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Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.

Félix Poutré

Drame historique en quatre actes

Par Louis H. Fréchette

PERSONNAGES

Félix Poutré, 21 ans.
Poutré, père de Félix, 60 ans.
Béchard, 40 ans.
Cardinal, Membre du Parlement, 35 ans.
Duquette, Étudiant en Droit, 21 ans.
Toinon, paysan, 20 ans.
Camel, (un traître) 30 ans.
Dr. Arnoldi, 60 ans.
Le Shérif.
Le Geôlier.
Un Juge.
1er Conjuré.
2ème Conjuré.
3ème Conjuré.
Un Policeman.
Le Bourreau, des Soldats Anglais, des Policemen, des Patriotes,
des Prisonniers, des Officiers de Justice.

Acte I

Le décor représente la rue St-Jean-Baptiste à Montréal. Il fait nuit.

SCÈNE I

CAMEL, un POLICEMAN

CAMEL, enveloppé dans un grand manteau—Vous voyez cette porte, n'est ce pas?

POLICEMAN—Oui.

CAMEL—C'est là. Vous arriverez à minuit, entendez-vous? C'est à cette heure-là à peu près que tous les Patriotes seront rassemblés.

POLICEMAN—Sont-ils nombreux?

CAMEL—Cela dépend; mais venez toujours en force, car les brigands sont armés, et pourraient bien faire une chaude résistance. Vous aurez le soin de me protéger si l'on veut porter la main sur moi . . .

POLICEMAN—Soyez tranquille. Dans quelle partie de la maison sont-ils assemblés?

CAMEL—Vous y serez conduits. Comme l'usage de toute lumière est strictement défendu dans les corridors, on ne verra vos uniformes que lorsque vous serez introduits dans la salle des séances. Le mot d'ordre est: «Vengeance et liberté.» Aux mots «Qui va là,» vous répondrez: «Brutus!»

POLICEMAN—Bien! . . .

CAMEL—Voilà qui est convenu. A minuit.

POLICEMAN—A minuit! (Il sort.)

SCÈNE II

CAMEL seul

CAMEL—Ah! Ah! Ah! . . . Je les tiens . . . Ils n'échapperont pas cette fois . . . Presque tous pris dans un seul coup de filet . . . Comme le gouvernement va m'avoir de l'obligation! Comme la récompense sera belle . . . Aussi, comme il m'a fallu de la patience, de la diplomatie et de l'audace pour en arriver là. Me faire passer pour un patriote, me faire admettre au nombre des conjurés, les tromper tous par mes protestations de dévouement à leur cause . . . J'ai tout fait, avec habileté, avec talent, avec génie! . . . Camel, Camel, tu es un grand homme! Tu es destiné à devenir un premier ministre pour le moins! . . . Il est bien dix heures maintenant, ils doivent être déjà assemblés. Entrons! (Il frappe trois coups espacés à une porte au fond.)

UNE VOIX, en dehors—Qui va là?

CAMEL—Brutus!

UNE VOIX, en dehors—Le mot d'ordre?

CAMEL—Vengeance et liberté. (La porte s'ouvre et Camel entre.)

Le décor change et représente une salle souterraine. Plusieurs conjurés sont autour d'une table. L'un d'eux est près de la porte d'entrée. Des armes de toute espèce sont suspendues aux murs.

SCÈNE III

CARDINAL, CAMEL, CONJURÉS

CARDINAL—Avons-nous des nouvelles des États-Unis?

1er CONJURÉ—Oui, deux des nôtres sont à New York, organisant des comités de secours. Le No. 36 est parti pour Washington pour s'aboucher avec les autorités. Le No. 17 m'écrit de Burlington qu'une grande quantité d'armes doit lui être envoyée d'Albany, et qu'il se prépare à nous les faire tenir au premier signal d'insurrection. Enfin toutes les sympathies du peuple américain sont pour nous, et nul doute qu'on nous fournira autant d'armes et de munitions que nous en aurons besoin.

LES CONJURÉS—Bravo!

CARDINAL, consultant ses notes—Le No. 20 est-il revenu de Québec?

2ème CONJURÉ—Me voici. J'ai assisté à l'assemblée des Frères samedi. Je suis d'opinion que nous ne pouvons rien tenter à Québec pour le moment. À part quelques jeunes gens enthousiastes et dévoués, la population toute entière croupit dans une apathie déplorable. L'avis général est qu'à moins d'un mouvement sérieux dans tous les pays, il ne faut pas compter sur Québec.

CARDINAL—C'est à peu près ce qu'on m'a déjà rapporté. Et
Trois-Rivières?

2ème CONJURÉ—J'y suis arrêté. La population est encore plus nulle qu'à Québec. Impossible de la remuer. Il existe cependant une organisation assez active chez un petit nombre de patriotes zélés qui s'entendent avec les Fidèles de Nicolet. Ils ont appris par leurs affiliés de Québec que le gouvernement devait faire transporter à Montréal une quantité considérable d'armes et de munitions, et ils ont conçu le dessein de s'en emparer par un coup de main hardi. Mais comme ils ne veulent pas agir inconsidérément et surtout prématurément, ils attendent nos instructions.

1er CONJURÉ—C'est une idée superbe, il nous faut ces armes à tout prix!

CAMEL—Des armes et des munitions: il n'y a que cela qui nous manque. (À part.) Encore une découverte! On dirait que la Providence conspire avec moi.

CARDINAL—Et le No. 27, est-il de retour à Montréal?

1er CONJURÉ—Oui. Il est attendu ici de minute en minute. On dit qu'il a fait des prodiges dans le sud. A sa voix les campagnes se soulèvent comme un seul homme. Si nous réussissons, nous lui devrons une bonne part de notre succès . . .

CARDINAL—Noble coeur! . . . Si tous avaient le même courage et le même dévouement! (On frappe à la porte.) Du silence . . . C'est peut-être lui.

3ème CONJURÉ—Qui va là?

DUQUETTE, en dehors—Brutus!

CARDINAL—C'est sa voix; c'est lui.

3ème CONJURÉ—Le mot d'ordre?

DUQUETTE, en dehors—Vengeance et liberté! . . .

3ème CONJURÉ, ouvrant la porte—Entrez! (Duquette entre.)

SCÈNE IV

Les Précédents, DUQUETTE

DUQUETTE—Frères, la paix soit avec vous, et Dieu sauve le Canada!

LES CONJURÉS—Dieu sauve le Canada!

CARDINAL, conduisant Duquette sur le devant de la scène—Mon cher
Duquette! . . . (Il lui serre la main.)

DUQUETTE—Mon cher Cardinal! . . .

CARDINAL—Sois prudent; je ne sais ce qui me dit que nous avons un traître parmi nous.

DUQUETTE—Un traître!

CARDINAL—Oui! Il y a longtemps que je l'épie et je suis à prendre les moyens de le faire se trahir lui-même. J'espère l'y amener.

DUQUETTE—Et que lui ferons-nous?

CARDINAL—Nous verrons. En attendant, le plus important c'est de le découvrir.

CAMEL, à part—Je donnerais beaucoup pour savoir ce qu'ils se communiquent si mystérieusement. Si ce sont des plans qu'ils combinent, ils ne comptent guère avec ce qui doit leur arriver ce soir.

CARDINAL, à Duquette—Et ton voyage? On dit que tu as fait des merveilles? . . .

DUQUETTE—J'ai en effet réussi au-delà de mes espérances. Toutes les populations sont admirablement disposées. Quatre mille hommes sont déjà enrôlés et prêts à partir aussitôt que nous pourrons leur fournir des armes; mais nous parlerons de tout cela à tête reposée . . . J'ai vu ce jeune homme de Napierville dont vous m'avez parlé . . .

CARDINAL—Poutré?

DUQUETTE—Oui.

CARDINAL—Eh bien?

DUQUETTE—Vingt-et-un ans, une taille d'athlète, un poignet d'acier et un coeur de brave . . . Et de plus très populaire auprès des habitants . . . C'est certainement l'homme qu'il nous faut dans cet endroit-là. Le Docteur Côte a eu une entrevue avec lui et m'a chargé de le conduire à Montréal pour prendre vos instructions . . .

CARDINAL—Il est ici?

DUQUETTE—Oui, dans l'appartement voisin. Vais-je l'introduire?

CARDINAL—Immédiatement. (Duquette sort.) Frères, les nouvelles qui nous arrivent des campagnes du sud sont encourageantes au plus haut point. Avant trois semaines, l'étendard de l'indépendance sera déployé sur plusieurs points à la fois, et dans un mois, je l'espère, le pays tout entier se lèvera comme un seul homme pour écraser ses oppresseurs!

LES CONJURÉS—Bravo! . . .

CARDINAL—Point d'enthousiasme; c'est ce qui nous a perdus l'année dernière. Notre cause a été compromise dans une tentative héroïque, mais trop hâtive et mal calculée. Trop de coeur et pas assez de tête . . . Non, point d'enthousiasme, mais de la froideur dans vos calculs et de l'énergie dans l'exécution; surtout du dévouement! Et ce que nous n'avons pu faire l'année dernière, nous le ferons cette année. Mais il ne faut pas se le dissimuler, il nous faut du courage et de la prudence, car c'est le sort de tout un peuple que nous allons jouer à pile ou face. (On frappe.)

3ème CONJURÉ—Qui va là?

DUQUETTE, en dehors—Brutus.

3ème CONJURÉ—Le mot d'ordre?

DUQUETTE, en dehors—Vengeance et liberté! . . .

3ème CONJURÉ, ouvrant la porte—Entrez! (Duquette et Félix entrent.)

SCÈNE V

Les Précédents, FÉLIX

DUQUETTE, à Cardinal—Le voici!

CAMEL, à part—Félix Poutré! . . . L'être exécrable que l'enfer s'est plu à jeter sans cesse en travers de ma route! C'est lui surtout qu'il me faut!

CARDINAL, à Félix—Bien, jeune homme! (Il lui serre la main.)
Tu sais ce dont il s'agit; es-tu des nôtres? . . .

FÉLIX—Messieurs, si votre intention est de renverser le gouvernement et de faire avaler une pilule évacuative à Messieurs les Anglais, vous pouvez compter sur moi. Il y a longtemps que ça me démange, et nom d'un nom! j'ai hâte de me frotter un peu avec des habits rouges.

CARDINAL—A la bonne heure! Tu seras satisfait avant longtemps. Et puis, comme tu es un garçon intelligent, plein de bonne volonté, et surtout, bon patriote, tu peux jouer un grand rôle, si tu veux; mais il faut que tu sois bien prêt à tout.

FÉLIX—Soyez tranquille. Ça y est!

CARDINAL—Songez-y bien. C'est une sérieuse affaire que nous entreprenons. C'est notre tête que nous jouons tous. Une fois parti on ne pourra plus reculer. Bon gré mal gré, il faudra aller jusqu'au bout.

FÉLIX—Je ne suis pas homme à reculer. Toutes mes réflexions sont faites. Je veux délivrer mon pays, et je vous suis. Arrive que pourra! Mais il serait assez bon de prendre nos précautions cette fois; car, voyez-vous, les coups sont quelquefois pour nous.

DUQUETTE—C'est justement parce que nous n'avons pas réussi l'année dernière que l'expérience ne nous fera pas défaut cette fois-ci. Vous comprenez que nous savons aujourd'hui par où nous avons péché.

FÉLIX—Je vais vous le dire tout de suite, moi, par où vous avez péché: c'est d'avoir envoyé les habitants se battre avec des fusils sans plaque. Comment voulez-vous que nous déplantions un Anglais avec un fusil qui ne vaut pas mieux qu'un bâton? Vous voulez que nous nous battions; nous sommes prêts. Ah! vous en trouverez des hommes, allez. Mais au moins donnez-nous des armes; des fusils, des canons, de la poudre et des balles. Avec tout cela, je vous promets qu'il en sautera des Anglais.

CARDINAL—Vous en aurez des fusils et des balles. Toutes nos mesures sont prises. Nous avons en ce moment aux États-Unis des affiliés occupés à nous procurer tout cela. L'important pour le moment, c'est d'obtenir quelques fonds. Deux choses sont pressantes: 1. organiser des comités qui deviendront des compagnies plus tard; 2. lever autant d'argent que possible pour l'achat des armes qu'il nous faut. Tu es populaire dans les environs de Napierville: veux-tu te dévouer à l'une et à l'autre?

FÉLIX—Vous connaissez ma réponse.

CARDINAL—Bien, je n'attendais rien moins de votre patriotisme, Félix Poutré. Je vais vous assermenter et vous vous mettrez de suite à l'oeuvre. (Il lui présente une Bible, et tous les conjurés se rangent autour de Félix, et lèvent la main droite.) «Vous jurez à Dieu et à votre patrie d'employer toute votre énergie et tout votre courage pour chasser les Anglais du soi du Canada, et de ne vous arrêter que lorsqu'il n'en restera plus un seul dans ses limites!» (Il baise la Bible et se retire.)

LES CONJURÉS—Ainsi soit-il!

CARDINAL—Maintenant, Félix Poutré, le pays compte sur vous. Gardez cet Évangile, et parcourez les campagnes pour administrer le même serment à tous les patriotes qui voudront se joindre à nous. En même temps, nous solliciterons quelques souscriptions dont le produit sera employé à l'achat des armes qu'il nous faut pour réussir. Voulez-vous faire cela avec zèle et discrétion?

FÉLIX—Je le promets sur ma tête et sur mon honneur! (On frappe.)

3ème CONJURÉ—Qui va là?

UNE VOIX, en dehors—Brutus!

3ème CONJURÉ—Le mot d'ordre?

UNE VOIX, en dehors—Vengeance et liberté!

3ème CONJURÉ, ouvrant la porte—Entrez! (Entrent dix Policemen.)

SCÈNE VI

Les Précédents, POLICEMEN

LES CONJURÉS—Nous sommes trahis! . . .

CAMEL, à part—Sitôt! Ils ne devaient pourtant pas être ici avant minuit . . .

DUQUETTE—Défendons-nous, mort au traître! . . .

CARDINAL—Du calme, Duquette; laissez-moi faire!

CAMEL, se rangeant du côté de la Police—Policemen, ces hommes sont tous des conspirateurs; ils ont juré de renverser le gouvernement de Sa Majesté . . . Je les dénonce . . . (Montrant Cardinal.) Voici leur chef; (montrant Félix) et voici le dernier affilié, et peut-être le plus dangereux de tous!

LES CONJURÉS—Le traître!

CARDINAL—Le lâche! . . .

CAMEL, montrant un papier aux policemen—Voici mes ordres signés du Shérif. Policemen, arrêtez-les tous! (Personne ne bouge.) Arrêtez-les tous, vous dis-je, et que pas un seul ne puisse s'échapper! . . .

CARDINAL, aux Policemen—Frères, (montrant Camel) emparez-vous de ce traître! (À Camel.) Ah! . . . lâche, il y a longtemps que je soupçonnais la trahison, et que j'avais l'oeil sur toi! Tu nous tendais des pièges; tu t'y es laissé prendre toi-même comme un imbécile. Ces hommes que tu as pris pour des mercenaires du gouvernement dont tu t'es fait le servile valet, sont, des nôtres, entends-tu? Je leur ai fait prendre ce costume pour te forcer à lever le masque; et maintenant que nous t'avons vu tel que tu es, nous savons ce qui nous reste à faire.

LES CONJURÉS—A mort! à mort!

CAMEL—Grâce! pour l'amour de Dieu!

CARDINAL—Grâce? vil espion; si tu en valais la peine, je te ferais sauter la cervelle comme une vieille calebasse pourrie, je jetterais ta sale carcasse aux chiens; mais les armes que nous avons prises pour délivrer la patrie, ne doivent pas commencer par se souiller du sang d'un renégat. Au cachot, misérable! C'est là que tu attendras le jugement que ta trahison mérite! (On jette Camel à la cave.)

LES CONJURÉS—C'est cela. Bravo! . . .

CARDINAL—Frères, nous venons d'échapper à un grand danger. Remercions la Providence qui protège aussi visiblement la cause pour laquelle nous allons combattre. Allons nous mettre à l'oeuvre. Voici les plis cachetés dans lesquels chacun de nous trouvera le mot d'ordre, et les dispositions des chefs. Prenez: soyez prudents, et Dieu sauve le Canada!

LES CONJURÉS—Dieu sauve le Canada!

CARDINAL, à Duquette—Toi, viens avec moi! (À Félix.) Jeune homme, c'est entendu, adieu! à la vie à la mort! . . . (Il lui serre la main.) Sortons.(Tous sortent.)

FÉLIX, resté en arrière—Dans six mois le Canada sera libre! . . . Et moi? . . . Dans six mois, Félix Poutré sera mort, ou sera un grand homme! . . . (Il sort.)

Acte II

Le décor représente une grande route.

SCÈNE I

On entend un chant, d'abord lointain, se rapprochant, et une troupe de patriotes entrant à droite en chantant:

UN PATRIOTE—En avant! marchons, etc.
O Canadiens, peuple de braves,
La liberté rouvre ses bras!
On nous disait: soyez esclaves!
Nous avons dit: soyons soldats!
Aux armes donc, fiers patriotes,
Ressuscitons les sans-culottes!
En avant, marchons!
Contre les canons!
A travers le fer, le feu, les bataillons!
Marchons, sus aux despotes! (bis)

LE CHOEUR—En avant, marchons, etc.

(Ils sortent à gauche en chantant.)

TOINON, resté seul en arrière, avec un grand sabre tout rouillé sur l'épaule—Ste Anne du Nord! Si je pouvais donc déplanter un Anglais! . . . Ça serait-y rien qu'un petit. . . . avec le sabre à mon grand-père. . . . Il m'semble que ça y ferait plaisir, c'pauv'défunt! . . . (Il chante sur un ton faux, en s'en allant à gauche:) En avant, marchant, à travers les champs . . . (Cardinal et Duquette entrent à droite.)

CARDINAL, à Toinon—Garçon, attends! j'ai à te parler. (À
Duquette.
) Tu dis qu'il s'est échappé?

DUQUETTE—Oui, et voici même la lettre que je viens de recevoir à ce sujet. (Il lit:) «Camel s'est évadé hier de la prison où nous l'avions enfermé. Il est probable qu'à l'heure où je t'écris, nous sommes tous dénoncés. On m'assure que le traître est parti ce matin pour Napierville. Ainsi, soyez sur vos gardes. (Signé.) No. 12». Vous voyez que nous n'avons pas de temps à perdre.

CARDINAL—Ainsi, il est probable qu'il est en ce moment à
Napierville?

DUQUETTE—C'est très possible.

CARDINAL, à Toinon—Garçon, tu connais le capitaine Félix Poutré?

TOINON—Ben, j'penserais!

CARDINAL—Eh bien, cours à Napierville, et dis-lui que Camel s'est échappé de prison; qu'il doit être en ce moment dans les environs, et qu'il faut s'emparer de sa personne à tout prix. Va, tu seras récompensé.

TOINON—Ça y est. (Il sort à gauche en chantant:) «Quand le feu fut dans les sapins, ça flambait ben, ça flambait ben.»

(Cardinal et Duquette le suivent.)

Le décor s'ouvre et représente l'intérieur de la demeure de Poutré.

SCÈNE II

POUTRÉ, père et CAMEL (assis)

CAMEL—Je vous dis qu'il y était, moi; et que cette maudite canaille a eu l'audace d'attaquer Odeltown où les volontaires étaient retranchés; qu'ils se sont battus deux jours de suite comme des enragés brigands qu'ils sont. Mais heureusement qu'ils n'avaient pour armes que quelques mauvais fusils et les troupes du gouvernement n'ont pas eu de peine à repousser leurs attaques.

POUTRÉ—Pauvres enfants!

CAMEL—Oui, pauvres enfants, des rebelles qui, s'ils tombent maintenant sous la patte du gouvernement, recevront certainement ce qu'ils méritent. Entendez-vous, père Poutré, et votre Félix pourrait bien, avant longtemps, essayer une cravate plus dure qu'une cravate de marié!

POUTRÉ—Mais qui donc t'a dit, Camel, que Félix faisait partie des révoltés? Il est parti depuis huit jours pour Lacolle où il règle quelques-unes de mes affaires.

CAMEL—Allons donc! allons donc! on sait ce qu'on sait. Et si je vous disais, moi, que depuis un mois, il parcourt les campagnes pour assermenté les rebelles et lever des fonds pour acheter des armes aux États-Unis; qu'il a ainsi réuni plus de trois mille vauriens, organisé des comités, tenu des conciliabules, et soulevé partout cette canaille qui est heureusement dispersée maintenant!

POUTRÉ, à part—Le traître sait tout! (Haut.) C'est impossible ce que tu me dis là, Camel. Mon fils ne s'est jamais mêlé des troubles du pays. Mais, toi, tu fais un bien vil métier en décriant ainsi tes compatriotes, et en essayant de faire planer de tels soupçons sur la conduite de tes frères.

CAMEL—Ta, ta, ta, ta! Tenez, le père, si j'écoutais mon devoir, je devrais les dénoncer plutôt, et le gouvernement m'en saurait gré . . . (On entend chanter ait loin: En avant! marchons, etc.) Tenez, les voilà qui s'approchent! (On entend des coups de fusil.) Entendez-vous la fusillade? C'est sans doute quelque escarmouche de l'autre côté de la rivière. Il est maintenant 7 heures du soir: bien! avant qu'il soit 11 heures, les troupes se seront emparées du village. Au revoir, père Poutré. (Il sort.)

SCÈNE III

POUTRÉ seul

POUTRÉ—Oui, au revoir, maudit pourvoyeur de potence! S'il fallait chasser quelqu'un du pays, c'est bien par les chenapans de ton espèce qu'il faudrait commencer! . . . Mais Félix ne revient toujours pas . . . pourvu qu'il ne lui soit point arrivé malheur . . . qui sait où sa mauvaise tête peut le conduire . . . O mon Dieu, conservez-moi le seul espoir de mes cheveux blancs! (Une troupe de patriotes entrent en chantant. Ils sont armés de fourches, de faux et de mauvais fusils.)

SCÈNE IV

POUTRÉ, BÉCHARD, TOINON, PATRIOTES

POUTRÉ—Eh bien, Béchard? (Il lui serre la main.)

BÉCHARD—Et Félix?

POUTRÉ—Il n'est pas avec vous? Mon Dieu, qu'est-il devenu?

BÉCHARD—Il est parti hier soir, pour aller à Lacolle chercher des fusils. Nous le cherchons; le temps presse; il devrait être de retour depuis longtemps.

(Félix entre.)

SCÈNE V

Les Précédents, FÉLIX

BÉCHARD—Le voilà! Eh bien, Félix, voilà quatre heures que nous te cherchons . . .

FÉLIX, découragé—Pas d'armes, pas d'armes! Pas un seul fusil, pas une seule cartouche! . . . Mes amis, nous sommes trompés, vendus, sacrifiés! . . . Où est-il, que je lui dise en face ce qu'il est? . . .

POUTRÉ—Qui donc?

FÉLIX—Le Dr Côté.

BÉCHARD—On dit qu'il est parti.

FÉLIX—Malédiction! J'arrive trop tard. Comment donc ai-je pu faire pour ne me douter de rien? Oh! Le lâche! Il a mis sa peau en sûreté. Ah! si j'eusse été ici, misérable, tu ne serais pas parti comme cela . . .

BÉCHARD—Personne ne l'a vu partir . . . On croit qu'il a dû filer avant le jour.

FÉLIX—Le traître! . . . Écoutez-moi, mes amis, vous allez voir jusqu'où peut aller la perfidie d'un homme! Vous savez toutes les belles promesses qu'il nous avait faites . . . Et bien, après les désastreuses attaques d'Odeltown, je me rendis à Napierville, chez le Dr Côté, et je lui demandai si nous n'allions pas avoir des armes, et surtout des canons. Que voulez que nous fassions, lui dis-je, sans canons, pour déloger cette canaille-là de l'église? Si nous n'avons point d'armes, mieux vaut tout abandonner. Quoiqu'il essayât de faire bonne contenance, je vis bien à son expression embarrassée qu'il n'avait rien de bon à m'apprendre, et je commençai à me douter que quelque chose n'allait pas bien. Il me dit de revenir le voir. Je le quittai assez mécontent. Nous allons voir ce que l'on va me dire ce soir, me dis-je à moi-même. Il est temps que ces bêtises-là finissent. Aller se battre contre des murs avec des balles! . . . Mais nous y serions encore dans deux mois . . . Si nous eussions eu seulement deux petits canons! . . . Et dire que depuis plus d'un mois on nous promet des armes! Et qu'au moment critique, il ne nous est pas encore venu un seul fusil . . . Et tous ces braves gens confiants et honnêtes qui sont là compromis par des fous ou des traîtres! Car enfin, il n'y a pas de milieu; s'ils ont des armes et qu'ils ne les fassent pas venir de suite, c'est une imbécillité qui n'a pas de nom! S'ils n'en ont pas, ces hommes-là nous trahissent donc depuis un mois! S'ils nous avaient dit de suite: nous ne pouvons pas nous procurer des armes, est-ce que vous auriez songé à sortir de chez vous?

PATRIOTES—Non! non!

TOINON—Ben, j'pense pas!

FÉLIX—Est-ce que nous sommes obligés de nous faire massacrer par les soldats anglais, ou à danser au bout de la corde d'une potence pour leur bon plaisir?

PATRIOTES—Non! non!

TOINON—Ben, j'pense pas! . . .

FÉLIX—Mais voici la fin de l'histoire. Le soir arrivé, je retournai chez le Dr Côté. Je ne pus obtenir l'entrée. Vers neuf heures, je me présentai de nouveau; même résultat. Cela devenait inexplicable. Enfin à 11 heures je partis, déterminé à passer sur le corps de dix hommes, s'il le fallait, pour arriver à lui. A ma grande surprise, j'entrai sans difficulté. «Mon cher Poutré, me dit Côté, nous venons d'être informés que les troupes du gouvernement se dirigent sur Napierville. Elles sont encore à huit lieues d'ici, et conséquemment elles arriveront demain sur les dix ou onze heures du soir. Ils sont à peu près cinq mille hommes. Pars immédiatement et rends-toi à Lacolle où les armes doivent être arrivées maintenant. Il doit y avoir cinq mille fusils et des munitions. » Je me donnai bien de garde d'attendre le jour. Je partis aussitôt pour Lacolle, déterminé à remplir ma mission avec honneur. Chemin faisant, je m'arrêtai à chaque maison où j'espérais trouver un cheval et une voiture, et j'ordonnai plutôt que je ne demandai aux gens de me suivre pour aller chercher ces armes si longtemps attendues. Arrivé à Lacolle, je m'informai . . . Rien! . . . La réalité me frappa comme un coup de foudre . . . Rien! . . . Nous étions trahis et Côté avait voulu m'éloigner pour s'évader plus facilement; c'était toujours deux yeux de moins.

BÉCHARD—Oh! le scélérat.

POUTRÉ—Et maintenant qu'allez-vous faire, Félix? Les troupes anglaises qui sont à quelques milles du village . . .

FÉLIX—Que voulez-vous que nous fassions contre cinq mille hommes de troupes régulières avec quatre cents mauvais fusils? Ah! si nous en avions une fois des fusils! de vrais fusils de soldat! . . . Mais à quoi sert? Tout est fini, c'est bien clair! . . . Séparons-nous, mes pauvres amis, et que chacun prenne son côté! Malheur à qui sera pris! . . .

BÉCHARD—Tu as raison, Félix; tout est fini pour cette fois. L'heure de la délivrance n'est pas encore sonnée. Séparons-nous. Adieu! adieu, mes braves amis.

(Les patriotes serrent la main de Félix et sortent.)

FÉLIX—Adieu, braves compagnons! Puisse la trahison ne pas avoir de suites plus funestes! . . .

TOINON, à part—Et puis dire que j'ai pas pu tant seulement en déplanter la moquié d'un! . . .

SCÈNE VI

POUTRÉ, FÉLIX, TOINON

FÉLIX—Allons, c'est donc fini . . . Oh! les traîtres! . . . (Il contemple son fusil et l'embrasse.) Adieu, mon fidèle mousquet, voilà la deuxième fois que tu combats pour la patrie, puisses-tu, dans des jours meilleurs, être encore le défenseur de la bonne cause! (Il suspend son fusil au mur et s'assied tristement.)

TOINON—Mon capitaine . . . sans vous interboliser . . . (Silence.)
Sus vot' respect, mon capitaine.

FÉLIX—Que me veux-tu?

TOINON—C'est que, mon capitaine . . .

FÉLIX—Au diable avec ton capitaine, qu'est-ce que me veux?

TOINON, à part—Ste Anne du Nord! comme il suspèque . . . (Haut.)
C'est que j'aurais comme manière d'une petite commission . . .

FÉLIX—Qu'est-ce que c'est?

TOINON—Ben, c'est un grand monsieur . . . C'est ben . . . queuque général, j'crois ben . . . qui m'a dit comme ça: Connais-tu Félix Poutré?—Le p'tit Félisque au père Poutré, que j'dis, ben j'penserais . . .—Tu vas aller le trouver, qui me dit.—Ça y est, que j'dis . . . je vous ai t'y dit qu'y en avait deux générals? . . .

FÉLIX—Vas-tu achever une fois? et ta commission?

TOINON—Ben v'là; tu diras à monsieur Félisque, qui me dit, que
Camel . . .

FÉLIX—Hein?

TOINON—Que Camel est par icitte, épi qui faut que vous mettiez la main dessus, passeque . . .

FÉLIX—Camel, sorti de prison! . . . C'est impossible.

POUTRÉ—C'est tellement possible qu'il était ici il n'y a pas une heure.

FÉLIX—Je suis perdu! . . . Cet homme-là a juré ma perte. Je suis déjà dénoncé, j'en suis sûr.

TOINON—Bon, à c't'heure que ma commission est faite, j'vas aller serrer le sabre à mon grand-père. A la revue! (S'en allant.) C'Camel-là, allez, c'est p'tit! (Il sort.)

SCÈNE VII

POUTRÉ, FÉLIX

POUTRÉ—Eh bien, mon cher Félix, qu'est-ce-que tu vas faire maintenant?

FÉLIX—Je ne serais pas fâché de le savoir moi-même.

POUTRÉ—Mais, tu vas être arrêté!

FÉLIX—C'est bien probable, mais qu'y faire? Peut-être me relâcheront-ils; je n'ai pas tant fait après tout.

POUTRÉ—Tu n'as pas tant fait? Mais y penses-tu, Félix? Tu as organisé des compagnies; tu as couru les villages pendant plus d'un mois pour assermenté les patriotes; tu as fait des discours contre le gouvernement; enfin tu étais capitaine d'une compagnie; tu t'es battu à Odeltown, et tu dis que tu n'as pas tant fait! Ah bien! moi, je te dis que tu en as fait bien plus qu'il n'en faut pour . . . pauvre enfant (il essaie une larme) . . . Allons, pas de faiblesse; plus le malheur est grand, et plus il faut se montrer courageux. Tiens Félix, la seule chose qui te reste à faire . . .

SCÈNE VIII

POUTRÉ, FÉLIX, BÉCHARD

BÉCHARD, entrant—Que Félix ne reste pas ici une minute de plus, on le cherche. (Apercevant Félix.) Va-t-en! va-t-en tout de suite, le colonel X… vient de donner l'ordre de t'arrêter. . . .

POUTRÉ—Mon Dieu, que faire?

FÉLIX—Comment diable a-t-il pu savoir que j'étais arrivé?

BÉCHARD—S'il ne t'a pas vu, il s'en doute. Dans tous les cas, en passant devant ce vieux misérable de colonel, j'ai aperçu Camel qui sortait de la maison . . .

POUTRÉ—Oh! le gredin! . . .

BÉCHARD—«Prends garde de les manquer, lui dit le bonhomme; je l'ai vu comme je vous vois là, avec sa tuque rouge et ses gros yeux de chat-huant. Craignez pas, lui répondit Camel, je vais commencer par Félix; il y a longtemps que je le guette, celui-là!—Eh bien, va chez son père tout de suite, reprit le colonel, car s'il est revenu, le vieux a le nez long; il ne le gardera pas longtemps.» J'ai bien vu qu'il s'agissait de nous autres, et j'ai piqué droit à travers les champs pour venir les avertir. Si les chemins eussent été beaux, je ne serais peut-être pas arrivé à temps; mais avec ces chemins-là, ils doivent bien être encore à un bon quart de lieue d'ici. C'est donc à peu près dix minutes qui te restent. Ainsi profites-en; tu vois que ça presse.

FÉLIX—Merci, merci, mon cher Béchard. (Il lui serre la main.)

BÉCHARD—C'est bon, c'est bon! allons, bonsoir. Je suis pressé, car je ne suis pas trop clair de mon affaire, moi non plus. Mais tenez, père Poutré, j'ai tant couru qu'une petite goutte ne me ferait pas de mal!

POUTRÉ, apportant une bouteille et des verres—Ah! pauvre enfant, et moi qui suis assez sot pour n'y pas penser! . . . Tiens, vois-tu, il y a des moments où l'on n'a pas la tête à soi. Je te prie bien de m'excuser, car ce n'est pas mon habitude de mal recevoir mes meilleurs amis.

BÉCHARD—Ce n'est rien, père Poutré; je sais bien que ce n'est pas le coeur qui manque.

(Ils trinquent.)

POUTRÉ—A des jours meilleurs!

(Ensemble:) FÉLIX—A la liberté du Canada! BÉCHARD—A la liberté du Canada!

BÉCHARD—Là-dessus, braves amis, adieu, et bonne chance! (Il sort.)

FÉLIX—Adieu!

SCÈNE IX

POUTRÉ, FÉLIX

POUTRÉ—Tu vois, Félix, tu n'as pas un moment à perdre! Sauve-toi, sauve-toi dans le bois des Trente. J'irai t'y porter à manger demain. (On frappe.) Sauve-toi au nom du ciel. (Félix sort à gauche.) Qui est là?

SCÈNE X

POUTRÉ, CAMEL

CAMEL, en dehors—Ouvrez donc, père Poutré; vous n'avez pas peur des amis?

POUTRÉ—C'est lui, le gueux! (Il ouvre.)

CAMEL, entrant—Je vous souhaite le bonsoir, père Poutré.

POUTRÉ—Bonsoir.

CAMEL, s'asseyant—Les temps sont durs, père Poutré.

POUTRÉ—Oui, les pauvres Canadiens vont avoir de bien mauvais quarts d'heure à passer.

CAMEL—C'est bien leur faute; quel besoin avaient-ils de se révolter contre le gouvernement? Y a-t-il un pays au monde aussi heureux que celui-ci?

POUTRÉ—Hum!

CAMEL—Comment? vous ne trouvez pas les Canadiens heureux de vivre sous notre bon gouvernement?

POUTRÉ—Écoute, Camel, ne viens pas me tendre des pièges. Je n'ai pas bougé, moi; j'ai cru que c'était une folie. Je l'ai même dit aux jeunes gens. Malheureusement une fois le branle donné, rien n'a pu arrêter ces pauvres enfants-là . . . Mais de ce que je dis qu'ils ont fait une folie, à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je ne dis pas, entendons-nous, qu'il soit mauvais; je ne dis rien du tout. Mais avant de dire qu'il est bon, tu sais . . . mon cher . . . Au reste il ne s'agit pas de tout cela; qu'y a-t-il à ton service?

CAMEL—Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n'est pas bon?

POUTRÉ—Je ne dis rien, Camel, entends-tu? Laissons cela là et dis-moi ce que tu viens faire ici!

CAMEL—Oh! histoire de jaser en passant . . . mais vous vous couchez bien tard, père Poutré; attendez-vous quelqu'un?

POUTRÉ—Tu es bien curieux. J'ai bien le droit, je suppose, de me coucher quand bon me semble.

CAMEL—Allons donc, ne vous fâchez pas, père Poutré. Avez-vous entendu parler des événements? On dit qu'il y a eu bien des malheurs . . . bien des prisonniers faits surtout?

POUTRÉ—Tant pis!

CAMEL—Pourquoi donc tant pis? Est-ce que ces vauriens-là ne méritent pas d'être punis pour leur conduite?

POUTRÉ—Si l'on punissait les vrais coupables, ce ne serait peut-être pas ceux-là qui en souffriraient.

CAMEL—Et qui sont-ils les vrais coupables?

POUTRÉ—Les vrais coupables, écoute, Camel, ce sont ceux qui vendent et livrent leurs compatriotes pour de l'argent, des honneurs ou des titres.

CAMEL—Allons, allons, père Poutré, vous vous fâchez toujours. Je n'ai certes pas l'intention de rien dire contre un homme comme vous; mais quand il s'agit de la canaille qui est allée se battre à Odeltown, il me semble qu'on peut bien lui dire son fait.

POUTRÉ—Est-il juste de traiter de canaille de braves gens qui n'ont été que trompés? Je trouve cent fois plus méprisables . . .

CAMEL—Ceux qui les punissent?

POUTRÉ—Non, mais ceux qui les cherchent! Tiens, Camel, quand on voit à pareille heure un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper par tes mines innocentes, tu te trompes toi-même. Je connais ta scélératesse et ta lâcheté, va, je sais que tu t'es faufilé parmi les patriotes pour essayer ensuite de les livrer au gouvernement; je sais que, frustré dans tes desseins, tu n'as dû la vie qu'à la clémence de ceux que tu voulais perdre; je sais que tu es parvenu d'une façon ou d'une autre à t'échapper du cachot où l'on t'avait enfermé; enfin, je sais ce que tu viens faire ici aussi bien que toi-même, et ce qu'il y a de plus vil de ta part, c'est que tu cherches à me tirer les vers du nez, comme on dit, pour en emmener deux au lieu d'un. Ah! je te connais depuis longtemps, Camel.

CAMEL—Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce fût un autre que moi, père Poutré; mais comme on m'a choisi, il faut bien que j'agisse.

POUTRÉ—Pas d'hypocrisie, Camel! tu viens chercher Félix, eh bien tu t'en iras comme tu es venu; il n'y est pas. Et si tu as peur en t'en retournant, ce qui arrive souvent, chante: «J'ai trouvé le nid du lièvre!» cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des feuilles. Ainsi Félix n'y est pas; va-t'en, car je ne suis pas disposé à endurer plus longtemps dans ma maison ta face de valet volontaire!

CAMEL—Père Poutré, voici un warrant qu'il faut que j'exécute; et comme M. le colonel est informé que Félix est ici, car il le sait, c'est inutile de le nier, je vais le chercher, père Poutré, car il faut que je le trouve.

POUTRÉ—Eh bien, cherche.

CAMEL—Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père Poutré. A quoi bon nier? Félix est arrivé ici aujourd'hui; on sait ce qui se passe, allez. Pourquoi me forcer de faire le tour de la maison et de fureter dans tous les coins?

POUTRÉ, prenant violemment le bras de Camel—Plus de paroles, entends-tu? Quant je te dis que Félix n'y est pas, c'est que c'est vrai. Si tu ne me crois pas, cherche! Fais ton infâme métier, et va-t'en vite. Tu finiras bien par aller où tu envoies les autres, serpent! Ainsi fais ta recherche!

CAMEL—Tenez, père Poutré, je sais que vous êtes incapable de mentir . . .

POUTRÉ—Pas de flagorneries! Tu as un devoir à remplir, dis-tu? eh, bien, fais-le vite et délivre-moi de ta présence.

CAMEL—Si vous me donnez seulement votre parole d'honneur que Félix n'est pas ici, père Poutré, je m'en contenterai.

POUTRÉ—Cherche, lâche! laisse-moi tranquille avec tes avances!
Je ne veux pas te devoir même l'apparence d'un ménagement!

CAMEL—Je vois bien que toutes les recherches sont inutiles; le luron est bien caché. Dans ce cas, père Poutré, je n'ai qu'un mot à dire. Votre fils est un traître au gouvernement; il est caché; vous devez savoir où il est, et puisque vous ne voulez pas le livrer j'ai le droit de vous arrêter comme suspect et comme recelant un rebelle. (Il tire un sifflet de sa poche, siffle et plusieurs soldats entrent.) Soldats, arrêtez cet homme! (Les soldats obéissent.) Maintenant, père Poutré, vous allez être conduit en prison, et vous ne serez libre que lorsque vous aurez déclaré où est votre fils, et si vous ne le faites pas, vos propriétés seront brûlées, et la loi se chargera de votre personne!

POUTRÉ—Infâme!

CAMEL—Silence! . . . Père Poutré, encore une fois, je vous somme au nom de la loi de déclarer où est votre fils, Félix Poutré.

SCÈNE XI

Les Précédents, FÉLIX

FÉLIX, entrant—Le voici!

POUTRÉ—Mon Dieu!

CAMEL—Soldats, laissez cet homme, et arrêtez celui-ci. Félix
Poutré, au nom de la couronne d'Angleterre, je vous fais prisonnier.
Vous allez tenir compagnie à votre ami Béchard que je viens de faire
arrêter.

FÉLIX—Pauvre Béchard, victime de son dévouement!

POUTRÉ—Qu'as-tu fait, mon pauvre Félix?

FÉLIX—Mon pauvre père, c'est moi qui ai tiré le vin, c'est à moi de le boire'. Je ne consentirai jamais à ce que vous souffriez pour ce dont je suis seul coupable. Pardonnez-moi tous les chagrins que je vous cause, et laissons l'avenir entre les mains de la Providence; elle veillera sur les jours de votre enfant. (Il l'embrasse.) Adieu! (Le rideau tombe.)

Acte III

Le décor représente l'intérieur de la prison de Montréal. De nombreux prisonniers, parmi lesquels sont Cardinal et Duquette, Béchard et Toinon, assis tristement. Félix est seul assis sur le devant de la scène.

SCÈNE I

FÉLIX—Eh bien, mon pauvre Félix, que te reste-t-il de tous tes beaux rêves de gloire et de grandeur? . . . Quelle dérision que la destinée! . . . Il y a quelques semaines, je me voyais bientôt bel officier armé de pied en cap, pistolets à la ceinture, épée au côté ou bonne carabine au poing, marchant triomphant à la tête d'un régiment de patriotes victorieux. Il me semblait déjà entendre les acclamations du peuple sur mon passage: on me nommait déjà l'un des libérateurs de mon pays! . . . Et maintenant, pauvre insensé, je n'ai pour tout horizon que les murs d'un cachot où sont entassés mes compagnons d'infortune, et le temps n'est peut-être pas éloigné où je n'aurai d'autre piédestal que . . . la trappe d'une potence . . . Perdu! . . . pendu! . . . voilà un mot qui n'est pas agréable; le fait est que j'aimerais presque autant avoir toute ma vie la mine d'un Anglais, que celle quej'aurai cejour-là! . . . pendu! . . . Et puis dire que c'est aujourd'hui le tour de ce pauvre Cardinal et de ce pauvre Duquette! Pauvres garçons! oui, c'est aujourd'hui, vendredi 21 décembre! Le gouvernement a choisi ses premières victimes . . . mon tour ne peut tarder d'arriver C'était affreux, hier, de voir ce malheureux Cardinal embrasser sa femme et ses quatre enfants, et Duquette sa pauvre vieille mère . . . C'était déchirant! A peine 21 ans, être le seul soutien d'une vieille mère, et mourir . . . pendu! oh! (Il cache sa tête dans ses mains.) On ouvre! . . . Voilà le shérif . . . oui, c'est à peu près l'heure . . . O mon Dieu . . . le bourreau! . . . la sentence! . . .

(Le shérif entre suivi de plusieurs soldats, du geôlier et du bourreau. Le shérif a l'épée au côté; le bourreau est enveloppé de noir et masqué.)

SCÈNE II

Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, le BOURREAU, SOLDATS

SHÉRIF—Joseph Narcisse Cardinal, approchez et levez la main droite. (Il lit:) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Narcisse Cardinal, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette province à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»

CARDINAL—Vive la liberté!

SHÉRIF—Joseph Duquette, à votre tour, approchez et levez la main droite. (Il lit:) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Duquette, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette province, à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme.»

DUQUETTE—Vive la liberté!

SHÉRIF—Joseph Narcisse Cardinal et Joseph Duquette, préparez-vous tous deux à me suivre. (Cardinal et Duquette pressent la main aux prisonniers dont quelques-uns pleurent.)

CARDINAL—Ne pleurez pas, mes amis, nous nous reverrons dans un monde meilleur, et en attendant, nous allons montrer à nos ennemis comment savent mourir des chrétiens et des Canadiens-français . . . Adieu! . . . priez pour nous et vive le Canada! (Cardinal et Duquette s'embrassent et se mettent à genoux.)

DUQUETTE—J'offre mon âme à Dieu et ma vie à mon pays!

CARDINAL—Ainsi soit-il!

SHÉRIF—Êtes-vous prêts?

(Ensemble:) CARDINAL—Oui. DUQUETTE—Oui.

Ils sortent escortés par les soldats et suivis par le bourreau, le geôlier et le shérif. Tous les prisonniers restent silencieux; on entend le brouhaha de la populace.

CARDINAL, en dehors—Canadiens, nous allons mourir pour la patrie; puisse notre sang devenir une semence féconde pour l'avenir du Canada!

DUQUETTE, en dehors et chantant—«Allons, enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé . . .» (On entend un grand bruit suivi des cris de la multitude en dehors. Les prisonniers se mettent à genoux et chantent à la sourdine:)

LES PRISONNIERS—«Mourir pour la patrie,
C'est le sort le plus beau,
Le plus digne d'envie. (bis)»

(Les prisonniers se lèvent.)

SCÈNE III

FÉLIX, LES PRISONNIERS

FÉLIX—Mes amis, écoutez-moi. Deux hommes irréprochables dans leur conduite personnelle, deux hommes universellement estimés et respectés, deux nobles coeurs et deux citoyens dévoués, viennent de subir le sort des criminels, des voleurs et des meurtriers! L'affreuse réalité est là devant nos yeux. Deux de nos amis viennent de nous être arrachés et d'être immolés à des vengeances de partis; car il y a si peu de crime réel dans une tentative d'insurrection, que le gouvernement anglais sera tôt ou tard obligé, par la seule force des choses et de l'opinion, de réhabiliter ces victimes d'une atrocité presque sans exemple dans l'histoire des peuples. Des exécutions pour cause purement politique sont, à tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, et le gouvernement qui les ordonne reste plus déshonoré que ceux qui les subissent. Mais consolez-vous, amis; Cardinal et Duquette, et tous ceux qui auront l'honneur de les suivre sur l'échafaud seront toujours regardés comme des martyrs de la liberté, puisqu'ils auront sacrifié leur vie à leurs convictions, et le procureur général Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, restera pour toujours cloué au pilori de l'histoire, et voué à l'exécration publique, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national s'élèveront à ses victimes! Mes amis, admirons le courage stoïque avec lequel nos compagnons viennent de subir le dernier supplice, et, s'il nous faut nous soumettre au même sort, jurons tous de mourir comme eux le front haut et le mot de liberté sur les lèvres.

LES PRISONNIERS, levant la main—Nous le jurons!

(Entrent le Shérif et le Geôlier.)

SCÈNE IV