Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Max du Veuzit (pseudonyme d'Alphonsine
Vavasseur-Acher Mme François Simonet) (1876-1952), Paternité (1912)]
Max du VEUZIT
PATERNITE
COMEDIE EN UN ACTE
Représentée pour la première fois au GRAND THEATRE DU HAVRE
PARIS
C. JOUBERT, Editeur, 25 rue d'Hauteville
Répertoire de la Société Dramatique
Tous droits de traduction,de reproduction et de représentation réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège et le Danemark
Copyright By. Joubert 1912.
Extraits de presse :
"…L'auteur vise aussi une autre thèse—et cette idée est haute et noble en soi par sa justice et sa générosité. Elle défend ardemment la cause qui veut que les enfants soient moins étroitement liés par les liens du sang que par ceux qu'ont formés entre eux et leurs éducateurs, les témoignages répétés d'affectueuse confiance et de tendresse éprouvée.
Cette pièce n'est pas sans valeur. Une âme féminine y flotte, délicate et sensible. Elle y a mis le meilleur de son sentiment ému." (Albert HERRENSCHMIDT, Petit Havre)
"…Max du Veuzit ainsi qu'il l'avait déjà fait dans C'est la loi!… met la loi en contradiction avec les sentiments et les situations de tous les jours." (Georges RIMAY, Cloche illustrée)
Paternité
Pièce en un acte
PERSONNAGES:
LUCIENNE VILLERS… 16 ans.
JULIA…
MAURICE VILLERS, père de Lucienne… 48 ans.
PAUL ROMAGNY, beau-père de Lucienne… 45 ans.
La scène représente un salon de gens riches: fauteuils, guéridon, bureau; au premier plan, à gauche, un canapé. Porte à droite; double porte au fond. Beaucoup de fleurs partout. Un grand portrait de femme au mur. Sur le guéridon, un écrin vide; sur le bureau un encrier. Au lever du rideau, Lucienne brode silencieusement, assise sur le canapé, sa corbeille à ouvrage auprès d'elle.
SCENE PREMIERE
LUCIENNE, JULIA
JULIA, entrant, un bouquet de roses rouges dans les bras.
Mademoiselle doit être contente. Ce ne sont pas les fleurs qui lui manquent! Depuis le matin, il en arrive à chaque instant.
LUCIENNE, cessant de broder
On en a encore apporté?
JULIA
A la minute, ce gros bouquet!
LUCIENNE, se levant
Oh, mais il est joli! Qui l'envoie?
JULIA
C'est une commissionnaire qui me l'a remis… Il y a une carte.
LUCIENNE
Ah!… voyons… (elle cherche dans les fleurs). Voici. (lisant)
Monsieur Fernand Desmoulins. (joyeuse) Oh!
JULIA
Monsieur Desmoulins ne pouvait pas oublier mademoiselle.
LUCIENNE
Naturellement… un ami d'enfance! (prenant le bouquet). Elles sont jolies ces fleurs.
JULIA
Des roses rouges, c'est significatif!
LUCIENNE
Significatif?
JULIA
Dame!… le langage des fleurs…
LUCIENNE
Tu connais ça, toi?
JULIA
Un peu.
LUCIENNE
Alors… des roses rouges… ça veut dire?
JULIA
Que mademoiselle me pardonne… ça veut dire: violent amour.
LUCIENNE
Bah! (elle rit) ah! ah!… quelle idée! (rendant les fleurs à Julia).
Tiens, mets ces fleurs dans l'eau.
JULIA
Bien (elle va à la porte. Se retournant). Faut-il les laisser aussi dans le salon, celles-là?
LUCIENNE
Non, non!… Porte-les dans ma chambre.
JULIA, riant
Ah! ah! Mademoiselle voit bien.
(Elle se sauve).
SCENE II
LUCIENNE, puis PAUL ROMAGNY
LUCIENNE
Quelle sotte! Elle s'imagine… Il est vrai qu'il n'est pas marié, monsieur Fernand… et très joli garçon!… On jouait au petit mari et à la petite femme autrefois! (Elle sourit, prend la carte et l'examine). J'aimerais m'appeler madame Fernand Desmoulins… ça m'irait très bien ce nom-là!…
Oui, mais voilà: je suis jeune… trop jeune! Ses parents ne voudraient pas… Bah! attendons!
ROMAGNY, entrant
Eh bien, fillette, es-tu contente?
LUCIENNE
Si je suis contente! (lui sautant au cou) Oh, papa, comme tu es gentil!
ROMAGNY
Alors, mon cadeau t'a fait plaisir?
LUCIENNE
Mais beaucoup, beaucoup!… Quand j'ai ouvert l'écrin, j'ai poussé un cri de joie… Tiens, vois… (elle montre un bracelet autour de son bras) Je l'ai mis tout de suite… (gravement) pour aujourd'hui seulement… Je sais bien, nous sommes en deuil (elle regarde le portrait) Pauvre maman!… (un temps).
Mais j'étais si heureuse, j'ai voulu l'essayer. Il est joli, hein? Il fait très bien… C'est le premier bijou sérieux que tu me donnes… Il faut que je t'embrasse encore. (elle l'embrasse) Mon papa chéri!
ROMAGNY, rendant le baiser
Ma petite fille! (il s'asseoit sur le canapé).
LUCIENNE
Maintenant, je vais le retirer et le serrer précieusement avec les bijoux de maman… dans son coffret (elle défait le bracelet et le serre dans l'écrin).
J'ai déjà beaucoup de choses, tu sais! Vous m'avez toujours très gâtée, tous les deux.
ROMAGNY, tristement
Elle t'aimait tant ta pauvre maman!
LUCIENNE, émue
Oui, elle m'aimait… elle était si bonne et si douce! (après un silence très triste, elle se penche vers Romagny). Il ne faut pas pleurer, papa… sois moins triste… surtout aujourd'hui… (un temps). Voyons, fais risette à ta petite Lucienne… une grosse risette… (Romagny sourit) Là!… Oh! mon papa chéri, comme je t'aime! (câlinement) Tu m'aimes bien aussi, toi, dis?
ROMAGNY
Mais, oui, je t'aime, ma fillette… Et pourtant!…
LUCIENNE
Comment, tu m'aimes et pourtant! il faut m'aimer tout court, moi!… vilain papa qui dit des choses… (elle l'examine et change de voix brusquement). Mais qu'est-ce que tu as?… Pourquoi me regardes-tu ainsi? Qu'est-ce qu'il y a?
ROMAGNY
Rien.
LUCIENNE
Mais si… je vois bien, je te connais tant! Tu es soucieux?
ROMAGNY
Eh bien, oui!… J'ai des ennuis.
LUCIENNE
Tu as des ennuis!… dans tes affaires!…
ROMAGNY
Non, malheureusement… Si c'était une perte d'argent, je ne me tracasserais pas tant[.]
LUCIENNE
C'est autre chose de plus pénible?
ROMAGNY
Oui… C'est à cause de toi.
LUCIENNE
De moi! Comment cela? (Elle s'asseoit auprès de lui).
ROMAGNY
Maurice Villers m'a écrit ce matin.
LUCIENNE
Mon père?
ROMAGNY
Oui, ton père.
LUCIENNE
Qu'est-ce qu'il veut?
ROMAGNY
Il dit que maintenant, ta mère étant morte, il tient à t'avoir auprès de lui.
LUCIENNE
Ce n'est pas possible!
ROMAGNY
Si, malheureusement.
LUCIENNE
Mais alors, toi, papa?
ROMAGNY
Moi, je ne suis que ton beau-père, le second mari de ta mère après son divorce avec Maurice Villers… Et voilà bien ce qui me tracasse: je t'ai élevée, aimée, vue grandir; j'ai vécu de ta vie depuis treize ans!… et aujourd'hui, je ne suis rien… L'autre peut t'enlever à moi quand il voudra.
LUCIENNE
Comment? Il peut! Il a le droit!
ROMAGNY
Il est ton père, ton vrai père, il a la loi pour lui… les enfants appartiennent au père.
LUCIENNE
Pourtant lorsque maman vivait?
ROMAGNY
Il n'usait pas de ses droits… par délicatesse envers ta mère, dit-il… peut-être aussi parce qu'il était toujours absent de Paris. Je ne crois pas d'ailleurs qu'il eût pu se charger de ton éducation… Il n'est pas riche!… De mauvaises spéculations… un caractère un peu léger, volage… des goûts trop dispendieux… Enfin, il s'est ruiné très jeune.
LUCIENNE
Et j'aurais été une lourde charge pour lui jusqu'ici?
ROMAGNY
Oui, je crois.
LUCIENNE, se levant brusquement
Ah, je devine! Il t'a laissé le soin de mon entretien, de mon éducation et maintenant que je suis élevée, que tu as payé tous les frais, il vient te dire: rendez-moi ma fille!
ROMAGNY
Je n'ai pas dit…
LUCIENNE
J'ai compris, va!
ROMAGNY
Non, vraiment, je ne puis croire… d'un père…
LUCIENNE
Comment expliquer autrement son silence jusqu'à ce jour? (Un temps. Changeant de ton) Il veut me reprendre! oh! cela ne sera pas! Il faut lutter, me refuser à lui… Il ne faut pas que tu consentes.
ROMAGNY
S'il veut te prendre, je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher… Je ne suis rien, moi!
LUCIENNE
Mais c'est abominable, cela! (Elle éclate en sanglots). Je ne veux pas aller avec lui! Je ne veux pas te quitter, moi, papa.
ROMAGNY, l'attirant contre lui
Ma petite Lucienne… Voyons, ma chérie, ne pleure pas… Il faut être bien raisonnable, bien forte, pour ne pas m'enlever mon courage… Et puis, le dernier mot n'est pas dit. Tu penses bien que je ne vais pas te laisser partir comme cela. Je vais le prier, le convaincre, essayer de tous les moyens.
LUCIENNE
Oh, oui! tu vas l'empêcher, n'est-ce pas… Il ne faut pas qu'il me prenne. Qu'est-ce que je ferais sans toi? j'ai l'habitude… je te dis tout… je me sens vivre à tes côtés. Auprès de lui, je serais toute seule, je le connais à peine: je ne l'ai vu que deux fois à la pension!… Je n'oserais même pas lui parler de maman!… Aucun souvenir qui nous lierait, aucune douleur commune qui nous rapprocherait… ce serait atroce!
ROMAGNY
Pour moi aussi ce serait dur! Pourtant, si le sacrifice de mes sentiments devait assurer ton bonheur, je le ferais volontiers… J'accepterais tout pour que tu sois heureuse! Mais voilà: le seras-tu seulement ensuite?
LUCIENNE
Non, non. Je ne puis être heureuse loin de toi… Pour moi, tu es mon vrai papa; celui que toute petite, on m'a appris à aimer et à respecter; celui qui m'a toujours entourée de soins et comblée de caresses… Te quitter! Ne plus te voir! oh, comme je m'ennuierais!… (un temps). Ecoute, tu lui diras que je veux rester ici, que maman m'a confiée à toi et qu'elle m'a recommandé de t'aimer toujours comme un père.
ROMAGNY
Pauvre femme!… Elle ne se doutait guère que sa mort ferait changer si vite d'attitude Monsieur Villers… Trois mois seulement, qu'elle n'est plus là et déjà il te réclame.
LUCIENNE
Oui, mais tu vas lui écrire…
ROMAGNY
Il va venir lui-même chercher ma réponse.
LUCIENNE
Ici?
ROMAGNY
Oui!
LUCIENNE
Quand?
ROMAGNY
Aujourd'hui… cet après-midi à trois heures.
LUCIENNE
Déjà!
ROMAGNY
C'est pourquoi je t'en ai parlé si tôt. Je n'avais pas le temps de différer.
LUCIENNE
Trois heures! mais, alors, c'est tout de suite!
ROMAGNY, consultant sa montre
L'heure approche effectivement.
LUCIENNE
Il nous donne à peine le temps de réfléchir… C'est ce matin que tu as reçu sa lettre?
ROMAGNY
Oui. (Il cherche dans sa poche). Tiens, la voici. Lis-la. (Il lui donne la lettre).
LUCIENNE, lisant
"Monsieur,
"Je désire reprendre ma fille auprès de moi. Sa mère est morte depuis trois mois. D'un autre côté, je compte me fixer définitivement à Paris; rien ne m'oblige donc plus à vivre séparé de mon enfant. Je me présenterai chez vous, demain mardi, vers trois heures.
"Veuillez agréer, etc."
ROMAGNY
Il ne tergiverse pas.
LUCIENNE
Non, c'est net!
ROMAGNY
Il ne semble pas admettre la possibilité que je te dispute à lui.
LUCIENNE
Il est fort de ses droits.
ROMAGNY
Je serai fort de ma tendresse, moi!
LUCIENNE
Et aussi de la mienne… de mon désir de ne pas te quitter. Ma volonté doit bien compter pour quelque chose… Il faut le lui dire!
ROMAGNY
Oui, oui! je lui dirai tout ça… et encore autre chose! Depuis ce matin, je me suis renseigné… je crois savoir à présent quelle musique il faut chanter pour plaire à ses oreilles… J'userai de tous les moyens, sois tranquille! Je ne me rendrai pas facilement.
LUCIENNE
C'est ça! ne cédons pas! (Elle écoute) On a sonné, je crois.
ROMAGNY
Serait-ce déjà lui… il est trois heures, c'est le moment.
(La bonne entre).
SCENE III
LES MEMES, JULIA
JULIA, entrant
Monsieur… c'est un Monsieur.
ROMAGNY
Il a donné son nom?
JULIA
Non, mais il m'a dit que Monsieur devait l'attendre.
ROMAGNY
Bon! Faites entrer… (Julia sort. — A Lucienne). Et toi, ma fillette, éloigne-toi.
LUCIENNE
Comme je vais être inquiète!… Tu me diras…
ROMAGNY
Je t'appellerai aussitôt.
LUCIENNE
Refuse surtout!
ROMAGNY
Oui, oui, Va!
(Elle sort emportant sa corbeille à ouvrage).
SCENE IV
ROMAGNY, puis MAURICE VILLERS
ROMAGNY
Pauvre petite! Jamais je ne pourrai me séparer d'elle…
JULIA, à la cantonade
Oui, oui, Monsieur est seul.
ROMAGNY, se tournant vers la porte
Le voici.
VILLERS, entrant
Monsieur.
ROMAGNY, s'inclinant
Monsieur.
VILLERS
C'est à Monsieur Paul Romagny que j'ai l'honneur de parler.
ROMAGNY
A lui-même… Monsieur Mauriec Villers sans doute?
VILLERS
Oui, monsieur…
ROMAGNY, désignant un siège
Veuillez vous asseoir, je vous prie.
VILLERS
Merci. Vous avez reçu ma lettre?
ROMAGNY
Oui, ce matin… je vous attendais.
VILLERS
Alors, vous savez…
ROMAGNY
Quelle est votre intention? Parfaitement.
VILLERS
Je veux reprendre ma fille auprès de moi.
ROMAGNY
Vous me l'avez écrit, mais…
VILLERS
C'est mon plus vif désir.
ROMAGNY
J'ai cru le comprendre. Cependant, j'avoue que ce désir si vite exprimé m'a un peu surpris.
VILLERS, simplement
Pourquoi? C'est tout naturel que je reprenne ma fille puisque sa mère est morte…
Je dois même m'excuser auprès de vous d'avoir attendu jusqu'à ce jour pour régler la situation… J'étais loin, il y a trois mois… en Egypte. Je n'ai appris la mort de madame Romagny que six semaines après l'événement. Je me suis mis en route aussitôt et me voici… Je suis à Paris depuis deux jours seulement. Pardonnez-moi donc ce retard absolument involontaire.
ROMAGNY
Oh, monsieur!
VILLERS
Vous aviez peut-être pensé que je me désintéressais du sort de Lucienne?
ROMAGNY
Je n'ai pas supposé un instant…
VILLERS
Le doute était possible. Mon silence, mon absence permettaient toutes les suppositions… Enfin me voici! Il me reste à vous remercier d'avoir bien voulu garder ma fille jusqu'à ce jour.
ROMAGNY
Ne me remerciez pas! Je considère Lucienne comme ma propre fille. Ici, auprès de moi, elle est chez elle, et elle peut y rester aussi longtemps qu'il lui plaira.
VILLERS, un peu embarrassé
Je suis vivement touché, monsieur…
ROMAGNY, un temps. Changeant de ton
Ainsi vous comptez la reprendre? Votre intention est bien arrêtée.
VILLERS
Sans doute… C'est tout indiqué! Tant que la mère a vécu, par délicatesse, pour racheter quelques-uns des torts que j'ai eus vis-à-vis d'elle, j'ai pu accepter de vivre complètement séparé de mon enfant. Mais à présent, rien ne s'oppose plus à ce que je goûte enfin, aux joies de la paternité.
ROMAGNY
Je comprends vos sentiments. Pourtant, avez-vous réfléchi aux difficultés que votre décision allait soulever?
VILLERS, surpris
Quelles difficultés?
ROMAGNY
Lucienne ne vous connaît pas.
VILLERS
Elle apprendra à me connaître et j'espère à m'aimer.
ROMAGNY
A son âge, un nouveau visage…
VILLERS
Elle n'est plus une enfant: elle prend seize ans aujourd'hui. (Gaiement). Je ne pense pas qu'elle voit en moi un croquemitaine disposé à la dévorer.
ROMAGNY, hochant la tête
Elle a ses habitudes: ce changement va bouleverser sa vie.
VILLERS, un peu étonné
Mon Dieu, je ne vois pas. Elle va être comme tous les enfants élevés loin de leurs parents. A un certain âge, on les retire de pension. Je n'ai jamais entendu dire qu'aucun d'eux ait souffert de ce changement d'habitudes.
ROMAGNY, arpentant la scène
Ce n'est pas tout à fait la même chose. Il ne s'agit pas pour elle de quitter une pension étroite où l'on étouffe entre les murs… C'est le foyer où elle a été élevée, où elle a grandi, c'est la vie large et facile qu'elle y a trouvée, qu'il lui faudra abandonner… Pardonnez-moi d'entrer dans ces détails, mais vous devez comprendre… le bonheur de Lucienne m'oblige à toucher certaines questions…