ŒUVRES
COMPLÈTES
DE MARMONTEL.
TOME VIII.
LES INCAS,
OU
LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU.
Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion.
(Fénélon, Direction pour la conscience d'un Roi.)
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE,
RUE JACOB, No 24.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE MARMONTEL,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
NOUVELLE ÉDITION
ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES.
TOME VIII.
A PARIS,
CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
QUAI DES AUGUSTINS, No 25.
1819.
AU ROI DE SUÈDE.
Sire,
Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souillé par l'adulation. C'est à la Suède, heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa liberté, à la Suède, où règne à-présent la tranquillité, la concorde, la douce autorité des lois, à la place des factions et des troubles de l'anarchie; c'est à ce peuple trop long-temps divisé par des intérêts étrangers, et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, rendu à lui-même, enfin délivré des entraves qui retenaient captives sa force et sa vertu, c'est à lui, Sire, à vous louer.
J'espère bien consigner dans les fastes de vos augustes alliés cette grande et première époque du règne de VOTRE MAJESTÉ, cette révolution si évidemment nécessaire au bonheur de vos États, Sire, puisqu'elle s'est faite sans violence d'un côté, et sans résistance de l'autre. Mais ce témoignage, que je rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la Suède, ne sera publié que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible à l'espérance et à la crainte, garantira ma sincérité.
Aujourd'hui, Sire, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en suppliant VOTRE MAJESTÉ de permettre que cet ouvrage paraisse au jour sous ses auspices, comme un monument des bontés dont elle daigne m'honorer.
Que dis-je? Est-ce à moi, Sire, est-ce à ma vaine gloire que je dois penser dans ce moment? La moitié du globe opprimée, dévastée par le fanatisme, est le tableau que je présente aux yeux de VOTRE MAJESTÉ; je rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le glaive des persécuteurs; je dénonce à la religion le plus grand crime que le faux zèle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier moi-même?
C'est l'humanité, Sire, outragée et foulée aux pieds par son plus cruel ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et juste, ou plutôt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit de déférer à la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le fanatisme domine. Tous les autres crimes ont à redouter ou le châtiment ou l'opprobre; les siens portent un caractère qui en impose à l'autorité, à la force, à l'opinion: un saint respect les garantit trop souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocité même imprime une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont que plus révérés. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur. Chargé des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni frein, ni loi, ni juge sur la terre. Au trône il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un dieu, aux cris de la nature et de l'humanité il répond par des anathèmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est muette. Tyran des ames et des esprits, il y étouffe le sentiment et la lumière naturelle; il en chasse la honte, la pitié, le remords; plus d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui gloire et triomphe. Que lui opposer, même du haut du trône qu'il regarde du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres, soit pour en faire des exemples plus éclatants de ses fureurs: car ils ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il est sacré pour eux. Aussi les a-t-on vus cent fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer sa rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer sa proie, et lui livrer des millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, Sire, pour les souverains, pour les pères des nations, qu'un monstre qui, jusques dans leurs bras, déchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui arracher! C'est donc aux rois à se liguer d'un bout du monde à l'autre, pour l'étouffer dès sa naissance, ou plutôt avant sa naissance, avec la superstition qui en est le germe et l'aliment.
Vous êtes né, Sire, pour donner de grands exemples à vos pareils; mais peut-être ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en invitant les rois à soutenir, d'une protection éclatante, les écrivains qui prémunissent les générations futures contre les séductions et les fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumière vraiment céleste, ces grands principes d'humanité et de concorde universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la religion, ainsi que la nature, a fait l'abrégé de ses lois et l'essence de sa morale.
Je suis avec le plus profond respect,
SIRE,
DE VOTRE MAJESTÉ,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
Marmontel.
PRÉFACE.
Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincérité, si digne de leur caractère.
Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, de plus terrible, que les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet apôtre de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a rendu célèbre sa sincérité courageuse, compare les Indiens à des agneaux[2], et les Espagnols à des tigres, à des loups dévorants, à des lions pressés d'une longue faim. Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands qu'il accusait. Jamais on n'a blâmé son zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis par le prince, ni avoués par la nation.
[1] La découverte des Indes Occidentales, publiée en Espagne en 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, en 1687.
[2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. «Je jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses lettres, je jure à votre majesté qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.»
On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximenès, de Charles-Quint, fut constamment de ménager les Indiens: c'est ce qu'attestent toutes les ordonnances, tous les réglements faits pour eux[3].
[3] «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à Christophe Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, la liberté à un grand nombre d'Indiens.»
Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient séparés des Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait à chaque famille un héritage qu'elle cultiverait à son profit, en payant un tribut équitablement imposé.
Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, qui se tint à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara que les habitants du Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on devait les traiter comme tels. «Votre majesté, dit Las-Casas à Charles-Quint, ordonna encore la même chose l'an 1523.» Même décision en 1529, d'après une conférence et de longs débats dans le conseil.
Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée en les publiant elle-même et en les dévouant au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les mêmes circonstances auraient trouvé des hommes capables des mêmes excès.
Les peuples de la zone tempérée, transplantés entre les tropiques, ne peuvent, sous un ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, ou se borner à un commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de travailler à la fouille des mines et à la culture des champs.
Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une sagesse que les peuples n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner à un libre échange de secours mutuels eût été le plus juste: par de nouveaux besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux, plus actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que n'a pu la violence. Mais le fort, à l'égard du faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun, en abordant aux Indes, était pressé de s'enrichir; et l'échange était un moyen trop lent pour leur impatience. L'équité naturelle avait beau leur crier: «Si vous ne pouvez pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre sauvage les productions, les métaux, les richesses qu'elle renferme, abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et avares, ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, des esclaves et des trésors. Les Portugais avaient déja trouvé l'affreuse ressource des nègres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement faibles, accoutumés à vivre de peu, sans désirs, presque sans besoins, amollis dans l'oisiveté, regardaient comme intolérables les travaux qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'épuisait avec leur force; la fuite, leur seule défense, les dérobait à l'oppression; il fallut donc les asservir. Voilà tout naturellement les premiers pas de la tyrannie.
Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, étaient la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misère, l'avidité, la dissolution, la débauche, un courage déterminé, mais sans frein comme sans pudeur, mêlé d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère de cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple noble et généreux. A la tête de ces hommes perdus, marchaient des volontaires sans discipline et sans mœurs, qui ne connaissaient d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'épée, d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut à ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence d'abandonner les peuples qui se livraient à lui.
[4] On y joignit les malfaiteurs.
Les habitants de l'île Haïti[5] avaient reçu les Castillans comme des dieux. Enchantés de les voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un respect qui tenait du culte. Il dépendait des Castillans d'en être toujours adorés. Mais Colomb voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne la nouvelle de ses succès. Il partit[6], et laissa dans l'île, au milieu des Indiens, une troupe de scélérats qui leur prirent de force leurs filles et leurs femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par toute sorte d'indignités, leur ayant donné le courage du désespoir, se firent massacrer.
[5] L'île espagnole, ou Saint-Domingue.
[6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, qui s'était détaché de lui avec son navire, n'allât le premier en Espagne porter la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer l'honneur.
Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle était juste; il aurait dû la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un piége au cacique[7] qui avait délivré l'île de ces brigands, le fit prendre par trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir contre des hommes vaillants, aguerris, bien armés: le plus grand nombre des Insulaires fut égorgé, le reste prit la fuite, ou subit le joug des vainqueurs. Ce fut là que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre et dévorer les Indiens par des chiens affamés, qu'on exerçait à cette chasse[8].
[7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était embarqué, et cinq autres navires prêts à mettre à la voile, furent brisés et engloutis par une horrible tempête, avant d'être sortis du port.
[8] «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, les étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces après les avoir terrassés.» (Las-Casas.) Croirait-on que les historiens ont pris plaisir à faire un magnifique éloge de l'un de ces chiens, appelé Bézerillo, «lequel, pour sa férocité et sa sagacité singulière à distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la même portion qu'un soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains pour donner à manger de petits enfants à leurs chiens affamés. Ils prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en quartiers.»
Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps sous les dures lois que les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excédés, rebutés, ils se sauvèrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en tuèrent un grand nombre; mais ce massacre ne remédiait point à la nécessité pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, et dès-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que les Indiens furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte fut effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité révolta une partie de sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et le perdirent à la cour.
Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en Espagne chargé de fers, pour avoir voulu mettre un frein à la licence, se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr moyen de s'attacher des hommes ennemis de toute discipline, c'était de donner un champ libre au désordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut là sa conduite.
[9] François de Bovadilla.
De la corvée à la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit. Les malheureux insulaires, dont on fit le dénombrement, furent divisés par classes, et distribués comme un bétail dans les possessions espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Réduits au plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île allait être déserte. La cour, informée de la dureté impitoyable du gouverneur, le rappela; et par un événement qu'on regarde comme une vengeance du ciel, à peine fut-il embarqué qu'il périt à la vue de l'île. Vingt-un navires chargés de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des mines, furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit l'histoire, n'avait englouti tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus méchant homme.
Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La liberté avait été rendue aux insulaires; et dès-lors le travail des mines et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran écrivit à Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir à l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur loi: comme s'ils eussent été obligés de deviner, observe Las-Casas, qu'il y avait une loi nouvelle.
[10] Nicolas Ovando.
La reine donna dans le piége. Elle ne savait pas qu'en s'éloignant des Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait pas que, pour aller chercher et servir ces maîtres barbares, il fallait que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqué à travers des déserts immenses, exposés à périr de fatigue et de faim. Elle ordonna qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce avec les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait.
Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode des tyrans subalternes, pour s'assurer l'impunité, de surprendre des ordres vagues, qui servent au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autorisé. Le gouverneur s'étant délivré, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui pouvait se défendre[11], tout le reste fut opprimé[12]; et dans les mines de Cibao il en périt un si grand nombre, que l'île fut bientôt changée en solitude. Ce fut là comme le modèle de la conduite des Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.
[11] Le peuple de Xaragua.
[12] «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, avec ordre d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, que ces malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches dans le corps, les retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les débris aux chrétiens, dont ils croyaient s'être vengés par cette insulte.» (Herrera.)
Or, que dans ces contrées, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugué le faible; que pour avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse et la cupidité aient fait réduire en servitude des peuples enclins au repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vérités communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisiveté engendre les brigands; on sait que dans l'éloignement les lois sont sans appui, l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on trompe de près, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils frémiraient, s'ils en prévoyaient les abus.
Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, même les plus pervers, c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombée de la main plus d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le lecteur de se faire un moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est Barthélemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au conseil des Indes.
«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, armés de lances et d'épées, n'avaient que du mépris pour des ennemis si mal équipés; ils en faisaient impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux femmes enceintes, pour faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient entre eux des gageures, à qui fendrait un homme avec le plus d'adresse d'un seul coup d'épée, ou à qui lui enlèverait la tête de meilleure grâce de dessus les épaules; ils arrachaient les enfants des bras de leur mère, et leur brisaient la tête en les lançant contre des rochers… Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils élevaient un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, ils allumaient sous l'échafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de rage et de désespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres de ces insulaires qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris effroyables qu'ils jetaient dans les tourments étaient incommodes à un capitaine espagnol, et l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les étranglât promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on connaît les parents à Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour les empêcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller à son aise, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une infinité d'autres que je passe sous silence.»
Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de récits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est passé dans l'île espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans toutes les îles du Golfe; sur les côtes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Pérou.
Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est épouvantée? Le fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui.
Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance et de persécution, l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on croit irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit régnait en Espagne, et il avait passé en Amérique avec les premiers conquérants. Mais, comme si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un dogme de ses maximes, un précepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'était qu'une opinion, fut réduit en système. Un pape y mit le sceau de la puissance apostolique, dont l'étendue était alors sans bornes: il traça une ligne d'un pôle à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il réservait au Portugal tout l'orient de la ligne tracée; donnait tout l'occident à l'Espagne, et autorisait ses rois à subjuguer, avec l'aide de la divine clémence, et amener à la foi chrétienne les habitants de toutes les îles et terre-ferme qui seraient de ce côté-là. La bulle[14] est de l'année 1493, la première du pontificat d'Alexandre VI.
[13] On sait que François Ier demandait à voir l'article du testament d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde.
[14] Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in Barbaros Novi Orbis, quos Indos vocant.
Or on va voir quel fut le système élevé sur cette base, et que de tous les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand.
Le droit de subjuguer les Indiens une fois établi, on envoya d'Espagne en Amérique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette formule, approuvée et vraisemblablement dictée par des docteurs en théologie, il était dit que Dieu avait donné le gouvernement et la souveraineté du monde à un homme appelé Pierre; qu'à lui seul avait été attribué le nom de Pape, parce qu'il est père et gardien de tous les hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient et l'avaient reconnu pour le maître du monde; qu'au même titre, l'un de ses successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces îles et terre-ferme de la mer océane; que tous les peuples auxquels cette donation avait été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces rois, et avaient embrassé le christianisme de bonne volonté, sans condition ni récompense. «Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui parlait dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les habitants des autres îles s'en sont bien trouvés… Mais, au contraire, si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement à le faire, je vous déclare et vous assure qu'avec l'aide de Dieu, je vous ferai la guerre à toute outrance; que je vous attaquerai de toutes parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos femmes et vos enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai suivant la volonté du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai tous les maux imaginables; comme à des sujets rebelles et désobéissants; et je proteste que les massacres et tous les maux qui en résulteront, ne viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni des seigneurs qui m'ont accompagné.»
[15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510. «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions où les Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée de quelques pays.»
Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, d'opprimer, d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut débattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en même temps des théologiens réclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des théologiens opposer à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité d'Aristote, lequel décidait, disait-on, que les Indiens étaient nés pour être esclaves des Castillans[16].
[16] Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas avec l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque osa déclarer que les Indiens lui avaient tous paru nés pour la servitude.
Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, qui avaient des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait que les guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde étaient non-seulement permises, mais nécessaires pour y établir la foi, et que les Espagnols étaient fondés en droit pour subjuguer les Indiens.
Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené, répondait que les Indiens étaient capables de recevoir la foi, de prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de bons exemples; et il proposait pour modèles les apôtres et les martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa le Compelle intrare, et le Deutéronome, où il est dit: «Quand vous vous présenterez pour attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville, vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se défendre, vous les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les femmes ni les enfants.»
Or, dès qu'une question de cette importance dégénère en controverse, on sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage sur le plus modéré[17]. La cause de la justice et de la vérité n'a pour elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a pour elle tous les hommes qu'elle intéresse ou qu'elle peut intéresser, d'autant plus ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, qu'elle les sauve de la honte, leur assure l'impunité, et les délivre du remords.
[17] On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites furent chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter le réglement de Ximenès. Ce réglement portait que les départements où l'on avait distribué les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'où dépendait le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par la faiblesse et l'infidélité de ces indignes commissaires.
C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; en sorte que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce de bêtes brutes, condamnées par la nature à obéir et à souffrir; qu'une race impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait tous les maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui demandait vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire en les exterminant.
Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, toute la part qu'elles ont eue aux forfaits de cette conquête; je n'en réserve au fanatisme que ce qui lui est propre, la cruauté froide et tranquille, l'atrocité qui se complaît dans l'excès des maux qu'elle invente, la rage aiguisée à plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur, la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si le fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser au crime? Et à quelle autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mélange de superstition, peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles aux femmes enceintes, jusqu'à égorger les vieillards et les enfants à la mamelle, jusqu'à se faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes atroces pour le plaisir de l'être, des colonies d'hommes-tigres passent les bornes de la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant brûler tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils élevaient treize gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce impiété, ou fanatisme? Il n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien moins que des impies. J'ai donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du cœur humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui se refuserait encore à l'évidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des catholiques, en auraient donné la chair à dévorer à leurs chiens? s'ils auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jésus-Christ?
[18] Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur leurs captifs sont réciproques, et du moins leur furie est aiguisée par la vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que les Espagnols qui passaient en Amérique, étaient une espèce de monstres unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les avait dénaturés.
Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion: c'est là leur sophisme éternel. Les vrais amis de la religion la séparent du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent caché et nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime.
Ceux qui pensent que la victoire est décidée sans retour en faveur de la vérité, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de défendre une si belle cause, si j'étais jaloux du succès qu'elle aurait eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a jamais été si modéré; mais je répète ici ce que j'ai déja dit, qu'il faut prendre le temps où les eaux sont basses, pour travailler aux digues.
Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme destructeur; d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde jamais avec une religion compâtissante et charitable, et d'inspirer pour elle autant de vénération et d'amour, que de haine et d'exécration pour son plus cruel ennemi.
J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des fourbes et des fanatiques; mais je leur ai opposé de vrais chrétiens. Barthélemi de Las-Casas est le modèle de ceux que je révère: c'est en lui que j'ai voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur et tendre, enfin l'esprit du christianisme dans toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila, Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui dénature l'homme et qui pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion désavoue, et qui, s'il était pris pour elle, la ferait détester. Voilà, je crois, mon intention assez clairement exposée, pour convaincre de mauvaise foi ceux qui feraient semblant de s'y être mépris.
LES INCAS.
CHAPITRE PREMIER.
L'empire du Mexique était détruit; celui du Pérou fleurissait encore; mais, en mourant, l'un de ses monarques l'avait partagé entre ses deux fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le fier Huascar, roi de Cusco, avait été cruellement blessé d'un partage qui lui enlevait la plus belle de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un usurpateur de ses droits. Cependant un reste de vénération pour la mémoire du roi son père réprimait son ressentiment; et au sein d'une paix trompeuse et peu durable, tout l'empire allait célébrer la grande fête du soleil[19].
[19] A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête Citua Raïmi. Voyez Garcilasso, liv. 2, chap. 22.
Le jour marqué pour cette fête, était celui où le dieu des incas, le soleil, en s'éloignant du nord, passait sur l'équateur, et se reposait, disait-on, sur les colonnes de ses temples. La joie universelle annonce l'arrivée de ce beau jour; mais c'est sur-tout dans les murs de Quito, dans ses délicieux vallons, que cette sainte joie éclate. De tous les climats de la terre, aucun ne reçoit du soleil une si favorable et si douce influence; aucun peuple aussi ne lui rend un hommage plus solennel.
Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule du temple où son image est adorée, attendent son lever dans un religieux silence. Déja l'étoile de Vénus, que les Indiens nomment l'astre à la brillante chevelure[20], et qu'ils révèrent comme le favori du soleil, donne le signal du matin. A peine ses feux argentés étincellent sur l'horizon, un doux frémissement se fait entendre autour du temple. Bientôt l'azur du ciel pâlit vers l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu s'y répandent, la pourpre à son tour se dissipe, l'or seul, comme une mer brillante, inonde les plaines du ciel. L'œil attentif des Indiens observe ces gradations, et leur émotion s'accroît à chaque nuance nouvelle. On dirait que la naissance du jour est un prodige nouveau pour eux; et leur attente est aussi timide que si elle était incertaine.
[20] Chasca, chevelue.
Soudain la lumière à grands flots s'élance de l'horizon vers les voûtes du firmament; l'astre qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur[21] est couronnée de ses rayons. C'est alors que le temple s'ouvre, et que l'image du soleil, en lames d'or, placée au fond du sanctuaire, devient elle-même resplendissante à l'aspect du dieu qui la frappe de son immortelle clarté. Tout se prosterne, tout l'adore; et le pontife[22], au milieu des incas et du chœur des vierges sacrées, entonne l'hymne solennelle, l'hymne auguste, qu'au même instant des millions de voix répètent, et qui, de montagne en montagne, retentit des sommets de Pambamarca jusques par-delà le Potose.
[21] Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito.
[22] Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le grand-prêtre du soleil devait être oncle ou frère du roi. On l'appelait Villuma ou Villacuma, diseur d'oracles.
CHŒUR DES INCAS.
Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, ne cesses de verser au sein de la nature, dans un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et la fécondité; soleil, reçois les vœux de tes enfants et d'un peuple heureux qui t'adore.
LE PONTIFE, seul.
O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat immortel, avec quelle imposante majesté tu domines dans le vaste empire des airs! Quand tu parais dans ta splendeur, et que tu agites sur ta tête ton diadème étincelant, tu es l'orgueil du ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils devenus, ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? Ont-ils pu soutenir un rayon de ta gloire? Si tu ne t'éloignais, pour leur céder la place, ils resteraient ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas.
CHŒUR DES VIERGES.
O délices du monde! heureuses les épouses qui forment ta céleste cour[23]! que ton réveil est beau! quelle magnificence dans l'appareil de ton lever! quel charme répand ta présence! les compagnes de ton sommeil soulèvent les rideaux de pourpre du pavillon où tu reposes, et tes premiers regards dissipent l'immense obscurité des cieux. O! quelle dut être la joie de la nature, lorsque tu l'éclairas pour la première fois! Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans ce tressaillement qu'éprouve une fille tendre au retour d'un père adoré, dont l'absence l'a fait languir.
[23] Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une fille céleste, qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office des Hyades. On va voir dans cette hymne quel était le tour et le caractère de la poésie des Péruviens: «Belle fille, ton malin frère vient de casser ta petite urne, où étaient enfermés l'éclair, le tonnerre et la foudre, et d'où ils se sont échappés. Pour toi, tu ne verses sur nous que la neige et les douces pluies. C'est le soin que t'a confié celui qui régit l'univers.»
LE PONTIFE, seul.
Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était qu'une masse immobile et glacée; la terre, qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air, qu'un espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta chaleur vive et féconde; l'air devint fluide et subtil, les ondes souples et mobiles, la terre fertile et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces éléments, qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, firent une heureuse alliance: le feu se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en vapeurs, s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose au sein de la terre les germes précieux de la fécondité; la terre enfante et reproduit sans cesse les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, que tes rayons ont allumé.
CHŒUR DES INCAS.
Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur de tous les biens que tu nous fais? n'es-tu que le ministre d'une cause première, d'une intelligence au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté, reçois nos vœux reconnaissants; mais si tu accomplis la loi d'un être invisible et suprême[24], fais passer nos vœux jusqu'à lui: il doit se plaire à être adoré dans sa plus éclatante image.
[24] Ce dieu inconnu s'appelait Pacha-Camac, celui qui anime le monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple dans la vallée de son nom, à trois lieues de Lima, où il était adoré. Les Indiens, ses adorateurs, ne lui offraient point de sacrifices.
LE PEUPLE.
Ame de l'univers, père de Manco, père de nos rois, ô soleil! protége ton peuple, et fais prospérer tes enfants!
CHAPITRE II.
Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait institué, en l'honneur du soleil, quatre fêtes qui répondaient aux quatre saisons de l'année[25]; mais elles rappelaient à l'homme des objets plus intéressants, la naissance, le mariage, la paternité, et la mort.
[25] Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les climats du Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par les deux solstices et les deux équinoxes: ce qui répond à nos quatre saisons.
La fête qu'on célébrait alors était celle de la naissance; et les cérémonies de cette fête consacraient l'autorité des lois, l'état des citoyens, l'ordre et la sûreté publique.
D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles de jeunes époux qui lui présentent, dans des corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le monarque leur donne le salut paternel. «Enfants, dit-il, votre père commun, le fils du soleil, vous salue. Puisse le don de la vie vous être cher jusqu'à la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre naissance! Croissez, pour m'aider à vous faire tout le bien qui dépend de moi, et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent de la nature.»
Alors les dépositaires des lois en déploient le livre auguste. Ce livre est composé de cordons de mille couleurs[26]; des nœuds en sont les caractères; et ils suffisent à exprimer des lois simples comme les mœurs et les intérêts de ces peuples. Le pontife en fait la lecture; le prince et les sujets entendent de sa bouche quels sont leurs devoirs et leurs droits.
[26] Ces cordons s'appelaient Quippos, et ceux qui les gardaient Quippocamaïs, chargés des Quippos.
La première de ces lois leur prescrit le culte. Ce n'est qu'un tribut solennel de reconnaissance et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible; des prières, des vœux, quelques offrandes pures; des fêtes où la piété se concilie avec la joie: tel est ce culte, la plus douce erreur, la plus excusable, sans doute, où pût s'égarer la raison.
La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui fait un devoir d'être équitable comme le soleil, qui dispense à tous sa lumière; d'étendre, comme lui, son heureuse influence, et de communiquer à ce qui l'environne sa bienfaisante activité; de voyager dans son empire, car la terre fleurit sous les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire, afin que, sous son règne, l'homme injuste ne dise pas: que m'importent les cris du faible? de ne point détourner la vue à l'approche des malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se reprochera d'en faire; et celui-là craint d'être bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui recommande un amour généreux, un saint respect pour la vérité, guide et conseil de la justice, et un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge, complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir, à dominer par les bienfaits, à épargner le sang des hommes, à user de ménagement et de patience envers les rebelles, de clémence envers les vaincus.
La même loi s'adresse encore à la famille des Incas: elle les oblige à donner l'exemple de l'obéissance et du zèle, à user avec modestie des priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse; car l'homme oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux la fait gémir.
La troisième imposait aux peuples le plus inviolable respect pour la famille du soleil, une obéissance filiale envers celui de ses enfants qui régnait sur eux en son nom, un dévouement religieux au bien commun de son empire.
Après cette loi, venait celle qui cimentait les nœuds du sang et de l'hymen, et qui, sur des peines sévères, assurait la foi conjugale[27] et l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes mœurs.
[27] L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la branche aînée de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs femmes.
La loi du partage des terres prescrivait aussi le tribut. De trois parties égales du terrain cultivé, l'une appartenait au soleil, l'autre à l'Inca, et l'autre au peuple. Chaque famille avait son apanage; et plus elle croissait en nombre, plus on étendait les limites du champ qui devait la nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les richesses d'un peuple heureux. Il possédait en abondance les plus précieux des métaux, mais il les réservait pour décorer ses temples et les palais de ses rois. L'homme, en naissant, doté par la patrie[28], vivait riche de son travail, et rendait en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez de ses biens, ceux du soleil y suppléaient[29]. Ces biens n'étaient point engloutis par le luxe du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures des saints ministres des autels que ce qu'en exigeaient les besoins de la vie: non que la loi leur en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple ne voyait rien que d'avilissant dans le faste et dans la mollesse; ils avaient mis leur dignité dans l'innocence et la vertu.
[28] A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à celle du père; à chaque fille, une moitié.
[29] La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée au peuple. Le coton se distribuait de même dans les pays où il fallait être plus légèrement vêtu.
La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. Ce tribut se payait d'abord à la nature: jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se devait à son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les champs des orphelins, des veuves, des infirmes étaient cultivés par le peuple[30]. Au nombre des infirmités était comprise la vieillesse: les pères qui avaient la douleur de survivre à leurs enfants, ne languissaient pas sans secours; la jeunesse de leur tribu était pour eux une famille: la loi les consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat était sous les armes, on cultivait pour lui son champ; ses enfants jouissaient du droit des orphelins, sa femme de celui des veuves; et s'il mourait dans les combats, l'État lui-même prenait pour eux les soins d'un père et d'un époux.
[30] Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses dépens.
Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'héritage de la veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le peuple s'y rendait en foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31].
[31] Le refrain de ces chants était Hailli, triomphe.
La tâche des travaux publics était distribuée avec une équité qui la rendait légère. Aucun n'en était dispensé; tous y apportaient le même zèle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient les fleuves, les voies publiques, qui s'étendaient du centre de l'empire jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, non pas de servitude, mais d'obéissance et d'amour. Ils ajoutaient à ce tribut celui des armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'étaient des haches, des massues, des lances, des flèches, des arcs, de frêles boucliers: vaine défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils virent bientôt éclater!
Tout, dans les mœurs, était réduit en lois: ces lois punissaient la paresse et l'oisiveté[32], comme celles d'Athènes; mais, en imposant le travail, elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé d'être utile, pouvait du moins espérer d'être heureux. Elles protégeaient la pudeur, comme une chose inviolable et sainte; la liberté, comme le droit le plus sacré de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme des dons du ciel qu'il fallait révérer.
[32] Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de cinq ans, étaient occupés à éplucher le coton et à égrener le maïs.
La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans l'âge de l'innocence, portait sa rigueur sur les pères, et punissait en eux le vice qu'ils avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime des pères ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le remplaçait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraçait l'exemple que pour l'instruire à l'éviter.
Ce fut par-tout le caractère de la théocratie d'exagérer la rigueur des peines: mais chez un peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité, sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de nos besoins fantasques et de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui n'était que le bonheur public distribué sur tous, attaché par reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa félicité, l'habitude des bonnes mœurs rendait les lois comme inutiles: elles étaient préservatives, et presque jamais vengeresses.
On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la violation du vœu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si modéré, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'était lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui fût au monde, avait prononcé cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilége, et appaiser un dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût ensevelie vivante[33], et le séducteur dévoué au supplice le plus honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pères, mères, frères et sœurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, tout devait périr dans les flammes; le lieu même de la naissance des deux impies devait être à jamais désert. Aussi quand le pontife, en prononçant la loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna, glacé d'horreur; son front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent de long-temps se tourner vers le ciel.
[33] C'est une chose remarquable, que la superstition eût imaginé le même supplice à Rome et à Cusco, pour punir la même faiblesse dans les vierges de Vesta et dans celles du Soleil.
Après la lecture des lois, le monarque levant les mains: «O soleil, dit-il, ô mon père! si je violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; commande au ministre de ta colère, au terrible Illapa[34], de me réduire en poudre, et à l'oubli de m'effacer de la mémoire des mortels. Mais, si je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon peuple, en m'imitant, m'épargne la douleur de te venger moi-même; car le plus triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.»
[34] Sous le nom d'Illapa étaient compris l'éclair, le tonnerre, et la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice du Soleil.
Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards députés du peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidèles au culte et aux lois du soleil.
Les surveillants s'avancent à leur tour: leur titre[35] annonce l'importance des fonctions dont ils sont chargés: ce sont les envoyés du prince qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que la majesté même, vont observer dans les provinces les dépositaires des lois, voir si le peuple n'est point foulé; et au faible à qui le puissant a fait injure ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, à l'homme affligé qui gémit, ils demandent: Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et tes pleurs? Ils s'avancent donc, et ils jurent, à la face du soleil, d'être équitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs du peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. Soleil, ajoute-t-il, reçois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de protéger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur pardonne la faiblesse ou l'iniquité.»
[35] Cucui-riroc, ceux qui ont l'œil à tout.
CHAPITRE III.
Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des chœurs de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants. Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.
[36] Le cotonnier.
Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la société, dont les lois forment les liens.
Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux: «Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter: c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»
Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice accoutumé.
Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux yeux du prince trois jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient consacrer au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait aux regards des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien formé de si beau. Les trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; et leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage sacré de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin.
Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le grand-prêtre les suit, et le temple est fermé. D'abord les trois vierges s'inclinent devant l'image de leur époux, et au même instant le grand-prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que d'attraits il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut ravi dans la cour du soleil son père; il crut voir les femmes célestes, avec qui ce dieu bienfaisant se délasse du soin d'éclairer l'univers.
Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur peinte sur le visage, et leur cœur, tout plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la plus belle des trois, quoique avec la même candeur et la même innocence qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse dans ses yeux. Cora (c'était le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le vœu qui la détachait des mortels, saisit les mains de son père, et les baisant avec ardeur, ne laissa échapper d'abord qu'un timide et profond soupir; mais bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, elle se jette dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'écrie douloureusement: «Ah! ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets de leur fille, que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un cœur qui se détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même n'attribua qu'à la force des nœuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur qu'elle ressentait. «O le plus tendre et le meilleur des pères! ô mère mille fois plus chère que la vie! il faut vous quitter pour jamais!» Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prêtre y fut trompé comme elle; et il lui laissa consommer son téméraire et cruel dévouement.
Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois jeunes vierges la loi qui attachait des peines si terribles à l'infraction de leur vœu, les deux compagnes de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque sans émotion; elle seule, par un instinct qui lui présageait son malheur, sentit son cœur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche pâlir, se faner, et s'éteindre; et ses lèvres tremblèrent en prononçant le vœu que son cœur devait abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses parents, ni le pontife. On soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses compagnes dans l'inviolable asyle des épouses du soleil.
Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels, commencèrent le sacrifice.
Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte féroce, qui arrosait de sang humain les forêts de ces bords sauvages, lorsque une mère déchirait elle-même les entrailles de ses enfants sur l'autel du lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agréable au soleil, ce sont les prémices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a destinés à servir d'aliments à l'homme. Une faible partie de cette offrande est consumée sur l'autel; le reste est réservé au festin solennel que le soleil donne à son peuple.
Sous un portique de feuillages dont le temple est environné, le roi, les Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour présider aux tables où le peuple est assis. La première est celle des veuves, des orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa présence, comme père des malheureux[37]. Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis à sa droite. Ce jeune prince, dont la beauté annonce une origine céleste, a rempli son troisième lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve du courage et de la vertu[38]. Son père, qui en fait ses délices, s'applaudit de le voir croître et s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, il espère laisser un sage sur le trône. Hélas! son espérance est vaine; les pleurs de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau.
[37] L'un de ses titres était Huaccha-cuyac, ami des pauvres.
[38] C'était l'âge de seize ans.
CHAPITRE IV.
Au festin succèdent les jeux. C'est là que les jeunes Incas, destinés à donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art des combats.
Ils commencent, au son des conques, par la flèche et le javelot; et le vainqueur, dès qu'il est proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant: «Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.»
Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit tout ce que l'habitude peut donner de ressort et d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des combattants agiles et robustes s'élancer, se saisir, se presser tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever ou pour s'abattre; s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au combat, se serrer de nouveau des nœuds de leurs bras vigoureux; tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelants, tomber, se rouler, se débattre, et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur dont ils sont inondés.
Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents entre la crainte et l'espérance. La victoire enfin se déclare; mais les vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent que la louange est, dans les ames généreuses, le germe et l'aliment de l'émulation.
Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire avait fait plier les genoux, était le fils même du roi et son successeur à l'empire, le sensible et fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; il en verse des larmes de dépit et de honte. L'un des vieillards s'en aperçoit, et lui dit, pour le consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; il donne la force et l'adresse à ceux qui doivent obéir, l'intelligence et la sagesse à celui qui doit commander.» Le monarque entendit ces paroles. «Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait pour languir sur le trône et pour vieillir dans le repos?»
Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'œil de reproche sur le vieillard qui l'avait flatté, et se précipita aux genoux de son père, qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon fils, la plus juste et la plus impérieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez jamais servi avec plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous obéir, on n'aura qu'à vous imiter.»
Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on vit cette illustre jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur épreuve la plus pénible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrière au terme, le peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les combattants. Le signal est donné, ils partent tous ensemble; et des deux côtés de la lice, on voit les pères et les mères animer leurs enfants du geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents la douleur de le voir succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrière, et presque tous en même temps.
Zoraï avait devancé le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le même qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque avantage, et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, s'écria le prince, tu n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois.» Aussitôt, ranimant ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le prix.
Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque part à son triomphe. De ce nombre étaient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche, et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant en main la lance où flotte suspendu le trophée de sa victoire, et avec eux il se présente devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament dignes du nom d'Incas[39], de vrais fils du soleil.
[39] Auparavant on les appelait Auqui, infans, comme le traduit Garcilasso.
Alors leurs mères et leurs sœurs viennent, d'un air tendre et modeste, attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'écorce[40] qui fait les sandales du peuple, une natte de laine plus légère et plus douce, dont elles ont fait le tissu.
[40] D'un arbre appelé Manguey. Ce détail est pris de l'histoire.
Ils vont de là, conduits par les vieillards, se prosterner devant le roi, qui, du haut de son trône d'or, environné de sa famille, les reçoit avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un père. Son fils, en qualité de vainqueur dans le plus pénible des jeux, tombe le premier à ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni préférence, ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau des Incas, ses mains tremblent, son cœur s'émeut et s'attendrit; il laisse échapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arrosé: il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que l'héritier du trône obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa main la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignité: il leur perce l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur réservée à leur race, mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a pas les vertus.
Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: «Le plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil, son père, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: «Prends-moi pour exemple: je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands ma lumière, et ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrière, je la marque par mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur de l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'être; mais songe à faire des heureux.» Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il plaira à votre père que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il vous rappellera vers lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas à vous, mais à ce monde où vous passez. Le lâche s'endort sur la route; il faut que la mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. L'homme courageux supporte le sien, et d'un pas sûr et libre il arrive au terme où la mort, la mère du repos, l'attend.»
«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature! Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.»
A ces mots, il se lève, et marche, accompagné de sa famille et de son peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir les oracles.
CHAPITRE V.
Le peuple et les Incas se tiennent rangés en silence au-delà du parvis. Le roi seul monte les degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre, qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre avenir[41].
[41] Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait de science divine. (Garcil.)
Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on eût pris dans ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de Palmar[42] un nuage pareil à des vagues sanglantes; présage épouvantable dans ce jour solennel. Le grand-prêtre en frémit; cependant il espère qu'avant le coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'élevant, elles semblent défier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrière qu'elles opposent à son cours. Il descend avec majesté, et, des rayons qui l'environnent, perçant de tous côtés ces flots de pourpre, il les entr'ouvre; mais soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte les vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, renaissant, il épuise les traits de sa défaillante lumière, et lassé du combat, il reste enseveli comme dans une mer de sang.
[42] Promontoire sous l'équateur.
Un signe encore plus terrible se manifeste dans le ciel: c'est un de ces astres que l'on croyait errants, avant que l'œil perçant de l'astronomie eût démêlé leur route dans l'immensité de l'espace. Une comète, semblable à un dragon qui vomit des feux, et dont la brûlante crinière se hérisse autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une étincelle aux yeux du peuple; mais le grand-prêtre, plus attentif, y croit distinguer tous les traits de ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la flamme; il lui voit secouer ses ailes embrasées; il voit sa brûlante prunelle suivre, du haut des cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de l'atteindre et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur dont ce prodige le pénètre: «Prince, dit-il au roi, suivez-moi dans le temple;» et là, recueilli en lui-même, après avoir été quelque temps immobile et en silence devant l'Inca, il lui parle en ces mots:
«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir était inévitable, ce dieu bienfaisant nous épargnerait la douleur de le prévoir; et sans nous affliger d'avance du pressentiment de nos maux, il laisserait à l'esprit humain son aveuglement salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et les malheurs qu'il nous annonce peuvent encore se détourner. Ne vous effrayez point de ceux qui vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire les signes que je viens d'observer dans le ciel. Ces signes ne s'accordent pas: l'un me dit que c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; l'autre m'annonce un ennemi terrible, qui fond sur nous de l'orient: mais l'un et l'autre est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince, armez-vous donc de constance. Être innocent et courageux, ne pas mériter son malheur, et le souffrir; voilà la tâche que la nature impose à l'homme: le reste est au-dessus de nous.»
Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et le monarque, renfermant la tristesse au fond de son cœur, sortit du temple, et se montra au peuple avec un front calme et serein. «Notre dieu, lui dit-il, sera toujours le même; il veille au sort de son empire, et il protége ses enfants.»
Alors on lui vint annoncer que des infortunés, chassés de leur patrie, lui demandaient l'hospitalité. «Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais les malheureux ne trouveront mon cœur inaccessible, ni mon palais fermé pour eux.»
Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris de la famille de Montezume, fuyant le joug des Espagnols, et qui, de rivage en rivage, cherche un refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans.
Un jeune cacique se présente à la tête de ces illustres fugitifs. A sa démarche, à sa noble assurance, on reconnaît en lui, tout suppliant qu'il est, l'habitude de commander. Un chagrin profond et cruel paraît empreint sur son visage; mais sa beauté, quoique ternie, est touchante dans sa langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération de ses traits annonce moins l'abattement, que la souffrance d'une ame fière et indignée de son malheur.
L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi qui vous êtes, d'où vous venez, et quel coup du sort vous fait chercher un asyle en ces lieux.»
«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom du mexicain), tu vois en nous les déplorables restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le sort ne nous laissait que la fuite ou que l'esclavage; nous avons préféré la fuite. Deux hivers nous ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre dans les forêts et parmi les bêtes féroces, nous avons pris la résolution d'aller chercher des hommes moins malheureux que nous, et moins cruels que nos tyrans. Il y a trois mois qu'à la merci des flots, nous parcourons, à travers mille écueils, les détours d'un rivage immense. Les maux que nous avons soufferts nous auraient accablés; le bruit de tes vertus a soutenu notre espérance. On te dit juste et bienfaisant; nous venons éprouver si la renommée en impose. Après toi, notre unique ressource, celle qui, dans le malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est le courage de mourir.»
«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez pas en vain mis votre confiance en moi. Venez dans mon palais vous reposer et réparer vos forces. Je suis impatient d'entendre le récit de votre infortune, mais je désire encore plus de vous la faire oublier.»
Le cacique et ses compagnons, conduits au palais de l'Inca, y sont servis avec respect; mais il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine magnificence: car l'ostentation de la prospérité est une insulte pour les malheureux. Un bain pur, des vêtements frais, une table abondante et simple, des asyles pour le sommeil, où règne un tranquille silence, sont les premiers secours de l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque.
Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille, vertueuse et paisible cour, les fait asseoir autour de son trône, et parlant au jeune Orozimbo avec tous les ménagements que l'on doit aux infortunés, il l'invite à soulager son cœur du poids accablant de ses peines, en lui racontant ses malheurs.
«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, avec un triste et profond soupir; mais je te dois l'effort d'en retracer la désolante image. Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple de ma patrie t'apprendre à garantir ces bords du fléau qui l'a ravagée.» A ces mots, le silence règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique reprend ainsi.
CHAPITRE VI.
Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un cœur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi perfide, et causèrent tous ses malheurs.
Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles, attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore, dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage, on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents; que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur la dure écaille dont tout son corps était couvert.
[43] Le golfe du Mexique.
Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit d'abord tout négliger.
Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux cortége.
Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes tremblaient.
Nous parûmes devant leur chef… Ah! le perfide! sous quel air majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur!
Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te parer.»
«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé; soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois il descend sur ces bords.»
L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple, l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel, nous frappa, nous saisit de crainte.
Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses vengeurs.»
Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu de la nature entière, il avait l'empire des cœurs comme celui des éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous, venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les armes du mensonge, indignes de la vérité.
Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité. Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de l'erreur.
Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang humain…» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux, du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?
Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.
Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes: puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles. Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la donner… A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca, une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le cœur ne s'endurcit.
Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais que leur nouveauté nous rendit précieux.
«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»
Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États.
«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.»
CHAPITRE VII.
La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista dans sa demande.
Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait formé sa cour.
[44] Zampoala.
«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les mœurs, les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et, à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce rivage.»
Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage: «Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent; vous y apprendrez ma résolution.»
A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux, vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement, il nous ordonne de le suivre.
Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez, dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de lui.
Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là, saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.»
Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien, dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple? Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang! pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir briser.»
Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs autels, et de les rouler hors du temple.
A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds.
L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il, voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis, vous le demanderont dans les combats.»
«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain. Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans ses refus.»
Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie. Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie, et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il détestait dans son cœur les dieux que sa bouche implorait.
«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les dieux qu'il a vaincus.
[45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà, dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et les plus corrompus de tous les hommes.» (Découverte des Indes occidentales, page 180.)
Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore. Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces imposteurs.
Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des réflexions accablantes sur l'avenir.
Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du canot, lui sert à diriger son cours.
Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive, accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout; et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main, embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre.
Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès, avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi: «Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains, dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami, ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya consternés.
CHAPITRE VIII.
Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses ministres et ses prêtres pour nous entendre. La présence des prêtres nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Cortès avait couvert nos dieux; tout le reste fut exposé dans un récit fidèle et simple, et quelques figures tracées nous aidèrent à faire entendre ce qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous écoutait avec cet étonnement stupide, qui semble interdire à l'ame la pensée et la volonté. «Ces étrangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui m'épouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige; et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.»
«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux que nous, lui dit Pilpatoé; mais toutes leurs lumières ne les rendent pas immortels. La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme celle d'un Indien: c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.»
Montezume, à qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut point touché. Il regardait les prêtres, et il semblait chercher à lire dans leurs yeux.
Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler; dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui remplissaient mon cœur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu du mal.»
Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait incessamment un sacrifice solennel.
A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang.
Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout, en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée.
[46] Le peuple de Tlascala.
Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que dans le sang.
Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico, s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous humilier devant eux… O combien je frémis! combien je détestai l'ordre absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse, qu'ils occupaient lui et les siens.
[47] Le palais d'Axayaca.
Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna l'en délivrer.
Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux mourir; et tu n'es pas vengé!»
[48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins contre les troupes de l'empire.
[49] Ce Castillan s'appelait Arguello.
Montezume dévora tout, les affronts et les violences; il se loua de la bonté, de la noblesse de Cortès; il feignit d'être heureux et libre au milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses amis. Le malheureux invitait son peuple à venir leur donner des fêtes, et sa cour à les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix, l'avantage de cette alliance, qui déguisait sa servitude, les avis secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il voulut même paraître libre à ceux dont il était l'esclave. Il prévenait leur volonté, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A l'avarice de ses maîtres il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre à leur prince un hommage que leur orgueil eût à peine exigé de lui. Il croyait donner à cet acte de faiblesse et de dépendance l'apparence de la justice et de la magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, pourvu qu'on ne vît pas qu'il y était forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec une noble constance; tout le reste, l'honneur, la liberté, les biens de son peuple et de sa couronne, tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs.
Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, adoucis par ses complaisances, rassasiés de notre honte et de leur gloire, ils consentiraient à nous délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux brigands, partis des mêmes régions, venaient leur ravir leur conquête; et Cortès, obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos murs qu'un très-petit nombre des siens. Mais tel était l'étonnement, l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir parmi eux. On le pressa de consentir à sa délivrance; il en fut offensé. Il dit qu'il n'était point captif; que sa conduite était volontaire et plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez coûté pour s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche de leur avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'après s'être assurés de la nouvelle flotte, ils vont s'éloigner de ces bords.»
Montezume était si frappé de cette illusion, que toute la scélératesse du crime dont tu vas frémir, put à peine le détromper. On célébrait l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces solennités, de rendre hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses hôtes, fussent présents à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais ils étaient armés; et nous étions sans armes comme sans défiance. Qu'on s'imagine voir des lynx, des léopards errants autour d'un pâturage où bondit un faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui les dévore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides la décèlent; et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent sur le troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les Castillans, témoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer avec des yeux où l'avarice étincelait comme une fièvre ardente. L'or, les perles, les diamants dont nous étions parés, viles richesses qu'ils adorent, allumèrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien n'est sacré. Éperdus, forcenés, se donnant l'un à l'autre le signal[50] du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, l'épouvante et la fuite ne dérobent pas à leurs coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les bêtes féroces au cri des animaux tremblants qu'elles déchirent, et dont elles boivent le sang.
[50] Ce signal était le nom de saint Jacques.
Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou nous délivrer de ces traîtres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne l'écouta plus: l'emportement du peuple et sa fureur étaient au comble. Il vint au palais de mon père le supplier de prendre sa défense, et de l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, la prudence, la fermeté, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en être le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place à l'ordre et au conseil. A la tête du peuple, il force l'ennemi à se retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à ne plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors on nous annonce le retour de Cortès.
CHAPITRE IX.
Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de son palais, et s'y enferme avec ses compagnons.
[51] Narvaëz.
[52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le plus beau trait de sa vie. (Voyez Antonio de Solis.)
Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain, dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible. S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons, pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante, régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil, en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat.
La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main.
L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra dans ses murs.
Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville, bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts, faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût profiter.
«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher; mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits, dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.»
Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt lassé que vaincu.
Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53], nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.»
[53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été blessés dans ce combat.
Le peuple regardait d'un œil avide les Castillans étendus à ses pieds. «Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures. Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups.
Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir. On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître, pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.»
La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la détermina.
«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son cœur implore la vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»
A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut détourner l'attaque… Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis. En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse, l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses hurlements, et baigne son roi de ses larmes.
Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de déconcerter et d'effrayer nos ennemis.
Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante, et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait, pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue, la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense.
Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela, et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait, jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira.
Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si vertueux et si sensible, attendirent en silence que son cœur se fût soulagé.
CHAPITRE X.
Pour succéder à mon vertueux père, reprit Orozimbo, le choix des caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien digne de ce choix; mais le sort trahit son courage.
Cortès revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires: telle était l'ardeur de nos peuples à voler au-devant du joug.
[54] Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours.
L'épouvante se répandit dans toutes les villes voisines. Les unes se rangèrent du côté de Cortès, et prirent les armes pour lui; d'autres se trouvèrent désertes; et leurs habitants éperdus, ou se sauvèrent dans nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes.
Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes lancer une flotte[55] semblable à celle qui sur nos bords avait apporté ces brigands. La multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute part; brisés, engloutis par le choc de ces barques énormes, ils faisaient périr avec eux les Mexicains dont ils étaient chargés.
[55] Composée de treize brigantins.
Le génie et l'activité de notre jeune roi firent des efforts inouis pour suppléer à l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frêles canots. Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore plus à la défense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et sans cesse présent, il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage enflammait tous les cœurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des Castillans, lassèrent enfin leur constance. Effrayés des périls et des fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent la paix. Tout le peuple la demandait; le roi y consentait lui-même; la famine qui nous pressait, y disposait tous les esprits; les prêtres, au nom de leurs dieux, furent les seuls qui s'y opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils flattèrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de péril les avait d'abord consternés, une apparence de succès les rendit aussi arrogants qu'il avaient été lâches.
Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. Crédulité fatale! un dieu plus fort que tous nos dieux démentit leur vaine promesse. Il fit descendre des montagnes les peuples les plus indomptés[56]; il changea leur féroce orgueil en un zèle ardent et docile; et Cortès n'eut pas plutôt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il résolut de nous livrer l'assaut[57].
[56] Les Otomies.
[57] Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce n'est donc pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il prit la ville de Mexico.
Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré les efforts d'un courage déterminé. L'ennemi ayant pénétré dans nos murs, s'y établit parmi des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que faisaient devant lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposées, parvint enfin jusqu'au centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient l'épouvante et la mort… A ces mots, il s'interrompit par un frémissement de rage. «O souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux semblaient indignés de voir encore la lumière.
L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi, j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais abandonné ma sœur, une sœur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami de mon cœur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma sœur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang, la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots pressés.
Le péril de ma sœur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.—Il faut mourir, lui répondit ma sœur.» Aussitôt il tire une flèche de son carquois, pour se percer le cœur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la tienne.»
O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir…
A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce cœur dont il est adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non, dit-il, je ne puis achever.—Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si nous ne savons pas mourir?—Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats: «Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait environner ma sœur, commande que les portes du palais soient ouvertes, et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés.
Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher, qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il succombe… Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma sœur suivit le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma sœur peut-être… Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en vain toute ma rage, et fait le tourment de mon cœur.
L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en soutenir l'image.
Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut pris… C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur. Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!… C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des os, Cortès, d'un œil tranquille, observait les progrès de la douleur, et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché tes trésors.»
Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les tourments. Il attache un œil indigné sur le tyran; et il lui dit: «Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot qui implorât une humiliante pitié.
Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi, lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles étouffèrent le soupir au fond de son cœur[58].
[58] Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut encore deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition d'un Indien, qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols.
Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont désarmés, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingénue, et les autres d'un air timide et suppliant; qui leur présentent de plein gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui s'empressent à les servir, à les loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent flétrir, avec un fer brûlant, des marques de la servitude: c'est là que s'est montrée la cruauté des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir des excès de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas encore des maux que ces hommes dénaturés font souffrir aux plus doux des hommes.
Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur roi, par le saccagement de leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux à la férocité des tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de bien qu'ils possédaient, une obéissance muette, une aveugle soumission, le dernier et le plus pénible de tous les sacrifices que l'homme puisse faire à l'homme, celui de sa liberté, rien n'adoucit ces cœurs farouches. Si leurs esclaves surchargés, dans une longue et pénible route, osent gémir sous le fardeau, un châtiment soudain leur impose silence; et s'ils succombent sous l'excès du travail et de la misère, un bras impitoyable achève de leur arracher le dernier soupir. «Cruels! disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employée qu'à vous servir, pourquoi nous l'arracher? Épargnez du moins nos enfants et nos femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. De l'or, de l'or, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un peuple en vain se hâte d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce métal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, les mains au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on l'enchaîne, on le livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à découvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a inventé des tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingénieuse à compliquer et à prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille formes horribles, que la mort ne connaissait pas.
Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, c'est sa froideur tranquille. La nature est muette dans ces cœurs endurcis. Autour des bûchers où la flamme dévore une famille entière, au milieu d'un hameau dont les toits embrasés fondent sur les femmes enceintes, sur les faibles vieillards, sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds où un feu lent consume de faibles innocents, déchirés avant de mourir; on les voit, ces hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, se réjouir et insulter aux victimes de leur furie.
Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: si nous supportons nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie, c'est pour lui chercher des vengeurs.
«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens vos maux, je les partage. Si je ne puis les réparer, j'espère au moins les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour soit votre asyle. Hélas! si j'en crois des présages qui commencent à s'avérer, le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience et de votre courage.—Ah! s'écrient les caciques, la vie est l'unique bien que le destin nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et tu peux en être prodigue; sans toi, le désespoir en eût déja tranché le cours.»
CHAPITRE XI.
Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en marquaient par-tout les progrès.
Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur.
[59] Ferdinand et Charles-Quint.