HISTOIRE
DE
MARIE STUART
SOUS PRESSE
HISTOIRE
DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN FRANCE
ET DE SES FONDATEURS
PRINCES, THÉOLOGIENS, ARTISTES, HÉROS, HOMMES D'ÉTAT
PAR J. M. DARGAUD
Credidi, propter quod locutus sum.
Ps. CXV.
Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
HISTOIRE
DE
MARIE STUART
PAR J. M. DARGAUD
Casus prima ab infantia ancipites.
Tacite, Annales, VI, LI.
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
(Près de l'École de médecine)
1859
Droit de traduction réservé
AVANT-PROPOS.
J'ai toujours aimé le XVIe siècle. Je l'avais beaucoup étudié. Je le connaissais assez pour le bien sentir. J'étais arrivé à ce moment où l'érudition, si incomplète qu'elle soit, s'embrase et brûle de se répandre, de créer une œuvre. Mais quel sujet aborder? Où trouver un moule historique pour y verser mes recherches et mes impressions?
Une circonstance très-simple me tira de mon incertitude.
Un soir, au mois de septembre 1846, après un jour pluvieux, je sortis. J'avais fait à peine quelques pas dans la rue, que la pluie recommença. J'entrai dans un cabinet littéraire afin de m'abriter. Une fois là, je demandai la correspondance de Machiavel ; elle n'y était pas : d'autres volumes me furent présentés, que je refusai. Enfin j'aperçus à la portée de ma main, « l'Histoire de Marie Stuart, reine d'Écosse et de France, avec les pièces justificatives et des remarques. Londres, MDCCLII. »
Le nom de Marie Stuart me frappa violemment. Je pris le livre, je rentrai chez moi, et je lus avec un intérêt inexprimable cette pauvre et médiocre histoire, sous laquelle involontairement j'en composais une autre. Je ne dormis pas de la nuit ; j'étais enivré d'enthousiasme, d'horreur et de pitié.
Dès le lendemain, je me vouai à l'histoire de Marie Stuart. Cette histoire a été mon labeur pendant quatre années. Je l'offre au public avec cette sécurité modeste qui n'espère pas les applaudissements, mais qui compte sur l'approbation.
J'ai traversé de longs et persévérants travaux. J'ai puisé à toutes les sources du XVIe siècle. J'ai consulté les savants, j'ai compulsé les bibliothèques, les manuscrits ; j'ai noté les documents inédits ensevelis dans l'oubli et dans la poussière.
J'ai fait le voyage d'Angleterre et d'Écosse, j'ai exploré les collections, les musées, les vieux portraits, les gravures rares, les traditions, les ballades, les lacs, la mer et les rivages, les montagnes et les plaines, les champs de bataille, les palais, les prisons, toutes les ruines, tous les sites, toutes les traces innombrables du passé. Les faits se rattachant si intimement à leur date et à leur théâtre, comment les animer, les ressusciter autrement qu'en les allant contempler dans leur succession pathétique aux lieux mêmes où ils se sont accomplis? Voyager est donc indispensable pour raconter. L'histoire n'est, au fond, qu'un voyage dans le temps et dans l'espace. Plus le voyage est direct, personnel, plus l'histoire est saisissante. Hérodote et Thucydide, Salluste et Tacite, Froissard, Comines, Pierre Matthieu étaient des voyageurs. Il semble que l'histoire, comme ces cavales dont parle Pline, conçoive à l'air libre et soit fécondée par le vent.
Voilà dans quelles conditions j'ai écrit les récits qui remplissent ces pages.
L'histoire est une chose sérieuse. L'érudition est sa substance ; l'imagination n'est que sa palette. L'imagination n'a jamais le droit de dépasser le cercle de la science, ou, ce qui revient au même, de la conscience ; car au delà de ce cercle il n'y a que chimère, mensonge et néant.
Les anciens avaient fait de l'histoire une muse ; les modernes en ont fait un témoin. Elle est l'une et l'autre. Elle aspire à l'idéal ; mais cet idéal, qu'est-ce, sinon la réalité même, la réalité vivante? Un homme d'État l'a dit : « L'histoire doit être l'épopée du vrai. »
Paris, 22 septembre 1850.
HISTOIRE
DE
MARIE STUART.
LIVRE PREMIER.
Plan de cette histoire. — Naissance de Marie Stuart. — Jacques V. — Ses aventures. — Lindsay du Mont. — Buchanan. — Presbytérianisme. — Madeleine de France. — Marie de Lorraine. — Henri VIII. — Guerre entre l'Angleterre et l'Écosse. — Mort de Jacques V. — Sacre de Marie Stuart à Stirling. — Séjour de la petite reine d'Écosse au monastère d'Inch-Mahome. — Persécution contre le protestantisme. — Le cardinal Beatoun. — Supplice de George Wishart. — Assassinat du cardinal Beatoun par Norman Lesly. — Knox au château de Saint-André. — Prise du château. — Knox et les autres prisonniers dans les bagnes de France. — Débarquement de Marie Stuart en Bretagne, au port de Roscoff. — Son arrivée à Saint-Germain en Laye. — Henri II. — Ses favoris. — Diane de Poitiers. — Le comte d'Arran. — Régence de Marie de Lorraine. — Le comte d'Angus. — L'Église presbytérienne.
Je voudrais raconter avec impartialité l'histoire de Marie Stuart, de cette princesse qui, née d'une race de héros par sa mère, et par son père d'une race de rois, fut la femme la plus belle de son siècle, et la plus illustre par ses grâces, par ses malheurs, peut-être par ses crimes, sûrement par ses expiations.
L'occupation ardente de Marie Stuart fut l'amour ; la politique ne fut que son écueil. L'amour posséda son âme tout entière, depuis les artifices jusqu'aux attentats. Elle aima et fut aimée dans les palais, dans les camps, dans les prisons. Elle s'abandonna sans frein à ses caprices ou à sa passion, et secoua partout le feu autour d'elle. Ses séductions furent toujours irrésistibles, souvent cruelles, une fois atroces. L'amour l'enivra dans les festins d'Holyrood. La politique la réveilla de son rêve voluptueux, et, la saisissant d'une main rude, elle l'enchaîna et l'immola. Marie avait été l'idole de l'amour ; elle fut la victime de la politique.
Sa vie fut orageuse, sa mort tragique, et sa mémoire, l'éternel problème de l'histoire, flotte entre un autel et un pilori : sainte pour les uns, empoisonneuse pour les autres ; tantôt la reine chère à l'Église, tantôt l'élève de Locuste, tour à tour adorée et maudite. J'essayerai de tenir la balance droite, et de ne céder ni à la prévention, ni à l'horreur, ni à l'attrait ; je m'efforcerai de ne fléchir qu'à la justice. Les ennemis ont accusé, et les amis ont absous. De quel côté est l'erreur? Dieu seul le sait. L'historien le conjecture : s'il le révèle, ce sera en gémissant. L'historien doit être grave, et ne rien hasarder ; car toute légèreté de sa plume peut devenir une calomnie ineffaçable. Son rôle est de ne rien omettre, ni du bien, ni du mal : son entraînement serait de plaindre, sa joie d'absoudre, mais son devoir est de raconter.
La maison des Stuarts est l'une des plus anciennes de l'Europe. Son premier ancêtre sur le trône fut ce grand Robert Bruce, le héros de l'Écosse avant d'en être le roi. L'histoire n'a pas une race plus fatale. Des sept princes qui portèrent la couronne avant Marie Stuart, trois périrent par le fer et par le poison, deux furent tués à la guerre. On connaît le sort de ceux qui lui succédèrent : la proscription, la déchéance, le billot et l'exil. Indépendamment des fautes individuelles, ne dirait-on pas d'une destinée collective roulant d'elle-même aux abîmes?
Cette destinée ne fut jamais tracée d'un pinceau plus sévère que sur une toile où Marie Stuart est représentée dans la fleur de sa jeunesse. Au milieu de cette transfiguration que donne le génie, le peintre l'a couronnée d'une auréole sinistre. Jamais nulle image ne refléta une beauté plus tragique. Les traits sont délicats et nobles ; un rayon de soleil éclaire des boucles de cheveux blonds, vivants et électriques dans la lumière : seulement, autour de cette lumière, le fond est lugubre, et cette tête charmante semble déjà dévouée au supplice.
Insensiblement on passe de la contemplation de cette jeune femme au souvenir de sa race ; on pense à ses aïeux presque tous assassinés à leurs foyers ou tués dans les combats ; on pense à ses petits-fils, les précurseurs des échafauds et des proscriptions de la royauté ; puis on revient tristement à elle, qui résume et qui épuise tous les prestiges, tous les dons, tous les piéges, toutes les chutes, tous les malheurs, toutes les iniquités et tous les courages de ses deux maisons, marquées d'avance pour combattre, et pour disparaître avant l'idée qu'elles représentent l'une et l'autre : l'absolutisme de l'Église et de l'État.
De tous les personnages historiques, Marie Stuart est certainement le plus problématique. Sous les enchantements de sa beauté, il y a un mystère. Je tâcherai de soulever les voiles qui la couvrent, afin de la montrer telle qu'elle est. Heureux si dans mon livre, cette toile de l'écrivain, je faisais revivre cette princesse si passionnée, si énigmatique et si diverse, qui, par delà les temps, allume encore l'amour ou la haine de la postérité, comme elle alluma l'amour ou la haine de ses contemporains!
Ce livre, d'ailleurs, n'est ni l'histoire d'un siècle, ni peut-être même l'histoire d'un règne : c'est avant tout l'histoire d'une femme dont on n'a guère crayonné que le roman, tantôt sous la forme du panégyrique, tantôt sous la forme du pamphlet. J'aurai du moins recomposé un portrait vrai. J'aurai tenté de retracer consciencieusement une figure perdue dans les brumes de l'Écosse, et comme évanouie dans l'ombre du passé.
Marie Stuart naquit au château de Linlithgow, vers le milieu du XVIe siècle (8 décembre 1542). Elle était fille de Jacques V et de Marie de Lorraine, dont le père, Claude de Lorraine, porta le premier ce beau nom de duc de Guise.
Jacques V n'était pas un prince vulgaire. Il avait des qualités brillantes. Il aimait les femmes, les arts et les combats. C'était un François Ier d'Écosse. Il excellait dans tous les exercices du corps, et surtout dans l'escrime. Il était malheureusement plus chevalier que roi. Si la politique, meilleure qu'une épée sur le trône, eût été le complément de sa grâce et de son courage, il mériterait d'être comparé à Henri IV. Il avait même à un plus haut degré que le Béarnais l'amour du peuple, dont il protégeait le travail et les jeux. Il ne présidait pas aux tournois des nobles avec plus de cœur qu'aux amusements du peuple. Il avait institué des prix pour la course, pour la lutte, pour l'arc ; ces prix il les décernait lui-même, et les plus humbles artisans le connaissaient. On l'appelait, à cause de son amour pour les petits, le Roi des communes ; Rex plebeiorum, disent les chroniques.
Bien des fois il descendit du château de Stirling ou du palais d'Holyrood sous un déguisement, afin de mieux voir comment la justice était faite à son peuple ; souvent aussi pour se trouver à un rendez-vous de chasse ou d'amour. Il partait gaiement sans garde et sans suite, quelquefois, comme un montagnard, en jaquette, en plaid et en toque de tartan ; quelquefois, comme un archer, en habit vert de Lincoln, et son cor suspendu à une bandoulière de cuir. Ainsi équipé et toujours bien armé, il courait tous les hasards. Sa vie fut plus d'une fois en péril ; mais sa présence d'esprit, et sa merveilleuse adresse ne lui firent jamais défaut.
Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves ; les traditions racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable complaisance de l'imagination populaire pour ses héros.
Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au village de Gramond :
Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube, il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux, lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood. Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant, parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour. Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est blessé. Les coups et les cris redoublent.
Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend l'offensive. « Mon brave ami, suis-moi, » s'écrie-t-il. Et ils s'élancent en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. « Je m'appelle John Howieson. — Et que souhaiterais-tu le plus au monde? — Le domaine de Brachead, répondit le journalier ; il vaut mieux qu'un royaume. — C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir demain à Édimbourg ; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi, auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien. »
Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or. Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue ; un seul était assis et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln, comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V.
« Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage, » dit le roi. Et, prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il le remit en souriant à Howieson. « Par cet acte, lui dit-il, tu es désormais propriétaire du domaine de Brachead. » Le pauvre homme ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond, le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière. Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un privilége d'honneur.
Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi. « Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce moment? — Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester secret. » Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par celle qui lui avait tout refusé, répondit : « Rien n'est secret pour moi, ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous chassez sur mes terres. » Le roi rougit de colère, et s'écria : « Puisque vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes droits, et que les armes règleront tout entre nous. » Le comte toucha la poignée de son épée ; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect succédant à la jalousie : « Excusez-moi, monseigneur : il me serait glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un aussi bon chevalier que vous ; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu. Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre vous, mais à vos côtés. — Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le roi. Changeons nos épées, mon cher comte ; la vôtre est si vaillante, que je croirai conclure un marché de prince. » Le comte reçut en s'inclinant le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent cordialement.
Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des aventures : il était magnifique, et tous les luxes le charmaient.
Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard, s'avançant avec une torche, mit le feu au palais ; le laird voulant montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée et pour un seul hôte.
Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à l'effigie de Jacques V. « Voilà mon dessert, » dit le roi. Et les convives d'applaudir.
Tel était Jacques V, prince héroïque, mais inégal à cette grande tâche de la monarchie au XVIe siècle. Il fallait alors un diplomate autant qu'un chevalier. Jacques n'est pas un roi d'histoire ; c'est un roi de ballades, galant, chimérique, dominé par des prêtres habiles et par sa femme, la sœur des Guise ; opprimé par ses Écossais rebelles et anarchiques ; menacé sans cesse par la politique et par la théologie de Henri VIII.
Il est juste d'ajouter qu'il déployait parfois les rigueurs salutaires de la toute puissance contre les grands en faveur des petits. Sa haine était implacable, inextinguible envers les Douglas, les tyrans de sa jeunesse et de l'État. Il fit une célèbre tournée en Écosse et sur les frontières, où, dans sa soif de la justice, il livra au bourreau les plus formidables maraudeurs de ces contrées, ravagées sans cesse par le brigandage armé des seigneurs. La terreur qu'il inspira dans les châteaux devint la sécurité des chaumières, où l'on bénissait tout haut le nom du roi Jacques, et où l'on disait : « Maintenant les troupeaux n'ont pas besoin d'autres pasteurs, pour les garder, que les buissons des prairies. »
Jacques V ne vécut que trente et un ans. Son règne fut presque aussi long que sa vie. Plus je médite ce règne, plus j'y surprends les causes primitives, lointaines des catastrophes qui suivirent ; plus je me pénètre de cette conviction que Jacques, par sa conduite dans les affaires religieuses de son siècle, amassa lentement les nuages d'où partit la foudre qui devait consumer son trône, sa patrie et sa famille.
Il était, par sa mère Marguerite, neveu de Henri VIII.
On sait comment le monarque anglais, d'abord le défenseur de la foi contre Martin Luther, fut amené à secouer l'autorité de l'évêque de Rome. Il changea la religion de son royaume, s'empara des biens du clergé catholique, et les distribua à ses nobles, dont il se fit ainsi des partisans. Landes, bois, prairies et bétail, vaisselle plate, meubles sculptés, statues, tableaux, bibliothèques et chartes, il enleva tout et prodigua tout, selon sa politique. Il cédait à ses caprices les plus désordonnés. Il donna une ferme ecclésiastique à l'un de ses cuisiniers qui lui avait préparé un mets exquis. Il usurpa en même temps la direction des idées nouvelles ; il en fut le chef. Tout en restant roi, il fut le pape de la réforme en Angleterre. Ses passions, infâmes dans leur principe, lui valurent un génie. Le génie ne l'aurait pas élevé, pour le présent et pour l'avenir, pour lui et pour ses descendants, à une fortune plus haute et plus sûre. Il aimait son neveu, il haïssait le catholicisme. Il résolut de fortifier et d'accroître l'un aux dépens de l'autre. Il pressa le roi Jacques de suivre son exemple et de livrer l'Écosse à la réforme, qui avait déjà pénétré dans cette terre obstinée et barbare. Le peuple ne s'y montrait pas contraire. La noblesse, qui connaissait les largesses que Henri avait faites avec les biens des monastères et du clergé, cédant d'ailleurs au souffle qui inclinait les têtes les plus fières devant les préceptes de Calvin ; la noblesse espérait du roi Jacques les mêmes faveurs qu'avait prodiguées le monarque anglais, et ouvrait tous les horizons de son intelligence aux doctrines presbytériennes.
Jacques lui-même ne fut pas d'abord rebelle aux desseins de Henri VIII. Il poursuivit tous les abus du catholicisme avec une légèreté moqueuse et spirituelle. Il commanda même, contre la corruption de l'Église, des satires à David Lindsay du Mont, le poëte à la mode, et des pamphlets à Buchanan, le plus éloquent écrivain de tout le royaume.
Lindsay railla en artiste le clergé catholique, Buchanan le frappa en théologien.
Il se forma une opinion publique redoutable aux croyances de Rome. Des précurseurs de Knox parcoururent le pays, et prêchèrent, dans les premiers transports de leur foi, le retour au saint Évangile. Ils prêchaient dans les chaumières, ils prêchaient dans les châteaux, suscitant partout des disciples, partout des soldats aux idées nouvelles. Le presbytérianisme se propageait avec une rapidité qui devait accélérer encore la persécution.
Ses apôtres graves et résolus, d'un courage qui égalait leur dévouement, n'aspiraient qu'au martyre. Ils attaquaient l'Église romaine avec toute l'ardeur d'un jeune enthousiasme.
Ils s'emportaient contre les abstinences, contre le culte des saints, contre les prières pour les âmes du purgatoire, dont le dernier mot était toujours une dîme, un impôt universel et forcé, levé par la cupidité du clergé sur la crédulité des peuples.
Ils n'épargnaient pas les monastères, dont les intrigues, les menées souterraines dépouillaient les familles, et qui arrachaient, par leur institution seule, à la glèbe une partie de ses travailleurs, à l'Écosse une partie de ses citoyens.
Ils tonnaient surtout contre les indulgences dont les missionnaires du pape faisaient commerce, et qui ôtaient tout frein aux passions humaines en offrant au crime même une expiation commode : le don à quelques couvents d'une part des rapines les plus exécrables, les plus souillées de sang.
Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère, raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. « Dans quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête ; et moi je vous percerai le cœur avec mon épée. » En prononçant ces mots, il la tira en effet ; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite.
On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun, répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus.
Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea rien pour les cultiver et les nourrir.
Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de Madeleine, fille de François Ier ; et il partit avec le projet vague, romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait éclore un sentiment, et plus tard une politique.
François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des promenades aux flambeaux ; il y eut des promenades sur l'étang, au son des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins, une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir. Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque, au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas! la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa maîtresse :
La belle Magdeleine, honneur de chasteté,
. . . . . . . . . . . . . . .
A peine de l'Écosse avoit touché le bord,
Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort.
Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine, de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la cour de Saint-Germain et envers Rome.
La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme l'apparition formidable de l'inquisition du midi.
Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler, dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez par la modération de ses paroles ; et il blessa deux fois le prince, décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII, fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine. Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée en Écosse.
Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les intérêts de Rome.
Jacques pria, s'emporta : tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne ; et son armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas Dacre et John Murgrave.
La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son imagination de fantômes.
Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais ternie.
Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres s'approchaient avec des tenailles ardentes ; d'autres le précipitaient dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait de revenir lui couper la tête.
Cette agonie fut longue et terrible.
Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage comme un éclair ; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son oreiller. « Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille elle s'en ira. » Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V ; après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand cri, il expira (14 décembre 1542).
La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme ; si, comme il est permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique.
Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner : il empêcha Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un peuple les hait d'abord ; et quand le jour des crises arrive, il les combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant.
Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son ancêtre.
Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de Jacques V, il était une seconde révélation ; en le persécutant, le roi se perdit avec toute sa race.
Je dois le dire cependant : malgré la répression inquisitoriale et barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V. Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach ; et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et aux paysans. Tout le reste est oublié ; et dans les mystères du souvenir, comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons, et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples.
La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage Écosse.
C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût déjà pressenti le sombre avenir!
Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard, son fils ; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise, et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des rébellions, se résolut à l'envoyer en France.
Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de retraite en retraite. « Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse. »
Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie.
Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée. L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de mettre un frein à son appétit de paysanne.
Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers.
Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch, sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs.
Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans le lac ; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil dont il regarde les promeneurs attardés.
Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son snood de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la plaine, pêcheurs ou montagnards.
Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure, cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine ; et le régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs ; égal au ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur.
Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta pas de le faire catholique, il le fit persécuteur.
Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George Wishart.
C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui, malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart conservaient les traces de ses dangers : sa toque était entaillée de coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans, depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations, quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. « J'aime cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a soif du sang des papistes. — Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette épée est le symbole du glaive spirituel ; elle n'a pas soif du sang des papistes, mais de leur conversion. »
Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des canons de sa forteresse.
Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui, malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un regard clair la multitude qui l'entourait ; puis apercevant au grand balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine : « Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas : que Dieu lui pardonne dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si dur! »
Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher, (janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du peuple répondit douloureusement au suprême hosanna du martyr expirant dans les flammes.
Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace. Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer encore de cette sourde fureur du peuple.
Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau.
Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice, et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman : « Vous me manquez de respect. — Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de parole, et vous vous en repentirez. »
Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait alors les réparations du château ; et le guichet de la grande porte était libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux ouvriers ; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte. Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit. Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards nus étincelèrent à ses yeux. « Grâce, grâce! s'écria-t-il. — Non, répondit l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman ; non, je ne suis pas, moi, ton ennemi personnel ; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux bûchers. — Grâce! » répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un suppliant. « Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue. » Il y eut un court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir ainsi la prophétie du martyr.
Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat. Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié.
De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise, commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une autre armée et des ingénieurs plus habiles.
L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits, une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés dans le château : « Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique ; vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une captivité dure, et des misères sans nombre. »
Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts, de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII :
« Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent ; votre courage est impuissant ; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir sous les fers. »
L'arrêt était sévère ; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de France. Knox était avec eux ; Knox, désormais leur consolateur, heureux de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique.
Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain :
Bon prêtre, maintenant
Tu dois être content ;
Car Norman et ses frères
Rament sur les galères.
Quelque temps après ces catastrophes et la mort de Henri VIII (juillet 1548), Marie Stuart s'embarqua mystérieusement à Dumbarton ; elle emmenait avec elle plusieurs petites filles de haute naissance, destinées d'abord à partager ses jeux et à être plus tard ses dames d'honneur. Toutes portaient le nom de la Vierge, qui inspirait à la veuve de Jacques un respect superstitieux. On les appela dès lors les Maries de la reine. Elles étaient du même âge. C'étaient Marie Fleming, Marie Seaton, Marie Livingston, Marie Beatoun, ces premières et constantes amies de Marie Stuart. La navigation ne fut pas sans péril : la flotte cependant, échappée à la tempête, aborda, sous le commandement de Villegagnon, à la pointe de la baie de Morlaix, dans un port de corsaires et de contrebandiers, ouvert sur des écueils, le port de Roscoff.
« Le lundy, vingtiesme jour d'aoust 1548, dit Albert le Grand, arriva par mer (en la ville de Morlaix) très-noble et très-puissante princesse Marie Stuart, royne d'Escosse, qui alloit à Paris espouser le dauphin François. Le seigneur de Rohan, accompaigné de la noblesse du pays, l'alla recevoir, et elle fut logée au couvent de Sainct-Dominique. Comme Sa Majesté, retournant de l'eglise de Nostre-Dame, où le Te Deum avoit esté chanté, eut passé la porte de la ville qu'on appelle de la Prison, le pont-levis, trop chargé de cavallerie, creva, et tomba dans la rivière, toutesfois sans perte de personne. Les Escossois du train de la royne restés dans la ville, jugeant mal de cet accident, commencèrent à crier : Trahison! trahison! Mais le seigneur de Rohan, qui marchait à pied près de la litière de Sa Majesté, leur cria à pleine teste : Jamais Breton ne fist trahison! Et les deux jours que la royne demoura pour se deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonter toutes les portes de la ville et rompre les chaisnes des ponts. »
De Morlaix, les cinq Maries furent menées sans retard à Saint-Germain en Laye, où la petite reine fut accueillie avec une tendresse mêlée d'ambition et de curiosité.
François Ier venait d'emporter dans la tombe les regrets des gens de lettres et des gens d'épée. L'avénement de Henri II avait été l'avénement d'une maîtresse et de plusieurs favoris. « Au moment de l'agonie du roy, dit un historien contemporain, le Dauphin (Henri II), travaillé de desplaisir, s'estoit jetté sur le lit de la Dauphine (Catherine de Médicis), laquelle estoit à terre, et faisoit de l'esplorée et dolente. Au contraire, la grande séneschale (Diane de Poitiers), et le duc de Guise, qui n'estoit alors que comte d'Aumale, y estoient : celle-là toute gaye et joyeuse, voyant le temps de ses triomphes approcher ; celui-ci se promenant par la chambre de la Dauphine ; et de fois à autre alloit à la porte savoir des nouvelles, et quand il revenoit : Il s'en va, disoit-il, le galand. »
Quand Marie arriva, Diane avait au moins quarante ans ; mais elle était la plus belle et la plus grande dame de toute la cour. Nulle n'aurait osé prétendre à être sa rivale. La reine elle-même, âgée seulement de vingt-six ans, ne cherchait pas à lutter contre un ascendant irrésistible, et consentait à loger chez elle, au château d'Anet, ravissante demeure, même avant d'avoir été restaurée par le génie de Philibert de Lorme. Le roi comblait Diane de richesses et de pouvoir. Le pape (Paul III) comptait avec elle, et lui envoyait une chaîne de perles d'un grand prix. Les favoris, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André et les Guise la flattaient, afin de partager avec elle les bonnes grâces du maître.
Les Guise, qui n'étaient pas seulement des courtisans et des hommes de guerre, mais par-dessus tout des chefs de parti et des hommes d'État, jetaient dès lors les fondements d'une grandeur plus incontestée en passionnant leur sœur, la reine douairière d'Écosse, et le roi Henri II, pour le mariage de leur nièce avec le Dauphin.
Le comte d'Arran, régent du royaume, le plus proche parent et le plus proche héritier de Marie Stuart, toujours empressé de plaire, ne contraria point le voyage de la jeune reine ; il entra même dans les vues de la reine mère, qui, avec toute la véhémence d'une princesse lorraine, désirait unir sa fille au Dauphin. Le comte d'Arran avait été préparé peu à peu à ce grand acte politique par l'ambassade de France, qui n'épargna rien pour le gagner, ni raisons, ni argent, ni honneurs. Conseillé en cela par les Guise, le roi Henri II lui fit une pension considérable, et lui accorda le duché de Châtellerault. Cette dernière faveur, si précieuse aux yeux du plus grand seigneur de l'Écosse, le séduisit entièrement, et il donna son consentement à tous les projets du cabinet de Saint-Germain.
Marie de Guise ne le tint pas quitte pour si peu. Elle eut l'insinuation, l'habileté suprême de décider le duc de Châtellerault à lui céder la régence. Le duc se démit en faveur de la reine mère, au grand étonnement de l'Écosse, à la grande colère des Hamilton, et surtout du nouvel archevêque de Saint-André, le frère du duc. Devenue, par cette abdication, maîtresse du royaume, Marie de Guise exerça le gouvernement avec toute la sagesse que comportaient son sexe et les passions, soit du parti qu'elle avait à combattre, soit du parti qui la soutenait. Or, ces passions étaient terribles et désorientaient souvent sa route. Ses vrais ministres étaient le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, l'honneur de leur maison, dont le cardinal lui écrivait :
« … Monsieur nostre frere est de retour, et vint trouver le roy à Paris, avec si noble et grande compaignie, que de longtemps n'en fut veu une plus belle. Et fault que je vous die, Madame, que non-seulement le roy et tous ceulx du royaulme le prisent et estiment, mais aussy les estrangers, et mesme les ennemys, le tiennent pour le plus vaillant homme de la chrestienté. Il se porte fort bien, Dieu mercy… »
Ils conseillèrent à la reine régente de fortifier le pouvoir royal par l'établissement d'une armée régulière qui relèverait directement de la couronne. Ils lui conseillèrent aussi de cimenter l'Église romaine, quelquefois par la modération, quelquefois par les rigueurs, et de saper ainsi, par une conduite adroite et ferme, la réforme dans ses bases. La reine régente essaya et échoua. Elle mit toute son activité, toute sa volonté dans ces deux grands labeurs : l'accroissement du pouvoir royal et le maintien de la foi catholique. Elle s'y dévoua en princesse digne de ses deux noms, et elle succomba à la peine.
Elle aurait désiré réprimer l'indépendance sans frein et diminuer le prestige de la haute noblesse, en réduisant la suite de certains seigneurs qui marchaient accompagnés comme des rois. Plusieurs faisaient leurs tournées féodales et arrivaient au parlement, quand il était convoqué, avec une escorte qui dépassait mille cavaliers. La reine régente rendit contre un pareil abus une ordonnance qui fut affichée à l'entrée de toutes les églises d'Édimbourg et à la porte de tous les châteaux. Les seigneurs firent arracher l'ordonnance, afin, disaient-ils, de la lire plus commodément. Quand ils se rencontraient sur le grand escalier du palais où s'assemblait le parlement, ils s'abordaient en riant, et vantaient ironiquement le soin que la reine prenait de leur bourse, de leur bœuf et de leur ale, en cherchant à les débarrasser des drôles qui les ruinaient par un appétit désordonné. « Mais, ajoutaient-ils, ils aiment tant à vivre à nos dépens, que la reine y perdra son temps et ses placards. »
Marie de Guise ne se découragea point et présenta au parlement un impôt qui lui permît de lever des troupes régulières et permanentes. L'impôt fut rejeté à une immense majorité, et les orateurs s'écrièrent, en frappant de leurs gantelets la table de leurs délibérations, qu'ils n'avaient pas besoin de bras mercenaires pour protéger de toute invasion leur chère Écosse.
Vaincue dans le sein même du parlement, la reine eut recours aux négociations particulières, qui toutes furent vaines. Elle supplia les plus puissants de recevoir garnison dans leurs manoirs crénelés, sous prétexte de les mieux défendre contre les Anglais. Ils avaient résisté aux ordres et aux menaces, ils se jouèrent des prières. Leurs refus unanimes sont très-heureusement résumés dans celui de Douglas, comte d'Angus.
La reine, au nom de son intérêt pour Douglas, lui proposa de recevoir une garnison française dans son château de Tamtallon, trop exposé aux insultes et à la haine des Anglais. Douglas s'inclina, et dit qu'il était tout dévoué aux deux reines et au pouvoir royal ; puis, s'adressant à son faucon favori qu'il portait sur le poing, et qui, gorgé de viande, lui en demandait encore : « Oiseau glouton, dit-il, seras-tu donc insatiable et ne trouveras-tu jamais que c'est assez? » De dépit, la régente se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais lorsqu'elle fut parvenue à se dominer, elle pressa de nouveau le comte d'obéir au vœu qu'elle lui exprimait. Le comte, cette fois, la regardant en face, lui répondit : « Madame, mes châteaux sont à votre Grâce, ils sont prêts à baisser devant vous leurs ponts-levis ; mais, par le cœur sanglant des Douglas, tous mes ancêtres et tous mes descendants me renieraient si je cessais d'en être le gouverneur. »
Le comte d'Angus, en parlant pour lui, exprimait le sentiment de toute la féodalité écossaise.
La régente, plus entraînée par les prêtres et par ses frères aux violences du fanatisme qu'inclinée aux tempéraments de la politique, réussit moins encore, s'il est possible, dans les affaires religieuses. Elle recommença les confiscations et ralluma les bûchers. Les intervalles de tolérance furent courts. La persécution, loin de courber à l'obéissance, provoqua la révolte. Les lords de la congrégation, nom sous lequel on désignait les seigneurs protestants insurgés, se mirent à la tête de leurs vassaux, de leurs amis, et en appelèrent au Dieu des armées. Dans leurs rangs brillait lord James Stuart, fils naturel de Jacques V. A une époque où les lettrés de profession embarrassaient leur génie de tant de mauvais goût et d'affectation, il parlait, il écrivait la langue de la politique et des affaires avec la vigueur mâle et l'énergique simplicité d'un homme dont la place devait être la première dans le gouvernement de son pays. C'était un jeune puritain ardent et réfléchi, d'une ambition profonde, d'une audace calme, de talents innombrables. Égal déjà et prêt à tous les hasards de l'avenir, il avait d'avance l'instinct de l'autorité, le nerf du commandement, l'auréole d'une grande destinée. Il était le courage, la sagesse et l'espérance de son parti. La régente essuya plusieurs échecs et se jeta dans le château d'Édimbourg. L'intrépide troupe de Français, qui était sa véritable force militaire, se défendit dans Leith avec un héroïsme désespéré contre les efforts réunis de l'Écosse réformée et de l'Angleterre. Les protestants, vainqueurs partout, rendirent partout persécution pour persécution. Ils volaient, tuaient, incendiaient. Les monastères, surtout, étaient livrés au pillage et aux flammes : « Abattons les nids, disaient les presbytériens, et les corbeaux s'envoleront. » La reine mourut de douleur (Juin 1560).
François et Marie, dont l'union si longtemps projetée par les Guise s'était accomplie, comprirent, à la situation des esprits en Écosse, qu'il fallait avoir recours à l'indulgence, aux concessions. Ils acceptèrent en gémissant le traité d'Édimbourg (6 juillet 1560). Ils renonçaient, par ce traité, au droit d'introduire dans le royaume des troupes étrangères. Ils subissaient la clause d'un conseil de gouvernement formé de douze membres, dont cinq seraient nommés par les états. Ils se résignaient à laisser le parlement maître des délibérations politiques, et souverain arbitre des questions religieuses.
Ils reconnurent en même temps la légitimité de la reine Élisabeth, dont ils s'engagèrent à effacer de leur blason les armes et la couronne. La paix proclamée à ces conditions, les troupes françaises et anglaises évacuèrent l'Écosse.
Le parlement, qui avait conquis l'omnipotence, ne tarda pas à l'exercer dans le sens et dans le courant de la réforme, vers laquelle l'esprit public gravitait de plus en plus. Composé des grands et des petits barons, des représentants du clergé et des bourgs, un parlement écossais était vraiment une assemblée nationale où dominait toutefois la haute noblesse. Celui qui se réunit après le traité du 6 juillet fut en réalité un parlement constituant. Le plus grand seigneur de ce parlement était le duc de Châtellerault ; le plus riche, le comte de Huntly. Le comte de Lethington y brillait par sa facile éloquence, par sa supériorité incomparable dans les affaires étrangères ; le comte de Morton, par son audace, par sa dextérité dans les intrigues intérieures ; John Knox, par sa science, sa fougue et son autorité de tribun dans les questions religieuses. Lord James Stuart se faisait remarquer déjà comme le centre puissant de ces influences diverses, qu'il arrêtait et qu'il précipitait à son gré. Les parlements écossais convoqués en une seule chambre avaient cela de redoutable qu'ils discutaient peu, agissaient vite et marchaient droit au but.
Le parlement de 1560 profita de tous ses avantages. Il frappa de réprobation les dogmes de l'Église romaine et interdit tout exercice du culte de cette Église, sous peine de confiscation des biens pour la première transgression, sous peine de bannissement pour la seconde, et pour la troisième sous peine de mort. Il décréta qu'une confession de foi serait rédigée par les docteurs les plus habiles du presbytérianisme.
Cette confession de foi s'éloignait à plusieurs égards du protestantisme anglais.
Les deux différences principales entre la réforme de l'Écosse et celle de l'Angleterre méritent d'être signalées en peu de mots.
L'Écosse ne substitua pas le roi au pape dans les affaires religieuses ; elle en confia le gouvernement à une sorte de consistoire composé de pasteurs et d'un certain nombre de laïques. Les réformateurs écossais n'admirent pas non plus la hiérarchie ecclésiastique, et abolirent l'épiscopat. Chaque ministre fut déclaré le pair d'un autre ministre, et l'égalité fut constituée dans la communion presbytérienne. Cette égalité, qui entretenait presque la pauvreté du prêtre, ou du moins qui le condamnait à une aisance modeste, combla de joie la noblesse. Elle s'était emparée des immenses richesses de l'Église catholique qui absorbaient plus de la moitié du territoire, et elle se crut dispensée de les restituer, même en partie, à un clergé sans épiscopat, sans représentation, sans luxe. Les seigneurs prélevèrent seulement sur les revenus annuels des biens ecclésiastiques une espèce de modique liste civile qui fut affectée aux besoins des ministres, dont l'abnégation dès l'origine fut admirable. Ainsi naquit l'Église presbytérienne, qui puisa dans son désintéressement, autant que dans l'élection directe par la multitude, une force incalculable et tout à fait indépendante de la royauté. Les ministres furent les apôtres de cette Église. John Knox, dont nous reparlerons, en fut le saint Paul. Le peuple par conviction, les nobles par amour des nouveautés et des biens ecclésiastiques, se rallièrent presque unanimement à la confession de foi, et l'éclosion de l'Écosse au presbytérianisme fut consommée.
C'est ici qu'apparaît dans toute sa gravité la faute de Jacques V contre lui-même et contre sa race. Une dynastie appuyée sur la France, sur l'Espagne et sur Rome, une nation soutenue par l'Angleterre, une royauté et un peuple s'accusant mutuellement d'hérésie et se maudissant au nom de Dieu, voilà la situation faite par Jacques, le jour où, placé entre l'Église et la réforme, il opta pour l'Église, et s'engagea contre la réforme dans une guerre à outrance. J'insiste sur cette considération qui, dès le début, explique toute la suite des événements de cette histoire, comme une lampe suspendue à l'entrée d'un monument en éclaire du seuil toutes les profondeurs.
LIVRE II.
Marie Stuart à la cour de France. — Son éducation. — Ses liaisons avec les poëtes. — Les Valois. — Catherine de Médicis. — La duchesse de Valentinois. — Marie Stuart fiancée au Dauphin. — État des partis. — La réforme s'étend. — Antoine de Navarre. — Le prince de Condé. — L'amiral de Coligny. — Les Guise. — Claude de Lorraine et ses six fils. — Mort de Henri II. — Avénement de François II et de Marie Stuart. — Les Guise, nouveaux maires du palais. — Procès d'Anne Dubourg. — Conspiration d'Amboise. — Le chancelier de L'Hospital. — Mort de François II. — Douleur de Marie Stuart. — Elle se retire au couvent de Saint-Pierre à Reims. — Elle se décide à retourner en Écosse. — Vers de Ronsard. — Fontainebleau. — Partie de Saint-Germain, Marie Stuart arrive à Calais.
Retournons un peu sur nos pas, et revenons en France, à Saint-Germain, où grandit Marie Stuart.
L'imagination se plaît à la saisir, d'abord enfant, puis jeune fille, toujours belle, dans les détours de ce château de briques, entre la rivière semée d'îles riantes et l'immense forêt peuplée de sangliers, de biches et de chasseurs. Marie aimait ce palais. Elle y achevait son éducation d'Inch-Mahome. Son intelligence s'éclairait à toutes les lueurs, s'éveillait à tous les bruits. De sa fenêtre, tantôt elle regardait le ciel étoilé, tantôt elle croyait entrevoir sur les flots les jeux des naïades de la Seine. Du haut des balcons aériens, elle prêtait l'oreille aux sons du cor et suivait, à ces fanfares des bois, pendant de longues heures, les drames variés des chasses féodales.
« Son goust fut de tout temps aux vesneries, » a écrit d'elle Chastelard.
Dès son arrivée à Saint-Germain en Laye, elle dressait ses petites mains à lâcher et à rappeler le faucon.
Henri II avait à Saint-Germain la plus belle vénerie de l'Europe. Le chenil en était le principal bâtiment. C'était un autre palais, un palais bâti en briques comme le palais du roi.
On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres basses vers leurs loges. Alors on préparait dans des auges innombrables leur repas, qui consistait en une soupe à la viande, au pain d'orge, de seigle et de froment, puis on criait : A table! à table! et Marie applaudissait avec ardeur à l'irruption des chiens sur leurs auges. Quand ils étaient repus et qu'ils s'étaient désaltérés au ruisseau de la vénerie, le transport de la jeune reine était le même lorsqu'en les sifflant on les attirait encore dans leurs loges où l'on avait renouvelé, durant le repas, leur litière de maïs et de paille.
Cette fraîche époque de la vie de Marie Stuart a été travestie par le roman. L'histoire lui doit un souvenir et une page.
Marie se fait remarquer dès lors par ses talents naissants. Sa conversation précoce étonne, sa grâce séduit tous ceux qui l'approchent. Son oncle, le cardinal de Lorraine, en parle avec orgueil et complaisance à la régente d'Écosse :
« … Vostre fille est creue et croist tous les jours en bonté, beauté et vertus. Le roy passe bien son temps à deviser avec elle, et elle le sçait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une femme de vingt-cinq ans. »
Dans une autre lettre, le cardinal observe avec plus d'ambition que de piété qu'elle « est fort dévote. » Cette dévotion, du reste, ne l'empêche pas de se livrer à toute la mobilité de ses fantaisies et à toute l'impétuosité de ses instincts. Elle danse jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Elle s'enivre de bals, de spectacles, de concerts. La musique lui cause des frémissements électriques, et les poëtes, qu'elle inspire déjà, déposent à ses pieds des guirlandes de vers, des couronnes de fleurs :
En vostre esprit le ciel s'est surmonté,
Nature et l'art ont en vostre beauté
Mis tout le beau dont la beauté s'assemble.
(Joachim du Bellay.)
Au milieu du printemps, entre les liz naquit
Son corps, qui de blancheur les liz mesmes vainquit ;
Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes ;
Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
Et les Graces, qui sont les trois filles des cieux,
De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.
(Ronsard.)
Marie, tout étincelante de parure, caressée, adorée, devint l'un des enchantements de la cour des Valois. « Nostre petite reinette écossoise, disait Catherine de Médicis, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les testes françoises. » Elle fut élevée dans ce mirage. Fiancée au Dauphin, plus heureuse de ce bonheur que fière de sa couronne d'Écosse, la charmante princesse jetait déjà des regards de souveraine sur cette cour brillante qui était à ses pieds et qu'elle devait gouverner un jour.
Elle voyageait, selon les saisons et toujours avec un jeune et nouveau plaisir, de résidence en résidence royale, de Saint-Germain au Louvre, du Louvre à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, le lieu des délices, de la chasse et de l'amour. Elle admirait naïvement tous les arts, dont les chefs-d'œuvre ornaient ces belles demeures, les toiles du Titien et de Léonard de Vinci, les fresques du Primatice, les dessins de François Clouet, les monuments, les chapelles, les sculptures de Philibert Delorme, de Pilon, de Cousin et de Jean Goujon.
Elle cultivait aussi les lettres. Elle savait le grec, le latin, l'italien, l'espagnol et le français. Elle composa dans l'idiome et dans le style de Cicéron, à la mode de Florence, une harangue sur l'aptitude des femmes aux sciences de l'esprit, et elle la récita devant le roi Henri II, aux applaudissements de toute la cour. Elle se complaisait dans la conversation de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Baïf, de Jodelle, d'Amadis Jamyn, de Remi Belleau, de Pontus de Thiard, de Pierre Ramus, des poëtes et des humanistes. Elle préférait cependant, quoi qu'en disent les doctes biographes, les entretiens des jeunes seigneurs, le soir, dans les galeries de François Ier et de Henri II, ou le matin des jours d'été, le long des canaux, dans les sentiers des parcs, au bord de l'étang et des fontaines jaillissantes. Comme un peu plus tard sa sœur Marguerite de Valois, non moins savante qu'elle, le mot qu'elle désirait le plus prononcer et entendre dans toutes les langues du Nord et du Midi, c'était le mot : amour, le mot de cette cour galante, chevaleresque et corrompue.
Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de Médicis, qu'elle appelait avec mépris la marchande florentine. Toute sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière d'Écosse :
« Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour l'amour que de plus en plus elle me montre… »
Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient, comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle. « J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous. J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais ; je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine. »
Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement :
A madame ma bonne amie Mme de Montaigu.
« Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le désir de
« Votre affectionnée à vous aimer et servir.
« Dianne. »
Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau, les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants, fut le meilleur des Valois, grâce à Diane ; car cette femme, dont l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son siècle ; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les sens ; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser, s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs. Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart arrivait au trône de fête en fête.
La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil tragique de ses destinées.
Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord ; il s'était servi des princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Écosse ; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une effrayante rapidité.
Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les représentants du calvinisme en France.
Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration : sa naissance. D'ailleurs un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent, oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la fortune qu'à lui-même.
Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire. Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait à la ressemblance de l'aigle et du sanglier.
Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon, et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve.
Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était que le drapeau.
Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait ; il passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements, mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration. Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son intrépidité était incomparable ; elle égalait sa prudence. « Monsieur, lui disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine mère. Craignez un piége. — J'irai, répondait Coligny ; mieux vaut mourir d'un brave coup que de vivre cent ans en peur. »
Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme, il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme, opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire face aux Guise.
Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine.
Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient remonter à Charlemagne, même à « Priam, prince de Troie. » Ce qui valait mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René. Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son redoutable agresseur. « De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses vengeances. »
A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude, l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison.
Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour. Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des princes du sang.
Claude fonda ainsi la politique et la popularité de sa maison.
Un matin qu'escorté de ses six fils il était venu rendre ses devoirs au roi : « Mon cousin, lui dit François Ier, je vous tiens heureux de vous voir renaître avant de mourir dans une postérité de si belle espérance. »
Il laissa en effet après lui la famille la plus ambitieuse, la plus habile et la plus riche du royaume. Les six frères avaient à eux environ six cent mille livres de rente, que l'on peut évaluer au moins à quatre millions de notre monnaie. Le cardinal Charles de Lorraine possédait à lui seul presque la moitié de ce prodigieux revenu.
Ce prélat, que Pie V appelait le pape d'au delà des monts, était un négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un Italien. C'est lui qui le premier conçut le plan d'une sainte ligue. Institution puissante sur laquelle il comptait pour faire monter sa maison, par les degrés du catholicisme, sur le trône des Valois. Il avait une dextérité si soudaine et des expédients si prompts, qu'on lui supposait un démon familier. Il ne se courbait avec déférence que devant le duc François, pour lequel il donnait l'exemple du respect à ses frères et aux plus grands seigneurs. Ce respect était universel.
Lorsque les Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes ne manquaient jamais de venir au lever du cardinal Charles ; puis de là ils allaient tous les cinq au lever du duc François, qui les conduisait chez le roi.
La situation du duc était à peu près celle d'un prince du sang. Il avait des pages, un aumônier, un argentier, huit secrétaires. Plus de quatre-vingts officiers ou gens de service mangeaient à ses tables. Son gentilhomme ordinaire M. de Hangest, et son maître d'hôtel M. de Crenay, étaient des personnages. Il n'y avait pas jusqu'à son valet de chambre, Denis, qui ne fût fort courtisé.
Sa vénerie, gouvernée par Verdellet, abondait en chiens « de toute sorte. »
Ses écuries étaient magnifiques. Elles étaient remplies de chevaux barbes qu'il tirait, par l'entremise de nos ambassadeurs et à grands frais, d'Afrique, de Turquie et d'Espagne. Il avait un goût vif pour les chevaux napolitains, et il lui en arrivait jusqu'à douze à la fois avec trente-six juments de la Calabre. Ils étaient marqués à ces trois lettres gravées, sur une plaque d'argent : Φ D G, initiales de François de Guise. Le Mouton et la Fleur de lis, ses chevaux favoris, étaient sous la surveillance spéciale d'Antoine Fèvre, chargé des écuries, du haras de Saint-Léger et de la sellerie. Fèvre était désigné dans la maison de Guise sous le titre de grand écuyer.
Les corps de l'État, les seigneurs briguaient la bienveillance du duc ; les souverains le ménageaient et le flattaient.
Le roi de Navarre lui annonce en ces termes la naissance de son fils, qui fut depuis Henri IV :
« Puisqu'il a pleu au Seigneur Dieu me fayre tant de bien que de m'avoir donné un fils, ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons esté, estant jeunes et petits.
« Je ne veulx pas douter, lui écrit-il encore, que vous ne cognoissiez assez de quelle perfection d'amitié je vous ay toujours aymé. »
Les parlements de Rouen, de Dijon, de Bordeaux, de Toulouse, presque tous les parlements du royaume, lui envoient des députations.
Le parlement de Paris « se recommande très-humblement à sa bonne grace, et le supplie de lui donner audience. »
Le maréchal de Brissac et M. de Brezé s'inclinent en toute occasion devant le prince lorrain.
L'orgueilleux connétable lui-même, Anne de Montmorency, lui écrit : Monseigneur, et Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le duc de Guise lui répond : Monsieur le connétable, et Votre bien bon amy. Chose futile que l'étiquette à notre époque, mais admirable pour indiquer à l'histoire la mesure de la considération d'un homme au XVIe siècle.
Le duc de Guise éprouvait les passions politiques et religieuses de sa race. Il s'était persuadé, ainsi que les prêtres et le peuple, que lui et les Lorrains ses frères étant de sang catholique autant que de sang noble, la croix faisait partie de leur blason. Tous semblaient avoir reçu du ciel la mission de défendre l'Église. Car si la maison de Lorraine n'était pas la fille aînée de l'Église, elle en était la fille de prédilection. Le pape était le droit divin de cette maison, et elle était le droit armé, le droit héroïque du pape. A Rome on tenait les Guise pour une sorte de dynastie catholique et pour les chevaliers de l'orthodoxie.
Ils avaient puisé dans leur dévouement unanime, dans leur gloire, dans leurs revers, dans leur puissance identifiée aux destinées du catholicisme, dans leurs souvenirs et dans leurs espérances une invincible haine contre le protestantisme, contre l'hérésie. Cette haine devait être le premier balbutiement et le long combat des Guises. Race privilégiée et tragique, l'une des plus illustres de nos annales! Gentilshommes factieux ceints de la parole et du glaive, dont le forum était tantôt un champ de bataille, tantôt un carrefour des halles ; dont les rues de Paris étaient les forteresses, dont la tribune errante était leur cheval de guerre, et dont la grande mine affrontait tour à tour, sans pâlir, une armée, un peuple ou un roi!
Le plus grand des Guise, celui qui avait le plus ajouté à l'éclat et au prestige de son nom, c'était incontestablement le duc François. Il était l'idole du peuple, qu'il gouvernait à son gré. Il l'avait apprivoisé à ses manières, à sa voix et jusqu'à son costume. Lorsque, escorté de quatre cents gentilshommes, il sortait de l'hôtel de Guise, monté sur son genet noir, avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie, avec son manteau et sa toque de velours surmontée d'une plume rouge ; lorsque, son épée au côté, cette épée que le duc de Parme estimait la meilleure de la chrétienté, il se dressait, comme à la bataille de Dreux, sur ses étriers, quoiqu'il fut de grande taille, pour voir de plus haut et plus loin, la foule accourait, folle de joie, sur son passage, inondait la ville qu'elle semait de fleurs en criant dans son ivresse : Vive, vive notre duc! Le duc se penchait courtoisement à droite et à gauche, nommant l'un, puis l'autre, saluant les hommes, les jeunes gens, les vieillards, souriant aux femmes et aux enfants, le vrai roi, le roi des cœurs, le roi du peuple et de la cour, le roi de Paris, des Tournelles et du Louvre. Presque tous l'aimaient, et tous ceux qui ne l'aimaient pas le craignaient.
Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat, général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou combattre.
On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé, son ennemi mortel ; le duc de Guise était le Scipion, le grand général patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus.
Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu, séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse. Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis : « Je suis heureux de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la loi de France. »
Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il dit : « Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut. Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs chercher fortune. »
Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à la majesté du commandement.
Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs, s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc, tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque M. de Guise, abaissant son épée, s'écria : « Rengaînez, Montpezat ; penseriez-vous tuer un homme mieux que moi? » Et, se tournant vers le baron déconcerté : « Je t'accorde la vie ; car je t'ai tenu à ma merci. Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir ; » et il fit conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant!
D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la maison de Guise. « Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les réformer pour votre soulagement ; vous n'avez pas besoin d'eux. — Il est vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi. »
Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés, ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles : « Souvenez-vous de M. de Guise! » Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six mille hommes furent épargnés.
Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne, chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa grandeur.
Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux faits d'armes du duc de Guise.
Marie Stuart était petite-fille de Marguerite, sœur aînée de Henri VIII, et par conséquent petite-nièce de ce monarque. Il avait laissé trois enfants à sa mort : Édouard VI, fils de Jeanne Seymour ; Marie, fille de Catherine d'Aragon ; et Élisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Édouard et Marie régnèrent successivement. Élisabeth devint à son tour reine d'Angleterre. Henri VIII avait fait trancher la tête à Anne de Boleyn et annuler son mariage ; Élisabeth avait été déclarée bâtarde par un acte du gouvernement, puis rétablie par un autre acte dans tous ses droits et reconnue enfant légitime. L'Angleterre l'avait proclamée reine à Westminster.
Henri II, par une cupidité superbe et malhabile, prépara bien des orages à Marie Stuart, qu'il aimait si tendrement. Il exigea, et la jeune fiancée du Dauphin consentit de l'aveu des Guise, un acte de donation, daté du 4 avril 1558, par lequel elle transmettait au roi de France, quel qu'il fût, son royaume d'Écosse et tous ses droits au royaume d'Angleterre, « advenant le cas qu'elle décedast sans hoirs procréés de son corps, que Dieu ne veuille! »
Le mariage célébré, Henri II, de plus en plus obstiné dans son orgueil, ambitieux pour sa maison, déclara que Marie Stuart saisirait la première occasion de soutenir ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne ; et il ordonna qu'elle prît le titre et les armes de reine de France, d'Écosse et d'Angleterre.
Le cardinal de Lorraine se hâta de renouveler la vaisselle de sa nièce, et il y fit graver avec complaisance le triple blason des Valois, des Stuarts et des Tudors.
Élisabeth s'indigna, et cette âme altière ressentit une de ces haines implacables qui ne s'éteignent que dans le sang.
Cette haine s'accrut encore lorsque, par le coup de lance de Montgommery, Marie et François montèrent sur le trône, fronts adolescents ornés d'une tiare laïque, de trois couronnes royales.
Leur avénement fut l'avénement des princes lorrains.
Le duc de Guise disposa des armées, le cardinal de Lorraine des finances. Ils furent les maîtres de l'État, et toutes les bassesses s'entassèrent à leurs pieds. Ils étaient de taille à gouverner. Rien n'échappa à leur dictature, et Buchanan remarqua avec vérité, que, dans tout le royaume de France, on ne pouvait disposer ni d'un soldat ni d'un écu sans leur concours.
Ils devinrent sous François II des maires du palais.
Jamais moment ne fut plus solennel dans l'histoire.
Une aurore sanglante se lève sur l'Europe. Les guerres de religion sont proches.
Philippe II opprime les Pays-Bas, menace sourdement l'Angleterre, et assiste à Valladolid, avec toute sa cour, à un auto-da-fé où quarante réformés des deux sexes expirent dans les flammes. Un incident éclate au milieu de cette fête barbare. Un pauvre condamné, connu du roi, se tourne vers lui, et s'agenouillant sur son bûcher, implore grâce. Philippe se lève ; on le croit touché, malgré sa figure impassible. On attend avec anxiété. « Point de grâce, dit le roi d'une voix haute, point de grâce à l'hérésie! Si le prince, mon fils, l'héritier de mon trône, était à ta place, j'allumerais moi-même son bûcher. »
A Rome, Paul IV soudoie les délateurs, encourage les dénonciations, construit des prisons et les remplit de suspects. Les exécutions sommaires se multiplient. L'inquisition frappe à coups redoublés. Paul IV, par une bulle, soumet nominativement à ce redoutable tribunal évêques, primats, cardinaux, comtes, barons, marquis, ducs, rois, empereurs, et jusqu'au pape… « si le pontife romain lui-même venait à tomber dans l'hérésie ou dans le schisme. »
En France, les Guise brûlent de signaler leur zèle contre le calvinisme. Ils veulent à la fois humilier la réforme et abaisser les puissantes maisons de Bourbon et de Châtillon.
Le roi n'est pour eux qu'un instrument, un jouet. Leur nièce, Marie Stuart, les seconde. Supérieure, fanatique, ambitieuse pour ses oncles, elle adopte leurs plans et les insinue au roi dont elle est adorée.
Les protestants tremblent.
Les Guise les provoquent par le procès d'Anne du Bourg et de quelques autres conseillers au parlement.
Le quatrième jour du règne de François II, ce procès fut commencé.
Anne du Bourg n'avait qu'un tort, c'était d'être un héros. Il se serait méprisé s'il eût consenti à taire sa foi. Il aspirait au contraire à la confesser. Il avait parlé librement, en présence de Henri II, contre les supplices infligés aux huguenots, et il était traduit, pour son généreux courage, devant les tribunaux catholiques composés de ses ennemis. C'était un stoïcien du calvinisme, un de ces hommes qui n'ont qu'une loi, la conscience, et que la perspective du bûcher vers lequel ils marchent sans pâlir anime d'une sublime intrépidité et d'une sainte joie.
Du Bourg se prépara lentement.
Ce n'était pas sa propre cause, c'était celle de ses frères protestants qu'il voulait porter devant l'opinion publique.
Il se défendit en magistrat. Il se regardait comme tenu envers le dogme de son choix et la justice de son pays, de combattre jusqu'au bout et avec éclat pour la plus belle de toutes les libertés : la liberté religieuse. Il s'engagea dans le labyrinthe des ressources légales. Il avait été nommé successivement sous-diacre et diacre. Condamné à ces deux titres par l'officialité de Paris, il en appela comme d'abus au parlement, puis à l'archevêque de Sens, puis il s'adressa encore au parlement, puis au primat des Gaules, au cardinal de Tournon. Tous les degrés de juridiction parcourus, il s'enveloppa de sa toge et il se résigna tranquillement. Il avait disputé sa vie aux bourreaux, de texte en texte, sans concession, sans faiblesse, avec toutes les armes du droit et de l'expérience, comme ces capitaines dont parle Brantôme, qui défendaient une place confiée à leur honneur, malgré la famine, la peste, le feu des assiégeants, de poste en poste, de redoute en redoute, et qui ne la rendaient qu'après avoir brisé leurs épées, usé leur poudre, épuisé leurs balles sur la brèche ouverte et démantelée.
Les juges de du Bourg eux-mêmes furent ébranlés, attendris. Ils désiraient en secret qu'il déguisât sa foi seulement par son silence. Son avocat, qui connaissait leur émotion, le pressa de se taire. Du Bourg résista. Comme la parole lui avait été ôtée devant ses juges, rentré dans sa prison il écrivit et déclara sa confession conforme à celle de Genève. Cette constance le perdit. Ses juges étaient des commissaires du parlement auxquels il avait été livré, comme hérétique, par les tribunaux ecclésiastiques. Ils n'osèrent l'absoudre. Ils siégeaient à la Bastille où le prisonnier avait été conduit, et c'est là qu'ils prononcèrent sa sentence. Ils le condamnèrent au bûcher.
Du Bourg se réjouit du martyre et ne se démentit pas un instant. Il se soumit à la dégradation avec une ironie profonde. Pendant qu'on lui arrachait l'un après l'autre les habits de son ordre, qu'on abolissait autant qu'on le pouvait sur sa personne le caractère indélébile du sacrement en passant légèrement le tranchant du verre sur sa tonsure, il disait : « Je me félicite d'être dépouillé du signe de la Bête, afin de n'avoir plus rien de commun avec cet antechrist qu'on appelle le pape. »
Arrivé sur la place de Grève, son front devint serein, ses yeux brillèrent d'une douce flamme, et son sourire perdit toute expression amère. L'enthousiasme avait remplacé le sarcasme sur ses lèvres et dans sa physionomie. « Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt, » dit-il en se remettant à l'exécuteur. Le bourreau lui ayant passé la corde au cou et prononcé la terrible formule : Messire le roi vous salue, Anne du Bourg fut étranglé d'abord, puis brûlé, le 23 juillet 1559. Les catholiques applaudirent, mais les protestants, muets d'horreur, préparèrent leurs armes.
Les autres conseillers arrêtés avec Anne du Bourg, moins généreux que lui, se rétractèrent et n'encoururent que des peines temporaires ou des amendes.
Néanmoins, le seul supplice d'un aussi grand homme de bien, venant s'ajouter comme un sang de martyr à tous les griefs des protestants, fit déborder la coupe contenue de leur colère.
Un gentilhomme du Limousin, Godefroy de Barri, seigneur de la Renaudie, organisa une conspiration contre les Guise, ces tyrans du royaume, ces persécuteurs des réformés. Il résolut de s'emparer de la personne du jeune roi, de livrer les Lorrains au gibet, et d'appeler le prince de Condé à la direction des affaires. Le prince consentit à tout, et beaucoup de gentilshommes s'engagèrent dans cette périlleuse entreprise. De Chalosse devait commander les Gascons ; Mazères, les Béarnais ; Du Mesnil, les conjurés du Limousin et du Périgord ; Maillé de Brezé, ceux du Poitou ; la Chesnaye, ceux du Maine ; Sainte-Marie, ceux de la Normandie ; Cocqueville, ceux de la Picardie ; Maligny, ceux de l'Ile de France et de la Champagne ; Châteauvieux, les Provençaux et les Bordelais. Toutes ces bandes étaient destinées à s'avancer vers Blois, où le roi se trouvait avec la cour.
Averti par la trahison d'Avenelles, un avocat huguenot, ami de la Renaudie, le duc de Guise avait mené le roi de Blois à Amboise, place plus forte et plus facile à préserver d'un coup de main. Il prit des précautions militaires suffisantes pour vaincre les conjurés, sans les alarmer d'avance. Il les endormit pour les mieux envelopper. Un bruit sourd se répandit néanmoins que le duc était sur ses gardes. Inaccessible à toute crainte, la Renaudie persista. Soixante gentilshommes avaient juré de pénétrer de nuit dans Amboise, et trente de se glisser dans le château. Ces gentilshommes devaient livrer l'une des portes à la Renaudie et à ses huguenots. L'attaque de la ville était fixée au 16 mars (1560). Mais le duc de Guise veillait. Il fit murer la porte que les conjurés avaient marquée pour l'ouvrir à leurs amis. Il échelonna jusque dans la forêt d'Amboise des détachements dont il était sûr, et qui exterminèrent successivement presque tout ce qui se présenta en armes. Les rebelles portaient à leurs casques des pompons moitié blancs, moitié noirs, qu'ils avaient adoptés en signe de ralliement.
La Renaudie était à la tête d'une troupe d'élite. Il était épié par l'un de ses cousins, Pardaillan, qui commandait une compagnie de catholiques, et qui s'était embusqué dans le bois de Château-Regnault.
Dès que Pardaillan et la Renaudie s'aperçurent ils se précipitèrent l'un sur l'autre. Ils s'étaient reconnus, et le cri du fanatisme étouffait la voix de la nature. Un combat acharné s'engagea entre les deux troupes, et surtout entre les deux capitaines. La Renaudie effleura d'une balle la tempe de Pardaillan, qui, d'un double coup de feu, atteignit son ennemi au bras droit et tua son cheval. La Renaudie, se dégageant, la cuisse foulée, le bras droit cassé, releva son épée de la main gauche et recommença le combat. Pardaillan, piqué au genou, s'élança furieux sur son brave cousin, et fut blessé mortellement. Un serviteur de Pardaillan, prompt à venger son maître, acheva la Renaudie. Les papiers du chef des conjurés furent saisis avec son secrétaire et ses domestiques. Lui mort, le reste de la troupe se rendit.
Pardaillan, mourant, fut transporté à Amboise. Sa compagnie y rentra avec les prisonniers.
Les vaincus trouvèrent la justice des guerres civiles.
La Renaudie, coupé en quatre quartiers, fut exposé aux quatre angles du pont.
Beaucoup furent noyés, la plupart furent passés par les armes ou pendus tout bottés et éperonnés, soit aux créneaux, soit aux arbres de l'avenue, soit aux portes des maisons suspectes. Nul procès, nulle condamnation. L'exécution tenait lieu de jugement. Leurs noms même ne furent pas demandés aux victimes. Il y avait comme un tribunal invisible, silencieux, terrible, qui frappait au hasard, sans pitié, sans remords, sans souci ni de la terre ni du ciel.
Cependant, la cour se déplaisait un peu à Amboise, et regrettait les délices du château de Blois. On imagina de la distraire. On réserva les principales exécutions, le supplice des chefs de la révolte, pour le soir, après dîner. C'était le spectacle des dames, qui assistaient aux tortures des malheureux huguenots en souriant, et qui amusaient leur ennui des suprêmes douleurs et des derniers gémissements des martyrs. Le prince de Condé n'osa pas refuser de paraître une fois à ce spectacle horrible. Il se sauva par cette concession, par un démenti donné à ses accusateurs, et par un défi chevaleresque jeté indirectement en plein conseil au duc de Guise. Le duc dissimula, et permit au prince de sortir d'Amboise.
Tous ces massacres commençaient à lui peser. Il avait pris d'excellentes précautions militaires pour vaincre et pour punir un complot dirigé contre sa vie, contre celle de toute sa maison ; son malheur fut d'employer les bourreaux autant que les soldats. Il ne diminua pas assez les atroces exécutions devenues le passe-temps de la cour. Il fut le premier à les faire cesser, mais elles avaient duré trop longtemps.
Le cardinal de Lorraine fut le grand coupable de ces horreurs. Timide par nature, il se portait sans effort à la cruauté qui pouvait diminuer ses peurs ou servir son orgueil et son ambition.
Les calvinistes avaient cherché à l'épouvanter pour modérer ses rigueurs. On sait que Jacques Stuart, le même qui avait assassiné le président Minard, se servait dans ses expéditions de balles empoisonnées qu'on appelait de son nom : stuardes. Le cardinal trouva un matin sur son oratoire ce billet menaçant :
Garde-toi, cardinal,
Que tu ne sois traité,
A la minarde,
D'une stuarde.
Le cardinal, d'abord effrayé, se remit bientôt, et ne se montra que plus ardent.
Dans cette crise d'Amboise, où lui et les siens avaient été si près de l'abîme, le cardinal de Lorraine, se sentant à l'abri sous l'épée de son intrépide frère, donna carrière à ses vengeances. Il voulut exterminer ses ennemis et les ennemis de l'Église. Ce qu'il y eut de plus odieux, c'est qu'il mena souvent les petits princes, le roi, la jeune reine, sa nièce, sur la terrasse du château pour mieux contempler les supplices. Il leur désignait les huguenots les plus illustres, et riait de leur agonie. Comme ils mouraient presque tous avec un courage stoïque, il disait au roi : « Voyez ces superbes que la mort même ne peut vaincre! Que ne feraient-ils pas de vous, s'ils étaient vos maîtres? »
Un soir, le cardinal entraîna la duchesse de Guise à l'une de ces exécutions, à la suite du roi et de la reine. Ni le cœur ni les nerfs de la duchesse ne purent soutenir cette affreuse tragédie. Elle pensa s'évanouir et recula d'effroi dans le château. Elle se rendit à la chambre de la reine mère, qui, la voyant entrer pâle et tremblante, lui demanda ce qu'elle avait? « Ah! madame, que de supplices! Puisse le désastre ne pas venir sur notre maison, et tant de sang généreux ne point retomber sur elle! »
Les terreurs de la duchesse n'étaient pas vaines.
Le nom des Guise fut abhorré. Le marché d'Amboise, ce théâtre des exécutions, rappelait au protestantisme les raffinements barbares de leur fureur. En passant, les plus sages d'entre les huguenots rugissaient et transmettaient à leurs descendants leur colère comme un héritage.
C'est là que Théodore-Agrippa d'Aubigné fut suscité à la haine des Guise et des catholiques par son père, qui était un homme grave, un philosophe de l'hérésie. Il conduisait son fils encore enfant à Paris, lorsqu'en traversant Amboise un jour de foire, il vit sur leurs poteaux d'infamie les têtes des conjurés encore reconnaissables. Tout ému, il lança son cheval au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là, en s'écriant : « Les bourreaux! ils ont décapité la France! » Il songeait aux Guise, qui tenaient alors tout leur pouvoir de leur nièce Marie Stuart. D'Aubigné, reconnu à son cri pour un calviniste, fut poursuivi à coups d'arquebuse. Il piqua des deux, ainsi que son fils, et il s'échappa. Quand il fut hors de péril, il toucha son fils de la main droite, et lui dit : « Mon enfant, ne ménage pas ta tête pour venger les têtes de ces chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras la malédiction de ton père. »
Agrippa d'Aubigné n'oublia jamais cette leçon. Sa vie fut un dévouement héroïque au calvinisme. Plus tard, bien plus tard, M. de la Trémouille, un grand seigneur protestant, menacé dans Thouars, pouvait lui écrire :
« D'Aubigné, mon ami, je vous convie, suivant vos jurements, à venir mourir avec votre affectionné
« L. »
D'Aubigné répondait :
« Monsieur, votre lettre sera bien obéie. Je la blasme pourtant d'une chose : c'est d'y avoir allégué mes serments, qui doivent estre trop inviolables pour me les ramentevoir. »
Marie Stuart était comprise dans les imprécations des amis des victimes. Le sang criait contre elle et contre sa race.
Tant d'atroces exécutions portèrent malheur à ceux qui en furent témoins, et qui périrent presque tous, à très-peu de temps de là, de mort violente.
Le chancelier Olivier expira de douleur. Tous ces massacres auxquels il n'avait pas résisté agitaient sa conscience, et il s'écriait dans les angoisses de son âme, comme le chancelier de l'Hospital après la Saint-Barthélemy, mais avec moins de vertu :
Excidat illa dies!
L'Hospital, qui le remplaça, fut salué par les opprimés comme une consolation et comme une espérance.
« Il n'y a, disait-il à l'ouverture des états d'Orléans, et tel fut toujours son langage, il n'y a opinion qui s'imprime plus profondément dans le cœur des hommes, que l'opinion de religion, ni qui tant les sépare les uns des autres. Nous l'expérimentons aujourd'huy, et voyons que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroient de diverses religions, tellement que la conjonction de religion passe celle qui est à cause du pays ; et, pour contraire, la division de religion est plus grande que nulle autre ; c'est ce qui sépare le père du fils, le frère du frère, le mari de la femme. »
Il concluait :
« La douceur profitera plus que la rigueur ; ostons ces mots diaboliques, noms de factions et de séditions : luthériens, huguenots, papistes ; ne changeons le nom de chrétiens. »
Malheureusement le chancelier de l'Hospital fut un grand exemple plutôt qu'une grande influence. Il était trop supérieur à son temps. Meilleur que les bons, plus intrépide que les braves, c'était le juste de l'antiquité assoupli par les mansuétudes de la philosophie du Christ et par l'onction de l'Évangile. Il n'était d'aucun parti, si ce n'est du parti de Dieu. Seul il représentait sur sa chaise curule le droit, la commisération. C'était le ministre des conciliations et de la concorde. Ce n'était pas l'homme de son siècle, mais l'homme des siècles. De là son impuissance passagère et sa gloire durable.
On aurait pu lui appliquer le verset du Psalmiste, et par là le définir :
« La miséricorde et la vérité se sont rencontrées ; la justice et la paix se sont embrassées. » (Ps. LXXXIV.)
Quand il se levait pour parler, soit dans l'assemblée des états, soit dans la chambre du conseil en face du roi, de la reine et des princes, soit en plein parlement au milieu des juges, un frémissement involontaire de respect accueillait cette haute intégrité et cette calme éloquence. Sa taille imposante, son visage pâle, ses cheveux rares, son front chauve, sa barbe blanche et vénérable, ses manières graves, son air modeste et stoïque, faisaient de ce grand personnage le modèle du sénateur et du magistrat. L'équité était de flamme en lui comme l'amour chez les autres hommes. Elle était plus que sa règle, elle était sa religion. Chaque fois que cette fibre de son cœur était touchée, même légèrement, elle rendait un son puissant. Les âmes, attirées et gagnées par l'accent pénétrant de cette conscience, suspendues à ce regard assuré, à ces lèvres d'où coulait la persuasion, et sur lesquelles passait de temps en temps un sourire triste, les âmes, émues d'abord, s'inclinaient à l'assentiment ; mais elles ne tardaient pas à se roidir. Les colères catholiques ou protestantes se dédommageaient d'un moment de surprise. Ce n'étaient plus qu'emportements et tumultes. L'huile que ce grand cœur avait versée sur les passions fougueuses, loin de les éteindre, les faisait brûler davantage. Cette voix, un instant écoutée avec faveur, se perdait dans le cliquetis des épées et dans les imprécations des partis.
Cependant, avons-nous dit, le cri des martyrs avait monté, et la vengeance semblait atteindre successivement les bourreaux d'Amboise.
Le chancelier Olivier expiré, ce fut bientôt le tour du roi. Il succomba dans l'année, le 5 décembre 1560.
Coligny ne quitta le lit de François II que lorsque le jeune monarque eut rendu le dernier soupir. Se tournant alors vers les seigneurs qui étaient là et qui entouraient les Guise : « Messieurs, dit-il avec la gravité religieuse qui lui était naturelle, le roi est mort ; que cela nous apprenne à vivre! »
Dans les préoccupations politiques d'un nouveau règne, François II fut vite oublié des courtisans. Il ne fut accompagné à Saint-Denis que par Sansac, la Brosse, ses anciens gouverneurs, et Guillard, évêque de Senlis. La pompe des obsèques fit remarquer davantage l'absence des grands vassaux de la couronne. « Les restes, raconte Fornier, furent transportés dans un char d'ébène tiré par six chevaux noirs, toujours de nuit, au milieu d'une infinité de flambeaux de cire blanche et de toute la cavalerie de la garde, dont les cavaliers, vestus de deuil, avec de grands panaches et leurs chevaux houssez jusqu'à terre, portaient par intervalles, tantost l'espée nue et tantost le pistolet au chien abattu. »
Marie, doublement frappée dans son amour et dans sa grandeur, s'abandonna seule au désespoir. François était doux et bon, dévoué tout entier aux moindres caprices de sa jeune femme. Elle comprit toute l'étendue de sa perte. Elle ne pouvait prier ; elle ne pouvait que gémir et pleurer. Sa douleur était sans bornes. Elle l'épancha d'abord en élégies touchantes, puis en lettres pleines de détresse :
. . . . . . . . .
Ce qui m'estoit plaisant
Ores m'est peine dure ;
Le jour le plus luisant
M'est nuit noire et obscure,
Et n'est rien si exquis
Qui de moy soyt requis.
. . . . . . . . .
Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée,