immenses, en ce qu'elles renversèrent et les projets et la fortune d'Albéroni, dont le régent devint aussitôt le plus implacable ennemi. Tous les événements semblèrent en même temps conjurer contre lui: la flotte angloise détruisit presque entièrement cette flotte si formidable qui avoit fait la conquête non encore achevée de la Sicile; et mal établies dans cette île par les fautes et les lenteurs de leur général, les troupes espagnoles y furent bientôt réduites à la plus pénible défensive. L'empereur, que les exploits du prince Eugène venoient de délivrer de la guerre que les Turcs avoient été excités à faire contre lui, se trouva en mesure de défendre le royaume de Naples et ses autres États d'Italie. La mort de Charles XII, tué au siége de Fredericshall, rendit inexécutable le plan concerté d'une diversion en Angleterre; et le prétendant, qui étoit accouru en Espagne sur les espérances magnifiques qui lui avoient été données, n'essaya pas même de tenter la fortune avec les secours insuffisants qui lui furent offerts[26]. Enfin la France, devenue ouvertement l'alliée de l'Angleterre, déclara la guerre à l'Espagne et fit marcher une armée vers les Pyrénées.
La nouvelle de ce mouvement hostile effraya peu d'abord Philippe V et son ministre; et tous les deux se firent à ce sujet de bien singulières illusions. Ils se flattèrent, jusqu'au dernier moment, que des soldats françois n'oseroient jamais tourner leurs armes contre le petit-fils de Louis XIV, qu'ils avoient aidé eux-mêmes à placer sur le trône; que la haine que l'on portoit au duc d'Orléans éclateroit très probablement au milieu des camps, et que, loin d'y rencontrer des ennemis, ils y trouveroient des auxiliaires disposés à concourir avec eux à renverser une administration devenue insupportable à la France. Ce fut là la grande faute d'Albéroni, d'avoir pris, dans d'aussi graves circonstances, des probabilités aussi incertaines pour base de ses calculs politiques et de ses opérations militaires. L'armée françoise entra donc en Espagne, sous les ordres du maréchal de Berwick, sans trouver aucune résistance; elle y porta, de toutes parts, la dévastation, tandis que nos flottes désoloient ses côtes, et alloient jusque dans ses ports achever, au profit des Anglois, de détruire ses vaisseaux. Une tentative que le ministre espagnol faisoit en même temps pour faire soulever la Bretagne où il avoit des intelligences, échoua complétement[27]; mais ce fut surtout en Sicile que les plus grands revers achevèrent de le déconcerter. Un corps de dix-huit mille Allemands y avoit abordé sans rencontrer un seul vaisseau ennemi qui s'opposât à son débarquement; et l'armée espagnole, mise en déroute par des forces si supérieures; forcée d'évacuer, les unes après les autres, les places dont elle s'étoit emparée; poussée de position en position, sans espoir de secours, n'avoit pas même celui de la retraite, puisqu'il n'y avoit plus de flotte pour la ramener. La consternation et l'épouvante s'emparèrent alors du roi et même de la reine d'Espagne; le régent, secondé par les intrigues de Dubois, en profita habilement pour exiger le renvoi d'Albéroni. Philippe V fut obligé de souscrire à cette première condition de la paix. Le ministre prévoyant avoit déjà mis en sûreté ses immenses richesses; il sortit d'Espagne avec la satisfaction de voir jusqu'à quel point il étoit encore un objet de frayeur pour les ennemis du grand royaume qu'il avoit gouverné: sa chute ne fut humiliante que pour le monarque, qui, en le renvoyant ainsi, subissoit la loi du vainqueur; et avec lui tomba de nouveau l'Espagne dans la léthargie dont il venoit de la tirer.
Philippe accéda aussitôt à la quadruple alliance, et les liens du pacte de famille semblèrent plus que jamais se resserrer par le double mariage de l'infante d'Espagne avec le roi de France et du prince des Asturies avec une fille du régent[28]; mais la position devint fausse pour l'une et pour l'autre puissances: cette guerre et cette paix ne furent réellement utiles qu'à l'Angleterre qui en obtint des avantages immenses pour son commerce; elles consolidèrent la branche protestante de Hanovre sur le trône des Stuarts, et ainsi prévalut ce système d'une alliance intime avec une nation dont les intérêts étoient visiblement en opposition avec ceux de la France, qui, par conséquent, ne pouvoit user de cette alliance qu'aux dépens de son alliée, système que le simple bon sens repoussoit, et dont les premiers effets, déjà palpables dans tout ce qui venoit de se passer, attestoient l'absurdité[29].
Il étoit temps néanmoins que cette paix, où le duc d'Orléans avoit parlé en maître à un petit-fils de Louis XIV, vînt le tirer lui-même du plus grand embarras où il se fût encore jeté, et le préserver des suites de la plus grande faute qu'il eût encore commise. Nous avons déjà dit comment il avoit été séduit par le système de Law, et comment cette opération financière, renfermée dans les justes bornes qui d'abord lui avoient été tracées, pouvoit avoir les plus heureux résultats. Pour rendre ces résultats complets, il eût fallu les combiner avec une bonne administration des finances, à laquelle la banque eût fourni des ressources de crédit toujours prêtes, mutuellement avantageuses aux parties contractantes, et au moyen desquelles se fût opérée graduellement, facilement, l'extinction totale des dettes de l'État. Ce plan avoit déjà reçu un commencement d'exécution; et le duc de Noailles, qu'un homme habile et d'une probité sévère aidoit à gouverner les finances[30], seroit parvenu sans doute à achever ce qu'il avoit heureusement commencé. Mais il demandoit encore quinze années, et ces lenteurs, cette économie, cette marche régulière, nous l'avons déjà dit, ne pouvoient convenir à un homme tel que le duc d'Orléans[31]. Law, soit qu'il cherchât à flatter l'impatience du prince et son goût pour les idées neuves et hardies, soit qu'il fût réellement enivré de la faveur publique dont il étoit environné, conçut ce fatal système, dont le but étoit d'augmenter sans mesure la monnoie fictive qu'il venoit de créer, en changeant entièrement sa nature et ses garanties. À cette banque qu'il venoit de créer, il imagina donc de joindre, par une autre imitation du nouveau système financier de l'Angleterre, et à l'instar de sa compagnie des Indes, une compagnie d'Occident, dont les actions devoient être payées en ces billets d'État qui composoient la plus grande partie de la dette nationale; quant à la valeur de ces actions, elle étoit garantie par des billets de banque que la banque générale devoit continuer à échanger contre de l'argent. Il falloit une base au crédit d'une semblable association commerciale; et si la cupidité n'étoit pas ce qu'il y a au monde de plus aveugle, on auroit peine à concevoir comment le charlatanisme inepte et perfide de cet étranger ne fut pas mis à découvert à l'instant même où il fonda ce crédit sur la cession de la Louisiane, qui fut faite par le gouvernement à la nouvelle compagnie. Au lieu de vérifier si ce gage étoit en effet suffisant, on crut sur paroles les récits mensongers qu'il fit répandre sur cette terre lointaine, plus riche, disoit-on, en mines d'or, que le Mexique et le Pérou; et tout porte à croire que le duc d'Orléans, loin d'être la dupe du financier écossois, se fit complice de cette odieuse et barbare déception[32]. Ce crédit étant ainsi établi sur un commerce dont les bénéfices étoient inconnus, et sur cette crédulité publique qui se plaisoit à les exagérer au delà même des bornes du possible; il devenoit facile à la banque générale, qui reçut alors la dénomination de banque royale, d'élever au degré qu'elle voudroit ces bénéfices éventuels, d'augmenter ainsi sans mesure la valeur idéale de ses actions, et de porter aux derniers excès l'émission de ses billets.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, lorsqu'on vit qu'à cette compagnie d'Occident, dite aussi du Mississipi, elle ne tarda pas à joindre le commerce du Canada, celui du Sénégal pour la traite des nègres, celui de la navigation et du négoce dans toutes les mers de l'Orient depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la Chine, la fabrication des monnoies pour neuf ans dans toute la France; les fermes-générales du royaume; en un mot, tous les revenus de l'État et tous les produits du commerce. Le peuple de Paris, ivre d'espérances, se jeta inconsidérément dans le piége qu'on venoit de lui tendre; les actions, qu'on s'arrachoit et qui se multiplièrent bientôt de la manière la plus extravagante, s'élevèrent, en peu de temps, vingt fois au dessus de leur valeur primitive. En raison de cet accroissement chimérique de valeur, le nombre des billets de banque représentatifs des actions, s'accrut dans une proportion non moins prodigieuse. Ils étoient supposés représenter des sommes invariables, tandis que l'on faisoit à dessein subir à la monnoie de continuelles variations. Tout l'argent de la France vint donc s'engouffrer à la banque; le gouvernement remboursa en papier tous les rentiers, tous les créanciers de l'État; et le Parisien transporté recevoit, en échange de ses richesses réelles, ces actions magiques qui, d'un jour à l'autre, triploient, quadruploient, en apparence, la fortune de leurs heureux possesseurs.
Cependant, dans ce mouvement continuel et presque inconcevable de ces papiers divers, il étoit impossible qu'ils n'éprouvassent pas, tour à tour, des alternatives de hausse et de baisse, dans leur valeur respective. Quelquefois les billets d'État reprenoient quelque faveur, et les papiers de la banque languissoient; ceux-ci se relevoient ensuite tout à coup, au détriment des billets d'État: ces variations dans leur cours firent naître un nouveau genre de spéculation, auquel on donna le nom d'agio, et qui consistoit à profiter habilement, de cette fluctuation d'effets publics pour vendre cher et acheter à bon marché. On ne peut se faire une idée de la fureur avec laquelle toutes les classes de la société se jetèrent dans ce trafic honteux et insensé. La hausse ou la baisse du même papier, amenée successivement cinq ou six fois, dans un jour, par les manœuvres des joueurs les plus expérimentés, produisoit, comme par enchantement, des fortunes subites et exhorbitantes, des ruines affreuses et imprévues. La rue Quincampoix fut d'abord, on ne sait pourquoi, le théâtre de cette manie frénétique; elle devint bientôt trop étroite pour l'affluence des joueurs, et leur rendez-vous fut successivement transporté à la place Vendôme et à l'hôtel de Soissons. Si, de nos jours, un papier plus désastreux encore, parce que la France entière, et non pas seulement Paris, en a été la victime, ne nous avoit rendus témoins des effets prodigieux de l'agiotage, on auroit peine à croire ce qui arriva dans ces rassemblements tumultueux. On y voyoit pêle-mêle grands seigneurs, bourgeois, artisans, magistrats; les vols y étoient fréquents, la cupidité y fit même commettre des assassinats. «On n'entendoit parler, dit Duclos, que d'honnêtes familles ruinées, de misères secrètes, de fortunes odieuses, de nouveaux riches étonnés et indignes de l'être, de grands méprisables, de plaisirs insensés, de luxe scandaleux[33].»
Cependant il étoit évident que, dans ce mouvement extraordinaire imprimé aux actions uniquement par l'opinion publique, il n'y avoit point d'équilibre à espérer de la force des choses, puisqu'il n'y avoit ni garanties ni produits réels qui pussent représenter la valeur de ces actions; et qu'au moment même où cette opinion recevroit la moindre atteinte, une chute subite et effroyable suivroit immédiatement une fortune aussi prodigieuse. Law, à moins d'être tout à fait fou, pouvoit lui-même en fixer l'époque au moment où il seroit dans l'obligation de payer le premier dividende des actions, dividende qui, d'après le taux exhorbitant qu'il n'avoit pas craint de fixer aux intérêts, auroit seul surpassé trois fois les revenus affermés à la compagnie; mais les financiers, qui avoient vu avec dépit tous les revenus de l'État enlevés de leurs mains pour passer dans les siennes, hâtèrent encore ce moment en tirant sur la Banque des sommes énormes qui l'épuisèrent. La difficulté de payer s'étant fait sentir, l'alarme se répandit partout aussi promptement que la pensée, et les porteurs de billets se précipitèrent en foule à la Banque pour convertir leur papier en argent.
Dès ce moment tout fut perdu: dans l'impossibilité où l'on étoit de payer, il parut, le 20 mai 1720, un édit qui réduisoit à moitié la valeur des actions. Ce coup imprévu acheva d'ouvrir les yeux, et tous les moyens furent désormais inutiles pour ranimer une confiance à laquelle succédoient les plus affreuses terreurs, et le désespoir profond que peut faire naître le passage subit et violent de la richesse extrême à la plus extrême misère. Vainement le régent et ce funeste étranger employèrent-ils, l'un toutes les ressources de son esprit, l'autre toutes les combinaisons de sa prétendue science financière, pour soutenir leur monstrueux et fragile édifice: il crouloit de toutes parts. On fit frapper de nouvelles espèces plus légères auxquelles seules on donna cours; il y eut ordre de porter les anciennes à la monnoie, et le public s'obstina à ne point s'en défaire. On défendit à tout particulier d'avoir chez soi plus de cinq cents livres en argent; et malgré les délations odieuses que fit naître cette mesure tyrannique, le trouble, les méfiances, l'espionnage qu'elle introduisit dans le sein des familles, elle ne produisit d'autre effet que de faire resserrer plus soigneusement les sommes que chacun avoit pu soustraire au naufrage général. On essaya de redonner aux billets leur première valeur, mais personne ne s'y laissa prendre. Law fut nommé contrôleur général, et, peu de temps après, forcé de se démettre d'une charge qui le rendoit encore plus odieux. D'Argenson, qui avoit soutenu le système tant qu'il l'avoit cru utile, dès qu'il vit l'abus qu'on en faisoit ne voulut pas se rendre complice de tant de perfidies et d'iniquités; il se démit des sceaux, qui furent rendus à d'Aguesseau disgracié d'abord pour avoir désapprouvé le système, sans qu'il résultât d'un tel changement d'autre effet que d'altérer beaucoup la haute réputation dont jouissoit celui-ci[34]. Le parlement, qui déjà plusieurs fois s'étoit élevé, et toujours inutilement, contre les refontes d'espèces et contre les progrès dangereux de la banque, ayant voulu faire des remontrances nouvelles, fut exilé à Pontoise, et cet exil ne fit qu'aigrir les esprits. En moins de huit mois il parut trente-trois édits, déclarations, arrêts du conseil des finances, pour fixer le taux de l'or et de l'argent, augmenter le numéraire, indiquer les moyens de partager les actions, prescrire la manière de les couper, de les transmettre, de tenir les registres, d'ouvrir et de fermer les comptes de banque, et autres manœuvres qui déceloient l'embarras et le manque absolu de ressources.
Cependant les débiteurs continuoient d'acquitter en papiers qui n'avoient plus aucune valeur, les dettes les plus légitimes, parce que la loi forçoit encore à les recevoir; et le peuple de Paris, les mains pleines de billets de banque, ne pouvoit plus avoir de pain. Il fut ouvert une caisse où étoient payés en argent les billets de peu de valeur: on s'y porta avec tant d'affluence que trois hommes y furent étouffés, et le spectacle de ces trois cadavres fut sur le point d'exciter une sédition. La populace assiégea le Palais-Royal; Law, qu'elle vouloit déchirer en pièces, ne dut son salut qu'à la vitesse de ses chevaux, et revint ensuite chercher un asile dans la demeure du prince, qui le retint encore six mois auprès de lui, tout chargé qu'il étoit de l'exécration publique. Enfin ce trop célèbre aventurier quitta la France et alla mourir à Venise dans un état voisin de la misère, tandis que les débris immenses du système, soumis à l'opération frauduleuse et tyrannique du visa, furent réduits à peu près à rien[35].
(1720-1721) Ainsi se termina la plus grande révolution qui jusqu'alors eût jamais été opérée dans les finances, révolution qui acquitta presque toutes les dettes de l'État, si c'est les acquitter que de ruiner une quantité presque innombrable de citoyens, en leur enlevant, par artifice ou par séduction, les gages ou cautionnements des avances qu'ils ont pu faire au souverain. Elle fit sortir de leur état une foule d'hommes obscurs, en même temps qu'elle plongea dans l'obscurité qui suit ordinairement la misère beaucoup de familles honnêtes; elle gorgea de richesses quelques spéculateurs habiles, qui, se méfiant de bonne heure d'une monnoie périssable, avoient su l'échanger à propos contre des valeurs plus solides[36]. De tels bouleversements dans les fortunes, en amenant le mélange de toutes les classes de la société, achevèrent de corrompre les mœurs, et ce fut là leur effet le plus funeste. Ce fut surtout dans les classes moyennes, jusque là préservées de la contagion, que le système porta le désordre, en y répandant un goût de luxe effréné, une soif ardente de richesses, qui détruisirent peu à peu tout sentiment d'honneur et de vertu. Les richesses tinrent lieu de tout et rapprochèrent toutes les distances; chacun aspira à sortir de son état, et l'on vit naître dans l'intérieur des familles, encore si régulièrement ordonnées dans le siècle précédent, des désordres jusqu'alors inconnus.
Dans cette suite rapide d'événements où dominoient toujours les conseils de Dubois, la faveur de ce vil personnage sembloit s'accroître de toutes les fautes qu'il faisoit commettre à son maître, et en même temps s'accroissoit son audace, et achevoit de se développer une ambition que rien ne pouvoit rassasier. Les dignités de l'Église étoient la seule voie par laquelle pût s'élever à une sorte de considération personnelle un aventurier, né dans une classe obscure, et qui n'étoit sorti de cette obscurité que par des intrigues qui l'avoient publiquement déshonoré. Dubois, l'homme de France le plus décrié pour l'infamie de ses mœurs et le cynisme de son impiété, secrètement marié[37], n'ayant de l'état ecclésiastique que l'habit, que d'abord il en avoit pris pour se procurer, à l'aide de ce déguisement, des moyens d'existence, conçut le projet criminel et extravagant de se faire nommer archevêque de Cambrai. Le régent, tout perdu qu'il étoit lui-même d'impiété et de débauche, fut d'abord épouvanté de cet excès d'impudence et de scélératesse: mais Dubois le vouloit de la volonté la plus ferme; il avoit pris un ascendant que rien ne pouvoit plus détruire, et le maître subjugué fut obligé de céder. Dubois fut donc archevêque de Cambrai[38], et ceux qui craignoient le pouvoir des papes et les entreprises de la cour de Rome purent reconnoître, en cette circonstance, que le droit usurpé par les rois ou par ceux qui les représentent, de donner des évêchés, pouvoit avoir quelquefois ses inconvénients.
L'épiscopat françois n'avoit point encore subi une semblable honte. Cet ascendant d'un misérable dont les vices n'étoient compensés par aucuns talents supérieurs, qui n'avoit pas même pour lui cet agrément des formes extérieures qui explique du moins la séduction, en qui tout étoit odieux, ignoble et repoussant, affligeoit et confondoit en même temps tous les honnêtes gens. Le duc d'Orléans sembloit encore plus fou que son favori n'étoit effronté; et l'on peut concevoir combien une telle faveur dut alors sembler inexplicable, puisque depuis, et jusqu'à ce jour, personne n'a même tenté de l'expliquer. Cependant le duc d'Orléans avoit un esprit étendu et pénétrant; il avoit montré dans plusieurs circonstances qu'il ne manquoit pas de résolution, et que, quand ses intérêts le commandoient, il savoit surmonter cette répugnance qu'il avoit pour l'application et le sérieux des affaires. Il ne faut point croire qu'un pareil homme se soit livré comme un enfant, ou pour mieux dire comme un stupide, au dernier des hommes, lorsqu'il est facile de trouver, dans un dessein très astucieusement combiné, l'explication d'une conduite qui semble, au premier coup d'œil, contraire à tout bon sens et à toute réflexion.
Nous avons vu qu'au moment où le duc d'Orléans s'étoit saisi d'un pouvoir qu'on s'étoit préparé dès long-temps à lui disputer, et qu'il pouvoit craindre de lui voir échapper, il avoit jugé nécessaire, pour se créer des partisans, de faire quelques concessions à la noblesse de cour, qui rêvoit deux choses, d'abord qu'elle représentoit à elle seule toute la noblesse de France, ensuite qu'elle étoit encore un ordre politique; puis au parlement, que plus d'un demi-siècle de servitude n'avoit pas changé, et qui se retrouvoit, à la mort de Louis XIV, tel qu'il avoit été sous la Fronde, et prêt à recommencer, à l'égard du pouvoir temporel, l'opposition que l'autorité spirituelle n'avoit cessé de trouver en lui. Les fautes du régent en finances, en administration, en politique extérieure, développèrent ces deux oppositions que lui-même avoit formées, et qui n'étoient pas elles-mêmes plus réglées que le pouvoir qu'elles combattoient. Il vit, dans les grands, la prétention absurde de rétablir l'ancienne aristocratie; dans le parlement, celle de se faire de nouveau le défenseur des peuples opprimés et le tuteur des rois. Ces tracasseries l'impatientèrent d'abord, l'irritèrent ensuite. Le despotisme de Louis XIV, auquel on se persuadoit d'ailleurs, et si follement, que la nation étoit désormais et sans retour entièrement façonnée et accoutumée, lui sembloit, avec juste raison, une manière beaucoup plus facile de gouverner; et Dubois, qui y voyoit le seul moyen de faire triompher cette politique angloise sur laquelle se fondoient toutes ses espérances, l'y poussoit de toute l'activité de son esprit intrigant et cauteleux. Le régent s'y jeta donc de fatigue et d'impatience; et ce parti une fois pris, comme il ne vit dans tout ce qui l'entouroit qu'un seul homme qui, sur ce point, fût parfaitement d'accord avec lui, il devint inévitable qu'il se débarrassât sur lui seul de la plénitude d'un pouvoir qu'il étoit résolu de ne pas exercer. La corruption profonde de cet homme n'étoit pas pour arrêter un esprit aussi profondément corrompu que le sien; et il trouvoit même dans la bassesse et le néant d'un tel ministre, des garanties que ne lui eût point offertes un personnage considérable par ses alliances et par son extraction. En cela il suivoit encore le système de Louis XIV, qu'il poussoit ainsi jusqu'à ses dernières et plus abjectes conséquences; et en effet, si ce monarque, maître absolu d'un pouvoir incontesté et incontestable, résolu qu'il étoit de l'exercer sans souffrir la moindre opposition, n'avoit pas cru prudent d'en confier la moindre part à des hommes dont l'existence sociale eût une grande consistance, à plus forte raison devoit agir ainsi le duc d'Orléans, dont le pouvoir temporaire avoit déjà rencontré des partis disposés à le renverser, et qui s'étoit rendu, par ses fautes et ses scandales, odieux et méprisable à la nation. Il livra donc ce pouvoir à Dubois, parce qu'il le considéroit, parmi tous ceux qui entroient dans ses conseils, comme le seul qui fût dans l'impossibilité d'en jamais abuser contre lui; il le lui livra sans bornes, parce qu'il ne pouvoit y en avoir dans le système despotique qu'il avoit définitivement adopté. Dubois comprit parfaitement sa position, et en abusa jusqu'à violenter quelquefois le maître qui la lui avoit faite[39], sûr qu'il le pouvoit impunément, et que, dans la position difficile où ce maître s'étoit lui-même placé, il passeroit tout et accorderoit tout à l'homme qui lui en sauvoit les difficultés, cet homme étant tel d'ailleurs, qu'il lui eût été impossible de le remplacer[40]. Telle étoit la dégradation profonde où étoit déjà tombé le pouvoir despotique exercé par Richelieu et Louis XIV, avec une apparence de grandeur qui en masquoit le vice radical, et que la Providence avoit voulu laisser tomber, immédiatement après le grand roi, entre les mains d'un prince sans mœurs et sans religion.
L'ambition de Dubois étoit sans bornes comme son audace: ce n'étoit pas assez pour lui d'avoir été fait archevêque de Cambrai, il voulut être cardinal. Après lui avoir donné la mître, le duc d'Orléans ne pouvoit reculer à lui faire obtenir le chapeau; et tous les deux travaillèrent de concert à faire réussir ce nouveau projet, quoique le régent affectât avec ses autres familiers, d'être indigné que son favori osât prétendre à cette haute dignité. Pour y parvenir, il étoit convenable et même nécessaire de faire quelque chose qui fût agréable au pape et utile à la religion: or, depuis la mort de Louis XIV, les querelles élevées par le parti janséniste, à l'occasion de la bulle Unigenitus, n'avoient pas, un seul instant, cessé de troubler l'Église de France, d'occuper le gouvernement, et d'entretenir la correspondance la plus active entre le pape, le régent et les évêques acceptants ou opposants. Cette bulle que, peu de temps avant sa mort, le feu roi avoit résolu d'aller lui-même faire enregistrer au parlement, non seulement n'étoit point encore revêtue de cette formalité, mais cette compagnie se montroit, plus que jamais, décidée à en refuser l'enregistrement. Or, il est vrai de dire que c'étoit le duc d'Orléans lui-même qui avoit provoqué une résistance si obstinée, lorsque, dans les premiers moments de son administration, voulant se rendre agréable à ces gens de robe qui lui avoient, jusqu'à un certain point, donné la régence, il avoit affecté de protéger les Jansénistes, et même de leur sacrifier leurs adversaires. Quelques-uns de ces sectaires, emprisonnés sur la fin du dernier règne, avoient été mis en liberté. Nommé chef du tribunal de conscience, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, obtint, en même temps, la direction des affaires ecclésiastiques; le régent fit plus encore pour la secte, en éloignant du nouveau roi et même en faisant exiler le père Le Tellier. Ce fut l'abbé Fleury qui le remplaça; et ce grand partisan des libertés gallicanes[41], n'étoit pas fait pour effrayer les enfants de Jansénius.
Les choses restèrent en cet état, tant que Dubois et son maître n'eurent aucun intérêt à les changer. Dès qu'ils furent intéressés à ménager le pape, tous les deux se firent constitutionnaires, et il fut résolu que la bulle seroit acceptée. Ils espéroient pouvoir, dans cette circonstance, se passer du parlement, en la faisant enregistrer au grand conseil, où, bien qu'il y eût une opposition très forte contre cet enregistrement, le parti dévoué au régent étoit en majorité. Dubois avoit même formé le projet hardi de faire casser cette compagnie, dont la résistance, surtout dans l'affaire du système, avoit exaspéré le duc d'Orléans, et qui l'irritoit encore, même dans son exil, où la faveur publique l'avoit suivie. Son dessein transpira: comme on savoit que c'étoit un furieux que rien ne pouvoit arrêter, les parlementaires en furent effrayés, et, pour détourner le coup dont ils étoient menacés, manœuvrèrent avec le cardinal de Noailles qui leur étoit dévoué. Nous nous proposons de raconter, avec quelques détails, non seulement ce qui se passa en cette circonstance, mais encore tout ce qui a rapport à cette grande affaire de la bulle Unigenitus, et à cette lutte à jamais mémorable du parlement contre le clergé, qui se prolongea jusqu'à la fin du règne de Louis XV; et le tableau que nous en présenterons, sera, sans contredit, la partie la plus intéressante de nos récits; mais, voulant, pour le faire mieux comprendre, en réunir ensemble tous les traits, il nous suffira de dire ici que ce prélat, que, ni les remontrances du pape, ni ses menaces, ni les prières et les exhortations du corps presque entier des évêques, n'avoient pu amener à accepter la bulle Unigenitus, se montra disposé à céder, lorsqu'il vit la magistrature en danger; et, d'accord avec les parlementaires, promit de donner son mandement d'acceptation, dès que le parlement auroit enregistré, soutenant que l'enregistrement au grand conseil ne suffisoit pas. Il finit par le persuader: alors Dubois changea lui-même de marche, et fit aussi tourner à son gré le régent, qui d'abord s'étoit jetté, avec la plus grande ardeur, dans ce projet de le débarrasser du parlement. On alloit l'exiler à Blois: son rappel de Pontoise lui fut présenté comme le prix de cet enregistrement. Il y consentit enfin, mais avec des modifications qui mettoient à couvert les opposants et leur doctrine; immédiatement après, l'archevêque donna son mandement et avec la même bonne foi: ceci fait, le parlement rentra dans Paris le 20 décembre 1721[42].
La conclusion de cette grande affaire valut donc à Dubois le chapeau de cardinal, auquel il aspiroit; et quoique ce scandale fût moins grand que celui qu'avoit causé sa nomination à l'archevêché de Cambrai, l'impression qu'il produisit fut plus vive; et la lettre par laquelle le pape déclaroit au roi de France «qu'il l'avoit honoré de la pourpre à cause des grands services qu'il avoit rendus à l'Église, à la paix de laquelle il étoit un de ceux qui avoient le plus contribué,» enveloppa Rome elle-même dans cette indignation générale que causoit une telle profanation d'une si haute dignité. Cependant quoi de plus injuste et de plus irréfléchi? Parce que les vices et les turpitudes de Dubois étoient publiquement connus en France, étoit-ce une raison pour qu'on en dût être exactement instruit à Rome? Lorsqu'on disputoit au pape tout acte et à peu près tout droit de juridiction sur le clergé gallican, étoit-il en mesure d'exercer une surveillance active et sévère sur les vie et mœurs d'un ministre du roi; et n'eût-on pas trouvé mauvais qu'il se permît même d'en avoir la pensée? En supposant que quelques rumeurs de la conduite déréglée de Dubois fussent parvenues jusqu'à lui, pouvoit-il, sur de vagues insinuations, même sur des rapports officieux, se persuader qu'un grand monarque, ou le prince de son sang qui tenoit alors sa place, s'oublieroit au point de lui présenter un homme infâme pour en faire un prince de l'Église? Il ne le pouvoit ni ne le devoit. Dubois ne lui étoit connu qu'en raison des hautes fonctions publiques auxquelles la confiance du régent l'avoit appelé; le service qui venoit d'être rendu en France à la religion étoit réel, quels que fussent les motifs honteux et secrets qui l'avoient fait rendre: les raisons qui avoient déterminé le pape étoient donc justes, raisonnables; et l'indignité du sujet ne pouvoit être imputée qu'à celui qui, ne sachant ce qu'il étoit, n'en avoit pas moins voulu qu'il devînt membre du sacré collége. C'est ainsi qu'en se mêlant plus qu'il ne leur appartenoit du gouvernement de l'Église, en imposant, en quelque sorte, à son chef des hommes de leur choix pour les grandes dignités ecclésiastiques, les princes temporels, qui ont cru accroître les attributions de leur pouvoir, n'ont fait qu'ajouter des charges à leur conscience[43].
(1721-1722) Parvenu à cette prodigieuse fortune, l'effronté favori n'étoit point encore satisfait. Élevé si haut par les caprices et les foiblesses de son maître, il vouloit se mettre à l'abri de ses foiblesses et de ses caprices, et tellement qu'il devînt difficile au prince de détruire cette œuvre que ses mains avoient trop facilement formée. La place de premier ministre pouvoit seule offrir à Dubois de semblables garanties: il se mit dans la tête d'être nommé premier ministre; et jamais, sans doute, cet ascendant qu'il avoit pris sur le régent ne se manifesta d'une manière plus frappante et plus faite pour achever de désespérer les gens de bien. Une dispute de préséance dans le conseil lui fournit un prétexte pour en faire exclure tous ceux qu'il savoit lui être contraires, et pour plusieurs l'exclusion fut accompagnée de l'exil[44]. Le maréchal de Villeroi, gouverneur du jeune roi, l'inquiétoit encore: n'ayant pu le gagner, il sut l'attirer dans un piége où l'excès de sa présomption le fit donner tête baissée; puis il le fit aussitôt arrêter et exiler par ordre du régent, qui joua son rôle dans cette comédie, à qui il persuada qu'en cette circonstance ils avoient un commun intérêt[45]. Enfin le foible prince, si l'on en croit le duc de Saint-Simon, le nomma premier ministre, après mille hésitations et au milieu d'anxiétés qui prouvoient à quel point il sentoit l'énormité de la faute qu'il alloit commettre, et plus encore à quel point il étoit subjugué.
Quelques-uns cependant, et avec plus de vraisemblance, lui ont prêté d'autres motifs qui supposeroient que, sous cette insouciance et cette légèreté apparente, il savoit dissimuler, quand il le jugeoit convenable, des desseins assez profondément combinés; et que le dégoût des affaires, qu'avoit fait naître en lui l'abus des plaisirs, n'avoit pas banni de son âme la passion qui a peut-être le plus d'empire sur ceux qui en sont possédés, et qui presque toujours survit à toutes les autres, l'amour du pouvoir. Le roi touchoit à sa majorité; et ce pouvoir, dont le régent s'étoit fait une habitude, alloit lui échapper. Si, après cette époque fatale, il continuoit encore à l'exercer, il pouvoit craindre qu'on ne l'accusât de vouloir s'y perpétuer; tandis que le faisant passer, lorsqu'il lui appartenoit encore, entre les mains de sa créature, de l'homme de France le plus déconsidéré, le plus dépourvu de consistance, et par conséquent le moins redoutable pour lui, il écartoit ainsi, en ce qui le touchoit, et quoi que l'on pût dire sur le choix qu'il auroit fait, tout soupçon de vues ambitieuses, et tellement qu'après avoir été régent de France, consentant à succéder à Dubois dans cette place de premier ministre, il sembleroit faire un acte de dévouement. Or, cette succession ne devoit pas se faire long-temps attendre: Dubois étoit atteint d'une maladie mortelle, digne fruit de ses débauches crapuleuses, et son arrêt avoit été prononcé par les médecins[46]. Dans moins d'une année, la place ne pouvoit manquer d'être vacante; et c'étoit ainsi que le duc d'Orléans spéculoit sur la mort de celui à qui il s'étoit abandonné pendant sa vie. Il s'en expliqua ainsi, dit-on, dans des conversations intimes avec quelques familiers; et du reste, de telles combinaisons n'étonneroient point de la part de ce prince dont l'esprit affectionnoit tout ce qui sembloit subtil en intrigues et en affaires, et mettoit même de l'amour-propre à surpasser les plus habiles et les plus corrompus, en immoralité, en mépris pour les hommes, et en habileté dans la science des intérêts.
(1723) Quoiqu'il en puisse être, la prédiction se vérifia: Dubois jouit à peine une année de ce faîte des grandeurs auquel il n'avoit cessé de tendre, sans se donner aucun repos qu'il n'y fût parvenu; et le malheureux mourut comme il avoit vécu[47]. Sa mort acheva de révéler les turpitudes de sa vie: car alors il fut découvert que l'argent qu'il recevoit des Anglois, pour leur vendre les intérêts de la France, composoit à peu près la moitié de ses immenses revenus[48]. Quelques-uns ont vanté les actes de son court ministère; d'autres les ont décriés, et nous le représentent, dans ces derniers moments, comme plus emporté, plus cynique, plus désordonné dans les affaires, plus dégagé de tout frein, par cela même qu'il étoit dégagé de toutes craintes[49]. Lorsqu'il s'agit d'un homme tel que Dubois, ce qui est le plus infâme semble le plus vraisemblable, et nous croyons plutôt à ce dernier récit. Au reste, les actes de ce court ministère furent de peu d'importance; et en ce qui concerne l'histoire, ils sont tout-à-fait insignifiants.
Le duc d'Orléans partagea ouvertement, et, l'on peut le dire, effrontément, la joie que ressentoit la France d'être débarrassée de ce vil et odieux personnage[50], sans s'inquiéter si le mépris dont il affectoit d'accabler sa mémoire, ne retomboit pas sur lui-même qui l'avoit fait ce qu'il étoit devenu; et cependant, comme s'il n'eût pu trouver désormais personne à qui se confier, il se ressaisit du pouvoir, parut sortir du long sommeil dans lequel il avoit été plongé, et jetant un coup d'œil sûr et pénétrant sur les affaires auxquelles on le supposoit désormais inhabile pour les avoir trop long-temps négligées, étonna la ville et la cour par la supériorité, la facilité avec laquelle il sut les traiter, et l'étendue d'esprit qu'il montra à en embrasser l'ensemble sans lenteur, et sans confusion. Il joignoit à ces dons si rares de l'intelligence, des manières charmantes auxquelles on ne pouvoit résister, se rendoit accessible à tous, et même lorsqu'il refusoit, avoit l'art de ne point mécontenter. Ces efforts que l'ambition et non le sentiment du devoir lui firent faire sur lui-même, n'étoient qu'une fatigue nouvelle qu'il ajoutoit à celle des honteux plaisirs, qui étoient devenus pour lui une incurable habitude, et qui n'en furent point interrompus. L'excès du travail acheva bientôt d'éteindre une vie que les excès de l'intempérance continuoient d'épuiser: il mourut d'apoplexie entre les bras d'une de ses maîtresses[51], près de laquelle il attendoit l'heure de son travail avec le roi. Cette mort du régent arriva le 2 décembre de cette même année et peu de mois après celle du cardinal; il étoit âgé de quarante-neuf ans.
Telle fut la régence du duc d'Orléans: toutes les conséquences du système de gouvernement établi par Louis XIV y sont en quelque sorte accumulées; et la seule différence qu'offrent l'une et l'autre manière de gouverner, se trouve uniquement dans le caractère des deux hommes qui gouvernoient. Louis XIV n'avoit voulu de bornes au pouvoir monarchique, ni dans les anciennes institutions politiques de la France, ni dans la suprématie de l'autorité religieuse; mais il étoit sincèrement attaché à la religion. Ces bornes que son orgueil ne vouloit pas reconnoître, il les trouvoit dans sa conscience, qui, au milieu de ses plus grands écarts, devenoit son modérateur et l'y faisoit rentrer: ainsi, le despote étoit sans cesse adouci ou réprimé par le chrétien. Un prince sans foi, sans mœurs, sans conscience, reçoit, immédiatement après lui, ce même pouvoir et dans toute son étendue: il en peut faire impunément, et il en fait à l'instant même un instrument de désordre, de scandale, de corruption, de violences et de spoliations envers les citoyens, d'insultes et d'outrages envers la nation; car tout cela se trouve dans l'administration de ce sybarite, presque toujours plongé dans la paresse ou dans la débauche. Si l'on vit un moment, sous cette administration oppressive, et uniquement par le bon plaisir du maître, reparoître quelque ombre de cette opposition politique que Louis XIV avoit abattue, cette opposition, qui depuis long-temps s'étoit faite elle-même indépendante de l'autorité religieuse, qui de même n'avoit ni frein ni modérateur, reprit sa tendance anarchique, plus incompatible que jamais avec un tel despotisme, et dut être bientôt brisée par lui, pour recommencer, dans l'ombre, à conspirer contre lui.
Cependant il est remarquable que, dans cette tendance continuelle du pouvoir à établir, en France, le matérialisme politique le plus abject et le plus absolu, le catholicisme, dont la nation étoit comme imprégnée dans presque toutes ses parties, l'embarrassoit dans sa marche, et malgré tout ce qu'il avoit fait pour en atténuer l'influence, lui suscitoit des obstacles plus réels et bien plus difficiles à vaincre que l'opposition parlementaire. Ne pouvant le détruire, il voulut du moins l'exploiter à son profit; et la religion, que les usurpations continuelles et successives des princes temporels avoient, par degrés, soustraite en France à la protection sainte et efficace de son chef naturel, se vit, lorsque Louis XIV eut comblé la mesure de ces usurpations que l'on eut grand soin de maintenir après lui, réduite à l'opprobre d'être protégée par des hommes qui, en même temps, la profanoient par leurs scandales, et l'outrageoient par leurs mépris. Nous ne verrons que trop tôt ce qui en arriva; il nous suffira maintenant de faire remarquer encore que, malgré cette position fausse où se trouvoit placé, dans ce royaume, tout ce qui avoit action politique sur le corps social, et particulièrement la puissance religieuse, cette action n'en étoit pas moins réelle, et qu'elle empêchoit le pouvoir de marcher aussi fermement qu'il auroit voulu dans les voies qu'il s'étoit ouvertes; que, tour à tour, foible ou violent, selon qu'il étoit plus ou moins pressé par les résistances environnantes, il avoit tous les inconvénients du despotisme, sans y joindre les avantages qui résultent ordinairement pour le despote, de l'unité de la volonté et de l'énergie de l'action.
Il en alloit autrement en Angleterre: depuis la révolution de 1688, tout y avoit changé de face. Le protestantisme y avoit subi le sort qu'il devoit nécessairement éprouver partout où il parvenoit à s'établir: après y avoir été, tour à tour, un instrument de révolte et de despotisme, il avoit fini par n'avoir plus, dans l'État, aucun caractère, ni politique ni religieux. Plus heureux cependant que le clergé protestant du nord de l'Europe, le clergé anglican avoit pu conserver une grande partie des biens enlevés aux églises, lors de la réforme de Henri VIII, et se fondre dans le parti aristocratique de la nation qui, propriétaire à peu près de tout le territoire, s'étoit emparé du pouvoir après l'expulsion des Stuarts, et n'avoit rétabli une ombre de monarchie que comme un moyen de le conserver plus sûrement, décidé qu'il étoit à ne plus jamais s'en dessaisir[52]. Ainsi se forma tout d'un coup un matérialisme politique, sans nulle opposition religieuse, et qui ne trouva plus de résistance que dans les intérêts également matériels de cette autre partie de la nation qui n'avoit de part ni dans la propriété de la terre, ni dans l'exercice du pouvoir. Cette opposition toute populaire, abandonnée à elle-même, pouvoit devenir terrible: il eût été insensé d'essayer de la détruire; car on ne l'auroit pu qu'en détruisant la race d'hommes dont elle se composoit: les personnages habiles qui se succédèrent dans la direction de ce système nouveau et périlleux (et c'étoit une nécessité qu'ils fussent habiles pour s'y maintenir, ceux qui ne l'étoient pas tombant d'eux-mêmes par la force des choses), n'eurent donc qu'une seule pensée: ce fut d'incorporer, en quelque sorte, au pouvoir, une opposition si formidable, en l'y attachant par le lien indissoluble de tous ses intérêts.
Le commerce maritime pouvoit seul résoudre ce problème difficile d'enrichir à la fois et d'occuper cette population turbulente: ce fut vers le commerce maritime, déjà florissant chez eux, que ces chefs du parti aristocratique dirigèrent tous ses efforts, excitant et développant en elle, à dessein, toutes les passions cupides. Ce fut à s'emparer de l'empire des mers, à y détruire toute rivalité de la part des autres nations, qu'on les vit tendre tous les ressorts de leur politique extérieure; et deux puissances, la France et l'Espagne, qu'ils craignoient par dessus tout, et que le pacte de famille leur rendoit encore plus redoutables, devinrent le principal point de mire de cette politique machiavélique. Leurs ministres dans les cours étrangères, ne furent plus occupés qu'à y semer l'or pour corrompre, les flatteries et les séductions pour décevoir, et quand il étoit nécessaire, les troubles et les dissensions, pour détourner l'attention de l'Europe de leur marche constante, et de leurs progrès toujours croissants dans ce plan d'invasion commerciale. En même temps qu'ils étendoient de toutes parts leurs relations mercantiles, ils fondoient le crédit public, combinaison financière jusqu'alors sans exemple dans le monde civilisé, dont le résultat, qu'ils avoient profondément calculé, étoit de rendre toutes les fortunes particulières dépendantes de la fortune publique, et par conséquent intéressées à la soutenir; de fournir à l'État des ressources anticipées dont s'accroissoit encore l'activité du commerce, tandis que, par cette activité toujours croissante, le commerce consolidoit et augmentoit à son tour le crédit, pour en tirer ensuite d'autres ressources et lui rendre de nouveau ce qu'il en avoit reçu; espèce de progression qui sembloit ne devoir trouver de terme que dans l'envahissement entier du monde commercial, et dans l'appauvrissement de toutes les nations au profit de l'Angleterre. C'étoit un état violent qui, en exagérant les forces vitales de la nation, ne pouvoit manquer de la conduire tôt ou tard à quelque grande catastrophe; mais enfin cette catastrophe inévitable, vers laquelle l'Angleterre se précipite aujourd'hui comme poussée par la main de la Providence, n'est point encore arrivée, depuis plus d'un siècle que cette nation a commencé à présenter à l'Europe ce grand et effrayant spectacle. Elle a vécu d'une vie factice sans doute; mais c'est entière sur les intérêts matériels; cette vie, elle l'a prolongée et la prolonge encore aux dépens des sociétés catholiques, pour qui l'essai de ce système politique est devenu un principe de mort, parce qu'il leur a été impossible d'y confondre ensemble, comme le fait l'Angleterre, tous les intérêts en les matérialisant, et de leur imprimer ainsi le mouvement irrésistible qui résulte, pour cette nation, de cette réunion en quelque sorte forcée de toutes les volontés individuelles[53]: elle seule l'a pu faire, parce qu'elle se trouvoit dans des circonstances dont l'histoire du monde n'offre pas un second exemple; et ce qui n'étoit jamais arrivé avant elle, après elle n'arrivera jamais chez aucune autre nation, et plus particulièrement chez celles qui l'ont follement imitée.
Nous avons déjà vu les premiers effets de cette politique angloise à l'égard de la France: la pension payée à Dubois avoit valu deux choses au cabinet de Saint James, la destruction presque totale de la marine espagnole, et qu'il ne fut pas construit un seul vaisseau dans nos ports, tant que dura la régence. Nous allons le voir obtenir, en ce genre, bien d'autres succès; et quand la corruption ne l'aidera pas, un aveuglement non moins fatal se fera son auxiliaire.
La mort du régent réjouit tous les partis: les gens de cour, pour n'avoir pas obtenu de lui tout ce qu'il leur avoit fait d'abord espérer; le parlement, pour ces coups d'autorité dont il l'avoit accablé, après lui avoir promis un meilleur avenir; les jansénistes, pour en avoir été repoussés et persécutés après qu'il les avoit accueillis et même protégés; le clergé, pour n'en avoir été satisfait qu'à demi, parce qu'en faisant enregistrer la bulle Unigenitus, il s'étoit obstiné à maintenir les appels comme d'abus, et l'avoit ainsi laissé sous le joug de ce même parlement, qu'à son égard il avoit jugé à propos de réduire au dernier degré de servitude; les honnêtes gens, pour la corruption de ses mœurs, son impiété déclarée et le scandale de sa vie; la France entière, pour les funestes opérations financières qui avoient fait sa ruine et dont il la menaçoit encore, lorsqu'il eut repris la direction des affaires. On se réjouit donc généralement de cette mort, et avec juste raison, comme de la délivrance d'un fléau; mais au milieu de cette joie, personne, en regardant autour de soi, n'eût pu dire ce qu'il espéroit d'un changement. Louis XV, alors à peine âgé de quinze ans, étoit d'un caractère doux, timide, inappliqué, et avoit toute l'inexpérience de son âge. Toutes les pensées et toutes les affections de ce roi enfant, concentrées dans sa domesticité, se portoient plus particulièrement sur son précepteur, l'abbé de Fleuri, évêque de Fréjus. Lors de l'enlèvement du maréchal de Villeroi, celui-ci, ayant feint de vouloir partager sa fortune et s'étant éclipsé de la cour, la douleur de l'élève s'étoit manifestée avec une telle violence qu'on en avoit été effrayé, et qu'on s'étoit hâté de chercher son précepteur pour le lui rendre, ne trouvant aucun autre moyen de l'apaiser. L'évêque de Fréjus étoit donc revenu à la cour, plus sûr que jamais de son ascendant sur le jeune monarque, le fortifiant de jour en jour davantage de ce qu'il avoit dans l'esprit d'insinuation et d'aménité, cachant avec le plus grand soin le désir qu'il avoit du pouvoir, et, quoique déjà septuagénaire, attendant tout de sa patience et du temps. Tel étoit sa position à la cour depuis l'événement qui avoit révélé cet attachement excessif que Louis XV avoit pour lui, que le duc d'Orléans lui-même n'avoit pas cru pouvoir succéder à Dubois dans la place de premier ministre, sans solliciter son appui; et l'adroit vieillard, jugeant que le temps n'étoit pas encore venu pour lui, l'avoit accordé avec toutes les apparences d'un entier désintéressement. Il n'en fut pas de même lorsqu'à la mort de ce prince, le duc de Bourbon prétendit à le remplacer. Cette fois-ci, la complaisance de l'évêque de Fréjus, sans lequel il ne pouvoit rien, ne fut pas aussi désintéressée; il voulut qu'une part du pouvoir en fût le prix, et se réserva la direction des affaires ecclésiastiques. Cette part lui fut cédée avec répugnance par le plus altier des princes du sang; mais enfin il l'obtint, et ce fut ainsi que le précepteur du roi commença à entrer dans le gouvernement de l'État.
(1724-1725) Ce ministère du duc de Bourbon fut court, et deux mots suffisent pour le peindre: il fit regretter celui du duc d'Orléans. Abandonné avec autant d'indolence à sa maîtresse la marquise de Prie, que le régent l'avoit été à Dubois, et surtout avec plus d'aveuglement et d'ineptie, il fut le premier qui offrit à la France le scandale plus grand encore d'une femme perdue placée à la tête des affaires publiques, et s'en emparant comme d'une proie à partager avec les agents de ses intrigues et les compagnons de ses débauches. Les diplomates anglois n'eurent autre chose à faire que de transmettre à cette femme la pension qu'ils avoient payée au favori du régent pour continuer de régner en paix dans le cabinet des Tuileries, et d'y voir suivre le système de politique et d'administration le plus favorable à leurs vues et à leurs intérêts.
Ainsi rien ne changea dans la politique extérieure; dans l'administration intérieure, ce fut pis qu'auparavant. Les hommes les plus décriés, parmi ceux que le système de Law avoit enrichis sans avoir pu assouvir leur avidité insatiable, formèrent la clientelle d'un prince qui s'étoit enrichi avec eux et par des moyens tout semblables; et tout se vendit à la cour, places, honneurs, grâces, dignités, avec un tarif pour chaque chose, et plus effrontément qu'on ne l'avoit fait jusqu'à ce jour. Il y eut des ministres et un conseil d'État, mais seulement pour la forme: tout se décidoit d'avance dans un comité secret auquel présidoit la marquise de Prie[54], et où siégeoient uniquement des financiers; car des affaires de finance, c'est-à-dire des édits bursaux, sous toutes les formes, étoient, pour cette coterie prodigue et cupide, les affaires les plus importantes, ou pour mieux dire, les seules affaires de l'État.
Cependant, à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit, à l'instant même, si stupidement prostitué, le duc de Bourbon se vit menacé de le perdre: une maladie du roi, que l'on crut sérieuse, le jeta, ainsi que sa maîtresse et ses affidés, dans les plus vives alarmes. L'héritier présomptif du trône étoit le nouveau duc d'Orléans qui le haïssoit; et la mort de Louis XV seroit devenue, pour le premier ministre, le signal de la plus cruelle disgrace. Il fut donc arrêté, dans le comité secret, que, dès que le roi auroit recouvré la santé, on prendroit des précautions pour n'être plus exposé à des chances aussi périlleuses; et la principale occupation de ce ministère, qui ne devoit durer qu'un jour, fut d'assurer à jamais son existence en cherchant au jeune monarque une femme qui pût, sur-le-champ, lui donner un héritier. Cette résolution prise, l'infante à laquelle il avoit été fiancé et que l'on élevoit à Paris, étant encore en bas âge, fut renvoyée en Espagne, et le fut avec une insolence dont Philippe V et la reine surtout conçurent un profond ressentiment. On vouloit pour Louis XV une femme dont la position et le caractère fussent tels, qu'elle pût être facilement conduite et même dominée par ceux à qui elle auroit dû son élévation; et la sœur du duc de Bourbon, à laquelle on avoit d'abord pensé[55], fut elle-même rejetée, parce qu'elle ne sembla pas présenter des garanties suffisantes à cette folle prétention qu'avoit la coterie de se perpétuer dans le pouvoir. La marquise de Prie crut les trouver, et sur ce point elle avoit rencontré juste, dans la fille d'un roi de Pologne détrôné[56], à qui la France avoit accordé un asile obscur au fond d'une de ses provinces, et qui y vivoit en quelque sorte de ses aumônes; et il fut décidé que Marie Leczinska seroit reine de France. Telle fut l'origine de la fortune subite et prodigieuse de cette jeune princesse, dont une duchesse de Bade n'avoit pas voulu pour sa bru, et qui se fût estimée heureuse, quelques mois auparavant, d'épouser un des officiers de cette cour dont elle alloit devenir la souveraine.
Tel fut aussi le grand œuvre du ministère du duc de Bourbon: il en triomphoit sottement et sa maîtresse avec lui, et cependant leur chute suivit de près l'événement par lequel ils s'étoient crus raffermis. Ils n'avoient en effet aucun obstacle à craindre du côté de la jeune reine; mais aussi ils n'y pouvoient trouver un appui. La haine publique croissoit sans cesse contre eux par l'effet de ces tracasseries financières, et cependant insuffisantes, dont ils ne cessoient de tourmenter la nation. Ils essayèrent de sortir d'embarras par la création d'un impôt plus fort et qui pesoit également sur tous les ordres de l'État: le clergé, la noblesse, le parlement, élevèrent à la fois leurs réclamations; l'animadversion de toute la France fut à son comble; et Fleuri, qui épioit le moment favorable, crut qu'il étoit temps enfin de renverser un ministère aussi mal habile que violent et scandaleux. Il ne lui fut pas difficile d'y amener son royal élève qui n'aimoit pas le duc de Bourbon, et jamais on ne tomba de si haut avec moins de bruit. Une lettre de cachet exila le duc à sa terre de Chantilli, une autre relégua sa maîtresse en Normandie, et tout finit là. Fleuri, qui avoit su conserver, malgré eux, la part de pouvoir qu'ils avoient été forcés de lui laisser, se trouva ainsi doucement et presque naturellement porté à la tête des affaires.
L'évêque de Fréjus étoit un homme médiocre en tout. Son caractère, sans être foible jusqu'à l'extrême timidité, n'avoit pas cependant l'énergie nécessaire pour lutter contre de grands obstacles et pour les surmonter. Il avoit dans l'esprit ce qu'il falloit de sens et de sagacité pour bien comprendre un certain ordre à mettre dans certaines parties de l'administration, et pour exécuter ce qu'il avoit compris; mais là s'arrêtoit la portée de sa vue; et ces vives lumières qui embrassent l'ensemble des affaires, qui pénètrent jusqu'aux entrailles du corps social pour y découvrir le mal interne dont il est tourmenté, qui saisissent les rapport extérieurs d'un grand empire, leurs avantages ou leurs inconvénients, et s'étendent jusque sur son avenir, lui avoient été refusées. C'étoit de même un homme réglé et modeste dans ses mœurs, à qui l'on ne connoissoit aucun vice; qui, si l'on en excepte un extrême amour du pouvoir qu'il avoit su très adroitement dissimuler, n'étoit troublé par aucune passion dominante; mais aussi il n'y avoit en lui aucune de ces vertus fortes qui produisent les grandes actions et édifient par de grands exemples. C'étoit par cette médiocrité même et par la douceur de son commerce, lequel, à l'égard de son royal élève, ressembloit à une sorte de paternité, qu'il avoit su s'emparer des affections de ce jeune prince, médiocre lui-même, et qu'une éducation molle et absurde avoit entretenu dans l'indolence de toutes ses facultés intellectuelles; car c'est là un des plus grands reproches que l'on puisse faire à Fleury, d'avoir élevé un roi de France comme s'il fût né pour obéir et non pour commander. Tel étoit ce vieillard qui, à soixante-treize ans, ne fut point effrayé de la charge de gouverner un grand royaume. Devenu maître du pouvoir, il n'est pas besoin de dire qu'il le fut aux mêmes conditions que tous ceux qui l'avoient précédé, aussi absolument que Louis XIV et Dubois avoient pu l'être: il en fit seulement un usage différent. Il ne voulut point du titre de premier ministre que Dubois avoit avili, auquel le duc de Bourbon étoit loin d'avoir rendu son ancien éclat, qui d'ailleurs n'auroit rien ajouté à ce qu'il y avoit de réel et de solide dans sa nouvelle position. Mais les hautes dignités de l'Église étoient de nature à lui donner un véritable relief; et cette même année, sur la demande du roi de France, et du consentement de l'empereur et du roi d'Espagne, l'évêque de Fréjus fut nommé cardinal, hors de rang et par anticipation.
Le nouveau ministre s'entoura d'hommes encore plus médiocres que lui, mais qu'il choisit propres à entrer dans ses vues d'ordre et d'économie; il rappela de l'exil et fit sortir de prison ceux que la haine et les vengeances des ministères précédents avoient exilés ou emprisonnés; les princes légitimés recouvrèrent toutes leurs prérogatives, le seul droit de succession au trône excepté; la cour prit, au même instant et avec la souplesse qui lui est propre, toutes les allures douces, décentes et paisibles du vieillard qui gouvernoit l'État, et si la corruption invétérée des mœurs n'y fut pas moins profonde, elle s'y dépouilla du moins de ces manières cyniques et grossières qu'elle avoit adoptées sous la régence, et les remplaça par ces raffinements de la galanterie que l'on peut appeler l'hypocrisie de la débauche. Le seul prince dont Fleuri eût pu craindre l'influence, le jeune duc d'Orléans, étoit sans ambition et le plus éloigné de tous de lui disputer le pouvoir: il le posséda donc sans rivaux et à peu près sans ennemis.
(1726-1730) C'étoit pour la première fois, et depuis des siècles, que l'on voyoit arriver au timon de l'État un ministre parfaitement désintéressé. Les finances, si violemment et si scandaleusement restaurées sous la régence, menaçoient de redevenir un abîme pour la France. La prodigalité du duc d'Orléans, la cupidité sans bornes de ceux dont il s'étoit entouré, y avoient porté, depuis le système, de nouvelles et funestes atteintes, et le ministère du duc de Bourbon avoit été une espèce de pillage. Ce fut, ainsi que nous venons de le dire, par l'ordre, par l'économie, que le nouveau ministère voulut réparer le mal. La paix profonde dont jouissoit l'Europe lui en fournissoit une occasion favorable, et plusieurs opérations heureusement combinées produisirent de bons résultats. Il fixa enfin, d'une manière invariable, la valeur des monnoies, si frauduleusement altérées sous les ministères précédents, et le fit de manière à donner désormais de la sûreté aux transactions particulières sans porter dommage aux intérêts de l'État; il trouva tout à la fois le moyen de diminuer les impôts et d'accroître les revenus publics, en augmentant le prix des fermes générales; pour éteindre des emprunts faits à un taux onéreux, il sut, vu la confiance qu'il inspiroit, en contracter d'autres à des conditions avantageuses; par l'effet naturel de l'aisance du trésor public, le commerce et les manufactures reprirent de l'activité, et les colonies prospérèrent[57].
Ici finissent les éloges que nous pouvons donner au ministère du cardinal de Fleury. Hors de ses opérations financières, son administration n'offre plus que foiblesse et ineptie. Nous le suivrons d'abord, et jusqu'à la fin, dans sa politique extérieure qui ne fut qu'une suite de fautes grossières, même alors qu'elle sembloit être justifiée par des succès, et qui prépara les désastres et la honte des temps qui vinrent après lui; puis nous reviendrons à ce qui se passa dans l'intérieur, où les événements les plus graves ne purent être maîtrisés par la main timide et débile de ce vieillard.
Entraînés comme nous l'avons été jusqu'ici, et afin de rendre intelligible l'histoire d'une ville comme Paris, à y joindre une esquisse rapide de l'histoire de la France entière, nous nous voyons, de temps à autre, forcés d'y ajouter un tableau général de la situation de l'Europe; car, depuis le seizième siècle surtout, il est également difficile de comprendre ce qui concerne quelqu'une des grandes nations qu'elle renferme, si l'on ne retrace, à certains intervalles, un exposé de la situation, des vues, des intérêts des autres nations dont se compose la grande société européenne, société unique dans l'histoire des peuples, et par les intérêts communs qui lui donnent la force et la vie, et par les dissensions intestines qui l'épuisent et la tuent, société à laquelle le christianisme a rattaché les destinées du monde, et à un tel point que sa chute et sa dissolution semblent devoir amener avec elles la fin de toute société. Il convient donc de jeter ici un second coup d'œil sur cette situation des grandes puissances de l'Europe et sur les intrigues de leurs cabinets, intrigues qui, depuis long-temps, formoient toute leur politique.
La reine d'Espagne ne pardonnoit point à la France le renvoi outrageant qu'on lui avoit fait de sa fille, et nous avons dit que Philippe en avoit été également offensé. Dans leurs projets de vengeance, auxquels se joignoit le vif désir que conservoit toujours Élisabeth Farnèse de procurer à ses fils des établissements en Italie, ils se tournèrent vers l'Autriche, qui se trouvoit alors comme isolée au milieu de cette alliance de l'Angleterre avec la France, de celle-ci avec l'Espagne, et, par ce triple obstacle, contrariée dans le projet qu'elle avoit formé de prendre part au commerce maritime, que l'on commençoit à considérer comme la principale prospérité des nations. Elle accueillit d'abord avec empressement les ouvertures que lui fit l'Espagne, dont l'alliance sembloit devoir rétablir pour elle cet équilibre que les derniers traités avoient rompu. Un traité fut donc conclu à Vienne le 30 avril 1725: l'empereur y reconnoissoit les droits héréditaires de l'infant don Carlos aux duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance, et s'engageoit à employer ses bons offices pour faire rendre à l'Espagne, par l'Angleterre, Gibraltar et l'île de Minorque. De son côté, le roi d'Espagne se faisoit garant de l'ordre de succession établi par l'empereur pour ses États héréditaires, affaire à laquelle ce monarque attachoit la plus grande importance, dont il étoit presque uniquement occupé, qui se lie aux plus grands événements de ce siècle, et dont nous ne tarderons point à parler avec plus de détail. Peu de temps après, ces deux puissances signèrent entre elles un second traité de commerce et d'alliance défensive. Ceci se passa sous le ministère du duc de Bourbon, et immédiatement après que l'infante eut été renvoyée.
Les Anglois, qui payoient pour être maîtres dans le cabinet des Tuileries, informés de ce qui se passoit, n'eurent point de peine à y faire prévaloir cette opinion, qu'il n'y auroit rien de plus préjudiciable aux intérêts de la France que de souffrir que l'Autriche devînt puissance maritime et commerçante. Pour parer à un danger aussi imminent, un nouveau traité resserra les liens qui unissoient entre elles les deux puissances[58]. Alors l'Angleterre arma contre l'Espagne; de son côté l'Espagne se prépara au siége de Gibraltar. Mais il arriva que l'Autriche, sur laquelle elle avoit compté, ne tint point ses engagements; d'autres intérêts l'en détournèrent, et Philippe, dont le ministre Riperda étoit lui-même vendu à l'Angleterre, se trouva bientôt seul vis-à-vis d'une puissance maritime à laquelle il ne pouvoit opposer un seul vaisseau, et embarrassé d'un siége où se consumoit inutilement son armée. Les choses en étoient là, lorsque le cardinal de Fleuri arriva au ministère.
Ce n'étoit point un homme que l'on pût corrompre avec de l'argent; mais déjà le cabinet de Saint-James avoit trouvé son côté foible: c'étoit une bonne opinion de lui-même, si solidement établie, qu'il n'étoit point de flatterie sur son mérite qui ne trouvât son oreille prête à la recevoir, et à laquelle il ne se laissât prendre comme l'enfant le plus inexpérimenté. Horace Walpole étoit alors ambassadeur d'Angleterre en France: sachant à qui il avoit affaire, et bien endoctriné par son frère, le célèbre Robert Walpole, qui gouvernoit alors l'Angleterre, et qui avoit encore besoin de la paix pour achever d'y résoudre le problème du gouvernement représentatif par la corruption (qui est en effet son seul principe de vie, en tant qu'il peut vivre), le rusé diplomate joua donc auprès du nouveau ministre le rôle de flatteur; et jamais on ne fut plus malheureusement dupe que ce vieillard d'un plus grossier manége[59]. Affectant de le consulter sur tout, de déférer à ses conseils, d'être subjugués par la force de ses raisonnements, de le vénérer, de le chérir même, les deux frères, comme s'ils eussent voulu lui donner la plus haute marque de la confiance et du respect qu'ils avoient dans ses lumières, le firent médiateur entre l'Angleterre et l'Espagne, et ce fut pour lui la plus douce des jouissances de pouvoir procurer à cette puissance une paix dont l'Angleterre elle-même avoit le plus grand besoin. Le résultat de cette paix fut d'établir enfin, dans le duché de Parme, un infant d'Espagne, et de faire obtenir aux Anglois ce qu'ils désiroient depuis long-temps avec ardeur, une part active dans le commerce des colonies espagnoles[60]. Par l'effet de cette médiation, le pacte de famille se resserra, et, depuis, l'union fut inaltérable entre l'Espagne et la France.
Cependant la Russie que Pierre Ier avoit tirée de la barbarie profonde qui, jusqu'à lui, l'avoit tenue séparée du système européen, commençoit à y prendre sa place, et au milieu des révolutions de palais qui l'agitèrent après la mort de son féroce législateur, mettoit déjà son poids dans la balance de ses intérêts. Cette puissance étoit trop voisine de la Pologne pour ne pas prétendre à exercer une influence décisive sur les destinées de cette nation; et l'on sait que ce même Stanislas Leczinski, dont la fille se voyoit maintenant reine de France comme par une espèce de prodige, avoit été précipité par Pierre lui-même de son trône électif. Les successeurs du czar avoient depuis arraché le duché de Courlande au prince Maurice de Saxe, fils naturel du roi régnant Auguste II, et malgré les vœux des Courlandois qui l'appeloient à régner sur eux. À peine s'étoient-ils emparés de cette province, que le roi de Pologne mourut: d'accord avec l'Autriche, ils y portèrent son fils l'électeur de Saxe. Alors s'éveilla en France, et surtout à Paris, une ardeur guerrière que l'on auroit pu croire éteinte au milieu de l'oisiveté d'une si longue paix. Ce qui restoit des vieux généraux de Louis XIV s'ennuyoit de la nullité à laquelle ils étoient réduits; et le feu de l'âge y poussoit les jeunes gens, à qui la vie des camps étoit encore entièrement inconnue. Le père de la reine avoit un parti puissant en Pologne: ce fut un cri général que l'honneur de la France étoit intéressé à l'y rétablir.
(1733-1735). La première marque de foiblesse que donna le cardinal de Fleuri, fut de se laisser entraîner par ces clameurs à faire une guerre qu'il désapprouvoit, qui l'arrachoit à ses plans de réformes financières, et qui n'avoit effectivement aucun but utile pour la France; la seconde, de n'avoir pas su la pousser vigoureusement, après avoir, bon gré mal gré, pris son parti. Tandis que l'Autriche et la Russie faisoient marcher des armées formidables sur les frontières du royaume en litige, une lâche et sotte condescendance pour les Anglois qu'il craignoit d'inquiéter en faisant sur mer de trop grands armements, et son économie parcimonieuse, réduisirent à quinze cents hommes et à trois millions le secours honteux qu'il envoya à Stanislas. Celui-ci, bien que proclamé roi par le vœu unanime de la noblesse polonaise, fut bientôt, et pour la seconde fois, renversé du trône pour avoir été si mal secouru, se trouva heureux d'échapper à travers mille périls à ses ennemis, et se hâta de revenir en France, désormais son refuge assuré. L'électeur de Saxe fut proclamé roi de Pologne.
La guerre, pour être faite en Allemagne et en Italie d'une manière moins déshonorante, étoit loin cependant d'y être glorieuse et décisive. Les deux vétérans de la gloire militaire de la France, Villars et Berwick commandoient les armées destinées à agir sur ces deux points des frontières. Villars, alors octogénaire, avoit pour auxiliaire le successeur de Victor-Amédée qui, suivant en tous points les traditions politiques de son père, s'étoit allié avec la France uniquement pour qu'elle fît, à son profit, la conquête du Milanais. Elle fut achevée en trois mois; et le roi de Sardaigne, jusque-là plein d'ardeur et d'activité, devint, dès ce moment, timide, indolent, irrésolu, et, par ses hésitations et ses fausses manœuvres, prit à tâche d'entraver toutes les opérations de l'armée françoise, et l'empêcha de tirer aucun fruit de ses victoires. En Alsace, le corps d'armée sous les ordres de Berwick se vit réduit à l'inaction, dès son entrée en campagne, par cette pusillanimité présomptueuse du cardinal qui, du fond de son cabinet, prétendoit aussi diriger les plans de campagne, comme l'avoit fait Louis XIV; et cent mille hommes commencèrent la guerre par un repos de quatre mois, pour ne se hasarder que l'année suivante à passer le Rhin. Le fleuve passé, Berwick, après avoir remporté quelques avantages, résultat presque nécessaire de la supériorité du nombre, alla mettre, et probablement par ordre, le siége devant Philisbourg, se renferma dans des lignes inexpugnables, pour n'y être point troublé par l'ennemi, et, avant que la ville eût été prise, fut emporté par un boulet de canon. Villars mouroit en même temps dans son lit à Turin; et des hommes, plus ou moins médiocres, remplacèrent ces deux grands capitaines. Philisbourg se rendit: le prince Eugène, qui avoit jugé imprudent d'attaquer les François dans leurs retranchements, se retrancha à son tour; et, par les mêmes motifs, l'armée françoise n'osa pas tenter une attaque contre lui. Deux généraux en avoient pris le commandement après la mort de Berwick, le marquis d'Asfelt et le duc de Noailles: ils se divisèrent; il n'y eut plus de dessein arrêté dans les mouvements de l'armée; le prince Eugène n'eut pas de peine à faire avorter leurs manœuvres incertaines; et de part et d'autre on prit, dès l'automne, des quartiers d'hiver.
En Italie, le maréchal de Coigni avoit remplacé Villars: de ce côté, où l'Autriche avoit encore moins de forces, il y eut un événement décisif, mais dont les Espagnols eurent seuls la gloire, et dont aussi ils recueillirent seuls les avantages. Le royaume de Naples fut envahi par l'infant don Carlos, à la tête d'une armée que commandoit sous lui un général habile, le duc de Montemar; ses opérations militaires y furent secondées par les vœux de la nation, et, dans moins de deux campagnes, les troupes impériales se virent entièrement chassées de ce royaume, et, à l'exception de trois villes, de toute la Sicile. En Lombardie, grâce aux lenteurs calculées de Charles-Emmanuel, les Autrichiens faisoient plus de résistance: après avoir été battus par le général françois à la bataille de Parme, ils le battirent à son tour au combat de la Secchia, parce qu'il n'avoit pas su profiter de sa victoire; et la revanche qu'il prit bientôt sur eux à Guastalla, fut de même sans résultat. Tout, après cette affaire qui devoit être décisive, et de même que sur le Rhin, devint timide et incertain dans les manœuvres du maréchal de Coigni, auquel on avoit également donné un second, le maréchal de Broglie. Le roi de Sardaigne, qui s'étoit montré plein de résolution pendant la bataille, revint à ses perfidies accoutumées après la victoire; et le général autrichien Kœnigsegg, meilleur tacticien que ses ennemis, sut habilement profiter de leurs fautes. Après deux victoires, on avoit perdu du terrain, on se soutenoit difficilement dans le Milanais, et tout languissoit également sur ce point des opérations militaires. Il y avoit encore d'autres causes de ce peu d'activité: c'est qu'on avoit déjà commencé à négocier de la paix.
La France, dans cette guerre, n'avoit à peu près rien gagné; l'Autriche avoit beaucoup perdu, et l'avenir étoit de nature à lui causer de sérieuses alarmes. À la vérité, la Russie se disposoit à envoyer une armée nombreuse à son secours; mais de tels alliés, au sein de ses États, l'auroient inquiétée presque autant que des ennemis. Toutefois il n'y avoit rien dans sa position d'assez désespéré pour déterminer Charles VI à faire les concessions que lui coûta cette paix: le vif désir qu'il avoit de faire reconnoître et garantir par toutes les puissances de l'Europe la Pragmatique par laquelle il régloit sa succession, espèce d'idée fixe dont il étoit presque uniquement possédé, l'emporta sur toute autre considération[61]. Pour obtenir cette garantie illusoire, ce foible prince abandonna le royaume de Naples à l'Espagne, et la Lorraine à la France, qui fut étonnée de l'obtenir, car elle n'avoit pas même d'abord songé à la demander[62]. C'est ainsi que lui fut acquise, et sans retour, par une suite de fautes politiques et militaires, une province que Louis XIV, dans le plus haut degré de sa puissance et de ses victoires, n'avoit pu réussir à joindre à ses États. Le duc de Lorraine reçut en échange le duché de Toscane, et épousa la fille de l'empereur, cette Marie-Thérèse que nous allons bientôt voir jouer le premier rôle sur ce grand théâtre de l'Europe. Ni dans cette guerre ni dans cette paix, on ne vit paroître les Anglois; il n'étoit pas encore temps pour eux de se mêler ouvertement aux troubles du continent: ils s'y préparoient.
L'économie du cardinal de Fleuri avoit triomphé, dans cette guerre, plus que les armes de la France: avec l'établissement d'un dixième il avoit fait face à toutes les dépenses. Si les suites en eussent été désastreuses, on lui eût justement reproché cette économie mal entendue: on lui en sut gré, parce que ces suites passèrent même ce qu'on auroit pu imaginer; et des événements inattendus et inespérés le firent considérer comme le plus sage et le plus prévoyant des ministres.
(1735-1741.) La France jouit avec délice de cette paix, qui se prolongea depuis 1735 jusqu'à 1741, et comme si rien n'eût jamais dû la troubler. Fleuri continuoit d'exercer le pouvoir le plus absolu qui eût jamais été accordé à un ministre de France[63], et, fidèle à son système, apportoit tous ses soins à rétablir les finances et laissoit dépérir la marine. Le jeune roi s'enfonçoit de jour en jour davantage dans la mollesse et l'oisiveté, et ses mœurs donnoient les premiers signes de cette dépravation qui plus tard devoit montrer sur le trône de France des prodiges d'infamie qu'on n'y avoit jamais vus. Ces premiers signes furent effrayants: deux sœurs[64] se disputèrent les faveurs du monarque et les obtinrent tour à tour; elles en jouirent même ensemble, et l'on eût dit que ce qu'il y avoit d'incestueux dans ces commerces les lui rendoit plus attrayants. La mort subite et violente d'une d'elles[65] le frappa cependant, et parut lui causer quelques remords: aussitôt l'effroi fut grand parmi les courtisans; il y eut une ligue pour le replonger dans le vice d'où il sembloit vouloir sortir, et ce fut une troisième sœur que l'on choisit pour remporter ce détestable triomphe[66]. Elle en jouit avec encore plus de scandale, et fut, sous le nom de duchesse de Châteauroux, la première maîtresse de Louis XV publiquement et en quelque sorte officiellement reconnue. Le cardinal de Fleuri hasarda quelques représentations qui furent mal reçues: il se garda bien de les réitérer, et fermant prudemment les yeux, se renferma dans les soins de son administration économe et imprévoyante, s'établissant le médiateur heureux des démêlés peu importants qui pouvoient s'élever entre quelques alliés de la France, et ne changeant rien au système qu'il s'étoit fait de marcher à la suite de l'Angleterre, continuant de mettre tous ses soins à ne pas la troubler, à ne pas lui causer le moindre ombrage, comme si les concessions qu'il faisoit à cette puissance eussent été le gage assuré d'une paix éternelle pour la France et pour tout le continent.
On pouvoit prévoir cependant que la cupidité de ses marchands ne se contenteroit pas de cette petite part que le dernier traité leur avoit fait obtenir dans le commerce des colonies espagnoles; qu'une fois introduits si imprudemment dans ce commerce, ils essaieroient de l'attirer à eux tout entier; que l'Espagne s'en irriteroit et prendroit des mesures pour les arrêter dans leurs empiétements; que le gouvernement anglois soutiendroit des actes frauduleux que lui-même avoit secrètement encouragés, et que de cet article de la paix sortiroit une guerre où il deviendroit bien autrement utile de se faire médiateur, et de se présenter dans une attitude propre à faire respecter sa médiation: c'est ce qui arriva. L'Espagne se fâcha de voir son propre commerce dépérir au profit des contrebandiers anglois[67], et ordonna contre eux des mesures répressives; l'Angleterre, qui violoit si ouvertement les traités, cria à l'outrage, à la violation du droit des gens, et déclara la guerre à l'Espagne. Le cardinal s'offrit comme médiateur; c'étoit le rôle qu'il aimoit à jouer. Acceptée dérisoirement par les ministres, le parlement lui fit voir le peu qu'étoit maintenant cette médiation, en la rejetant avec mépris; les flottes angloises parcoururent les mers, où, grâce à lui, elles ne rencontroient plus d'obstacles, achevant d'y détruire le commerce espagnol, menaçant de toutes parts ses établissements d'outre-mer; et le vieux ministre fut le témoin impuissant d'une guerre entreprise pour justifier un brigandage, et achever d'arracher leurs dépouilles à ceux qui n'avoient pas voulu se laisser dépouiller. Cette guerre devoit bientôt se compliquer avec les nouveaux intérêts qu'un grand événement alloit faire naître en Europe.
(1740) L'empereur Charles VI venoit de mourir, laissant sa fille Marie-Thérèse seule héritière de ses États, et protégée dans ses droits à cette succession par un pacte que tous les souverains de l'Europe avoient reconnu; et cette reconnoissance, il l'avoit payée assez cher pour pouvoir espérer que l'on tiendroit les conditions du marché[68]. Mais l'Autriche étoit alors épuisée par une guerre malheureuse qu'elle venoit de soutenir contre les Turcs, et qu'une paix honteuse avoit difficilement terminée; une simple femme se présentoit pour revendiquer ce grand héritage, et, malgré la foi des traités, un brigandage non moins révoltant que celui que les Anglois exerçoient sur les mers, fut à l'instant même projeté sur le continent. Les électeurs de Saxe et de Bavière, la reine d'Espagne, en sa qualité de princesse de Parme, le roi de Sardaigne, s'élevèrent à la fois contre l'héritière, les uns lui disputant l'héritage entier, les autres essayant de lui en arracher des lambeaux, et tous faisant valoir des prétentions plus ou moins absurdes; car ils avoient encore la pudeur de chercher à couvrir d'une ombre de justice cette œuvre d'iniquité. Cet orage, qui s'élevoit contre la fille de Charles VI, enhardit le souverain du plus petit royaume du Nord à se mettre au rang des compétiteurs: le roi de Prusse réclama la Silésie, usurpée, disoit-il, sur ses aïeux; et tandis que les autres en étoient encore à étaler leurs titres et à rassembler des arguments pour en prouver la légitimité, ce prince (c'étoit Frédéric II, qui venoit de monter sur le trône) montra d'abord ce qu'il étoit capable de faire, en envahissant à main armée la province qu'il venoit de réclamer. Guerrier hardi et entreprenant, il ne se montra pas moins adroit politique, en offrant sur-le-champ à Marie-Thérèse de prendre son parti si elle vouloit lui abandonner sa conquête, et de l'aider à faire couronner son mari empereur. La fière princesse dédaigna ses offres, et n'y répondit qu'en faisant marcher une armée contre lui. (1741) Frédéric remporta sur cette armée la première de ses victoires; l'occupation de la Silésie entière fut le prix de la bataille de Molwitz, et la ligue contre l'Autriche en fut la conséquence.
Que l'électeur de Bavière, ainsi qu'il ne tarda pas à le manifester, eût des prétentions à la couronne impériale; que les autres souverains que nous venons de nommer crussent la circonstance favorable pour s'emparer de quelques dépouilles de l'Autriche, on le peut concevoir dans cette politique de l'Europe civilisée, qui, sous tous les rapports de violence et de rapacité, ne différoit point de celle des peuplades les plus barbares; mais la France, qui ne prétendoit à rien dans cet odieux partage, qui jouissoit d'une paix dont elle avoit besoin, qui se parjuroit gratuitement en entrant dans une semblable ligue, quels motifs pouvoient l'y entraîner? Il n'en fut pas présenté un seul que le bon sens eût osé avouer. «L'intérêt de la France étoit, disoit-on, de favoriser contre l'Autriche l'électeur de Bavière, son ancien allié, qui avoit autrefois tout perdu pour elle à la bataille d'Hochstedt.» Mais ce qu'il avoit perdu alors, les traités depuis le lui avoient fait recouvrer, et la reine de Hongrie n'avoit ni le pouvoir ni la volonté de le lui ravir de nouveau.» Il paroissoit aisé, ajoutoit-on, de lui procurer à la fois l'Empire et une partie de la succession autrichienne; par là on enlevoit à la nouvelle maison d'Autriche-Lorraine cette supériorité que l'ancienne avoit affectée sur tous les autres potentats de l'Europe; on anéantissoit cette vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens; on faisoit plus que Henri IV et Richelieu n'avoient pu espérer[69]. Mais l'événement prouva que ce que l'on croyoit aisé étoit fort difficile; et d'ailleurs, au temps de Henri IV et de Richelieu, la maison d'Autriche régnoit sur l'Espagne, possédoit le royaume de Naples et plusieurs autres États d'Italie, que depuis elle avoit perdus, et c'étoit la maison de Bourbon qui l'y avoit remplacée. Elle avoit alors, dans l'Empire germanique, une influence que la paix de Munster lui avoit ôtée; en un mot, au seizième siècle et au commencement du dix-septième, elle avoit été aussi redoutable qu'elle étoit peu à craindre maintenant. Que pouvoit-il résulter de son abaissement, sinon de créer en Allemagne une autre puissance prépondérante, que ses intérêts n'eussent point tardé à mettre dans la position d'où l'Autriche auroit été déplacée? Le cardinal de Fleuri sentoit, dit-on, tout cela, et étoit très fortement opposé à cette guerre impolitique et dangereuse. «Deux hommes, le comte, depuis maréchal de Belle-Isle, et son frère, petits-fils du fameux Fouquet, sans avoir ni l'un ni l'autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l'esprit du cardinal, firent résoudre cette entreprise[70].» Ils devoient à leur jactance politique et militaire, que soutenoit sans doute la conviction intime où ils étoient de leur supériorité, d'avoir une grande réputation sans avoir fait de grandes choses[71]; on les croyoit capables de tout, parce qu'ils ne doutoient de rien, et il n'en faut pas davantage pour entraîner le vulgaire des esprits. Tous les deux se trouvèrent donc, sans qu'on sût trop comment, ni à quel titre, à la tête de la politique extérieure de la France, dans une guerre où l'Europe entière alloit se trouver enveloppée; et ce prodige arriva sous le gouvernement d'un ministre absolu qui désapprouvoit cette guerre, et qui n'avoit qu'à dire un mot pour faire avorter ce projet, et en replonger les auteurs dans l'obscurité d'où ils venoient à peine de sortir.
(1741-1743) La France n'y parut d'abord que comme alliée de l'électeur de Bavière, qui, dès qu'il se vit soutenu par un si puissant auxiliaire, déclara hautement ses prétentions à la couronne impériale, en concurrence avec le grand duc de Toscane, mari de la reine de Hongrie. Le maréchal de Belle-Isle, jouant à la fois le rôle de négociateur et de guerrier (car le commandement suprême des armées françoises avoit été donné à cet homme qui n'avoit encore fait la guerre autrement qu'en sous ordre), commença à parcourir l'Allemagne, allant de Francfort à Dresde, de Dresde au camp du roi de Prusse, pour assurer par des traités le succès des projets ambitieux du prince bavarois, tandis que celui-ci, soutenu d'un corps considérable de soldats françois, entroit, sans trouver de résistance, dans les États de Marie-Thérèse, qui, même après avoir réuni toutes ses forces pour les opposer au roi de Prusse, se défendoit à peine contre ce redoutable ennemi. De tels succès devoient être rapides, et en effet, des provinces entières furent envahies par de simples marches; Lintz, Passaw, ouvrirent leurs portes, et l'on arriva bientôt sous les murs de Vienne, où l'on pouvoit entrer avec la même facilité. Mais déjà la division régnoit parmi les alliés, et, par ce seul fait, la folie de cette guerre étoit démontrée. La France, qui ne s'attendoit pas à des succès si prompts et si extraordinaires, craignit de rendre l'électeur de Bavière trop puissant en lui livrant ainsi tous les États autrichiens, et celui-ci avoit hâte lui-même de quitter l'Autriche, pour aller en Bohême empêcher l'électeur de Saxe de prendre à lui seul cette province, que probablement il auroit voulu s'approprier. On quitta donc un pays ouvert pour s'engager dans une des parties les plus difficiles de l'Allemagne; les conseils du comte Maurice de Saxe, qui, dans cette expédition, commandoit les troupes françoises, ne furent point écoutés; de fausses manœuvres, dont rien ne put détourner l'électeur, mirent l'armée dans une position qui pouvoit devenir périlleuse, qui le devint en effet lorsqu'elle eut fait sa jonction, sous les murs de Prague, avec l'armée saxonne[72]. Pour la sauver, il falloit se rendre maître de la capitale de la Bohême: cette ville, qui sembloit devoir soutenir un long siége, fut prise en peu de jours; et ce succès inespéré, dû au génie du comte de Saxe, secondé par celui de Chevert, devint le salut de l'armée confédérée.
Cependant, au milieu de tant de revers et d'une situation qui sembloit désespérée, Marie-Thérèse déployoit un grand courage et ne désespéroit pas d'elle-même. Par une démarche énergique, soutenue de ce que son double caractère de reine et de mère pouvoit y ajouter d'imposant et de pathétique[73], elle avoit entraîné à la défense de sa cause la noblesse hongroise, qui d'abord s'y étoit montrée peu disposée. Le mouvement de la Hongrie se communiqua avec une rapidité presque miraculeuse aux provinces autrichiennes, qui se réveillèrent tout à coup de leur léthargie avec une sorte de transport, et présentèrent bientôt l'aspect d'un peuple entier en armes et ne respirant que la vengeance[74]. Hongrois et Autrichiens, animés d'une égale ardeur, formèrent, en se réunissant, une armée qu'un nombre considérable de troupes irrégulières rendit encore plus redoutable, et ainsi réunis se précipitèrent sur la Bavière; et tandis que Charles-Albert se faisoit complaisamment couronner à Francfort, des ennemis exaspérés mettoient à feu et à sang ses États héréditaires. Cependant le maréchal de Belle-Isle donnoit tranquillement ses ordres du sein des cours d'Allemagne, où il négocioit toujours; et il n'y avoit plus qu'incertitude et discordance dans les mouvements des généraux qui opéroient sous ses ordres, et qu'une seule volonté auroit dû surveiller et diriger. Les divers corps qu'ils commandoient furent successivement isolés les uns des autres. On étoit entré en Bavière, et l'on avoit été obligé d'en sortir; on y rentra une seconde fois pour en sortir encore. Le roi de Prusse, victime des fautes de ses alliés, manœuvroit aussi un peu au hasard, sans cesse harcelé dans sa marche par le général le plus actif et le plus habile qu'il eût encore rencontré, le prince Charles de Lorraine, frère du grand duc. S'étant enfin réuni à l'armée saxonne, il s'avançoit à grands pas dans la Bohême, pour forcer, par cette diversion, les Autrichiens à lever le siége de Lintz; mais déjà cette place avoit capitulé, et le comte de Ségur, à qui elle avoit été confiée, n'avoit trouvé que ce moyen de sauver les débris de son corps d'armée. Cependant l'Angleterre, voyant le moment arrivé de renoncer à son système pacifique, livroit à la dérision de l'Europe le trop crédule cardinal, en se déclarant ouvertement pour la reine de Hongrie; la Hollande, désormais sous son influence irrésistible, entroit à sa suite dans la confédération; elle y attiroit en même temps le roi de Sardaigne, qu'on trouvoit toujours prêt lorsqu'il s'agissoit de trahir la France; et les chances de cette guerre, qui d'abord avoient été si favorables à nos armées, tournèrent ainsi tout à coup contre elles, et plus brusquement qu'on n'auroit pu même l'imaginer.
Consterné de tant de désastres, et plus alarmé encore de l'avenir que du présent, le cardinal de Fleuri, après n'avoir su ni empêcher la guerre ni la diriger, essaya plus gauchement encore de se procurer la paix. Il imagina d'en faire des ouvertures dans une lettre qu'il écrivit au général de Kœnigsegg: pour toute réponse, la reine de Hongrie fit imprimer cette lettre, chef-d'œuvre d'innocence diplomatique[75], et dont l'effet fut d'accroître ses embarras en le rendant suspect à ses alliés. Le roi de Prusse fut le premier qui l'abandonna, et sa défection, que Marie-Thérèse fut forcée de payer de la cession de la Silésie, mit l'armée françoise, qui occupoit Prague et la Bohême, dans une position tellement critique, qu'il devint urgent de faire marcher une seconde armée pour la délivrer. À peine cette armée étoit-elle en marche, qu'elle se vit arrêtée par le cardinal lui-même, qui, malgré la leçon si amère qu'il venoit de recevoir, se faisoit encore la dupe de l'Autriche, et prêtoit l'oreille à ses négociations fallacieuses. Un autre corps de troupes, qui marchoit de son côté pour joindre cette armée, ne la voyant point paroître, se retira lui-même; la Bavière fut une seconde fois envahie et dévastée par les Autrichiens, et le maréchal de Belle-Isle, qui n'avoit su que se renfermer dans Prague, après avoir compromis de toutes parts la fortune de la France, n'eut plus d'autre ressource que d'essayer du moins de sauver par une retraite les troupes qui y étoient renfermées avec lui. Cette retraite se fit au milieu d'un hiver rigoureux[76]; pour éviter la cavalerie ennemie, il se dirigea par des chemins impraticables, et cette précaution excessive fut plus désastreuse que n'auroit pu l'être même la perte d'une bataille[77]. Cette armée de Bohême arriva presque anéantie à Égra, heureuse encore de trouver ce refuge, que la prévoyance du comte de Saxe lui avoit préparé[78]. Les autres corps d'armée rétrogradèrent également de tous les côtés, et, de même qu'après la bataille d'Hochstedt, la guerre fut en un instant portée du cœur de l'Allemagne aux frontières de France. Le prince Charles de Lorraine poursuivoit sans relâche ces troupes fugitives, et tandis qu'il les forçoit de repasser le Rhin en toute hâte, une autre armée composée d'Anglois, de Hollandois, de Hessois, d'Hanovriens, s'avançoit sur le Mein, commandée par le roi d'Angleterre, George II, en personne, et par ce même lord Stairs, qui venoit achever, les armes à la main, ce que sa diplomatie avoit si bien commencé sous la régence. Les deux armées, manœuvrant pour faire leur jonction, avoient pour but d'envahir l'Alsace et la Lorraine. À l'exemple du roi de Prusse, l'électeur de Saxe avoit fait sa paix; le nouvel empereur, Charles VII, dépouillé de ses États héréditaires, s'étoit réfugié à Augsbourg, et pouvoit être, à tous moments, chassé de ce dernier asile; et la France se voyoit, presque seule, accablée du fardeau d'une guerre où elle ne s'étoit d'abord engagée que comme auxiliaire, et pour des intérêts qui n'étoient pas les siens.
Une armée restoit encore: elle venoit de se former sous les ordres du maréchal de Noailles, que ses succès dans la Catalogne avoient jadis honoré. Après tant de généraux qui n'avoient su que se retirer sans combattre, on y en vit un qui paroissoit décidé à marcher à l'ennemi, et à déranger ses plans en lui livrant bataille. Le maréchal de Noailles alla effectivement au devant de l'armée angloise, et la rencontra lorsqu'elle côtoyoit encore les bords du Mein. Après l'avoir mise dans une position difficile, il fit, dit-on, des dispositions savantes, et qui lui assuroient la victoire. Une faute de discipline lui en fit perdre tout le fruit, et l'armée angloise, qui devoit être anéantie à Dettingen, put dire, avec quelque vraisemblance, qu'elle avoit été victorieuse à cette bataille meurtrière, qui ne fut décisive que pour le malheureux empereur Charles VII, dont la cause parut alors perdue sans retour. Le maréchal de Broglie, qui commandoit les seules troupes que l'on eût laissées en Allemagne, et qui, depuis le commencement de cette guerre, n'avoit cessé de se retirer et d'éviter de combattre, considéra cette bataille comme un signal qui lui indiquoit d'opérer sa dernière retraite. Alors le maréchal de Noailles, qui, malgré la prétendue victoire des Anglois, se soutenoit encore en Franconie, se vit forcé de se retirer lui-même; et de toutes parts il ne fut plus question que de défendre les frontières, de toutes parts menacées.
Il ne s'étoit pas donné une seule grande bataille, et cent mille François avoient péri dans deux campagnes; les finances, si péniblement restaurées par les soins assidus d'une longue économie, étoient épuisées et retombées dans leur premier désordre; il ne restoit plus que des débris de nos armées. Réduite sur terre à se tenir sur la défensive contre les Anglois, la France n'avoit contre eux sur mer aucun moyen de résistance; et ces ennemis arrogants pouvoient impunément achever de détruire son commerce, insulter ses colonies et celles de l'Espagne, et faire également la loi sur l'Océan et dans la Méditerranée. «Le cardinal de Fleuri, dit Voltaire, mourut au milieu de ces désastres[79], et laissa les affaires de la guerre, de la marine, des finances, de la politique, dans une crise qui altéra la gloire de son ministère et non la tranquillité de son âme.» Il faut croire, pour l'honneur de son caractère, qu'il ne mourut si tranquille que parce que l'affoiblissement de ses facultés intellectuelles ne lui permettoit pas de mesurer, dans toute son étendue, le mal qu'il avoit fait et celui qu'il avoit laissé faire. Il nous reste à examiner ce qu'avoit été pour les affaires intérieures de la France ce ministère, que Voltaire appelle glorieux. Il y avoit là une guerre intestine bien plus alarmante que celle qui se passoit sur les frontières, et dont les conséquences devoient être bien autrement désastreuses. Toutefois il convient de ne point interrompre le récit commencé de celle-ci; nous verrons ensuite si, dans l'autre, le cardinal de Fleuri se montra plus habile et plus heureux.
Les armées confédérées continuoient de faire des progrès: le prince Charles de Lorraine avoit pénétré en Alsace; et l'armée françoise, partagée en deux corps sous les ordres des maréchaux de Noailles et de Coigni, trop foible pour pouvoir le forcer d'en sortir, contrarioit à peine sa marche en se tenant sur une timide défensive. Mentzel et ses partisans, après avoir désolé la Bavière et chassé d'Ausbourg le déplorable empereur Charles VII, s'étoient répandus dans la Lorraine, et s'efforçoient de la soulever. L'indiscipline achevoit de détruire les armées; les généraux qui les avoient si malheureusement commandées au commencement de cette guerre, Belle-Isle, Broglie, Maillebois, expioient, par des disgrâces, les fautes sans exemple qu'ils avoient commises; et toutefois la France, recueillant alors les fruits amers du système de Louvois[80], cherchoit vainement, au milieu d'elle, un grand capitaine qui pût les réparer. Un ministère avoit été composé de ceux qui avoient eu part aux affaires sous le cardinal de Fleuri; et l'on y comptoit des hommes habiles dans quelques parties de l'administration[81]: mais il y manquoit un homme supérieur dont la main ferme sût saisir les rênes de l'État et diriger l'ensemble des affaires. Le découragement étoit dans toutes les âmes; et il s'y joignoit, dans la nation, de l'aigreur et du mépris pour le gouvernement foible et inepte qui l'avoit réduite à ces extrémités[82]. Le roi, qui, au moment de la mort du cardinal, avoit ranimé les espérances en déclarant, comme Louis XIV, «qu'il régneroit par lui-même,» étoit retombé dans son invincible indolence; et ce fut sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, qu'il trouva bon de faire en quelque sorte son premier ministre. Cependant la reine de Hongrie, victorieuse sur tous les points par ses armes et par celles de ses alliés, ne mettoit plus de bornes à ses espérances; et, libre d'ennemis en Allemagne, tournoit déjà ses regards vers l'Italie, où elle avoit d'autres injures à venger et d'autres états à reconquérir.
Dans ces extrémités, la France se trouva heureuse d'avoir donné asile à un illustre étranger, et que cet étranger la payât d'affection et de reconnoissance. Parmi les généraux qui avoient figuré dans cette guerre, le comte Maurice de Saxe, auquel on avoit confié un commandement, étoit le seul qui eût montré de la prévoyance, et l'heureuse réunion de la hardiesse et de la science militaire. Il jetoit déjà un grand éclat, et tous les regards se tournoient vers lui. Pour prix de ses beaux faits d'armes, le roi venoit de l'élever à la dignité de maréchal de France: cette nouvelle position l'enhardit à présenter des plans qui parurent bien conçus; ils furent adoptés, et l'on reprit courage. Des négociations furent entamées avec le roi de Prusse, qui commençoit à s'alarmer des progrès de la reine de Hongrie; et, de même que son intérêt lui avoit fait abandonner l'alliance de la France, son intérêt l'y rejeta. Par un effet de cette politique pusillanime du cardinal de Fleuri, qui ne lui avoit pas permis de faire un seul mouvement dont les Anglois pussent concevoir de l'ombrage, les Espagnols s'étoient trouvés abandonnés en Italie à leurs propres forces; et tandis que le roi de Sardaigne pénétroit sans obstacle jusqu'aux frontières du royaume de Naples, et qu'une escadre angloise menaçoit d'en bombarder la capitale, tout ce qu'avoit osé faire le vieux ministre, c'étoit d'avoir accordé le libre passage à une armée espagnole, qui, sous les ordres d'un infant, étoit venue envahir la Savoie. Il fut maintenant décidé qu'une armée françoise seroit envoyée en Italie, et le commandement en fut confié au prince de Conti. Des préparatifs très considérables se firent en même temps, et avec une sorte d'affectation, comme si l'on eût eu l'intention d'opérer une descente en Angleterre et d'y ramener le prétendant[83]. Toutefois ils n'avoient rien de réel, et ne servoient qu'à cacher aux alliés le véritable plan que l'on vouloit mettre à exécution. Ce plan étoit d'envahir les Pays-Bas autrichiens; c'étoit là que devoient se porter les grands coups.
Les principales forces du royaume avoient donc été rassemblées de ce côté, et formoient deux armées considérables, l'une commandée par le maréchal de Noailles, qui devoit faire les siéges, l'autre par le maréchal de Saxe, que l'on destinoit à en couvrir les opérations. C'étoient cent vingt mille hommes que l'on opposoit de ce côté aux alliés, qui en comptoient à peine soixante mille. Louis XV s'étoit enfin arraché aux délices de Versailles, et paroissoit pour la première fois dans les camps, y traînant sa maîtresse après lui, mais du moins spectateur des opérations militaires. Elles furent rapides et brillantes: les manœuvres savantes du maréchal de Saxe tinrent en échec l'ennemi; on prit en peu de jours Ypres, Furnes, le fort de Kenoque, et les armées françoises ne cessèrent pas de marcher en avant. Mais on avoit commis la faute très grave de porter toutes les forces sur ce seul point, où l'on vouloit des succès faciles et sûrs, parce que le roi y devoit honorer l'armée de sa présence; et le prince Charles de Lorraine, profitant de cette faute, avoit envahi l'Alsace, et y faisoit des progrès alarmants. Ce fut donc une nécessité de s'arrêter: le maréchal de Saxe fut laissé en Flandre avec une partie des troupes, et dut s'y tenir sur la défensive, tandis que le reste de l'armée se dirigea à marches forcées vers la province envahie. Ce fut pendant cette marche que Louis XV tomba malade à Metz, et qu'à l'occasion de cette maladie, il reçut de ses peuples des témoignages d'affection qui parurent ranimer un moment cette âme énervée, et accablée sous le poids de ses coupables voluptés. Nous le verrons bientôt s'y replonger.
Dès qu'il fut rétabli, il continua sa route pour l'Alsace, et y arriva au moment où les victoires du roi de Prusse forçoient le prince Charles d'en sortir pour aller à la défense des États héréditaires, que menaçoit de toutes parts cet audacieux et infatigable ennemi. C'étoit cette diversion opérée par Frédéric qui sauvoit la province; et le maréchal de Noailles, qu'elle tiroit d'une situation embarrassante, devoit du moins la seconder en marchant rapidement sur les traces de l'armée impériale, qui se seroit à son tour trouvée en péril entre l'armée prussienne et l'armée françoise. Au lieu de cette manœuvre, qui étoit si évidemment indiquée par ce qui se passoit sur cette partie du théâtre de la guerre, il rentra dans ce déplorable système de circonspection qui avoit déjà tout perdu; et lorsqu'il eût fallu s'attacher à suivre les traces du prince de Lorraine et le harceler dans sa retraite, on le vit, au grand étonnement de toute l'Europe, s'amuser, avec une armée de soixante mille hommes, à faire le siége de Fribourg. À la vérité il prit cette ville; mais, pendant ce temps, le roi de Prusse, accablé de tout le fardeau de la guerre, renfermé seul au milieu des armées ennemies, non seulement perdoit tout le fruit de ses victoires, mais se voyoit réduit aux dernières extrémités, pour n'avoir pas été secouru. C'étoit la seconde fois qu'il expioit ainsi les fautes des généraux françois.
(1745) Cependant on continua de demeurer sourd à son cri d'alarme: il sembloit qu'on n'eût pas même ce qu'il falloit d'intelligence pour concevoir l'ensemble de cette guerre; et quoiqu'il fût sans doute plus essentiel de vaincre en Allemagne au milieu des alliés de la France que de conquérir les Pays-Bas, on s'obstina à poursuivre cette conquête, qui flattoit la vanité de Louis XV; et après s'être délivré du prince Charles, qu'on rejetoit en quelque sorte sur le roi de Prusse, tous les efforts furent de nouveau dirigés vers ce point. Le roi, que l'ivresse des Parisiens avoit salué à son retour du nom de bien aimé, n'avoit pas tardé à montrer combien il étoit digne de ce titre en rappelant aussitôt, et avec l'éclat le plus scandaleux, la duchesse de Châteauroux, que les terreurs de la mort l'avoient un moment fait éloigner de lui. Atteinte, comme sa sœur, la marquise de Vintimille, d'une maladie violente, elle n'avoit survécu que peu d'instants à ce dernier triomphe; une femme d'une condition plus obscure l'avoit remplacée[84], et devenue de même la compagne obligée de son royal amant, elle le suivit au milieu de l'appareil des camps et du mouvement des armées.
Ce sont ces campagnes des Pays-Bas qui ont fait la gloire et élevé si haut la renommée du maréchal de Saxe. Il y avoit déjà six mois que, déployant toutes les ressources de la science militaire, il se maintenoit inattaquable devant une armée supérieure en nombre: les renforts et le roi étant arrivés, il marcha en avant et investit Tournay; l'armée confédérée s'ébranla aussitôt pour venir au secours de cette ville. On se rencontra au village de Fontenoy; et c'est là que fut donnée cette bataille, devenue célèbre par une manœuvre de l'armée angloise dont il y a peu d'exemples dans les fastes militaires, bataille meurtrière et long-temps indécise, que la présence de Louis XV, l'embarras qu'elle causoit et le péril qu'il courut, furent sur le point de faire perdre; dont le succès fut décidé par une manœuvre d'artillerie, ce qui étoit nouveau encore dans la tactique moderne; bataille qui eut cet autre caractère de nouveauté, que le général qui la gagna étoit mourant, et commandoit les mouvements de son armée, porté dans une litière. Tournay se rendit, et ce fut le premier fruit de cette victoire. Après cette ville tombèrent Gand, Oudenarde, Bruges, Ostende, Dendermonde, Ath, Nieuport. Trompant ensuite l'ennemi par une ruse de guerre ingénieuse et hardie, le héros saxon disparut au milieu d'un bal pour aller investir Bruxelles, et la prise de la capitale des Pays-Bas termina cette suite de succès rapides et brillants, qui sembloient rappeler les beaux jours de Louis XIV.
Mais pendant que l'on s'enivroit à Paris de ces triomphes, et que Maurice, devenu l'idole des Parisiens, jouissoit de cet enivrement, il se passoit en Allemagne des choses qui étoient de nature à en modérer les transports. L'empereur Charles VII, le malheureux objet de cette inutile et déplorable guerre, venoit de mourir; la France avoit cru tenter l'électeur de Saxe en lui offrant la couronne impériale: celui-ci, qui avoit sous les yeux un exemple frappant de l'abandon où elle laissoit ses alliés, ne s'étoit point laissé séduire par cette offre dangereuse, et avoit préféré demeurer attaché à la fortune de la reine de Hongrie. De son côté, le nouveau duc de Bavière, dont les États venoient d'être encore envahis et désolés, s'étoit hâté de négocier avec Marie-Thérèse, et en avoit obtenu la paix dont il avoit si grand besoin. Le roi de Prusse, qui pouvoit justement accuser la France d'ingratitude et de perfidie, réduit maintenant, après tant de travaux et de triomphes, à fuir devant le prince Charles, avoit aussi demandé la paix, et elle lui avoit été refusée: son génie et son courage la lui procurèrent, et ce fut dans cette situation presque désespérée qu'il étonna l'Europe par des prodiges d'audace et de science militaire. Par l'effet des plus belles manœuvres, il gagna d'abord la bataille de Friedberg, puis ensuite celle de Sohr; mais ce qui fut décisif pour lui, car ces succès ne le sauvoient pas, ce fut le projet hardi qu'il conçut de conquérir cette paix en faisant la conquête de la Saxe, et le bonheur étonnant avec lequel il l'exécuta. Une victoire remportée sur les Saxons par le plus renommé de ses lieutenants, le prince d'Anhalt, lui en ouvrit le chemin jusqu'à Dresde, d'où l'électeur fut obligé de s'enfuir précipitamment, abandonnant sa famille à la générosité du vainqueur. Ce fut en frappant de tels coups que Frédéric obtint la paix et garda la Silésie. Ainsi, dans cette même campagne dont on faisoit tant de bruit, la France avoit perdu, l'Espagne exceptée, les derniers alliés qui lui restassent en Europe.
En Italie, les opérations militaires avoient commencé sous les auspices les plus favorables; les armées confédérées de France et d'Espagne y avoient remporté de grands succès sur le roi de Sardaigne, qui, même alors qu'il étoit battu, ne se décourageoit jamais quand il s'agissoit d'une guerre contre les François, et ne se montroit timide et irrésolu que lorsqu'il étoit leur allié. Il avoit donc redoublé, après ses défaites, d'activité et de courage, et néanmoins n'avoit pas été plus heureux vis-à-vis du maréchal de Maillebois, qui venoit de prendre la place du prince de Conti, celui-ci ayant été forcé, par la jalousie de l'infant don Philippe, de s'arrêter au milieu de ses victoires et d'aller prendre le commandement de l'armée d'Alsace. Les armées des deux couronnes étoient rentrées dans le Milanais; des mouvements habilement combinés avoient séparé l'une de l'autre les armées ennemies, et le roi de Sardaigne avoit encore été battu. Le Montferrat, Alexandrie, Tortone, Parme et Plaisance, étoient tombés au pouvoir des François; maîtres du cours du Pô, ils venoient d'entrer à Milan, dont ils assiégeoient la citadelle, et, d'un autre côté, le roi de Naples réparoit la honte de la campagne précédente en chassant les troupes impériales de ses États, et les poussant bien au delà de ses frontières. Tout se présentait donc, de ce côté du théâtre de la guerre, sous un aspect qui étoit loin de faire présager ce qui alloit suivre. Cependant le prince de Conti, moins soutenu en Alsace qu'il ne l'avoit été d'abord en Italie, et affoibli par les renforts qu'on lui enlevoit sans cesse pour l'armée des Pays-Bas, s'étoit vu forcé de faire repasser le Rhin à son armée, dont la première destination avoit été de menacer l'Allemagne et de manœuvrer au milieu des électorats. Libres des craintes qu'il leur avoit inspirées, les électeurs avoient enfin comblé les vœux de Marie-Thérèse; et, lui accordant le prix le plus flatteur et le plus désiré de son courage et de ses victoires, ils venoient de déférer à son mari, le grand duc de Toscane, la couronne impériale. Il fut élu empereur le 13 septembre de cette année.
(1746) La nouvelle campagne des Pays-Bas, où l'armée du maréchal de Saxe s'étoit fortifiée de tout ce qui avoit affoibli les autres, ne fut qu'une suite de triomphes: le roi, après avoir assisté à la prise d'Anvers, qui ouvrit ses portes dès qu'elle vit paroître les troupes françoises, étoit revenu à Versailles; et l'on avoit continué, sans lui, de marcher en avant et de prendre des villes. Mons, Namur et Charleroi ne coûtèrent que peu de jours, et ainsi se trouva achevée la conquête des Pays-Bas autrichiens. C'étoit une occasion favorable pour les Hollandois de secouer le joug de l'Angleterre, qui les traînoit en quelque sorte à sa suite, et dominoit à la fois leur marine et leur commerce: le roi leur fit à ce sujet des propositions qui auroient pu les tenter; ils refusèrent par un effet de cette méfiance trop fondée que la France, depuis Louis XIV, inspiroit à tous ses voisins, et jugèrent que le souverain d'un si grand royaume où, depuis un siècle, avoient été formés et exécutés tant de desseins ambitieux, étoit pour eux un protecteur plus dangereux encore que l'Angleterre. Cependant le prince Charles de Lorraine étoit accouru à la défense des Pays-Bas, au moment où leurs dernières forteresses venoient de tomber: le maréchal le laissa s'avancer, et l'ayant ainsi amené où il vouloit, remporta sur lui la victoire de Raucoux, victoire qui auroit dû être décisive, qui ne le fut point parce que, sur d'autres points, l'on éprouvoit des revers pour y avoir affoibli les armées au profit de celle des Pays-Bas; et maintenant on arrêtoit celle-ci dans ses succès, en lui demandant des renforts pour aller au secours des autres armées. C'étoient là de ces prodiges de désordre et d'imprévoyance qui se faisoient dans le cabinet de Versailles, et que le maréchal de Saxe ne pouvoit empêcher.
Il arriva donc que, tandis qu'il triomphoit en Flandre, tout étoit perdu en Italie. La division s'étoit mise entre les armées espagnole, françoise, napolitaine, génoise (car Gênes, pour son malheur, avoit embrassé le parti des deux couronnes); les généraux ne s'entendant plus, les opérations militaires s'étoient ralenties; et cependant Marie-Thérèse, tranquille en Allemagne où tout étoit maintenant pacifié, s'étoit empressée d'envoyer en Lombardie de nombreux renforts, sous la conduite du prince de Lichstenstein. L'armée impériale se rassembloit sur les confins de cette province, le roi de Sardaigne réorganisoit la sienne, et l'on alloit se trouver entre deux armées, dans un pays où l'on ne possédoit pas une seule forteresse. Le maréchal de Maillebois, qui sentit le danger d'une semblable position, parla de retraite: l'infant n'y voulut point entendre, ne pouvant se faire à l'idée d'abandonner ces duchés de Parme et de Plaisance, qui avoient coûté à l'Espagne tant d'or et tant de sang: ce fut sous les murs même de Plaisance que cette retraite fut décidée par la défaite la plus désastreuse que les armées des deux couronnes eussent encore éprouvée. Il fallut alors évacuer et les deux duchés et les autres conquêtes que l'on avoit pu faire en Italie. La retraite se fit avec bonheur et habileté, et les débris de ces armées, réunis par une main ferme et courageuse, pouvoient encore couvrir la ville de Gênes, et la soustraire à la vengeance des Autrichiens. Le découragement et l'animosité toujours croissante des chefs les uns contre les autres empêchèrent de prendre ce parti, que commandoient à la fois l'honneur et un intérêt bien entendu[85]. Pour prix de son dévouement, Gênes fut lâchement abandonnée, et éprouva bientôt, même en se rendant, presque toutes les rigueurs que l'on pourroit exercer sur une ville prise d'assaut[86]. Les vainqueurs continuoient néanmoins de poursuivre les deux armées fugitives; ils descendirent les Alpes après elles[87], et leurs troupes irrégulières inondèrent et désolèrent la Provence et le Dauphiné.
Cependant la branche de Hanovre achevoit de se consolider en Angleterre par les derniers résultats d'une entreprise qui avoit semblé mettre plus que jamais en péril sa fortune et ses destinées. L'expédition du prince Édouard en Écosse, si romanesquement aventureuse, et justifiée d'abord par des succès presque fabuleux, expédition que la France n'avoit su soutenir que par des secours dérisoires, venoit de finir par un désastre complet, et qui ne laissoit plus aucune ressource à ce prince, si digne d'un meilleur sort. Assez heureux pour se sauver seul, et dans un dénuement plus grand encore que lorsqu'il s'étoit hasardé à descendre sur les côtes de son pays, il n'avoit retiré de cette dernière tentative que le stérile avantage de prouver au cabinet de Versailles ce qu'il lui auroit été possible de faire, s'il eût été plus tôt et plus efficacement secouru.
Au reste, la politique de l'Angleterre avoit achevé de se développer dans cette guerre, politique qui n'avoit pu réussir aussi complétement que par les combinaisons prodigieuses de son système financier. Grâce à ce système, il lui étoit donné de puiser à volonté dans un trésor que rien sembloit ne pouvoir tarir; de prodiguer ainsi les subsides à ses alliés; au moyen de ces subsides, d'entretenir leur haine, d'exciter leur ambition, et de prolonger à son gré une guerre dont, en dernier résultat, elle seule devoit profiter. C'est ce qui n'étoit point encore arrivé dans les troubles du continent: il étoit sans exemple, et même il auroit été impossible de prévoir, qu'une puissance du second ordre, retranchée dans une île où elle avoit su s'entourer de la barrière inexpugnable de ses vaisseaux, se procureroit un jour, au moyen de cette invention formidable du crédit public, soutenue de la crédulité stupide de quelques cabinets, une force suffisante pour remuer jusque dans ses entrailles cette vieille Europe, pour l'acheter en quelque sorte au prix qu'elle voudroit se vendre, la couvrir de ravages, l'inonder de sang au gré de ses intérêts, et exploiter ensuite à son profit et les vainqueurs et les vaincus. Acharnée contre la France et l'Espagne, et résolue de ne point lâcher prise qu'elle n'eût détruit ou envahi leurs dernières colonies, anéanti leur commerce et leur marine, l'Angleterre ajoutoit sans cesse de nouveaux subsides aux subsides déjà prodigués; et tandis que ses alliés occupoient sur terre les deux puissances, ses flottes étoient partout: elles apparoissoient sur nos côtes pour y faire, quand elles le jugeoient convenable, d'utiles diversions; elles parcouroient celles de l'Amérique, et portoient la désolation dans les établissements espagnols. La prise de Porto-Bello par l'amiral Vernon, l'expédition audacieuse du commodore Anson, étoient de tristes preuves de cette prépondérance maritime que l'ineptie et la trahison lui avoient laissé prendre, et qu'il n'étoit plus possible de lui enlever. Les extrémités où les Hollandois se trouvoient réduits par la conquête des Pays-Bas, loin de l'embarrasser, lui étoient un avantage; car elle y voyoit un moyen assuré de vaincre leur répugnance à rétablir le stathoudérat; puis, au moyen d'un stathouder, dont elle devenoit nécessairement l'unique appui, d'être plus maîtresse encore qu'elle n'avoit été au milieu de cette république de marchands. C'est ce qui arriva, lorsque les armées françoises eurent envahi les Pays-Bas hollandois. D'ailleurs toutes ces conquêtes de Louis XV les inquiétoient peu: à chaque victoire que remportoit pour lui le maréchal de Saxe, il alloit offrant la paix; et il en manifestoit si impolitiquement le désir et le besoin, qu'on ne pouvoit guère considérer tant de provinces conquises que comme un dépôt entre ses mains, qu'il s'empresseroit de rendre, dès qu'on consentiroit à transiger avec lui.
Cependant une flotte angloise avoit paru sur les côtes de la Provence; elle y protégeoit les mouvements des Autrichiens qui continuoient à désoler cette province; l'armée françoise, dont la désorganisation étoit complète, ne pouvoit mettre aucun obstacle à leurs progrès, et Toulon étoit menacé. Telle étoit en France la disette des généraux, qu'on ne trouva rien de mieux à faire que d'y envoyer le maréchal de Belle-Isle, qui, long-temps prisonnier en Angleterre[88], reparut ainsi vers la fin de cette guerre qu'il avoit si malheureusement commencée. Il montra cette fois plus d'activité et d'intelligence: il sut rétablir la discipline et ranimer le courage des soldats; des renforts arrivés à propos le mirent à même de se hasarder contre l'ennemi; il eut des succès, fit lever le siége d'Antibes, reprit l'offensive, et passant le Var, envahit le comté de Nice. Il avoit promis de rentrer en Italie, et voulut tenir sa promesse; mais cherchant à faire mieux que le prince de Conti, et que le maréchal de Maillebois, il imagina d'y pénétrer par le col de Fenestrelles et d'Exiles, route plus courte à la vérité, mais aussi plus difficile, comptant très mal à propos, parmi les chances de succès de son entreprise, que le roi de Sardaigne se laisseroit surprendre. Il en fut autrement; et cette manœuvre mal conçue, à laquelle il auroit fallu renoncer à l'aspect de l'ennemi bien retranché et sur ses gardes, devint funeste par l'obstination extravagante que mit son frère, le chevalier de Belle-Isle, à vouloir forcer un passage que Charles-Emmanuel avoit su rendre inexpugnable. Il paya sa témérité de sa vie, et le combat meurtrier d'Exiles rendit désormais toute opération militaire impossible en Italie.
Le roi continuoit de vaincre dans les Pays-Bas, et à chaque nouvelle victoire continuoit d'offrir la paix, que les ennemis continuoient de refuser. Pour arracher en quelque sorte cette paix à leur obstination, il fut décidé que l'on feroit le siége de Maëstricht: l'armée confédérée s'avança aussitôt pour couvrir cette place, et le maréchal de Saxe, allant à sa rencontre, remporta sur elle la victoire de Lawfelt, victoire brillante, mais toutefois si peu décisive, que, bien qu'il fût resté maître du champ de bataille, il ne crut pas qu'il fût prudent d'entreprendre encore le siége que l'on avoit résolu. Afin de rendre plus facile une si grande entreprise, le maréchal chargea le plus habile de ses lieutenants, le comte de Lowendalh, d'aller assiéger Berg-op-Zoom; et cette place forte, chef-d'œuvre de Cohorn et considérée comme imprenable, fut emportée en six semaines par les manœuvres combinées de ces deux grands capitaines, tous les deux étrangers[89], et cependant les seuls, parmi ses généraux, à qui la France pût maintenant confier ses armées. Cette opération faite, le maréchal de Saxe reprit le cours de ses manœuvres, et, malgré tous les efforts des armées confédérées, Maëstricht put être cerné.
La puissance que s'étoient créée les Anglois, étoit telle, que, l'argent à la main, ils faisoient venir des soldats d'où ils vouloient, et que, par l'effet magique d'un subside, ils avoient obtenu de la Russie un secours formidable en hommes et en vaisseaux[90]. Tandis qu'ils traitoient avec cette puissance, afin de prendre sur terre une revanche terrible des victoires infructueuses de Louis XV, ils poursuivoient sur mer le cours de leurs faciles triomphes. Tel étoit l'abandon dans lequel la France se voyoit maintenant forcée de laisser ses colonies, qu'il suffit aux marchands de la Nouvelle-Angleterre de se cotiser pour former une petite armée, et s'emparer ainsi de Louisbourg, ville importante située à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et la clef de nos possessions dans le nord de l'Amérique; ce qui anéantit tout à coup notre commerce et nos pêcheries dans cette partie du Nouveau-Monde[91]. On essaya de réparer ce désastre, et des désastres plus grands furent le résultat des efforts que l'on avoit tentés. Une première flotte, sous les ordres du duc d'Enville, fut dispersée par la tempête; une seconde, composée de seize vaisseaux et commandée par le marquis de la Jonquières, étoit à peine sortie de Brest qu'elle fut attaquée par les amiraux Anson et Warrin, qui l'attendoient près du cap Finistère, ayant pour eux l'avantage du nombre, et cette plus grande expérience de la mer, à laquelle rien ne peut suppléer. Malgré la résistance la plus intrépide, l'amiral françois vit prendre tous ses vaisseaux, et fut lui-même obligé de se rendre. L'amiral Hawkes porta, dans cette même année, un second et dernier coup à la marine françoise, en lui enlevant six vaisseaux sur sept, qu'il avoit attaqués et enveloppés avec une flotte de quatorze voiles. Ce fut alors un jeu pour les Anglois de s'emparer des riches convois qui revenoient des Indes occidentales, et le commerce de la France fut ruiné en même temps que sa marine étoit anéantie. Alors le cabinet de Saint-James arrêta la marche de ses auxiliaires russes, qui déjà avoient atteint la Franconie, et jugea qu'il pouvoit permettre à ses alliés de faire la paix, puisqu'il ne restoit plus à la France un seul vaisseau.
Les ministres des puissances se rassemblèrent à Aix-la-Chapelle; la suspension d'armes eut lieu le 13 mai 1746, et la paix fut signée le 18 octobre de cette même année. Louis XV ne recouvra pas sa marine, et pour prix du sang de ses sujets, des trésors de la France et des victoires du maréchal de Saxe, il transigea, ainsi que ses ennemis l'avoient prévu, en rendant toutes ses conquêtes[92].
Certes c'étoient là de grands revers et surtout de grandes fautes. L'intérieur de la France va nous offrir un spectacle plus triste encore. Il nous faut maintenant remonter jusqu'au commencement de ce période de plus de trente années que nous venons de parcourir.
Jamais État chrétien n'offrit peut-être un désordre moral plus singulièrement compliqué que celui que présenta la France après la mort de Louis XIV. Les ressorts du gouvernement s'étant un moment détendus, nous avons vu que le parlement étoit, à l'instant même, revenu à ses anciennes traditions, et avoit essayé de se rétablir de lui-même le modérateur suprême du pouvoir politique et du pouvoir religieux, aidé dans son entreprise par les jansénistes, ses auxiliaires habituels, qu'avoit d'abord accueillis et protégés un prince indifférent à toutes croyances religieuses, et devenu un moment leur protecteur, par la seule raison qu'ils avoient été persécutés sous Louis XIV[93]. Cette opposition ayant bientôt fatigué celui-là même qui avoit contribué à la faire renaître, on a vu encore qu'il l'avoit brisée en un instant et avec une telle violence, qu'on avoit pu croire, d'après ce coup si rudement frappé, que les intérêts nouveaux qui portèrent ensuite le régent et son ministre à faire cause commune avec la cour de Rome délivreroient enfin le clergé de France de ce joug ignominieux que la magistrature avoit osé lui imposer, et que la fausse politique de nos rois avoit maintenu et même agravé. Mais cette politique égoïste et absurde étoit encore toute vivante, et l'instinct despotique du régent sut la comprendre, même au milieu de ses plus grandes animosités contre les gens de robe. Redoutant à la fois et le clergé et le parlement, ce prince, dans tout ce qu'il entreprit ou contre l'un ou en faveur de l'autre, et peut-être sans s'être fait à ce sujet un plan profondément combiné, sut s'arrêter précisément au point où l'un des deux partis auroit entièrement triomphé du parti opposé; de manière que le clergé n'emporta qu'une demi-victoire, que la magistrature n'essuya qu'une demi-défaite, et que lorsque le parlement revint de son exil de Pontoise, aussi abattu sous la main du régent qu'il avoit pu l'être, sous celle de Louis XIV, il conserva encore, même dans les conditions de retour qu'il fut forcé de subir et qui confirmèrent sa dépendance à l'égard du pouvoir temporel, une partie de l'ascendant qu'il s'étoit arrogé sur l'autorité spirituelle. Les choses étant ainsi arrangées, il en résultoit qu'au moment même où le prince auroit éprouvé quelque embarras de la part de l'opposition religieuse, il étoit en mesure de s'en délivrer en élevant contre elle le parlement; et quant à celui-ci, les lits de justice et les prisons d'État devoient lui en rendre raison, si la fantaisie lui prenoit de passer les limites qu'il auroit jugé à propos de lui tracer. Cette politique, sous une forme un peu différente, étoit toujours celle de Louis XIV.
Mais, nous l'avons déjà dit, Louis XIV étoit chrétien, et il n'y eut jamais d'irréligion plus scandaleusement déclarée que celle du régent. Un troisième parti qui, jusqu'alors, s'étoit tenu dans l'ombre, d'où il n'auroit pu sortir, sans se voir à l'instant même écrasé sous la main redoutable à laquelle rien ne résistoit, se montra tout à coup au grand jour, toléré par un prince qui n'avoit cessé d'être son complice, encouragé par ses exemples dans ses excès les plus licencieux, au-dessus de toute autorité, parce qu'il nioit tout devoir, prêt à profiter de toutes les fautes des autres partis, et de tous les embarras où pourroit les jeter la fausse position dans laquelle ils étoient respectivement placés: ce fut le parti des incrédules, plus connu sous le nom de parti philosophique. Né, de même que les disciples de Jansénius, du protestantisme, dont il exprimoit les dernières conséquences, déjà plus nombreux qu'on n'auroit pu le penser, lorsqu'avoit défailli cette main qui avoit su le contenir, et prédominant surtout dans la nouvelle cour, il sut y profiter de la corruption effrénée des mœurs pour y accroître la licence des esprits; et bientôt on le vit étendre plus loin ses conquêtes, lorsque la soif des richesses, allumée dans tous les rangs par la plus funeste des opérations financières, eut rapproché l'intervalle qui les séparoit, et commencé à introduire, dans quelques classes moins élevées de la société, les vices des grands seigneurs et la manie de les imiter. Ainsi commença, de la cour à la ville, à circuler le poison, d'abord dans le ton général des conversations où il fut du bel air de se montrer impie et libertin, ensuite dans une foule d'écrits obscurs, pamphlets, libelles, contes, épigrammes, qui se multiplièrent sous toutes les formes, échappant à l'action de la police par le concours de ceux-là mêmes qui auroient dû contribuer à en arrêter le cours, et propageant le mal avec cette rapidité qui n'appartient qu'à l'imprimerie, puisqu'elle est celle de la pensée. Deux hommes parurent à cette époque, qui étoient destinés à exercer une grande influence sur leur siècle, par l'éclat de leur talent, et par l'usage pernicieux qu'ils eurent le malheur d'en faire, Voltaire et Montesquieu. Celui-ci qui devoit, dans la suite, être dépassé de très loin par l'autre dans cette guerre ouverte contre le christianisme, se montra le plus hardi en entrant dans la carrière, et ses Lettres persannes attaquèrent plusieurs des vérités fondamentales de la religion avec une originalité de style et une énergie d'expression qui rendoient l'attaque plus séduisante et par cela même plus dangereuse. Cependant il le put faire sans être inquiété, tant étoit déjà avancée la licence des esprits; et dès lors le crime de s'attaquer au prince étant estimé plus grand que celui de s'attaquer à Dieu, Voltaire expioit en même temps, à la Bastille, le simple soupçon d'être l'auteur d'une satire contre le régent. La fougue d'impiété de celui-ci s'exhaloit plus alors dans ses paroles que dans ses écrits, où quelques traits, jetés par intervalle, commençoient seulement à la déceler.
Tandis que croissoit ainsi ce parti, au milieu de l'espèce d'enivrement de débauche que la régence répandoit dans toutes les classes oisives ou opulentes de la société, l'Église de France, nous l'avons déjà dit, courbée sous le joug d'une servitude outrageante et intolérable, étoit réduite, pour résister au parti janséniste et se soustraire à l'action tyrannique du parlement, de se rallier au chef de l'État, d'accepter pour protecteur son infâme favori, de supporter la profanation de ses plus hautes dignités; et c'étoit là un opprobre qui fournissoit contre elle de nouvelles armes aux incrédules, lesquels en tiroient parti pour grossir leurs rangs de beaucoup d'esprits foibles et passionnés à qui ils savoient persuader que cette protection dérisoire qu'accordoient à la religion des hommes faisant, comme eux, profession d'incrédulité, étoit une preuve évidente de la fausseté de ses dogmes. Cette humiliation du clergé produisoit encore cet autre effet de jeter dans le parti janséniste des hommes à vues courtes et à conscience timorée, qui croyoient reconnoître, dans le rigorisme affecté des sectaires et dans leur opposition au pouvoir, bien que cette opposition n'eût commencé qu'après que le pouvoir les eût lui-même repoussés, une résistance courageuse à l'iniquité du siècle, à l'égard de laquelle ils reprochoient au parti opposé de se montrer beaucoup trop indulgent. Telle étoit la position des choses et des esprits, lorsque l'évêque de Fréjus parvint au ministère.
Toutefois ce n'est point assez de cette vue générale pour bien faire comprendre ces querelles déplorables qui se continuèrent si vivement, sous l'administration de ce foible vieillard, entre le clergé, les jansénistes et les parlements, si l'on n'y joint quelques traits de ce qui s'étoit passé, depuis Louis XIV, relativement à la bulle Unigenitus. L'ignorance et la sottise philosophique considèrent avec beaucoup de pitié les troubles et les désordres dont cette bulle fameuse fut en France l'occasion et le prétexte, et peu s'en faut qu'elles n'en jugent les détails indignes de l'histoire: il ne leur appartient pas de concevoir que c'est là, dans son principe et dans ses conséquences, le plus grand événement du XVIIIe siècle, et qu'il suffiroit seul pour l'expliquer tout entier.
(1715-1718) Il n'est pas difficile de prévoir ce qui seroit arrivé de l'obstination du cardinal de Noailles, si Louis XIV eût vécu; il n'y a pas d'apparence qu'il eût refusé d'obéir au commandement d'un maître à qui on ne résistoit pas impunément, et pour quelque temps, du moins, la paix eût été rendue à l'Église. La politique du régent, masquée sous le voile de la modération et de l'esprit conciliateur, changea la face des choses: le cardinal le voyant plein de condescendance pour lui et de tolérance à l'égard des jansénistes, reprit courage, et le parti des opposants avec lui. Il ne fut plus question d'accepter la bulle, quoiqu'il eût fait une promesse formelle à ce sujet. Un déluge de libelles où les doctrines qu'elle contenoit étoient attaquées et les opinions de Quesnel défendues, inonda Paris et les provinces; la division éclata ouvertement dans le corps des évêques, l'esprit de révolte commença à se manifester dans le clergé inférieur, dans les universités, dans les facultés de théologie; et l'on put se croire à la veille de ce schisme depuis si long-temps redouté par tous ceux qui en avoient vu le principe dans ce qui se passoit en France depuis près de quarante ans.
Les premiers symptômes de cette guerre qui alloit désoler l'Église de France, se manifestèrent dans cette même assemblée du clergé qui s'étoit ouverte quelques mois avant la mort du feu roi[94]; et ce fut à l'occasion de deux ouvrages que le parti janséniste venoit de jeter dans le public, et dans lesquels tout le venin de leur doctrine se trouvoit répandu[95]. Il fut décidé que ces deux productions dangereuses seroient examinées et censurées: les prélats opposants[96] firent voir, dès lors, combien ils étoient favorables aux sectaires, par les manœuvres de tout genre qu'ils employèrent pour arrêter cette censure; et, n'ayant pu y réussir, pour empêcher du moins qu'il y fût parlé honorablement de la bulle, à l'occasion de laquelle cependant ces ouvrages avoient été composés, et contre laquelle ils étoient principalement dirigés. Ayant encore échoué sur ce point, leur dernière ressource avoit été de faire intervenir le régent, dont l'intention n'étoit pas de donner en ce moment gain de cause à l'un ou à l'autre parti, et qui, sous prétexte qu'il venoit d'ouvrir une négociation avec le pape au sujet de leurs contestations, défendit provisoirement la publication des censures. Cependant la faculté de théologie de Paris avoit commencé à montrer de quel esprit elle étoit animée, en rétractant publiquement l'acceptation qu'elle avoit faite de la bulle, et déclarant même avec beaucoup d'impudence «qu'elle ne l'avoit jamais acceptée.» Son audace fut telle, dès ces premiers moments, que les livres censurés trouvèrent des apologistes au milieu d'elle, et purent y être impunément défendus.
Lorsque ces nouvelles parvinrent à Rome, Clément XI en ressentit une vive douleur, et jamais l'embarras de sa situation vis-à-vis de l'Église de France n'avoit été plus grand. Partout ailleurs, l'hérésie et la rébellion auroient été, à l'instant même, comprimées et punies par des actes décisifs de son autorité suprême, que le pouvoir temporel auroit accueillis avec respect, à l'égard desquels il eût exigé une prompte et entière obéissance. En France les obstacles se présentoient de toutes parts: formeroit-il une commission pour instruire le procès des évêques opposants? Mais c'étoit une prérogative de l'Église gallicane, que les évêques n'y pouvoient être jugés en première instance que par les métropolitains assistés de leurs suffragants, et ce n'étoit que par voie d'appel que le pape avoit le droit de connoître de la cause d'un évêque accusé. Assembleroit-il un concile national? c'eût été soulever à l'instant même mille questions odieuses sur l'autorité pontificale: il n'y falloit pas penser. La convocation d'un concile général, qui lui fut proposée par ses conseillers, fut encore rejetée, parce qu'il y vit de même de graves inconvénients[97]. Sévir contre la Sorbonne, contre une simple faculté de théologie, il ne le pouvoit même pas sans imprudence, et sans s'exposer à voir son autorité compromise; car l'appel comme d'abus au parlement en eût été la conséquence; et, devant le tribunal séculier, la Sorbonne l'auroit très probablement emporté sur le souverain pontife. Au milieu de ces incertitudes, qui n'étoient que trop fondées, Clément XI s'arrêta du moins à la résolution de refuser des bulles à tout sujet qu'on lui présenteroit pour de nouveaux évêchés, et qui n'auroit pas accepté formellement la constitution[98]. Enfin, dans une congrégation générale qu'il assembla, et au milieu de laquelle il déplora les malheurs de l'Église avec cette éloquence noble et touchante qui éclatoit jusque dans ses moindres paroles, ce saint pape fit comprendre en peu de mots, et avec une admirable sagacité, quelles pouvoient être pour la religion en France les conséquences de l'opposition qui venoit d'y éclater: «Ce que je vous prie d'observer, dit-il au sacré collége assemblé, c'est que les évêques opposants n'attaquent ma bulle Unigenitus, qu'afin de saper en même temps et de faire tomber du même coup toutes celles où ce saint siége a foudroyé leurs erreurs. Comme il n'en est aucune au sujet de laquelle les formalités les plus solennelles aient été observées plus exactement qu'à l'égard de la dernière constitution, il n'en est point aussi qui mérite, avec plus de raison, d'avoir force de loi dans l'Église. Par conséquent, travailler à infirmer l'autorité de celle-ci, c'est vouloir anéantir toutes les précédentes. Bientôt on verroit la bulle d'Innocent X et d'Alexandre VII contre les cinq fameuses propositions de Jansénius, celle d'Innocent XII contre le livre des Maximes des Saints, celle de Pie V et de Grégoire XIII contre Baïus, la nôtre même contre le fameux Cas de conscience, rejetées avec hauteur. Ce n'est plus un mystère dans le parti. Depuis quelque temps il s'en explique si clairement, qu'il n'est plus permis d'en douter. Ainsi, autant qu'il importe au sacré dépôt de la foi que des erreurs capitales ne jettent pas de nouvelles racines, ou qu'elles ne prennent pas de nouvelles forces, autant est-il nécessaire que nous maintenions, dans toute sa vigueur, une bulle qui, en achevant de les démasquer, achève aussi de les confondre[99].»
Que demandoient les opposants? Des explications sur le sens de plusieurs passages de la bulle, qui leur sembloient obscurs et susceptibles de fausses interprétations. Cette demande, au premier abord, paroissoit naturelle; plusieurs avoient peine à comprendre qu'elle pût leur être refusée, et c'étoit avec ces apparences de candeur qu'ils se présentoient dans le monde. Mais lorsque, allant au fond de leur pensée, le pape leur faisoit demander, à son tour, s'ils vouloient s'engager d'avance à accepter purement et simplement la bulle, après que ces explications leur auroient été données, alors commençoient leurs tergiversations; et pressés sur cette question importante, ils ne pouvoient plus cacher quel étoit le véritable but de cette demande insidieuse, faite uniquement dans l'intention d'établir une sorte de controverse avec le souverain pontife, controverse dans laquelle ils se réservoient le droit de rejeter ses explications, s'ils les trouvoient contraires à leurs doctrines. Ce fut dans ce sens que parlèrent des agents qu'ils osèrent envoyer à Rome, pour y faire cette proposition insolente[100]. Luther et Calvin n'auroient pas autrement parlé[101].
Cependant Clément XI vit s'accroître ses incertitudes par l'usage même qu'il tenta de faire de son autorité. Immédiatement après cette congrégation des cardinaux, il avoit expédié en France deux brefs, l'un aux évêques opposants, par lequel il leur enjoignoit d'accepter la bulle sans délai, sans restriction, sans modification, y menaçant le cardinal de Noailles de le dépouiller de la pourpre, et de le traiter, lui et ses adhérents, selon toute la rigueur des canons, si, dans un terme fixé, il n'avoit pas donné des marques certaines de son obéissance; l'autre au régent, pour lui démontrer la nécessité du parti qu'il venoit de prendre, et exciter son zèle à soutenir avec lui la cause de la religion. Les deux brefs furent considérés comme non avenus, parce que, suivant les libertés de l'Église gallicane, telles que les avoit instituées Louis XIV, aucun rescrit de la cour de Rome ne pouvoit être présenté au roi de France avant que copie en eût été donnée d'abord à ses ministres, comme si ce monarque eût craint de déroger en traitant directement avec le vicaire de Jésus-Christ. Une telle formalité, sans exemple dans la chrétienté, auroit eu de trop graves conséquences: le pape refusa de s'y soumettre, et put dès lors reconnoître quelles étoient, dans cette affaire, les véritables dispositions du régent, sur lequel d'abord il avoit cru pouvoir compter. Ce fut donc une nécessité pour lui de suspendre des coups qu'il devenoit imprudent de frapper.
Il n'est pas besoin de dire que les opposants s'enhardirent de cet échec, que venoit d'éprouver l'autorité de la cour de Rome: dès ce moment ils ne mirent plus de bornes à leurs prétentions et à leur insolence à l'égard du chef de l'Église. Toutefois, comme on traitoit encore le dogme assez sérieusement en France, ils essayèrent d'abord de répandre dans le public que cette bulle dont on faisoit tant de bruit, ne touchoit que quelques points de discipline de peu d'importance. Cette manœuvre ne leur ayant pas réussi, ils en imaginèrent une autre: ce fut d'inviter les acceptants à se réunir à eux pour établir ensemble un précis de doctrine que l'on soumettroit au pape, dans lequel on tomberoit d'accord sur tous les points dissidents, et qui, s'il étoit agréé, tranquilliseroit leur conscience sur l'acceptation pure et simple de la bulle. La proposition fut acceptée; on s'assembla: après de longues difficultés et des chicanes sans nombre, qui ne purent fatiguer la patience et la complaisance de leurs adversaires, ils parurent tomber d'accord avec ceux-ci sur la doctrine, et tout sembloit sur le point d'être terminé. Mais il devint évident que ce n'étoit de leur part qu'un jeu pour gagner du temps[102]; car, employant aussitôt, pour arrêter l'effet de cette conciliation, la plus insigne et la plus coupable des fourberies, ils trouvèrent le moyen de substituer à la pièce originale une copie qu'ils en avoient dressée eux-mêmes, et dans laquelle ils avoient supprimé les corrections essentielles que les évêques acceptants y avoient faites, de tous les passages entachés de jansénisme; et l'ayant ainsi altérée, ils l'envoyèrent à Rome comme la profession de foi de tout le clergé de France. Ils furent encore démasqués cette seconde fois: alors ils proposèrent une assemblée générale des évêques, faisant entendre que c'étoit le seul moyen de parvenir à une entière conciliation; mais les acceptants, qui d'abord avoient accueilli cette idée, acquirent bientôt la certitude que leurs adversaires y porteroient la même obstination et se serviroient de cette circonstance pour donner de plus grands scandales, et se hâtèrent d'écrire au pape pour le prier de mettre opposition à ce projet d'assemblée. Telle fut cependant la condescendance du souverain pontife à l'égard de cette poignée de rebelles, que, ne pouvant donner lui-même les explications demandées, et au sens qu'ils les demandoient, sans compromettre gravement son caractère et son autorité, il consentit qu'elles leur fussent indirectement offertes dans une lettre que le sacré collége demanda la permission de lui écrire, lettre qui fut rendue publique, et après laquelle les opposants n'eurent plus aucun prétexte plausible de persister dans leur refus.
Cette dernière marque d'indulgence ayant été accordée aux rebelles, le pape reprit le ton de maître; et dans deux nouveaux brefs, adressés, l'un au régent, l'autre aux évêques acceptants, il fixa le délai qu'il accordoit au cardinal de Noailles pour faire son acte de soumission, se montrant décidé, ce délai passé, à procéder contre lui et contre ses adhérents selon toute la rigueur des canons. Il rappeloit particulièrement, dans celui qu'il adressoit aux évêques, ce qui s'étoit passé relativement au livre des Réflexions morales, le venin caché dans ce livre dangereux, l'empressement avec lequel le feu roi et l'Église de France en avoient demandé la condamnation, le respect avec lequel la majorité des évêques l'avoit acceptée; et le détail de ces circonstances lui servoit à faire ressortir davantage ce qu'il y avoit d'odieux dans la révolte des opposants et dans la conduite insolente de la faculté de théologie, qui, livrée à de continuelles variations, tantôt avoit reconnu, tantôt bravé l'autorité du saint siége, et ne prétendoit pas moins qu'à se faire en France la règle de la doctrine et la dominatrice de l'épiscopat. Un troisième bref, adressé à la faculté elle-même, étoit plus que comminatoire: il prononçoit la déchéance de ceux de ses docteurs qui s'étoient déclarés opposants, et décernoit contre eux les peines canoniques[103].
C'est ici que triomphèrent les libertés gallicanes. Le régent, qui trouvoit bon d'arranger les choses à l'amiable avec la cour de Rome, s'il y avoit possibilité de le faire selon son propre gré, mais non de lui laisser exercer en France des actes d'autorité, vit très tranquillement le parlement rendre aussitôt un arrêt par lequel, statuant sur tous rescrits émanés de la cour de Rome, il défendoit de recevoir en France aucune pièce de ce genre qui n'eût été préalablement munie de lettres-patentes du roi, arrêt par suite duquel les agents généraux du clergé reçurent l'ordre d'écrire à tous les évêques du royaume «qu'il leur étoit défendu, de la part du roi, d'accepter le bref qui venoit de leur être adressé, et qu'ils eussent à remettre aux mains de M. le régent tous les exemplaires qu'ils en avoient reçus[104].» Le pape en écrivit très vivement à ce prince, qui, sur ce point, ne voulut lui donner aucune satisfaction, et se borna seulement, pour ne pas rompre entièrement l'espèce de bonne intelligence qui paroissoit exister entre lui et le saint père, à défendre cette assemblée générale d'évêques que celui-ci avoit de si justes raisons de redouter. Mais le projet de conférences nouvelles par commissaires fut repris, et ceux des évêques acceptants qui essayoient encore de travailler au rétablissement de la paix en conçurent d'abord quelque espérance; on peut même dire que, pour y parvenir, ils se montrèrent trop faciles envers leurs adversaires. Déjà, dans ces conférences, on étoit parvenu à se mettre une seconde fois d'accord sur la doctrine, et il sembloit que l'acceptation de la bulle dût s'ensuivre naturellement; mais, arrivés à ce point principal de la querelle et poussés dans ce dernier retranchement, les opposants revinrent à leurs éternelles difficultés sur le sens auquel ils prétendoient l'entendre; les esprits s'échauffèrent par la controverse; et plusieurs d'entre eux, laissant enfin échapper leur secrète pensée, appelèrent de la bulle du pape au futur concile général, et portèrent leur appel à la faculté de théologie, qui appela aussitôt avec eux. Tel fut le résultat de ces funestes conférences.
Ce fut aussi le signal de l'orage dont tout ce qui avoit précédé peut n'être considéré que comme un signe avant-coureur: se voyant ainsi soutenu et par les hésitations politiques de la cour et par la complicité des magistrats, le parti janséniste leva le masque; d'opposants qu'ils étoient, ses fauteurs se firent appelants, et l'appel devint le mot d'ordre de la révolte pour tous ceux qui partageoient leurs doctrines erronées. Un grand nombre de curés de Paris et plusieurs communautés y donnèrent leur adhésion; non content de semer ainsi la division dans son diocèse, le cardinal de Noailles, chef avoué de cette faction, alla porter le trouble partout où il espéra trouver des rebelles et des brouillons; et telle fut la mauvaise foi des sectaires, qu'ils n'eurent pas honte de faire des emprunts pour obtenir des appels à prix d'argent[105]. La licence se manifesta bientôt de la manière la plus effrayante, et surtout dans les classes subalternes du clergé: on vit des curés se réunir et délibérer ouvertement sur les moyens à prendre pour s'arroger les droits de l'épiscopat, des chapitres s'élever contre les décisions de leurs évêques; et bien que le nombre des appelants ne formât encore dans le clergé qu'une misérable minorité, le parti trouva le moyen, vu cette position sans exemple où se trouvoit l'Église de France, de se faire persécuteur de la grande majorité de ses membres[106]. À Paris, et dans les diocèses que gouvernoient des évêques appelants, les acceptants étoient interdits, soumis aux peines canoniques, en butte à toutes les vexations de leurs supérieurs; dans ceux où siégeoient des évêques acceptants, les rebelles pouvoient au contraire braver impunément leurs premiers pasteurs; au moyen de l'appel comme d'abus, ils les traînoient devant les tribunaux séculiers, où gain de cause leur étoit toujours assuré, et leur faisoient expier, par d'odieuses et insultantes condamnations, le légitime et consciencieux usage qu'ils avoient fait et dû faire de leur autorité.
La conduite du régent, dans ces graves circonstances, continua d'être ce qu'elle avoit été, foible en apparence, au fond calculée, insidieuse, et telle qu'il falloit qu'elle fût pour ne donner de triomphe complet à aucun parti. Sur les plaintes que lui adressèrent de toutes parts les évêques, il leur écrivit pour les assurer de sa coopération à rétablir l'ordre dans leurs diocèses, leur protestant qu'il sauroit contenir le clergé du second ordre et même les parlements; il écrivit en même temps une lettre au pape, dont l'objet apparent étoit de renouer autant que possible les négociations; mais, dans cette lettre, ainsi que dans sa circulaire aux évêques, le principe des appels étoit maintenu, et le prince se contentoit seulement de les attaquer «dans l'abus que l'on prétendoit en faire dans cette circonstance,«de manière qu'il trouva le moyen de mécontenter à la fois tout le monde[107]; ce dont il se soucioit peu, d'après le plan qu'il s'étoit tracé, dans ces querelles, de tout ramener définitivement à son autorité.
Les appelants avoient pénétré son dessein, et si bien qu'ils ne cherchoient qu'un moyen de le commettre avec la cour de Rome en le faisant intervenir dans les affaires de l'Église, de manière à mettre cette autorité dont il sembloit si jaloux en opposition avec celle du souverain pontife. Ce fut dans cette intention qu'ils proposèrent, comme moyen de conciliation, un silence absolu sur la bulle, silence qui seroit ordonné par le roi, y ajoutant toutefois cette condition que l'ordonnance royale ne paroîtroit qu'après que le cardinal de Noailles auroit publié son appel; ils demandoient même que le roi, dans cette ordonnance, s'expliquât sur les excommunications «de manière à rassurer les consciences;» que les appels y fussent considérés comme légitimement faits, et que la décision de l'affaire sur laquelle ce silence général auroit été imposé, fût renvoyée, non au pape, mais au futur concile général. Certes, l'insolence ne pouvoit aller plus loin: c'étoit non seulement se maintenir dans leur ancienne prétention de traiter avec le chef de l'Église sur le pied de la plus parfaite égalité, mais encore pousser le souverain temporel à porter la main à l'encensoir, et allumer entre les deux puissances une guerre qu'en effet ils désiroient ardemment, et dont les insensés espéroient profiter.
On conçoit avec quelle indignation un semblable projet fut rejeté. Le pape, à la vérité, demandoit le silence; mais il vouloit que l'hérésie fût seule forcée de se taire. Le cardinal de La Trémouille, ambassadeur de la cour de France auprès du Saint-Siége, et qui y jouoit, depuis le commencement de ces querelles, le rôle de conciliateur avec assez peu de discernement, commit en cette occasion une grande faute: encore qu'il connût parfaitement la pensée du saint Père sur ce projet de silence également imposé au mensonge et à la vérité, il se persuada très mal à propos que, si ce silence général étoit en effet ordonné pour peu de temps, sans toutefois y admettre les conditions insolentes proposées par les appelants, on pourroit, à la faveur du moment de calme qu'il auroit procuré, parvenir à s'entendre sur le fond de la discussion; et qu'en faveur d'un si heureux résultat, on obtiendroit probablement du pape qu'il fermât les yeux sur un acte du pouvoir temporel qui pouvoit avoir de si graves conséquences. Ce fut en ce sens qu'il écrivit à sa cour; et la déclaration du roi; qui ordonnoit le silence sur les affaires de la bulle, parut immédiatement après[108].
On conçoit que les acceptants ne s'y soumirent qu'avec beaucoup de répugnance: c'étoit exiger d'eux une sorte de prévarication. Quant aux appelants, ils ne vouloient point du silence à de telles conditions; et pour éluder l'effet de la déclaration; ils mirent en avant le cardinal de Noailles qui parvint à persuader au régent qu'il ne pouvoit convenablement se taire avant que le pape se fût expliqué sur le précis de doctrine qui venoit d'être arrêté entre les deux partis. L'adhésion des évêques acceptants à cet exposé doctrinal ne laissoit aucun doute sur son orthodoxie: l'explication demandée au pape ne pouvoit donc qu'être favorable, et l'on commençoit à concevoir quelque espérance d'une véritable paix. Or, et nous l'avons déjà dit, les opposants n'en vouloient point; tout ceci n'étoit de leur part qu'un jeu détestable: par une seconde fraude qui n'étoit pas moins odieuse que la première, de laquelle toutefois on prétend que le cardinal ne fut pas complice (ce qui semble difficile à croire et se trouve démenti par sa conduite postérieure), ils altérèrent ce précis de doctrine dans tout ce qu'il contenoit de contraire à leurs maximes; et résolus de mettre à cette paix un obstacle insurmontable, ils choisirent ce moment pour publier l'appel de ce prélat, appel qu'il avoit fait secrètement et auquel il avoit jusqu'alors différé de donner de la publicité. Le chapitre métropolitain et les curés de Paris y adhérèrent à l'instant même; la Sorbonne, qui, en fait d'appel, avoit déjà pris les devants, reçut celui-ci avec les plus grands applaudissements, et la confusion fut à son comble dans le clergé de Paris.
Le régent, soit qu'il fût réellement irrité de cette audace, soit qu'il feignît de l'être, ordonna au parlement de poursuivre la publication de cet appel, et le parlement, qui l'approuvoit intérieurement, le condamna par ordre. Alors blessé au vif dans son amour-propre, le foible et vaniteux prélat ne se contint plus: il avoua hautement son appel, en prit la défense, et montra quels étoient ses véritables sentiments en repoussant les nouvelles marques de condescendance que le pape se montroit disposé à lui donner; puis se mettant plus ouvertement encore qu'il ne l'avoit fait à la tête de son parti, il se fit l'apologiste des doctrines censurées, et déclara nettement qu'une acceptation conditionnelle étoit tout ce qu'il pouvoit accorder. Après ce dernier éclat, Clément XI, dont la modération et la longanimité ne sauroient être trop admirées dans ces circonstances difficiles et malheureuses, se décida, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, à publier sa bulle de séparation[109].
Ce fut le signal d'une nouvelle confusion plus grande que tout ce qui avoit précédé. Les appels contre la nouvelle bulle s'élevèrent aussitôt de toutes parts dans le parti des opposants; et le parlement tressaillit de joie en voyant des princes de l'Église lui fournir eux-mêmes, par leurs fureurs, l'occasion qu'il cherchoit depuis si long-temps d'élever sa puissance sur celle de Rome. Déjà il n'avoit pas craint de faire brûler par la main du bourreau une lettre qu'un prélat courageux (l'archevêque de Reims) avoit adressée au régent, pour lui peindre l'excès du mal et l'inviter à en arrêter le cours: en cette nouvelle circonstance, il n'eut pas même la peine de prendre l'initiative. Ce furent les gens du roi eux-mêmes qui appelèrent devant lui de la bulle comme d'abus; il reçut leur appel, et s'apprêta ainsi à procéder contre le pape lui-même. Cependant les opinions les plus monstrueuses se professoient hautement dans la Sorbonne, et le langage de ses docteurs ne différoit point de celui des plus furieux protestants; les choses allèrent même à cet excès, qu'un plan de séparation de l'Église de France avec celle de Rome, et d'union avec l'Église anglicane, fut secrètement dressé dans le parti des opposants[110]. L'archevêque de Reims écrivit de nouveau pour démasquer ces détestables machinations, et l'évêque de Soissons publia sur le même objet quelques écrits très énergiques: le parlement s'en saisit aussitôt pour les flétrir, et confia encore à la main du bourreau le soin de lui en rendre raison. Cependant les parlements de provinces s'empressoient d'imiter leur digne modèle; et plus de quarante évêques ayant déclaré les appels schismatiques, la plupart d'entre eux se virent cités devant les tribunaux séculiers, qui supprimèrent et condamnèrent leurs mandements comme abusifs.
L'indignation du pape étoit à son comble, et néanmoins, lorsqu'il sembloit résolu de la faire éclater, les mêmes embarras se présentoient toujours devant lui. Plus d'une fois, il fut sur le point de sévir contre les parlements prévaricateurs; puis il s'arrêtoit, effrayé d'un coup d'autorité qui pouvoit faire éclater le schisme, depuis si long-temps préparé dans l'Église de France, et revenoit à des supplications nouvelles auprès du régent, pour qu'il arrêtât enfin ce torrent qui menaçoit de tout entraîner. Fidèle à son plan, celui-ci continuoit à prendre des demi-mesures qui, sans satisfaire le pontife, entretenoient du moins ses espérances, et ne le mettoient pas dans la nécessité périlleuse de rompre ouvertement avec lui. La première fut d'ordonner de nouveau un silence général sur tout ce qui concernoit la bulle; et ce funeste remède, déjà si malheureusement employé, et que nous verrons par la suite agraver le mal au lieu de le guérir, ne produisit pas un meilleur effet cette fois-ci que la première: les acceptants en furent affligés, et les appelants s'en moquèrent. (1719) Les excès de la Sorbonne ayant passé toutes les bornes, ses docteurs furent mandés chez le garde des sceaux et réprimandés: ils n'en continuèrent pas moins de dogmatiser avec la même insolence[111]. L'évêque de Soissons se plaignit de l'outrage qu'il venoit de recevoir: tout ce que fit pour lui le régent fut d'empêcher que l'arrêt du parlement qui condamnoit son livre au feu ne fût exécuté. Il souffroit en même temps, et avec la plus grande tranquillité, que ce même parlement supprimât par un nouvel arrêt la condamnation que le pape venoit de faire d'une instruction pastorale du cardinal de Noailles, la plus séditieuse qu'il eût encore publiée; et l'évêque de Soissons fut, en cette circonstance, moins maltraité que le souverain pontife. Alors Clément XI, poussé à bout, reprit sa résolution de refuser des bulles à tout évêque nommé qui n'accepteroit pas purement et simplement la constitution Unigenitus.
(1720) Ni cette résolution, ni les rescrits et les anathèmes du Saint-Siége, ni le zèle des évêques acceptants n'auroient suffi: il falloit par dessus tout la volonté du pouvoir temporel, qui s'étoit fait en France l'arbitre suprême des rapports de l'Église avec son chef; et cette volonté, nous l'avons déjà dit, commença à se manifester au moment où Dubois eut la pensée de devenir cardinal. Alors il fut arrêté, dans le conseil du régent, qu'on se procureroit, de gré ou de force, un enregistrement quelconque de la bulle, et qu'on emploieroit des moyens plus efficaces auprès de l'archevêque de Paris, pour parvenir à vaincre son obstination. Des négociations nouvelles furent donc ouvertes avec lui, et l'on y mit plus de suite et de ténacité. Le cardinal ne se montra ni moins tenace, ni moins opiniâtre: il batailla long-temps, tergiversa, exigea de nouvelles explications qu'il fallut consentir à lui donner. D'habiles théologiens y travaillèrent pendant six mois, les arrangeant de manière à ce qu'elles pussent satisfaire ce vieillard ombrageux; ce qui fit qu'elles ne satisfirent point plusieurs évêques acceptants qui refusèrent de les signer. Telles qu'elles étoient cependant, la plupart d'entre eux les signèrent, trop complaisamment sans doute, mais tant étoit grand leur désir de la paix; et le cardinal les signa avec eux. Toutefois, alors même que cette paix sembloit être sur le point de se conclure, il donnoit des preuves nouvelles de sa mauvaise foi en publiant de nouveaux écrits contre la bulle[112], écrits que, par une mauvaise foi plus grande encore, il désavoua, après qu'ils eurent été condamnés à Rome, non pas tant à cause de cette condamnation que parce qu'ils l'exposoient à encourir l'entière disgrâce du régent.
Cette conduite, qui semble presque inexplicable, venoit de ce qu'il comptoit sur le parlement, comme le parlement comptoit sur lui. Mais aussitôt qu'il lui fut démontré que l'existence de cette compagnie étoit menacée, il sentit son courage s'abattre; et, pour sauver le tribunal séculier qui citoit devant lui les évêques, qui les condamnoit, qui les outrageoit, il parut céder enfin; et la bulle, forcément enregistrée au parlement, fut conditionnellement acceptée par le prélat; c'est-à-dire que, par un dernier trait de mauvaise foi qui passoit tous les autres, tandis qu'il acceptoit sans restriction dans le mandement qu'il publioit, il faisoit imprimer en même temps un second mandement clandestin où son acceptation étoit positivement restrictive. Le pape eut connoissance de cette fraude au moment même où le cardinal la commettoit; et l'on peut concevoir combien il dut être satisfait d'une semblable paix, la bulle étant acceptée d'une si étrange manière par l'archevêque de Paris, et enregistrée au parlement «purement et simplement, assuroit le régent, et sans autres bornes que celles qu'il falloit nécessairement s'imposer, pour ne pas s'écarter des maximes du royaume[113].» Or ces maximes étoient justement le principe de cette guerre continuelle qui se faisoit en France contre le Saint-Siége, et qui menaçoit sans cesse le royaume très chrétien du schisme et de l'hérésie. Dubois convenoit lui-même «qu'il manquoit quelque chose à l'affermissement de la paix; mais il démontroit, en même temps, l'impossibilité d'obtenir davantage, pour le moment[114].
(1721-1723) Clément XI mourut au milieu des amertumes que lui causoient cette triste paix et ces scandaleuses négociations: on n'aura pas de peine à croire qu'Innocent XIII, qui lui succéda, n'en fut pas plus satisfait. Toutefois ses efforts auprès du cardinal de Noailles pour obtenir de lui une acceptation pure et simple n'eurent pas plus de succès que ceux de son prédécesseur; et tels étoient les résultats de cette prétendue paix, que sept évêques opposants eurent l'audace singulière de lui écrire une lettre dans laquelle la bulle étoit formellement attaquée, et le caractère de Clément XI outrageusement insulté; plusieurs autres écrits furent en même temps publiés, soit par des évêques, soit par des docteurs de Sorbonne, où étoient développées contre les deux puissances[115] les doctrines les plus pernicieuses de la secte[116]. Le pape flétrit ces écrits avec les qualifications qu'ils méritoient, et s'adressa en même temps au régent pour obtenir raison de ces perturbateurs et de ces séditieux. Ce fut alors que, fatigué de tant de mutineries par lesquelles l'autorité royale se trouvoit elle-même avilie, et résolu de satisfaire du moins le pape dans ce qui ne compromettoit en rien les maximes du royaume et l'autorité spirituelle du cabinet de Versailles, le duc d'Orléans parla enfin en maître, et, soutenu de la puissante volonté de son ministre, appesantit son bras sur les jansénistes avec tant de violence[117], que, jusqu'à sa mort, ils n'osèrent plus remuer. De son côté, le nouveau pape jugea que, dans des circonstances aussi difficiles, il lui convenoit d'user de cette politique patiente du Saint-Siége, politique dont, tôt ou tard, le triomphe est assuré, parce qu'elle a pour fondement l'éternelle vérité. Il parut donc se contenter de ce que le régent avoit fait, considérant toutefois ce qui se passoit alors en France plutôt comme une trève que comme une véritable paix.
(1724-1726) Ce calme apparent se prolongea après la mort du duc d'Orléans jusqu'à celle d'Innocent XIII, qui mourut en 1724. Cependant les sectaires, moins contenus sous le ministère du duc de Bourbon, se montrèrent déjà disposés à abuser de la tolérance dont ils jouissoient, et que la prudence du chef de l'Église n'avoit pas cru devoir troubler. Le nouveau pape, Benoît XIII, n'en jugea pas ainsi: il ne lui parut pas convenable de garder plus long-temps de tels ménagements avec l'hérésie; et à peine fut-il monté sur le trône pontifical, qu'il porta son attention sur les affaires de l'Église de France, et résolut d'avoir raison de l'acceptation illusoire du cardinal de Noailles. Il n'est pas besoin de dire qu'il employa de nouveau tous les moyens de douceur et de persuasion que ses prédécesseurs avoient en quelque sorte épuisés à l'égard de ce prélat. Le parti se réveilla aussitôt, plus ardent qu'il n'avoit jamais été, quoique ses rangs commençassent déjà à s'éclaircir[118]; et aussitôt recommencèrent avec la cour de Rome ces manœuvres insolentes et ces négociations perfides dont le scandale avoit si long-temps affligé la chrétienté. L'impudence des sectaires fut poussée cette fois jusqu'à publier, sous le nom du pape, un mémoire composé par eux et infecté de toutes leurs erreurs: convaincus de mensonge, comme ils l'avoient déjà été tant de fois, ils ne s'en déconcertèrent pas, et ce fut par des mensonges nouveaux qu'ils cherchèrent à se disculper[119].
Cependant il étoit visible que le cardinal de Noailles n'étoit qu'un instrument entre les mains des sectaires: il ne paroît pas qu'abandonné à lui-même, il eût eu assez d'énergie de caractère pour opposer une aussi longue résistance. Pressés autour de lui, les plus habiles du parti le soutenoient, le raffermissoient, écrivoient pour lui dans cette déplorable polémique, et exploitoient ainsi à leur profit sa foiblesse et sa vanité. Dans cette circonstance, ils le virent plus chancelant qu'il n'avoit été, et presque honteux du rôle qu'on lui faisoit jouer, prêt à se rendre aux sollicitations du souverain pontife, dont le zèle et la charité ne lui laissoient pas un moment de repos. Aussitôt trente curés jansénistes de Paris furent ameutés pour le rejeter dans le parti, et dans un mémoire infecté de schisme et d'hérésie, s'élevèrent aussi audacieusement qu'on l'avoit jamais pu faire contre la bulle Unigenitus, soutenant qu'elle mettoit la foi en péril, et qu'on ne pouvoit ni l'accepter ni la publier. Ce fut ainsi qu'ils ramenèrent le foible prélat, et que la paix d'Innocent XIII fut ouvertement rompue.
Ceci se passoit en 1726: l'évêque de Fréjus venoit d'être nommé ministre; cette même année, il avoit été décoré de la pourpre par le souverain pontife; il sembloit professer les maximes du Saint-Siége, et même il avoit publié, sous le feu roi, quelques écrits contre le Quesnélisme. Ses dispositions à l'égard de la cour de Rome n'étoient point hostiles sans doute; mais en supposant même qu'elles eussent été aussi favorables qu'on le pouvoit désirer, et qu'il ne les eût pas soumises aux calculs de son ambition et aux intérêts de sa nouvelle position politique, il leur auroit toujours manqué ce qui pouvoit en assurer le succès, l'étendue des vues et la fermeté du caractère.
Un arrêt du conseil supprima le mémoire des trente curés comme scandaleux et contraire aux décisions de l'Église et aux lois de l'État. Ceux-ci adressèrent au roi une remontrance, dans laquelle ils rappelèrent et soutinrent toutes les erreurs contenues dans leur mémoire. Ils y renouveloient leur appel au concile général, niant que la bulle fût une loi de l'Église et de l'État; et comme pour se mettre à couvert de l'autorité royale qu'ils bravoient avec tant d'insolence, ils y établissoient l'inviolabilité de leurs personnes «en les mettant sous la protection de Dieu et du futur concile œcuménique.» Un second arrêt du conseil flétrit cet écrit détestable; mais comme le roi y déclaroit en même temps «que les curés ne formoient point un corps qui pût lui adresser des remontrances,» il fut décidé que désormais les évêques du parti prêteroient leurs noms à tous les écrits qu'il lui conviendroit de publier. Aussitôt se répandit un déluge d'invectives, de calomnies, d'erreurs de tout genre, sous la forme de mandements et d'instructions pastorales; et l'on voyoit paroître au premier rang, parmi les évêques qui ne rougissoient pas de signer ces œuvres de ténèbres, ceux de Montpellier, d'Auxerre et de Senez.
(1727-1728) Ce dernier (M. de Soanen) se faisoit surtout remarquer par une fureur qui ne respectoit plus rien[120]: ce fut sur lui que tomba l'orage, et il éclata à l'occasion d'une dernière instruction pastorale dans laquelle il excitoit ouvertement au schisme et à la révolte[121]. Le cardinal de Fleuri, forcé enfin de reconnoître que de semblables excès ne pouvoient être plus long-temps tolérés, résolut de le faire juger par le concile de sa province. Ce concile fut assemblé à Embrun sous la présidence du métropolitain, M. de Tencin[122]: le vieil évêque, que quelques conférences amicales avec ses juges avoient d'abord ébranlé, fut raffermi dans son fanatisme par les agents que le parti se hâta de lui envoyer de Paris; il parut donc devant le concile pour récuser d'abord son autorité, avoua ensuite que l'instruction pastorale «n'étoit pas de lui,» mais déclara en même temps qu'il en adoptoit tous les principes, et persista dans ses erreurs avec une telle opiniâtreté, qu'il devint impossible même aux plus indulgents de ne pas prononcer sa condamnation. Il fut suspendu de ses fonctions et relégué en Auvergne dans une abbaye de bénédictins. Toutes les opérations du concile furent approuvées par le pape, et le roi témoigna qu'il en étoit satisfait.
Qui le croiroit? ce fut dans le barreau de Paris que les Quesnélistes allèrent chercher des appuis; et l'on vit, pour la première fois, des avocats paroître dans ces querelles de théologie et de discipline ecclésiastique. Cinquante d'entre eux signèrent avec une rare intrépidité une consultation, dans laquelle ressassant toutes les erreurs et toutes les calomnies du parti, ils entassoient lois sur lois pour infirmer le jugement du concile d'Embrun. Sur l'invitation du cardinal de Fleuri, trente et un évêques, alors à Paris, donnèrent leur avis doctrinal sur cette pièce, qu'ils déclarèrent hérétique, diffamatoire, et par suite duquel un arrêt du conseil, du 3 juillet 1728, la supprima avec les qualifications qu'elle méritoit. Les évêques qui l'avoient jugée la flétrirent ensuite par leurs mandements; et l'un d'entre eux, l'évêque d'Évreux, allant plus loin, pénétra jusqu'aux sources où ses auteurs avoient puisé leurs prétendus arguments contre le concile d'Embrun, et les convainquit d'ignorance grossière en ce qui concernoit les lois, les exemples, les réglements qu'ils avoient rappelés dans leur consultation; de mensonge et de perfidie, pour avoir généralement supposé, tronqué, falsifié toutes les autorités dont ils avoient invoqué le témoignage. Cet écrit demeura sans réplique, parce que les preuves y étoient poussées jusqu'à la démonstration[123]; et il fut reconnu, dans le parti, que, pour le moment, les gens de chicane ne lui pouvoient apporter qu'un très foible secours.
Alors les sectaires revinrent à demander celui des évêques appelants. Il s'en présenta douze qui embrassèrent la cause de l'évêque de Senez; et telle fut leur aveugle précipitation que, dans une lettre au roi où ils se plaignoient du jugement rendu contre ce prélat, ils accusèrent d'irrégularité les actes du concile d'Embrun, avant d'avoir pris la précaution de les consulter, et sur le simple rapport que leur en firent les têtes les plus échauffées du parti: il en résulta que tous les faits qu'ils avoient avancés se trouvèrent faux; ce qui leur fut démontré[124]. Leur lettre fut traitée de séditieuse et désapprouvée; mais ce n'étoit pas là un événement propre à les déconcerter.
Ils le furent davantage de la rétractation solennelle que fit le cardinal de Noailles des erreurs dans lesquelles ils l'avoient entraîné. Depuis quelque temps, ce prélat, qui n'avoit jamais manqué ni de foi ni de piété, se lassoit des violences auxquelles son parti se laissoit emporter, et montroit quelque effroi de certaines conséquences de leur doctrine, qu'il avoit enfin commencé à entrevoir. Les divisions qui éclatèrent à Utrecht entre les jansénistes réfugiés sur la doctrine même qu'ils opposoient au saint siége, achevèrent de lui dessiller les yeux: il reconnut dans ces divisions le principe protestant, par conséquent l'esprit de mensonge et d'erreur, et revint sincèrement au giron de l'Église et à une soumission pleine et entière à son autorité. Il accepta publiquement la bulle sans restrictions ni modifications, condamna le livre de Quesnel, ses propres mandements et tout ce qui avoit paru sous son nom de contraire aux décisions du souverain pontife; fit à son égard des actes d'une pleine et entière soumission, et écrivit à tous les évêques qu'il avoit scandalisés[125]. Telle fut l'heureuse fin d'un prélat dont la foiblesse et la vanité avoient causé de si grands maux: elle arriva malheureusement trop tard pour produire quelque bien. Il mourut l'année suivante, poursuivi, à son lit de mort, par les invectives du parti qui l'avoit si long-temps enivré de ses adulations[126].
(1729-1730) Il fut remplacé par l'archevêque d'Aix, M. de Vintimille: c'étoit de la part de celui-ci un acte de courage que d'accepter la charge d'un diocèse comme celui de Paris. Le désordre y étoit au comble: il n'y avoit plus ni décence ni subordination dans le clergé inférieur, où de toutes parts avoient pénétré et fructifié les doctrines nouvelles; une gazette clandestine, dont les auteurs avoient jusqu'alors échappé à toutes les recherches de l'autorité, paroissoit régulièrement deux fois la semaine, et, sous le titre de Nouvelles ecclésiastiques, répandoit à grands flots le poison de l'erreur et du schisme, livroit à la haine ou à la risée du public tous ceux qui se montroient les adversaires de la secte. Le mal avoit gagné jusqu'aux classes populaires, et les femmes elles-mêmes prenoient parti avec tout l'entêtement de leur ignorance et de leurs petites passions. Tel étoit l'affligeant spectacle qui s'offroit au nouvel archevêque; tels étoient les maux que son zèle étoit appelé à combattre.
Ce zèle ne tarda pas à être éprouvé: au moment même de son installation, il avoit eu la consolation de voir le chapitre métropolitain donner, de son plein gré, une entière adhésion à la bulle. Cet exemple n'avoit pas été suivi; et, pour ramener les esprits, il avoit jugé nécessaire de prouver dogmatiquement, dans une instruction pastorale, que cette bulle, si outrageusement attaquée par l'ignorance et la mauvaise foi, ne condamnoit que des erreurs capitales; il la présentoit comme une loi de l'Église à laquelle il y avoit obligation absolue de se soumettre, et montroit, avec une force invincible, qu'à moins d'un renversement total de la foi et de la religion, on ne pouvoit opposer le témoignage de laïques ou de simples prêtres aux décisions du corps épiscopal, ayant à sa tête le vicaire de Jésus-Christ. Depuis le commencement de ces querelles déplorables, aucun écrit catholique n'avoit encore produit un effet aussi salutaire: beaucoup de simples fidèles en furent frappés et se désistèrent de leur appel; des corps entiers d'ecclésiastiques et un grand nombre de communautés religieuses se rendirent à la voix de leur pasteur; la Sorbonne, déjà ébranlée depuis quelque temps, acheva d'être entraînée par la force de conviction qui régnoit dans cette pièce, fit une rétractation solennelle, et, depuis ce moment, demeura inébranlable dans la doctrine orthodoxe. Pendant que le prélat remportoit de si doux triomphes, vingt-huit curés de Paris écrivoient et publioient contre son instruction pastorale un Mémoire insolent, railleur et séditieux: l'archevêque s'en plaignit au roi comme d'un exemple inouï de révolte du second ordre du clergé contre ses supérieurs, suppliant toutefois le monarque de ne point sévir contre les coupables, et se réservant de les ramener par tous les moyens que la charité pourroit lui suggérer.
Cet incident est remarquable par la déclaration du roi qui suivit la plainte de l'archevêque, déclaration dont l'objet étoit de rétablir l'autorité des évêques et de rendre la paix à l'Église. Elle fut rendue le 24 mars 1730: on y rappeloit les anciennes ordonnances sur la signature du formulaire[127], et elles y étoient maintenues dans toute leur vigueur; on y établissoit que la bulle Unigenitus, devenue loi de l'Église «par l'acceptation qui en avoit été faite,» devoit être considérée, par cette acceptation, comme loi de l'État; et, sur ce point important, il étoit accordé aux évêques un grand pouvoir à l'égard de leurs subordonnés. Mais comme rien ne se pouvoit faire en France de favorable à l'autorité spirituelle sans que le pouvoir temporel y mêlât ses méfiances et ses prétentions, indépendamment de cette clause de l'acceptation qui laissoit entendre qu'une bulle du pape pouvoit être légalement refusée, un article de cette déclaration consacroit de nouveau le principe «des appels comme d'abus,» sous le prétexte officieux d'en régler l'usage; et sous l'expression de «libertés gallicanes,» si vague, si facile à interpréter dans tous les sens, et sans cesse rappelée dans tous les actes du pouvoir temporel, mettoit à couvert les doctrines et les maximes parlementaires à l'égard du clergé de France. Toutefois l'enregistrement qui s'en fit, dans un lit de justice, affligea profondément le parlement, et donna lieu, de sa part, à de très vives remontrances: on voit que cette compagnie étoit difficile à contenter[128]. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, le calme parut renaître, et le cardinal de Fleuri, qui avoit conduit cette affaire, crut avoir remporté un grand triomphe: il ne tarda pas à être détrompé. Revenu de son premier étourdissement, le parlement lui fit bientôt voir qu'en ce qui touchoit l'Église, lui avoir accordé quelque chose c'étoit lui tout accorder.
Il suffisoit de lui avoir laissé «l'appel comme d'abus,» l'une des usurpations les plus criantes dont le pouvoir temporel se fût rendu coupable envers l'autorité spirituelle[129], pour qu'il lui fût facile, en s'enveloppant de tous les artifices de la chicane, d'éluder toutes dispositions faites pour en restreindre l'usage, et de renverser les foibles barrières que lui opposeroient les déclarations du roi, les arrêts de son conseil et autres injonctions royales. Il ne tarda pas à en donner la preuve, et à l'occasion même de cette déclaration: à peine les évêques eurent-ils commencé à en exécuter les clauses en ce qui concernoit la signature du formulaire et les peines canoniques à exercer contre les ecclésiastiques qui persistoient dans leur refus d'accepter la bulle, que les appels comme d'abus se renouvelèrent au parlement, y furent reçus avec plus de faveur que jamais, et suivis d'un grand nombre d'arrêts qui infirmoient les sentences des évêques, et encourageoient la rébellion de leurs subordonnés. Les avocats de Paris reparurent en cette circonstance, et signèrent, en faveur des appelants, un nouveau Mémoire où les deux puissances étoient attaquées avec une égale fureur, où ils établissoient que les arrêts de défense du parlement suffisoient pour relever des censures des évêques, et une foule d'autres maximes anarchiques qui jetèrent l'effroi parmi tous les amis de l'ordre et de la religion. Suivant une autre marche, l'évêque de Montpellier, l'un des plus furieux appelants, s'efforçoit, dans une lettre qu'il adressoit au roi, de lui rendre suspecte la fidélité des acceptants, présentant comme incompatible la soumission qu'ils professoient pour le pape et l'obéissance qu'ils devoient au monarque[130].
Nous nous arrêterons un moment sur le Mémoire des quarante avocats, parce que ce qui se passa à l'occasion de ce libelle touche le fond même de ce grand débat, et montre plus visiblement encore que tout le reste quelles étoient, au milieu de dangers aussi imminents, la déplorable politique et les funestes traditions du gouvernement, dans tout ce qui touchoit ses rapports avec l'autre puissance.
Il étoit évident en principe qu'attaquer une des deux puissances c'étoit battre l'autre en ruine; la première, qui est la gardienne et l'interprète de la loi de Dieu, étant la sanction de la seconde, et lui imprimant le caractère moral et religieux en vertu duquel les intelligences lui obéissent et la révèrent. Les protestants avoient parfaitement compris et su mettre en pratique ce principe de révolte; et dès que les rois leur avoient été importuns, ils avoient tourné contre eux les armes avec lesquelles ils avoient combattu les papes. Les Quesnélistes, autres contempteurs du chef de l'Église, n'avoient pas manqué d'en tirer les mêmes conséquences; et déjà plus d'une fois, lorsque l'autorité royale s'étoit montrée rigoureuse envers eux, ils avoient laissé entrevoir dans leurs écrits cette doctrine de la souveraineté du peuple dans l'ordre politique, comme une conséquence de celle des conciles ou de l'Église universelle dans l'ordre religieux. Elle étoit à découvert dans le Mémoire des quarante avocats: «Ils y enseignoient que les parlements ont reçu de tout le corps de la nation l'autorité qu'ils exercent dans l'administration de la justice, qu'ils sont les assesseurs du trône, le sénat de la nation, et que personne n'est au dessus de leurs arrêts; ils insinuoient que le roi (qu'ils appeloient aussi le chef de la nation) ne peut traiter que d'égal à égal avec ses sujets, et qu'il est exposé à recevoir la loi de ceux même à qui il doit la donner; ils égaloient en quelque sorte la puissance des parlements à celle du monarque; ils les associoient positivement à l'empire, et établissoient des maximes de gouvernement qui n'auroient pas été reçues dans les républiques mêmes[131].»
Ceci attira bien autrement l'attention de la cour que tout ce qu'on avoit pu écrire de plus violent contre l'autorité du saint siége et du corps épiscopal: un arrêt du conseil supprima le Mémoire comme contenant des propositions injurieuses pour l'autorité du roi, séditieuses, et tendant à troubler la tranquillité publique. Tout y annonçoit la colère du monarque prête à éclater sur les coupables. Ils en furent effrayés; et dans un second Mémoire explicatif du premier, ils se hâtèrent de rendre à la puissance royale ce qui lui étoit dû, et, sur ce point, se montrèrent assez adroits pour satisfaire même les plus ombrageux. C'en fut assez pour adoucir cette colère qu'ils avoient tant redoutée, et pour leur mériter la clémence royale; mais dans ce second Mémoire se trouvoient plusieurs propositions extraites du premier, lesquelles détruisoient de fond en comble toute la juridiction des évêques: le roi s'étant fait faire une réparation qu'il jugeoit suffisante à l'outrage qu'il avoit reçu, la question fut de savoir quels moyens les évêques pourroient employer pour que l'insulte qui avoit été faite à leur sacré caractère fût aussi réparée; mais comme il ne s'agissoit plus que du corps épiscopal demandant raison de quelques membres du corps des avocats, ceci présenta des difficultés.
Il fut agité si le roi ne donneroit pas une déclaration de son conseil, par laquelle seroit maintenue cette puissance que les évêques tiennent de Dieu seul: après y avoir réfléchi on crut prudent de rejeter ce moyen, par l'appréhension que l'on eut des obstacles que le parlement ne manqueroit pas d'élever lorsqu'il s'agiroit de l'enregistrement, et des nouveaux scandales qui en pourroient résulter. Plusieurs autres partis furent proposés, qui montroient combien peu les évêques comptoient sur l'appui de la cour pour le maintien de leurs droits; et tous ayant semblé offrir des inconvénients, ils se décidèrent à faire usage de leur propre autorité, et à flétrir par des mandements le Mémoire des avocats.
Dès que les premiers mandements eurent été publiés, ils furent déférés au parlement par les gens du roi, condamnés et supprimés «comme téméraires, séditieux, et tendant à troubler la tranquillité de l'État[132].» Le mandement de l'archevêque de Paris parut après cette condamnation: les avocats qu'il censuroit osèrent en appeler comme d'abus; leur appel fut reçu, et pour la première fois on vit la magistrature de la première ville du royaume déclarer qu'il y avoit abus dans un mandement de son archevêque. Il fut avancé, dans cette circonstance, par les parlementaires, qu'encore que l'on dût reconnoître une puissance ecclésiastique souveraine et indépendante, le terme de juridiction ne pouvoit lui être appliqué, et n'appartenoit qu'à la puissance séculière.
Indignés de semblables excès, et surtout de cette usurpation en matière de foi faite par un tribunal séculier sur son propre pasteur, tous les évêques de France, à l'exception du petit nombre des appelants, se préparèrent à publier leurs mandements: qui le croiroit? Cette disposition effraya la cour, et le parti fut pris d'en arrêter les effets; un arrêt parut dans lequel le roi, après avoir longuement assuré les évêques qu'il maintiendroit à l'Église «l'autorité qu'elle tenoit de Dieu seul,» finissoit par imposer un silence absolu et général sur cet article, jusqu'à ce qu'il eût pris, pour terminer entièrement cette discussion, une résolution définitive. Les évêques furent étonnés et affligés: ils représentèrent que le silence ne pouvoit leur être imposé; ils demandèrent que cette expression si vague de l'autorité de l'Église, que les Quesnélistes eux-mêmes admettoient dans un sens anarchique, fût restreinte au seul corps épiscopal; que l'arrêt du roi rétablît le mot de juridiction, qui appartenoit si évidemment à leurs hautes fonctions et qu'on sembloit avoir affecté de n'y point insérer; enfin que justice fût rendue à l'archevêque de Paris de l'entreprise inouïe du parlement[133]. La cour trouva que c'étoit beaucoup trop exiger: l'arrêt fut maintenu; et l'on jugea que les évêques pouvoient se contenter d'une lettre circulaire que le roi leur adressa, et dans laquelle il vouloit bien reconnoître leur droit de juridiction. Quant au fond de leurs demandes, il fut résolu qu'il seroit établi une commission pour en connoître et y faire droit: elle se composa de huit commissaires, que présidoit le cardinal de Fleuri, s'assembla plusieurs fois à Fontainebleau où étoit alors la cour, et se sépara «sans avoir publié aucun fruit de ses travaux.»
On jugea convenable en même temps de donner quelques marques de déférence aux appelants qui ne vouloient pas que la bulle fût appelée règle de foi; et une nouvelle circulaire du roi aux évêques les invita, «pour le bien de la paix,» à supprimer ce mot, puisqu'il déplaisoit, disant qu'après tout il étoit indifférent de l'employer ou de le supprimer, la qualification de jugement dogmatique de l'Église universelle, que les Quesnélistes vouloient bien supporter, n'ayant point d'autre sens que celle de règle de foi. Enfin cette même lettre leur faisoit entendre qu'il falloit y aller plus doucement avec les réfractaires, et les invitoit à recourir à la protection du roi «chaque fois qu'il y auroit occasion de sévir contre eux.» Sa Majesté usoit, disoit-on, de tous ces ménagements pour assoupir les disputes.
C'étoit ainsi qu'un prince de l'Église, ministre absolu du roi Très-Chrétien, gouvernoit en France les affaires de la religion.
(1731-1735) Les sectaires s'enhardissoient de toutes ces foiblesses: ils voyoient que la cour demeuroit chancelante au milieu des deux partis, disposée sans doute à comprimer l'un, mais aussi ne jugeant pas qu'il fût de sa politique de trop fortifier l'autre. Ils pensèrent donc que s'ils parvenoient à l'effrayer en exaltant la multitude, que depuis si long-temps leurs doctrines licencieuses faisoient fermenter, leur parti finiroit par triompher. Ils avoient déjà, et dans cette intention, jeté les bases d'un projet tout-à-fait digne d'eux: c'étoit d'appuyer par de faux miracles leur doctrine mensongère. Ce n'étoit pas la première fois qu'ils avoient eu recours à de semblables moyens; et on le peut facilement concevoir d'une secte qui, au fond toute protestante, couvroit hypocritement ses erreurs d'un masque de catholicité, prétendoit combattre avec Rome toutes les hérésies, pour ensuite combattre Rome, sous prétexte qu'elle n'étoit point assez catholique. Les miracles étoient une des grandes preuves du christianisme: Dieu devoit sans doute de semblables témoignages à ceux qui prétendoient être, dans les derniers temps, les seuls défenseurs de la véritable foi; et puisqu'ils se présentoient pour remplacer les apôtres, il étoit à propos qu'ils ne fussent point embarrassés lorsqu'on leur demanderoit des preuves de leur mission. Il avoit donc été résolu que l'on feroit un saint d'un diacre mort depuis quelques années[134], appelant des plus opiniâtres et des plus fanatiques, et qui, au moment de mourir, avoit renouvelé solennellement son appel. Ce prétendu saint se nommoit Pâris, et avoit été inhumé dans le cimetière de la paroisse Saint-Médard.
On s'y étoit pris adroitement: d'abord quelques personnes, des plus simples dans le troupeau que dirigeoient les sectaires, avoient été invitées à aller faire quelques prières sur le tombeau de l'homme de Dieu; on faisoit, en même temps, répandre sourdement le bruit de prodiges et de guérisons miraculeuses qui s'opéroient sur ce tombeau; et des témoins se présentoient pour les affirmer. On y fit ensuite des neuvaines qui attirèrent un certain concours de fidèles; et il ne fut pas difficile à des gens qui avoient su se procurer des appelants à prix d'argent, de rassembler, par les mêmes moyens, des jongleurs assez adroits pour fasciner les yeux de la multitude, et donner à ces farces criminelles quelque apparence de réalité. La chose devint assez sérieuse pour que l'archevêque de Paris crût devoir faire une information juridique: elle eut le résultat qu'on en devoit attendre, et il fut prouvé que les prétendus miracles n'étoient que de grossières impostures. Convaincus de mensonge, les sectaires n'en mentirent que plus effrontément; et cette audace eut son succès. L'Église nioit leurs miracles; ils les multiplièrent; et bientôt tout Paris accourut au cimetière Saint-Médard pour y voir les merveilles qu'on en publioit. «Les voitures publiques ne suffisoient pas pour y transporter la multitude de ceux que la curiosité y attiroit; et les avenues étoient si remplies de monde, que, durant plusieurs heures du jour, on ne pouvoit fendre la presse. Autour du tombeau, les places se louoient à prix d'argent; on y trouvoit constamment une foule de prétendus malades, tous gens apostés et secourus dans leur mendicité pour y affecter les plus violentes convulsions; quelques personnes séduites qui, dans leur simplicité, adressoient leurs vœux au sieur Pâris pour obtenir leur guérison; cinq ou six prêtres qui se relevoient successivement, et qui, alternativement avec des personnes de l'un et de l'autre sexe, récitoient des psaumes à haute voix. Jusque dans les charniers, il se passoit des spectacles dignes de compassion. On y voyoit des personnes gagées qui, au moyen de courroies qu'on leur attachoit sous les bras, sembloient dans l'obscurité s'élever au dessus de leurs forces, et être enlevées par une vertu surnaturelle. Par là l'église Saint-Médard se trouvoit travestie en une espèce de théâtre, où la religion étoit indignement jouée, et où la vérité des miracles étoit tournée en dérision[135].»
Cependant les appelants, qui n'avoient pas arrangé les ressorts de cette comédie pour en faire un vain amusement, en tiroient, pour la multitude abusée, les conséquences qui sembloient naturellement en sortir; et leurs écrivains établissoient, dans les écrits qu'ils répandoient au milieu d'elle, «que ce n'étoit plus au siége apostolique et au corps pastoral qu'il falloit recourir pour recevoir la règle de la foi; que ce n'étoit plus par le ministère des apôtres ni de leurs successeurs que la vérité étoit enseignée; que c'étoit au tombeau du sieur Pâris qu'elle se manifestoit, et que c'étoit à lui qu'il falloit s'adresser pour obtenir de Dieu l'intelligence[136].» Toutes ces abominations se faisoient, s'écrivoient, se publioient à la face de l'Église, qui les anathématisoit, du gouvernement, dont la foiblesse ou l'indifférence les toléroit, et purent se continuer impunément, non pas durant quelques jours, quelques semaines, mais pendant près d'une année. On craignoit un soulèvement de la multitude fanatisée; et, avec de telles craintes, personne n'étoit moins capable que le cardinal de Fleuri de prendre un parti vigoureux et chrétien.
Ce furent les incrédules qui se chargèrent de porter les premiers coups aux convulsionnaires: leur parti continuoit de s'accroître au milieu des divisions des autres partis; et, spectateurs malicieux de ce qui se passoit autour d'eux, leurs vœux et leurs applaudissements hypocrites avoient été jusqu'alors pour les jansénistes, qui calomnioient et persécutoient les molinistes[137] (c'étoit le sobriquet qu'on avoit imaginé de donner à ceux qui, ayant accepté la bulle, demeuroient dans l'unité catholique), et pour le parlement, qui continuoit, à l'égard de l'Église, le cours de ses usurpations. Mais c'étoit les mettre à une épreuve trop rude que d'opérer des prodiges: quoiqu'il fût visiblement contre leur intérêt de rompre l'espèce d'alliance qu'ils avoient contractée avec la secte, il leur fut impossible de ne pas se moquer des miracles du sieur Pâris; et sur ce point, ils se firent, sans s'en douter, les auxiliaires du parti catholique. Leur influence étoit grande: leurs sarcasmes piquants et leurs continuelles moqueries firent impression; la multitude elle-même commença à rougir de sa crédulité, et ce fut au profit de l'impiété que se calma peu à peu le fanatisme, et que s'affoiblit la croyance au thaumaturge. Le gouvernement eut la lâcheté d'attendre qu'il fût entièrement discrédité pour fermer le cimetière Saint-Médard[138]. Chassés d'un lieu public et abandonnés de la foule, les convulsionnaires se réfugièrent dans des maisons particulières, où, pendant long-temps encore, ils purent exploiter la crédulité des plus fanatiques de leurs partisans[139].
Qui n'auroit cru la secte perdue sans retour, après avoir été si honteusement démasquée? À peine en fut-elle déconcertée: ses racines étoient dans le parlement même, et tant qu'il seroit debout, elle se sentoit impérissable. On la vit donc renoncer aux miracles, mais non aux injures et aux calomnies. Sa gazette clandestine, qui continuoit de paroître régulièrement toutes les semaines, échappant à toutes les recherches réelles ou affectées de la police, redoubla de fureur; et pour les avoir si long-temps ménagés et ensuite si doucement réprimés, le gouvernement ne gagna rien avec les sectaires. Ils recommencèrent, dans leurs libelles périodiques, à invectiver contre l'autorité du roi, en même temps qu'ils continuoient d'outrager les évêques et de blasphémer contre l'Église. La majesté royale partageant de nouveau les injures du sacerdoce, l'archevêque de Paris crut que le moment étoit favorable pour flétrir de ses censures ces détestables écrits, ne supposant pas que, vu cette circonstance, ils trouvassent des défenseurs. Ils en trouvèrent: vingt-deux curés de Paris refusèrent de publier le mandement de leur archevêque. Poursuivis par l'official pour cet acte de révolte et de scandale, ils allèrent plus loin encore, et dénoncèrent au parlement et l'official et le mandement de l'archevêque.
Le ministère montroit une apparence de vigueur, chaque fois que les sectaires s'attaquoient au pouvoir du roi: il fut défendu au parlement de prendre aucune délibération et de rien statuer sur la dénonciation qui venoit de lui être faite. Cette compagnie, bien qu'elle eût elle-même condamné la gazette, ne voulut pas manquer une occasion de condamner son archevêque: elle présenta, à trois reprises, ses remontrances; trois fois on les rejeta, et six de ses conseillers les plus opiniâtres furent exilés. Alors le parlement cessa de s'assembler et de rendre la justice. Il lui fut enjoint, par des lettres patentes, de reprendre ses fonctions: il les reprit; mais, continuant ses expériences sur la politique si foible et si incertaine de la cour dans toute cette affaire, quelques jours étoient à peine passés qu'il rendit un arrêt par lequel «les gens du roi n'ayant rien requis à cet égard,» il recevoit le procureur général comme appelant du mandement de l'archevêque. Le conseil d'État cassa l'arrêt: il fut défendu au parlement, «à peine de désobéissance et d'encourir l'indignation du roi, et de privation de leurs charges à ceux qui y contreviendroient,» de rien statuer sur cette affaire. Plus de cent trente conseillers donnèrent leur démission: ils reçurent aussitôt l'ordre de se retirer dans leurs terres. Qui n'auroit cru, à voir frapper ces grands coups d'autorité, que le parlement étoit abattu sans retour et le triomphe de l'Église assuré? La cour ne vouloit en effet ni l'un ni l'autre. Son déplorable système étoit de se maintenir, comme elle pourroit, au milieu de ces deux extrêmes: à peine ces conseillers étoient-ils arrivés dans le lieu de leur exil, qu'une négociation s'ouvrit pour leur rappel. Peu de mois après ils furent tous rappelés.
Le parlement dut croire avec juste raison qu'on le craignoit, et qu'il n'étoit rien qu'il ne pût oser. Après un moment de calme, il reprit donc, et plus violemment encore, le cours de ses usurpations; et deux arrêts parurent successivement, l'un dans lequel, marquant plus clairement encore qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors le but qu'il vouloit atteindre, «il régloit la doctrine qui devoit s'enseigner dans les écoles, déterminoit les sources où l'on devoit puiser les principes autorisés et les maximes décidées; fixoit à son gré la soumission et le respect qui étoient dus aux saints canons[140];» l'autre, où il défendoit positivement de publier la bulle Unigenitus comme règle de foi. Une ordonnance du roi annula ces arrêts. Le parlement fit des remontrances, où cette doctrine prodigieuse, qui n'alloit pas moins qu'à livrer aux tribunaux séculiers ce qui restoit d'autorité dogmatique à l'Église, étoit encore plus fortement énoncée. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, dès le lendemain les chambres assemblées rendirent un nouvel arrêt, portant «qu'en tout temps et en toute occasion, la compagnie représenteroit au roi combien il étoit important qu'on ne pût révoquer en doute sa compétence, à l'effet d'empêcher qu'on ne donnât à la bulle Unigenitus le caractère de règle de foi, qu'elle ne pouvoit avoir par sa nature[141].» «Mais comme cet arrêt ne fut pas rendu public, dit Lafiteau, on n'y donna aucune attention;» ce qui prouve que la cour se contentoit du moindre prétexte pour éviter de continuer la lutte avec le parlement.
Les choses étant arrivées à ce point, le cardinal de Fleuri adopta un système qui combla la mesure de toutes les lâchetés dont il s'étoit rendu coupable dans cette grande affaire: ce fut d'en revenir à l'expédient imaginé par Dubois, d'envelopper dans des arrêts de silence l'erreur et la vérité, et de supprimer indistinctement tout écrit sur les matières alors controversées entre les sectaires et les défenseurs des droits de l'Église. Il avoit été répandu dans le public, sous le titre d'Anecdotes, un libelle affreux où le schisme et l'hérésie se montroient à découvert, «en termes que l'enfer seul avoit pu inventer[142].» Le cardinal avoit lui-même sollicité un évêque d'en faire la réfutation[143]: elle parut; et le cardinal, qui venoit d'adopter ce nouveau plan de faire taire tout le monde, trouva convenable que, pour le bien de la paix, le parlement supprimât à la fois et le libelle et la réfutation. Neuf évêques crurent devoir porter leurs plaintes au pied du trône sur ce silence imposé aux premiers pasteurs, silence qui avilissoit l'épiscopat, laissoit la religion sans défenseurs, annonçoit une indifférence funeste pour le vrai et le faux, et, par cela seul qu'il empêchoit d'attaquer l'hérésie, lui donnoit gain de cause et toute liberté de répandre ses poisons. La lettre fut supprimée, et le concert des évêques blâmé comme «contraire aux lois et usages du royaume.» Confondus de ce mépris et d'une aussi profonde ignorance des temps passés, les neuf évêques espérèrent davantage de l'assemblée générale du clergé, dont le temps approchoit[144], et dans laquelle ils étoient résolus de faire entendre de nouveau leurs plaintes: le cardinal de Fleuri pressentit leur dessein, et intrigua dans les assemblées de provinces pour empêcher leur élection. Ce qu'il y avoit de plus énergique dans l'épiscopat françois ne fit donc point partie de cette assemblée. Cependant l'un des plus courageux parmi ces neuf prélats, et celui que le parlement avoit par cela même persécuté avec le plus d'acharnement, l'évêque de Laon, résolut de s'adresser à cette réunion des représentants du clergé; ce qu'il fit dans une lettre où il exposa avec netteté et simplicité sa doctrine, et dénonça celle de ses adversaires. Il fut reconnu par tous les évêques assemblés que celle qu'il professoit étoit la doctrine constante de l'Église, que la doctrine qu'il combattoit y étoit directement opposée. Cependant ils n'osèrent déclarer hautement ce dont ils convenoient tous dans le secret; ils crurent, «dans leur sagesse,» qu'ils devoient céder au temps; et d'ailleurs, ils avoient des promesses de la cour de suppléer au silence qu'elle leur enjoignoit de garder, ce qui étoit fort rassurant. Ils se turent donc, malgré les instances du prélat qui imploroit leur assistance et leur montroit leur devoir; et l'assemblée se sépara, sans avoir rien dit ni fait en faveur de l'Église avilie et persécutée.
Alors satisfait d'avoir, par sa prudence, procuré cette paix à la religion et à ses ministres, le cardinal de Fleuri tourna toute son attention vers la guerre que l'on venoit, non moins judicieusement, de déclarer à l'Autriche, et la conduisit, ainsi que nous avons vu, avec la même énergie et la même habileté.
(1747-1750) Il étoit mort avant que cette guerre eût été entièrement terminée. Alors Louis XV ayant solennellement déclaré qu'il vouloit régner par lui-même, on a vu que chaque secrétaire d'État avoit été renfermé dans les attributions de son département, et que, du fond des petits appartements du monarque, sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, avoit commencé à prendre la direction générale des affaires: c'étoit, depuis la régence, la seconde femme perdue qui se chargeoit d'un tel soin. Elle ne fit que passer, laissant un bel exemple à suivre à celle qui alloit être appelée à lui succéder. Madame d'Étioles, dont, au moment de son début, l'ambition ne s'étoit probablement pas élevée si haut, mais que les soins d'une mère prévoyante avoient, dès sa plus tendre jeunesse, dressée à tous les artifices de la volupté, ne tarda point à s'apercevoir que, fatigué de ces plaisirs sensuels qu'il recherchoit cependant avec plus d'ardeur que jamais, qui étoient son premier besoin, sa plus douce habitude, son royal amant lui échapperoit bientôt, si elle n'employoit pour le retenir des moyens plus efficaces que le goût passager qu'avoient fait naître ses charmes, et ce qu'avoient pu y ajouter les savantes manœuvres de sa coquetterie. Louis XV étoit à la fois indolent et voluptueux: ce fut sur ces deux vices qu'elle fonda la durée de sa fortune et qu'elle sut en cimenter l'édifice; du libertinage où elle avoit su le retenir pendant quelques années, elle le plongea dans la crapule en lui créant elle-même une espèce de harem[145], où d'obscures beautés se succédoient sans relâche, appelées seulement à satisfaire les appétits grossiers du monarque, et disparoissoient à l'instant même où l'on s'apercevoit qu'elles pouvoient produire une impression plus durable. En sortant de ces asiles mystérieux où la favorite avoit si abondamment pourvu à ses plus chères jouissances, il rentroit dans son palais pour y trouver des fêtes variées et brillantes, mille divertissements plus ou moins ingénieux et sans cesse renaissants, qui ne lui laissoient pas un moment de repos, et l'étourdissoient sur les ennuis et la honte d'une vie aussi déplorable. Amusé comme il pouvoit l'être et autant qu'il étoit possible qu'il s'amusât, le malheureux prince trouva que c'étoit un service de plus que lui rendroit Mme d'Étioles que de chercher à le débarrasser de nouveau de la fatigue des affaires, en même temps qu'elle s'étoit faite le ministre infatigable de ses plaisirs. Ce fut ainsi que la fille du boucher Poisson, décorée du nom pompeux de marquise de Pompadour, s'immisça par degrés dans la politique et dans l'administration, fut mêlée à toutes les intrigues du cabinet où elle porta ses petites passions, ses petites vues, ses petits intérêts, et finit, lorsque commença la guerre désastreuse dont il nous reste à parler, par devenir à peu près la maîtresse absolue de la France, pour la gouverner dans le système despotique de Louis XIV et de tous ceux qui l'avoient gouvernée après lui. Elle eut également la précaution de prendre pour compagnons de sa gloire et de ses travaux des hommes qui fussent entièrement sous sa dépendance, choisit constamment les plus médiocres ou les plus corrompus, pour être plus sûre de son fait; et il put sembler curieux de voir, quarante ans après la mort du grand roi, son système de gouvernement, exploité par une troisième courtisane, arriver si rapidement à ses dernières conséquences.
Résumons en peu de mots ce qui s'étoit passé pendant ces trente années: Louis XIV, comme s'il eût dû vivre éternellement, avoit anéanti, au profit de son despotisme, l'autorité de l'Église, sûr qu'il étoit de contenir, par la force de sa volonté et par la position royale qu'il avoit su prendre, l'opposition parlementaire ou populaire (nous l'avons déjà dit, ces deux mots sont synonymes), et il étoit mort laissant le pouvoir isolé au milieu de toutes les résistances naturelles de la société. Cette opposition populaire s'étoit ranimée sous la régence, tantôt favorisée, tantôt comprimée par les hommes pervers qui gouvernoient alors et achevoient de corrompre la nation. Sous le vieillard pusillanime qui vint après eux, nous venons de la voir déjà menaçante, se jouant des vains coups d'autorité dont le gouvernement essayoit de temps en temps de la frapper, et, sous le voile du jansénisme, s'accroissant sans cesse, et dans tous les rangs de la société, de ceux qu'avoient rendus impatients de tout frein, et les calomnies répandues à grands flots contre le clergé, et tant de condamnations infamantes dont avoient été flétris des hommes jusque-là les objets de la vénération publique, et la licence de tant de doctrines nouvelles qui remettoient en question et la religion et la nature du pouvoir, et la société tout entière. Il est facile de concevoir que les chefs cachés de ces nouveaux opposants avoient en effet d'autres desseins que celui de faire triompher les doctrines de Jansénius et d'établir la domination de ses hideux et haïssables disciples; mais l'enfer leur avoit offert cette secte comme le moyen le plus sûr et le plus actif de détruire la religion en affectant un zèle religieux, de jeter peu à peu hors du christianisme une nation dont, depuis un si grand nombre de siècles, les croyances et en quelque sorte les habitudes étoient chrétiennes. Ils continuoient donc de marcher à la suite du parti janséniste: c'étoit une sorte d'appât qu'ils jetoient à la multitude, et bien que leurs dupes formassent encore la majorité du parlement, ils y comptoient déjà plusieurs complices. Ils en comptoient aussi dans un ministère dont la présidence venoit de passer des mains du cardinal de Fleuri dans celles de la dame Le Normand d'Étioles, et commençoient à laisser entrevoir le but qu'ils vouloient atteindre.
En manœuvrant de la sorte, le parti philosophique, de simple auxiliaire qu'il étoit dans cette lutte anarchique contre un despotisme sans force et sans habileté, parvint, plus rapidement qu'on ne le pourroit même imaginer, à y jouer un rôle prépondérant. Il s'étoit long-temps glissé dans l'ombre, ne lançant que par de longs intervalles ses fausses lueurs et ses traits empoisonnés; et depuis l'apparition des Lettres persannes de Montesquieu jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, ce parti, si l'on en excepte les Lettres philosophiques de Voltaire, n'avoit produit aucun ouvrage qui fût de nature à exciter une grande sensation. Ces lettres, dans lesquelles ce funeste écrivain effleuroit, avec le naturel et la grâce piquante de son style, à peu près tout ce qui compose le domaine de l'intelligence, théologie, métaphysique, histoire, littérature, sciences, mœurs, beaux-arts, n'étoient sur ces divers points qu'une sorte d'analyse rapide des opinions des libres penseurs d'Angleterre, avec lesquels il avoit vécu ou dont il avoit étudié les ouvrages pendant les années de son premier exil, opinions qui représentoient presque toutes les nuances des idées anti-religieuses produites par le protestantisme, et qu'il offroit à son pays comme un fruit précieux de son séjour chez le plus sage, le plus libre et le plus heureux des peuples de la terre. Ces lettres furent condamnées, en 1734, par un arrêt du parlement: cette condamnation n'ayant point empêché l'indiscret auteur de publier quelques autres pièces non moins licencieuses[146], l'animadversion de l'autorité éclata plus vivement encore contre lui; il lui fallut se cacher et ensuite désavouer ce qu'il avoit écrit pour éviter une nouvelle proscription. Sentant alors que le moment n'étoit pas encore arrivé, il prit le parti d'aller mûrir, dans la retraite, ses détestables projets. Ce fut à Cirey, auprès d'une femme qui ne valoit pas mieux que lui[147], qu'il établit l'atelier de ses machinations, en apparence uniquement occupé de littérature, mais travaillant bien plus sérieusement à jeter les fondements de cette correspondance si étendue, si prodigieusement active, qui, plus que tout le reste, servit à rallier, autour d'un centre commun, les fauteurs de l'incrédulité, et à donner à leur parti une véritable consistance.
Ce fut en 1746, et peu de temps après l'avénement de la favorite, que ce parti commença à donner des signes plus sensibles de son existence, à jeter dans le public des écrits plus hardis, à attirer davantage l'attention d'un parlement qui, sans savoir où il alloit, faisoit brûler à la fois, par la main du bourreau, les livres impies et les mandements des évêques. Depuis cette époque jusqu'en 1760, parurent successivement, et lui furent successivement dénoncés, l'Analyse de Bayle, le Traité de l'Âme de Lamétrie, la Thèse de l'abbé de Prades, Candide, Zadig, le Poëme de la Religion naturelle et quelques autres productions de Voltaire, le livre de l'Esprit d'Helvétius, plusieurs ouvrages de Diderot, un grand nombre d'autres productions, la plupart anonymes, et plus ou moins dégoûtantes de cynisme et d'impiété; l'Encyclopédie enfin, ce vaste répertoire, si astucieusement conçu, de tous les systèmes du parti, et des innombrables paradoxes qu'enfantoit sa raison en délire. On condamna ces ouvrages; on punit de l'exil quelques auteurs choisis parmi les plus obscurs; ceux qui jouissoient d'une existence sociale plus élevée, et qui par cela même étoient plus dangereux, furent épargnés. En attendant qu'on les protégeât, il leur suffisoit, pour obtenir l'impunité, d'une rétractation hypocrite ou d'un impudent désaveu. L'Encyclopédie fut tolérée, même après qu'un arrêt du conseil en eut révoqué le privilége, et n'en devint que plus cynique et plus audacieuse. De crainte d'un scandale plus grand, et d'être publiquement bravée par Buffon et par Montesquieu, la faculté de théologie, qui avoit cru devoir censurer l'Esprit des Lois[148] de celui-ci, et les paradoxes de celui-là sur la formation de la terre, se vit forcée de négocier avec le magistrat et de se contenter des explications dérisoires du naturaliste. Aussi, par un retour d'égards et de bienveillance, le parti philosophique continuoit-il d'applaudir aux excès toujours croissants de la magistrature contre le clergé, et de hurler contre lui avec les enfants de Jansénius. Nous suivrons rapidement ce désordre inconcevable de la société, que nous verrons en peu d'années parvenir à son comble, c'est-à-dire au delà de ce qu'on auroit pu même imaginer.
Le parlement n'attendoit que l'occasion de recommencer ses attaques contre l'Église de France, et avec d'autant plus d'impatience que, pendant cette paix factice et malgré cette loi humiliante du silence qui lui avoit été imposée, son clergé avoit su rallier la plupart de ses membres égarés, et ne comptoit plus dans son sein qu'un petit nombre de jansénistes, et chaque jour décroissant[149]. Cette occasion ne se présentant point encore, il trouva du moins à la cour un auxiliaire sorti de ses rangs, qui, devenu ministre, conservoit, dans ses nouvelles fonctions, toute la pureté des traditions parlementaires, c'est-à-dire, la même haine pour le clergé que lorsqu'il étoit simple magistrat: c'étoit le contrôleur-général Machault, créature de madame de Pompadour, et qui payoit du dévouement le plus servile la fortune brillante à laquelle son caprice l'avoit élevé. Les dépenses de la guerre qui venoit de finir, et les profusions effrénées de la cour, avoient rouvert l'abîme des finances[150]: afin de le combler, il fut le premier qui eût encore osé porter un regard cupide sur les biens du clergé, et penser à faire de ses dépouilles une ressource pour ce qu'il appeloit les besoins de l'État. Le parti philosophique qui savoit qu'attaquer ce corps vénérable comme propriétaire, c'étoit l'attaquer dans son existence même, et porter à la religion un coup plus funeste qu'aucun de ceux dont on essayoit de la frapper, faisoit, depuis long-temps, de cette spoliation l'un des textes favoris de ses déclamations furibondes, se plaisoit à exagérer l'immensité des richesses des gens d'Église, et après avoir établi que chaque citoyen doit à l'État, qui le protége, de concourir à l'aider dans ses besoins, rappeloit la pauvreté des apôtres, la présentoit comme le seul patrimoine qui convînt aux ministres de l'Évangile, et prouvoit à sa manière que le gouvernement avoit le droit de s'emparer de leurs biens pour parvenir au double résultat de subvenir à ses embarras pressants, et de ramener le clergé aux vertus de l'Église primitive. Machault tenta donc de réaliser cette idée spéculative des philosophes: pour en espérer quelque succès, il étoit prudent d'y procéder graduellement. Un arrêt du conseil, rendu en 1749, «l'un des premiers triomphes accordés à l'esprit philosophique,» dit un écrivain qui s'y connoît[151], défendit d'abord tout nouvel établissement de chapitre, collége, séminaire, maison religieuse ou hôpital, sans une permission expresse du roi et lettres-patentes enregistrées dans les cours du royaume; révoquoit tous les établissements de ce genre, faits sans cette autorisation; interdisoit à tous les gens de main-morte d'acquérir, recevoir ou posséder aucuns fonds, maison ou rente, sans une autorisation légale[152].» Il n'est pas besoin de dire que cet édit jeta l'alarme dans le clergé; et ses craintes s'accrurent encore lorsque, dans son assemblée générale qui se tint, comme à l'ordinaire, l'année d'après, les commissaires du roi vinrent réclamer, comme une contribution, le don gratuit que l'on avoit coutume d'y voter[153], démarche qui fut suivie d'une déclaration du monarque, par laquelle, de sa propre et pleine autorité, il levoit plusieurs millions sur le clergé, et obligeoit tous les bénéficiers à donner un état de leurs revenus. L'assemblée crut devoir résister: elle adressa au roi des remontrances, dans lesquelles elle défendoit avec force les immunités de l'Église, et montroit non moins fortement le danger qu'il y auroit pour l'État lui-même d'y porter la moindre atteinte. Il est probable que ses arguments ne parurent pas très décisifs à celui qui avoit conçu le projet de la dépouiller et à ceux qui y avoient applaudi; mais on jugea que, pour le moment, il étoit à propos de ne pas aller plus loin: il suffisoit, pour une première fois, d'avoir établi en principe que les biens du clergé étoient dans la dépendance du fisc plus qu'aucune autre espèce de propriété.
Nous voici arrivés à des événements qui semblent appartenir aux époques les plus orageuses des hérésies du Bas-Empire, événements néanmoins si rapprochés de nous, qu'ils peuvent avoir eu pour témoins des hommes qui sont encore nos contemporains, et en même temps tellement incroyables, que ceux qui les ignorent seront tentés de les assimiler à quelques unes de ces traditions incertaines qui ne nous parviennent qu'altérées ou exagérées par une longue suite de siècles. On a vu, dans le cours de cette histoire et depuis plusieurs règnes, que le parlement n'avoit, à l'égard du clergé, qu'une seule pensée, qui étoit de détruire sa juridiction pour établir, sur la France entière, la domination exclusive de ses tribunaux: c'étoit une entreprise difficile, car tout étant lié indissolublement dans l'œuvre plus qu'humaine de la religion, tant que le dogme demeuroit intact, la discipline se maintenoit nécessairement; et dans la discipline sont renfermées la juridiction et la hiérarchie. Cette difficulté avoit été tellement sentie par la magistrature, que c'étoit au moment même où des sectaires avoient attaqué le dogme, qu'elle avoit redoublé d'efforts contre la juridiction; et ces sectaires, dont elle s'aidoit, se trouvant, par le caractère unique de leur hérésie, placés dans le sein même de la puissance qu'il s'agissoit d'attaquer, on l'avoit vue, soutenue de ces membres hypocrites du clergé, étendre rapidement ses usurpations jusqu'à s'arroger le droit de décider sur la doctrine et d'interpréter les canons. Le gouvernement de l'Église en avoit été ébranlé jusque dans ses fondements; mais il lui avoit fallu peu de temps pour se rasseoir. Ainsi que nous venons de le dire, si l'on en excepte quelques membres isolés et épars, le jansénisme étoit presque entièrement expulsé de son clergé; et la religion étant le principe de tout ordre et de toute subordination, la subordination et l'ordre s'y étoient rétablis d'eux-mêmes. Voyant donc l'Église de France désormais inattaquable dans les rapports des premiers pasteurs avec les membres inférieurs de sa hiérarchie, ses ennemis imaginèrent une autre manœuvre pour la commettre avec les sectaires, et la replacer ainsi sous la main du parlement: de là l'odieuse affaire des billets de confession et des refus de sacrements.
(1750-1751) Dès 1749, un membre du parlement avoit dénoncé aux chambres quelques refus de sacrements faits à des appelants; et cette dénonciation, bien qu'on n'y eût pas donné de suite, avoit fait quelque bruit. L'année suivante, un semblable refus est encore dénoncé, et le parlement mande le curé de Saint-Étienne-du-Mont, que l'on accusoit de ce délit d'une nouvelle espèce, pour qu'il ait à s'expliquer sur les motifs de ce refus: il répond ce qu'il devoit répondre, qu'il en avoit rendu compte à l'archevêque, et que, dans l'exercice de son ministère, il n'avoit d'ordre à recevoir que de lui. Le curé est envoyé en prison, et les gens du roi se transportent chez l'archevêque (c'étoit alors M. de Beaumont, nouvel Athanase, dont cette époque d'impiété et de persécutions a rendu le nom à jamais célèbre et vénérable), pour l'inviter charitablement à faire administrer le malade, à qui l'un des membres de son clergé refusoit si indignement les derniers secours de la religion. Certes, l'étonnement du prélat dut être grand, lorsqu'il vit des magistrats se montrer si ignorants des pratiques les plus communes de l'Église, dans son gouvernement intérieur et dans ses rapports avec les simples fidèles. Les billets de confession étoient une coutume établie dans toute la chrétienté et de temps immémorial: on la trouve expressément recommandée dans les avis de saint Charles-Borromée à l'un des conciles de Milan[154]; l'assemblée du clergé de 1655 l'avoit adoptée, et avoit recommandé aux curés de s'y conformer; elle étoit surtout nécessaire, ou plutôt indispensable, au milieu de la population immense d'une ville telle que Paris, dans laquelle abondoient tant d'individus justement suspects, ou totalement inconnus de leurs pasteurs; le cardinal de Noailles en avoit lui-même ordonné l'observation. L'intrépide et vertueux prélat étoit d'autant moins disposé à s'en départir, que les jansénistes professoient, sur le droit d'absoudre et de confesser, des doctrines entièrement opposées à la discipline de l'Église; et l'invitation étrange que venoit lui faire, à cet égard, une autorité séculière, n'étoit pas propre à le faire changer de résolution. Les esprits n'étant pas encore préparés à ce nouveau genre de persécution, l'emprisonnement du curé choqua généralement; il déplut au roi, qui désapprouva la conduite violente du parlement, et rejeta des remontrances dans lesquelles il qualifioit «de scandale» les refus de sacrements, présentoit les billets de confession «comme une pratique odieuse,» et se répandoit en outrages contre le clergé, dont il essayoit malicieusement de rendre la fidélité suspecte au souverain. La réponse du roi fut «qu'ils n'eussent plus à se mêler d'une affaire à laquelle il auroit soin de pourvoir.» Plusieurs magistrats blâmèrent eux-mêmes ces violences, et firent observer à leur compagnie qu'elle se plaçoit sur les limites des deux puissances, et qu'elle se mettoit en danger de les dépasser. Le parlement n'insista pas; et, satisfait d'avoir jeté un premier brandon de discorde, il attendit des temps «meilleurs» pour le rallumer[155].
(1752) Le mouvement des esprits devenoit de jour en jour plus rapide; les philosophes accouroient en foule et de toutes parts grossir le parti parlementaire, et ces temps meilleurs ne tardèrent point à arriver. Dès 1752, il se sentit assez fort pour pouvoir lutter contre l'autorité royale qui s'affoiblissoit chaque jour davantage, au sein des intrigues et des corruptions de tout genre dont elle étoit environnée. Sur la dénonciation que l'on fit aux chambres d'un nouveau refus de sacrements, ordre fut donné à l'archevêque de Paris de faire administrer le malade dans vingt-quatre heures, et le curé, qui avoit refusé son ministère, fut décrété de prise de corps. Le roi cassa le décret; des remontrances lui furent aussitôt adressées, et il y fit cette inconcevable réponse: «qu'il ne vouloit pas ôter au parlement toute connoissance des refus de sacrements,» mais qu'il exigeoit «qu'on lui en rendît compte; et qu'il «s'attendoit» que, connoissant ses intentions, cette compagnie cesseroit toutes procédures sur cette matière.» Cette réponse de la cour, si foible à l'égard de la magistrature, et, de même que la première, si astucieuse à l'égard du clergé, dont elle ne parloit pas de rétablir les droits méconnus et violés, mais qu'elle ne cherchoit à soustraire à l'action du parlement, que pour le soumettre à sa propre influence, ne fit qu'enhardir les magistrats. Le parlement y répliqua, le surlendemain, par un arrêt de règlement «qui défendoit à tout ecclésiastique de faire aucun acte tendant au schisme,» et notamment «de se permettre aucun refus de sacrements, sous prétexte de défaut de billet de confession, ou de déclaration du nom du confesseur, ou d'acceptation de la bulle Unigenitus;» arrêt que ses suites ont rendu si malheureusement célèbre, et sur lequel se fondèrent depuis toutes les entreprises inouïes des tribunaux séculiers. Ainsi, d'usurpation en usurpation, des gens de robe en étoient venus à apprendre aux ministres de l'Église ce que c'étoit que le schisme, et à désigner, par des ordonnances, quels étoient les schismatiques[156].
Cependant quels étoient les moyens employés par la cour pour réprimer de tels excès? Au fond, complice de ces continuels attentats contre l'indépendance du clergé, elle donnoit, de son côté, un arrêt de réglement, dans lequel, «établissant que la bulle Unigenitus «étoit une loi de l'Église et de l'État[157],» elle ordonnoit, par une concession nouvelle, qu'avant «de rien statuer» sur les refus de sacrements, le parlement eût à en rendre compte à l'autorité royale.» Cette conduite misérable produisit l'effet qu'elle devoit produire: le parti entier, ivre de joie, s'ameuta en quelque sorte autour du Palais; les dénonciations contre les prêtres et les évêques se multiplièrent; les magistrats n'eurent plus d'autre occupation que de les recevoir, confirmant par des arrêts nouveaux leurs arrêts cassés par le souverain. Vingt-un évêques, alors à Paris, s'élevèrent, dans une lettre qu'ils adressèrent au roi, contre ces prétentions nouvelles de la magistrature, plus téméraires qu'aucune de celles qu'elle avoit manifestées jusqu'à ce jour; plus de quatre-vingts autres évêques y adhérèrent; plusieurs firent des réclamations particulières; enfin l'épiscopat entier se souleva. Des arrêts supprimèrent et flétrirent la lettre et les réclamations; le parlement ne s'assembla plus qu'au milieu d'une foule exaltée qui remplissoit le lieu de ses séances, poursuivant de ses huées ou saluant de ses acclamations les avis divers qui s'y ouvroient, et faisant du sanctuaire de la justice une arène de démagogie. Les libelles, les pamphlets, les caricatures, ces moyens accoutumés du parti, se reproduisirent avec une abondance et une fureur nouvelle, confondant avec plus d'insolence que jamais le trône et l'autel dans leurs insultes et leurs calomnies.
(1753) Ainsi s'enhardissoient les meneurs du parlement, s'intimidoient les foibles, et la compagnie entière étoit entraînée. Le curé de Saint-Médard et ses vicaires sont dénoncés pour refus de sacrements faits à deux religieuses: ils sont mandés. Les vicaires seuls se présentent, et déclarent qu'ils ont fait ce refus sur les ordres de l'archevêque. Le prélat reçoit de nouveau l'invitation de faire administrer; il y répond comme il avoit déjà fait et avec la même fermeté. On le met en cause, son temporel est saisi; les pairs dont il est justiciable sont convoqués pour le juger, et le curé de Saint-Médard est décrété de prise de corps. Le roi casse ces arrêts et défend la convocation des pairs: l'ordonnance royale, est portée au parlement; le président veut la lire, on refuse de l'entendre. Une lutte scandaleuse s'établit entre le prince et ses officiers de justice: les députations, les arrêts, les remontrances se succèdent sans interruption; le pape, les évêques, le clergé, l'autorité de l'Église, les lois même du souverain y sont insultés ou menacés; et le conseil du roi ne sait faire autre chose que refuser les remontrances, casser les arrêts, et ordonner «de surseoir à toutes procédures sur des affaires de ce genre.»
Des mesures si peu décisives n'étoient pas faites pour arrêter des factieux qui avoient résolu de faire, en cette occasion, une épreuve de ce qu'ils pouvoient tenter avec un tel prince entouré de tels conseillers: le parlement refuse d'enregistrer les lettres-patentes du roi, et déclare qu'il demeurera assemblé jusqu'à ce que ses remontrances aient été reçues. Lettres de jussion envoyées le même jour, qui lui ordonnent d'enregistrer, «sous peine de désobéissance et d'encourir l'indignation du roi.» Déclaration de la part du parlement «qu'il ne peut obtempérer;» et bravant jusqu'à l'insulte le monarque qui, dans cette dernière démarche, avoit osé prendre le ton de maître, il s'occupe sur-le-champ de nouvelles procédures relatives à des refus de sacrements. Louis XV n'étoit pas encore descendu à supporter de semblables outrages, et le ministère lui-même ne vouloit pas d'une semblable résistance du parlement. Le 9 mai, tous les membres composant les chambres des enquêtes et des requêtes furent exilés, et l'on renferma quatre des plus mutins dans des prisons d'État.
La grand'chambre avoit été épargnée: elle ne s'en montra que plus arrogante, persista dans tous les arrêtés déjà pris, et continua d'informer contre les billets de confession. Le surlendemain 11 mai, un ordre du roi la transféra à Pontoise: elle partit, consolée et raffermie par les acclamations de ses partisans, et, arrivée au lieu de son exil, n'en demeura pas moins opiniâtre dans ses arrêtés, ni moins active dans ses poursuites contre «la rébellion» des prêtres et des évêques. Absorbée dans ces grands intérêts, elle ne voulut écouter aucune autre affaire, et cessa de rendre la justice aux citoyens. On crut pouvoir se passer d'elle en instituant à cet effet des chambres particulières: mais le parti entier se ligua contre ces nouveaux juges; ils furent décriés, baffoués, chansonnés; et tandis qu'on déversoit sur eux le mépris et le ridicule, les magistrats exilés étoient présentés à la vénération de la multitude comme ses véritables défenseurs, comme les appuis les plus solides de l'État; on exagéroit les droits politiques du parlement, ceux du souverain étoient discutés, et l'on en établissoit les limites. Les parlements de province se montroient encore timides et irrésolus; plusieurs même étoient animés d'un autre esprit et avoient conservé les anciennes traditions monarchiques: la cabale, dont les projets s'agrandissoient en même temps que ses triomphes, et dont les pensées séditieuses embrassoient déjà la France entière, les entoura de ses séductions, mit en mouvement tous ses agents, fit jouer tous les ressorts de ses intrigues, et quelques uns de ces parlements donnèrent dès lors des signes de connivence avec le parlement de Paris. Celui de Rouen lutta, pendant six mois, contre les ordres du roi, celui d'Aix fit aussi des réglements de discipline pour l'Église, et le parlement de Toulouse commença à fermenter[158].
(1754) Cependant des négociations s'étoient ouvertes pour le rappel des magistrats exilés au moment même où l'on avoit prononcé leur exil, et les amis puissants qu'ils avoient à la cour et partout, y travailloient avec ardeur. C'est ici que se montrent plus visiblement encore les misères de ce déplorable gouvernement. Certes la première condition d'un pardon accordé à des rebelles devoit être une entière soumission à l'autorité qu'ils avoient offensée: Louis XV ne demanda pas ce qu'il n'espéroit point obtenir; les murmures qu'avoit fait naître ce coup d'autorité alloient toujours croissant et commençoient à l'effrayer; et se trouvant heureux qu'on lui fournît une occasion de faire cesser ses frayeurs en le suppliant de mettre fin à cet exil, ce fut, et l'on aura peine à le croire, au moyen d'un «nouvel arrêt de silence» qu'il imagina d'arranger leur rappel et de cimenter la paix. Sa déclaration à ce sujet, devenue fameuse en ce que le parlement s'en fit par la suite une autorité contre le roi lui-même, est un monument curieux de foiblesse et d'ineptie. C'étoit ce même parlement qu'il disoit avoir justement puni à cause de sa résistance à ses volontés, mais dont il attendoit désormais une soumission et une fidélité entières, qu'il chargeoit «de tenir la main à ce qu'il ne fût rien fait ou tenté de contraire à ce silence et à cette paix.» Il annuloit en même temps toutes poursuites et procédures antérieures. Telle qu'elle étoit, cette déclaration ne fut cependant pas enregistrée sans difficultés: ces magistrats, qui avoient daigné reprendre leurs fonctions, furent choqués du préambule; et, n'en étant complétement satisfaits ni sur la forme ni sur le fond, ils ne la portèrent sur leurs registres qu'avec cette clause: «qu'elle seroit exécutée conformément aux arrêts et aux règlements de la cour,» c'est-à-dire conformément à ces arrêts et à ces règlements que l'autorité royale venoit de casser. On les laissa faire; c'étoit dès lors à ce degré que cette autorité s'étoit abaissée. Les Jansénistes donnèrent de grands applaudissements à cette loi du silence; ils inondèrent de nouveau Paris et les provinces de leurs libelles pour en exalter l'excellence et les bienfaits, et parlèrent plus qu'ils n'avoient jamais fait pour prouver qu'il falloit se taire. Leur gazette n'en continua pas moins de paroître, toutes les semaines, toute gonflée d'invectives et de calomnies contre leurs adversaires; et le parlement, fermant les yeux sur leurs excès, interprétant l'arrêt de silence par une obéissance entière à ses propres arrêts, continua de livrer aux flammes les mandements des évêques qui soutenoient les droits et les décisions de l'Église, de citer à son tribunal tout ecclésiastique qui lui étoit dénoncé pour refus de sacrements, et redoubla de rigueur dans ses condamnations. On n'entendoit plus parler que de sommations, de sentences, de saisies, d'exils, d'emprisonnements; et c'étoit sur des prêtres que s'exerçoient ces coupables violences. Accoutumés à jouer des comédies sacriléges, des Jansénistes en pleine santé feignoient d'être malades pour provoquer des refus de sacrements, qu'ils alloient à l'instant même dénoncer, et que suivoient des arrêts foudroyants contre les curés ou les vicaires qui avoient «prévariqué;» et s'il s'en rencontroit quelques uns qui donnassent alors quelques signes de foiblesse, c'étoit au milieu d'un cortége d'huissiers et de recors qu'il leur falloit porter le saint viatique; et après avoir été préparée par une sommation, la communion d'un janséniste se consommoit par un procès-verbal.
Il devint clair alors que «l'arrêt de silence» étoit plus pitoyable encore qu'on n'avoit pensé, que ce n'étoit pas autre chose qu'un voile honteux dont on avoit essayé de couvrir une pleine et entière concession aux prétentions du parlement; car s'en étant pris de nouveau à l'archevêque de Paris, et de la fuite des prêtres qui se cachoient pour éviter la persécution, et des ordres qu'il leur donnoit en contravention à leurs arrêts, et n'en ayant point obtenu d'autre réponse que celle que ce vigoureux prélat étoit accoutumé de leur faire, les magistrats eurent assez de crédit pour obtenir du roi l'exil de leur premier pasteur, d'abord à Conflans et ensuite à Lagny. C'en fut assez: après avoir consenti à exiler un évêque sur la demande d'un parlement janséniste, ce fut vainement que le monarque se déconsidéra jusqu'à avouer qu'il ne l'avoit fait qu'à contre-cœur; qu'il se plaignit de ce que, malgré tant de marques de condescendance qu'il lui avoit données, son parlement «s'écartoit de l'esprit de modération, de paix et de prudence qu'il lui avoit recommandé.» À ces remontrances, «tout-à-fait paternelles,» les gens de robe ne répondirent qu'en dénonçant l'évêque d'Orléans, qu'il fallut bien exiler à son tour. L'évêque de Troyes parut ensuite sur les bancs des accusés, fut condamné à une amende, vit ses meubles confisqués, son temporel saisi; et il fallut l'intervention du roi pour l'arracher aux poursuites et aux insultes des tribunaux subalternes. Ceux des parlements de province qui faisoient partie de la cabale, à ce signal donné, se ruèrent en quelque sorte sur leurs premiers pasteurs. L'archevêque d'Aix fut exilé par le parlement de Provence; ce même parlement osa citer devant lui l'évêque de Marseille, l'héroïque Belzunce, et le flétrir d'une condamnation[159]. Les évêques de Saint-Pons et de Montpellier furent poursuivis par le parlement de Toulouse; le parlement de Rennes traita plus rigoureusement encore ceux de Vannes et de Nantes[160]. Par ces outrages et ces violences exercées à l'égard des chefs, on peut juger de ce qu'avoient à souffrir les ministres inférieurs. Ils continuoient d'être accablés de dénonciations et de décrets; on les traînoit devant les tribunaux, où ils étoient interrogés avec la dernière insolence; et les condamnations rendues contre eux alloient souvent jusqu'à la confiscation des biens et au bannissement perpétuel. Il ne manquoit plus que de les envoyer à l'échafaud parce qu'ils ne vouloient pas sacrifier aux doctrines de Jansénius, comme les magistrats romains condamnoient aux bêtes les premiers chrétiens qui refusoient de sacrifier aux idoles.
(1755) Ce n'étoit point encore assez: la bulle Unigenitus embarrassoit toujours; elle étoit la sentence de mort du jansénisme, la sanction de l'autorité pontificale, le retranchement à l'abri duquel le clergé soutenoit encore le combat. C'étoit constamment contre ce décret du saint siége que la faction avoit dirigé ses attaques, même les plus détournées. Elle se crut assez forte pour l'attaquer de nouveau en face: saisissant donc l'occasion d'un de ses jugements les plus scandaleux, rendus pour refus de sacrements[161], le parlement se concerta avec le procureur général pour le recevoir incidemment appelant comme d'abus de la bulle Unigenitus, «considérée comme règle de foi et loi de l'État» (on en revenoit toujours là); et il fut enjoint à tout ecclésiastique, quelle que fût sa dignité, de se renfermer à cet égard «dans le silence général, respectif et absolu, prescrit par la déclaration du 2 septembre 1754.» Cet arrêt fut rendu le 18 mars de cette année, au milieu d'une affluence extraordinaire du peuple janséniste et philosophe, qui le couvrit de ses applaudissements. Louis XV, bien qu'entraîné déjà vers ces idées nouvelles par cette tourbe perverse de courtisans et de ministres dont il étoit entouré, sentit se réveiller au fond de son cœur ce sentiment religieux qui y étoit comme enraciné, et que rien ne put jamais détruire, et fit un nouvel effort sur sa foiblesse pour désapprouver la conduite du parlement. Ce n'étoit plus assez pour l'arrêter: il se plaignit hautement du roi qui avoit osé se plaindre de lui; et continuant de marcher avec une nouvelle audace dans la route qu'ils venoient de s'ouvrir, ces magistrats qui dénonçoient à la France la tyrannie intolérable des enregistrements forcés, exigèrent impérieusement de la Sorbonne qu'elle enregistrât leur arrêt, sur son refus mandèrent le recteur et les principaux membres de cette faculté, inscrivirent eux-mêmes l'arrêt sur leurs registres, et jusqu'à nouvel ordre leur défendirent de s'assembler.
L'assemblée générale du clergé s'ouvrit le 25 mai de cette année: elle apportoit avec elle les plaintes et les gémissements de toutes les églises de France; et résolue de remplir le grand devoir qui lui étoit imposé, elle demande à s'aller jeter en corps aux pieds du roi. On craignit pour Louis XV l'impression d'un semblable spectacle: elle essuya un refus, ne put faire admettre que ses députés, et reconnut, dès lors, que les dispositions de la cour lui étoient peu favorables. Elle n'en dressa pas moins ses remontrances, dans lesquelles étoient énergiquement retracées toutes ces usurpations si criantes du parlement contre la juridiction ecclésiastique, usurpations qui sembloient ne devoir avoir d'autre terme que l'entière destruction de l'Église de France: on y demandoit le rétablissement de cette autorité spirituelle qui est la première condition de son existence, justice de tant d'arrêts iniques rendus contre ses membres par les tribunaux séculiers, une interprétation claire et nette des déclarations rendues relativement à la bulle et à la juridiction des évêques; et qu'enfin les cours de justice fussent renfermées dans les justes bornes de leurs attributions. En finissant, les prélats assemblés jetoient un cri d'effroi sur les progrès toujours croissant de l'irréligion, qui maintenant marchoit le front levé, nioit hautement, non pas seulement la religion et ses dogmes, mais les futures destinées de l'homme, l'existence même de Dieu, ébranloit ainsi l'ordre social jusque dans ses fondements, et répandant de toutes parts le torrent de ses livres abominables, dont quelques uns même circuloient sous le sceau protecteur de l'autorité publique, infectoit déjà de ses poisons jusqu'aux classes populaires. Cependant tous ne se soutinrent pas à la hauteur courageuse de ce début: il y eut des signes de foiblesse ou de séduction dans cette même assemblée, et des indices frappants de cette décadence vers laquelle étoit entraînée l'Église de France par les maximes anti-catholiques que l'on avoit jetées dans son sein, et par cette situation précaire et sans dignité où, depuis si long-temps, l'avoit réduite la folle arrogance du pouvoir temporel. Lorsqu'il fut question d'établir les droits de la puissance ecclésiastique, et spécialement dans les deux questions de la bulle Unigenitus, considérée comme jugement dogmatique et irréformable de l'Église universelle, et de l'administration ou du refus des sacrements, les membres de l'assemblée se divisèrent: plusieurs, et ce fut malheureusement le plus grand nombre, rejetèrent les explications claires et positives que présentoient leurs confrères sur ces points si importants, et dont la circonstance périlleuse où l'on se trouvoit accroissoit encore l'importance; s'exprimèrent d'une manière foible, équivoque, qui remettoit en question tout ce que l'on vouloit décider, et furent accusés d'avoir trahi les devoirs de leur ministère pour se rendre agréables à la cour, avec laquelle on les soupçonnoit de s'être auparavant concertés[162]. Cependant la fermeté des autres évêques en imposa à cette majorité pusillanime; et ils obtinrent d'elle que sur ce qui avoit été statué de part et d'autre on s'en rapporteroit à la décision du pape. Le parlement, avec lequel il faut toujours marcher de surprise en surprise, même après tout ce que l'on a vu de son audace et de son insolence, se montra mécontent de cette témérité qu'avoient eue les évêques d'écrire au souverain pontife, prétendit que de pareilles communications entre l'Église de France et le chef de l'Église universelle «étoient de nature à troubler la tranquillité de l'État,» et adressa à ce sujet des remontrances. Louis XV, qui n'avoit fait que des réponses évasives aux représentations de l'assemblée du clergé, trouva néanmoins que cette compagnie alloit trop loin de vouloir empêcher des évêques d'écrire au pape; et, sans avoir égard à ses remontrances, fit partir lui-même la lettre. Ainsi cette grande question se trouva définitivement soumise au jugement doctrinal du Saint-Siége.
(1756) Voici de nouvelles violences du parlement; et même, en sévissant contre lui, le prince va donner de nouveaux signes de son incurable foiblesse. Le 16 octobre de cette année, Benoît XIV donna son bref Ex omnibus, adressé aux membres de la dernière assemblée. Cette pièce, écrite avec toute la modération qu'exigeoient des circonstances aussi périlleuses, n'en établissoit pas moins, avec précision et fermeté, les vrais principes de la foi: la bulle Unigenitus y étoit présentée de nouveau «comme une loi de l'Église, à laquelle nul fidèle ne pouvoit se soustraire;» et il en sortoit cette conséquence «que tout réfractaire se déclarant par cela même pécheur public et notoire, ne pouvoit être admis à la communion de l'Église.» Ainsi se trouvoient non seulement justifiés, mais encore ordonnés ces refus de sacrements, prétexte de toutes les violences exercées contre le clergé par les magistrats. Peu de temps avant que ce bref fût parvenu en France, ils venoient de se livrer à de nouvelles persécutions contre l'archevêque de Paris, en présidant eux-mêmes, sur le refus qu'il en avoit fait et contre les droits de l'Ordinaire, à l'élection d'une supérieure dans un couvent de religieuses réfractaires; et une instruction de ce prélat vénérable, dans laquelle, s'adressant à son troupeau, il lui parloit, avec sa force accoutumée, de l'autorité de l'Église, de l'enseignement de la foi, de la soumission à la bulle, de ces droits des premiers pasteurs de tout temps reconnus et pour la première fois si témérairement contestés, avoit été supprimée par la chambre des vacations, et, sur un arrêt des juges du Châtelet, brûlée par la main du bourreau[163]. Un rescrit du pape leur en imposoit peut-être moins encore: ils supprimèrent celui de Benoît XIV, dès qu'ils en eurent connoissance; jetèrent de nouveaux cris sur les entreprises du Saint-Siége, et, dans l'espace de peu de jours, fatiguèrent le roi de sept ou huit députations, accompagnées de dénonciations virulentes contre les évêques, et particulièrement contre l'archevêque de Paris, les signalant comme des factieux «dont les excès étoient portés à un degré si effrayant, qu'il n'y avoit que l'exercice le plus absolu de l'autorité royale qui pût prévenir les maux funestes, les dissensions civiles et les orages dont la France étoit menacée.»
Cependant la cour commençoit à s'alarmer: le savant équilibre qu'elle s'étoit flattée de maintenir entre le clergé et le parlement, et à la faveur duquel elle comptoit les dominer tous les deux, commençoit trop visiblement à se rompre. Ce n'étoit plus seulement l'Église que la magistrature attaquoit: endoctrinée par les Jansénistes, et déjà exercée à leur tactique, elle attaquoit aussi le pouvoir royal, chaque fois qu'elle y rencontroit quelque obstacle à ses desseins. Cette ligue que les séductions du parlement de Paris avoient commencé à former avec les parlements de province, qu'il prétendoit ne faire avec lui qu'un parlement unique réparti en diverses classes[164], les maximes anarchiques de la souveraineté du peuple, d'un contrat primitif entre le prince et les sujets, que professoient hautement les publicistes philosophes, et qui, des écrits de ces sophistes, avoient plusieurs fois passé dans ses arrêts et dans ses ordonnances, déplaisoient plus encore au ministre que l'exil des évêques et l'emprisonnement ou le bannissement des curés. Une insulte faite au pape blessoit personnellement un prince qui, nous le répétons, au sein de ces honteux désordres auxquels il n'avoit pas la force de s'arracher, conservoit au fond de son âme une foi profondément enracinée, et sut la conserver jusqu'au dernier moment; les plaintes du clergé retentissoient douloureusement à ses oreilles, et il trouvoit, dans sa propre famille, des anges de piété qui le sollicitoient de sortir des voies dans lesquelles on l'avoit engagé. Ses ministres se trouvant donc d'accord avec lui sur la nécessité d'arrêter les prétentions et les entreprises du parlement, il fut décidé qu'on y emploieroit des moyens plus efficaces.
Mais le temps étoit passé où une seule parole de Louis XIV faisoit rentrer dans la poussière ces gens de robe, tour à tour et suivant les circonstances, si humbles et si hautains; on n'avoit même personne, dans le conseil du roi, que l'on pût, pour la position ou pour le caractère, comparer à un Dubois, capable, dans ses brutalités, de prendre une résolution vigoureuse, et de monter son maître au degré d'énergie qu'il falloit pour l'exécuter; et les choses étoient bien autrement avancées que sous le cardinal de Fleuri. Dans cette dégradation profonde où la cour étoit tombée, elle avisa donc, autant qu'il étoit en elle et que le lui permettoit la peur que lui faisoient les parlementaires, aux moyens de rétablir entre le clergé et le parlement cet équilibre que tant d'essais malheureux ne pouvoient la déterminer à abandonner, parce qu'elle y voyoit toujours la garantie du despotisme mesquin qu'elle s'obstinoit à exercer sur l'un et sur l'autre, et prit en conséquence une de ces demi-mesures conciliatrices dont l'effet immanquable est de mécontenter tous les partis. Il parut, le 10 décembre de cette année, une déclaration du roi, qui «ordonnoit le respect et la soumission pour la bulle Unigenitus, sans qu'on pût toutefois lui attribuer le nom, les effets et le caractère de règle de foi[165].»Elle autorisoit, à la vérité, les évêques à continuer leurs enseignements aux fidèles, mais leur recommandoit en même temps de ne point «troubler la paix.» Les juges séculiers ne devoient plus se mêler des sacrements: les prêtres auroient désormais le droit de les refuser sans être exposés aux poursuites des tribunaux, mais seulement «à l'égard des personnes contre lesquelles des jugements auroient été rendus, des censures exercées, ou qui se seroient elles-mêmes déclarées réfractaires;» on défendoit prudemment les interrogations indiscrètes. (Ainsi le parlement avoit statué sur la validité des confessions, et le roi statuoit sur la manière de confesser.) Enfin tout ce qui s'étoit passé à l'occasion des derniers troubles étoit considéré comme non avenu; toutes sentences et procédures étoient annulées; chacun rentroit dans sa situation première: on n'offroit pas d'autre dédommagement à ceux qui avoient été bannis, dépouillés, emprisonnés; et l'on espéroit de toutes ces foiblesses une paix durable et un accord parfait. À la vérité, pour consolider l'édifice de cette paix, la cour essaya de se montrer un peu plus hardie: on joignit à cette déclaration deux lois, l'une qui supprimoit deux chambres des enquêtes, l'autre qui régloit la discipline des chambres, et dont l'objet étoit de rendre les réunions des magistrats plus difficiles, de leur ôter ainsi le moyen d'interrompre à tout moment le cours de la justice, et d'abandonner leur rôle de juges pour jouer celui de factieux; puis, armé de ces trois pièces, le roi alla, le 15 décembre, tenir un lit de justice, où il en ordonna l'enregistrement. Or la difficulté n'étoit pas d'avoir fabriqué de semblables lois, mais maintenant de les faire accepter et exécuter. À peine la séance royale étoit-elle levée, qu'un soulèvement général des magistrats éclata et contre les lois et contre la déclaration. «De telles mesures ne tendoient pas moins, s'écrioit-on de toutes parts, qu'à bouleverser l'État.» Il falloit de leur côté frapper un grand coup et faire peur à qui avoit voulu les effrayer: tous se concertèrent pour donner à la fois leur démission, se rappelant que ce moyen leur avoit déjà réussi. La majorité de la grand'chambre demeura seule en place, soit qu'elle ne voulût point suivre ce parti, soit que les meneurs du parlement jugeassent qu'il n'eût pas été prudent d'effacer ainsi jusqu'aux dernières traces de son existence.
(1757) Peu de jours après, le 5 janvier de cette année, Louis XV fut assassiné: l'assassin étoit un homme de la dernière classe du peuple, nommé Damiens; il prouva qu'il auroit pu tuer le roi s'il l'avoit voulu, et que son intention avoit été seulement de le blesser «pour lui donner,» disoit-il, un utile avertissement qui le portât à écouter les représentations de son parlement, et à prendre le parti de son peuple qui périssoit[166]. «Si l'on avoit coupé la tête à trois ou quatre évêques, ajoutoit-il, cela ne seroit point arrivé[167].» Il écrivit une lettre au roi, dans laquelle il l'invitoit «à ne pas avoir tant de bonté pour les ecclésiastiques, à ordonner qu'on donnât les sacrements à l'article de la mort, sans quoi sa vie n'étoit pas en sûreté[168].» Il lui enjoignoit de rétablir son parlement et de ne plus l'inquiéter, affirmant «qu'il n'a eu d'autre objet, dans le malheureux coup qu'il a fait, que de contribuer aux peines et soins du parlement qui soutient la religion de l'État[169].» Cet homme avoit servi, vingt ans auparavant, chez les jésuites, et en avoit été deux fois chassé: on espéra tirer parti de cet incident contre la compagnie; mais il déclara formellement «qu'il haïssoit la façon de penser des jésuites, et que s'il avoit vécu chez eux, c'étoit par politique et pour avoir du pain[170]. Il déclara encore «qu'il avoit conçu son projet dans les temps où il passoit des nuits dans les salles du Palais à attendre la fin des délibérations qui s'y faisoient, et lorsqu'il a vu le peu d'égards que le roi avoit pour les représentations de son parlement[171]. «L'instruction prouva qu'il avoit successivement servi chez quatre conseillers au parlement, et dans le temps de la plus grande effervescence de cette compagnie; qu'il étoit très assidu dans la grande salle, point de réunion des factieux à la suite du parlement; que, dans ces rassemblements tumultueux, sa tête s'étoit échauffée aux vociférations qui retentissoient de toutes parts contre le clergé, contre l'archevêque de Paris, et dans lesquelles «le roi lui-même n'étoit point épargné[172];» il avoit entendu dire, dans le palais, «que c'était une œuvre méritoire de le tuer[173].» Enfin toute la procédure, depuis le commencement jusqu'à la fin, ne montra dans cet homme qu'un malheureux que les doctrines parlementaires et ses rapports continuels avec les partisans de ces doctrines avoient fanatisé; et les juges qui l'interrogèrent et le condamnèrent furent convaincus, par ses aveux et ses déclarations, de lui avoir mis eux-mêmes le poignard à la main[174]. Il fut exécuté le 28 mars: nous épargnons à nos lecteurs le détail des horreurs de son supplice.
Cet événement fit une impression profonde sur Louis XV; mais ce fut d'une terreur pusillanime qu'il le pénétra; et loin de nuire au parlement, à qui, sous un roi tel que Louis XIV, les révélations de Damiens eussent porté un dernier coup, l'effet qu'il produisit fut de déterminer ce déplorable prince à user de ménagements encore plus grands à l'égard d'un corps qui avoit des partisans assez affectionnés pour tuer, au besoin, les rois qui pouvoient lui être importuns. Cette terreur ne le quitta plus jusqu'à la fin; et nous verrons jusqu'à quel point la cabale des novateurs sut la faire servir à ses desseins. Il fut donc plus facile que jamais aux amis du parlement d'ouvrir en faveur de cette compagnie des négociations qui eurent tout le succès qu'elle pouvoit désirer. La grand'chambre commença, avant toutes choses, par enregistrer la déclaration du 10 décembre précédent. Satisfait de cet acte de condescendance, le roi rendit les démissions aux magistrats qui les avoient données; on rappela ceux qu'on avoit exilés, et les évêques condamnés revinrent aussi de leur exil. Ceci fait, le parlement recommença tranquillement ses persécutions contre l'archevêque de Paris, dont la fermeté inébranlable l'irritoit par dessus tout; et en raison de cette paix que la déclaration et son enregistrement avoient cimentée, il eut, dès l'année suivante, le crédit de faire exiler son premier pasteur jusqu'au fond du Périgord[175]. Toutefois, jusqu'aux nouveaux orages qui ne tardèrent point à éclater, et qui furent pour l'Église de France une atteinte plus cruelle et plus funeste qu'aucune de celles qu'elle avoit reçues, ce qui se passa alors peut être considéré comme une espèce de trève, les factieux ayant jugé qu'il étoit de leur politique de modérer leurs coups, afin de les porter plus sûrement. Une autre guerre venoit de commencer; et reprenant le récit, un moment interrompu, du gouvernement intérieur de la France et de la politique extérieure de son cabinet, nous allons y voir reparoître, sous de nouveaux aspects, tous les symptômes de destruction dont nous venons d'être épouvantés.
(1756-1763) Il faut bien le dire, cette prospérité matérielle que les profonds penseurs de nos jours ont en si grande estime, et qu'ils considèrent à peu près comme le seul principe vital des États, s'étoit accrue, dans cette belle France, au milieu de cette dissolution sociale qu'y préparoient un despotisme idiot et une démagogie insensée. Le commerce extérieur surtout, et nous ne parlerons ici que de cette branche de ses ressources industrielles, avoit pris de grands accroissements: la France faisoit presque exclusivement celui du Levant; dans les Indes occidentales, aucune colonie ne pouvoit être comparée à la partie françoise de Saint-Domingue pour la richesse et la fertilité; ses autres colonies des Antilles, ses possessions immenses dans le Canada, prenoient chaque jour de nouveaux développements, et les factoreries qu'elle avoit créées en Afrique, et particulièrement sur les côtes du Sénégal, contribuoient à faire fleurir tous ces établissements. Dans l'Inde, les divisions de Dupleix et de La Bourdonnaie avoient un moment compromis l'existence encore mal affermie de ses comptoirs; mais, demeuré vainqueur d'un rival de talent et de gloire dont il avoit été bassement jaloux et que des intrigues de bureaux lui avoient sacrifié, Dupleix, tandis que La Bourdonnaie expioit à la Bastille les services inappréciables qu'il avoit rendus à son pays, se montroit du moins digne de le remplacer par son activité, son courage, les grandes vues qu'il déployoit dans son administration. Habile à profiter des divisions des nababs dont la colonie françoise étoit entourée, il faisoit payer chèrement ses secours à ceux de ces petits princes qu'il étoit de son intérêt de favoriser, et le territoire de Pondichéry s'agrandissoit considérablement des concessions qu'il les obligeoit de lui faire. Il n'est pas besoin de dire que les Anglois voyoient d'un œil cupide et jaloux, et cette prospérité de nos établissements dans l'Inde plus grande que la leur, et cet état florissant de nos colonies occidentales, et surtout ces milliers de vaisseaux qui, sortant sans cesse de nos ports et parcourant toutes les mers du levant et du couchant, nous formoient ainsi une race nombreuse de marins bientôt capable de leur disputer l'empire de ces mers, et menaçant ainsi l'existence d'un système de gouvernement dont cette suprématie maritime étoit l'unique base, et qui crouloit sur lui-même, si elle leur étoit enlevée. Attentifs à tout ce qui se passoit, et suivant en ceci la politique profondément perverse des Romains, qui décidoient qu'un peuple et qu'un royaume ne devoient plus subsister, dès que son existence étoit de nature à inquiéter la république, les chefs de l'aristocratie angloise reconnurent qu'il étoit temps encore de détruire cette rivalité renaissante de la France dont ils étoient alarmés; d'assurer, en frappant quelque grand coup, cette supériorité navale, qui, quelques années plus tard, pouvoit leur être enlevée; et la guerre fut résolue dans leur cabinet.
Comme il ne s'agissoit point, dans une semblable résolution, du juste ou de l'injuste, mais tout simplement d'un intérêt que ce cabinet machiavélique considéroit comme le premier intérêt de sa nation, tous les moyens semblèrent bons pour en assurer le succès. Si l'on en croit les récits les plus dignes de foi, les Anglois commencèrent les hostilités par un assassinat sur les limites du Canada[176], se plaignirent hautement des justes représailles qui, dans cette occasion, furent exercées contre eux, comme d'une disposition menaçante à l'égard de leurs possessions dans le nord de l'Amérique; et, afin de rendre incontestable le droit qu'il avoit de faire la guerre à la France, prirent des mesures à peu près immanquables pour l'empêcher de pouvoir la soutenir, en faisant sortir traîtreusement de leurs ports toutes leurs flottes, lui enlevant en pleine paix trois cents navires marchands, et ce qui étoit pour eux une capture bien autrement précieuse, dix mille matelots qui en formoient les équipages; écrasant ainsi à la fois son commerce et sa marine, avant qu'elle eût même songé à se mettre en défense. C'étoit encore là un de ces traits de politique romaine dont il y avoit peu d'exemples parmi les peuples de la chrétienté, même dans leurs siècles les plus barbares. Tandis que ce projet se préparoit et s'exécutoit, le cabinet de Versailles, constant dans ces traditions de complaisance et de déférence[177] pour les Anglois, qui avoient été créées sous la régence, laissoit dans l'Inde Dupleix sans secours, de crainte de leur causer de l'ombrage, et lui faisoit perdre ainsi, à leur profit, tout le fruit de ses victoires et de ses négociations; puis, sur l'affaire du Canada, il se berçoit niaisement des vaines paroles dont ces astucieux diplomates, en attendant que leur brigandage eût eu son plein et entier effet, amusoient la crédulité de l'ambassadeur le plus malhabile que ce cabinet malavisé leur eût jamais envoyé[178].
Cependant les ministres de Prusse et d'Autriche, qui n'avoient pas la vue si courte que les nôtres, avoient déjà reconnu que la guerre entre la France et l'Angleterre étoit inévitable, et manœuvroient en conséquence avec notre ministère. Le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de Marie-Thérèse auprès de Louis XV, appréciant la portée de nos diplomates, conçut le projet hardi de changer la politique de la France, de rompre l'équilibre établi par la paix d'Aix-la-Chapelle[179], d'alliée qu'elle étoit du roi de Prusse d'en faire son ennemie, et de trouver, dans cette espèce de perturbation des rapports et des intérêts, quelques chances pour reconquérir la Silésie, continuel objet des regrets de Marie-Thérèse, et source de ses ressentiments contre un prince qui, sans doute, l'en avoit très injustement dépouillée. De son côté, Frédéric demandoit à rester dans notre alliance, et offroit le secours efficace de ses excellentes armées et de ses incomparables talents militaires pour contenir l'Autriche, en cas qu'elle voulût faire cause commune avec l'Angleterre, et agir hostilement sur le continent. Ce qu'il demandoit étoit l'ancien système de politique extérieure de la France, depuis que, dans les rapports des puissances chrétiennes entre elles, tout avoit été réduit aux intérêts purement matériels; et c'étoit indubitablement le meilleur à suivre dans cette circonstance, car il ne sembloit pas probable que, la France se montrant disposée à conserver la paix sur le continent, l'Autriche eût hasardé de commencer la guerre en présence des armées du roi de Prusse, soutenues d'une alliance si redoutable; et alors tous les efforts du gouvernement se portoient vers la guerre maritime, avec l'espoir fondé d'y rétablir cette parité de forces que venoit de rompre la perfide agression de l'Angleterre. Mais la maîtresse du roi avoit à se plaindre du héros prussien, dont l'esprit caustique lui avoit lancé, de Berlin à Versailles, quelques sanglantes épigrammes. Ce n'étoit pas tout: une correspondance à laquelle Kaunitz avoit eu l'adresse de faire descendre la fille des Césars avec cette impudente courtisane, et dans laquelle la raison d'État, beau nom dont on a coutume de couvrir les fautes et les turpitudes des princes, l'avoit fait se dégrader jusqu'à prodiguer à cette femme ces expressions affectueuses qu'on n'accorde qu'à l'intimité et aux affections les plus familières, avoit produit un effet plus sûr que les intrigues et les négociations des cabinets. La tête tourna à Mme de Pompadour de se voir en un commerce réglé de lettres amicales avec une grande souveraine; et Marie-Thérèse put tout obtenir de cette vanité bourgeoise, qu'elle avoit su satisfaire aux dépens de sa franchise et de sa dignité. Dès ce moment, la favorite n'eut plus qu'une pensée, qui fut d'allier la France à l'Autriche dans une guerre continentale; c'étoit la moindre chose qu'elle pût faire pour une impératrice-reine qui lui écrivoit de petits billets et qui l'appeloit son amie.
Cependant ce projet d'alliance étoit discuté dans le conseil où sa domination n'étoit pas encore aussi souverainement établie qu'elle le fut depuis, et où le ministérialisme, très concentré sous la régence et sous le cardinal de Fleuri, avoit fini, grâce à l'incurable foiblesse du prince, par dégénérer en une sorte d'anarchie oligarchique; chaque secrétaire d'État s'étant fait maître absolu dans son département, n'étendant pas ses vues au delà des intérêts et des affaires qui en dépendoient, y rapportant tout, et pour les soutenir, se mettant en état d'hostilité contre ses collègues, au risque de compromettre la fortune et le salut même de l'État. D'Argenson, ministre de la guerre, de qui Duclos lui-même rend ce témoignage «qu'il étoit dégagé de tout principe moral, et que le bien et le mal lui étoient indifférents,» auroit voulu armer sur terre la France entière, et réduire ainsi le ministère de la marine à la nullité la plus absolue. Machault, qui ne valoit pas mieux que lui, dirigeoit alors ce département, auquel il avoit tout refusé lorsque Maurepas en étoit le chef, et qu'il étoit, lui, contrôleur général; et ministre de la marine, il prétendoit, au contraire, que la guerre maritime étoit la seule qu'il fût à propos de faire, conseilloit d'abandonner tout projet hostile sur le continent, de chercher plutôt, dans une alliance offensive avec l'Espagne, des moyens de réprimer la nation ambitieuse qui menaçoit également l'une et l'autre puissance; et l'intérêt qui le faisoit parler étoit ici d'accord avec le bon sens. Toutefois il ne soutenoit pas cet avis, qui étoit incontestablement le meilleur, aussi fortement qu'il l'auroit fallu, parce qu'il craignoit de mécontenter Mme de Pompadour, dont il étoit la créature; étant déjà alarmé de voir l'abbé de Bernis, homme de cour très agréable et homme d'église fort scandaleux, s'insinuer dans les bonnes grâces de la favorite, travailler par ses soins et ses flatteries à la dégoûter de l'inepte Rouillé, qu'elle-même avoit placé aux affaires étrangères, et à peu près sûr de le supplanter, tendre à s'emparer exclusivement de sa confiance et de celle du roi. Quant au contrôleur des finances, qui étoit alors Hérault de Séchelles, uniquement occupé du soin de s'enrichir lui et ses créatures, et servilement aux ordres de la marquise, il vaut à peine l'honneur d'être nommé.
D'Argenson, Machault et Bernis dirigeoient donc les affaires sous l'influence de Mme de Pompadour, qui elle-même dirigeoit Louis XV à son gré. Les Mémoires du temps leur accordent des talents et de la capacité, ce qui ne peut être considéré comme vrai que par rapport à ceux qui les remplacèrent. C'étoit entre ces divers personnages que la question de la guerre continentale étoit principalement débattue: le roi, que l'imprudent Frédéric n'avoit point épargné dans ses épigrammes, y étoit porté par le ressentiment qu'il en avoit gardé, par une sorte d'antipathie qu'au sein de ses désordres il éprouvoit pour un prince irréligieux jusqu'à l'impiété déclarée; et à ces motifs purement personnels se joignoit la pensée de former une alliance catholique qui pût balancer le parti protestant déjà prépondérant en Europe[180], pensée qui eût été sublime dans un autre temps, qui alors étoit presque ridicule. La marquise étoit entraînée par engouement et surtout par sa vanité à la fois satisfaite et blessée. Sur deux ministres influents, il y en avoit un qui vouloit la guerre de toutes ses forces, l'autre osoit à peine s'y opposer; le contrôleur général étoit de l'avis de la favorite. Autour du ministère se pressoient ceux qui espéroient jouer un rôle sur ce nouveau théâtre, le comte d'Estrées, le prince de Soubise, le duc de Richelieu et plusieurs autres. L'abbé de Bernis, que le roi aimoit, que la marquise protégeoit, qui se voyoit sur le point d'entrer au conseil, n'eut donc pas le généreux courage de combattre un projet de guerre qu'intérieurement il désapprouvoit, et donna la mesure de son caractère et de sa probité politique, en se chargeant de négocier avec l'ambassadeur d'Autriche le traité qui devoit la faire éclater.
Or toutes ces choses se passoient, tandis que ce même ministère, composé de semblables hommes, luttoit si misérablement contre le parlement, et ne se soutenoit dans cette lutte qu'en lui sacrifiant journellement quelques dépouilles de l'Église de France, comme une proie à dévorer. Le traité entre la France et l'Autriche fut signé, à Versailles, le 1er mai 1756. Cependant, cette même année, la guerre s'étoit ouverte avec les Anglois, sous les auspices les plus favorables: l'escadre françoise, commandée par La Galissonnière, avoit battu et dispersé l'escadre angloise que commandoit l'amiral Bing; et la prise de l'île de Minorque, et de la forteresse de Mahon qui suivit cette victoire navale, étoit un fait d'armes brillant qui donnoit au maréchal de Richelieu les apparences d'un général heureux, brave et expérimenté[181]. Ces premiers succès enivrèrent les fauteurs de la guerre; et cet enivrement fut d'autant plus fatal, qu'ils ne s'arrêtèrent plus dans leurs espérances.
Le roi de Prusse, au contraire, ne s'aveugloit point sur sa situation; et bien instruit des dispositions et de la prépondérance de la coterie qui manœuvroit contre lui à la cour de France, il avoit prudemment jugé que ce seroit agraver cette position périlleuse que de rester seul à la merci de hautes parties contractantes. Il connoissoit trop bien l'Autriche pour ne pas avoir deviné où elle en vouloit venir en négociant avec la France un traité d'alliance et de neutralité dans la guerre de cette puissance avec l'Angleterre, traité par lequel elle s'engageoit à garantir et à défendre en Europe tous les États du monarque françois, que personne n'attaquoit ni ne pouvoit attaquer; tandis qu'elle s'y faisoit garantir les siens, non sur les bases du traité d'Aix-la-Chapelle, mais selon l'ordre établi par la Pragmatique-sanction[182], clause qui le menaçoit directement dans la possession usurpée de la Silésie. Aussi cette convention n'étoit pas encore signée, qu'il avoit pris le seul parti qu'il lui fût possible de prendre, en signant le premier un traité d'alliance avec le roi d'Angleterre. Cependant des négociations actives, entamées avec tous les cabinets de l'Europe et conduites avec adresse pas l'abbé de Bernis, fortifioient le traité de Versailles de l'alliance de la Russie et de la Suède; la Bavière, le Palatinat et le Wirtemberg y avoient accédé; la diète de l'Empire refusa son assistance au roi de Prusse, et la Hollande confirma sa neutralité. Ainsi l'Europe presque entière s'ébranloit sur ses fondements pour faire rendre un petit coin de terre à l'Autriche, à cette Autriche contre laquelle, quelques années auparavant, cette même Europe s'étoit également armée dans le dessein de la dépouiller de tous ses États; et c'étoit la France qui provoquoit de nouveau cet ébranlement général, n'ayant rien à réclamer pour elle, ne prétendant à aucune conquête, n'ayant nulle appréhension d'être entamée dans la moindre partie de son territoire. Certes, c'étoit là de la démence; et cette démence semble encore plus caractérisée, lorsque l'on considère que cette confédération si formidable n'étoit formée que pour avoir raison d'un des plus petits royaumes de l'Europe. Les plus simples notions des intérêts grossiers dont se composoit alors la politique moderne y étoient renversées; et tout ceci semble à peine croyable. Ce qui va suivre est plus incroyable encore.
Jamais souverain ne s'étoit vu dans de plus grandes extrémités que le roi de Prusse: ses ennemis se présentoient à lui sur tous les points; mais aussi il ne se rencontra jamais sur le trône un génie plus propre que le sien à lutter contre une pareille situation, à montrer ce que peuvent opérer de prodiges un pouvoir absolu sur des peuples façonnés à l'obéissance, une force de volonté que rien ne peut ébranler, et une capacité militaire en état de tout entreprendre et même de tout hasarder, parce qu'elle n'est comptable qu'à elle-même de ses revers et de ses succès[183]. Son coup d'œil perçant lui fit voir avec la rapidité de l'éclair ce qu'il avoit à faire: c'étoit d'attaquer avant qu'on eût pu se réunir pour l'accabler, et il le fait à l'instant même. À la tête de ses armées si long-temps victorieuses, et entouré de ce cortége de généraux habiles qu'il avoit formés lui-même sur les champs de bataille, il entre brusquement en Saxe, ordonne au prince Ferdinand de Brunswick, l'un de ses plus dignes compagnons d'armes, d'aller s'emparer de Leipsick, marche lui-même sur Dresde, force pour la seconde fois le roi de Pologne à sortir de la capitale de ses États héréditaires; et tandis que celui-ci va s'enfermer avec ses meilleures troupes dans le camp de Pyrna, vole, dans la Bohême, à la rencontre des Autrichiens qui commençoient à s'ébranler; déclaré par la diète ennemi de l'Empire, répond à cette déclaration en les battant à Lokowitz, revient au blocus du camp de Pyrna, d'où le roi-électeur s'échappe encore, abandonnant son armée qui tout entière se rend prisonnière, et, dans sa fuite, suppliant le vainqueur de dicter les conditions d'une paix qui lui est refusée. Frédéric ne lui accorda que des passe-ports pour se retirer en Pologne, et combla lui-même, dit-on, la mesure de ses mépris en lui offrant des chevaux de poste[184].
Ces succès extraordinaires et inattendus du roi de Prusse n'eurent d'autre effet que de conduire plus promptement l'Autriche au but qu'elle vouloit atteindre. Mme de Pompadour accueillit sur-le-champ la demande que fit son amie, l'impératrice-reine, de rendre offensive cette alliance, stipulée seulement comme défensive dans le traité de Versailles; et le roi, ainsi que tous ses ministres, bon gré mal gré, se rangèrent encore à cet avis, car elle étoit alors maîtresse souveraine des délibérations du cabinet. Ceci fait, et la question se réduisant désormais à tracer des plans de campagne et à administrer les armées de terre et de mer, la favorite fit renvoyer du ministère les deux hommes qui seuls se fussent montrés capables dans l'administration de la marine et de la guerre, Machault et d'Argenson[185], et les remplaça par deux autres qu'elle choisit, comme à plaisir, parmi les plus ineptes, Paulmy et Moras. Ce fut sous ces heureux auspices que s'ouvrit la campagne de 1757.
On s'étoit ridiculement persuadé que le roi d'Angleterre, maître en apparence de faire la paix ou la guerre, l'étoit en réalité; et que dès qu'il verroit son électorat de Hanovre envahi, il souscriroit cette paix à peu près aux conditions qu'il plairoit de lui imposer. Une seule campagne suffisoit, disoit-on, pour amener cet immanquable résultat. On ouvrit donc cette campagne en faisant marcher une armée, à travers la Hesse et la Westphalie, vers cet électorat de Hanovre, que défendoit le prince de Cumberland, dont l'armée, toute hanovrienne, étoit fortifiée des troupes hessoises et brunswickoises. L'armée françoise, dont une division étoit sous les ordres du prince de Soubise, l'un des favoris de Mme de Pompadour, avoit pour général en chef le maréchal d'Estrées. Tandis qu'elle marchoit en avant, l'ennemi reculant toujours devant elle, et lui abandonnant successivement ses places fortes et ses positions, les intrigues de Versailles se montroient déjà plus actives que le général françois, qui, en effet, laissoit voir de la lenteur, de l'indécision, et ne savoit pas profiter des avantages que lui offroit cette singulière manœuvre du général anglois. Il hésitoit encore à attaquer celui-ci qui, fortement retranché près de Hastenbeck, paroissoit enfin décidé à l'attendre, lorsqu'il apprit que son successeur étoit déjà nommé: ce fut cette nouvelle qui lui donna la résolution de livrer enfin bataille. Il attaqua donc le prince de Cumberland, remporta une victoire qu'il dut aux fautes de celui-ci et à l'habileté de Chevert et de quelques autres officiers distingués; puis, quelques jours après, fut destitué comme s'il avoit été battu, et remit le commandement au maréchal de Richelieu. Celui-ci profita de la terreur panique de l'ennemi, terreur qui, lui ayant fait d'abord abandonner un champ de bataille qu'il pouvoit encore disputer, ne lui avoit pas permis de s'arrêter un seul instant dans une retraite qu'il continua jusqu'à ce que l'armée françoise l'eût acculé à l'embouchure de l'Elbe. Ce fut là que, réfugié dans Stades avec des troupes qui partageoient son effroi et son découragement, le duc de Cumberland, que Fontenoi et Culloden avoient autrefois illustré, signa cette convention fameuse de Closter-Severn, par laquelle les François demeurant maîtres de l'électorat de Hanovre, du landgraviat de Bremen et de la principauté de Verden, les troupes alliées de cet électorat étoient tenues de se retirer dans leurs pays respectifs, pour y rester neutres jusqu'à la fin de la guerre, les Hanovriens devant passer l'Elbe et ne point sortir des quartiers qui leur seroient assignés. En signant, de son côté, cette convention, le duc de Richelieu, qui pouvoit faire toute cette armée prisonnière de guerre par capitulation, et qui avoit commis la première faute d'en manquer l'occasion, en commit une seconde plus grave encore: ce fut d'oublier que le duc de Cumberland n'étant pas autorisé par sa cour à proposer un semblable arrangement, il étoit nul par le fait; et qu'en refusant de le ratifier, les Anglois pouvoient faire perdre à la France tout le fruit de cette suite de succès inespérés. Cette dernière faute fut la plus capitale d'une guerre où l'on ne commit que des fautes; et le vainqueur hasardeux de Mahon n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses talents militaires, ce qu'il falloit pour la réparer. Tandis que le prince de Soubise, qu'il avoit détaché de l'armée avec un corps de vingt-cinq mille hommes, se joignoit aux troupes des cercles de l'Empire pour pénétrer en Saxe et y rétablir l'électeur, le général en chef, plus habile à piller qu'à combattre, parcouroit le Hanovre en le désolant, et, uniquement occupé de satisfaire sa cupidité insatiable, laissoit au prince Ferdinand de Brunswick le temps de mettre Magdebourg en état de défense, et ne faisoit aucune manœuvre pour soutenir son lieutenant.
C'est que, présomptueux et léger, il considéroit la guerre comme terminée, et le roi de Prusse comme perdu sans ressource. Or, voici ce qui arriva: sorti des quartiers d'hiver qu'il avoit pris dans la Saxe, Frédéric, après avoir vainement essayé de rompre la ligue formidable qui avoit juré sa ruine, s'étoit livré de nouveau à ces tentatives hardies qui seules, dans de semblables extrémités, pouvoient lui offrir quelques chances de salut. Alors l'armée des cercles n'étoit pas encore rassemblée; la Suède et la Russie attendoient pour agir les subsides de la France, embarrassée de payer même ses propres soldats; et au commencement de cette campagne, l'Autriche se trouvoit encore abandonnée contre lui à ses propres forces. Il saisit le moment et rentre dans la Bohême, se proposant non pas seulement de vaincre les armées de son ennemi, mais de les anéantir; pénètre jusqu'aux environs de Prague; y remporte sur le prince de Lorraine une victoire sanglante et long-temps disputée; le force de se renfermer dans cette capitale, avec quarante mille hommes qu'il est sûr de bientôt affamer; sans en abandonner le blocus, vole à la rencontre d'une seconde armée qui s'avance pour délivrer la première, et qui, si elle est détruite, lui ouvre le chemin de Vienne, où il ira dicter les conditions de la paix dans le palais même des empereurs; trouve enfin, dans le vieux tacticien Daun, un général dont la prudence et les combinaisons savantes lui arrachent la victoire, et le replongent dans tous les périls dont il se croyoit au moment de sortir. Forcé de lever le siége de Prague et toutefois sans que ses ennemis victorieux pussent l'empêcher de se maintenir encore dans la Bohême, ayant déjà épuisé toutes ses épargnes, et quelques fautes du prince Henri son frère le mettant en péril de perdre la Silésie, il apprend à la fois l'entrée de quatre-vingt mille Russes dans la Prusse orientale, l'irruption des Suédois dans la Poméranie, les succès extraordinaires de l'armée françoise, la convention de Closter-Severn, la marche du prince de Soubise vers la Saxe, et sa réunion avec l'armée de l'Empire. Pressé ainsi de toutes parts, envahi sur toutes ses frontières, Frédéric sent un moment s'abattre son courage, et cependant, au milieu des pensées de désespoir dont il est agité[186], conserve encore cette présence d'esprit et ce coup d'œil ferme qui savent lui créer des ressources de salut, alors que tout semble perdu pour lui. Un de ses généraux, Bevern, est laissé à la garde de la Silésie avec une armée de cinquante-six mille hommes; puis se confiant à sa fortune et à son génie, il n'emmène avec lui que douze mille soldats, en rassemble à peu près dix mille autres sur sa route, et, avec cette petite troupe, va chercher les armées combinées de France et des cercles, qui, sous les ordres du prince de Soubise et du plus incapable des généraux autrichiens, le prince de Saxe-Hildbourghaussen, étaient alors réunies auprès d'Erfurt; par une suite de manœuvres ingénieuses, sait tromper l'ennemi et lui faire quitter une position où il étoit fortement retranché, pour venir se livrer à lui dans la plaine de Rosback; et là, avec un petit nombre de bataillons et d'escadrons de cavalerie, remporte la victoire la plus complète sur une armée de soixante mille hommes, indisciplinée, mal commandée, qui, à peine attaquée, se met en déroute, à la honte de ses deux chefs, incapables même de la rallier après la défaite. Vainqueur à Rosback, Frédéric n'a pas même le temps de respirer: il faut qu'il retourne en toute hâte dans la Silésie, où Bevern a été battu par les Autrichiens, déjà maîtres de Breslaw et bientôt de toute la province. Sa seule présence y change la face des choses: des débris de ses armées il en compose une nouvelle qu'il sait remplir de confiance et d'ardeur, et marche à la rencontre de Daun et du prince de Lorraine, quelques jours auparavant vainqueurs de ses lieutenants, tous les deux généraux expérimentés et qui commandent une armée deux fois plus nombreuse que la sienne; les atteint dans la plaine de Lissa, et, par une de ces manœuvres qu'il n'appartient qu'au génie militaire de concevoir sur-le-champ et de savoir exécuter[187], remporte sur eux une victoire plus complète encore et surtout plus décisive que celle de Rosback. Peu de jours après, Breslaw lui rouvrit ses portes, et il se rétablit bientôt dans la Silésie. L'armée autrichienne étoit, par sa dernière défaite, affoiblie, dispersée, et hors d'état d'agir avant d'avoir été réorganisée: le vainqueur concentra ses forces pour les porter tour à tour sur les divers points menacés par ses nombreux ennemis, Russes, Suédois, François, Allemands; et jusqu'à la fin de cette mémorable campagne de 1757, sut les contenir et les repousser.
(1758) La France n'avait pas, depuis long-temps, éprouvé un affront comparable à celui de la journée de Rosback; les autres puissances étoient également humiliées; et ce fut parce que l'on avoit fait honteusement la guerre qu'on refusa la paix au vainqueur, qui ne cessoit de la demander, mais qui la vouloit honorable, quoiqu'il en eût plus besoin encore que les vaincus. La haine et le mépris pour Louis XV et sa favorite alloient toujours croissant; les armées françoises étoient devenues la risée de la France elle-même, ce qui ne s'étoit point encore vu; et les défaites de leurs tristes généraux étoient accueillies par des chansons et par des épigrammes. Mais tandis qu'on se moquoit d'eux à Paris, ils étoient ordinairement bien reçus à Versailles, où ils trouvoient leurs complices en intrigues et en ineptie; et ceux que leur incapacité ou leurs prévarications forçoient de destituer, n'en étoient ni moins impudents ni moins favorisés. Il en alloit autrement en Angleterre: l'amiral Bing, pour s'être laissé vaincre, avoit été condamné à mort et fusillé aux acclamations du peuple anglois, qui vouloit que ses amiraux fussent vainqueurs, sous peine de la vie. Cumberland, à son retour de sa campagne ignominieuse, avoit été disgracié, entraînant dans sa chute le secrétaire d'état Fox; et le célèbre Pitt, depuis lord Chatam, venoit d'être placé au timon des affaires. Dès ce moment, les résolutions les plus énergiques sortirent du cabinet de Saint-James: le nouveau ministère rompit ouvertement la convention de Closter-Severn, se souciant fort peu de la foi jurée là où il s'agissoit des intérêts du pays, et cette nouvelle perfidie avoit été prévue; un subside considérable fut accordé au roi de Prusse, et l'armée des alliés, qu'ils avoient dégagée de son serment par l'omnipotence de leur diplomatie, renforcée d'un corps de troupes angloises, commença à se mettre en mouvement, sous les ordres du prince Ferdinand de Brunswick. Ce fut alors seulement que l'on s'aperçut, dans le cabinet de Versailles, que le duc de Richelieu étoit un général mal habile et mal avisé; on le rappela, et ce fut un prince du sang, le comte de Clermont, encore plus mal habile que lui, qui eut la fantaisie de le remplacer: il arriva sur le théâtre des opérations militaires pour y rassembler, avec toute son inexpérience, quatre-vingt mille hommes épars sur une grande étendue de terrain. Le prince Ferdinand n'avoit garde de lui en laisser le temps: il pénétra promptement et hardiment à travers tous ces corps isolés, les battit en détail, les força d'évacuer successivement et les postes et les villes qu'ils occupoient; et le nouveau général, forcé de repasser honteusement le Rhin en abandonnant à l'ennemi onze mille prisonniers, sembla n'être entré en Allemagne que pour donner le signal à son armée d'en sortir. Ainsi s'ouvrit, sur les frontières de France, la campagne de 1758.
En Allemagne, le roi de Prusse étoit moins heureux que l'année précédente: Daun, après lui avoir enlevé tous ses convois, l'avoit forcé de sortir de la Moravie, où il venoit de se jeter, et d'abandonner le siége d'Olmutz, qu'il avoit peut-être imprudemment commencé. Laissant son armée dans la Bohême, où il vouloit se maintenir, il étoit allé, suivi seulement de quatorze bataillons, à la défense de ses propres États, que cent mille Russes venoient d'envahir; et ralliant à ce corps d'élite les troupes qu'il avoit dans la Poméranie, il avoit marché à leur rencontre et les avoit vaincus près du village de Zorndorf, dans une des batailles les plus sanglantes et les plus disputées de toute cette guerre. Mais c'étoit peu pour lui d'avoir forcé à la retraite quelques uns de ses puissants ennemis par des prodiges de bravoure et d'habileté; d'autres reparoissoient à l'instant même, non moins menaçants et redoutables; et vainqueur des Russes, le héros prussien n'eut que le temps de se rendre en Saxe, à marches forcées, pour délivrer le prince Henri son frère, que Daun avoit poursuivi jusque sous le canon de Dresde, où il s'étoit réfugié, attendant son libérateur. Dès que le roi parut, le siége fut levé, et les deux armées se réunirent; mais cette fois-ci le général autrichien se montrant, contre sa coutume, plus actif que son illustre antagoniste, eut la gloire de tromper sa vigilance, de le vaincre une seconde fois, à Hochkirch: et de le voir se retirer devant lui. Cette défaite et sa victoire sur les Russes, si chèrement achetée, avoient épuisé les armées de Frédéric: cette fois on le crut et on dut le croire perdu sans ressource, et ce ne fut pas sans étonnement que l'Europe le vit reprendre bientôt, à force d'activité, de sang froid et de science militaire, tout son ascendant sur Daun; et par une suite non interrompue de ses manœuvres accoutumées, le forcer à aller chercher ses quartiers d'hiver hors de la Saxe et de la Silésie, où, à la fin de cette campagne, les Prussiens ne rencontrèrent plus un seul ennemi.
Que faisoit, pendant ce temps, l'armée françoise sous les ordres du comte de Clermont? Après lui avoir fait passer le Rhin, toujours poursuivie par le prince Ferdinand, qui le passa après elle, son général vouloit encore lui faire éviter le combat, et continuer indéfiniment la retraite commencée. Quelques uns de ses officiers l'en firent rougir, et le forcèrent en quelque sorte à s'arrêter à Crevelt et à y attendre l'ennemi. Les deux armées ne tardèrent point à en venir aux mains; et le comte de Saint-Germain, l'un de ceux qui avoient conseillé la bataille, étoit sur le point d'assurer la victoire, lorsqu'il se vit abandonné par le général en chef, habile seulement à ordonner la fuite, et qui, cette fois-ci, donna l'exemple en fuyant le premier. Le vainqueur s'empara de Nuys, de Ruremonde, de Dusseldorf, et poussa des partis jusqu'aux environs de Bruxelles. Il n'étoit plus possible d'employer encore le comte de Clermont: Contades le remplaça, et ce nouveau général, ayant pour second le prince de Soubise, qui cherchoit une occasion d'effacer la honte de Rosback, sembla relever un peu le courage du soldat? L'un et l'autre remportèrent quelques succès peu décisifs, et montrèrent quelque disposition à reprendre l'offensive; mais les manœuvres du prince Ferdinand les forcèrent bientôt à revenir au point d'où ils étoient partis.
Voilà où l'on étoit après trois campagnes qui avoient fait verser des flots de sang, et réduit la France aux plus cruelles extrémités. Nos généraux battus répondoient aux reproches de lâcheté ou d'ineptie qu'on leur adressoit en récriminant contre leurs subordonnés, qu'ils accusoient de trahison; et ceux-ci se défendoient en mettant dans un plus grand jour les fautes qui avoient tout perdu. Les soldats, indisciplinés et découragés, du mépris de leurs chefs étoient passés à l'admiration et à l'enthousiasme pour le héros qui les avoit si souvent battus; et la France étoit entraînée à partager cet enthousiasme et cette admiration. Enfin, la guerre qui pesoit sur elle avoit été tellement conduite, et l'esprit public y étoit tellement exaspéré contre le roi et ses ministres, qu'on voyoit, ce qui étoit encore sans exemple, les vaincus faire hautement des vœux pour le vainqueur, s'affliger de ses revers, se réjouir follement de ses succès.
Cependant, absorbé par les embarras toujours croissants de cette guerre insensée, troublé par mille cabales, agité de mille intrigues subalternes, le ministère, comme si le génie des Dubois et des Fleuri eût encore présidé à notre marine, ne s'en occupoit guère plus que si l'Angleterre eût été notre alliée; et celle-ci, profitant savamment, ou de cette incurie, ou, ce qui est plus probable, des intelligences secrètes qu'elle s'étoit créées dans le centre même de notre administration maritime (car ce qui s'y passa alors et ce qui s'y est passé depuis et pendant long-temps, ne peut guère s'expliquer que par une trahison continuelle et en quelque sorte héréditaire), préludoit aux grands coups qu'elle alloit frapper, par des descentes sur nos côtes, des attaques contre nos ports, qui n'avoient pas en apparence de grands résultats, où souvent même elle sembloit éprouver des échecs, mais dont elle obtenoit ce résultat bien autrement important, d'arrêter les secours en hommes, en munitions et en vaisseaux que demandoient nos colonies, et d'où dépendoit leur conservation. Ceux qui les commandoient poussoient des cris d'alarme qui parvenoient jusqu'en France, et qui ne laissoient pas que d'accroître le trouble que causoient tant d'embarras où l'on s'étoit si inutilement jeté. Cependant on n'avoit qu'à dire un seul mot, qu'à laisser entrevoir la moindre disposition pacifique, et l'on finissoit à l'instant même cette guerre déplorable du continent, dont l'Autriche elle-même étoit fatiguée. Ce fut alors que l'abbé de Bernis, revenant à ses premières idées, commença à faire des instances pour la paix; et quelque servilité qu'il y eût alors dans le ministère, si l'on en excepte le maréchal de Belle-Isle, qui s'y montroit opposé uniquement sans doute parce qu'il avoit le département de la guerre, et que cependant il n'eût pas été difficile de ramener au meilleur avis, il n'y eut qu'une seule voix pour cette paix devenue si nécessaire. Le roi lui-même commençoit à être persuadé et avoit permis que des négociations fussent entamées à ce sujet. Mme de Pompadour, dont l'amour-propre se sentoit froissé de toutes parts, que la clameur publique, dont elle étoit le principal objet, irritoit, parce qu'elle n'avoit pas assez de sens pour en être effrayée, s'entêta seule à la guerre, parla de la honte qu'il y auroit à céder, de l'honneur de la France compromis, joua la femme forte et le grand caractère, ce qui offrit le mélange de l'odieux et du ridicule; et telle étoit cette dégradation à laquelle tout étoit parvenu, qu'il fallut continuer à verser du sang et à ravager des provinces, pour venger Mme de Pompadour des chansons des Parisiens, après avoir commencé ces ravages et cette effusion de sang, pour punir le roi de Prusse de ses épigrammes et payer Marie-Thérèse de ses cajoleries. L'abbé de Bernis, pour prix de la seule bonne action qu'il eût faite depuis qu'il étoit entré dans les affaires, fut destitué[188]; et c'est alors que l'on vit paroître dans ce ministère, où bientôt il alloit jouer le premier rôle, le plus grand fléau de la France, dans ce siècle où tout ce qui prenoit part au gouvernement étoit fléau pour elle, le duc de Choiseul.
On le savoit ambitieux, actif, entreprenant; on croyoit qu'il haïssoit la favorite, parce qu'il en avoit souvent parlé sans ménagement: on applaudit donc à sa faveur et l'on en conçut quelques espérances. Mais pour espérer ainsi d'un homme qui montoit au pouvoir, il eût fallu lui supposer de la conscience; et le nouveau ministre des affaires étrangères donna sur-le-champ la mesure de la sienne en se livrant tout entier à l'idole que, la veille, il insultoit encore. Pour complaire à Mme de Pompadour, il alla même plus loin qu'elle n'eût osé, et signala son entrée au conseil par le second traité de Versailles, plus désastreux encore que le premier, dans lequel la France entière, avec ses armées et ses finances, étoit mise à la disposition de l'Autriche. Ce traité fut signé le 30 décembre 1758.
À partir de ce moment, la guerre de sept ans n'offre plus pour la France qu'une suite de revers et d'humiliations.
(1759-1761) Sur le continent, les vicissitudes du roi de Prusse se multiplient, et son courage ainsi que son activité semblent s'en raffermir. Les armées françoises, mieux conduites par Contades et surtout par Broglie, qui partage avec lui le commandement, continuent de faire une guerre infructueuse et meurtrière dans des provinces dévastées, mais se soutiennent du moins sans honte jusqu'à la bataille de Minden, que, de l'aveu même du roi de Prusse, Contades devoit gagner, et qu'il perd en criant à la trahison contre son compagnon d'armes, selon l'usage adopté alors par tous nos généraux. Celui-ci reste seul à la tête de l'armée, et déjà vainqueur du prince Ferdinand à Berghen, sait se maintenir dans la Hesse et dans le Hanovre; continue, pendant la campagne suivante, à tenir en échec son habile ennemi. Battu par lui à Warbourg, il prend sa revanche à Clostercamp, et semble destiné à relever la réputation des armes françoises, lorsque, dans une troisième et dernière campagne, Mme de Pompadour envoie le malencontreux prince de Soubise, toujours possédé de la manie d'être un grand capitaine, entraver les opérations de Broglie, et, sous deux généraux désunis, fait battre les armées françoises à Fillingshaussen; nouveau désastre qui produisit de part et d'autre de nouvelles accusations, et dont le résultat fut de faire exiler dans ses terres le seul général qui, jusqu'alors, eût montré quelque talent.
Cependant, et nous venons de le dire, cette habileté de Broglie n'avoit eu d'autre résultat que de sauver aux armées françoises la honte de reculer sans cesse devant l'ennemi. Pendant ces trois campagnes les soldats manœuvrèrent à peu près sur le même terrain, se battirent dans les mêmes plaines ou autour des mêmes forteresses, et il n'en arriva rien de plus. Dans le centre de l'Allemagne, la scène étoit du moins plus variée et plus dramatique: les Russes avoient commencé à prendre leur revanche de la victoire du roi de Prusse en battant un de ses lieutenants; s'étant ouvert par ce succès les marches de Brandebourg, ils y avoient occupé la ville de Francfort-sur-l'Oder, où s'étoit réuni à leur armée un corps autrichien commandé par le général Laudon. Frédéric se met aussitôt en marche, traverse la forêt de Kunersdorf, les surprend et les attaque dans la position où ils s'étoient retranchés: la victoire se déclare d'abord pour lui, puis lui échappe bientôt parce qu'il la veut trop complète, et que, décidé à ne rien laisser échapper de cette armée, il s'acharne avec trop de fureur contre un ennemi dont la résistance devient d'autant plus terrible qu'il l'a rendue lui-même désespérée. Par les suites de cette faute, il voit presque toute son armée périr dans cette lutte sanglante et téméraire contre des masses immobiles, et quitte en frémissant ce champ de carnage, n'ayant plus autour de lui que cinq mille soldats. C'en étoit fait de la Prusse et de son souverain, si le général russe Soltikoff eût su profiter de sa victoire; mais il se montra timide et irrésolu, n'osa agir avant l'arrivée de la grande armée commandée par Daun; et le prince Henri, en arrêtant tout court celui-ci dans la Haute-Lusace, fut, dans cette circonstance critique, le libérateur de son pays. On vit alors les Russes victorieux se retirer une seconde fois vers la Pologne; et quoique douze mille Prussiens, surpris et cernés par toute l'armée de Daun, eussent été forcés de mettre bas les armes, la prise de Dresde avoit été, dans cette campagne, le seul exploit utile de ce général temporiseur. Mais Frédéric, dans trois défaites, avoit perdu cinquante mille hommes, et, dans la campagne suivante, il se ressentit cruellement de cet épuisement de ses forces militaires. Un de ses lieutenants fut encore battu à Landshut par le même général Laudon; Glatz, l'une des principales forteresses de la Silésie, lui fut enlevée par un coup de main; après s'être épuisé en vains efforts pour reprendre le château de Dresde, il s'étoit vu forcé d'abandonner cette entreprise, où s'étoient encore affoiblis les débris de ses armées. Rien ne pouvant désormais mettre obstacle à la réunion des Russes et des Autrichiens, les deux armées ennemies, devant lesquelles le prince Henri n'avoit pu que se retirer en bon ordre, marchèrent à grandes journées sur Berlin, qu'il lui étoit impossible de couvrir: alors Frédéric, dont la perte sembloit assurée, se vit réduit à faire la guerre en partisan, tournant autour des armées ennemies, et dans cette situation extraordinaire, battant encore les corps isolés qu'il avoit l'art et le sang-froid de surprendre. Cependant Russes et Autrichiens étoient entrés à Berlin, et la capitale de la Prusse subissoit la loi rigoureuse des vainqueurs, lorsque, par une résolution subite et inexplicable, le général Soltikoff se retira précipitamment et repassa l'Oder, abandonnant les Autrichiens qui, de leur côté, se replièrent sur Torgau. Frédéric, qui se disposoit à marcher au secours de Berlin, se dirige aussitôt vers ceux-ci, les atteint dans cette position, et, après un long carnage qui détruisit en grande partie l'une et l'autre armée, remporte une victoire comparable aux plus éclatantes de celles qu'il avoit remportées dans des jours plus heureux. Cependant ce vainqueur, qui remplissoit l'Europe du bruit de sa renommée, étoit réduit aux abois par ses triomphes comme par ses revers, et la nouvelle campagne le prouva: mais aussi elle mit en évidence la fatigue et l'affoiblissement de ses ennemis. De part et d'autre, on ne fit que de foibles efforts, et sur tous les points; et tandis que les généraux françois, Broglie et Soubise, remuoient lentement des masses énormes, pour venir perdre cette dernière bataille dont nous venons de parler, les opérations des Autrichiens se bornèrent dans la Silésie à s'emparer d'une seule forteresse; les Russes se contentèrent de la prise de la ville de Colberg, qu'ils avoient deux fois inutilement assiégée, et l'extrême foiblesse des Prussiens se manifesta par l'impossibilité où ils furent de se maintenir dans la Saxe, qu'ils furent enfin forcés d'évacuer.
Telle fut, depuis le commencement jusqu'à la fin, la guerre continentale, sanglante, acharnée, et sans résultats. La guerre maritime fut bien différente, et c'est là, ainsi que dans la guerre de 1741, que se portèrent les coups les plus funestes à la France, qu'il lui fallut enfin subir ce que lui avoit préparé un demi-siècle d'incurie et de trahison. Avant d'oser faire une déclaration de guerre, on avoit, pendant six mois, laissé l'Angleterre exercer librement ses pirateries, ruiner notre commerce et nous enlever la fleur de nos matelots; nos colonies avoient été abandonnées, en Orient et en Occident, à leurs propres forces, et l'on avoit considéré comme des triomphes d'avoir forcé les soldats anglois à se rembarquer, chaque fois qu'ils avoient fait des descentes sur nos côtes. Il fallut enfin, à la dernière extrémité, sortir de ce sommeil, et ce ne fut pas vers nos colonies menacées que se porta d'abord la pensée du ministère; il imagina des descentes en Angleterre sur plusieurs points, comme par représaille de ces descentes qu'elle venoit d'opérer en Bretagne et en Normandie[189], et ce fut pour exécuter ce plan insensé que l'on arma tous nos vaisseaux. Pour le déconcerter, les Anglois, forts de la supériorité de leurs flottes et de l'incomparable habileté de leurs marins, n'eurent qu'à se présenter à l'entrée de nos ports. La flotte de Toulon, composée de quinze vaisseaux et commandée par La Clue, sortit la première: huit de ses vaisseaux s'en séparèrent presque au moment de la sortie, et l'amiral françois ne sut pas les rallier. L'amiral anglois vint alors lui présenter le combat avec quatorze voiles, et ce fut comme un jeu pour lui de l'écraser dans ce combat inégal[190]. Ce désastre étoit grand: celui de la flotte de Brest le fit bientôt oublier. Le maréchal de Conflans la commandoit, et il avoit enfin donné l'ordre d'appareiller, après avoir manqué l'occasion de combattre avec avantage l'escadre angloise qui bloquoit le port, et que les vents avoient plusieurs fois repoussée et même dispersée. À peine la vit-il reparoître que, saisi d'une terreur panique et inexplicable, il donna le signal de la retraite; pour la rendre plus sûre, engagea ses vaisseaux dans les rochers et les bancs de sable dont la côte étoit hérissée, et laissa ainsi couper son arrière-garde qui, sous les ordres de Saint-André Duverger, soutint avec intrépidité un combat inégal, dans lequel il lui fallut enfin succomber, tandis que le lâche amiral faisoit échouer et brûler son vaisseau, que d'autres étoient brisés sur les côtes, ou engloutis dans les flots, ou se précipitoient dans les eaux de la Villaine, d'où il fut impossible de les retirer. Jamais désastre aussi grand et aussi irréparable n'avoit encore désolé notre marine[191], et ce fut le signal d'une suite d'humiliations et de revers dont il n'y avoit également point d'exemple. La France perdit, cette même année, le Canada, si long-temps et si vaillamment défendu par Montcalm, la Martinique, la Guadeloupe et toutes les petites îles qui en dépendent; on envoya, dans l'Inde, un Irlandois nommé Lally, qui s'y conduisit comme s'il avoit eu la mission de détruire ce qu'y avoient fait Dupleix et La Bourdonnaie: «Cet étranger, dit Duclos, avide d'argent, et d'une tête malsaine, n'exerce sa férocité que sur ceux qu'il doit défendre, livre ou vend la place de Pondichéry, dont la défense lui a été confiée, refuse même la capitulation offerte par l'ennemi, et la trahison est si visible qu'on est obligé en France de le mettre en prison.» Sur les côtes d'Afrique nos établissements, non moins abandonnés, sont pillés et dévastés par nos infatigables ennemis. Pour combler la mesure de tant d'opprobre, ils s'emparent de Belle-Isle, à la vue des côtes de France, sans qu'on puisse ou qu'on ose y mettre le moindre obstacle[192]. Quand toutes ces fautes ont été commises et que tous ces malheurs sont arrivés, on pense enfin à éveiller l'Espagne sur les dangers dont nos revers la menacent; et Choiseul, qui a su joindre le département des affaires étrangères à celui de la guerre, négocie avec assez d'art pour entraîner son nouveau roi Charles III dans une alliance offensive qu'il eût fallu faire plus tôt, et qui, trop tardive, n'eut d'autre résultat pour notre allié que de lui faire partager nos désastres. «Cette puissance, dit encore Duclos, y a perdu sa marine et des richesses immenses, qui ont fourni les moyens à nos ennemis de continuer la guerre et de dicter impérieusement les conditions de la paix[193].
De notre côté, la continuation de cette guerre devenoit impossible: la France n'en pouvoit plus; l'état des finances étoit désespéré, et le changement continuel des contrôleurs généraux, les expédients honteux ou téméraires que l'on essayoit chaque jour, loin de guérir le mal, l'aggravoient en accroissant la méfiance et en resserrant ainsi les derniers canaux par où l'argent auroit pu encore circuler. Frédéric en étoit réduit à ne pouvoir commencer une nouvelle campagne, et la Prusse se voyoit menacée d'être rayée de la liste des nations. La paix sembloit donc difficile à faire, même aux conditions les plus humiliantes: on essaya néanmoins d'entamer des négociations avec l'Angleterre, qui, bien que victorieuse avec tant d'éclat, étoit obérée par ses victoires, et d'ailleurs ne désiroit pour le moment rien de plus que ce qu'elle avoit obtenu. Quant au roi de Prusse, ce fut la mort de la czarine Élisabeth, dont la haine implacable n'avoit cessé de le poursuivre, qui le sauva: il avoit un admirateur enthousiaste dans Pierre III; et si ce prince eût vécu, la Russie, d'ennemie qu'elle étoit, seroit devenue son alliée la plus sûre. Après la révolution de palais qui lui fit perdre à la fois le trône et la vie, Catherine, depuis si fameuse, garda du moins la neutralité, de manière que le poids de la guerre retombant tout entier sur l'Autriche, et l'avènement de Georges III au trône d'Angleterre ayant écarté du ministère Pitt qui seul s'obstinoit à repousser la paix, les opérations militaires languirent de toutes parts, les négociations prirent plus d'activité, et cette paix, le dernier et le plus cruel des affronts que la France avoit été depuis si long-temps forcée de subir[194], fut enfin signée au mois de février 1763.
Pense-t-on que, pendant une telle guerre qu'accompagnoient tant de misères et que signaloient chaque jour tant de désastres, le parlement eût du moins laissé entrevoir quelques sentiments de patriotisme en cessant de troubler au dedans la France désolée au dehors? Nous l'avons déjà dit: satisfait du nouvel exil de l'archevêque de Paris, secondé dans ses vues par quelques prélats prévaricateurs, il avoit bien voulu donner un peu de relâche au clergé; et ce fut alors qu'on le vit, dans cette position à la fois odieuse et ridicule où il s'étoit placé entre les ministres du ciel et les suppôts de l'enfer, se montrer plus hostile envers le parti philosophique, qu'il poursuivit quelquefois à outrance dans les livres impies et séditieux que ce parti, plus habile et plus conséquent que lui, ne cessoit de publier[195], montrant en ce point une sorte d'accord avec les évêques qui, dans toutes leurs assemblées, ne cessoient d'élever vers le trône des cris d'alarmes sur ce fléau toujours croissant et qui menaçoit de tout détruire.
Mais ce moment de calme étoit le précurseur d'une plus horrible tempête, qui devoit ébranler jusque dans ses fondements l'antique et saint édifice de l'Église de France. Il existoit une société religieuse si fortement constituée, que, depuis son origine, elle étoit la seule qui n'eût pas eu besoin d'être réformée; organisée de telle sorte qu'embrassant toutes les œuvres de la religion que se partageoient les autres communautés, elle se présentoit partout où le clergé séculier avoit besoin de son secours, et se montroit prête à tout et propre à tout; tellement catholique dans son essence et dans ses actes, que partout où se rencontroient des novateurs, ils n'avoient pas de surveillants plus actifs ni d'adversaires plus redoutables; société créée à la fois pour édifier et pour combattre, qui avoit commencé à naître au moment même où avoit paru dans le monde la dernière des hérésies[196], puisqu'elle est la dernière expression de toutes les hérésies possibles; société que, dès sa naissance et pendant tout le cours de son existence marquée par tant de prodiges et de travaux, le coup d'œil perçant de l'impiété avoit signalée comme son ennemie la plus dangereuse, et que ses fauteurs, hérétiques ou athées, soit par cette prévision, soit par une sorte d'instinct infernal, n'avoient cessé de poursuivre avec une rage qui ne s'étoit pas un seul instant ralentie[197]. Elle avoit la première dénoncé le jansénisme, et les jansénistes lui avoient voué une haine aussi implacable que les enfants de Luther et de Calvin[198]. Spécialement consacrée à l'éducation de la jeunesse, elle formoit des générations chrétiennes sans cesse menaçantes pour les ennemis de la religion; préférée, pour la direction de leurs consciences, par les souverains et les personnes pieuses des hautes classes de la société, elle devenoit ainsi pour l'impiété un sujet d'alarmes encore plus vives; et le ministérialisme, qui commençoit à établir son despotisme abject dans toutes les cours, ne la haïssoit pas moins que tous ces fauteurs de révolte et d'anarchie.
La compagnie de Jésus (car quelle autre société religieuse pourroit présenter cette réunion de caractères)[199], sembloit alors parvenue au plus haut degré de prospérité, et plus solidement établie qu'elle ne l'avoit jamais été. Elle répandoit à la fois les lumières de la religion, et exerçoit les œuvres de la charité évangélique au milieu des nations les plus policées, et parmi les hordes sauvages les plus abruties; les puissances catholiques de l'Europe lui devoient l'accroissement de leur commerce dans les deux hémisphères et la civilisation de leurs colonies; ce qui étoit surtout frappant à l'égard du Portugal, dont la puissance, si petite en Europe, étoit ainsi devenue colossale dans les Indes et dans le Brésil. Les miracles et l'apostolat de Xavier, les travaux, les sueurs et le sang de ses compagnons et de ses frères, avoient valu à la cour de Lisbonne ces conquêtes immenses aux extrémités de l'Asie, et avoient fécondé pour elle ces vastes contrées de l'Amérique méridionale. Aussi n'étoit-il aucun royaume de la chrétienté où les jésuites eussent plus de crédit et de prépondérance, dans toutes les classes de la société, que le Portugal: ce fut du Portugal que partit le signal de leur destruction.
Il n'est point de notre sujet de raconter comment Carvalho, depuis marquis de Pombal, ce ministre ambitieux et pervers d'un roi fainéant et voluptueux, parvint à exécuter cette audacieuse et criminelle entreprise; d'expliquer en détail les motifs de sa haine contre les jésuites, qui avoient projeté de le faire expulser du ministère, parce qu'ils avoient deviné son caractère et ses dangereux projets d'innovation; les moyens adroits et perfides qu'il sut employer pour séduire Joseph Ier, après avoir plus facilement gagné le vénal patriarche de Lisbonne, Saldagna; l'édifice de mensonges et de calomnies qu'il sut élever contre la société des enfants d'Ignace, la présentant à la fois comme une réunion de moines corrompus dans leurs mœurs et dans leurs croyances, puis comme un corps puissant et redoutable qui avoit conçu le projet d'une domination indépendante dans le Nouveau-Monde; comment il sut, à force d'importunités et en supposant des délits imaginaires, arracher à Benoît XIV un bref pour leur réformation, bref au moyen duquel Saldagna et lui commencèrent à les avilir et à les dépouiller, pour rompre ensuite brusquement avec Clément XIII, lorsque, la fraude ayant été reconnue, ce saint pape fit entendre ses cris et ses réclamations en faveur de l'innocence calomniée et persécutée; enfin cette machination exécrable et si digne de couronner cette œuvre d'iniquité d'un prétendu complot contre la vie du roi, complot dirigé et exécuté par Pombal lui-même, ce qui fut prouvé depuis jusqu'à l'évidence[200]; la procédure atroce et scandaleuse qui s'ensuivit, et dans laquelle furent enveloppés et les jésuites et deux illustres familles que redoutoit encore ce ministre tout puissant; les exécutions sanglantes qui la terminèrent et détruisirent ces deux familles[201]; la procédure plus abominable encore au moyen de laquelle, n'ayant pu parvenir à faire un régicide du jésuite Malagrida, on lui supposa des crimes monstrueux, impossibles, pour lesquels ce vieillard de soixante et quinze ans fut brûlé vif, à la vue de la population entière de Lisbonne, qu'il avoit, pendant un demi-siècle, édifiée de ses paroles et de ses exemples: «De manière, dit Voltaire lui-même, dont l'autorité sur ce point n'est pas suspecte sans doute, que l'excès du ridicule et de l'absurdité fut joint à l'excès de l'horreur[202].» La plus courte analyse de cette trame détestable, dont tous les fils furent saisis et mis à découvert du vivant même de Pombal[203], nous entraîneroit trop loin: il nous suffira de dire que le résultat de tant de crimes, fut un édit arraché le 3 septembre 1759 à l'imbécille monarque dont ce scélérat avoit fait sa dupe, par lequel les jésuites furent chassés de toutes les contrées soumises à la domination du Portugal, «pour avoir dégénéré de la sainteté de leur pieux institut;» et la manière dont on l'exécuta ne fut pas moins barbare que tout ce qui l'avoit précédé et amené[204].
Cet événement retentit dans l'Europe entière; mais en même temps qu'il indignoit les âmes honnêtes, il réveilloit, dans la pensée des implacables ennemis de la compagnie de Jésus, ces espérances qui ne s'y étoient jamais entièrement éteintes, de trouver enfin un moyen de la frapper d'un coup décisif et mortel. Ces ennemis étoient plus actifs et plus puissants en France que partout ailleurs; et à peine la catastrophe des jésuites portugais y eut-elle été connue, que leurs presses clandestines recommencèrent à gémir, et qu'un grand nombre de libelles en sortirent, dans lesquels étoient reproduites toutes ces anciennes calomnies contre l'institut, qu'offroient, toutes préparées, les Provinciales de Pascal et la Morale pratique du GRAND Arnauld.
Il n'y avoit pas moins de perversité à la cour de France qu'à celle de Portugal, et le nombre des pervers y étoit plus grand. Ils entouroient de même un roi livré à la paresse et à la volupté, mais que des mœurs plus douces et un sentiment inquiet de religion dont il étoit toujours obsédé, n'auroient pas permis de rendre complice de mesures violentes contre les jésuites françois; il ne montroit contre eux aucune prévention, et avoit même donné des marques d'un vif intérêt à ceux de leurs frères qui venoient d'être persécutés en Portugal. Sa pieuse famille les aimoit et les considéroit. Appuyés de ces puissants protecteurs, jouissant de l'estime publique pour la régularité de leurs mœurs et l'utilité de leurs travaux, non pas seulement dans l'éducation publique dont ils étoient presque exclusivement chargés, mais encore dans toutes les parties du saint ministère, il ne semble pas qu'il y ait eu d'abord, dans cette coterie d'intrigants qui régnoient à la place du monarque, un projet arrêté d'imiter les exemples que venoit de donner le ministre portugais. Les complots que l'on faisoit contre les Jésuites s'ourdissoient hors de son sein; et il est probable, qu'en ce moment du moins, elle ne se fût point associée à ses ennemis, si Mme de Pompadour eût pu trouver, parmi ces religieux, l'instrument docile qu'elle cherchoit, pour l'aider à masquer son hypocrisie, et à se perpétuer dans le pouvoir, en trompant la religion d'une reine vertueuse, dont elle avoit si long-temps encouru le mépris et entretenu les douleurs. La trop grande simplicité du Jésuite à qui elle s'étoit adressée, pour exécuter le prétendu projet de conversion qu'elle avoit conçu, compromit sa compagnie entière, dans l'injonction qu'il lui fit comme première réparation de ses scandales, de quitter à jamais la cour[205]. N'ayant joué cette comédie que dans l'intention de s'y établir plus honorablement, elle fut à la fois irritée et alarmée de cette décision; et jura, dès ce moment, la perte d'un ordre dont l'influence étoit grande au sein même de cette cour si corrompue, et qui pouvoit, tôt ou tard, jeter, dans l'âme de son royal complice, assez de trouble et de remords pour lui faire exécuter lui-même la sentence qui venoit d'être si unanimement prononcée contre elle. Pombal avoit éprouvé les mêmes alarmes et le même ressentiment; et des causes à peu près semblables produisirent de semblables effets.
Les plus dangereux ennemis des jésuites, ceux qui pouvoient servir le plus efficacement la vengeance de la favorite, étoient dans le parlement. Nous avons vu que là étoit le foyer du jansénisme, et que la secte philosophique y avoit aussi ses partisans. Il faut ajouter qu'en sa qualité d'opposition politique, cette compagnie accusoit les jésuites d'être, depuis long-temps, les provocateurs secrets de tous les coups d'autorité qui avoient pu la contrarier dans ses prétentions, ou l'arrêter dans ses excès; et c'étoit là surtout ce qu'elle ne leur pardonnoit pas. Ce fut Berryer, l'une des créatures de Mme de Pompadour, et de lieutenant de police devenu, par sa protection, ministre de la marine, qui prépara les premiers ressorts de cette intrigue, en lui indiquant, comme propres à l'aider dans son projet, trois parlementaires qui jouissoient, dans leur corps, d'un grand ascendant; l'abbé de Chauvelin, l'abbé Terray, Laverdy. L'abbé de Bernis fut le quatrième personnage que l'on initia dans cette manœuvre ténébreuse[206]; et l'ami intime de Duclos étoit bien digne d'y entrer.
Tout étant ainsi préparé, il falloit ou trouver ou faire naître une occasion d'éclater: elle se présenta malheureusement d'elle-même. Un jésuite, dont le nom a acquis une bien triste célébrité, le père Lavalette, chargé du temporel des établissements que la société avoit formés à la Martinique, imagina de faire des spéculations commerciales dans lesquelles il ne pouvoit avoir qu'un seul but, celui d'enrichir son ordre: tout autre eût été folie. Ses spéculations, d'abord heureuses, et que ses supérieurs immédiats eurent la foiblesse de tolérer, ne réfléchissant pas que ce qui est innocent pour un particulier cessoit de l'être pour un religieux, tournèrent mal ensuite. Le commerce de France s'étoit plaint, dès le principe, d'une semblable concurrence: ce qui avoit été un premier scandale. Les frères Lioney, négociants de Marseille, et d'autres encore, se trouvèrent compromis dans les opérations désastreuses du jésuite-banquier: on le sut, et des agents, mis en œuvre par la cabale, leur persuadèrent de renoncer à un projet de conciliation qu'ils avoient entamé avec les maisons de l'ordre, dans la dépendance desquelles étoit le père Lavalette, pour attaquer l'ordre entier, comme solidaire des écarts d'un de ses membres. En droit, la maison de la Martinique étoit seule responsable: toutefois, et malgré ce droit si évident, il eût mieux valu mille fois, en un cas si grave et si délicat, consulter la prudence, et étouffer l'affaire au moyen d'une contribution levée sur toutes les maisons de la société. La cabale manœuvra avec la même adresse auprès des premiers supérieurs de l'ordre, qu'elle l'avoit fait auprès des créanciers; et de même qu'elle avoit déterminé ceux-ci à l'attaque, elle persuada à ceux-là, non seulement de se défendre, mais, ce qui étoit le chef-d'œuvre de sa perfidie, d'user du crédit que les Jésuites de Paris avoient à la cour, pour faire attribuer à la grand'chambre le jugement de ce procès. On a peine à croire qu'une société, où dominoient les conseils de tant de personnages également remarquables par l'esprit, les lumières, et cette grande expérience du monde que leur donnoient leurs nombreuses et continuelles relations avec les classes supérieures de la société, ait pu se laisser prendre à un piége aussi grossier, se jeter ainsi, tête baissée, dans les filets que lui tendoient des ennemis si bien connus. Il y a, dans ce singulier aveuglement, un dessein de la providence, qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.
Toutefois, dès le premier pas qu'ils firent dans ce funeste procès, les Jésuites parurent comprendre les dangers qu'il entraînoit avec lui, puisqu'ils cherchèrent à éviter l'éclat des plaidoiries, et demandèrent, par requête, que la cause se discutât par écrit. Leur demande fut rejetée; et les premiers mémoires que publièrent les avocats de leurs adversaires, les premiers plaidoyers qu'ils prononcèrent, leur firent déjà entrevoir ce qu'on leur préparoit. L'affaire des créanciers du père Lavalette n'y fut traitée que subsidiairement: ce fut sur les constitutions de la société que s'exerça la faconde des légistes, que l'on avoit déchaînés contre eux. Dans ces constitutions, si semblables, pour le fond, à celles de tous les ordres religieux, et spécialement en ce qui concerne la loi d'obéissance entière aux supérieurs, sans laquelle aucune institution de ce genre ne pourroit subsister, loi d'obéissance qui n'avoit ici plus d'extension que parce que la compagnie de Jésus embrassoit un plus grand nombre d'œuvres, ces sophistes gagés virent le germe de tous les crimes que l'hypocrisie peut commander au fanatisme; et les ayant ainsi travesties, ils les exposèrent avec tous les artifices et toutes les brutalités du style de palais, devant un tribunal qui, d'avance, avoit prononcé son arrêt. Sur les conclusions de l'avocat général, Pelletier de Saint-Fargeau[207], janséniste fougueux, tous les jésuites de France furent déclarés solidaires du père Lavalette, et condamnés à payer les sommes considérables dues à ses créanciers. Cet arrêt fut rendu le 8 mai 1761, au milieu des acclamations, des trépignements de pieds, et de mille autres démonstrations d'une joie furieuse que firent éclater leurs ennemis, accourus en foule pour jouir de leur défaite.
Ce fut comme un signal donné aux libellistes qui, sur le champ, inondèrent le public de pamphlets où reparurent, sous toutes les formes, toutes les calomnies inventées ou recueillies par de plus habiles qu'eux, contre la société; tactique usée et misérable, que nous signalons, pour ainsi dire, à chaque instant, dans cette guerre anti-religieuse, mais toujours nouvelle et décisive pour la multitude dont le vice incurable est d'être ignorante et passionnée. Ce fut en cette circonstance, tant étoit effrénée la haine des jansénistes, que commença leur alliance ouverte avec les philosophes qui, dans une occasion si favorable au succès de leurs doctrines, ne pouvoient manquer d'en faire leurs instruments, en feignant de se présenter comme leurs auxiliaires[208]. Les circonstances ne les servoient que trop: une guerre de jour en jour plus désastreuse achevoit d'avilir l'autorité du prince, et l'affoiblissoit de tout ce qu'elle ajoutoit de force au mécontentement de la nation. Ils étoient sûrs du parlement: le ministère, et particulièrement celui qui en étoit alors le chef[209], applaudissoit à leurs doctrines, et étoit affilié à leur clique: la perte des Jésuites fut jurée.
C'étoit dans le plaidoyer de l'avocat général que se trouvoient les déclamations les plus violentes contre les constitutions de la société. Il y insistoit surtout, avec une affectation marquée, sur cette obéissance des religieux envers leur général, obéissance qu'il appeloit passive et aveugle, comparant celui-ci à ce Vieux de la montagne, dont le moindre signe dirigeoit à son gré ses bandes d'assassins. La composition en avoit été concertée avec l'abbé de Chauvelin qui, prenant de là son texte, dénonça ces constitutions dans une séance du parlement[210], à laquelle on avoit affecté de donner une grande solennité. Cette dénonciation, faite avec assez d'art, et qu'il renouvela, quelques jours après, dans un second discours, n'étoit néanmoins, quant au fond, qu'un résumé des vieilles calomnies répétées jusqu'à la satiété contre cette institution religieuse, et toutes constamment fondées sur ce raisonnement absurde: «Que plusieurs Jésuites théologiens, anciens et modernes, ayant publié certaines opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, il s'ensuivoit nécessairement que tel étoit l'enseignement constant et non interrompu de la société[211];» Argument au moyen duquel il n'étoit pas une seule institution politique et religieuse qu'il n'eût fallu détruire en France, à commencer par le parlement, à qui l'on pouvoit opposer un si grand nombre d'arrêts hérétiques, séditieux et même régicides, qu'il avoit rendus, à peu près dans tous les temps. Il n'est pas besoin de dire que la dénonciation fut accueillie: le parlement ordonna en conséquence qu'examen seroit fait des constitutions de la société de Jésus.
Cependant quelque opposition se manifesta dès lors contre cette persécution inique, et ce fut dans la famille royale qu'elle se forma. La reine, dont la pitié étoit si sincère et si vive, le Dauphin, qui promettoit à la France un règne si différent de celui de son père, savoient les répugnances qu'éprouvoit Louis XV à se prêter aux projets de la cabale, et ne cessoient de l'exciter à montrer enfin qu'il étoit le maître, en arrêtant ce torrent d'intrigues et de basses vengeances. Leurs sollicitations en obtinrent un arrêt qui ordonnoit aux jésuites de remettre à son conseil d'état les titres de leurs divers établissements, et qui défendoit au parlement de rien statuer avant un an, sur l'institut et les constitutions de ces religieux. De pareils ordres n'étoient pas faits pour l'arrêter: il avoit déjà bravé les injonctions royales pour de moins grands intérêts; et nonobstant l'arrêt du conseil, il reçut le procureur général appelant comme d'abus de toutes les bulles ou brefs promulgués en faveur de la société[212]; condamna au feu vingt-quatre ouvrages composés par des jésuites, comme séditieux, destructifs de la morale chrétienne, et enseignant une doctrine coupable et meurtrière; déclara, d'après l'assertion absurde et calomnieuse du dénonciateur, «Que tel étoit l'enseignement constant et non interrompu de la société; rejetant à cet égard tous désaveux ou rétractations, comme inutiles et dérisoires; lui défendit de tenir des colléges, et à tout sujet du roi d'y étudier, ou d'entrer dans son institut.» À cet acte de révolte si insolent, le déplorable prince, qu'ébranloient et commençoient à entraîner les manœuvres artificieuses de sa favorite et de son principal ministre, ne sut opposer que des lettres patentes qui suspendoient l'exécution de ces mesures iniques, lettres que le parlement enregistra, mais avec cette stipulation audacieuse, que la suspension ordonnée auroit pour terme le premier avril 1762.
Le roi profita de cet intervalle qu'avoit bien bien voulu fixer le parlement, pour convoquer à Paris une assemblée d'évêques, à l'effet d'avoir leur avis sur les constitutions des Jésuites. Cinquante prélats avoient été convoqués: sur ce nombre, quarante-cinq se déclarèrent pleinement et formellement en faveur de ces constitutions, n'y trouvant rien à changer ni à redire sur aucuns points, et représentèrent la destruction de la société de Jésus comme un malheur pour l'Église. Quatre demandèrent quelques modifications dans son régime, et un seul se déclara contre elle[213]. Tel fut le triomphe des Jésuites dans cette assemblée vénérable. Quatre évêques, nous venons de le dire, y avoient ouvert un avis plus foible: il devoit plaire à Louis XV, qui crut y avoir trouvé un moyen de concilier les esprits. Cet avis fut donc la base d'un édit qu'il rendit au mois de mars de l'année suivante, peu de jours avant le terme fatal fixé par le parlement. Par cet édit, les Jésuites continuoient d'exister en France, mais sous la condition d'y être assujettis à l'autorité du roi, et à la juridiction des ordinaires; l'autorité du général de l'ordre y était soumise à certains réglements, ainsi que le régime de leurs établissements, etc.
Pendant qu'une réunion si imposante des premiers pasteurs de l'église de France réclamoit ainsi en faveur des Jésuites, leurs ennemis n'avoient eu garde de perdre un temps que tant de circonstances leur prescrivoient de bien employer. À peine la dénonciation de l'abbé de Chauvelin avoit-elle été prononcée, que toutes les presses du parti s'en étoient emparées; on l'avoit répandue avec profusion dans les provinces, et à ce signal convenu, tout avoit commencé à fermenter dans les autres parlements. Trois avocats et procureurs généraux, Joli de Fleury à Paris, Monclar à Aix, La Chalotais à Rennes, s'étoient mis sur le champ à l'œuvre. Un atelier de Jansénistes, établi aux Blancs-Manteaux, leur fournissoit des matériaux, composés, suivant les traditions polémiques de la secte, de textes altérés, isolés, tronqués, falsifiés; des plumes, plus exercées que celles de ces magistrats, étoient employées à revêtir ces compositions mensongères de tous les prestiges de l'art oratoire, et des formes les plus énergiques de la satire. Ce fut ainsi qu'ils publièrent des Comptes rendus. L'écrivain choisi pour polir le travail de La Chalotais, s'étoit montré le plus adroit et le plus éloquent[214]. Ce fut ce compte rendu qui fit le plus de sensation, et cette sensation fut prodigieuse: on se l'arrachoit, on en dévoroit les pages, on croyoit à toutes ces infamies que le silence des jésuites sembloit confirmer, et un cri presque universel s'éleva contre l'Institut.
Ce fut une grande faute de leur part que ce silence qu'ils gardèrent trop long-temps: il y avoit, dans cette espèce d'abandon de leur propre cause, cette simplicité trop confiante de l'innocence qui ne peut croire au succès de la calomnie, lorsqu'elle est poussée à ce degré qui la confond avec l'extravagance. Ils s'aperçurent enfin qu'ils se trompoient; que tel étoit l'esprit de vertige répandu sur la multitude, que ce qu'il y avoit de plus fou dans ces diatribes, étoit justement ce qui obtenoit le plus de croyance; et leurs apologies commencèrent à paroître. Elles détruisirent sans peine tout cet échafaudage de mensonges et d'infamies que l'on avoit élevé contre eux. Quelques-unes sont restées et resteront comme un éternel monument de la bassesse et de la méchanceté de leurs ennemis, qui y sont démasqués et confondus, et dans leurs projets coupables, et dans leurs manœuvres ténébreuses. On n'y répliqua point, parce qu'elles étoient sans réplique. Choiseul, Mme de Pompadour et les parlements, avoient, pour les réfuter, d'autres arguments: arrivés au point où ils avoient voulu parvenir, les jésuites ayant été livrés entre leurs mains par cette suite d'intrigues si savamment ourdies, il n'y avoit plus qu'un dernier effort à faire auprès du monarque pusillanime, que sa famille, le corps des évêques, le souverain pontife, maintenoient encore dans une sorte de résistance à leurs sinistres projets. Son ministre et sa maîtresse l'entraînèrent enfin en l'effrayant sur sa propre sûreté. Depuis l'attentat de Damiens, c'étoit un moyen à peu près immanquable de lui faire faire ce que vouloit le parlement, que de lui montrer un nouvel assassin prêt à sortir de la foule, que cette réunion de factieux exaspéroit à son gré. Ils eurent même l'adresse perfide de faire partager ces alarmes à la famille royale. Elle cessa ses sollicitations en faveur des Jésuites, et Louis XV retira son édit.
Alors se consomma l'iniquité. Le 1er avril 1762, ainsi qu'il l'avoit déclaré, une année à l'avance, le parlement fit fermer tous les colléges des Jésuites; et au même instant, fut publié le recueil fameux «des Assertions des écrivains de la société,» recueil composé par des agents de la cabale[215], et avec la même bonne foi qui avoit présidé aux Comptes rendus, et à tant d'autres libelles; et cette publication fut faite pour justifier cet acte de violation de tous droits et de toute justice, qui surpassoit ses plus grands excès[216]. Le 6 août suivant, il rendit son arrêt définitif contre la société. Elle y étoit présentée «comme abusive, inadmissible, par sa nature, dans tout état policé; contraire au droit naturel, attentatoire à l'autorité spirituelle et temporelle[217], etc.» Il étoit ordonné aux Jésuites de sortir de leurs maisons, d'en quitter l'habit, de renoncer à l'institut, à ses règles, à la vie commune, de cesser toutes correspondances avec les membres de leur ordre, etc. Le parlement de Rennes suivit le premier cet exemple; après lui vint le parlement de Rouen, qui se signala par une fureur encore plus grande, et telle, qu'elle fut blâmée même dans le parti. À Bordeaux, à Metz, à Perpignan, à Aix, à Toulouse, à Pau, à Dijon, à Grenoble, la cabale eut plus d'obstacles à vaincre; mais il est remarquable que, partout, elle ne l'emporta que d'un petit nombre de voix[218]. Quelques parlements ne se laissèrent point ébranler, et refusèrent de mentir à leur conscience[219]. Clément XIII condamna ce qui venoit de se passer, aussitôt, qu'il en eut connoissance, par un bref apologétique des Jésuites, annonçant aux cardinaux françois, qu'il avoit déclaré vains et nuls, dans un consistoire et par un décret solennel, tous ces arrêts des parlements de France. L'archevêque de Paris, à peine revenu de l'exil, éleva de nouveau cette voix que l'on étoit toujours sûr d'entendre chaque fois qu'il y avoit péril pour la religion; et, dans une instruction pastorale devenue fameuse, attaquant le jugement rendu contre les Jésuites par les tribunaux séculiers, les convainquit de mensonge et d'ignorance dans ce qu'ils avoient avancé sur leur institut, sur leurs vœux, sur leurs doctrines, sur leurs fonctions. Un grand nombre d'évêques, qui n'avoient point encore parlé, rompirent le silence, et unirent leurs réclamations à celles de l'intrépide archevêque; et, à l'exception de quatre de ses membres, ce fut alors le corps épiscopal qui s'éleva tout entier en faveur de la société. Les actes les plus graves et les plus solennels des premiers pasteurs de l'Église, n'étoient pas faits pour en imposer au parlement: on peut dire au contraire que son audace en devint plus insolente. L'instruction de l'archevêque de Paris lui fut dénoncée; et bien que le dénonciateur eût lui-même reconnu qu'elle étoit écrite avec modération, un arrêt la condamna au feu. Ces furieux attaquèrent ensuite le prélat lui-même, et quoique le roi l'eût exilé sur-le-champ à la Trappe, comme pour le soustraire à leur vengeance, et que, dans l'impossibilité de mieux faire pour lui, il les conjurât de ne pas aller plus loin, il ne put éviter des remontrances où ils distillèrent, en quelque sorte, leur rage contre les Jésuites et contre leurs généreux défenseurs. Cette rage ne connoissant plus de bornes; ils sévirent contre tous les écrits que l'on publioit en faveur de la société, contre les distributeurs de la lettre pastorale de M. de Beaumont, contre les évêques qui y adhéroient par des mandements, et supprimèrent les brefs du pape[220]. Il leur manquoit encore de chasser de Paris le grand nombre d'évêques que ce danger imminent de l'Église y avoit attirés: ils essayèrent de le faire, en ordonnant au procureur-général «de faire exécuter les lois sur la résidence.» Enfin, voulant en finir tout d'un coup avec ses victimes, le parlement rendit un arrêt qui prescrivoit aux Jésuites de renoncer à leur institut «par un serment,» c'est-à-dire, qui leur ordonnoit le parjure contre Dieu même; et comme ils refusèrent presque tous de le prêter, un autre arrêt fut rendu sur le champ, et c'étoit celui de leur bannissement. Jamais proscription plus inique ne fut exécutée avec plus de cruauté: ni l'âge, ni les infirmités, ni l'éclat des talents, ni la vertu la plus éprouvée, ni les plus utiles travaux, ni les supplications même de la famille royale qui demandoit que du moins on lui laissât quelques-uns de ces proscrits qu'elle avoit attachés à son service, rien ne put devenir un titre d'exception; et quatre mille religieux, qu'il avoit plu à ces tyrans en simarre de placer entre leur conscience et la faim, furent arrachés à leur famille, à leur pays, et forcés d'aller mendier leur pain dans une terre étrangère[221]. De quoi les accusoient leurs persécuteurs? ils ne leur reprochoient aucun crime; ils avouoient que leur conduite étoit régulière; que leurs mœurs étoient irréprochables: tout leur tort étoit d'être soumis «à une règle impie, sacrilége, attentatoire à la majesté divine et à l'autorité des deux puissances.» C'étoit uniquement pour cela que l'on sévissoit contr'eux. Nous avons vu qu'en Portugal, au contraire, on les avoit chassés, parce que c'étoient des hommes corrompus, abominables, «qui avoient dégénéré de la sainteté de leur pieux institut[222].» Telles sont les contradictions monstrueuses de l'iniquité. Cependant ce dernier acte de barbarie trouva des désapprobateurs, même parmi les ennemis les plus ardents des Jésuites. Peu de parlements se sentirent le courage d'imiter celui de Paris; et, de cette diversité de conduite, il résulta que le roi, conseillé par Choiseul qui trouvoit lui-même que les instruments de sa haine avoient trop fait, rendit un édit qui adoucit la rigueur de l'arrêt, soumit les Jésuites à une loi commune, et permit aux bannis de respirer du moins l'air de leur pays.
Cette même année mourut Mme de Pompadour, et la date de sa mort nous dispense de toute réflexion sur cette femme. La faveur de Choiseul, déjà grande, s'accrut de toute celle qu'elle avoit possédée[223]: sans en avoir le titre, il obtint tous les pouvoirs de premier ministre, les honneurs qu'il voulut, les richesses qu'il lui plut d'accumuler, et n'en devint que plus acharné contre les Jésuites, qu'il avoit des motifs particuliers de haïr, motifs que l'on a crus fort différents de ceux qu'il faisoit publiquement valoir[224]. Lié avec les chefs du parti philosophe dont il étoit le disciple, poussé par eux et par une perversité égale à la leur, cet homme, devenu le maître de la France, avoit conçu le projet insensé (et des lettres de sa main en font foi) de détruire, dans le monde entier, l'autorité du pape et la religion catholique. Or, l'entière destruction d'un ordre religieux si fortement constitué, et qui, répandu dans les deux hémisphères, soutenoit et propageoit de toutes parts la pureté de la foi et la plénitude de cette autorité apostolique, devenoit la condition première d'un semblable projet: il s'y porta donc de toute l'activité de son esprit, nourri d'intrigues et de fraudes. C'étoit en Espagne que le plus grand coup restoit à frapper: il n'est point encore de notre sujet de raconter, par quels moyens et par quels sacrifices faits aux dépens de la dignité du trône de France, il sut s'introduire dans les bonnes grâces de Charles III, s'appuyant en même temps, et par d'autres concessions, de l'influence de la cour de Vienne, afin de se rendre inébranlable dans son pouvoir et dans son crédit; l'horrible machination des prétendues lettres du P. Ricci, dans lesquelles il avoit tracé lui-même le plan d'une conspiration imaginaire contre le monarque espagnol; l'insurrection populaire que, d'accord avec Pombal, il sut exciter à Madrid, pour aigrir encore davantage les ressentiments d'un prince, dont le caractère opiniâtre et impétueux étoit propre à embrasser tous les partis extrêmes auxquels ils vouloient le pousser; l'expulsion des Jésuites de toutes les contrées de l'Espagne, sans en excepter le Paraguay qu'ils avoient civilisé, décidée par le roi dans un conseil mystérieux où furent admis seulement trois de ses plus affidés ministres; l'exécution violente et singulière de cette décision, opérée le même jour, à la même heure, dans toutes les parties du monde; et ces victimes, que l'on disoit possédées de l'esprit d'indépendance et de révolte, étonnant leurs persécuteurs par leur patience et leur résignation; les Jésuites, chassés immédiatement après, du royaume de Naples et du duché de Parme[225], sur une simple invitation de Charles III, à son fils et à son frère; Clément XIII recueillant ces pieux exilés que l'on avoit jetés sur les côtes de ses États, et leur faisant partager l'asile qu'il avoit déjà accordé à leurs frères du Portugal; les inutiles efforts de ce saint pape pour ramener à des sentiments plus justes et plus modérés, un monarque dominé par ses terreurs, par ses préventions, et à qui les machinateurs de ce complot avoient eu l'art de persuader qu'il ne pouvoit, sans danger, laisser échapper un secret, dont la découverte les eût perdus[226]; ce même Charles III, plongé, par ces terreurs toujours croissantes, dans une sorte d'égarement, et poursuivant les Jésuites dans l'Europe entière après les avoir chassés de ses États; entraînant d'abord le roi de Portugal, plus difficilement Louis XV, mais enfin, à l'aide de Choiseul, le déterminant à s'unir aussi à lui pour demander au pape la suppression de l'ordre, son existence seule étant encore un sujet d'alarmes pour ses implacables ennemis; la résistance inflexible de Clément XIII, et sa mort, sur laquelle s'élevèrent d'affreux soupçons[227]; les intrigues qui précédèrent le conclave où le cardinal de Bernis, envoyé par Choiseul, continua d'intriguer pour faire élire un pape tel qu'il étoit nécessaire qu'il fût pour l'accomplissement du dessein arrêté par les trois couronnes; Ganganelli élu, et les soupçons qui se répandirent alors, soupçons qui ne sont point encore détruits, d'un marché simoniaque, dont cette suppression des Jésuites devoit être le prix[228]; ses indécisions, ses terreurs, ses tergiversations[229] lorsqu'il fut sommé d'exécuter son engagement; les circonstances honteuses et singulières qui accompagnèrent cet acte arraché à sa foiblesse et à sa lâcheté; la vie de ce pontife devenue, depuis ce moment, une suite continuelle d'inquiétudes, de remords, et se terminant par une mort effrayante et prématurée[230]; sa rétractation trop tardive de la faute qu'il avoit commise, rétractation qu'il fit peu de temps avant de mourir, et dont l'authenticité est incontestable[231]; enfin les Jésuites, repoussés et comme exterminés de tous les États catholiques[232], trouvant, par une circonstance qui n'est pas la moins frappante et la moins extraordinaire de cette grande catastrophe, un refuge assuré chez des princes hérétiques et schismatiques, comme si ceux-ci eussent reçu mission de conserver ces restes précieux de la milice chrétienne, la plus redoutable au schisme et à l'hérésie[233]. Nous passons donc légèrement sur cette suite d'événements qui se prolongèrent jusqu'à l'année 1774, où ils eurent leur dernier accomplissement. Ce qui se passa en France doit seul nous occuper. L'exemple de l'Espagne n'y fut pas perdu pour le parlement: ces nouveaux crimes dont les Jésuites étoient accusés leur fournirent un prétexte d'importuner le roi de nouveaux cris, d'accabler leurs victimes de nouvelles accusations, d'obtenir enfin qu'un nouvel arrêt de bannissement qu'ils prononcèrent ne fût point révoqué par un nouvel édit. Il fut rendu en 1767; et les Jésuites, à l'exception d'un très petit nombre, qui s'étoient parjurés, disparurent entièrement du sol de la France.
Alors se fit sentir, dans toutes les parties du saint ministère, la plaie qu'avoit faite à la France la destruction de cet ordre religieux. La prédication évangélique perdit en eux ses organes les plus éloquents; et les moyens mercenaires que l'on crut devoir employer pour exciter, en ce genre, quelque émulation, ne servirent qu'à prouver que le zèle et le désintéressement font seuls les orateurs sacrés. On vit, dès lors, languir les missions nationales par lesquelles se renouveloit en quelque sorte la face des diocèses et des paroisses, se réparoient les scandales, se ranimoit la ferveur religieuse, et dont les Jésuites étoient les principaux et les plus habiles ouvriers. Le vide fut plus affligeant encore dans les missions étrangères: elles tombèrent presque entièrement; la société de Jésus, qui les avoit si admirablement organisées, ayant seule, dans ses institutions, les moyens de les maintenir florissantes et d'en développer complétement les progrès, au milieu de tant d'obstacles dont elles sont environnées. Mais c'est surtout dans l'éducation de la jeunesse que cette plaie fut sensible; c'est là qu'elle devint irrémédiable. À ces écoles, où les semences des doctrines et des sentiments religieux pénétroient de toutes parts l'intelligence des élèves, en même temps qu'elle se fortifioit de ces études profanes dans lesquelles les Jésuites encore n'avoient point de rivaux, succédèrent des colléges, que nous peindrons d'un seul trait, en disant que d'Alembert fut chargé d'y fournir le plus grand nombre des professeurs. Alors venoit de naître la génération qui a fait la révolution de 1789; et c'est là qu'elle a été élevée.
Ce fut immédiatement après la destruction des Jésuites en France, et seulement après (ceci mérite d'être remarqué) que l'impiété rompit toutes ses digues, déchira ses derniers voiles, et attaqua, non plus obliquement comme elle l'avoit fait jusqu'alors, mais en face, Dieu et le christianisme; c'est alors que parut, dans tout son éclat, le sophiste Jean-Jacques Rousseau, le plus éloquent sans doute et peut-être le plus dangereux de tous ces professeurs d'incrédulité, par cela même qu'il couvroit d'un vernis de religiosité ses attaques contre la religion, et calmoit jusqu'à un certain point la conscience en corrompant l'esprit et en justifiant les passions; aussi l'enthousiasme qu'il fit naître alla-t-il jusqu'au fanatisme. Alors Voltaire commença à entrer dans ces fureurs impies, qui firent de son affreuse vieillesse comme une longue possession; et le projet de détruire le christianisme fut publiquement avoué, et, autant qu'il étoit en lui, publiquement exécuté par ce patriarche des modernes philosophes[234]. Alors parurent l'Émile, la Nouvelle Héloïse, le Dictionnaire philosophique, les Lettres de la Montagne, le Sermon des cinquante, le Testament de Jean Meslier, la Profession de foi du vicaire savoyard, la Philosophie de l'Histoire, et tant d'autres écrits où ces deux hommes, dont le talent étoit alors hors de pair, endoctrinoient une génération depuis si long-temps préparée à recevoir leurs funestes leçons; ce fut à cette même époque que la correspondance de Ferney prit une plus grande activité, et multiplia, dans toutes les parties de la France, ses dangereuses relations. Ministres, gens de cour, magistrats, ne craignirent plus d'avouer leurs liaisons de doctrine et d'intérêts avec la secte philosophique; et, le croira-t-on, les livres qu'elle produisoit, dénoncés encore au parlement, et, par la plus absurde des contradictions, quelquefois condamnés, circuloient librement sous la protection du magistrat, qui étoit alors directeur de la librairie[235]. Plus d'une fois encore le clergé poussa des cris d'effroi et fit entendre des gémissements qui retentirent jusqu'au pied du trône; et les actes de son assemblée de 1765, dans lesquels sa prévoyance signala tous les maux dont tant de licences inouïes menaçoient la société, et établit, d'une main ferme, les droits de l'autorité spirituelle, que l'on envahissoit de toutes parts, sont au nombre des monuments les plus remarquables que ces assemblées solennelles aient produits. Le corps épiscopal entier, à l'exception de quatre évêques, toutes les facultés de théologie, une foule innombrable de curés et autres ecclésiastiques y adhérèrent: le parlement proscrivit ces actes; l'assemblée protesta contre les violences et les usurpations continuelles du tribunal séculier, et la cour cassa les actes du parlement. Mais (et cette circonstance est surtout digne d'attention) cette cour, qu'importunoit un parlement factieux, s'alarma de la liberté généreuse avec laquelle le clergé venoit de défendre l'indépendance de l'Église; et la bulle Apostolicum de Clément XIII[236], dans laquelle cette indépendance de l'autorité spirituelle étoit fortement exprimée, ayant été publiée à cette même époque, un arrêt du conseil, en date du 24 mai 1766, rappela les dispositions de l'édit de 1682, non seulement tombé en désuétude, mais formellement révoqué par la lettre de Louis XIV à Innocent XII[237], et lui rendit le caractère de loi du royaume, qu'il avoit depuis si long-temps perdu. Ainsi reparurent les quatre articles que, de nos jours, quelques membres du clergé, heureusement peu nombreux, et dont le nombre va toujours décroissant, ont encore le courage de défendre, et que promulguoit alors un ministère philosophe, disputant le servage de l'Église à un parlement janséniste[238].
Ce n'étoit pas contre de semblables édits que ce parlement faisoit des remontrances: il se hâta de montrer combien il approuvoit celui-ci, en rendant un arrêt pour faire exécuter une nouvelle loi de silence[239] que le ministère avoit publiée, en même temps qu'il rétablissoit les quatre articles, ce qui les mettoit sans contredit hors de toute discussion; et sans perdre un moment il fit payer au clergé séculier cette espèce de trève qu'il lui avoit accordée, alors que les jésuites occupoient tout son temps, en recommençant ses procédures sur les refus de sacrements, remettant en vigueur les poursuites, les décrets de prise de corps, les bannissements; ordonnant à des évêques, convoqués à Paris par les agents du clergé, d'en sortir dans trois jours, comme il auroit pu le faire à des malfaiteurs; bravant les arrêts du conseil qui essayoit vainement de modérer ses excès, et qui commençoit à s'en effrayer.
Cependant le torrent des mauvais livres alloit toujours croissant: il débordoit jusque dans les campagnes, attaquant à la fois tous les pouvoirs et toutes les vérités; les brochures de Voltaire, où s'exhaloit, sous les formes les plus cyniques, une fureur d'impiété poussée jusqu'à la rage, se succédoient avec une rapidité prodigieuse, et la police ne sembloit veiller sur lui que pour lui assurer l'impunité[240]. Sa considération, son influence s'augmentoient par l'effet même des poisons qu'il répandoit dans la société; ses protecteurs et ses admirateurs étoient partout[241]. À leur tête s'étoit placé ce même Frédéric, dont la cour n'avoit cessé d'être le refuge assuré de tous les écrivains impies que la France rejetoit de son sein, qu'il faut considérer lui-même comme le plus coupable et le plus dangereux de tous, parce qu'il étoit roi, qu'il avoit une grande renommée, et qu'ainsi les exemples et les leçons qu'il donnoit, venant de plus haut, avoient plus d'autorité. La coterie, plus détestable encore, du baron d'Holbach[242] s'étoit organisée, et le Système de la nature avoit paru, c'est-à-dire un livre où, plus conséquents que tous les libres-penseurs qui les avoient précédés, ceux-ci déclaroient ouvertement la guerre à Dieu, aux prêtres, aux rois, rejetant tout ordre et toute société, livre qui effraya l'autre clique des philosophes[243], et que Voltaire attaqua avec ces foibles armes qui sont à l'usage des déistes contre les athées, et qu'il est si facile à ceux-ci de briser entre leurs mains[244]. D'Holbach et son principal auxiliaire, Diderot, triomphèrent donc, et sans beaucoup d'efforts, de leurs consciencieux adversaires, et la nouvelle école de philosophie qu'ils avoient formée, plus positive et plus entreprenante, répandit encore plus de doctrines séditieuses et anarchiques, eut des succès plus décisifs, et un plus grand nombre de sectateurs. Épouvanté de ces ravages que faisoient en France les mauvais livres, Clément XIV en condamna plusieurs par des décrets; l'assemblée du clergé de 1770 renouvela ses avertissements et les accompagna de prédictions sinistres sur ce fléau, le plus grand de tous ceux dont la France étoit désolée; le parlement lui-même, inconséquent jusqu'à la fin, osa condamner de nouveau ces funestes productions, les accusant de saper à la fois le trône et l'autel[245].
C'étoit de sa part folie ou dérision. Il avoit depuis long-temps fait ses preuves contre l'autel: l'année suivante combla la mesure de ses outrages contre le trône. Des troubles s'étoient élevés en Bretagne, où l'administration inepte et arbitraire du duc d'Aiguillon, gouverneur de cette province, avoit fait naître une opposition séditieuse dans la noblesse et dans la magistrature: c'étoit une occasion offerte au parlement de Paris de sanctionner ce principe d'unité et d'indivisibilité de tous les parlements de France, qu'il avoit lui-même établi et qu'il lui importoit de maintenir. Il prit donc fait et cause pour le parlement de Rennes, fit, au sujet du duc d'Aiguillon, des remontrances, et prit à son égard des arrêts qui passoient tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors de plus violent et de plus séditieux[246], secrètement soutenu et encouragé en cette circonstance par le duc de Choiseul, qui, jusqu'alors, s'étoit si heureusement servi de ses résistances pour intimider et gouverner son maître; poussa la témérité jusqu'à braver ouvertement le roi, qui, dans un lit de justice, avoit apporté lui-même à cette compagnie des ordres dont le ton plus ferme auroit dû cependant lui faire soupçonner que quelque chose d'extraordinaire se tramoit contre elle, si une si longue impunité ne l'eût plongée dans le dernier aveuglement[247]. Pour sévir contre une magistrature séditieuse qui, depuis tant d'années, le fatiguoit et l'irritoit, Louis XV n'avoit besoin que d'être dirigé et soutenu par une volonté plus ferme que la sienne: le chancelier Maupeou apporta cette volonté dans son conseil. Il arriva que le duc de Choiseul fut disgracié dans ce même temps, pour n'avoir pas su apprécier les justes bornes de sa faveur, et s'être fait un point d'honneur ridicule d'insulter la nouvelle maîtresse du roi[248], après avoir si long-temps rampé devant l'autre: alors il fut décidé qu'on auroit raison du parlement, ou qu'il seroit brisé. Il aima mieux rompre que plier, refusa d'obéir, cessa le service et résista aux lettres de jussion. Le chancelier, non moins opiniâtre et plus entreprenant, lui prouva que l'autorité royale, au milieu de toutes ses foiblesses, pouvoit être encore plus forte que lui: tous les membres du parlement furent exilés; la grand'chambre à qui, dans son exil, on avoit encore conservé son caractère et ses fonctions de cour de justice, persistant dans sa révolte, le dernier coup fut frappé, et, dans un lit de justice, tenu à Versailles avec une solennité extraordinaire, le roi cassa le parlement. Tout avoit été préparé par le chancelier pour qu'il fût, à l'instant même, remplacé par une autre cour de justice; et la rapidité d'exécution que l'on mit dans ces mesures bien concertées, en assura l'exécution.
Ce succès sembloit aussi grand qu'inespéré: on étoit ivre de joie à Versailles; on y portoit aux nues ce chancelier «qui, disoient hautement les courtisans, avoit retiré le sceptre du greffe du parlement, pour le remettre entre les mains du monarque.» Insensés qui s'arrêtoient à la superficie du mal, parce qu'ils étoient incapables d'en sonder la profondeur! Tandis qu'ils se réjouissoient ainsi de la victoire que venoit de remporter le ministérialisme, le ministre disgracié triomphoit dans sa retraite, où il s'étoit rendu avec un appareil insultant pour son maître, où bientôt se donnèrent rendez-vous tous les mécontents; et la révolte, si long-temps concentrée dans le parlement, éclata partout. On n'avoit point encore vu autant d'exaspération dans les esprits, de violence dans les murmures, de licence dans les discours et dans les écrits; il ne s'étoit point encore élevé tant de clameurs contre le pouvoir, il n'avoit point encore été en butte à tant d'injures et de sarcasmes. Il s'éleva, de la France entière, un cri en faveur des parlements: nobles et plébéiens, quoique leurs intérêts fussent si différents, sembloient animés de la même fureur; on se soumettoit en frémissant, et ainsi se manifestoit, de toutes parts, cette opposition anarchique que le parlement avoit créée et fomentée, et qui alloit être, avant peu, livrée à d'autres chefs dont il n'étoit, depuis près d'un demi-siècle, que l'aveugle instrument. Un écrivain, à qui cette époque de délire a fait un nom, l'abbé de Mably, publia, au milieu de l'effervescence nationale, un livre dans lequel il traçoit le plan d'une révolution, et ce plan est précisément celui qui, depuis, a été exécuté; mais le moment n'étoit pas encore venu. Telle étoit alors la puissance des libellistes, que, ne se sentant pas assez forte pour les atteindre et les punir, la cour, plus d'une fois, composa avec eux; et pour quelques-uns qu'elle avoit achetés, en fit naître mille autres qui espéroient se vendre, ou qui étoient sûrs de pouvoir la braver impunément[249]. On vit ce même Malesherbes, que nous ne nommons encore qu'à regret, et qui, sans doute, n'étoit pas un ennemi du trône, adresser à son souverain, sur l'exil du parlement, des remontrances que Voltaire lui-même jugea trop dures, et lui parler de la convocation des états-généraux, «comme d'une mesure réclamée par la justice et la nécessité;» tant étoit grand l'esprit de vertige dont tous, et même les plus fidèles, étoient alors possédés.
Cependant, ce même pouvoir qui s'étoit ranimé un moment pour abattre l'opposition parlementaire, quel profit tiroit-il de ce qu'il avoit fait? Il se rioit en quelque sorte de cette opposition plus terrible qui le débordoit de toutes parts, et la dédaignoit parce qu'elle se présentoit à lui, sans dessein arrêté et sans point de ralliement. Ce chancelier tant vanté, quelle suite donnoit-il à un grand dessein si vigoureusement exécuté? Il faisoit du cabinet d'une prostituée, le rendez-vous du travail avec le roi; et c'étoit là, qu'entouré des personnages ineptes et corrompus[250] qui formèrent le dernier ministère de ce déplorable règne, il travailloit avec eux à isoler encore davantage le pouvoir, à accroître, s'il étoit possible, ce mélange prodigieux d'impuissance et de despotisme dont il étoit composé. Comme si le parlement lui eût légué sa haine contre les Jésuites, ce ministère redoubloit alors d'instances auprès de Clément XIV, pour qu'il prononçât enfin la sentence fatale de leur suppression; et continuoit, sous l'influence du parti philosophique, d'exécuter le plan, conçu quelques années auparavant, d'une extinction graduelle des ordres religieux[251], qui formoient, avec le Saint-Siége, comme un dernier lien qu'il falloit briser, afin de n'avoir plus en France qu'un clergé séculier, tout entier sous le joug des libertés gallicanes. Un système fiscal, le plus machiavélique qu'on eût jusqu'alors imaginé, creusoit, dans les finances, de nouveaux abîmes où se préparoient, sinon les causes premières de la révolution, du moins celles qui devoient la faire éclater; enfin la politique extérieure de la France, subordonnée aux petites vues et aux petits intérêts de ses agents diplomatiques, achevoit de perdre ce qui lui restoit d'influence et de dignité; et le partage de la Pologne, le dernier des brigandages européens qu'ait produit ce système d'équilibre ou plutôt de massacres et de spoliations, que l'on nomme la paix de Westphalie, put se faire impunément sous ses yeux, sans qu'elle y mît le moindre obstacle, sans que ce funeste ministère eût même la pensée d'y intervenir. Tels étoient les hommes qui avoient renversé le parlement: telles furent leurs œuvres; telles étoient les idées qu'ils s'étoient faites du pouvoir. Ils avoient, comme tant d'autres, la prétention de s'y perpétuer: la mort subite et imprévue de Louis XV renversa leurs projets[252].
À cette mort se termineront nos récits: le tableau du règne de Louis XVI et de la révolution, époque la plus remarquable des annales du monde, depuis la venue de celui qui en a renouvelé la face, n'est point entré dans le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous, nous avons rempli, de montrer comment la monarchie françoise s'est formée, fortifiée, agrandie; et par quelles causes, d'abord presque insensibles, ensuite et par degrés plus actives, puis vers la fin, palpables pour ainsi dire, elle a commencé à décliner, pour se précipiter, après quatorze siècles d'existence, et tomber de cette chute épouvantable, dont il reste encore tant de victimes et tant de témoins. Sous un monarque jeune et sans expérience, doué de beaucoup de vertus, mais de ces vertus privées, qui, dans des circonstances difficiles, ne suffisent pas pour bien jouer le rôle de roi, la philosophie, pénétrant déjà de toutes parts le corps social, continua tranquillement son œuvre si avancée; et, chose aussi horrible qu'étrange, tandis qu'achevant de corrompre le pouvoir et de lui apprendre à ne chercher qu'en lui-même son droit et sa règle, elle l'affermissoit de jour en jour davantage dans les théories de son absurde et intolérable despotisme, ses doctrines, à la fois égoïstes et licencieuses, poussoient, en sens contraire, la multitude qu'elle avoit pervertie, et l'enivroient, de jour en jour davantage de révolte et d'anarchie. Au reste, la conspiration contre l'autorité spirituelle étoit devenue européenne: elle avoit à sa tête un empereur, que l'on peut compter au nombre des hommes les plus dépourvus de sens qui aient jamais porté le sceptre[253], et à un tel point qu'il sut rendre ridicule en lui un fanatisme anti-religieux qui, dans tout autre, n'eût été que révoltant. Tandis qu'il désoloit, comme à plaisir, l'Église, dans ses vastes états, par des innovations extravagantes et des usurpations sacriléges; sous son influence active et puissante, le conciliabule de Pistoie introduisoit les maximes gallicanes jusqu'aux portes de Rome; et le ministérialisme, non moins puissant à Naples qu'en Toscane, entroit, à son tour, dans les voies qu'il avoit ouvertes. Or, il est remarquable qu'en Allemagne comme en Italie, et de même qu'en France, c'étoient surtout les ordres monastiques dont on poursuivoit la destruction avec le plus d'acharnement, comme si l'on eût voulu faire du pape un roi sans armée, pour ensuite le renverser plus facilement de son trône. Cependant, tandis qu'elle portoit ainsi la sape jusques dans les fondements de la religion du Christ, l'incrédulité se faisoit à elle-même une religion dans l'illuminisme; et attirant ainsi à ses doctrines ce qu'il y avoit de plus corrompu, depuis les classes les plus élevées de la société jusqu'aux plus obscures, cachoit d'horribles projets sous d'exécrables mystères; et dans ses divers degrés d'initiation, traçoit à ses adeptes, suivant qu'ils les pouvoient supporter, leurs règles de conduite et leurs articles de foi. Enfin, les temps marqués, où les hommes devoient chercher à résoudre le problème de la société sans Dieu, étant arrivés, et Dieu s'étant retiré pour les laisser faire, le parlement de Paris (car la France avoit été marquée par la Providence, pour être le principal théâtre de ce prodigieux événement), honorablement rappelé de son exil, afin qu'il trouvât dans ce dernier triomphe son dernier châtiment, essaya vainement de se replacer à la tête d'une opposition qui ne le connoissoit plus, et, devenue trop forte, pendant son absence, pour consentir à rentrer dans le cercle de ses prétentions gothiques, et de ses traditions à la fois séditieuses et monarchiques. Ce fut, au contraire, cette opposition qui fit du parlement l'instrument aveugle de ses vastes desseins. Ce fut au moyen des mutineries nouvelles de ces gens de robe, si puissamment aidées du désordre des finances et de l'ineptie tracassière des ministres, qu'elle obtint les États-généraux, et avec eux le centre d'action dont elle avoit besoin. Alors, puissamment favorisée par le perfectionnement extraordinaire qu'avoit acquis, à Paris et dans les provinces, la partie matérielle de la société, la RÉVOLUTION commença.
QUARTIER
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
Sous le règne de Louis XIII, ce quartier ne s'étendoit guère au-delà de la rue du Bac, et même la partie de cette rue, située devant l'église de Saint-Thomas-d'Aquin (l'ancien couvent des Jacobins réformés) n'avoit point encore été élevée. La cour de France, devenue, sous Louis XIV, plus nombreuse et plus brillante qu'elle n'avoit jamais été, sembla choisir de préférence le vaste terrain que lui offroit cette extrémité de Paris, pour y bâtir ces demeures magnifiques, qui en ont fait, en moins d'un siècle, la partie la plus considérable et la plus belle de cette capitale; et l'on ne cessa pas d'y construire de nouveaux édifices, de l'embellir de nouveaux monuments, sous Louis XV et sous Louis XVI, jusqu'au moment de la révolution[254].
L'HÔTEL DES MONNOIES.
La fabrication des monnoies, ainsi que l'emploi des matières d'or et d'argent, sont d'une telle importance, que, de tous temps, les souverains ont eu des officiers particuliers, chargés de veiller sur toutes les opérations qui pouvoient y avoir rapport. Les Romains avoient des triumvirs monétaires qui, sous Constantin, furent remplacés par un intendant des finances, ayant aussi l'intendance des monnoies, et la juridiction suprême sur tout ce qui tenoit à leur fabrication. Nous trouvons que nos rois de la première race suivirent, de tous points, cette forme d'administration, telle qu'elle étoit pratiquée dans les Gaules, lorsqu'ils les envahirent, avec cette différence seulement que, pour l'activité du service, ils remplacèrent l'intendant par plusieurs officiers, nommés d'abord généraux des monnoies, ensuite maîtres des monnoies, magistri monetæ. Sous ces grands officiers, étoient des maîtres particuliers qui dirigeoient les chambres des monnoies, établies dans les principales villes. Sous le règne de Charlemagne, on battoit monnoie dans plusieurs villes de son vaste empire[255]; et au temps de Charles-le-Chauve, la France seule comptoit déjà neuf hôtels des Monnoies, y compris celui du Palais.[256]
Le nombre des généraux ou maîtres des monnoies a beaucoup varié. Il n'y en eut d'abord que trois, et alors ils furent unis et incorporés aux maîtres des comptes et aux trésoriers des finances, qui n'étoient également que trois, dans chacune de ces deux juridictions; et ces neuf officiers furent placés dans le palais à Paris, au lieu qu'occupe encore aujourd'hui la chambre des comptes. Les généraux des monnoies avoient, dans cette enceinte, une chambre particulière, dans laquelle ils s'assembloient, pour ce qui concernoit le fait de leur juridiction.
Ces trois corps ayant été augmentés sous Charles V, cette circonstance amena leur séparation, qui fut faite vers 1358. Alors la chambre des monnoies fut placée au-dessus du bureau de la chambre des comptes; et ce tribunal y tint ses séances jusqu'en 1686, qu'il fut transféré au pavillon neuf du palais, du côté de la place Dauphine, où, depuis cette époque jusqu'à celle de la révolution, il a toujours été établi.
Les généraux des monnoies étoient alors au nombre de huit; ils furent ensuite successivement maintenus ainsi, ou diminués par les successeurs de Charles V jusqu'à François Ier, qui porta jusqu'à onze le nombre de ces officiers, un président et dix conseillers[257].
Au mois de janvier 1551, la chambre des monnoies fut érigée en cour et juridiction souveraine et supérieure, comme étoient les cours du parlement, pour juger par arrêt, et en dernier ressort, toutes matières tant civiles que criminelles, dont les généraux avoient auparavant connu ou dû connoître. Il y eut encore, à cette époque et depuis, plusieurs créations et suppressions dont le détail deviendroit fastidieux: il nous suffira de dire qu'en 1789, on comptoit, dans cette cour, un premier président, huit autres présidents, deux chevaliers d'honneur, trente-cinq conseillers, tous officiers de robe longue, deux avocats généraux, un procureur général et deux substituts, un greffier en chef, deux commis du greffe, un receveur des amendes et épices, un huissier en chef, et seize huissiers, etc., etc.
Cette cour, suivant sa création, avoit le droit de connoître, en toute souveraineté, du travail des monnoies, des fautes, malversations et abus commis par les maîtres-gardes, tailleurs, essayeurs, monnoyeurs, ajusteurs, changeurs etc., et autres faisant des monnoies, circonstances ou dépendances d'icelles, ou travaillant et employant les matières d'or, d'argent, en ce qui concernoit leurs charges, métiers, etc. Elle connoissoit également par prévention, et en concurrence avec les baillis, sénéchaux et autres juges, des faux monnoyeurs, rogneurs, altérateurs des monnoies, et généralement de tous ceux qui transgressoient les ordonnances sur le fait des monnoies, tant françoises qu'étrangères[258].
La cour des monnoies jouissoit des droits de committimus, de franc-salé, et autres droits attachés aux cours souveraines. Elle avait rang, dans les cérémonies publiques, immédiatement après la cour des aides; ses présidents portoient la robe de velours noir; celle des conseillers étoit seulement de satin.
Nous venons de dire que, sous les premières races, on battoit monnoie dans le palais de nos rois. Sous la troisième, on ne sait pas précisément, quand et dans quel endroit, fut construit le premier bâtiment affecté à cet usage. On a vu que saint Louis avoit établi les religieux de Sainte-Croix de la Bretonnerie dans une maison où l'on avoit frappé la monnoie[259]. Le nom de Vieille Monnoie, que porte une rue du quartier de Saint-Jacques de la Boucherie, semble annoncer qu'anciennement elle y avoit été placée. L'hôtel des Monnoies fut établi, pendant long-temps, dans la rue qui en porte encore le nom, et qui est située entre celle du Roule et la place des trois Maries; mais on ignore également dans quel temps il y fut transféré. Les anciens bâtimens, qui subsistoient encore vers la fin du siècle dernier, annonçoient le règne de saint Louis ou celui de Philippe-le-Hardi. Sous Henri II, le moulin de la monnoie étoit placé sur la rivière, presque vis-à-vis l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlai. On a aussi frappé des espèces dans la rue du Mouton, à l'hôtel de Nesle, et dans d'autres endroits. Louis XIII transporta la monnoie aux galeries du Louvre, dans les salles où depuis fut établie celle des médailles; et il y a grande apparence que l'intention de ce prince étoit de l'y fixer pour toujours, puisqu'il disposa du jardin de l'ancien hôtel en faveur d'un particulier[260]. Cependant la monnoie fut de nouveau transférée dans ce local, lequel avoit son entrée principale dans la rue qui porte son nom, et une autre très étroite dans la rue Thibautodé; elle y resta jusqu'à ce qu'on eût achevé le monument qui lui étoit destiné[261].
Ce fut le dépérissement sensible de ces vieilles constructions qui détermina M. de Laverdy, alors ministre des finances, à faire bâtir un nouvel hôtel des Monnoies. Il choisit, à cet effet, un emplacement d'un bel aspect, mais qui du reste n'étoit rien moins que favorable, dans sa disposition, à la construction d'un semblable monument, l'ancien hôtel de Conti. La première pierre de l'édifice fut posée en 1771, par M. l'abbé Terray, contrôleur général; et le monument s'éleva sous la direction de M. Antoine, habile architecte, dont le ministre avoit adopté les dessins.
Destiné à contenir une foule d'objets d'une nature différente, tels qu'une école et un cabinet de minéralogie, une grande administration, de vastes ateliers, une forte manipulation de métaux, une immense réunion d'ouvriers, cet hôtel présentoit à l'architecte de nombreuses difficultés; et il ne sembloit pas aisé de bien déterminer le genre de décoration propre à un semblable monument; car s'il ne devoit avoir ni l'aspect pompeux d'un arc de triomphe, ni l'élégance magnifique et recherchée d'un palais, destiné cependant à donner une grande idée de la richesse nationale, il ne pouvoit être traité dans le style sévère d'un simple monument d'utilité publique. L'architecte a résolu ce problème avec une habileté et un succès qui ne laissent rien à désirer.
Il sut profiter, avec beaucoup d'art, des deux faces que pouvoit offrir le monument, pour les accorder avec la nature des objets qu'il devoit renfermer, et combiner sa distribution intérieure avec l'effet extérieur de la décoration. Les ateliers furent rejetés sur la rue Guénégaud; les pièces d'apparat et l'entrée principale se développèrent sur le quai de Conti. Il décora cette dernière façade d'une ordonnance d'Architecture et de figures allégoriques, tandis qu'il adoptoit, pour les bâtiments secondaires, un style plus ferme, qui, pour être privé de la présence des ordres, n'en a pas moins le genre de beauté et le caractère qui lui sont propres. Il y joignit la précaution essentielle d'isoler des autres bâtiments celui où l'on frappe la monnoie, pour leur éviter l'ébranlement et la secousse des balanciers[262].
Cet édifice ne présente que deux faces d'un triangle, ayant chacune environ soixante toises. Il est divisé en trois grandes cours et plusieurs autres moins considérables, toutes entourées de bâtiments.
Le principal corps de logis, ayant face sur le quai, renferme un superbe vestibule, orné de vingt-quatre colonnes doriques, un bel escalier que décorent également seize colonnes ioniques, un immense et précieux cabinet de minéralogie, plusieurs cabinets de machines, des salles pour l'administration et de vastes logements.
Au fond de la grande cour, entourée de galeries, est la salle des balanciers; celle d'au-dessus est occupée par les ajusteurs. Elles ont chacune soixante-deux pieds de longueur sur trente-neuf de largeur; à côté est une chapelle dont on a fait depuis une pièce de travail. Le surplus des bâtiments se compose d'ateliers et autres dépendances.
La décoration de la façade principale présente un avant-corps de six colonnes ioniques, élevées sur un soubassement de cinq arcades, orné de refends; un grand entablement, avec consoles et modillons, couronne l'édifice dans toute sa longueur. L'avant-corps est surmonté d'un attique, au devant duquel sont six figures isolées. Ces figures exécutées par Pigale, Mouchy et Le Comte, représentent la Loi, la Prudence, la Force, le Commerce, l'Abondance et la Paix[263].
La seconde façade, sur la rue Guénégaud, offre un attique, sur un soubassement de même hauteur que celui de la première, et orné de bossages. Sur l'avant-corps, on a placé les figures des quatre éléments, exécutées par Caffieri et Dupré. L'extrémité du grand bâtiment forme pavillon à l'un des bouts de cette façade. On en a construit un pareil à l'autre bout, mais uniquement pour la régularité de la décoration.
La cour principale a cent dix pieds de profondeur sur quatre-vingt-douze de largeur; elle est entourée d'une galerie. La salle des balanciers s'annonce par un péristyle de quatre colonnes doriques; quatre colonnes toscanes en supportent la voûte intérieure: dans le fond est la statue de la Fortune, par Mouchy. Sur les arcades et portes carrées dont est alternativement percée la construction circulaire qui termine cette cour, sont placés les bustes de Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, et Louis XV[264].
Le cabinet de minéralogie, qui occupe le pavillon du milieu au premier étage, est décoré de vingt colonnes corinthiennes d'un grand module, qui soutiennent une tribune régnant au pourtour dans la hauteur du deuxième étage; il est orné de bas-reliefs et d'arabesques. Les corniches, les chambranles des portes et des croisées, sont enrichis d'ornements sculptés et dorés, mais distribués avec goût et sans confusion. Un lambris circulaire renferme des banquettes pour les personnes qui assistent au cours de minéralogie, et sert de fond aux armoires établies sur sa face extérieure, pour renfermer la collection des minéraux. Personne n'ignore que cette collection précieuse est la plus complète qui existe en Europe.
La pièce qui la contient et que nous venons de décrire est d'un style très noble; mais elle pèche peut-être par un excès de richesse. Ces dorures, cette variété de couleurs dont elle est parée, lui donnent plutôt l'air d'une salle de concert ou de bal, que d'un lieu destiné à l'étude. Telle qu'elle est cependant, il n'en est aucune du même genre qu'on puisse lui comparer.
Les cours de l'école royale des mines, indépendants des cours publics qui se tenoient trois fois la semaine, avoient lieu tous les jours dans cette salle. Le public pouvoit y assister; mais on n'étoit admis au nombre des élèves qu'après avoir subi des examens.[265]
LE COLLÉGE MAZARIN, DIT DES QUATRE-NATIONS.
On sait que le cardinal Mazarin, n'ayant pu exécuter lui-même le projet qu'il avoit formé d'établir un collége en faveur d'un certain nombre de jeunes gentilshommes ou principaux bourgeois des pays nouvellement conquis, ordonna, par son testament du 6 mars 1661, que, sous le bon plaisir du roi, il seroit fondé un collége, sous le nom et titre de Mazarin, pour soixante gentilshommes ou bourgeois de Pignerol et de son territoire, de l'État ecclésiastique, d'Alsace et pays d'Allemagne, de Flandre et de Roussillon[266]. Dans le même acte, ce ministre inséra les statuts qu'il avoit fait dresser pour ce collége et académie, et légua, pour assurer le succès de sa fondation, deux millions en argent, 45,000 liv. de rente sur l'hôtel de ville et sa bibliothèque, suppliant en outre S. M. de vouloir bien unir à tous ces dons, et à perpétuité, le revenu de l'abbaye de Saint-Michel en l'Herm, dont il étoit titulaire. Toutes ces dispositions furent exactement remplies par MM. de Lamoignon, Fouquet, Le Tellier, Zongo-Ondedei, évêque de Fréjus, et Colbert, ses exécuteurs testamentaires. Comme un établissement aussi magnifiquement conçu demandoit un très vaste terrain et de nombreux bâtiments, ils jettèrent d'abord les yeux sur le palais d'Orléans dit le Luxembourg; mais le prix considérable qu'il auroit coûté, et les changements dispendieux qu'il auroit fallu y faire, les forcèrent d'y renoncer; et ils se déterminèrent à acheter ce qui restoit encore de l'hôtel et du séjour de Nesle. Ils y joignirent quelques maisons voisines, et obtinrent, au mois de juin 1665, des lettres-patentes, enregistrées le 14 août, par lesquelles Sa Majesté confirmant cette fondation, vouloit qu'elle fût considérée comme fondation royale.
Le monument, commencé sur les dessins de Levau, premier architecte du roi, fut exécuté par deux autres architectes, Lambert et d'Orbay. On démolit à cet effet, en 1662, la tour de Nesle, reste des anciens hôtels dont nous venons de parler; et sur ce vaste emplacement, s'élevèrent assez rapidement, et les immenses constructions qui forment le corps de cet édifice, et cette façade, unique dans son genre à Paris, qui se compose d'un avant-corps, surmonté d'un dôme et de deux ailes en demi-cercle, que terminent deux gros pavillons; mélange singulier de parties incohérentes, de lignes ressautées, de pilastres alliés avec des colonnes et de toutes les combinaisons systématiques de l'ancienne architecture françoise, mais dont la masse présente cependant une décoration d'un effet imposant, et tel qu'on pouvait le désirer pour accompagner heureusement la façade latérale du Louvre, située en regard, sur la rive opposée de la Seine[267].
On a reproché aux deux pavillons du collége des Quatre-Nations d'intercepter le passage et même la vue du quai dans toute son étendue; et, depuis long-temps, l'opinion générale semble demander leur démolition. Le quai y gagneroit sans doute; mais il faudrait renoncer à l'heureux effet que produisent les masses combinées du dôme et de ces pavillons, disposition pittoresque et théâtrale que l'on trouve si rarement à Paris, où la plupart des monuments, ensevelis au milieu d'une foule de constructions étrangères, ne se présentent presque jamais, dans tout leur développement, et sous un point de vue agréable. Il est certain que, ces deux parties du bâtiment étant détruites, le dôme, isolé dans une trop vaste étendue, ne paroîtroit plus qu'un point maigre et de l'aspect le plus mesquin.
L'avant-corps, décoré de colonnes et de pilastres corinthiens et surmonté d'un fronton triangulaire, sert d'entrée à l'intérieur du dôme, autrefois la chapelle du collége, et dédiée sous le nom de Saint-Louis; cet intérieur a cela de singulier, qu'il est de forme elliptique, tandis que le dôme extérieur est circulaire, moyen ingénieux employé par l'architecte pour placer dans l'épaisseur des murs quatre escaliers à vis par lesquels on monte à quatre tribunes, et sur le comble de l'édifice. Autour de cette courbe ovale s'élevoient quatre grandes arcades séparées par des pilastres corinthiens, dont l'une servoit d'entrée et les trois autres de chapelles. La coupole, qui paroît un peu élevée pour son petit diamètre, offroit, dans toutes ses parties, un grand luxe de peinture et de sculpture; le dôme, décoré extérieurement de pilastres, est garni de bandes de plomb doré qui répondent symétriquement à ces pilastres, et se terminent au campanille placé sur son sommet[268].
CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Nativité; par Alexandre Véronèse.
SCULPTURES.
Au dessus de la corniche du maître-autel, un bas-relief représentant saint Louis qui reçoit la couronne d'épines des mains du patriarche de Jérusalem; par Bocciardi.
Dans les pendentifs de la coupole, les quatre évangélistes en bas-reliefs; par le même.
Dans les angles des arcs, huit figures de femmes offrant les emblèmes des huit Béatitudes; exécutées en bas-reliefs par Desjardins.
Entre les pilastres de l'ordre supérieur, les douze apôtres en médaillons; par le même.
Sur la balustrade qui règne extérieurement au dessus du portail, les quatre évangélistes et les pères des églises grecque et latine; par le même.
Dans le fronton, un cadran accompagné des deux figures allégoriques de la Science et de la Vigilance.
Le pavé et toutes les décorations de l'autel, exécutés en marbre, présentoient une grande magnificence.
Dans cette chapelle avoit été inhumé le cardinal Mazarin, fondateur du collége. Son mausolée, de la main de Coyzevox, étoit placé dans une chapelle à droite du sanctuaire[269].
Les bâtiments de ce collége sont immenses et se prolongent le long de la rue Mazarine, divisés en trois cours. Toutes ces constructions, celles de la première cour exceptées, n'ont absolument aucun mérite sous le rapport de l'architecture. Cette première cour présente, de chaque côté, un portique en arcades, orné de pilastres corinthiens; l'un mène à la bibliothèque qui occupe le pavillon de la gauche, et la plus grande partie de cette face latérale; l'autre sert d'entrée à la chapelle.
La seconde cour, l'une des plus vastes de Paris, n'a de bâtiments que de deux côtés seulement. Au rez de chaussée étoient les classes, et au premier étage les appartements, des maîtres et les dortoirs des boursiers. La troisième, qui est la plus petite, renfermoit les cuisines, les offices, etc.[270].
BIBLIOTHÈQUE.
Cette bibliothèque, l'une des plus belles et des plus nombreuses de Paris, se compose des débris de cette fameuse bibliothèque du cardinal Mazarin, dont le parlement ordonna en 1652 la confiscation et la vente. Elle avoit été formée par Gabriel Naudé, le plus habile bibliographe de son temps; ce fut encore lui que le cardinal chargea, après la fin des troubles, d'en créer une autre en rassemblant ce qu'il pourroit retrouver de l'ancienne, ce qu'il fit avec tant de succès, qu'elle fut rétablie presque en son entier. On y joignit ensuite la bibliothèque de M. Descordes, chanoine de Limoges; après sa mort, celle de Naudé lui-même; et successivement l'on y ajouta tous les bons livres, tant manuscrits qu'imprimés, que l'on put recueillir dans toutes les parties de l'Europe. À la mort du cardinal, elle contenoit vingt-sept mille volumes et un grand nombre de manuscrits, qui furent transportés alors dans la bibliothèque du roi. Vers le milieu du dernier siècle, le nombre des livres, presque doublé, s'élevoit à plus de quarante-cinq mille. À cette époque (en 1740) les dimensions de cette bibliothèque furent changées, surtout par l'élévation des plafonds, de manière à contenir vingt mille volumes de plus qu'elle n'en renfermoit. Elle a reçu, depuis la révolution, des accroissements considérables, par les nombreux dépôts de livres qui y ont été annexés.
C'est la bibliothèque de Paris la plus riche en livres de médecine et en matériaux pour l'histoire d'Allemagne. Elle est enrichie de globes de Coronelli, et de bustes en bronze et en marbre, dont quelques-uns sont antiques.
LES AUGUSTINS RÉFORMÉS, DITS LES PETITS-AUGUSTINS.
Nous avons fait connoître avec beaucoup de détails l'origine des Augustins, l'époque de leur établissement à Paris[271], la réforme opérée dans leur ordre, la fondation faite dans cette capitale, par la reine Marguerite de Valois, d'un couvent de ces Augustins réformés, et le caprice singulier qui la détermina à révoquer la donation qu'elle avoit stipulée en leur faveur et à leur substituer d'autres religieux du même ordre, tirés de la province de Bourges[272]. Quoique le procédé de cette princesse eût toutes les apparences de l'injustice, ce changement n'en fut pas moins approuvé par un bref de Paul V, du 14 août 1613, et confirmé par des lettres-patentes de la même année. L'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Germain y donnèrent aussi leur consentement[273].
Deux ans après, la reine Marguerite mourut sans avoir pu exécuter les promesses qu'elle avoit faites; et les nouveaux habitants de ce monastère eussent tiré peu d'avantage de son bienfait, si quelques personnes pieuses ne fussent venues à leur secours, et par leurs libéralités n'eussent contribué à soutenir leur établissement naissant. La fondatrice y avoit fait bâtir une chapelle assez jolie, richement décorée[274], mais beaucoup trop petite: ces religieux se trouvèrent bientôt des ressources suffisantes pour faire construire une plus grande église, dont la reine Anne d'Autriche posa la première pierre le 15 mai 1617. Cet édifice, qui n'avoit rien de remarquable dans son architecture, fut achevé en 1619 et dédié sous l'invocation de saint Nicolas de Tolentin[275].
Nous avons dit que le terrain accordé aux Augustins par la fondatrice consistoit en une place qui avoit précédemment appartenu aux Frères de la Charité, et en six arpents du petit pré aux clercs que cette princesse avoit pris à cens et à rente de l'Université[276]. Ces pères avoient trouvé le moyen de tirer un parti avantageux de cette partie de leur territoire en le rétrocédant, par portions, à des particuliers, à la charge d'y bâtir, et de leur payer certaines redevances annuelles; c'est ainsi que se formèrent les rues Jacob et des Saints-Pères. Mais les maisons qui les composoient n'étoient pas encore entièrement bâties, que l'Université résolut de rentrer dans ses droits, et se pourvut à cet effet contre le contrat passé entre elle et la reine Marguerite. Le parlement fit droit à sa demande, et donna en 1622 un arrêt pour la faire rentrer dans cette propriété; ce qui priva les Augustins du fruit de leurs travaux et de la plus belle partie de leurs revenus.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.
TABLEAUX.
Dans le cloître, une suite de tableaux à fresque exécutés par des peintres médiocres et peu connus. Les deux principaux représentoient:
La reine Marguerite donnant à un moine Augustin le contrat de fondation qu'elle avoit passé en faveur de son couvent.
La conversion de saint Augustin: ce tableau, placé à l'entrée du cloître, étoit d'un peintre nommé de Dieu.
Le frère François Gourdes, religieux de ce couvent, avoit peint le paysage de tous les autres tableaux qui ornoient ce cloître; d'autres peintres les avoient achevés.
SCULPTURES.
Sur le maître-autel, décoré d'un ordre corinthien en menuiserie, un groupe en terre cuite très estimé, représentant un agonisant, accompagné de saint Nicolas de Tolentin, et soutenu par un ange qui lui montroit le ciel; par Biardeau.
Aux deux côtés du même autel, les statues de sainte Claire et de sainte Monique; par le même.
Sur le devant de l'autel, un grand bas-relief en métal doré, représentant le baptême de saint Augustin; par Gaillard.
SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés:
Dans la chapelle de la reine Marguerite, le cœur de cette princesse; on y lisoit son épitaphe, composée par M. Servin, avocat-général au parlement de Paris.
François Porbus, peintre célèbre, mort en 1622.
René de l'Âge, seigneur de Puylaurent, sous-gouverneur de Gaston de France, etc.
Antoine de l'Âge, duc de Puylaurent, son fils, mort au château de Vincennes en 1635.
Renée de Kergounadech, femme du marquis de Rosmadec, morte en 1643. (Son tombeau, placé dans la nef du côté de l'évangile, étoit entouré d'une petite grille de fer.)
Le cœur de Sébastien de Rosmadec, marquis de Molac, etc., mort en 1699.
Nicolas Mignard, peintre, frère de Pierre Mignard, mort en 1668.
Jean Pontas, prêtre, sous-pénitencier de l'église de Paris, l'un des bienfaiteurs de ce couvent, mort en 1728.
Dans la chapelle Saint-Claude, à côté du grand autel, étoit la sépulture de la famille Le Boulanger, l'une des plus illustres de la magistrature.
Dans le cloître, on voyoit la tombe de Mathieu Isoré d'Airvaut, évêque de Tours, mort en 1716.
La bibliothèque de ces pères, riche de dix-huit à vingt-mille volumes, contenoit plusieurs livres rares et quelques manuscrits curieux; ils avoient, en médailles, une collection complète de tous les souverains pontifes.
La réforme qu'ils suivoient avoit été introduite en France par les pères Étienne Rabache et Roger Girard, le 30 août 1594. Elle prit le nom de Réforme de Bourges, parce que la maison de cette ville, de la province de Saint-Guillaume, l'avoit acceptée la première; et quoique le chapitre général, tenu en 1693, lui eût donné celui de province de Paris, elle étoit plus généralement connue sous le premier nom. Cette réforme, adoptée par trente-un couvents, consistoit particulièrement dans un détachement absolu de toute propriété, et dans la renonciation aux grades qu'on prenoit dans les Universités; ce qui n'a pas empêché cet ordre de produire un grand nombre de personnages recommandables par leurs talents et par leur érudition[277], parmi lesquels il faut distinguer le P. André Le Boulanger, prédicateur célèbre avant que les modèles de la prédication eussent paru; le P. Charles Moreau, qui a donné de Tertullien une édition estimée; les PP. Chesneau et Lubin, tous les deux grands théologiens, et le second habile géographe; le P. Ange Le Proust, instituteur de la congrégation des Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve, et bon prédicateur; les PP. Théophile Loir, Jacques Hommey, distingués par leur érudition; et surtout le P. Pierre de Bretagne, considéré, dans son ordre, comme un des génies les plus heureux qu'il ait produits. Son mérite l'ayant fait appeler à la cour de Bavière, il ne profita des faveurs dont il y fut comblé que pour le bien de son couvent, qui le comptoit, avec raison, au nombre de ses bienfaiteurs.