Note de transcription:
Ce livre a été édité en deux volumes dont celui-ci est le premier. Le deuxième volume a été sorti sous le numéro Projet Gutenberg ebook #53503, disponible à [ http://www.gutenberg.org/ebooks/53503]
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HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE
ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY
Héliog. & Imp. Lemercier & Cie
MARIE ANTOINETTE
d'après un portrait inédit légué à M. H. de Lacombe par Mgr Dupanloup.
HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE
PAR
MAXIME DE LA ROCHETERIE
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
DEUXIÈME ÉDITION
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1892
Tous droits réservés
PRÉFACE
Chargé de rendre compte, dans la Revue des questions historiques, de la Correspondance du comte de Mercy avec Marie-Thérèse, qui venait de paraître, nous écrivions, il y a quelques années, les lignes suivantes:
«La vérité historique est là, dans ces rapports de Mercy, entre «le vague des partiales assertions de Mme Campan, de Weber et de Montjoye» et les «calomnies, les erreurs grossières de Besenval, de Lauzun et de Soulavie»; entre le dénigrement systématique des uns et l'«enthousiasme superstitieux» des autres; entre le pamphlet et la légende, mais pourtant plus près de la légende. Marie-Antoinette n'est pas une coupable, ce n'est pas une sainte; c'est une femme honnête et charmante, un peu étourdie, un peu vive, mais toujours pure; c'est une reine, parfois ardente dans ses protections et irréfléchie dans sa politique, mais fière et énergique: vraiment reine par la dignité de son attitude et l'éclat de sa majesté; vraiment femme par la séduction de ses manières et la tendresse de son cœur, en attendant qu'elle devînt martyre par la torture de ses épreuves et le triomphe sanglant de sa mort [1].»
Quinze ans de recherches consciencieuses, l'examen de documents nouveaux et de premier ordre, comme les Papiers du comte de Fersen, la Correspondance du baron de Staël, celle du comte de Goltz, celle du comte de Mercy avec Joseph II et Kaunitz, les Mémoires de la duchesse de Tourzel, etc., n'ont pas modifié notre opinion, et nous écririons encore en 1889 ce que nous pensions déjà en 1874.
Les qualités qui paraissent pendant ces dix premières années de l'existence de Marie-Antoinette en France, nous les retrouvons pendant les treize dernières, jusqu'à la date fatale du 16 octobre 1793, avec les seuls changements que l'âge, l'expérience, la maternité, le malheur surtout y devaient apporter.
Nous nous sommes efforcé de les retracer, telles qu'elles résultent, à nos yeux, de la lecture et de la comparaison des textes, en tenant compte, autant que possible, des causes premières et des causes secondes qui ont pu influer sur elles.
Nous n'avons pas dissimulé davantage les défauts et les fautes, n'ayant eu d'autre souci que de chercher la vérité et d'autre ambition que de la dire.
Avons-nous réussi? Ce sera à nos lecteurs de répondre [2].
Orléans, 22 décembre 1889.
INTRODUCTION
«Si jamais événement a eu des droits à l'étonnement public, c'est celui de l'union du Roi et de l'Impératrice-Reine, conclue en 1756 [3].»
C'est en ces termes que, dans les instructions remises en 1759 au comte de Choiseul, nommé ambassadeur à Vienne, l'un des principaux promoteurs du grand changement survenu au XVIIIe siècle dans la politique de la France, le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, appréciait ce grave événement, et sa conviction était si profonde qu'il répétait la même pensée, sous la même forme, deux fois encore dans ses instructions diplomatiques, en 1761, pour le comte du Châtelet, en 1766, pour le marquis de Durfort [4].
Le changement avait été radical en effet, et l'étonnement public avait dû être grand. Depuis plus de deux siècles, la France s'était habituée à regarder l'Autriche comme son éternelle rivale. Libre du côté de l'Angleterre qui, pendant tout le Moyen âge, avait été l'ennemie héréditaire, mais que la glorieuse épopée de Jeanne d'Arc et, plus tard, la prise de Calais par François de Guise avaient définitivement rejetée de l'autre côté de la Manche, elle avait eu, depuis le commencement des temps modernes, à défendre non pas seulement sa puissance, mais son existence même contre la double étreinte des Habsbourg, qui, par leurs deux branches, d'Espagne et d'Autriche, la resserraient au Nord, au Midi et à l'Est. Briser cette ceinture qui nous étouffait, repousser au delà de nos frontières naturelles les postes avancés que le roi d'Espagne d'un côté, l'Empereur de l'autre avaient sur le territoire national, reprendre la liberté de nos mouvements et assurer à la couronne de France «le rôle supérieur qui convenait à son ancienneté, à sa dignité et à sa grandeur [5]», tel avait été le but poursuivi, avec une patiente obstination et une habileté patriotique, par les princes qui, depuis François Ier, s'étaient succédé sur le trône et les grands ministres qui les avaient servis. Un moment dissimulée plutôt que suspendue par les troubles religieux sous les derniers Valois, la lutte avait repris avec plus d'éclat et de force sous les Bourbons. Ce combat pour la vie avait été l'origine d'alliances qui avaient dû coûter au Roi Très Chrétien, mais que la nécessité avait imposées: l'alliance avec le sultan et avec les protestants d'Allemagne et de Hollande qui, ennemis de l'Espagne et de l'Autriche, étaient naturellement pour nous d'utiles auxiliaires. Et c'est ainsi que, sous la protection de la France, s'était fondée et développée la grandeur des Hohenzollern, qui, d'électeurs de Brandebourg, étaient devenus rois de Prusse.
Mais la situation s'était modifiée. Les conquêtes de Richelieu et de Mazarin, consacrées par les traités de Westphalie et des Pyrénées, les victoires de Louis XIV, ses défaites même, aboutissant à la paix d'Utrecht, avaient bouleversé la carte de l'Europe. La Maison d'Autriche avait été à tout jamais chassée d'Espagne, où les Bourbons l'avaient remplacée, et si elle était demeurée d'abord un danger par ses possessions d'Italie, par ses domaines des Pays-Bas surtout, où la coalition l'avait manifestement placée comme une avant-garde contre nous, et par l'alliance de l'Angleterre, qui, sympathique à Louis XIV, sous les Stuarts, avait repris, avec Guillaume III et la Maison de Hanovre, toutes ses traditions antifrançaises, les traités de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, qui l'avaient évincée de Naples et de Parme, en même temps que le traité de Belgrade la refoulait du côté de l'Orient [6], avaient bien affaibli son prestige, tandis que grandissait parallèlement celui de la Prusse.
Convenait-il de pousser jusqu'au bout nos revendications, de poursuivre jusqu'à l'épuisement l'abaissement d'un adversaire vieilli et humilié, pour élever sur ses ruines une puissance jeune, remuante, belliqueuse, dont le chef, sans autre règle que ses convoitises, sans autre frein que ses intérêts, sans autres scrupules que ceux de son ambition, venait de montrer, dès ses débuts, qu'il n'était ni un client docile, ni un allié fidèle? Fallait-il, par un prétendu respect pour une politique traditionnelle et de famille, mais en réalité par esprit de routine, s'obstiner dans un système dont les effets utiles étaient produits, et ne valait-il pas mieux, en mettant fin à une lutte désormais sans objet, garantir les résultats acquis et consolider l'équilibre obtenu en assurant la paix?
Depuis quelque temps, du reste, les observateurs attentifs auraient pu saisir des symptômes de détente dans la haine séculaire des Maisons de France et d'Autriche. L'empereur Charles VI, guéri de ses idées de conquête et éclairé par ses derniers échecs, songeait à se rapprocher de la France, et le cardinal de Fleury n'était nullement éloigné d'accepter ses ouvertures. «Il pensait, a-t-on écrit justement, que la France et l'Autriche, parvenues toutes deux à leur plein développement, devaient chercher à assurer leur pouvoir plutôt qu'à l'étendre et qu'elles feraient œuvre de sagesse en s'unissant pour exercer sur le reste de l'Europe une action modératrice [7].» L'adhésion de Versailles à la Pragmatique Sanction, qui assurait la succession des Habsbourg, semblait la consécration de cette politique d'apaisement, et le traité même de Belgrade, où l'influence française, s'exerçant au profit de la Turquie, avait déjoué les projets de l'Empereur, ne l'avait point altérée; une correspondance active s'était établie entre Charles VI et Fleury, et, s'il faut en croire un témoin non suspect, Frédéric II, ces relations intimes avaient été sur le point d'aboutir à la cession pacifique du grand-duché de Luxembourg au Roi [8]. On assure même qu'avant de mourir l'Empereur avait recommandé à sa fille de s'unir à la France [9].
Quant à Louis XV, dont l'esprit, naturellement juste, voyait souvent avec beaucoup de perspicacité le parti à prendre, sans avoir toujours l'énergie de le suivre, il partageait sur ce point les sentiments de son ministre et penchait visiblement vers un rapprochement avec la Cour de Vienne. «Le Roi gémissait depuis longtemps, lit-on dans les instructions données au comte d'Estrées, que les préjugés de la politique s'opposassent à l'établissement d'un système qui satisfaisait son cœur et qui lui paraissait plus propre qu'aucun autre à maintenir la vraie religion et la paix générale, et à resserrer dans les bornes de leur État et de leur puissance l'ambition de chaque prince [10].»
La malheureuse guerre de la succession d'Autriche, où le cabinet de Versailles, poussé par Frédéric II, excité par le parti militaire et son chef, le maréchal de Belle-Isle, entraîné par l'opinion publique, toujours imbue de ses vieux préjugés, se laissa aller à manquer à la parole jurée, cette guerre, qui semblait constituer un grief de plus contre la France, ne ralentit pas un désir de rapprochement qui se faisait jour malgré tout. Il l'augmenta au contraire en quelque sorte, de toute la passion de vengeance que Marie-Thérèse ressentait contre le Roi de Prusse. La perte de la Silésie, enlevée brutalement sans déclaration préalable d'hostilités, lui était infiniment plus sensible que la cession de Parme et de Plaisance. Pendant la guerre même, elle avait, à diverses reprises, soit directement, soit par le canal de la Cour de Dresde, fait à la Cour de Versailles des propositions de paix particulières, offrant même de livrer quelques places des Pays-Bas, pourvu que le Roi voulût seulement rester neutre entre elle et le Roi de Prusse [11]. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les avances continuèrent, et, il faut le dire, elles furent réciproques.
Tandis que le comte de Kaunitz, qui fut, de 1751 à 1753, ambassadeur à Paris, avant de devenir pour quarante ans le directeur de la politique autrichienne, cherchait à nouer avec le cabinet de Versailles des relations cordiales [12] et y réussissait dans une certaine mesure, les instructions données aux ministres de France partant pour Vienne étaient empreintes de cette même cordialité. «Le marquis d'Hautefort, écrivait le secrétaire d'État aux affaires étrangères, M. de Puysieux, en 1750, aura soin de jeter dans ses conversations avec les ministres impériaux, lorsqu'il en trouvera des occasions naturelles, que le Roi n'est nullement affecté des anciennes défiances qui, depuis le règne de Charles-Quint, avaient fait regarder la Maison d'Autriche comme rivale dangereuse et implacable de la Maison de France, que l'inimitié entre ces deux principales puissances ne doit plus être une raison d'État, et que Sa Majesté est au contraire très persuadée qu'elles trouveraient leurs sûreté et convenance réciproques dans une alliance sincère et dans un parfait concert qu'elles cimenteraient entre elles; que cette intelligence, solidement établie, préviendrait nécessairement à l'avenir les guerres qui, en épuisant les finances des souverains, sont toujours si funestes aux peuples qui en sont les victimes; que les engagements que le Roi pourrait prendre dans la suite avec la Cour de Vienne, n'ayant pour motif et pour but que le repos public, ne devraient pas être incompatibles avec ceux que les deux Cours auraient déjà pris avec d'autres puissances [13].»
Même langage trois ans plus tard au marquis d'Aubeterre, qui, en 1753, succéda au marquis d'Hautefort.
«Il n'est plus question aujourd'hui de ces fameux démêlés de François Ier et de Charles-Quint. Les circonstances ont bien changé; le Roi ne songe qu'à vivre dans la meilleure intelligence avec l'Impératrice-Reine. Il ne reste aucune trace de ces griefs surannés dans le cœur de Sa Majesté; Elle est disposée à contribuer aux avantages de Leurs Majestés Impériales [14].»
Toutefois, cette pensée de rapprochement avec l'Autriche,—les instructions de M. d'Hautefort l'attestent,—n'allait pas jusqu'à une rupture des anciennes alliances. Le Roi de France demeurait ce qu'il était depuis le traité de Westphalie, le protecteur de la Confédération germanique; ami de l'Autriche, il n'entendait pas lui sacrifier la Prusse. C'était un client qui avait grandi sous son patronage; il ne l'abandonnait pas. Mais il trouvait que l'enfant avait assez grandi, qu'il était remuant, indocile, frondeur, trop disposé à braver son tuteur, au besoin même à le supplanter; il était temps d'arrêter un développement qui, avec le tempérament connu du jeune successeur de Frédéric-Guillaume, pouvait devenir menaçant. Il était utile à la France d'avoir en Allemagne un auxiliaire dévoué: il ne pouvait lui convenir d'y élever de ses mains une nouvelle rivale. «S'il n'était ni de sa gloire ni de son intérêt de livrer le Roi de Prusse aux ressentiments de la Cour de Vienne [15]», elle ne pouvait admettre que «l'électeur de Brandebourg remplît en Europe la place qu'y occupait un Roi de France [16]».
Les choses en étaient là, les deux gouvernements devançant manifestement l'opinion de leurs pays, mais s'étant bornés, en somme, à des coquetteries et à des politesses, lorsque, au commencement de septembre 1755, le comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, demanda un rendez-vous à Mme de Pompadour, afin de lui faire part, disait-il, de propositions secrètes dont il était chargé par l'Impératrice. On a raconté que Marie-Thérèse, désireuse avant tout de voir aboutir ces négociations et connaissant l'influence prépondérante de la favorite, n'avait pas hésité à lui écrire un billet où elle aurait poussé la condescendance jusqu'à la traiter de «chère amie». C'est une légende, et Marie-Thérèse elle-même a pris soin de la démentir dans une lettre à l'électrice de Saxe [17]. Mais ce que l'Impératrice n'avait pas fait, l'ambassadeur n'hésita pas à le faire, et c'est par l'entremise de Mme de Pompadour qu'il fit passer ses propositions [18]. Il demandait en même temps que le Roi désignât un de ses ministres pour assister à cette première conférence et servir ensuite d'intermédiaire [19]. Le Roi désigna l'abbé de Bernis, et quoique la favorite ait affirmé que ce choix avait été spontané, il est bien difficile d'admettre qu'elle n'ait pas au moins indiqué le nom d'un homme qui n'avait point encore ses entrées au Conseil, mais qu'en revanche elle savait lui être absolument dévoué. C'était d'ailleurs un moyen de cacher aux ministres, dont on n'ignorait pas l'hostilité contre l'Autriche, une ouverture qui répondait au vœu secret du Roi.
Après quelques objections, Bernis accepta la mission qui lui était confiée, et les entrevues commencèrent dès le lendemain avec l'ambassadeur d'Autriche. Elles avaient lieu dans une petite maison située au bas de la terrasse de Bellevue, et dont le nom de Babiole a servi de thème aux plaisanteries des amis de Frédéric II. Mme de Pompadour assista à la première; les autres eurent lieu entre Bernis et Stahremberg seuls; il n'y avait même pas de secrétaire pour les écritures. «L'intention de l'Impératrice était de négocier comme tête à tête avec le Roi [20].» A Vienne, Marie-Thérèse, Joseph II et Kaunitz; à Versailles, le Roi et Mme de Pompadour étaient seuls dans la confidence. Ce ne fut qu'au bout de près de trois mois que les ministres français, ou du moins quelques-uns d'entre eux, y furent admis. Quant aux ministres étrangers, le secret, dit Bernis, fut si bien gardé que, «pendant plus de six mois, ils ne soupçonnèrent rien de notre intelligence [21].» Chaque soir, Bernis rendait compte directement au Roi des résultats de la journée et faisait approuver par lui toutes les réponses et mémoires qu'il remettait à Stahremberg [22].
Quelque désir passionné d'arriver à une solution qu'il vit chez le souverain, le négociateur français ne s'avançait qu'avec la plus extrême prudence: il redoutait toujours un piège. La franchise même, l'abandon avec lequel le gouvernement impérial exposait ses projets et découvrait ses vues, le mettait en garde contre leur sincérité. Les propositions de Marie-Thérèse offraient des avantages réels pour la France, pour la Maison de Bourbon, pour la paix de l'Europe; mais elles entraînaient un tel changement dans le système politique que Bernis hésitait à y acquiescer. Le Roi les eût acceptées plus résolûment; mais il comprit les motifs de son plénipotentiaire et lui laissa carte blanche. La réponse faite aux premières ouvertures de Stahremberg fut réservée, presque froide; on se retranchait derrière les stipulations d'Aix-la-Chapelle, et les négociations traînaient en longueur, lorsqu'une découverte inattendue vint changer la face des choses et presser la solution.
Dès le premier jour,—et c'était une des bases principales sur lesquelles il appuyait ses raisonnements—l'ambassadeur avait révélé que, depuis le mois d'août [23], le Roi de Prusse préparait, par l'intermédiaire du duc de Brunswick, un traité avec l'Angleterre. Mais comment croire à cette défection? Notre diplomatie n'en avait rien su. N'était-ce pas un piège qu'on nous tendait, en excitant notre légitime susceptibilité? Le Roi de Prusse était lié à nous, depuis quatorze ans, par un traité qui n'expirait que dans quelques mois. Comment supposer qu'au moment de le renouveler,—car rien n'indiquait de la part d'aucune des parties des intentions de rupture,—il allait contracter avec l'Angleterre, jusque-là fidèle alliée de l'Autriche et notre traditionnelle ennemie? Comment le supposer, surtout à l'heure où un conflit nouveau venait d'éclater entre les deux vieilles rivales? Le 8 juin 1755 en effet, en pleine paix, sans déclaration d'hostilité, la flotte anglaise avait enlevé deux bâtiments français, l'Alcide et le Lys. L'injure avait été vivement ressentie en France, et le ministre de Prusse à Paris, le baron de Knyphausen, renchérissant encore sur la légitime indignation du public, s'en allait répétant tout haut qu'une pareille agression était intolérable, qu'il fallait la punir sans retard, en attaquant à la fois l'Angleterre et son amie l'Autriche, offrant même l'appui de son maître, prêt à entrer en Bohême avec cent quarante mille hommes [24]. Le Conseil du Roi, qui n'était pas prêt, avait résisté à ces excitations; il s'était contenté d'adresser des réclamations au cabinet de Londres, s'abstenant de toutes représailles, mais préparant néanmoins la guerre qui paraissait chaque jour plus inévitable. Comment croire que c'était précisément le moment que Frédéric allait choisir pour abandonner sa fidèle alliée, brutalement insultée, et se rapprocher de l'agresseur, contre lequel il manifestait si bruyamment sa réprobation?
Quelque étrange et quelque invraisemblable que fût cette révélation de Stahremberg, il était urgent de l'éclaircir. Un ambassadeur extraordinaire, le duc de Nivernais, fut envoyé à Berlin, sous prétexte d'examiner avec le Roi de Prusse la manière de renouveler le traité de 1741, en réalité pour démêler ses vrais sentiments et lui «tâter le pouls», en quelque sorte, dans une conjoncture si grave. Grand seigneur dans toute la force du terme, mais grand seigneur libéral, homme du monde et du meilleur monde, esprit ouvert et éclairé, poète à ses heures et membre de l'Académie française, partisan de la Prusse, comme la plupart des courtisans à cette époque, le duc de Nivernais ne pouvait être à Berlin que persona grata. Le Roi lui fit le meilleur accueil, le reçut à la fois en plénipotentiaire et en académicien, écouta ses vues, écouta ses propositions, le combla de prévenances, protesta de son attachement pour la France, endormit sa confiance, aveugla sa perspicacité, et, un beau jour, lui déclara cyniquement que son ministre à Londres venait de signer un traité d'alliance avec l'Angleterre [25]. Quelques instances que fît le duc pour l'empêcher de confirmer un acte qui, à cette heure, était vis-à-vis de nous une vraie trahison, il le ratifia sous ses yeux en quelque sorte, le 16 février 1756, offrant en revanche de traiter aussi avec nous, «ce qui, dit Bernis, avait l'air d'une véritable dérision [26],» et à toutes les plaintes légitimes du plénipotentiaire ne répondant que par des plaisanteries. «Vous voilà bien fâché, dit-il en riant; que ne faites-vous un traité avec l'Impératrice? Je ne le trouverai pas mauvais [27].»
Pendant ce temps, les conférences de Bellevue, refroidies par la première réponse de Bernis, ne continuaient que lentement. Il n'était d'ailleurs question, entre la France et l'Autriche, que d'un simple traité de garantie, dans lequel le négociateur français insistait pour faire comprendre le Roi de Prusse [28]. La nouvelle de la trahison de Frédéric précipita les choses. «La France ne pouvait rester sans alliances; abandonnée par la Prusse, il fallait ou qu'elle s'unît à la Cour de Vienne, ou qu'elle demeurât exposée à la ligue des grandes puissances de l'Europe [29].» Les négociations, un moment interrompues par une maladie de Bernis, aboutirent enfin, le 1er mai 1756, à un traité d'alliance défensive et de neutralité.
Cet acte a donné lieu à de vives controverses et à d'ardentes critiques, et lorsqu'il a été conclu, et plus tard. Les auteurs de mémoires dévoués au Roi de Prusse, les philosophes pensionnés par lui, les diplomates de la vieille école dérangés dans leurs traditions, ne se sont pas fait faute d'attaquer le profond changement de la politique française. Frédéric lui-même, dans ses Œuvres, s'est posé en victime. L'histoire, mieux connue, a réduit à leur véritable valeur les récriminations de cet étrange champion de la justice et du droit des gens. Il est bien démontré que c'est lui qui le premier a trahi l'alliance française, et que le traité de Versailles n'a été que la réponse parfaitement légitime au traité de Londres. Quant aux conséquences de cet acte, si elles n'ont pas été telles qu'on eût pu les prévoir et les désirer, si elles ont tourné parfois au détriment de la France et au profit de l'Autriche, si elles ont abouti aux désastres de la guerre de Sept ans, et au partage de la Pologne, la faute n'en est pas aux négociateurs du traité de 1756, mais aux continuateurs de leur œuvre, qui n'ont pas su lui faire porter ses fruits naturels et équitables, et comme l'a très bien dit Bernis, «à notre mauvaise conduite, au mauvais emploi de nos forces et à l'intrigue qui a présidé au choix de nos généraux [30].»
Mais à l'époque où ce traité a été conclu, il tranchait de la façon la plus satisfaisante une situation difficile et délicate. Lorsqu'une guerre nouvelle s'engageait avec l'Angleterre, il enlevait à cette implacable ennemie son auxiliaire le plus puissant. Il maintenait le traité de Westphalie, base de notre influence en Allemagne [31]. Il ne nous entraînait pas forcément dans les différends de l'Autriche et de la Prusse, puisque par un dernier ménagement pour un ancien client, Louis XV avait formellement déclaré qu'aucune mesure ne serait prise contre le Roi de Prusse, qu'au cas où ce prince violerait les stipulations d'Aix-la-Chapelle. En détruisant ainsi ou du moins en diminuant sensiblement les chances de conflit sur le continent, en assurant notre frontière du Nord, en unissant les deux grandes puissances territoriales, il nous donnait les moyens de refaire nos forces navales et de nous livrer tout entiers à la lutte maritime contre notre éternelle rivale. Il permettait même de rétablir plus promptement la paix et de la fonder sur des bases durables. Et ainsi, dit Bernis, «le Roi aurait joué en Europe le plus grand rôle politique et militaire sans s'écarter de la droiture et de la justice [32].» A l'amitié douteuse du Roi de Prusse, client ombrageux, allié suspect, fort surtout par les ressources de son génie, mais toujours prêt à changer de parti dans l'intérêt de son ambition, se substituait l'alliance d'une puissance de premier ordre qui, désabusée de ses prétentions à la monarchie universelle, ramenée à de justes limites, n'était plus un danger et était un appui. C'était un acte de sagesse et, dans les circonstances données, un acte nécessaire. A vrai dire même, c'était moins l'abandon de la politique de Richelieu et de Louis XIV, que ce n'en était le couronnement et la consécration. «Le plus grand hommage que Louis XV put rendre à ses prédécesseurs, a dit un éminent homme d'État, c'était de reconnaître comme doit le faire aujourd'hui l'histoire, qu'ils avaient conduit les revendications de la France contre l'Autriche à ce point où l'œuvre étant consommée, il n'était ni nécessaire ni même prudent de vouloir les pousser plus avant [33].»
Et, comme pour cimenter cette politique nouvelle, tandis que, en France, se poursuivaient les négociations qui aboutissaient au traité de Versailles, en Autriche l'Impératrice donnait le jour à l'enfant qui devait être un jour le lien le plus cher et comme le symbole vivant de l'alliance des deux pays.
HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE
CHAPITRE PREMIER
Naissance de Marie-Antoinette.—Le duc de Tarouka.—Le poète Métastase.—Education.—La comtesse de Brandeiss.—La comtesse de Lerchenfeld.—Mort de François Ier.—Ses instructions à ses enfants.—L'abbé de Vermond.—Fêtes des fiançailles.—Départ de Marie-Antoinette.—Instructions de l'Impératrice à sa fille.
Le 2 novembre 1755, jour des Morts, naissait à Vienne Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne de Lorraine d'Autriche.
Le même jour, comme si le malheur devait, dès le début, marquer de son ineffaçable empreinte cette vie, qui s'annonçait si brillante et qui allait connaître tant de tristesses, un épouvantable tremblement de terre ravageait le Midi de l'Europe, détruisait Lisbonne, chassait de leur palais en ruines le futur parrain et la future marraine de l'enfant [34], ensevelissait trente mille hommes sous les décombres et faisait périr sur la plage de Cadix l'héritier d'un des noms les plus glorieux de la littérature française, le petit-fils du grand Racine.
La nouvelle archiduchesse était la sixième fille et le neuvième enfant de François de Lorraine, empereur d'Allemagne et de l'illustre Marie-Thérèse. On raconte qu'au commencement de l'automne 1755, l'Impératrice, tenant son cercle à Schœnbrunn, demanda en riant au duc de Tarouka: «Aurai-je un fils ou une fille?»—«Un prince, assurément, Madame, répondit le courtisan.»—«Eh bien! reprit Marie-Thérèse, je gage deux ducats que je mettrai au monde une fille.» Quelque temps après, la fille naquit. Le duc de Tarouka avait perdu: il envoya à l'Impératrice le prix du pari, enveloppé dans cet ingénieux quatrain du poète Métastase:
Ho perduto: l'augusta figlia
A pagar m'ha condamnato,
Ma s'e vero ch'a voi simiglia,
Tutto l'mundo ha guadagnato.
J'ai perdu: l'auguste fille m'a condamné à payer. Mais s'il est vrai qu'elle vous ressemble, tout le monde a gagné.
Le 3 novembre, la nouvelle princesse fut baptisée par l'archevêque de Vienne. Le parrain et la marraine furent le roi et la reine de Portugal, remplacés par l'archiduc Joseph et l'archiduchesse Marie-Anne. Un Te Deum solennel fut chanté à la suite; la Cour fut pendant deux jours en grande tenue, pendant un jour en petite; mais l'Empereur,—était-ce quelque vague pressentiment de l'avenir?—ne put se décider à donner un grand dîner public. En revanche, il y eut deux jours de fête, les 5 et 6 novembre, spectacle gratis et passage libre aux portes de la ville. L'Impératrice, sérieusement indisposée à la suite de ses couches, ne célébra son rétablissement que le 14 décembre, dans la chapelle de la Cour [35].
Des mains de sa nourrice, Marie-Constance Hoffmann, femme d'un conseiller de magistrature, Jean-Georges Weber, la jeune Archiduchesse ne tarda pas à passer dans celles de sa gouvernante, la comtesse de Brandeiss. La vie était simple à Vienne. «La famille impériale, dit Gœthe, n'est qu'une grande bourgeoisie allemande.» L'étiquette y était inconnue. L'Empereur et l'Impératrice aimaient à vivre au milieu des leurs, bons et familiers avec tous, mais tempérant la familiarité par le respect. Malheureusement, absorbés par les soucis de la politique et l'administration de leur vaste empire, ils n'avaient guère le temps de s'occuper de l'éducation de leurs nombreux enfants. Ils les confiaient à des gouverneurs et des gouvernantes, choisis avec soin, mais il semble qu'ils leur aient plutôt tracé des instructions qu'ils n'en aient surveillé eux-mêmes l'application.
Caractère ardent et enjoué, cœur tendre et sensible, esprit vif et plein de finesse, mais difficile à fixer, à la fois opiniâtre dans ses volontés et adroite à éluder les remontrances [36], assez portée à la raillerie et encouragée dans ce penchant par sa sœur Caroline, avec laquelle elle fut élevée jusqu'en 1767 [37], montrant plus de goût pour les plaisirs que pour les études sérieuses, Marie-Antoinette ne trouvait pas chez sa gouvernante cette fermeté grave et immuable qui eût pu à la fois contenir sa mobilité et vaincre son obstination. Mme de Brandeiss aimait beaucoup son élève, qui le lui rendait bien d'ailleurs; mais elle ne la gâtait pas moins; si parfois elle voulait se montrer sévère, si elle adressait des réprimandes, une saillie de l'enfant, un trait d'esprit, une caresse venait facilement à bout de son fugitif mécontentement. Jusqu'à l'âge de 12 ans, elle ne s'était guère inquiétée d'imposer à son élève cette application de l'esprit, cette régularité du travail, cet empire sur elle-même, sans lesquels les plus heureuses dispositions restent stériles; l'éducation ne fécondait pas suffisamment une nature, pourtant si richement douée [38].
La comtesse de Lerchenfeld, qui succéda, en 1768, à Mme de Brandeiss, avait plus de suite dans les idées, plus de fermeté dans le caractère; mais d'une humeur difficile, d'une santé chancelante, il semble qu'elle ait peu sympathisé avec l'enfant vive et enjouée dont elle était chargée. Marie-Antoinette s'élevait, indépendante et joyeuse, spirituelle et charmante, séduisant ceux qui l'approchaient par je ne sais quel mélange de pétulance française et de simplicité allemande, mais ayant plus de qualités naturelles que de talents acquis. Messmer, directeur des écoles de Vienne, lui apprenait à écrire [39]. Métastase lui enseignait l'italien; Aufresne et Sainville, la prononciation française et la déclamation; Noverre, la danse [40]: d'autres encore, la musique et le dessin; mais Marie-Thérèse se plaignait qu'elle ne profitât pas assez des leçons de ses maîtres [41].
Si la jeune princesse manifestait pour la musique un goût, qu'elle conserva toute sa vie [42], si elle apprenait le latin sans répugnance, et l'italien avec plaisir [43], si elle s'intéressait à l'histoire pourvu qu'on la lui présentât comme un amusement plutôt que comme un travail [44], elle ne faisait pas en tout les mêmes progrès. Son écriture était défectueuse [45]; elle ne se forma qu'en France. Ses dessins avaient souvent besoin d'être retouchés. Quant à l'orthographe, elle prenait avec elle certaines libertés qui lui étaient d'ailleurs, il faut bien le dire, communes avec la plupart des femmes distinguées de l'époque.
En revanche, son jugement était juste [46]; sa bonne grâce, exquise; sa sensibilité, toujours disposée à rendre service [47]. Un jour que l'Impératrice était malade, des officiers hongrois attendaient, dans son antichambre, le moment de lui présenter une requête. Marie-Antoinette les vit en entrant chez sa mère: «Maman, dit-elle, vos amis sont inquiets de votre santé et désirent vous voir.»—«Eh! quels sont ces amis?»—«Des Hongrois.» On sait quel avait été le dévouement chevaleresque des Hongrois pour leur roi Marie-Thérèse. L'Impératrice comprit ce qu'avait délicatement insinué l'Archiduchesse et la demande des pétitionnaires fut accordée [48].
Une autre fois, l'hiver sévissait rudement à Vienne; les travaux avaient été suspendus: la misère était grande. Comme on en parlait un soir au palais, dans le salon de la famille, Marie-Antoinette s'approcha de sa mère et, lui remettant une petite boîte: «Voilà cinquante-cinq ducats, dit-elle; c'est tout ce que j'ai; permettez qu'on les distribue parmi ces infortunés.»
Marie-Thérèse accepta, joignit aux économies de sa fille une somme plus importante et laissa la charitable enfant distribuer le tout elle-même [49].
Avec ces dons charmants du cœur et de l'esprit, avec cette sensibilité délicate que relevait une spontanéité toute piquante, avec cette expansion de l'enfance, que n'avaient point comprimée les rigidités de l'étiquette, et cette naïveté sincère, que n'avait pas altérée l'air empoisonné des cours, Marie-Antoinette, ou plutôt Madame Antoine, comme on l'appelait au palais de Schœnbrunn, exerçait sur ceux qui la voyaient un attrait en quelque sorte irrésistible. Lorsqu'en 1766 Mme Geoffrin traversa l'Autriche pour aller visiter, à Varsovie le roi de Pologne, celui qu'elle nommait son «cher fils», elle s'arrêta à Vienne et y reçut le plus gracieux accueil. Marie-Thérèse voulut lui présenter ses filles et particulièrement la dernière. Mme Geoffrin fut séduite: «Voilà, dit-elle, une enfant que j'aimerais bien emporter.»—«Emportez, emportez,» répondit gaiement l'Impératrice, et elle recommanda à sa visiteuse d'écrire en France «qu'elle avait vu cette petite et qu'elle la trouvait belle [50]. Mme Geoffrin se garda bien d'y manquer: elle raconta son séjour à Vienne à son ami le financier Bautin et les salons de Paris commencèrent à s'entretenir de la beauté et de la grâce de celle qui ne devait pas tarder à devenir Dauphine de France.
Parfois, cependant, au milieu de ses effusions de tendresse et de ses rêves glorieux d'avenir pour sa fille, l'Impératrice se sentait envahie par je ne sais quel sombre pressentiment. Alors elle l'attirait dans ses bras, la serrait sur son cœur: «Ma fille, lui disait-elle d'une voix émue, dans le malheur, souvenez-vous de moi [51].»
Dans sa longue existence, si agitée et si glorieuse, Marie-Thérèse avait bien des fois subi la rude étreinte de la douleur, et l'enfant, vive et gaie, dont elle baisait les cheveux blonds, devait savoir, elle aussi, à un degré inouï, ce que peut sentir de déchirements le cœur d'une reine. Elle en avait fait, toute jeune encore, la cruelle expérience: Marie-Antoinette n'avait pas dix ans, lorsque son père partit pour Inspruck, où il allait assister au mariage de son second fils Léopold, grand-duc de Toscane. Avant de se mettre en route, il demanda sa fille, «la prit sur ses genoux, l'embrassa à plusieurs reprises, et, toujours les larmes aux yeux, paraissant avoir une peine extrême à la quitter [52]»: «J'avais besoin, dit-il, d'embrasser cette enfant.» Quelques jours après, le 18 août 1765, François de Lorraine était frappé d'apoplexie, à la table même du festin de noce.
Mais, en mourant, il laissait à ses enfants sous ce titre: Instruction pour mes enfants tant pour la vie spirituelle que pour la temporelle, d'admirables conseils empreints d'une haute sagesse et d'un véritable esprit chrétien, mais où, peut-être, fidèle aux habitudes patriarcales de la maison d'Autriche, il parlait plus en particulier qu'en souverain, en chef de famille qu'en chef d'empire.
«C'est pour vous montrer encore, après ma mort, que je vous aimais de mon vivant, que je vous laisse cette instruction, comme règle sur laquelle vous devez vous conduire et comme des principes dont je me suis toujours bien trouvé [53].»
Et il les exhorte avant tout à rester sincèrement attachés à la religion catholique, fidèles à Dieu «qui seul peut procurer, outre le bien éternel, seul unique bonheur, une vraie satisfaction dans ce monde».
«C'est un point essentiel que je ne saurais trop vous recommander, dans toutes les occasions quelconques, de ne vous jamais étourdir sur ce qui vous paraît mal ou chercher à le trouver innocent [54].»
... «Le monde où vous devez passer votre vie n'a rien que de passager, n'y ayant que l'éternité qui est sans fin; ainsi que cette réflexion doit empêcher de s'y trop attacher; mais Dieu même ayant permis les divertissements et que nous jouissons de tout ce que sa bonté nous fournit sans nombre pour l'amusement de nos sens, nous en devons jouir suivant sa permission.»
... «C'est avec innocence que nous devons jouir des plaisirs de la vie; car dès qu'ils peuvent nous mener à du mal, de quelle espèce qu'il puisse être, ils cessent d'être plaisirs et deviennent une source de remords, de chagrin.»
«Nous ne sommes pas en ce monde pour nous divertir seulement, et Dieu n'a donné tous ces amusements que comme un délassement de l'esprit [55].»
... «Quand on doit ordonner, il ne le faut jamais faire sans être auparavant bien au fait de ce que l'on ordonne et des raisons pour et contre, et alors il faut le faire avec douceur.... Il ne faut avoir d'attachement particulier pour rien, et surtout n'avoir aucune passion et ne jamais s'abandonner à aucune, car toutes nous rendent malheureux [56].»
Puis, après avoir recommandé à ses enfants «la retenue et la discrétion, qualités bien nécessaires», car «il n'y a que faire de dire tout ce que l'on pense», et la charité pour les pauvres, qui est «une bonne œuvre envers Dieu et fait aimer dans le monde», il ajoutait:
«Les soins d'un souverain doivent être principalement de ne pas surcharger ses sujets pour soutenir un luxe non nécessaire au maintien et tranquillité de ces mêmes sujets ou à la conservation ou au bien de ses États...
«Mais je ne veux pas dire pour cela que l'on ne doit vivre convenablement à l'état où Dieu nous a mis et où il veut que nous vivions suivant celui-là: mais l'un et l'autre se combinent fort aisément.»
... «Une chose que je crois aussi bien nécessaire de vous recommander, c'est d'éviter d'être jamais oisifs. Les compagnies que l'on fréquente sont aussi une matière délicate; car souvent elles nous entraînent malgré nous dans bien des choses, dans lesquelles nous ne tomberions pas comme elles; ainsi que l'on doit être aussi à cet égard sur ses gardes, surtout des personnes comme vous autres, mes enfants, qui souvent sont entourées de foule de gens qui ne cherchent qu'à flatter leur goût et à les entraîner là où ils croient qu'ils inclinent pour là faire leur cour et se mettre en crédit ou faveur, sans considérer ni le salut ni le monde; il suffit que cela leur puisse ajouter ou de la faveur ou de l'argent [57].»
... «L'amitié est une douceur de la vie: il faut seulement prendre garde en qui on met cette même amitié et n'en pas être trop prodigue; car tout le monde n'en fait pas bon usage, et souvent il se trouve de faux amis qui ne cherchent qu'à profiter de la confiance qu'on leur accorde pour en abuser, soit à leur profit, soit à en abuser autrement, et par là nous faire beaucoup de tort; c'est pourquoi je vous recommande, mes chers enfants, de ne vous jamais précipiter à mettre votre amitié et confiance en quelqu'un que vous ne soïez bien sûrs et cela depuis longtemps; car les gens de ce monde savent dissimuler longtemps [58].»
Enfin, après avoir recommandé à ses enfants l'ordre, une sage économie, l'horreur du gros jeu, la concorde entre eux tous et un attachement inviolable au chef de leur Maison, il leur traçait un véritable règlement de vie, année par année, semaine par semaine, jour par jour, heure par heure, et il ajoutait ces graves paroles:
«Je vous recommande de prendre sur vous deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie, et par là vous vous habituerez à savoir ce que vous aurez à faire en pareil cas, et lorsque votre dernier moment viendra, vous ne serez pas si surpris et saurez ce que vous avez à faire... Vous en reconnaîtrez l'utilité par l'usage, et cela fait un bien infini, sans que cela fasse aucun mal, sinon que l'on fait de sang-froid ce que peut-être la maladie ou le manque de temps nous empêcherait de faire [59].»
«C'est ici que je vous ordonne, disait-il en terminant, de lire deux fois par an cette instruction, laquelle part d'un père qui vous aime au-dessus de tout, et qui a cru nécessaire de vous laisser ce témoignage de sa tendre amitié, laquelle vous ne pourrez mieux lui témoigner qu'en vous aimant tous de la même tendresse qu'il vous laisse à tous [60].»
Ces austères prescriptions furent-elles suivies? Au milieu des splendeurs de Versailles et des entraînements de la Cour, Marie-Antoinette s'arrêta-t-elle parfois, et se recueillit-elle dans la pensée de la mort? Nous ne savons; mais ne semble-t-il pas qu'il y ait dans cet avis suprême du père comme une mystérieuse divination de l'avenir de la fille, et cette image de la mort, et d'une mort atroce, n'apparaît-elle pas à l'historien, menaçante et railleuse, presque à chaque pas qu'il fait dans la vie de la gracieuse et infortunée souveraine?
«Sur quel peuple désirerais-tu régner?» avait dit un jour Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.—«Sur les Français, avait répondu vivement l'enfant, c'est sur eux qu'ont régné Henri IV et Louis XIV, la bonté et la grandeur [61].» Le mot était heureux, et l'Impératrice en avait été si enchantée qu'elle avait prié l'ambassadeur de France de le transmettre immédiatement au Roi son maître. Les vœux de la fille étaient donc d'accord avec la politique de la mère pour une union que ne souhaitait pas moins le Roi de France.
L'engagement était conclu bien avant d'être déclaré. Louis XV se faisait rendre compte par son ministre à Vienne, le marquis de Durfort, des progrès et de l'éducation de l'Archiduchesse. Il envoyait de France le peintre Ducreux pour faire son portrait et, le portrait achevé, il avait une telle hâte de le voir que l'ambassadeur était obligé d'envoyer son fils le porter à Versailles. En Allemagne, on donnait l'ordre de réparer les chemins qui devaient conduire en France la future Dauphine. A Vienne même, Marie-Thérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui rappeler la France: elle lui donnait une coiffure française; elle voulait surtout lui donner une éducation française, et dans ce but elle pria Choiseul de lui indiquer un instituteur habile et dévoué qui pût mettre la jeune princesse au courant des usages et des traditions de la Cour de France. Choiseul hésitait, quand l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui parla de l'abbé de Vermond, bibliothécaire du collège des Quatre-Nations. L'éloge que le prélat fit de son protégé fixa le choix du ministre, et quelques jours après l'abbé de Vermond partait pour Vienne, où il prenait officiellement possession de son poste.
Caractère sérieux et appliqué, manquant peut-être un peu de désintéressement, mais sincèrement dévoué, quoi qu'en ait pu dire Mme Campan, qui l'a dénigré dans ses Mémoires, par jalousie de métier sans doute et rivalité de position, l'abbé de Vermond ne joua pas, près de son impériale élève, le rôle odieux que lui prête la première femme de chambre. Il ne chercha pas, «par un calcul adroit et coupable, à la laisser dans l'ignorance [62]». Ses lettres, aujourd'hui connues, prouvent qu'il remplit consciencieusement sa mission et qu'il s'occupa, sans arrière-pensée, de combler les lacunes que la tendresse mal entendue de la comtesse de Brandeiss avait laissées dans l'éducation de l'Archiduchesse.
Dès son arrivée à Vienne, il rédigea un plan d'instruction qu'approuva l'Impératrice. Il y comprenait la religion, l'histoire de France, en insistant spécialement sur tout ce qui caractérise les mœurs et les usages, la connaissance des grandes familles, et surtout de celles qui ont des charges à la Cour, une teinture générale de littérature française, et une attention particulière sur la langue et l'orthographe. Afin de diminuer l'ennui de ces études pour une jeune fille peu habituée à se contraindre, il les ramenait, autant qu'il pouvait, au tour de la conversation [63]. Système séduisant, qui avait l'avantage peut-être de faire pénétrer plus aisément les connaissances dans un esprit si difficile à fixer, mais qui avait l'inconvénient grave de laisser subsister sans correction le défaut même d'application, si nuisible à tout progrès sérieux.
Parfois, en exposant dans ses grandes lignes l'histoire de la monarchie française, l'instituteur s'arrêtait pour pressentir le jugement de son élève sur la conduite des rois et surtout des reines, et il avait la jouissance de constater que presque toujours ce jugement était juste. Il y avait chez la jeune princesse une remarquable rectitude d'esprit, mais malheureusement une certaine indolence à exercer cet esprit d'une manière suivie. «Je ne pouvais, disait l'abbé, l'accoutumer à approfondir un objet, quoique je sentisse qu'elle en était très capable.» Qu'on ajoute à cela les plaisanteries des gens qui trouvaient que l'éducation de l'Archiduchesse devenait trop française, l'instinctive jalousie des nationaux contre les étrangers, le peu de temps dont disposait Vermond,—une heure par jour seulement à Vienne,—les distractions forcées d'une existence qui commençait à être moins renfermée, et l'on s'expliquera que les progrès de l'élève n'aient point été aussi rapides que l'aurait désiré le maître.
Les progrès existaient cependant. A Schœnbrunn, où l'on était moins avare de temps pour l'étude, on regagnait par la conversation ce qu'on n'obtenait pas par les leçons régulières [64], et, à l'automne 1769, Marie-Thérèse étant descendue un jour chez sa fille et l'ayant interrogée elle-même pendant près de deux heures, s'en était déclarée satisfaite: elle l'avait trouvée «fort capable de raisonnement et de jugement, surtout dans les choses de conduite [65]». A la Cour, où l'Archiduchesse faisait de plus fréquentes apparitions, à mesure que le moment de son mariage approchait, l'impression n'était pas moins bonne. On était surpris et ravi à la fois «du ton de bonté, d'affabilité et de gaieté qui était peint sur cette charmante figure [66]».
Dans une fête qui lui était offerte à Laxembourg, la veille de la Saint-Antoine, la jeune princesse enchantait tout le monde par son maintien et ses propos. Kaunitz lui-même, si blasé qu'il fût, en était émerveillé. Mercy, qui venait en Autriche au commencement de 1770, n'était pas moins flatté de voir que la future Dauphine l'écoutait et profitait de ses avis [67]. Peu à peu, on l'initiait à la vie publique et à la représentation. Deux fois par semaine, le cavagnol se tenait chez elle; les autres jours c'était une loterie. Les princes de la famille impériale et les ambassadeurs étaient admis; la soirée se prolongeait jusqu'à dix heures. Marie-Antoinette, ou plutôt Mme Antoine,—c'est le nom qu'on lui donnait encore,—s'ingéniait à marquer de l'intérêt à chacun, et, ajoute un témoin oculaire, elle en venait à bout. «Cette grande compagnie lui donnait le meilleur maintien et le meilleur ton possible; tout le monde en était enchanté, et l'Impératrice plus que tout autre [68].»
Tout se préparait donc pour une union prochaine et ces préparatifs ne se faisaient pas à la légère. La mère et la fille envisageaient ce grand avenir, qu'elles désiraient toutes deux, avec une religieuse gravité. Il avait été décidé que l'Archiduchesse ferait, sous la direction de l'abbé de Vermond, une retraite de trois jours pendant la Semaine Sainte.
Si mobile qu'elle parût, la jeune fille entendait faire sérieusement cette retraite: elle regrettait même qu'elle fût si courte. «Il me faudrait peut-être plus de temps pour vous exposer toutes mes idées,» disait-elle à son précepteur [69].
Le départ approchait. Dès le 1er juillet 1769, le marquis de Durfort avait réglé avec le prince de Kaunitz les détails du mariage. Le projet de contrat était soumis au Roi, à son retour de Compiègne, et, le 13 janvier 1770, la dernière note de la Cour de Vienne était transmise à Versailles. Dans les premiers jours d'avril, les félicitations officielles commençaient: le 2, les gardes-nobles allemandes et hongroises étaient admises à l'honneur de baiser la main de l'Archiduchesse; le même jour, le recteur de l'Université la haranguait en latin et elle lui répondait dans la même langue; le 3, c'était le tour des officiers de la garnison et des magistrats [70].
Le 14 avril, l'Impératrice annonça solennellement à ses ministres le mariage de sa fille avec le Dauphin de France. «Le 16, raconte la Gazette de France, vers les six heures du soir, la Cour étant en grand gala, l'ambassadeur de France a eu de LL. Majestés Impériales et Royales une audience solennelle dans laquelle il a fait, au nom du Roi son maître, la demande de Mme l'Archiduchesse Antoinette pour future épouse de Monseigneur le Dauphin.»
«Après cette cérémonie, il y a eu grand appartement au palais. Lorsque l'ambassadeur s'y est rendu, il a été reçu par les grands officiers de LL. Majestés; les gardes du palais bordaient le grand escalier; les gardes du corps à pied étaient dans la première des antichambres; les gardes-nobles allemandes et hongroises formaient dans les autres une double haie et la Cour était aussi nombreuse que brillante. L'ambassadeur s'est d'abord rendu à l'audience de l'Empereur et ensuite à celle de l'Impératrice-Reine, à qui il a fait, au nom du Roi Très Chrétien, la demande de Madame l'Archiduchesse. Sa Majesté Impériale et Royale y ayant donné son consentement, Son Altesse Royale a été appelée dans la salle d'audience et, après avoir fait une profonde révérence à l'Impératrice et reçu les marques de son aveu, elle a pris des mains de l'ambassadeur une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait de ce prince [71], lequel a ensuite été attaché sur la poitrine de l'Archiduchesse par la comtesse de Trautmansdorff, grande-maîtresse de la maison de Son Altesse Royale. Vers les 8 heures ½ du soir, la Cour s'est rendue à la salle des spectacles, qui était magnifiquement ornée et illuminée. On y a représenté la Mère confidente, comédie de Marivaux; après quoi on a exécuté un ballet nouveau de la composition du sieur Noverre, intitulé: les Bergers de Tempè [72].»
Le lendemain, 17, suivant l'usage observé en pareille occurrence par la Maison d'Autriche, l'Archiduchesse fit, dans la salle du Conseil, devant l'ambassadeur de France et en présence de l'Empereur, de l'Impératrice, des ministres et des conseillers d'État, sa renonciation à la succession héréditaire, tant paternelle que maternelle. Le prince de Kaunitz lut la formule de renonciation; Marie-Antoinette la signa et prêta serment sur l'Évangile, que tenait le comte de Herberstein, coadjuteur du prince-évêque de Laybach [73]. Le même jour, l'Empereur donna au Belvédère une fête magnifique, aux préparatifs de laquelle cent ouvriers travaillaient depuis plus de deux mois: souper de quinze cents personnes, bal masqué, feu d'artifice, rien ne manqua à l'éclat de cette solennité.
Le 18, ce fut le tour de l'ambassadeur de France. Les rues qui aboutissaient au palais Lichtenstein, où logeait l'ambassade, étaient brillamment illuminées; les avenues, l'entrée, l'intérieur étaient décorés avec un goût exquis, et dans le fond du jardin s'élevait un élégant édifice, représentant le temple de l'Hymen, d'où, la nuit venue, s'élancèrent dans les airs des gerbes étincelantes de fusées.
Le 19, à six heures du soir, toute la Cour se rendit à l'église des Augustins, par la galerie du palais, bordée d'une double haie de grenadiers. L'Impératrice conduisait sa fille, magnifiquement vêtue d'une robe de drap d'argent, dont la comtesse de Trautmansdorff portait la queue. L'archiduc Ferdinand représentait le Dauphin. Lorsque l'Empereur et l'Impératrice furent sous le dais, l'Archiduc et l'Archiduchesse s'agenouillèrent aux places qui leur étaient réservées. Le nonce du Pape, Visconti, bénit les anneaux et donna à l'auguste couple la bénédiction nuptiale. Puis il entonna le Te Deum, qui fut chanté par la musique de la Cour, au bruit du canon et de la mousqueterie. Le mariage par procuration était accompli; l'Archiduchesse était Dauphine et le comte de Lorge, fils de l'ambassadeur marquis de Durfort, partait immédiatement pour en transmettre la nouvelle à Versailles.
Le lendemain, la Cour dînait en public: il y avait le soir grand appartement, et l'on frappait une médaille où l'Hymen et la Concorde tressaient des couronnes de myrte et portaient des cornes d'abondance avec cette devise: Concordia novo sanguinis nexu firmata [74].
Et cependant, au milieu de ces fêtes enivrantes et de ces éclatantes perspectives, je ne sais quelle tristesse pesait sur les cœurs et oppressait les poitrines. Était-ce le simple déchirement de la séparation? Était-ce ce mystérieux tressaillement qui, aux heures solennelles, trouble les âmes les plus fermes? Quelque brillant que parût le destin de la nouvelle épouse, c'était, dans l'avenir, l'inconnu; dans le présent, l'éloignement.
Clairvoyante comme elle l'était, exactement informée, par son fidèle ambassadeur Mercy, de tout ce qui se passait à la Cour de France, Marie-Thérèse ne pouvait se laisser éblouir par le grand établissement réservé à sa fille; elle ne pouvait ignorer combien était miné et chancelant le trône sur lequel l'Archiduchesse devait s'asseoir un jour. On raconte qu'avant le départ de Marie-Antoinette elle voulut interroger sur son avenir un thaumaturge célèbre, le docteur Gasser. Le docteur regarda longuement la jeune princesse, hésita un instant, et finit par répondre d'un air grave qu'il y a des croix pour toutes les épaules.
Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui n'est peut-être qu'une légende, à Vienne on s'affligeait du départ de cette jeune princesse, qui ne s'était fait connaître que par sa grâce et sa bonté. Tout le monde, hommes et femmes, était abîmé de douleur. Les avenues et les rues de la ville étaient remplies d'une foule attristée. «La capitale de l'Autriche, a dit un témoin oculaire, présentait l'image d'un deuil [75].»
Le 21 avril, à neuf heures et demie du matin, la nouvelle Dauphine prit congé de sa mère, quitta cette ville de Vienne, qu'elle ne devait plus revoir, et partit pour la France. L'Empereur l'accompagna jusqu'à Molek [76]: il ne pouvait se décider à se séparer de cette sœur qu'il grondait souvent, mais qu'il aimait plus encore. Quand le lendemain, à midi, il rentra à Vienne, il trouva la ville toujours plongée dans la tristesse, et Marie-Thérèse baignée de larmes.
Mais le jour même du départ, le 21, l'Impératrice s'était arrachée un moment à ses chagrins pour tracer, elle aussi, à sa fille, un règlement de vie, où l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, la sagacité de la grande politique, la clairvoyance de la mère, ou la foi de la chrétienne [77].
Comme l'Empereur François, elle s'attachait à prémunir la jeune princesse contre les écueils qui allaient être semés sous ses pas; mais s'adressant à Marie-Antoinette seule, ses instructions avaient un caractère plus personnel et plus précis. Comme l'Empereur, elle recommandait avant tout la piété, cette vertu maîtresse et fondement de toutes les autres; elle en rappelait à grands traits les préceptes, ceux de cette piété large et indulgente, qui est une force pour celui qui la pratique, sans être jamais une singularité ni une gêne pour autrui; mais elle n'oubliait pas les devoirs propres à la haute situation destinée à sa fille, et les règles de conduite particulières à la Cour de France.
«Ne vous chargez d'aucune recommandation, disait-elle; n'écoutez personne, si vous voulez être tranquille. N'ayez pas de curiosité: c'est un point dont je crains beaucoup à votre égard. Évitez toute sorte de familiarité avec des petites gens. Demandez à M. et Mme de Noailles, en l'exigeant même, sur tous les cas, ce que, comme étrangère et voulant absolument plaire à la nation, vous devriez faire, et qu'ils vous disent sincèrement s'il y a quelque chose à corriger dans votre maintien, dans vos discours ou autres points. Répondez agréablement à tout le monde, avec grâce et dignité. Vous le pouvez, si vous le voulez. Il faut aussi savoir refuser... Depuis Strasbourg, vous n'accepterez plus rien sans en demander l'avis de M. ou Mme de Noailles, et vous renverrez à eux tous ceux qui vous parleront de leurs affaires, en leur disant honnêtement qu'étant vous-même étrangère, vous ne sauriez vous charger de recommander quelqu'un auprès du Roi. Si vous voulez, vous pouvez ajouter, pour rendre la chose plus énergique: «L'Impératrice, ma mère, m'a expressément défendu de me charger d'aucune recommandation.» N'ayez point de honte de demander conseil à tout le monde et ne faites rien de votre propre tête [78].»
Quinze jours après, le 4 mai, le cortège déjà près d'entrer en France, l'Impératrice, qui ne se consolait du départ de sa fille qu'en songeant à elle et qui la suivait par la pensée dans toutes les étapes de sa route, lui écrivait encore, pour ajouter de nouveaux conseils au règlement de vie:
«Vous trouverez, lui disait-elle, un père tendre qui sera en même temps votre ami, si vous le méritez. Ayez en lui toute confiance, vous ne risquerez rien. Aimez-le; soyez-lui soumise; tâchez de deviner ses pensées; vous ne sauriez faire assez dans le moment où je vous perds.
«..... Du Dauphin, je ne vous dis rien; vous connaissez ma délicatesse sur ce point. La femme est soumise en tout à son mari et ne doit avoir aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés.
«Le seul vrai bonheur dans ce monde est un heureux mariage, j'en peux parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amusante.
«..... Je vous recommande, ma chère fille, tous les 21, de relire mon papier. Je vous prie, soyez-moi fidèle sur ce point: je ne crains chez vous que la négligence dans vos prières et lectures, et la tiédeur et négligence suivront. Luttez contre; car cela est plus dangereux qu'un état plus imparfait et même plus mauvais; on en revient plutôt. Aimez votre famille, soyez-leur attachée, à vos tantes comme à vos beaux-frères et belles-sœurs. Ne souffrez aucune tracasserie; vous êtes à même de faire taire les gens, au moins de les éviter, ou en vous éloignant d'eux. Si vous aimez votre tranquillité, évitez dès le commencement ce point que je crains, connaissant votre curiosité [79].»
Pendant ce temps, la Dauphine s'avançait à travers l'Allemagne. Le 25 avril, elle arrivait à Munich; le 29, à Augsbourg; le 30, à Gunzbourg [80]. Partout sur son passage les populations se pressaient: elles accouraient, désireuses de voir une Archiduchesse d'Autriche, et une Dauphine de France; elles s'en retournaient, ravies de sa bonne grâce, de sa beauté, de ses attentions, de son air de douceur [81]. Pendant la route, les dames qui l'accompagnaient cherchaient à la distraire. L'une d'elles ayant eu l'indiscrétion de lui dire: «Êtes-vous bien empressée de voir Monseigneur le Dauphin?»—«Madame», répondit avec un ton plein de dignité la jeune princesse, «je serai dans cinq jours à Versailles; le sixième, je pourrai plus aisément vous répondre.» La leçon donnée, elle reprit son air d'enjouement et de bienveillance; mais sa pensée se portait obstinément vers son pays et vers ceux qu'elle y avait laissés. Lorsqu'elle eut franchi les limites des provinces placées sous la domination de l'impératrice, «Hélas! dit-elle, en fondant en larmes, je ne la verrai plus [82]».
C'était le dernier cri de son cœur, le suprême adieu envoyé à tous ses souvenirs d'enfance, à tous ses liens de famille, à tout ce qu'elle avait chéri dans sa patrie allemande. Du jour où elle mit le pied sur le sol de France, elle se sentit toute Française.
CHAPITRE II
La Dauphine en France.—Strasbourg.—Nancy.—Reims.—Compiègne.—Portrait de la Dauphine.—Marie-Antoinette à Saint-Denys.—Souper à la Muette, avec Mme du Barry.—Fêtes du mariage à Versailles.—Prétentions des princesses de la Maison de Lorraine.—Fêtes de Paris.—Catastrophe de la place Louis XV.—Lettre du Dauphin au lieutenant de police.
Le 3 mai, le comte de Noailles, ambassadeur extraordinaire pour aller au-devant de la Dauphine, entrait à Strasbourg. C'est dans cette ville, conquise à la France par Louis XIV, qu'il devait saluer, au nom de la France, l'épouse du petit-fils de Louis XIV. Le 5 mai, la comtesse de Noailles, dame d'honneur, le comte de Tessé, premier écuyer, le comte de Saulx, chevalier d'honneur, arrivaient à leur tour avec la maison de la Dauphine. Enfin le 7, vers midi, Marie-Antoinette elle-même paraissait sur la rive du Rhin.
Dans une île, au milieu du fleuve, s'élevait un pavillon, destiné à ce qu'on nommait la cérémonie de la remise. C'est là que la jeune princesse devait passer des mains de sa Maison allemande dans celles de sa Maison française. Par une étrange distraction, les tapisseries, choisies dans le garde-meuble de la couronne pour décorer la grande salle qui devait abriter pour la première fois sous un toit français cette jeune femme allant rejoindre son époux, représentaient les amours malheureuses et les querelles sanglantes de Jason et de Médée, c'est-à-dire «l'exemple de l'union la plus infortunée qui fût jamais [83].» Étranges tableaux et plus étrange bienvenue! Gœthe, alors étudiant à Strasbourg, avait été frappé, à la vue de ces tentures, comme d'un sombre présage, et l'on assure qu'en les apercevant l'Archiduchesse ne put retenir un mouvement d'effroi: «Ah! dit-elle, quel pronostic [84]!»
Le pavillon du Rhin était divisé en trois pièces: au milieu un vaste salon, où devait se faire la remise, à droite et à gauche, deux appartements: dans l'un se tenait la Maison française, dans l'autre la Maison autrichienne. C'est dans cette dernière que la Dauphine dut se prêter à la fastidieuse cérémonie de la toilette. L'étiquette voulait qu'elle quittât tout ce qui, dans son costume, pouvait rappeler son pays d'origine, jusqu'à ses bas, jusqu'à son linge. Quand elle eut subi cette ennuyeuse opération et qu'elle eut revêtu son costume envoyé de Paris, sous cette mode française, dit un témoin, «elle parut mille fois plus charmante [85]». Les portes s'ouvrirent; la Dauphine passa dans le salon central: elle y fut reçue par le comte de Noailles, Bouret, secrétaire du cabinet du Roi, et Gérard, premier commis des affaires étrangères. Dès que les pleins pouvoirs eurent été échangés, et les actes de remise et de réception signés par les commissaires respectifs, la pièce où se tenait la Maison française fut ouverte; la Dauphine, légère et gracieuse, s'avança vers la comtesse de Noailles et se jeta dans ses bras en lui demandant d'être son guide, son appui et sa consolation. A ce moment, les dames de la Maison allemande s'approchèrent de leur jeune maîtresse pour lui baiser les mains une dernière fois et se retirer ensuite; elle les serra sur son cœur en pleurant beaucoup, les chargea de tendresses pour sa mère, ses sœurs, ses amies de Vienne [86], et se retournant vers ses dames françaises: «Pardonnez-moi» dit-elle en souriant à travers ses larmes, «c'est pour la famille et la patrie que je quitte; désormais je n'oublierai plus que je suis française.»
La ville de Strasbourg était en fête. Elle avait préparé pour la Dauphine les splendeurs qu'elle avait déployées, vingt-cinq ans auparavant, pour le voyage de Louis le Bien-Aimé. Douze ans plus tard, Marie-Antoinette en conservait encore pieusement le souvenir: «C'était là, disait-elle, qu'elle avait reçu les premiers vœux des Français et compris le bonheur de devenir leur Reine [87].» Trois compagnies de jeunes enfants de douze à quinze ans, habillés en Cent-Suisses, formaient la haie sur le passage de la princesse. Vingt-quatre jeunes filles des familles les plus distinguées de Strasbourg, en costume national, répandaient des fleurs devant elle, et dix-huit bergers et bergères lui présentaient des corbeilles de fleurs. Lorsqu'elle mit le pied sur le territoire de la cité, le chef du Magistrat, M. d'Antigny, la harangua en allemand: «Ne parlez point allemand, Monsieur,» dit-elle; «à dater d'aujourd'hui, je n'entends plus d'autre langue que le français [88].»
Quand elle entra en ville dans les carrosses du Roi, une triple décharge d'artillerie la salua: les cloches sonnèrent à toute volée, et le maréchal de Contades, gouverneur de Strasbourg, la reçut sous un magnifique arc de triomphe. Sur la place de l'hôtel de ville, des fontaines de vin coulaient pour le peuple: dans les rues, des bœufs entiers rôtissaient, et les distributions de pain étaient si abondantes qu'on ne se donnait même plus la peine d'en ramasser les morceaux [89].
La Dauphine traversa la ville entre deux haies de soldats et mit pied à terre au palais épiscopal, où le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, lui présenta son chapitre. Le soir, il y eut grand couvert, présentation des dames de la noblesse, jeux donnés par les corps de métiers, danse exécutée par les tonneliers, spectacle à la Comédie-Française [90]. Lorsque la nuit vint, la cité entière parut embrasée: les maisons, les édifices publics étaient illuminés; des courants de feu serpentaient du haut en bas de la cathédrale, dessinant avec des reliefs lumineux les gracieux détails du chef-d'œuvre d'Erwin de Steinbach. En face de l'évêché, de l'autre côté de la rivière, une vaste colonnade, dont les arcades laissaient entrevoir des jardins dans la perspective; un parterre factice, élevé sur des bateaux, glissait sur l'eau et venait rejoindre les jardins, et le soir les arbres étincelaient de verres de couleur. En même temps, un magnifique feu d'artifice, reflétant dans l'Ill mille figures mythologiques, des écussons, des chars, des dieux marins, et le chiffre entrelacé du Dauphin et de la Dauphine, transformait la rivière en une nappe de feu [91].
Le lendemain, 8, Marie-Antoinette visitait la cathédrale. Par une étrange rencontre, le prélat qui l'attendait à la porte avec le chapitre pour la complimenter et qui saluait en elle «l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons [92]» était le neveu de l'évêque, ce prince Louis de Rohan qui devait infliger plus tard à la Dauphine, devenue Reine, la plus mortelle injure. Mais alors, en cet horizon si brillant, qui eût pu deviner des points noirs?
De Strasbourg la Dauphine se rendit à Saverne, où elle logea dans le château des évêques. Le cardinal de Rohan lui présenta une vieille femme de cent cinq ans qui n'avait jamais été malade. «Princesse,» dit cette femme en allemand, «je fais des vœux au ciel pour que vous viviez aussi longtemps que moi et aussi exempte d'infirmités.»—«Je le désire, répondit la Dauphine, si c'est pour le bonheur de la France.» Et après lui avoir donné sa main à baiser, elle ordonna qu'on lui remît une somme d'argent [93].
Le soir, il y eut bal; après le bal, feu d'artifice; après le feu d'artifice, souper, où, pour la dernière fois, les dames de la Maison allemande de Marie-Antoinette furent réunies aux dames de la Maison française. Le 9, elles prirent définitivement congé de l'Archiduchesse; le prince de Stahremberg seul resta pour l'accompagner.
La Dauphine quittait l'Alsace, enchantée de l'accueil qu'elle y avait reçu. Sur sa route, les paysans accouraient de toutes parts; les chemins étaient jonchés de fleurs; les jeunes filles, dans leurs plus belles parures, apportaient des bouquets. Les populations des campagnes, si avides de spectacles et si ardentes alors dans leur amour pour leurs princes, se pressaient autour du carrosse, et, apercevant à travers les stores le frais et gracieux visage de la jeune femme: «Qu'elle est jolie, notre Dauphine!» disaient-elles. Une dame de la suite, qui entendit ce propos, le fit remarquer à la princesse: «Madame,» répondit Marie-Antoinette, «les Français ont pour moi les yeux de l'indulgence [94].»
Le 9 au soir, la Dauphine arriva à Nancy, illuminé comme Strasbourg. Nancy, c'était le berceau de la Maison de Lorraine, le lieu de naissance de l'Empereur François; c'était un dernier trait d'union entre sa famille d'origine et sa famille d'adoption, entre l'Autriche et la France. Le lendemain, après les cérémonies officielles elle se rendit au couvent des Cordeliers, pour s'agenouiller sur le tombeau de ses pères. La pensée grave de la mort se mêlait à l'éblouissement des fêtes.
Le soir, Marie-Antoinette couchait à Bar; à Lunéville, la gendarmerie, aux ordres du marquis de Castries et du marquis d'Autichamp, lui rendait les honneurs militaires; à Commercy, l'Archiduchesse recevait un hommage qui lui allait peut-être plus droit au cœur: une blonde enfant de dix ans lui offrait un bouquet de fleurs et saluait en elle «la descendante d'une famille qui, depuis près de mille ans, n'avait cessé de régner sur les cœurs des Lorrains [95]».
A quelques lieues de Châlons, un vieux curé de campagne, entouré de toute sa paroisse, s'approcha du carrosse de la Dauphine pour la complimenter. Il avait pris pour texte de son discours ces paroles du Cantique des Cantiques: «Pulchra es et formosa.» Mais à la vue de la princesse, le respect, l'émotion, la surprise le troublèrent tellement qu'il lui fut impossible d'aller plus loin que son texte. Il avait beau chercher dans sa tête; la mémoire lui faisait obstinément défaut. Marie-Antoinette s'en aperçut, et, pour mettre un terme à l'embarras de ce brave homme, elle prit de sa main, avec un charmant sourire de remerciement, le bouquet qu'il lui présentait. «Ah! Madame,» s'écria le bon curé, retrouvant sinon son discours, du moins sa présence d'esprit, «ne soyez pas étonnée de mon peu de mémoire; à votre aspect, Salomon eût oublié sa harangue et n'eût plus pensé à sa belle Égyptienne [96].»
Le 11, la Dauphine descendit à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion de son mariage, vinrent lui réciter des vers:
Princesse dont l'esprit, les grâces, les appas
Viennent embellir nos climats,
En ce jour glorieux, quel bonheur est le nôtre!
Nous devons notre hymen à la splendeur du vôtre.
Le ciel fait à l'État deux faveurs à la fois
Dans cette auguste et pompeuse alliance:
Nous donnerons des sujets à la France.
Et vous lui donnerez des Rois [97].
Le soir il y eut spectacle où l'on joua la Partie de chasse de Henri IV, souper en public, illumination qui représentait le temple de l'Hymen, inauguration de la nouvelle porte de ville, dont la Dauphine accepta la dédicace, distribution de pain, de vin et de viande, acclamations réitérées de Vive le Roi! Vive Madame la Dauphine!
Le 12, Marie-Antoinette passa à Reims, la cité du sacre: «Voilà, dit-elle galamment, la ville de France que je désire revoir le plus tard possible.»
Le soir, elle arriva à Soissons, entourée des gardes du corps qui l'escortaient depuis Fismes [98]. Les bourgeois et les compagnies de l'arquebuse l'attendaient aux portes de la ville. Les rues qui conduisaient à l'évêché, où devait loger la princesse, étaient garnies d'une singulière et pittoresque décoration: un double rang d'arbres fruitiers, de vingt-cinq pieds de haut, entre lesquels couraient des guirlandes de lierre, de fleurs, de gaze d'or et d'argent, entremêlées de lanternes. Reçue par l'évêque duc de Soissons, au bas du perron de son palais, la Dauphine fut conduite à son appartement par une galerie éclairée de mille candélabres. Des distributions furent faites au peuple et, le soir, un merveilleux feu d'artifice montra à la foule enthousiasmée un temple surmonté d'un double groupe: la Renommée annonçant la Dauphine à la France, et un Génie lui présentant son portrait.
Le lendemain, fidèle aux leçons de sa mère, Marie-Antoinette communia des mains de l'évêque dans la chapelle de l'évêché, et le soir assista, dans la cathédrale, à un Te Deum solennel [99]. Le 14, dans l'après-midi, elle prit la route de Compiègne.
Dans une des villes qu'elle traversa, des professeurs et des écoliers vinrent la complimenter en latin; elle se retrouva assez savante pour répondre à ces jeunes Cicérons dans la même langue [100].
Tout ce voyage, de Strasbourg à Compiègne, n'avait été pour la princesse qu'un long et éclatant triomphe. Partout, sur son passage, les populations étaient accourues en habits de fête; partout elle les avait séduites par la bonne grâce de son maintien, par la fraîcheur de son sourire, par la bienveillance de son accueil, par la justesse de ses propos, par «sa gaîté douce et par son affabilité majestueuse», disait la Gazette: «spectacle bien touchant, ajoutait le rédacteur, pour une nation dont le premier sentiment est l'amour de ses maîtres [101].» On voyait la Dauphine et l'on s'en retournait charmé; on l'entendait et l'on était transporté. «Notre Archiduchesse Dauphine a surpassé toutes mes espérances,» écrivait Mercy [102].
La famille royale était tout entière réunie à Compiègne. Déjà le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin à Châlons, le duc d'Aumont à Soissons, le duc de Choiseul à quelques lieues de Compiègne, au-devant de la Dauphine. Lui-même était parti de Versailles, le 13, avec le Dauphin et Mesdames, avait couché à la Muette et était arrivé le 14, à Compiègne, pour attendre l'épouse de son petit-fils. C'est au milieu de la forêt, au pont de Berne, qu'eut lieu l'entrevue. A peine la jeune princesse eut-elle aperçu le Roi, que, se précipitant à bas de sa voiture, elle alla se jeter à ses pieds. Ravi de cet élan d'abandon, Louis XV la releva, l'embrassa avec beaucoup de tendresse et la présenta au Dauphin, qui, suivant l'étiquette, la salua à la joue. On revint au Château, le Roi dans le fond du carrosse, avec la Dauphine à ses côtés [103]; le Dauphin sur le devant, avec la comtesse de Noailles [104]. Le Roi et le Dauphin conduisirent eux-mêmes l'Archiduchesse à son appartement et lui présentèrent successivement les membres de la famille royale: le duc d'Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe. Le Roi fut enchanté de cette première entrevue; il trouvait la Dauphine charmante [105].
Elle était charmante en effet, et les portraits que tracent d'elle à cette date les auteurs du temps expliquent bien l'impression produite par cette jeune et fraîche apparition sur ce vieux monarque qui n'était pas habitué à trouver réunies tant de grâce et tant de pudeur.
«La Dauphine, dit un chroniqueur, était très bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres [106].» Sa taille, mince et élancée, avait à la fois la souplesse de la jeune fille et la dignité de la femme. Ses traits n'avaient peut-être pas une régularité mathématique, ils étaient plutôt jolis que beaux; l'ovale de son visage était un peu allongé; sa lèvre, l'inférieure surtout, avait cette épaisseur qui caractérisait la lèvre autrichienne. Mais sa bouche était petite et bien arquée; ses bras, superbes; ses mains, d'une forme parfaite; ses pieds, charmants; son nez, aquilin, fin et joli [107]. Ses cheveux d'un blond cendré, d'une nuance toute particulière, couronnaient un front d'une merveilleuse pureté. Ses yeux, bleus sans être fades, doux sans être languissants, surmontés de sourcils bien plantés pour une blonde, jouaient avec une vivacité pleine d'esprit, et s'illuminaient d'un sourire enchanteur [108]. Son teint avait un éclat éblouissant, une blancheur incomparable, rehaussée par des couleurs naturelles qui pouvaient la dispenser de mettre du rouge [109]; sa peau était d'une transparence telle qu'elle ne prenait point d'ombre et désespérait les peintres [110]. Elle n'était pas belle, a dit une contemporaine, elle était mieux que belle [111]. Sa démarche tenait à la fois du maintien imposant des princesses de sa maison et des grâces françaises [112]. Tous ses mouvements étaient marqués au coin de la souplesse et de l'élégance: elle ne marchait pas, elle glissait [113]. Quand elle s'avançait dans les galeries du château, sa tête, qu'elle avait une façon particulière et toute charmante d'incliner [114] et qu'elle relevait plus fièrement, quand elle se croyait seule [115], sa tête portée par son beau cou grec, lui donnait tant de majesté qu'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes [116]. «La vit-on, sous le plus humble vêtement, écrivait d'elle un voyageur qui s'était trouvé un moment sur son passage, qu'il serait aisé de deviner qu'elle est née sur le trône [117]»; et un Anglais célèbre, Horace Walpole, s'écriait en l'apercevant: «C'est la grâce en personne [118].»
Un peintre, ayant à faire son portrait, croyait ne pouvoir mieux le placer que dans le cœur d'une rose épanouie [119], et un poète ajoutait:
C'est la tige d'une rose
Qui vient s'unir à nos lys [120].
Le soir de son arrivée à Compiègne, les dames qui présidaient à son coucher lui ayant dit: «Madame, vous enchantez tout le monde.»—«On me voit avec trop d'intérêt, répondit-elle; mon cœur contracte des dettes qu'il ne pourra jamais acquitter; on me tiendra compte, j'espère, du désir que j'en ai [121].»
Le 15 mai, la Cour quitta Compiègne. A Saint-Denys, le cortège s'arrêta. Marie-Antoinette alla voir la fille de Louis XV, Madame Louise, retirée depuis peu aux Carmélites. Elle y resta environ une demi-heure et plut à tout le monde. «C'est, ma chère mère, écrivait une religieuse de Saint-Denys à une Carmélite de la rue Saint-Jacques, c'est une princesse accomplie pour la figure, la taille et les façons, et ce qui est beaucoup plus précieux, on la dit d'une piété ravissante. Sa physionomie a tout à la fois un air de grandeur, de modestie et de douceur. Le Roi, Mesdames, et surtout Monseigneur le Dauphin en paraissent enchantés; ils disaient à l'envi: «Elle est incomparable [122].»
Sur tout le parcours du cortège, les spectateurs n'étaient pas moins ravis. Le bruit du passage de la Dauphine s'étant répandu, les habitants de Paris s'étaient portés en masse entre Versailles et la porte Maillot; les carrosses formaient une double haie; le peuple applaudissait; la foule était si compacte que l'équipage royal fut obligé d'aller au petit pas. On fit remarquer à la princesse cette immense affluence; elle, avec sa bonne grâce parfaite et son tact plein de finesse, fit semblant de croire que tous ces hommages s'adressaient au vieux monarque: «Les Français ne voient jamais assez leur Roi, dit-elle; ils ne peuvent me traiter avec plus de bonté qu'en me prouvant qu'ils savent aimer celui que j'ai déjà l'habitude de regarder comme un second père [123].»
Le soir, à 7 heures, Marie-Antoinette arriva à la Muette. Le Roi l'y attendait, et, avec lui, le comte de Provence, le comte d'Artois, Madame Clotilde, et aussi, hélas! cette triste femme aux pieds de laquelle Louis XV abaissait la plus belle couronne du monde et qui avait, ce jour-là, arraché à sa coupable condescendance la permission de souper avec la Dauphine. La jeune princesse en fut profondément froissée; sa fière pudeur se révoltait contre le contact impur que lui imposait la despotique faiblesse du vieux Roi; mais elle eut assez d'empire sur elle-même pour ne rien laisser paraître en public de son légitime mécontentement. Après le souper, un de ces courtisans, qui épiaient sa jeunesse, lui demanda comment elle avait trouvé la comtesse du Barry. Elle devina le piège: «Charmante,» répondit-elle simplement [124].
Était-ce pour prévenir ou atténuer l'impression mauvaise produite par cette étrange société que Louis XV apportait à sa petite-fille, à la Muette, une parure de diamants magnifique et que, le lendemain, après le mariage, il faisait déposer chez elle un coffret plein de bijoux, délicieusement ciselé par Bocciardi [125]? Toujours est-il qu'il la comblait de cadeaux. Il lui donnait tous les diamants et toutes les perles de la feue Dauphine et il y ajoutait le collier de perles apporté jadis par Anne d'Autriche, et substitué par elle aux Reines et Dauphines de France; la plus petite de ces perles avait la grosseur d'une noisette [126].
Le mercredi, 16 mai, à 9 heures, Marie-Antoinette partit de la Muette pour Versailles, où devait se faire la toilette. Le Roi et le Dauphin l'avaient précédée la veille au soir. Quand elle arriva au Château, le Roi vint la recevoir au rez-de-chaussée, s'entretint longuement avec elle et lui présenta Madame Élisabeth, la comtesse de Clermont, et la princesse de Conti. A une heure, elle passa à l'appartement du Roi, d'où le cortège partit pour la chapelle.
Le Dauphin et la Dauphine, suivis du vieux monarque, s'avancèrent vers l'autel et s'agenouillèrent sur un carreau placé sur les marches du sanctuaire [127]. L'archevêque de Reims, Mgr de la Roche-Aymon, grand aumônier, offrit l'eau bénite; puis, après avoir harangué le jeune couple, il bénit les treize pièces d'or et l'anneau [128]. Le Dauphin prit l'anneau, le passa au quatrième doigt de la Dauphine et lui remit les pièces d'or. L'archevêque donna la bénédiction nuptiale et, dès que le Roi fut retourné à son prie-Dieu, commença là messe. La musique royale exécuta un motet de l'abbé de Gauzargue: après l'offertoire, le Dauphin et la Dauphine allèrent à l'offrande; au Pater, un poèle en brocard d'argent fut étendu sur leurs têtes; l'évêque de Senlis, Mgr de Roquelaure, premier aumônier du Roi, le tenait du côté du Dauphin; l'évêque de Chartres, premier aumônier de la Dauphine, le tenait du côté de cette princesse.
La messe finie, le grand aumônier s'approcha du prie-Dieu du Roi et lui présenta le registre des mariages de la paroisse royale que le curé avait apporté. Puis le cortège retourna à l'appartement du Roi dans le même ordre, et la Dauphine, rentrée chez elle, reçut les officiers de sa Maison et les ambassadeurs des Cours étrangères.
Une foule immense se pressait dans la ville royale. Paris était désert: les boutiques étaient fermées [129]; la population entière s'était portée à Versailles pour assister aux fêtes qui se préparaient et au feu d'artifice qui devait terminer la journée.
Mais à trois heures le ciel se couvrit de nuages: un violent orage éclata; le feu d'artifice ne put être tiré; les illuminations furent noyées par la pluie, et la masse de curieux, qui remplissait les jardins et les rues, fut réduite à fuir en désordre, sous les coups de tonnerre et les torrents d'eau [130].
Au Château, cependant, la journée s'achevait avec éclat. Les courtisans, en habits somptueux, avides de voir et surtout d'être vus, s'entassaient dans les appartements; un superbe souper fut servi dans la salle de spectacle transformée en salle de festin, et éclairée d'une «quantité prodigieuse de bougies». «Toutes les dames, sur le devant des loges, en grandes parures, formaient un spectacle aussi surprenant que magnifique.» Jamais la Cour n'avait paru si brillante [131].
A 6 heures, il y eut appartement, jeu de lansquenet et grand couvert. Le soir, le Roi conduisit les nouveaux mariés dans leur chambre. L'archevêque de Reims bénit le lit. Le Roi donna la chemise au Dauphin, la duchesse de Chartres à la Dauphine. Mais quelle qu'eût été la splendeur de cette fête, et quelles que fussent à cette heure les promesses de l'avenir, d'obstinés pessimistes ne pouvaient s'empêcher de remarquer, comme une menace du Ciel, ces grondements de la tempête, et les superstitieux rappelaient qu'en signant sur le registre de mariage, la jeune épouse avait laissé tomber une tache d'encre et effacé ainsi la moitié de son nom.
Le lendemain, commençait à Versailles toute une série de fêtes splendides: grands appartements; bals parés dans la nouvelle salle de spectacle, construite par l'architecte Gabriel; représentation de l'opéra de Persée, dont certains détails amusèrent beaucoup la Dauphine [132]; feu d'artifice, grandes eaux, illuminations du grand canal, de la terrassé et des jardins [133].
Mais avec les fêtes commençaient aussi les orages de la Cour, non moins violents et plus perfides que les orages du ciel. Au bal du 19, le menuet dansé par Mlle de Lorraine «troublait bien des têtes [134]». L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Mercy, avait demandé au Roi, à l'occasion du mariage de la Dauphine, de donner quelque marque particulière de distinction à Mlle de Lorraine, fille de la comtesse de Brionne, et parente de l'Empereur. Louis XV, désireux de manifester à l'Impératrice «sa reconnaissance du présent qu'elle lui avait fait [135],» avait décidé que Mlle de Lorraine danserait son menuet immédiatement après les princes et princesses du sang. «Le choix des danseurs et danseuses ne dépendant que de la volonté du Roi, sans distinction de places, rang, ni dignité [136]», cet honneur accordé à la fille de la comtesse de Brionne ne pouvait tirer à conséquence ni engager l'avenir. Il n'en mit pas moins en rumeur toute la noblesse. Les seigneurs de la Cour, les plus minces même, s'assemblèrent chez l'évêque de Noyon, second pair ecclésiastique, en l'absence du premier pair, l'archevêque de Reims, empêché, et rédigèrent un long mémoire pour protester qu'il ne pouvait y avoir de rang intermédiaire entre les princes du sang et la haute noblesse. Le public s'amusa beaucoup de cette querelle et de cette réunion de courtisans, sous la présidence d'un évêque, pour délibérer gravement sur la grave question d'un menuet. On parodia le mémoire de la noblesse dans des vers spirituels qui coururent tout Paris:
Sire, les grands de vos États
Verront avec beaucoup de peine
Une princesse de Lorraine
Sur eux au bal prendre le pas.
Si Votre Majesté projette
De les flétrir d'un tel affront,
Ils quitteront la cadenette
Et laisseront le violon.
Avisez-y: la ligue est faite.
Signé: l'évêque de Noyon,
La Vaupalière, Bauffremont,
Clermont, Laval et de Villette.
Louis XV tint bon. Le jour du bal, les dames désignées pour danser affectèrent de traverser les appartements de Versailles en négligé; le soir, à l'heure fixée, à 5 heures, trois dames seulement étaient dans la salle.
Il fallut un commandement formel du Roi pour forcer les autres à venir [137]. La soirée s'acheva ainsi dans l'ordre fixé, mais non sans un profond mécontentement, et de toutes ces magnificences déployées, à Versailles pour célébrer le mariage de la Dauphine [138], il ne resta que des vanités froissées et un bon mot: «Comment trouvez-vous mes fêtes?» avait dit Louis XV à l'abbé Terray.—«Ah! Sire, impayables,» avait répondu le contrôleur général [139].
Mais qu'étaient-ce que ces intrigues de Cour à côté de la catastrophe qui, quinze jours plus tard, allait plonger la capitale dans le deuil?
Le 30 mai, la ville de Paris célébrait à son tour, par des réjouissances publiques, le mariage de la Dauphine. La fête devait être couronnée par un feu d'artifice tiré sur la place Louis XV, à l'entrée de la rue Royale, et par l'illumination des colonnades de la place. Les préparatifs étaient séduisants. La principale décoration, adossée à la statue de Louis XV, représentait le temple de l'Hymen; aux quatre angles, quatre dauphins devaient vomir des tourbillons de feu, et sur les quatre façades, quatre fleuves répandre des cascades enflammées. Un bâtiment, placé derrière la statue, renfermait la réserve du feu d'artifice [140].
Malheureusement, par suite d'un conflit de juridiction, la surveillance de la fête avait été confiée, non pas au lieutenant de police, Sartines, mais au prévôt des marchands, Bignon. Inexpérimenté ou peu capable, Bignon ne prit pas les précautions nécessaires. La façade du feu d'artifice, au lieu de regarder la place Louis XV, qui aurait pu contenir un grand nombre de spectateurs, était tournée vers la rue Royale, alors en construction, et où des débris de matériaux et des fossés creusés pour l'écoulement des eaux obstruaient le passage. Aucun règlement n'avait été publié pour la circulation des voitures; enfin le jardin des Tuileries, par lequel la foule aurait pu s'écouler, avait été fermé à l'heure habituelle.
Le feu d'artifice ne réussit pas; était-ce un présage? Une fusée mal dirigée mit le feu au bouquet qui partit avant l'heure: les pièces principales manquèrent. Quand tout fut fini, le peuple, qui encombrait la place Louis XV et la rue Royale, s'ébranla. Deux courants se formèrent: l'un cherchant à gagner la place pour jouir de l'illumination des colonnades et des fontaines de vin qui n'avaient cessé d'y couler depuis 7 heures [141]; l'autre s'enfonçant dans la rue Royale pour visiter la foire qui se tenait sur les boulevards. Ces deux courants, s'avançant en sens inverse, se heurtèrent, sans vouloir ni pouvoir céder; les flots, qui venaient par derrière, poussaient et étouffaient ceux qui étaient en avant: la confusion fut indescriptible.
La police était absente: des gardes de la ville, en nombre insuffisant, faisaient de vains efforts pour rétablir l'ordre; que pouvait une poignée d'hommes contre ces masses compactes qui se pressaient sans rien entendre? Les cris de quelques personnes, serrées ou volées par les escrocs qui pullulaient dans cette cohue, augmentèrent le tumulte [142]. Pour comble de malheur, le feu vint à prendre à la réserve des pièces d'artifice et à l'échafaudage qui entourait la statue du Roi. Les pompiers, avec leurs vigoureux chevaux et leurs lourdes machines, s'élançèrent pour éteindre l'incendie et refoulèrent violemment le peuple qui s'entassait dans la rue Royale, disposée en entonnoir et déjà obstruée; des carrosses, en quête de leurs maîtres, cherchèrent à passer dans la trouée faite par les pompiers. Quelques spectateurs, à moitié écrasés, mirent l'épée à la main pour se dégager; des filous se jetèrent dans la bagarre pour en tirer parti et propagèrent la panique. Les cris des femmes et des enfants, qu'on étouffait, le bruit des chevaux, les jurements des cochers, la lueur rouge de l'incendie, tout contribuait à semer dans ces masses, qui se sentaient mourir, sans pouvoir rien faire pour se sauver, une insurmontable terreur. Malheur à qui tombait à terre: il était immédiatement piétiné et assommé. La foule, affolée de peur, incapable de résister au flot qui la poussait par derrière, essaya de se jeter de côté; elle tomba dans les fossés qu'on avait négligé de combler. Elle s'entassa dans ces sépulcres béants; chaque vague humaine qui survenait ensevelissait celle qui l'avait précédée et était ensevelie à son tour, au milieu des râlements des mourants et des plaintes des blessés. Ce fut un horrible spectacle.
Quand un renfort du guet, appelé à la dernière heure, parvint enfin à rétablir un peu d'ordre, il était trop tard. On relevait cent trente-deux cadavres, cinq ou six fois autant de blessés et parmi eux des personnages de distinction et des ministres étrangers [143]. Ces cadavres, rangés le long du boulevard comme une décoration funèbre, furent, le lendemain, inhumés dans le cimetière de la Madeleine. Qui eût pu prévoir alors qu'ils allaient y attendre les princes dont le mariage avait été l'occasion involontaire de leur mort?
La Dauphine arrivait de Versailles avec Mesdames pour voir l'illumination de la place, quand elle apprit en route le malheur qui venait d'arriver. Elle rebroussa chemin, le cœur gonflé, les yeux humides [144]. Quelque soin qu'on prît pour lui cacher l'étendue du désastre, elle ne put retenir ses larmes. «On ne nous dit pas tout, répétait-elle. Que de victimes!» Et comme, pour atténuer ses regrets, on affectait de lui dire qu'on avait relevé parmi les cadavres des escrocs dont les poches étaient pleines d'objets volés: «Oui, reprit-elle; mais ils sont morts à côté d'honnêtes gens [145].»
Elle envoya immédiatement sa bourse à M. de Sartines, pour secourir les familles des victimes. Le Dauphin en fit autant. Il attendait, avec une impatience qui ne lui était pas habituelle, le moment où son mois devait lui être payé: dès qu'il l'eut touché, il s'empressa d'adresser les six mille livres, qui en formaient le montant, au lieutenant de police, avec le billet suivant:
«J'ai appris le malheur arrivé à Paris, à mon occasion; j'en suis pénétré. On m'apporte ce que le Roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs; je ne peux disposer que de cela, je vous l'envoie. Secourez les plus malheureux.
«J'ai, Monsieur, beaucoup d'estime pour vous [146].
«Louis-Auguste.
«A Versailles, 1er juin 1771»
CHAPITRE III
La famille royale en 1770.—Le Roi.—Mesdames.—Le comte de Provence.—Le comte d'Artois.—Mesdames Clotilde et Elisabeth.—Le Dauphin.
Quelle était donc cette famille royale, la première du monde, au moment où Marie-Antoinette y entrait sous des auspices à la fois si brillants et si sombres?
Le chef de la famille, le Roi, Louis XV, valait mieux que sa réputation et surtout que sa conduite [147]. Sa correspondance secrète, aujourd'hui connue, montre qu'il prenait, au fond, de l'honneur et de la grandeur de la France, plus de souci qu'il n'en laissait paraître. Il avait eu même, à un certain moment, la velléité de gouverner lui-même [148]; mais cette noble et trop passagère inspiration n'avait pas tardé à être étouffée par la paresse d'esprit, la défiance de soi-même, le goût de la frivolité et la domination des maîtresses.
Caractère tout de contrastes, il avait à la fois des qualités élevées et des instincts vulgaires, des aspirations généreuses et des résolutions égoïstes. Dans son jeune âge, il avait montré d'heureuses dispositions: une vive intelligence, un esprit attentif, une mémoire extraordinaire, une raison précoce, un discernement juste et prompt, un cœur facile à toucher [149]. La mauvaise éducation de Villeroy, au lieu de développer ces germes précieux, les avait desséchés: l'enfant, aimable et bon, était devenu un enfant volontaire, timide, embarrassé, et bientôt un adolescent dissimulé et ennuyé. L'ennui, ce fut le ver rongeur qui, pendant cinquante ans, dévora le cœur de Louis XV; ce fut souvent aussi l'explication de ses excès. Il aurait pu y échapper par la noble passion des affaires publiques; le cardinal de Fleury ne le lui permit pas. Le vieux ministre, pour mieux assurer son propre pouvoir, entretint chez son royal élève le goût des choses frivoles et des distractions futiles. Il en fit ce qu'il resta toute sa vie, «un enfant des pieds à la tête [150], toujours de dix ans au-dessous de son âge,» suivant le mot du Régent [151]. Dès lors, le jeune Prince ne fut plus lui-même: il appartint à celui ou plutôt à celle qui sut le mieux l'amuser.
Louis XV avait hérité de sa race une beauté physique [152], où la majesté de son bisaïeul Louis XIV était tempérée par la grâce de sa mère, la charmante et vive duchesse de Bourgogne. Malgré cette beauté, malgré une précocité dangereuse, malgré les agaceries des dames de la Cour, dont la vertu facile se fût volontiers accommodée d'une chute brillante et profitable, il était resté chaste jusqu'à vingt ans. A défaut de qualités fortes et de gouvernement, son précepteur lui avait du moins inculqué des principes religieux qui mirent pendant quelque temps un frein à l'ardeur de ses sens. Malheureusement, les tentations furent plus opiniâtres que sa constance, et, le premier pas une fois fait dans la voie des plaisirs coupables, malgré quelques velléités de retour, Louis XV ne s'arrêta plus. De Mme de Mailly il passa à Mme de Vintimille, de Mme de Vintimille à la duchesse de Châteauroux, de la duchesse de Châteauroux à Mme de Pompadour et aux fugitives beautés du Parc-aux-Cerfs. Après la mort du Dauphin et de la Dauphine, frappé par ce double coup du ciel, il avait voulu rentrer en lui-même et rompre les chaînes honteuses qui le retenaient. Plus tard même il songea, un instant, à se remarier avec la princesse de Lamballe, dit-on, puis avec une des filles de Marie-Thérèse, l'Archiduchesse Élisabeth [153]. Une odieuse intrigue de Cour fit évanouir ces bonnes intentions et jeta le vieux Roi, à demi repentant, dans les bras d'une courtisane de bas étage, «vils restes de la licence publique,» osait dire l'abbé de Beauvais en pleine chaire de Versailles. Dans ce commerce honteux, tout ce qui restait de virilité au faible monarque avait disparu. Le brillant vainqueur de Fontenay n'était plus que l'humble esclave de la du Barry, subissant sans murmurer ses plaisanteries grossières et ses sobriquets grotesques, se prêtant à ses plus ridicules caprices et trop heureux de satisfaire à ses plus luxueuses fantaisies. Le prince chez qui d'Argenson avait salué de véritables aptitudes au gouvernement: l'humanité, la justice, le bon sens, le souci des affaires, le goût de l'économie [154], s'était transformé en un vieillard blasé, nonchalant, ennemi de tout travail et de toute contrainte, roi fainéant dans toute la force du terme; traînant sa vie entre la chasse, les petits soupers et les petites maisons, n'ayant de goût que pour les petits cancans de la Cour, les anecdotes graveleuses et les conversations grivoises; prodiguant follement l'argent à sa maîtresse; ne s'inquiétant plus ni de l'avenir de son royaume, ni des plaintes de ses sujets; assez perspicace pour voir les abus, trop insouciant pour chercher à y porter remède et disant cyniquement à un de ses courtisans: «Les choses, comme elles sont, dureront autant que moi [155].»
Et comme par un juste retour des choses, à mesure que le Roi s'éloignait davantage de ses sujets, le peuple s'éloignait davantage de lui, les acclamations qui avaient salué sa jeunesse s'étaient promptement changées en murmures et en «fanatiques mécontentements [156]». La France qui, dit Michelet, avait eu pour l'enfant «tous les amours, mère, amante et nourrice [157]», n'avait plus pour lui que de la colère et de la désaffection, colère et désaffection d'autant plus vives que les espérances avaient été plus grandes et la tendresse plus obstinée. Louis XV le Bien Aimé était devenu Louis XV le Bien haï [158].
Près du Roi, vivaient ses filles: Mme Adélaïde; Mme Victoire, Mme Sophie, princesses sincèrement pieuses, mais d'une dévotion un peu mesquine et qui ne savait pas se rendre aimable. Leur extérieur était sans grâce. Walpole, qui les vit lors de sa présentation à la Cour de France, les montre «dodues et massives», gauches dans leur maintien, gênées dans leur démarche, ne sachant que dire et que faire [159]. Se tenant strictement à l'écart, embarrassées quand il fallait paraître en public, timides même avec leur père, qui cependant les voyait familièrement, délaissant la Cour et délaissées par elle, elles n'avaient jamais su acquérir une influence que leur naissance semblait devoir leur assurer, et que Louis XV, à leur retour de Fontevrault, où s'était faite leur éducation, d'ailleurs assez négligée, avait un instant paru disposé à leur laisser prendre. Depuis l'avènement de la du Barry, elles vivaient plus retirées que jamais, s'occupant de musique et d'horlogerie, résolûment hostiles à la favorite, qu'elles méprisaient profondément et à juste titre, mêlées secrètement à de sourdes intrigues, et d'autant plus jalouses des apparences de crédit qu'elles en avaient moins la réalité.
Ce n'étaient point encore de vieilles femmes,—l'aînée n'avait que trente-huit ans;—c'étaient déjà de vieilles filles, et elles en avaient les susceptibilités ombrageuses, les étroitesses d'esprit, les instincts dominateurs, les timidités effarouchées, la marche oblique, les petites roueries, les jalousies et les médisances.
Mme Adélaïde, la plus âgée des trois sœurs et aussi la plus capable, avait des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, quelque chose de masculin répandu dans toute sa personne et qui n'attirait pas. Très infatuée des prérogatives de son rang, elle souffrait extrêmement de la nullité où elle se trouvait réduite. Son esprit actif, absolu et hautain, eût volontiers aspiré à un rôle prédominant; mais le talent n'ayant pu soutenir ces hautes prétentions, elle se vengeait d'un effacement qui l'humiliait par de petites manœuvres et de petites méchancetés. Hostile à toute alliance avec les Habsbourg, elle ne pardonnait pas à sa nouvelle nièce le sang qui coulait dans ses veines. M. Campan, au moment de partir avec la Maison de la Dauphine pour aller la recevoir à la frontière, s'étant présenté chez la vieille princesse pour prendre ses ordres: «Si j'avais des ordres à donner, répondit-elle sèchement, ce ne serait pas pour envoyer chercher une Autrichienne [160].»
Plus douce que sa sœur, Mme Victoire était aussi plus sympathique: sa Maison l'adorait. Tous ceux qui l'approchaient étaient séduits par une bonté habituelle, plus instinctive peut-être que raisonnée, mais profonde: elle aimait à faire plaisir. Son embonpoint précoce lui avait valu, de la part du Roi qui, à force de vivre avec des gens de basse condition, avait fini par en prendre quelquefois le langage, un surnom grotesque [161]; et les méchantes langues prétendaient que cet embonpoint de la princesse pourrait bien être dû aux plats succulents que lui servait son maître d'hôtel. Elle-même d'ailleurs n'en faisait pas mystère: elle avouait, avec une aimable simplicité, son goût pour la bonne chère et pour les aises de la vie. «Voilà un fauteuil qui me perdra,» disait-elle un jour à Mme Campan. Nature un peu apathique, elle subissait l'ascendant de sa sœur aînée et se laissait entraîner par elle dans de mesquines rancunes, que souvent son cœur désavouait, mais contre lesquelles sa bonté trop faible ne savait pas se prémunir [162].
Entre les deux sœurs, sans esprit comme sans grâce, toujours craintive, toujours ahurie, silencieuse et farouche, n'ouvrant la bouche que les jours d'orage, n'ouvrant les yeux que pour regarder de côté, comme les lièvres [163], Mme Sophie ne comptait point à la Cour: elle n'était qu'un satellite sans importance, gravitant docilement et aveuglément dans l'orbite de Mme Adélaïde.
Enfin, Madame Louise, Madame dernière, comme l'avait appelée Louis XV à sa naissance, Madame Louise, après avoir pendant vingt ans partagé la vie de ses sœurs, avait depuis un mois renoncé subitement à toutes les pompes de la Cour et à toutes les délicatesses de l'existence, auxquelles pourtant elle n'était nullement insensible [164]. Un jour, le 11 avril 1770, à sept heures du matin, sans avoir prévenu personne que son père, mais mettant à exécution, par une détermination soudaine, des aspirations de dix-huit ans, elle était partie de Versailles et s'était rendue, seule avec une dame et un écuyer, au couvent des Carmélites de Saint-Denys, le plus pauvre de l'ordre. La grille s'était refermée sur elle: la fille de France était devenue la mère Thérèse de Saint-Augustin. La Cour avait été stupéfaite, Mesdames consternées. Le Roi, chez qui l'héroïque et inattendue résolution de Madame Louise avait réveillé, trop peu de temps, hélas! la foi de son enfance, et qui lui avait écrit des lettres où il s'était montré père affectueux et chrétien convaincu, le Roi, un moment dérangé dans ses habitudes en ne trouvant plus Madame dernière avec ses sœurs, à l'heure où il descendait faire son café chez elles, n'avait pas tardé à reprendre une vie que sa fille expiait dans les austérités du cloître. Décidée à pousser son sacrifice jusqu'au bout, la princesse n'admettait aucun tempérament avec la règle, acceptant les mortifications les plus dures et les travaux les plus humiliants, comme la dernière des novices. Malheureusement, les bruits du monde n'expirèrent pas toujours à la porte du monastère de Saint-Denys. La mère Thérèse de Saint-Augustin se souvint plus d'une fois qu'elle était fille et tante de roi et prêta l'autorité de sa parole respectée et de sa vie sainte aux passions politiques de ses sœurs et à leurs récriminations contre la jeune nièce, des mains de laquelle pourtant elle avait reçu l'habit.
Quant aux frères et aux sœurs du Dauphin: le comte de Provence, esprit fin et cultivé, mais caractère douteux; le comte d'Artois, brillant étourdi, qui ne songeait qu'au plaisir; Mesdames Clotilde et Elisabeth, encore entre les mains de leur gouvernante, la comtesse de Marsan, tous trop jeunes pour avoir un passé, presque incertains s'ils auraient un avenir, ils ne comptaient guère à la Cour, et nous ne les retrouverons que plus tard.
Mais ce Dauphin lui-même, dont Marie-Antoinette devait partager à tout jamais la destinée, qui était-il? Quel était son caractère? Qu'en avait fait l'éducation? Qu'en fallait-il augurer, à cette heure solennelle où, du premier contact de deux cœurs qui se rapprochent et s'unissent par le plus indissoluble des liens, peut dépendre l'avenir de toute une vie?
Louis-Auguste, duc de Berry, troisième fils du Dauphin, fils de Louis XV et de Marie-Josèphe de Saxe, était né le 23 août 1754. Sa naissance, arrivée subitement à Versailles, tandis que la Cour était à Choisy, n'avait pas été entourée de l'appareil solennel ordinaire aux Enfants de France, et le courrier chargé d'aller en porter la nouvelle au Roi était tombé de cheval et s'était tué. Les «imaginations ombrageuses» avaient été frappées de cette triste coïncidence, et le bruit s'était répandu dans le peuple que «le nouveau prince ne naissait pas pour le bonheur [165]».
La santé du duc de Berry était délicate. Sa gouvernante, la comtesse de Marsan, née Rohan-Soubise, le conduisit à la campagne, à Bellevue. Là, le grand air, l'exercice, des soins intelligents ne tardèrent pas à triompher de cette faiblesse native. Sous leur fortifiante influence, le tempérament du jeune prince acquit une vigueur qui ne devait plus se démentir, et lorsque, au mois de septembre 1760, il fut remis entre les mains des hommes, la Dauphine pouvait célébrer sa bonne mine, dans la même lettre où, hélas! elle était réduite à constater le dépérissement croissant de son fils aîné, le duc de Bourgogne [166]. Six mois après, en effet, le 22 mars 1761, le duc de Bourgogne mourait, et le duc de Berry devenait l'héritier présomptif du trône.
Le gouverneur des Enfants de France était le duc de la Vauguyon, vaillant soldat, mais esprit vaniteux et étroit [167], qui, n'ayant pas su comprendre que le Dauphin une fois marié était hors de page, voulut imposer sa surveillance à l'intimité des jeunes époux et qui, déjoué dans ses calculs par la fermeté de Marie-Antoinette, chercha méchamment à désunir ceux qu'il n'avait pu dominer. Le sous-gouverneur était le marquis de Sinéty; le précepteur, Mgr de Coétlosquet, évêque de Limoges; le sous-précepteur, celui dont la mission peut-être était la plus importante, puisqu'il était en contact journalier avec l'élève, celui dont l'influence fut la plus durable, puisque, plus de vingt ans après, Necker l'accusait de gouverner la France [168], était l'abbé de Radonvilliers, «esprit fin et délié,» disait de lui le chargé d'affaires de Prusse [169]. Mais le Dauphin et la Dauphine s'étaient réservé la haute main sur l'éducation de leurs enfants. Malheureusement, cette direction éclairée ne subsista pas longtemps. Le Dauphin fut emporté le 20 décembre 1765; la Dauphine le suivit dans la tombe le 13 mars 1767. Le duc de la Vauguyon resta seul chargé d'élever l'héritier de la Couronne.
L'instruction du jeune prince fut sérieuse et solide: son père avait tenu à ce qu'il n'apprît pas en se jouant, comme le recommandaient alors certains philosophes, mais par un travail opiniâtre et soutenu. Même après la mort du Dauphin, ces principes sévères furent observés. Grâce à eux, la mémoire du duc de Berry se meubla promptement de connaissances utiles et variées. Il possédait à fond la littérature latine, au point de pouvoir discuter, dans une heure tristement solennelle, sur le mérite respectif de Tite-Live et de Tacite [170], savait l'italien, parlait l'allemand suffisamment, l'anglais avec assez de perfection pour en traduire divers ouvrages. Par une singulière préférence, où l'on pourrait voir comme un pressentiment, sa première traduction fut celle de l'Histoire de Charles Ier, par Hume.
Là aussi se révélait ce goût de l'histoire, qui fut une des préférences de son esprit et qui n'eut d'égal que son goût pour la géographie. En cette dernière science il était maître. Dessiner des cartes, tracer une mappemonde, construire une sphère terrestre était pour lui un plaisir, et l'on sait que plus tard ce fut lui qui rédigea de sa main les instructions destinées à l'illustre et malheureux La Pérouse, quand il partit pour ce grand voyage autour du monde, dont il ne devait pas revenir.
Les soins de l'éducation marchaient de pair avec ceux de l'étude. Mais là, la direction n'était plus aussi heureuse, ni les résultats aussi satisfaisants. Si les précepteurs du jeune prince lui avaient inspiré une piété vraie et profonde, un attachement inébranlable à la religion catholique, une pureté de mœurs qui résista aux séductions d'une Cour corrompue, ils n'avaient pas su joindre à ces vertus, qui conviennent à tous, les vertus plus spécialement propres à un souverain: ils ne lui avaient pas appris qu'un monarque ne doit pas seulement tenir la main de justice, qu'il doit porter aussi le bâton de commandement, et au besoin savoir tirer l'épée; ils en avaient fait un saint, ils n'en avaient point fait un roi.
Nature vigoureuse, mais un peu molle et engourdie, caractère irrésolu, concentré en lui-même, le duc de Berry avait beaucoup de qualités sérieuses, mais malheureusement peu de qualités aimables ou fortes. Son honnêteté naturelle, son admirable droiture, son goût réfléchi pour la justice, son amour ardent du peuple manquaient de la fermeté qui impose, du charme extérieur et de l'esprit d'à-propos qui attirent. Quoiqu'il eût dans toute sa personne cet air de dignité que n'abdiquent jamais les Bourbons et que révèlent ses portraits, quoique dans les circonstances solennelles et aux jours de représentation on fût frappé de la majesté de son regard [171], néanmoins, dans l'habitude de la vie, sa démarche était lourde, sa taille épaisse, sa parole rude. Sa bonté dégénérait trop souvent en faiblesse; sa franchise, en brusquerie; ses railleries, en «coups de boutoir». Il aurait eu besoin du contact du monde pour donner au fond solide qu'il tenait de Dieu, la forme qui lui manquait, ce vernis de bonne grâce et d'affabilité si nécessaire à un prince destiné à vivre au milieu de la société la plus brillante et sur le plus beau trône du monde, pour acquérir en même temps cette connaissance des hommes et des choses, sans laquelle un roi ne peut conduire ni lui-même, ni son royaume.
Au lieu de cela, on l'enferma dans l'isolement le plus absolu. Son père et sa mère, légitimement froissés des scandales de la Cour, s'étaient fait comme une loi de vivre à part et d'y élever leurs enfants. Après leur mort, cette tradition fut trop religieusement respectée. Elle développa chez le jeune prince une disposition excellente, quand elle est contenue dans certaines limites, mais qui, poussée à l'excès, devint un défaut. Elle le rendit timide, embarrassé, défiant de lui-même, «sauvage,» comme disait Louis XV [172]. «Son caractère, a dit un historien, contracta insensiblement l'habitude de cette modestie exagérée qui lui fit tant de fois sacrifier ses propres lumières aux avis les plus médiocres [173].» Entouré de frères dont les qualités, moins réelles peut-être, étaient plus brillantes, le duc de Berry, devenu Dauphin, voyait les courtisans s'éloigner de lui et les hommages s'adresser au comte de Provence et au comte d'Artois. Il en concevait un trouble qui le rendait plus irrésolu encore. Son cœur, meurtri de ces marques de dédain, ou tout au moins d'indifférence, ne pouvait se défendre en secret d'une certaine amertume, et un jour qu'un harangueur de province le complimentait sur ses qualités précoces: «Vous vous trompez, Monsieur, répondit-il, ce n'est pas moi qui ai de l'esprit, c'est mon frère de Provence [174].»
Délaissé par les courtisans, négligé par le Roi, le Dauphin se concentrait dans des études solitaires et des travaux manuels. Son robuste tempérament avait besoin d'exercices physiques: il fit monter un tour et organiser des ateliers de menuiserie et de serrurerie. C'est à des occupations de ce genre qu'il consacrait les heures que n'absorbaient point les lectures et la chasse. La chasse et la forge, c'étaient pour lui deux passe-temps favoris, on pourrait presque dire deux passions. Il en avait une troisième qui dépassait tout: la passion de faire le bien; par malheur, il n'en avait pas la science. Sa vie, isolée et réfléchie, avait bien pu lui faire prendre en horreur les abus qu'il apercevait dans le gouvernement et lui inspirer l'ardent désir de les corriger [175]; elle n'avait pu lui donner ni cette expérience du monde, sans laquelle on marche à l'aventure, ni cette énergie de décision, sans laquelle on va aux abîmes.
Avec ces habitudes de retraite, cette nature froide et repliée sur elle-même, cette réserve peu expansive, le Dauphin ne pouvait être pour la jeune femme qui lui était confiée ni un directeur bien éclairé ni un époux bien empressé: «Ce n'est pas un homme comme un autre,» disait de lui son grand-père [176]. Quelques jours seulement après son mariage, le 23 mai, entrant le matin dans la chambre de la Dauphine: «Avez-vous bien dormi?» lui disait-il.—«Oui,» répondait Marie-Antoinette [177]. Et c'est à ce court échange de brèves paroles que se bornait, en pleine lune de miel, l'entretien des deux époux.
La pauvre Dauphine, dont le cœur tendre et ardent ne demandait qu'à être payé de retour, était toute chagrinée de cette froideur qu'elle ne s'expliquait pas. Son mari avait bien déclaré à ses tantes qu'il la trouvait très aimable et qu'il en était bien content [178]; elle eût voulu qu'il renfermât moins cette satisfaction en lui-même; elle se sentait triste et dépaysée à cette Cour, où elle ne rencontrait ni affection expansive comme la sienne, ni appui pour ses premiers pas. Elle s'efforçait vainement de secouer cette mélancolie qui envahissait tout son être; son esprit, un moment distrait, ne tardait pas à retourner à ses affligeantes pensées et à retomber dans ses rêveries: «J'en ai le cœur navré,» écrivait Vermond [179].
CHAPITRE IV
Intrigues de la Cour.—Les partis en présence.—Espionnage du duc de la Vauguyon.—Débuts heureux de la Dauphine.—La comtesse de Grammont.—Une journée de Marie-Antoinette.—La lecture.—Représentations de Marie-Thérèse.—Après quelque résistance la Dauphine s'y soumet.
Rarement, croyons-nous, Cour fut plus divisée, plus livrée aux factions, aux manœuvres souterraines, aux convoitises et aux rancunes que la Cour de France en 1770. Deux partis s'y disputaient le pouvoir: l'un, le parti dominant à cette époque, celui qu'on appelait le parti Choiseul, avait à sa tête le ministre qui avait resserré l'alliance autrichienne et conclu le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette. Il avait pour lui l'opinion, les Parlements, ou du moins les Parlementaires. L'autre, celui qu'on nommait le parti des dévots,—quoique au fond la plupart de ceux qui le composaient se souciassent assez peu de religion, mais ils avaient rallié autour d'eux tous ceux qui ne pardonnaient pas à Choiseul l'expulsion des Jésuites,—avait pour chefs le chancelier Maupeou; la comtesse de Marsan, gouvernante des Enfants de France, qui,—il faut lui rendre cette justice,—avait su inspirer à ses élèves, Mesdames Clotilde et Élisabeth, des sentiments de piété solides, mais femme intrigante et vindicative, qui entraînait avec elle la puissante famille des Rohan; le duc d'Aiguillon, l'ennemi de la Chalotais, le despotique et maladroit gouverneur de la Bretagne, soutenu de tout le crédit des Richelieu; et le duc de la Vauguyon, le prétentieux et médiocre gouverneur dont nous avons parlé, mais auquel ce titre faisait une situation considérable à la Cour. Mesdames, en souvenir de leur frère, et en haine de Choiseul, penchaient vers ce second parti, et l'ambitieux Maupeou avait réussi à y entraîner Mme du Barry, qui ne pardonnait pas au ministre la fière indépendance qu'il avait gardée devant elle.
Entre ces deux factions principales, qui se partageaient la Cour, s'agitaient une foule de petites ambitions, de rancunes mesquines, de passions vulgaires et parfois honteuses. Nous n'avons pas à refaire ici le tableau de la société française à la fin du règne de Louis XV; ce tableau est connu et l'on en retrouve les traits dans tous les chroniqueurs du temps. Mais on conviendra que c'était un triste monde, pour une enfant de quinze ans, chaste et pure, que ce monde de Versailles, où trop souvent, à l'exemple du maître et de la favorite, les hommes n'avaient une femme que pour la délaisser, les femmes un mari que pour le trahir. Sur ce terrain glissant, la marche était difficile, et tout faux pas singulièrement dangereux. Quel que pût être le désir de Marie-Antoinette de vivre en dehors des partis politiques, il lui était impossible de s'y soustraire. Dès son apparition, elle était forcément classée dans l'une ou l'autre des coteries rivales. La reconnaissance et les recommandations de sa mère la rangeaient dans le parti Choiseul. C'était assez pour la désigner aux préventions, aux haines, aux manœuvres de tous les adversaires de Choiseul. Les uns cherchaient à tuer son crédit, avant même qu'il fût né; les autres, plus habiles, s'efforçaient de la dominer. Il n'y avait pas un mois que Marie-Antoinette était à Versailles, et déjà elle était enlacée dans un réseau d'intrigues presque inextricable. Tout était matière à tracasserie, à complot, à conflit. C'était l'abbé de Vermond, qu'on tentait d'éloigner. C'était la comtesse de Noailles, qu'on essayait de dégoûter par mille ennuis. C'était une femme de chambre, de fidélité douteuse, qu'on voulait introduire dans la Maison de la Dauphine. C'était un confesseur suspect qu'on prétendait lui donner. On s'efforçait d'indisposer le Roi contre elle en faisant courir le bruit qu'elle refusait de l'accompagner dans ses voyages [180]. On travaillait par tous les moyens à éloigner d'elle son mari.
C'est au duc de la Vauguyon qu'était dévolue cette dernière tâche. Jaloux de conserver son ascendant sur le prince qu'il voulait dominer, n'ayant pas su l'élever, inquiet de l'influence que pouvait prendre sur cette nature, neuve et vierge encore, une fraîche et charmante jeune femme, l'ancien gouverneur n'épargnait rien pour diviser les deux époux. En dépit de toute convenance, et malgré l'opposition de la comtesse de Noailles, il avait prétendu avoir, à toute heure et par des voies détournées, ses entrées non seulement chez le Dauphin, mais encore chez la Dauphine [181]. Il allait même plus loin. Un jour, Marie-Antoinette et son mari étaient ensemble dans leur appartement. Un valet de chambre, «ou sot, ou honnête homme,» ouvre brusquement la porte, et l'on aperçoit M. de la Vauguyon, qui s'était approché à pas de loup pour écouter, et qui restait là, planté comme un piquet. Confus d'être ainsi découvert sans pouvoir reculer, le duc ne trouva rien à dire pour sa défense. La Dauphine en profita pour représenter vivement à son mari les inconvénients de «l'indécente conduite» de son gouverneur, et le Dauphin prit fort bien ces remontrances dont il sentait trop la justesse [182].
Malgré toutes ces cabales et tout ces écueils, les débuts de Marie-Antoinette furent heureux [183]; c'est un témoin peu suspect, c'est un pamphlétaire qui le dit. Le Roi se sentait comme rajeuni à la vue de cette belle et pure enfant dont l'apparition à Versailles, où trop souvent la vertu était maussade et la beauté libertine, avait un moment rafraîchi l'atmosphère de la Cour. Il remarquait bien qu'elle était un peu vive, un peu enfant; mais, ajoutait-il aussitôt, «cela est bien de son âge [184].»
Au fond, il la trouvait charmante. «J'ai ma duchesse de Bourgogne,» répétait-il souvent. Le public était ravi de l'affabilité de la jeune princesse; les plus vieux courtisans même étaient séduits. Choiseul s'entretenait avec elle et sortait enthousiasmé: «On n'a jamais rien vu de pareil à son âge,» disait-il [185]. Et le duc de Noailles, «l'homme de France qui avait peut-être le plus d'esprit et qui connaissait le mieux son souverain et la Cour,» déclarait à Mercy que très certainement, «d'après les qualités qu'il voyait dans cette princesse,» ses charmes acquerraient un jour sur le Roi un empire tout-puissant.
Les dames de la Dauphine n'étaient pas moins flattées des égards qu'elle leur témoignait et de la protection qu'elle leur accordait. Un exemple remarqué avait montré dès le début avec quelle vivacité et quelle fermeté elle savait les défendre au besoin. A Choisy, pendant une représentation, les dames du palais s'étaient emparées des premiers bancs et avaient refusé d'y faire place à la comtesse du Barry et à deux de ses amies intimes. Il y avait eu des propos piquants échangés; la favorite s'était plainte et le Roi, cédant à ses plaintes, avait exilé à quinze lieues de la Cour une des dames de la Dauphine, la comtesse de Grammont, qui s'était montrée l'une des plus vives contre Mme du Barry [186]. Quelques mois plus tard, Mme de Grammont, étant tombée malade, demanda la permission de revenir à Paris et pria Marie-Antoinette d'intercéder en sa faveur. La jeune princesse alla aussitôt trouver son grand-père et lui exposa, d'une façon pleine de grâce et de douceur, la requête de sa dame du palais. Le Roi, embarrassé, comme toujours en pareille occurrence, ajourna sa réponse. La Dauphine insista: «Madame,» répliqua Louis XV, avec une certaine sécheresse, «je crois vous avoir dit que je vous donnerai une réponse.»—«Mais, papa, reprit vivement la princesse, indépendamment des raisons d'humanité et de justice, songez donc quel chagrin ce serait pour moi, si une femme attachée à mon service venait à mourir dans votre disgrâce.» Le Roi sourit et promit à sa petite-fille de lui donner satisfaction. Il chargea aussitôt le duc de la Vrillière de s'informer de l'état de Mme de Grammont, et deux jours après, malgré une première opposition de Mme du Barry, il ordonnait d'envoyer à la malade une permission de revenir à Paris. La Vrillière, intimement lié avec la favorite, n'expédia la permission qu'en rechignant; soit mauvaise volonté, soit oubli, il négligea d'en avertir la Dauphine. La Dauphine le fit venir: «Monsieur,» lui dit-elle d'un ton plein de dignité, «s'agissant d'une demande dont je vous avais chargé, et qui concerne une dame de mon service, j'aurais dû être informée la première, et par vous, de la résolution que le Roi prendrait à son égard; mais je vois, Monsieur, que vous m'avez traitée en enfant, et je suis bien aise de vous dire que je ne l'oublierai pas.»
La Vrillière, confus, balbutia quelques mauvaises excuses. La Cour fut surprise de ce fier langage et Madame Adélaïde, admirant une fermeté dont elle n'eût pas été capable, ne put s'empêcher de dire à sa nièce, non peut-être sans une secrète envie: «On voit bien que vous n'êtes pas de notre sang [187].»
Malgré cette divergence d'idées et cette différence d'attitude, Mesdames elles-mêmes, à cette heure, étaient sous le charme, et Madame Adélaïde oubliait un instant ses préventions pour donner à Marie-Antoinette une clef de ses appartements, où elle pourrait ainsi aller sans suite et sans être vue [188]. Il n'était pas jusqu'au Dauphin qui ne subit l'ascendant de sa jeune femme; son caractère, un peu fermé et concentré, s'épanouissait presque au contact de cette grâce et de cette bonne humeur: «Puisque nous devons vivre dans une amitié intime,» lui disait un jour la jeune princesse, «il faut que nous parlions de tout avec confiance.» Et l'entretien commençait en effet, confiant et intime, sur les sujets les plus délicats, sur Mme du Barry et sur le duc de Choiseul [189].
Un tel triomphe était trop éclatant pour durer, et le fidèle Mercy, qui connaissait bien la Cour de Versailles et le caractère français, ne s'aveuglait pas sur les suites de ce flatteur début. «Sans me laisser éblouir par le succès très mérité de Madame la Dauphine», écrivait-il dès le 15 juin 1770, je «réfléchis que parmi une nation vive et légère et dans une Cour fort orageuse, il est plus facile, dans le début, d'y remporter les suffrages que de les y conserver à la longue [190].» Trop de gens avaient intérêt à détruire ce crédit naissant, et d'ailleurs les qualités de la jeune princesse étaient trop brillantes pour n'être pas dangereuses. Toute de premier mouvement, sans calcul et sans arrière-pensée, elle savait rarement dissimuler son sentiment, et cette spontanéité, qui était un de ses charmes, était aussi un de ses écueils. Sa facile confiance la livrait désarmée aux intrigues de son entourage, de même que son bon cœur la laissait sans défense contre les sollicitations et les importunités. Vive, ardente, pleine de gaîté et d'entrain, amie des plaisirs, un peu moqueuse, elle se pliait mal à la réflexion et à la contrainte. Il y avait d'ailleurs tant de sujets de distraction à la Cour, tant d'obligations de société et de famille, qu'on n'avait guère le temps de songer à une instruction un peu suivie.
Veut-on savoir quel était l'emploi du temps de Marie-Antoinette dans les premiers mois de son séjour en France? Le voici, tel qu'elle le décrit à sa mère, dans une lettre du 12 juillet 1770:
«Je me lève à dix heures, ou à neuf, ou à neuf et demie, et m'ayant habillée, je dis ma prière du matin; ensuite, je déjeune et de là je vais chez mes tantes, où je trouve ordinairement le Roi. Cela dure jusqu'à dix heures et demie; ensuite, à onze heures, je vais me coiffer. A midi, on appelle la Chambre et là tout le monde peut entrer qui n'est point des communes gens. Je mets mon rouge et lave mes mains devant tout le monde; ensuite, les hommes sortent et les dames restent, et je m'habille devant elles. A midi est la messe. Si le Roi est à Versailles, je vais avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe, nous dînons à nous deux devant tout le monde; mais cela est fini à une heure et demie; car nous mangeons fort vite tous les deux. De là, je vais chez M. le Dauphin et, s'il a affaire, je reviens chez moi. Je lis, j'écris, ou je travaille; car je fais une veste pour le Roi, qui n'avance guère; mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera finie dans quelques années. A trois heures, je vais encore chez mes tantes, où le Roi vient à cette heure-là.»
«A quatre heures, l'abbé vient chez moi; à cinq heures, tous les jours, le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à six heures. A six heures et demie, je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne vais point me promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours avec moi chez mes tantes. A sept heures, on joue jusqu'à neuf heures; mais quand il fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a point de jeu chez moi, mais chez mes tantes. A neuf heures, nous soupons, et, quand le Roi n'y est point, mes tantes viennent souper chez nous; mais quand le Roi y est, nous allons souper chez elles. Nous attendons le Roi, qui vient ordinairement à dix heures trois quarts; mais moi, en attendant, je me place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du Roi; mais quand il n'y est pas, nous allons coucher à onze heures [191].»
A Choisy, la journée était plus complète encore et le jeu se prolongeait parfois jusqu'à une heure et demie du matin [192].
Dans ce programme, à la fois si rempli et si vide, dans cette vie si affairée sans affaires réelles, où trouver place pour des occupations sérieuses, nous ne disons pas pour des études, mais simplement pour des lectures? Marie-Antoinette avait à peine le temps d'écrire à sa mère; elle était souvent obligée de le faire à sa toilette, et l'on sait cependant combien elle aimait sa mère. Si les instants lui manquaient pour l'accomplissement d'un devoir si pressant et si cher à son cœur, comment en aurait-elle trouvé chaque jour pour un travail assidu, très utile sans doute, mais qui eût dû précéder le mariage et pour lequel, il faut bien le dire, elle n'avait jamais eu que fort peu de goût [193]? «Elle a,» écrivait Mercy, «une conception heureuse et facile, au moyen de laquelle elle saisit et retient ce qu'elle lit; mais elle y emploie trop peu de temps [194].»
C'était un des grands soucis de Marie-Thérèse: elle sentait que l'éducation de sa fille n'avait pas été suffisamment soignée à Vienne; elle eût voulu qu'elle la perfectionnât à Versailles et que, dans ce tourbillon frivole de la Cour, il y eût place pour de solides lectures qui eussent été un complément d'instruction. Elle y revenait sans cesse, dans ses lettres, demandant qu'on lui rendît compte des lectures et même qu'on lui en fît un journal [195]. Marie-Antoinette fut embarrassée de cette demande; sa vivacité naturelle, la pétulance même de son âge, sa répugnance à appliquer un esprit facile à distraire, la fréquence de ses visites à ses tantes, la promenade pendant la belle saison, le besoin de causer de mille objets «que leur beauté ou leur nouveauté rendait intéressants [196],» ne lui avaient pas toujours permis d'employer bien exactement l'heure réservée à la lecture dans le programme si chargé de la journée. Non pas qu'elle fût demeurée oisive. A plusieurs reprises, Mercy s'était loué de sa fidélité au travail, et Vermond remarquait que son langage s'était amélioré et qu'elle s'exprimait «aisément, agréablement et très noblement dans les occasions et sur les choses remarquables [197]». Mais il lui arrivait parfois de s'intéresser plus aux jeux du fils de sa première femme de chambre, Mme de Misery [198], ou aux gambades de son petit chien Mops [199], qu'aux Lettres du comte de Tessin ou aux Bagatelles morales de l'abbé Coyer [200]. Elle ne savait donc que répondre à sa mère. Trop franche pour dissimuler la vérité, il lui en coûtait pourtant de l'avouer. D'ailleurs, ce compte rendu que réclamait l'Impératrice n'était pas aussi simple à faire qu'il semblait au premier abord. La jeune princesse, et cela était assez naturel, ne voulait pas écrire d'une manière ostensible; son très légitime amour-propre eût rougi, aux yeux de son mari et de ses tantes, de paraître encore en éducation. Mais comment écrire sans qu'on vît ses lettres et ses résumés?
A tort ou à raison, Marie-Antoinette ne croyait aucun papier en sûreté chez elle; elle avait peur des doubles clefs [201]. Ne sachant donc à quoi se résoudre, elle s'en tirait, comme s'en tirent trop souvent les gens dans l'embarras, en ne se décidant à rien. Quelle que fût sa docilité vis-à-vis de ses conseillers [202], quels que fussent sa soumission, son respect et sa confiance pour sa mère [203], elle ne répondait pas à ses pressantes questions. L'Impératrice s'irritait; elle revenait à la charge avec une sévérité qui allait parfois jusqu'à l'injustice, et une insistance qui finissait par agacer Marie-Antoinette.
«Tâchez de tapisser un peu votre tête de bonnes lectures... Ne négligez pas cette ressource, qui vous est plus nécessaire qu'à une autre, n'ayant aucun autre acquis, ni la musique, ni le dessin, ni la danse, peinture et autres sciences agréables. Je reviens donc toujours à la lecture, et vous chargerez l'abbé de m'envoyer tous les mois ce que vous aurez achevé et ce que vous comptez commencer [204].»
Cette fois, la leçon était trop forte: elle dépassait le but. Marie-Antoinette fut non pas aigrie, mais piquée au vif: «Voyez, Monsieur l'abbé, dit-elle à Vermond, si l'on savait cela, cela me ferait un bel honneur.» Et après avoir lu le passage que nous venons de citer: «Vraiment, reprit-elle avec humeur, elle me ferait passer pour un animal.» Puis, se calmant un peu: «Eh bien,» ajouta-t-elle, «je répondrai qu'il ne me sera guère possible de faire des lectures réglées pendant le carnaval, mais en carême. N'est-ce pas bon?»—«Oui, Madame, pourvu que cela soit sincère [205].»
Nous avons cité cette petite scène, parce qu'elle peint bien le caractère de Marie-Antoinette à cette époque et la nature de ses relations avec Marie-Thérèse: une direction incessante, et, la plupart du temps, impérieuse de la part de la mère; de la part de la fille, un peu d'impatience de cette surveillance occulte et de ces perpétuelles gronderies, parfois une fugitive velléité de s'y soustraire et, ce qui est bien humain, quelques tentatives pour ajourner, peut-être pour éluder une obligation ennuyeuse, mais au fond un respect véritable et une docilité réelle, auxquels faisaient seuls obstacle les mille tracas de la journée et l'extrême vivacité de l'esprit.
Mais Marie-Thérèse ne se tint pas pour satisfaite de cette promesse qui lui semblait une échappatoire. Dans la lettre suivante, elle insiste de nouveau:
«J'attends avec impatience, en retour de ce courrier, vos lectures et application: il est permis, surtout à votre âge, de s'amuser; mais d'en faire toute son occupation, et de ne rien faire de solide ni d'utile et de tuer le temps entre promenades et visites, à la longue vous en reconnaîtrez le vide et serez bien aux regrets de n'avoir mieux employé votre temps. Je dois même vous relever que le caractère de vos lettres est tous les jours plus mauvais et moins correct. Depuis dix mois, vous auriez dû vous perfectionner. J'étais un peu humiliée en voyant courir par plusieurs mains celles des dames que vous leur avez écrites; il faudrait s'exercer avec l'abbé ou quelque autre de vous former mieux la main, pour avoir un caractère plus égal [206].»
Marie-Antoinette aurait pu répondre qu'il lui eût été bien difficile de faire en dix mois à Versailles, au milieu de distractions sans nombre, ce qu'on n'avait pas su lui apprendre en dix ans à Vienne, dans le calme de l'éducation. Mais elle était trop respectueuse pour le dire. Elle était d'ailleurs sincère dans sa promesse de s'occuper plus sérieusement pendant le carême, et elle y fut fidèle. Dès le mois de mars, elle envoya le journal de ses lectures [207], et elle les fit avec plus de régularité. L'abbé de Vermond lui-même constata que les idées de la Dauphine «s'arrangeaient avec plus d'ordre et que son langage devenait plus suivi [208]». Sans doute, avec la vivacité de son caractère, il était difficile qu'il n'y eût pas des rechutes. Tantôt le goût que Marie-Antoinette montrait pour le fils de sa première femme de chambre [209], tantôt les courses à cheval [210] ou à âne [211], les promenades pendant la belle saison [212], les amusements du carnaval pendant l'hiver amenaient un peu d'interruption dans l'étude. Mais il est certain,—et les impartiaux rapports de Mercy l'établissent,—que la jeune femme fit de réels efforts pour tenir l'engagement pris avec sa mère. Le fidèle ambassadeur remarquait chez son auguste pupille des changements avantageux [213]. Les conversations avec l'abbé de Vermond étaient plus longues, plus sérieuses, plus instructives [214]. La musique, la danse, les travaux d'aiguille alternaient avec l'étude [215]. La lecture durait même quelquefois plusieurs heures [216], soit que la Dauphine lût elle-même, soit qu'elle fît lire par l'abbé de Vermond [217], tandis qu'elle était occupée à un de ces ouvrages manuels pour lesquels elle eut toujours le plus grand goût [218]. Et le choix portait sur des œuvres d'un genre propre à former l'esprit, des lettres bien écrites, des sermonnaires, des traités ou des mémoires historiques surtout, parfois des pièces de théâtre, mais jamais de romans ou d'autres livres frivoles, pour lesquels elle ne manifestait aucune curiosité [219]. C'étaient les Anecdotes de la Cour de Philippe-Auguste [220], les Mémoires de l'Estoile, les Lettres d'une mère à sa fille, le Livre de Tobie [221], le Petit-Carême de Massillon [222], les Œuvres de Bossuet [223], l'Histoire d'Angleterre, de Hume [224]. En sorte qu'elle se trouva bientôt plus instruite en fait d'histoire, et particulièrement d'Histoire de France, que les princes ou princesses de la famille royale [225]. Elle fit mieux: d'élève, elle devint mentor et fit lire au Dauphin les Mémoires de Sully [226].
Quant à elle, elle se traça tout un plan d'études, et pour rendre en quelque sorte plus solennel l'engagement qu'elle prenait vis-à-vis d'elle-même, elle l'inscrivit de sa main sur un agenda:
«Il semble, écrivait Mercy, que Son Altesse Royale a voulu s'astreindre elle-même à une forme constante et invariable en mettant par écrit une sorte d'agenda qu'elle a eu la bonté de me lire et qui comprend la distribution des heures de la journée. Il y est dit qu'en se levant Madame l'Archiduchesse emploiera les premiers moments à la prière, qu'ensuite elle s'occupera de la musique, de la danse et d'une heure de lecture raisonnable; c'est l'expression que porte l'agenda. La toilette, une visite chez le Roi, la messe et le dîner remplissent le reste de la matinée. Après midi, il se trouve une heure et demie assignée à la continuation des lectures raisonnables; les promenades ou la chasse et les conversations avec Monsieur le Dauphin ainsi qu'avec le reste de la famille royale trouvent lieu successivement. J'ai respectueusement exhorté Madame la Dauphine à ne point s'écarter d'un plan si sage et si bien arrangé. Elle m'a répondu avec sa bonne foi ordinaire: «Je ne sais si je remplirai tout cela bien exactement, mais je m'y tiendrai le plus qu'il me sera possible [227].»
Qu'on compare ce programme avec celui du 12 juillet 1770 et qu'on juge les progrès réalisés en deux ans. Et, de fait, malgré un peu de dissipation l'été suivant, surtout pendant un voyage à Compiègne, où les promenades et la chasse ne permettaient guère plus d'assiduité [228], Marie-Antoinette fut fidèle à ce plan. La répugnance, qu'elle avait montrée, au début, pour les occupations sérieuses, avait cessé; elle s'y livrait désormais sans dégoût et même avec plaisir [229]. Dans le mois de novembre, malgré les distractions de l'automne, elle y consacrait deux heures par jour [230]. Au milieu même des fêtes du mariage du comte d'Artois, elle se réservait une heure de recueillement [231]. Et lorsque l'hiver ramena un peu plus de calme et de liberté, ce ne fut plus une heure seulement, mais deux, que la Dauphine consacra aux lectures et aux commentaires dont les accompagnait l'abbé de Vermond, avec deux autres heures pour la musique et la danse. «Au moyen de tout cela, écrivait Mercy, les journées se trouvent assez bien remplies, et je crois que Votre Majesté a tout sujet d'en être satisfaite [232].»
CHAPITRE V
Ce qu'il faut penser des reproches de Marie-Thérèse à sa fille.—Les conseillers de Marie-Antoinette.—Le comte de Mercy.—Ses moyens d'informations.—L'abbé de Vermond.—Goût de Marie-Antoinette pour l'équitation.—Influence de Mesdames.—Comment cette influence s'établit.—La Maison de la Dauphine.—La comtesse de Noailles.—Madame l'Etiquette.—Les comtesses de Cossé et de Mailly.—Prise d'habit de Madame Louise.—Inconvénients de l'influence de Mesdames sur leur nièce.—La comtesse de Narbonne et la marquise de Durfort.—Rapports du Roi et de Marie-Antoinette.—Diminution de l'influence de Mesdames.—Mécontentement de Mme Adélaïde.—Sa rancune.
L'absence d'occupations sérieuses était le principal, mais non le seul reproche que Marie-Thérèse adressât à Marie-Antoinette. Sa sollicitude maternelle était sans cesse en éveil et se portait sur tout [233], et il est vraiment permis de penser que si elle avait appliqué à l'éducation de sa fille la surveillance inquiète qu'elle exerçait sur sa conduite à Versailles, bien des défauts, dont elle fut plus tard le censeur impitoyable, auraient pu être corrigés. Il ne faut pas d'ailleurs toujours prendre ces reproches à la lettre. L'Impératrice exagère souvent les griefs, afin de piquer plus vivement l'amour-propre de la Dauphine, et de «donner une secousse à son âme [234]». Elle-même avoue qu'elle lui écrit parfois des choses un peu trop fortes pour la réveiller de sa «léthargie [235]». Elle était exactement avertie de tout ce qui se passait à Versailles par son fidèle ministre le comte de Mercy-Argenteau, une des figures les plus originales peut-être de cette époque: Mercy, qui, représentant depuis plusieurs années déjà l'Autriche à Paris, savait sa Cour de France par cœur, en avait étudié tous les personnages, en connaissait à fond tous les ressorts et toutes les intrigues, et qui, chargé par sa souveraine d'appuyer et de diriger les pas de l'Archiduchesse sur ce terrain glissant, remplit jusqu'au bout sa mission avec un dévouement, une perspicacité, une vigilance, une sincérité au-dessus de tout éloge.
Il est curieux de pénétrer le système compliqué au moyen duquel l'habile diplomate était, jour par jour, et presque heure par heure, au courant des actions de sa pupille: «Je suis assuré, écrivait-il, de trois personnes du service en sous-ordre de Madame l'Archiduchesse: c'est une de ses femmes et deux garçons de chambre qui me rendent un compte exact de ce qui se passe dans l'intérieur. Je suis informé, jour par jour, des conversations de l'Archiduchesse avec l'abbé de Vermond, auquel elle ne cache rien; j'apprends, par la marquise de Durfort, jusqu'au moindre propos de ce qui se dit chez Mesdames, et j'ai plus de monde et de moyens encore à savoir ce qui se passe chez le Roi, quand Mme la Dauphine s'y trouve. A cela, je joins mes propres observations, de façon qu'il n'est pas d'heure dans la journée de laquelle je ne fusse en état de rendre compte sur ce que Madame l'Archiduchesse peut avoir dit, ou fait, ou entendu....., et j'ai donné à mes recherches toute cette étendue, parce que je sais combien le repos de Votre Majesté y est intéressé [236].»
Il faut dire, à l'honneur du fidèle ambassadeur, qu'il ne dissimula rien à l'Impératrice. Jamais il n'avança un fait dont il n'eût la certitude la plus entière [237]; jamais non plus il n'eût voulu en cacher un dont il fût assuré; jamais,—il en avait pris l'engagement et il le tint,—jamais il ne chercha à tranquilliser son auguste souveraine aux dépens de la vérité [238]; il lui dit tout, aussi bien les fautes légères que les inconvénients plus graves.
Et ce qu'il importe de remarquer encore, il déploya tant de tact dans l'accomplissement de sa délicate mission, il sut si bien déguiser ce qu'elle pouvait sembler avoir d'odieux et tempérer par un dévouement à toute épreuve et une affection quasi-paternelle ce qu'elle avait de dur, que jamais Marie-Antoinette, surveillée, espionnée, si l'on veut, grondée par lui, respectueusement mais impitoyablement, ne lui en sut mauvais gré: elle ne se rendit pas toujours à ses représentations; jamais elle ne lui en manifesta d'humeur; jamais sa confiance en lui n'en fut ébranlée. «Ce qu'il y a d'heureux, écrivait Mercy, c'est que Madame la Dauphine nous accorde, à l'abbé et à moi, sa confiance, et qu'elle nous marque plus de bonté à mesure que nous lui exposons la vérité sans détours et sans flatterie [239].» Un tel accord, dans de si difficiles conditions, ne fait pas moins d'honneur à la pupille qu'au mentor.
Le second de Mercy dans cette délicate mission, nous l'avons vu déjà, ce fut l'abbé de Vermond, qui, de précepteur de l'Archiduchesse en Autriche, était devenu lecteur de la Dauphine en France, pour «continuer les fonctions dont il avait été chargé à Vienne, suivre et perfectionner les connaissances que Madame la Dauphine témoigne tant de désir de cultiver [240]», et qui, malgré bien des tracasseries et quelques instants de découragement, demeura ferme au poste qui lui était confié. Ses yeux, il l'a dit lui-même, étaient toujours ouverts, alternativement par l'inquiétude et par l'enchantement [241]. Des jalousies de métier ou des haines de Cour l'avaient calomnié. Mme Campan l'avait représenté comme le mauvais génie de Marie-Antoinette, comme un intrigant dominateur et ambitieux [242]. L'histoire, aujourd'hui mieux connue, a pleinement réhabilité l'abbé de Vermond; elle lui a restitué son véritable rôle. Si elle est en droit de lui reprocher d'avoir parfois manqué de désintéressement,—et encore les abbayes qu'il demanda, suivant l'usage du temps, ne représentaient-elles qu'un revenu assez médiocre pour un homme obligé de vivre à la Cour et dont les appointements n'étaient pas régulièrement payés [243],—si elle peut regretter que sa direction n'ait pas toujours été très éclairée, elle doit reconnaître en lui un collaborateur zélé et intelligent du comte de Mercy dans l'œuvre de protection et de préservation que lui avait confiée Marie-Thérèse, un observateur perspicace, un serviteur dévoué de Marie-Antoinette, le seul de sa Maison, disait l'ambassadeur, qui lui rendît vraiment service par sa «façon de lui exposer la vérité et de la lui faire sentir [244]».
Grâce à cette double surveillance, si bien organisée par un double attachement, Marie-Thérèse pouvait, de Vienne, suivre pas à pas, pour ainsi dire, toutes les démarches de sa fille: elle la suivait à Versailles, à Fontainebleau, à Compiègne: elle la suivait au bal, à la chasse, dans ses appartements. Dès qu'un inconvénient lui était signalé, vite une lettre partait de Schoënbrunn ou de Laxembourg, lettre de reproches ou de recommandations. Voyait-elle le maintien de la Dauphine se négliger, sa taille se déformer, aussitôt elle lui écrivait de porter un corps de baleine [245], et, après quelques hésitations, Marie-Antoinette s'y résignait [246]. Mais elle n'était pas toujours aussi docile et, dans certaines circonstances, une influence nouvelle combattait et parfois dominait celle de la mère.
Dès son arrivée en France, l'Archiduchesse avait manifesté le désir de monter à cheval. L'Impératrice s'en effrayait: à quinze ans, en pleine croissance, il lui semblait qu'il y avait là un danger dont les conséquences pouvaient être graves pour l'avenir [247]. On fit agir Choiseul; le Roi, prévenu par le ministre, ne donna pas l'autorisation que sollicitait la Dauphine, il ne permit que de monter à âne. On en choisit de très doux, et ce divertissement, nouveau pour elle, plut beaucoup à la jeune princesse [248]. Mais bientôt l'âne ne lui suffit plus; elle avait de si bonnes raisons de préférer une plus noble monture. Ses tantes l'y encourageaient; le Roi et le Dauphin, qui aimaient la chasse à courre, seraient heureux d'y être accompagnés par elle; on était à Fontainebleau, l'occasion était propice. Madame Adélaïde se chargea d'aplanir les difficultés et d'obtenir la permission du Roi. Un cheval fut secrètement conduit avec les ânes à un endroit marqué de la forêt, et quand la Dauphine arriva au rendez-vous, elle renvoya les ânes et sauta sur le cheval [249]. Elle était toute fière, mais aussi tout embarrassée de son petit triomphe. Que répondre aux objections de Mercy? Comment surtout échapper aux reproches de sa mère? Elle s'en tira en promettant de ne jamais suivre de chasses à cheval [250]; mais l'occasion, le plaisir, une foule de prétextes bons et mauvais firent qu'elle ne fut pas très fidèle à cet engagement. Marie-Thérèse revint plus d'une fois sur ce délicat sujet: ne réussissant pas à entraver un goût très vif chez sa fille, elle se résigna et se borna à des recommandations, qui, il faut le dire, furent habituellement observées [251].
C'étaient Mesdames, on vient de le voir, qui avaient conseillé à la Dauphine ce genre d'amusement et l'avaient entraînée à désobéir pour la première fois aux avis de sa mère. Leur influence, à ce moment, était prépondérante, et Marie-Thérèse s'en alarmait justement. Lorsque sa fille était partie pour la France, elle n'avait pu s'empêcher de lui dire: «Soyez-leur attachée (à vos tantes); ces princesses sont pleines de vertus et de talents, c'est un bonheur pour vous: j'espère que vous mériterez leur amitié [252].» Quel autre guide, en effet, pouvait-elle lui recommander dans la famille royale? Le Dauphin était bien jeune et bien inexpérimenté lui-même pour diriger la jeunesse et l'inexpérience de sa femme.
Quant au Roi, il n'avait jamais manifesté une volonté à ses enfants. Jamais il n'avait attribué sur eux la moindre autorité à qui que ce fût [253]; jamais il n'avait pu prendre sur lui de les avertir ou corriger en quoi que ce soit [254]. Il aimait sa famille, mais de cet amour égoïste qui ne veut ni gêner ni être gêné [255]. Pourvu qu'on le laissât libre dans ses plaisirs, il laissait lui-même toute liberté aux autres dans leurs amusements.
Il y avait bien sans doute Mercy, qui avait l'entière confiance de l'Impératrice et qui la méritait. «Voyez souvent Mercy [256],» répétait sans cesse Marie-Thérèse à sa fille; «suivez tous les conseils qu'il vous donnera [257].» «Mercy est chargé de vous parler clair [258].» Et à côté de Mercy, il y avait Vermond. Mais Vermond n'occupait qu'un poste subalterne et Mercy, ministre étranger, suspect par conséquent à la Cour de France, était tenu à une réserve extrême et ne pouvait pas avoir d'audience plus d'une ou deux fois par semaine [259]. En tout cas, ni l'un ni l'autre ne pouvait être pour la jeune princesse une société.
Si de la famille royale nous descendons à la Maison de la Dauphine, nous trouvons en première ligne la dame d'honneur, la comtesse de Noailles, Madame l'Etiquette, comme l'appelait plaisamment Marie-Antoinette [260]: femme de mœurs irréprochables, mais d'une gravité un peu empesée et d'un esprit assez mince, associant à un maintien raide et à un air austère de petits moyens de flatterie sur lesquels la clairvoyante finesse de sa jeune maîtresse ne se méprenait pas. L'importance exagérée qu'elle attachait à des règles gênantes, dont beaucoup avaient leur raison d'être, mais dont plusieurs étaient des puérilités et dont d'ailleurs elle n'expliquait pas le motif, exaspérait la Dauphine, en même temps que ses complaisances obséquieuses l'agaçaient. Malgré ces inconvénients, Mme de Noailles était peut-être celle des femmes de la Cour qui convenait le mieux à ses hautes fonctions [261]. La grande situation de sa famille l'y avait préparée et sa vertu incontestable l'en rendait digne. Mercy l'opposa plus d'une fois à l'influence prédominante de Mesdames.
Au-dessous d'elle, la dame d'atours, la duchesse de Cossé, fille du duc de Nivernais, jeune femme réservée et pleine de tact, qui «réunissait tout le charme de la raison et de l'à-propos [262]» et de qui l'Empereur devait dire un jour que «dans sa tête un esprit anglais se trouvait logé avec une imagination française» [263]; véritablement attachée d'ailleurs et véritablement aimée, et qui, lorsque, plus tard, la maladie de son fils la força de quitter sa place, devait laisser à la Reine, en guise de «testament de fidélité», de sages avis sur les intrigues de la Cour et les pièges qu'on lui tendait [264].
Parmi les autres dames de la maison de la Dauphine, les unes, douces et sensibles, comme la marquise de Mailly, fort honnête, mais un peu nonchalante, n'avaient pas d'inconvénients, mais n'offraient pas de secours [265]. Les autres, comme Mme de Chimay, d'une vertu reconnue, n'inspiraient cependant pleine confiance ni à l'ambassadeur ni à la princesse [266]. D'autres, enfin, n'avaient pas une réputation intacte, comme cette duchesse de Chaulnes, spirituelle mais méchante, qui couronna par un mariage ridicule une série d'aventures et d'extravagances [267].
A tout prendre, et dans la situation que nous venons de peindre, il était donc naturel que Marie-Antoinette se rapprochât de ses tantes, surtout au début, et que sa mère l'y encourageât. Mercy lui-même, qui connaissait bien la Cour, convenait des avantages de ces relations [268]; mais il ajoutait aussitôt qu'il ne fallait pas s'y livrer sans une certaine circonspection [269]. Ce qui paraît plus surprenant, au premier abord, c'est que Mesdames, avec leurs préventions contre l'alliance autrichienne, se soient prêtées si facilement à cette intimité. Virent-elles là l'accomplissement d'un devoir envers une jeune nièce, jetée sans pilote et sans gouvernail sur la mer orageuse de Versailles? Subirent-elles, elles aussi, l'ascendant de cette grâce qui tenait tout le monde sous le charme? Y eut-il chez elles un calcul et, jalouses de cette influence nouvelle, qui se levait à l'horizon de la Cour, embrassèrent-elles leur rivale, afin de mieux l'étouffer? Nous ne voudrions pas affirmer que cette dernière considération ne soit pas entrée quelque peu dans les motifs qui guidèrent, sinon les trois sœurs,—nous ferions volontiers exception pour l'excellente Mme Victoire,—du moins Mme Adélaïde, la politique de la famille, et le chef reconnu de cette auguste trinité qui trônait dans les petits appartements du Château.
L'arrivée de la Dauphine dérangeait tous leurs projets et les rejetait au second plan. Depuis la mort de Marie-Josèphe de Saxe, Mesdames occupaient, après leur père, le premier rang à la Cour: c'était chez elles que se tenait le jeu du Roi. Désormais, ce rôle passait à la Dauphine. Que Mme Adélaïde ait vu ce changement avec dépit, cela ne paraît pas douteux. De là à cacher le dépit sous des dehors aimables, à essayer d'annuler, en la dominant et en l'absorbant, une influence contre laquelle il eût peut-être été malaisé de lutter, il y avait une transition naturelle, une combinaison qui devait tenter un esprit politique comme celui de la fille de Louis XV.