Note de transcription:
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HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE
HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE
PAR
MAXIME DE LA ROCHETERIE
TOME DEUXIÈME
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1890
Tous droits réservés
CHAPITRE PREMIER
Les États généraux.—Impopularité de la Reine au milieu de l'enthousiasme général.—Ouverture des États généraux.—Pressentiments de la Reine.—Les bougies qui s'éteignent.—Mort du premier Dauphin.
Nous abordons maintenant la période militante de la vie de Marie-Antoinette. Nous le ferons, comme pour le reste de cette histoire, avec la plus complète impartialité, mais avec une impression de mélancolie que nous ne ressentions pas au même degré dans la première partie de ce travail. Jusqu'ici, malgré les nuages passagers qui assombrissent son ciel bleu, malgré de noirs pressentiments et des tristesses contenues, nous avons vu la Reine relativement heureuse: elle a encore pour elle l'éblouissement de la jeunesse et la majesté de la couronne. Si l'on marche à l'abîme, on y marche lentement, et l'éclat du trône, le rayonnement de la maternité dissimulent à demi le gouffre béant. Aujourd'hui, les voiles se déchirent; le danger apparaît, pressant, inexorable, et, sur le front même de la mère, un nouveau rayon va s'éteindre. La reine de Trianon a disparu; la reine de Versailles va disparaître; voici venir la reine des Tuileries, en attendant la reine du Temple et de la Conciergerie. La souveraine se dépouille, mais la femme grandit; son caractère se retrempe, et l'épreuve la transfigure. Toutes les qualités vigoureuses, contenues en germe dans sa nature, et que la bonne fortune avait comme cachées sous le vernis plus séduisant des qualités aimables, la dignité fière, la vaillance intrépide, le mépris du danger, l'élan, l'indomptable fermeté d'âme se développent et s'accusent en saillie; la femme élégante fait place à la femme forte; le pastel de Boucher devient une peinture de Rembrandt et, pour nous servir du mot de Mirabeau, à partir de 1789, auprès du Roi, il n'y a plus qu'un homme, c'est la Reine. Si le génie politique ne fut pas à la hauteur du caractère, si Marie-Antoinette, malgré son viril courage, s'épuisa en efforts impuissants et souvent mal conçus, c'est que, pour dominer des situations aussi difficiles que la sienne, le courage ne suffit pas; il faut avoir été préparé à la lutte par une éducation et une expérience qui lui manquèrent [1]; c'est aussi peut-être que, dans les insondables desseins de sa justice, Dieu se réserve parfois des victimes éclatantes et pures, dont la chute commande le respect.
Et cependant, au printemps de 1789, qui eût pu prévoir ces sanglantes extrémités? Tout était à l'espérance; on rêvait de l'âge d'or. Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée du tressaillement qui s'était emparé de la France, à l'approche des États généraux. A tout prendre, quels qu'eussent été les désordres qui avaient précédé, quels que fussent les germes de discorde contenus dans certains cahiers, ce qui dominait dans cette émotion, c'était la confiance. La nation, qu'un siècle de révolutions n'avait point encore rendue sceptique, avait foi dans cette monarchie qui l'avait faite, dans cette dynastie sortie de ses entrailles, qui lui avait donné, avec Henri IV, la paix; avec Louis XIV, la gloire. Elle avait foi dans ce souverain, jeune encore, qui n'avait jamais eu d'autre préoccupation que celle du bonheur de son peuple et qui ne demandait qu'à lui faire l'abandon de son pouvoir absolu, «le meilleur de tous les rois», disait un cahier [2], et dont tous célébraient «la bonté paternelle»; dans «l'immortel Necker [3],» ce ministre «si précieux à la France [4],» cet habile financier que l'opinion publique non moins que le choix du monarque avait porté au pouvoir; dans ce Tiers-État qui, sans être appelé pour la première fois, comme on le répétait faussement, à la vie publique, semblait destiné à prendre dans les affaires, grâce à sa double représentation et avec l'assentiment de la royauté, une part prépondérante; dans ces privilégiés même, qui paraissaient prêts à sacrifier tout au moins leurs privilèges pécuniaires. De tous côtés on saluait avec enthousiasme cette ère nouvelle qui s'ouvrait. Avec un Roi ferme, avec un homme d'État sachant ce qu'il voulait et déterminé à l'accomplir, cette confiance était une force incomparable. Avec un prince faible comme Louis XVI, avec un ministre irrésolu comme Necker, elle était un effroyable danger. L'opinion, surexcitée par l'anarchie des six mois qui avaient précédé la réunion des États, disposée par son inexpérience à accepter toutes les utopies, poussée par son caractère propre à en vouloir la réalisation immédiate, devait avoir des exigences d'autant plus grandes qu'on lui promettait davantage, des impatiences d'autant plus irritables que ses espérances étaient plus vives et paraissaient plus fondées.
Au milieu de cette satisfaction générale, il y avait un point noir: c'était la Reine. Les acclamations qui saluaient le Roi se taisaient devant sa femme. La calomnie avait fait son œuvre, et tous ces nobles de province, ces curés de campagne, ces bourgeois de petites villes, qui composaient l'immense majorité des Etats, arrivaient des extrémités de la France, imbus des plus détestables préjugés contre l'infortunée princesse. Les pamphlets que la malignité avait vomis contre elle, ces rumeurs vagues et mystérieuses qui circulent partout, colportées à voix basse sans qu'on puisse saisir d'où elles émanent, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus vagues, d'autant plus acceptées qu'elles sont plus méchantes et plus absurdes, avaient si souvent répété que la Reine était l'auteur de tout le mal, qu'on s'était habitué à voir en elle, avec la cause du déficit, le seul obstacle sérieux à des réformes efficaces. «La Reine pille de tous côtés, pour envoyer même, dit-on, à son frère l'Empereur,» écrivait, en 1787, sur son registre paroissial, un prêtre du Maine [5], et il attribuait à ces dilapidations prétendues le motif de la réunion des Notables. Si, dès 1787, de pareils bruits avaient pénétré jusqu'au fond des campagnes et trouvé créance près d'hommes éclairés comme le curé Boucher, on juge de ce que cela devait être deux ans plus tard, en 1789, lorsque la convocation des États généraux eut surexcité les esprits. Qu'il se rencontrât sur la route de ces Etats des obstacles inévitables, que des promesses imprudentes ne pussent se réaliser, que les réformes annoncées échouassent, c'était à Marie-Antoinette que les impatiences de l'opinion et la malveillance toujours en éveil devaient s'en prendre: on lui imputerait tout le mal qui se ferait, tout le bien qui ne se ferait pas.
Les symptômes de cette méfiance éclatèrent dès le début. «Les députés du Tiers, raconte Mme Campan, arrivaient à Versailles avec les plus fortes préventions contre la Cour. Les méchants propos de Paris ne manquaient jamais de se répandre dans les provinces; ils croyaient que le Roi se permettait les plaisirs de la table jusqu'à des excès honteux; ils étaient persuadés que la Reine épuisait les trésors de l'Etat pour satisfaire au luxe le plus déraisonnable; presque tous voulurent visiter le Petit Trianon. L'extrême simplicité de cette maison de plaisance ne répondant pas à leurs idées, quelques-uns insistèrent pour qu'on leur fît voir jusqu'aux moindres cabinets, disant qu'on leur cachait les pièces richement meublées. Enfin ils en indiquèrent une qui, selon eux, devait être partout ornée de diamants, avec des colonnes torses mélangées de saphir et de rubis. La Reine ne pouvait revenir de ces folles idées et en entretint le Roi qui, à la description que ces députés avaient faites de cette chambre aux gardiens de Trianon, jugea qu'ils cherchaient la décoration de diamants de composition qui avait été faite, sous le règne de Louis XV, pour le théâtre de Fontainebleau [6].»
Le 4 mai, eut lieu à Versailles la procession solennelle qui devait précéder l'ouverture des États généraux. On ne croyait pas alors qu'il fût inutile d'appeler la bénédiction de Dieu sur les travaux d'une grande Assemblée; la cérémonie religieuse préludait à la cérémonie politique. Le temps, pluvieux la veille, s'était mis au beau [7]; une foule énorme de peuple remplissait les rues; les fenêtres, louées à prix d'or, étaient garnies de curieux, accourus de toutes parts. A dix heures, le Roi quitta le Château, accompagné de la Reine, de la famille royale et des principaux officiers de la couronne, pour se rendre en grand équipage à l'église Notre-Dame. «Les chevaux, magnifiquement harnachés, avaient la tête couverte de hauts plumets. Toute la Maison du Roi, les écuyers, les pages à cheval, la fauconnerie, l'oiseau sur le poing, précédaient le superbe cortège [8].» Dans l'église, les députés attendaient: le Tiers, vêtu de noir, avec un petit manteau de soie, cravate de mousseline blanche, cheveux flottants et chapeau retroussé de trois côtés, sans ganse ni boutons, ce qu'on nommait alors chapeau clabaud [9]; la Noblesse, en manteau à parements d'or et chapeaux relevés à la Henri IV, avec plumes blanches; le Clergé, en soutane et grand manteau, les cardinaux en chape rouge, les évêques en rochet et camail, soutane violette et bonnet carré [10]. La procession commença, le Tiers en tête, sur deux lignes parallèles, puis la Noblesse, puis le bas Clergé; les évêques entouraient le Saint-Sacrement [11], porté par l'archevêque de Paris, sous un dais somptueux, dont Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le duc de Berry tenaient les cordons. Derrière le dais, marchait le Roi, en habit de drap d'or couvert de pierreries, un cierge à la main [12]. Près de lui, la Reine, magnifiquement vêtue, la coiffure entrelacée de fleurs de couronnes impériales [13]. «Son air triste, dit un témoin oculaire, ajoutait encore à son maintien si noble et si digne [14].»
Le cortège s'avançait à travers les rues garnies de riches tentures, entre deux haies de troupes, formées par les gardes françaises et les gardes suisses, au milieu d'une foule innombrable de spectateurs. Des chœurs, disposés de distance en distance, faisaient retentir l'air de leurs accords. «Les marches militaires, le bruit des tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche triomphale de l'Eternel [15].»
Lorsque la députation du Dauphiné passa, des acclamations frénétiques la saluèrent; elles reprirent avec plus de force à la vue du duc d'Orléans, qui, dédaigneux de se ranger parmi les princes du sang, avait affecté de prendre place parmi les députés de son bailliage [16]. Démonstration menaçante qui renfermait au fond moins de sympathie que de haine; ce n'était pas le prince qu'on applaudissait, c'était la Reine qu'on voulait conspuer, et le ton même de ces cris en soulignait l'intention. «Des femmes du peuple, raconte Mme Campan, en voyant passer la Reine, crièrent: Vive le duc d'Orléans! avec des accents si factieux» que, devant ces applaudissements, qui étaient une insulte, la pauvre femme faillit s'évanouir. On la soutint et ceux qui l'environnaient craignirent un moment qu'on ne fût obligé d'arrêter la marche de la procession. Elle se remit et eut, dit-on, un vif regret de n'avoir pu éviter les effets de ce saisissement [17]. Mais elle fut profondément blessée d'une manifestation dont elle sentait bien la portée et dont l'inconvenance avait froissé le sentiment chevaleresque d'un républicain. S'il faut en croire Gouverneur Morris, Mme Adélaïde eut le triste courage de joindre à cette explosion populaire l'ironie de ses sarcasmes [18].
De Notre-Dame, le cortège se rendit à l'église Saint-Louis: les députés s'assirent sur des banquettes; le Roi et la Reine prirent place sous un dais de velours violet, semé de fleurs de lys d'or [19]. Le Saint-Sacrement fut porté à l'autel au son de «la plus expressive musique [20]». L'archevêque de Paris célébra la messe; l'évêque de Nancy, Mgr de la Fare, prononça le discours. Lorsque l'orateur, au milieu de mouvements éloquents, vint à tracer le tableau des maux occasionnés par la gabelle, des battements de mains éclatèrent de toutes parts. Ce fait, inouï jusque-là, des applaudissements dans une église, en présence du Saint-Sacrement exposé, impressionna vivement les spectateurs qui en tirèrent des pronostics sinistres: on se demandait avec inquiétude si ceux qui avaient si peu de respect pour Dieu dans son temple en auraient plus pour la royauté dans son palais [21].
Le lendemain, l'ouverture des États généraux se fit solennellement dans la salle des Menus-Plaisirs, qui avait déjà servi à l'Assemblée des Notables. La salle, magnifiquement décorée sur les dessins de Pâris, dessinateur du cabinet du Roi, offrait un coup d'œil imposant. Au fond, le trône garni de longues franges d'or; à gauche du trône, un grand fauteuil pour la Reine et des tabourets pour les princesses; à droite, des pliants pour les princes. Dans la longueur de la salle, à droite, des banquettes pour le Clergé; à gauche, pour la Noblesse; à l'extrémité, en face du trône, pour le Tiers-État. Tout autour, des gradins et des tribunes, remplis de plus de deux mille spectateurs. Entre neuf et dix heures, les députés commencèrent à arriver, puis les secrétaires d'État et les ministres, les gouverneurs de provinces, les lieutenants généraux, tous en grand costume. M. Necker seul, par une singularité qui voulait être et qui fut remarquée, était en habit de ville; il fut applaudi à son entrée. Comme lui, le duc d'Orléans et la députation du Dauphiné, déjà acclamés la veille, le furent encore ce jour-là. «Quelques mains, raconte Grimm, se disposaient à rendre le même hommage à la députation de Provence; mais elles furent arrêtées par un murmure désapprobateur dont l'application personnelle ne put échapper à la sagacité de M. le comte de Mirabeau [22].»
Quand le Roi fit son entrée, toute la salle se leva, et les cris de Vive le Roi! éclatèrent «avec l'effusion de cœur la plus touchante et l'attendrissement le plus respectueux». La Reine l'accompagnait, «mise à merveille, dit un témoin, un seul bandeau de diamants, avec la belle plume de héron, l'habit violet et la jupe blanche en pailleté d'argent [23].» Mais la même froideur menaçante, qui l'avait accueillie pendant la procession, l'accueillait encore dans la salle des Menus, malgré son émotion visible [24]. «Pas une voix ne s'élève pour elle, raconte Gouverneur Morris. Si j'étais Français, j'aurais certainement élevé la mienne; mais je n'ai pas le droit d'exprimer un sentiment et je sollicite en vain ceux qui sont près de moi de le faire [25].»
Louis XVI lut son discours d'une voix ferme et avec une grande dignité [26]. Au moment de le commencer, il avait invité la Reine à s'asseoir; elle le refusa par une profonde révérence, et écouta debout comme toute l'assemblée [27]. Après ce discours, qui n'était qu'un appel à la sagesse et à la modération, et qui en donnait l'exemple, le garde des sceaux, M. de Barentin, rappela les sacrifices que le Roi avait faits et ceux qu'il était disposé encore à faire «pour établir la félicité générale sur la base sacrée de la liberté publique [28]». Il indiqua en quelques mots les réformes à opérer et les questions à résoudre, mais sans indiquer la solution et sans laisser pressentir que le ministère eût un plan, sauf la répartition de l'impôt et l'abandon des privilèges pécuniaires. Puis Necker, dans un rapport qui dura près de trois heures, exposa la situation des finances et accusa un déficit de cinquante-six millions. «Sa longue énumération de chiffres, dit l'éminent historien de Louis XVI, éteignit l'enthousiasme qu'avait produit le langage du Roi [29].» Des acclamations saluèrent pourtant encore la sortie du monarque; aux cris de Vive le Roi! se mêlèrent même quelques cris de Vive la Reine! Celle-ci y répondit par une révérence qui redoubla les acclamations [30]; mais il était aisé de remarquer, dit un témoin, que ces applaudissements étaient surtout un hommage rendu au Roi [31].
Dès ce jour même, et à l'issue de la séance, les difficultés commençaient. Imprévoyance ou ignorance du cœur humain, on avait soulevé les passions, et mis les vanités aux prises, sans s'inquiéter même de diriger le conflit. En accordant au Tiers une double représentation, qui lui donnait ainsi un rôle prépondérant, on avait comme à plaisir irrité sa fierté. En abandonnant ce qui semblait être un des principes fondamentaux de l'ancienne constitution des Etats, on en avait conservé les formes les plus surannées. Par une réglementation puérile, par des différences de costume et d'étiquette, on froissait au dernier point l'amour-propre du Tiers, au moment même où l'on doublait son importance. Le mécontentement ne se fit pas attendre, et les prétentions s'affichèrent en même temps. Au lieu de se retirer, comme les deux autres Ordres, dans le local qui lui était réservé, le Tiers, après la séance royale, resta dans la chambre des Menus, s'en emparant en quelque sorte et semblant ainsi résumer et personnifier à lui seul les États généraux tout entiers. Puis la grosse question de la vérification des pouvoirs, de la délibération par ordre ou par tête se posa immédiatement, jetant un brandon de discorde entre les trois Ordres, soulevant les passions, aigrissant les esprits, amenant des représailles, qu'entretenaient encore les excitations du dehors, sans que le gouvernement, qui n'avait pas su prévenir ces tiraillements, intervînt d'une façon efficace pour les faire cesser. Ainsi commençait à se creuser, entre une royauté qui paraissait impuissante et une Assemblée qui tendait manifestement à s'emparer du pouvoir, le gouffre où devait sombrer la monarchie.
Cette situation attristait profondément Marie-Antoinette. Vainement s'était-elle efforcée de se concilier les sympathies des députés. Vainement avait-elle ordonné que ses jardins de Trianon, ceux de Versailles, le Château, leur fussent ouverts à toute heure. Vainement avait-elle fait remettre à chacun d'eux une carte qui leur donnait entrée gratuite aux spectacles de la ville et de la Cour [32]. Les rares députés qui avaient cru pouvoir répondre à ces avances étaient signalés aux vengeances populaires comme des séides de la Reine et des ennemis de la nation. La pauvre souveraine était navrée et je ne sais quels pressentiments sinistres agitaient son esprit. Une anecdote, rapportée par Mme Campan, donne bien l'idée de ce douloureux état d'âme:
«La Reine, dit-elle, se couchait très tard, ou plutôt cette infortunée princesse commençait à ne plus goûter de repos. Vers la fin de mai, un soir qu'elle était assise au milieu de la chambre, elle racontait plusieurs choses remarquables, qui avaient eu lieu pendant le cours de la journée. Quatre bougies étaient placées sur sa toilette; la première s'éteignit d'elle-même; je la rallumai bientôt; la seconde, puis la troisième s'éteignirent aussi; alors la Reine, me serrant la main avec un mouvement d'effroi, me dit: «Le malheur peut rendre superstitieuse, si cette quatrième bougie s'éteint comme les autres, rien ne pourra m'empêcher de regarder cela comme un sinistre présage.»....... La quatrième bougie s'éteignit.»
«On fit observer à la Reine que les quatre bougies avaient été probablement coulées dans le même moule, et qu'un défaut à la mèche s'était naturellement trouvé au même endroit, puisque les bougies s'étaient éteintes dans l'ordre où on les avait allumées [33].»
La Reine ne voulut rien entendre, et avec cette impression indéfinissable dont les cœurs les plus forts ne savent souvent pas se défendre aux heures de crise, elle s'absorba dans ses lugubres pressentiments.
Les événements, hélas! semblaient donner raison à ces craintes superstitieuses. Quelques jours à peine s'étaient écoulés et la première de ces lumières qui paraissaient destinées à éclairer l'horizon de la France, allait s'éteindre. Le Dauphin mourait à Meudon.
Une enfance délicate, une constitution rachitique, et plus encore peut-être cette précocité d'intelligence et ce développement du cœur, par lesquels il semble que la Providence veuille compenser la brièveté de la vie, faisaient depuis trop longtemps prévoir ce douloureux événement. Malgré les soins dévoués de la duchesse de Polignac, malgré l'existence au grand air et en toute liberté que la Reine avait voulue pour ses enfants, sans les aises qui amollissent et l'étiquette qui comprime, le jeune prince n'avait jamais pu acquérir la vigueur de tempérament qui paraissait l'apanage de sa famille, et que son jeune frère, le duc de Normandie, possédait au suprême degré. Etait-ce la conséquence de sa nature trop frêle, comme le pensait sa mère, ou la suite d'une inoculation mal réussie, dont l'éruption avait été brusquement interrompue par une émotion trop forte, comme l'a écrit le secrétaire de son gouverneur, le duc d'Harcourt [34]? Toujours est-il que, lorsqu'au moment de son passage des mains des femmes dans celles des hommes, le Dauphin, âgé de six ans, fut soumis, suivant la règle, à l'examen de la Faculté, les témoins durent constater avec tristesse une difficulté dans la marche, une tendance à la difformité, une faiblesse dans la constitution tout entière, qui ne permettait guère les longs espoirs [35]. Triste dès son lever, l'enfant ne reprenait un peu de vie qu'après sa toilette terminée, mais jamais la vie d'un enfant bien portant.
«Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, écrivait la Reine le 22 février 1788... Sa taille s'est dérangée, et pour une hanche qui est plus haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu déplacées et en saillie. Depuis quelque temps, il a toujours la fièvre et est fort maigre et affaibli [36].» Mais, avec cette puissance d'illusions que l'amour donne aux mères, elle se figurait que ce n'était qu'un accident passager, dû à la dentition et à la croissance, et que le grand air triompherait de ces mauvaises dispositions, de même qu'il avait triomphé déjà de la faiblesse de Louis XVI, frêle dans ses premières années, comme l'était son fils [37]. L'enfant fut en effet établi à Meudon, au commencement d'avril. Sous l'influence du changement, du printemps, de l'air, de l'espace, il parut un moment se remettre; la gaîté, l'appétit revenaient; les forces augmentaient, et la pauvre mère se sentait renaître à la confiance [38]. Confiance bien fugitive, car, trois mois après, elle était réduite à écrire: «Mon fils a des alternatives de mieux et de pire, qui, sans détruire l'espérance, ne permettent pas d'y compter [39].» Le mal faisait des progrès rapides; le dos se voûtait; la taille se déformait; les jambes étaient si faibles que le jeune malade ne pouvait plus marcher sans être soutenu [40], ni se promener sans être monté sur un âne [41]. Les remèdes n'opéraient plus; la gangrène gagnait l'épine dorsale [42]; la figure s'allongeait et prenait cette expression de douleur et d'angoisse qui navre tant chez un enfant. L'intelligence était nette encore; le goût de la lecture très vif; l'esprit semblait vivre aux dépens du corps [43]. Mais, sous l'aiguillon de la souffrance, le caractère s'était aigri, et s'il faut en croire Mme Campan, le prince témoignait une véritable antipathie à son ancienne gouvernante, Mme de Polignac [44]. Du moins restait-il d'une tendresse touchante pour sa mère [45]. On eût dit qu'avant de la quitter, il voulait lui donner tout ce qu'il avait d'affection dans le cœur. Il la suppliait de demeurer près de lui, et pour lui faire plaisir, elle restait parfois à dîner dans sa chambre. Hélas! la pauvre mère avalait plus de larmes que de pain [46].
Le 4 mai 1789, ce ne fut que du haut d'un balcon de la petite écurie, couché sur un monceau de coussins, que l'héritier du trône put assister à la procession des États généraux [47]. Un mois après, il n'était plus.
La veille de sa mort, vers quatre ou cinq heures du soir, comme son père venait de Versailles pour le voir, le duc d'Harcourt envoya son secrétaire supplier le prince de ne pas entrer. «Le Roi,» raconte un témoin oculaire, s'arrêta de suite en s'écriant, en sanglotant: «Ah! mon fils est mort!»—«Non, Sire, répondis-je, il n'est pas mort, mais il est au plus mal.» Sa Majesté se laissa tomber sur le fauteuil près de la porte. La Reine entra presqu'aussitôt, se précipita à genoux entre ceux du Roi, qui, en pleurant, lui cria: «Ah! ma femme, notre cher enfant est mort, puisqu'on ne veut pas que je le voie!» Je répétai qu'il n'était pas mort. La Reine, en répandant un torrent de larmes et toujours les deux bras appuyés sur les genoux du Roi, lui dit: «Ayons du courage, mon ami; la Providence peut tout, et espérons encore qu'elle nous conservera notre fils bien aimé.» Tous deux se levèrent et reprirent la route de Versailles [48].
Et l'auteur de ce récit touchant, sans appareil et sans phrases, ajoute: «Cette scène fut pour moi admirable, cruellement douloureuse, et ne sortira jamais de ma mémoire.»
Quelques heures plus tard, dans la nuit du 3 au 4 juin, l'objet de tant de joie, devenu l'objet de tant de larmes, n'existait plus, et le pauvre monarque écrivait sur son journal: «Jeudi 4, mort de mon fils à une heure du matin. La messe en particulier à huit heures trois quarts. Je n'ai vu que ma Maison et les princes à l'ordre.» Le 8, les honneurs furent rendus au Dauphin à Meudon; douze archevêques et évêques, accompagnés de douze curés, douze gentilshommes, vingt-huit membres du Tiers-État représentèrent leurs Ordres respectifs à cette triste cérémonie. Dès le 4, Bailly, doyen du Tiers-État, s'était présenté au Château, au nom de son Ordre, pour «témoigner au Roi la sensibilité des Communes sur la mort du Dauphin» et demander en même temps qu'une députation du Tiers fût reçue par le prince pour lui remettre à lui-même une adresse sur la situation des affaires, «les députés des Communes ne pouvant reconnaître d'intermédiaire entre le Roi et son peuple [49].»
Il insista d'un ton si impérieux, dit Weber, et avec des paroles si pressantes, que le Roi, tout absorbé qu'il fût dans sa douleur, dut céder à ces exigences et recevoir dès le samedi 6 juin, avant même les funérailles du Dauphin, les députés du Tiers [50]; mais peu d'empiétements sur son autorité l'affectèrent autant que cette violation du sanctuaire intime de ses regrets: «Il n'y a donc pas de pères, dans l'assemblée du Tiers?» dit-il avec un amer serrement de cœur [51].
Sept jours après, le 13 juin, le corps du Dauphin était transporté sans pompe à Saint-Denys. Il ne devait pas y reposer longtemps.
CHAPITRE II
Progrès de la Révolution.—Le serment du Jeu de Paume.—La séance royale du 23 juin.—Prise de la Bastille.—Départ du comte d'Artois et des Polignac.—Le Roi va à Paris, le 17 juillet.—La nuit du 4 août.—Désordres en province.—Lettres de la Reine à Mme de Polignac.—Menaces de Paris contre Versailles.—Malouet propose vainement de transférer l'Assemblée à Compiègne.
Les tristesses du père ne pouvaient faire diversion aux préoccupations du roi. Les difficultés, nées dès le début, s'aggravaient chaque jour et les dissentiments s'accentuaient. Le Tiers, d'une part, la Noblesse et le Clergé, de l'autre, étaient en lutte ouverte, et les efforts de Louis XVI pour amener l'entente avaient échoué. Le débat s'aigrissait de toutes les prétentions des uns, de toute la résistance des autres. Les hommes étaient rares qui voulaient, comme Malouet, travailler à la réunion des Ordres, sans l'imposer, par un accord commun. Le 17 juin, sur une motion de Siéyès, le Tiers, à la majorité de 491 voix contre 90, se déclarait Assemblée nationale. Devant cet empiétement, qui, suivant le mot juste de Malouet, affichait «une scission désastreuse [52]» le gouvernement ne pouvait pas garder le silence; il annonça une séance royale pour le 22 juin et fit, en conséquence, fermer jusqu'à ce jour la salle des Menus. Lorsque, le 20 juin, le Tiers se présenta à la porte de la salle, des soldats lui en interdirent l'entrée. Sur la proposition du docteur Guillotin [53], les députés des Communes se réunirent dans la salle du Jeu de Paume. Irrités des refus qu'ils avaient essuyés, exaspérés par les bruits alarmants que la malveillance ne cessait de répandre sur les intentions de la Cour [54], emportés par un de ces entraînements contagieux auxquels résistent difficilement les assemblées nombreuses, ils firent le serment de ne pas se séparer avant d'avoir donné, avec ou sans le Roi, sans s'inquiéter même de son assentiment, une constitution à la France [55]. Prétention audacieuse [56], que n'autorisaient ni les instructions de leurs mandants [57], ni les traditions du pays, ni les principes constitutifs des États généraux; «serment fatal»—le mot est de Mounier [58],—que ne tarda pas à regretter et à désavouer celui-là même qui en avait été le promoteur. Le courant était si irrésistible qu'un seul député, Martin, d'Auch, osa s'y opposer, et la populace, qui commençait déjà à affirmer la puissance, bientôt prédominante, de la rue, faillit lui faire payer cher cette courageuse et consciencieuse résistance [59].
S'il faut en croire Malouet, il était temps encore, avec de l'énergie, avec un plan arrêté [60], de mettre un terme à des empiétements dont l'audace compromettait le succès des réformes sages et pacifiques, réclamées par les cahiers. Necker ne sut prendre que des demi-mesures, dont l'imprudente faiblesse était un encouragement pour les meneurs, en leur assurant, comme on l'a dit justement, une impunité qu'ils attribuaient à l'impuissance de punir [61]. La séance royale fut remise d'un jour; elle eut lieu le 23 juin, avec l'appareil, plus irritant qu'imposant, d'un lit de justice [62]. Des soldats et des gardes du corps environnaient la salle des États, et la forme impérative, employée par le Roi à plusieurs reprises, froissa les représentants du Tiers, surexcités par leur exaltation même et rendus plus forts par l'adhésion de 149 membres du Clergé, qui, la veille, étaient venus se joindre à eux.
Le texte du discours, rédigé par Necker, avait été modifié au dernier moment dans un conseil [63], auquel avaient assisté Monsieur et le comte d'Artois, suspects au parti populaire. Mécontent de ces changements, qu'il désapprouvait, le ministre en profita pour s'abstenir d'assister à la séance royale, sacrifiant ainsi son devoir à sa popularité et paralysant le gouvernement, dont il était encore membre. Malgré des lacunes regrettables, la déclaration du Roi constituait un très réel progrès; elle réalisait une partie considérable des réformes réclamées par les cahiers et posait des principes qui, régulièrement et sagement développés, eussent conduit la France, lentement peut-être, mais sûrement, à la possession de ce régime constitutionnel dont elle poursuit vainement, depuis un siècle, l'établissement. Le consentement de l'emprunt et de l'impôt par les États, la publication chaque année du tableau des recettes et dépenses, la renonciation de la Noblesse aux privilèges pécuniaires, la garantie de la liberté personnelle et de la liberté de la presse, la suppression des douanes intérieures, la réforme de l'administration et de la justice, l'abolition de la taille et de la corvée, le remaniement de l'impôt du sel, la fondation d'États provinciaux, où le Tiers devait avoir double représentation, où les délibérations devaient avoir lieu en commun, étaient ou accordés ou promis. «Qu'on relève les déclarations de Louis XVI à la séance du 23 juin, a dit un écrivain distingué, on y verra le principe, le développement même de toutes les réformes politiques qui ont été écrites depuis dans les éditions si souvent renouvelées de nos constitutions et de nos chartes [64].» Mais le prince conservait la distinction des trois Ordres, et à un moment où la lutte entre ces Ordres et l'irritation contre les deux premiers tenaient le premier rang dans les préoccupations publiques, il se contentait d'inviter la Noblesse et le Clergé à délibérer en commun avec le Tiers «dans les affaires qui regardaient le bien général». Il restait dans le vague sur la question si débattue de la constitution et de la périodicité désirée des États généraux, maintenait les droits féodaux, gardait le silence sur l'admissibilité de tous aux emplois publics. Enfin, il laissait entendre que si, par des prétentions exagérées ou des difficultés hors de propos, l'accord entre les États et la royauté était rendu impossible, il était décidé à accomplir seul les réformes. «Toute défiance de votre part, disait-il, serait une grande injustice. C'est moi, jusqu'à présent, qui ai fait tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.»
Ce ton personnel et quelque peu menaçant, malgré tout ce qu'il y avait, au fond, de paternel dans la déclaration, irrita vivement des hommes tout enivrés encore de leur puissance nouvelle, mis en méfiance d'ailleurs par l'absence du ministre populaire. Le Roi fut écouté dans un morne silence. Lorsqu'il sortit, après avoir ordonné à l'assemblée de se séparer immédiatement, le Clergé et la Noblesse seuls le suivirent; les membres du Tiers restèrent dans la salle. «Messieurs,» s'écria Mirabeau, rendant ainsi un involontaire hommage aux généreuses et patriotiques intentions du souverain, «Messieurs, j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présents du despotisme n'étaient pas toujours dangereux.» La défiance était ainsi ranimée, les mécontentements réveillés, et lorsque le grand-maître des cérémonies, le marquis de Brézé, vint rappeler les ordres du Roi: «Nous sommes ici par le vœu de la nation, répondit encore Mirabeau: la force matérielle seule pourrait nous faire désemparer [65].» Et l'Assemblée, donnant raison au tribun qui, malgré la répugnance qu'il avait inspirée tout d'abord, commençait à conquérir sur elle une influence prépondérante, refusa de se séparer et se proclama inviolable.
Ainsi était manqué l'effet de cette journée, d'où eût pu dater, sans secousses, l'ère de la liberté. Le soir, Necker donna sa démission. La Reine manda le ministre et le conjura de reprendre sa place. C'était elle qui l'avait fait rentrer au ministère; c'était elle qui lui demandait d'y rester. Le Roi ajouta le poids de son autorité aux instances de sa femme, et Necker donna un consentement qui s'accordait peut-être avec ses désirs secrets et qui lui valut un triomphe populaire [66].
Mais ce retour de Necker n'était que momentané. Louis XVI ne pouvait guère reprendre en lui une confiance absolue, après son attitude au 23 juin, et d'ailleurs sa naturelle irrésolution l'empêchait lui-même de suivre une ligne bien fixe. Les conseils contradictoires se pressaient autour de lui; le malheureux prince flottait au milieu de ces contradictions, penchant tantôt vers les concessions, tantôt vers la résistance, et détruisant souvent le lendemain ce qu'il avait fait la veille. Après avoir maintenu, le 23 juin, le droit pour les Ordres de délibérer à part, il engageait la Noblesse à se réunir au Tiers. Cette réunion eut lieu en effet le 28 juin, au milieu d'une explosion de joie. Versailles prit un air de fête; des cris de Vive le Roi! furent poussés sous les fenêtres du Château; et la Reine elle-même eut, ce jour-là, sa part des acclamations. L'enthousiasme était universel, et l'on entendait des naïfs s'écrier que la révolution était finie.
L'illusion ne dura pas longtemps, et cette réunion tardive ne rendit la paix ni à l'Assemblée ni à la France. Bientôt, la fièvre qui embrasait les têtes, l'agitation qui menaçait de descendre dans la rue, les violences même dont quelques membres du Clergé et de la Noblesse avaient failli être victimes pour avoir résisté aux injonctions populaires, la récente insurrection des gardes françaises, avaient fait sentir le besoin d'avoir à la disposition du gouvernement une force suffisante. Le Roi réunit des troupes autour de Versailles, sous le commandement d'un des héros de la guerre de Sept ans, le maréchal de Broglie. Mais la désorganisation générale, qui avait envahi la société tout entière, n'avait pas épargné l'armée: «On n'est pas sûr des soldats,» écrivait, dès le 26 juin, le comte de Fersen [67]. Quoi qu'il en soit, au lieu de calmer les têtes, cette concentration de forces les exaspéra; l'Assemblée feignit de s'en alarmer et d'y voir un attentat contre son indépendance [68]. Elle réclama, par l'organe toujours enflammé de Mirabeau, le retrait des troupes. Le Roi, tout en protestant contre le projet de coup d'Etat qu'on lui prêtait, proposa de transférer les Etats à Soissons ou à Noyon. Peut-être y avait-il là une solution. L'Assemblée, éloignée des excitations de Paris, se fût montrée moins ardente, et le prince, qui ne demandait qu'un accord avec elle, eût vraisemblablement conclu cet accord. «Mais, disait Gouverneur Morris, en enregistrant cette nouvelle et en émettant cette hypothèse, le mal est plus avancé que les conseillers du Roi ne se l'imaginent, et il faut maintenant que les événements aient leur cours [69].»
Quelle avait été, dans toutes ces mesures, la part de la Reine? En l'absence de documents positifs, émanés d'elle ou de ses confidents, il est assez difficile de l'établir d'une manière bien nette. En général, il faut se méfier singulièrement, pendant cette période tourmentée, des auteurs de mémoires ou de chroniques, qui supposent souvent sans raison et affirment sans autorité. On affecte habituellement de confondre dans un même parti, et les meneurs, à cette époque, confondaient dans une même haine la Reine et le comte d'Artois. Il ne faudrait pas oublier cependant qu'à l'occasion de la convocation des États généraux, un dissentiment grave avait éclaté entre Marie-Antoinette et son beau-frère. M. de Ségur raconte même que, dans la première entrevue qu'il eut avec la Reine, à son retour de Russie, cette princesse, après un long entretien où elle s'était exprimée avec une tristesse pleine de dignité [70], mais «sans aigreur», contre ceux de ses amis qui étaient alors à la tête du parti populaire, ajouta: «Je vois que, d'après ce qu'on vous a dit, vous me croyez fort éloignée de votre opinion. Mais demain vous aurez de mes nouvelles, et vous verrez que je ne suis pas aussi déraisonnable qu'on le suppose.» Et le lendemain, en effet, elle lui fit remettre par Mme Campan un paquet cacheté qui contenait un écrit de Mounier, le chef incontesté des constitutionnels modérés [71]. Toutefois, étant données la fierté du caractère de la Reine et la haute opinion qu'elle se faisait du pouvoir royal, il est permis de penser qu'elle fut plutôt pour la résistance que pour les concessions. Mais il est probable aussi qu'absorbée alors dans la douleur causée par la perte récente de son fils, elle songeait plus aux larmes qu'à la politique, et que les chagrins de la mère entravèrent singulièrement, s'ils n'empêchèrent pas complètement, l'activité de la souveraine.
Le 11 juillet, Necker recevait, sous une forme d'ailleurs très douce [72] l'ordre de donner sa démission, ou plutôt l'autorisation de se retirer, et s'éloignait en silence, avec une incontestable noblesse. Un nouveau ministère était constitué, sous la présidence du baron de Breteuil, avec le maréchal de Broglie à la guerre et M. Foulon au contrôle général. Cette nouvelle, promptement répandue, jette une extrême effervescence dans Paris. La foule se réunit au Palais-Royal, centre habituel des agitations. Camille Desmoulins s'élance sur une table, un pistolet à la main, arrache une feuille à un arbre pour s'en faire une cocarde, et tonne contre les ennemis de la nation. On porte en triomphe les bustes de Necker et du duc d'Orléans; on couvre d'imprécations les noms du comte d'Artois et de la Reine, auxquels on attribue le renvoi du ministre populaire. On assaille à coups de pierres les troupes réunies sur la place Louis XV. Le prince de Lambesc, irrité de voir ses hommes lapidés sans défense et menacés par la foule qui remplit les Tuileries, pénètre dans le jardin, avec un détachement, pour le faire évacuer. La foule s'enfuit, redoublant le désordre par sa précipitation et le tumulte par ses cris. Le bruit se répand partout qu'on égorge les citoyens inoffensifs; à défaut du cadavre qu'on trouve toujours dans les révolutions, on exhibe un blessé, et les soldats, auxquels les ordres les plus pacifiques ont été donnés, passent dans l'imagination populaire pour les massacreurs de peuple [73]. La multitude se porte à l'Hôtel-de-Ville, réclamant le tocsin et des armes; les gardes françaises prennent parti pour l'émeute [74] et marchent contre les troupes royales, que leur commandant, le baron de Besenval, irrésolu et sans ordres, fait replier sur Versailles.
Le lendemain l'agitation redouble. Tandis que les électeurs, réunis à l'Hôtel-de-Ville, décrètent la formation d'une milice parisienne, bientôt célèbre sous le nom de garde-nationale, l'émeute pille la maison des Lazaristes, qu'elle accuse d'accaparements, relâche les prisonniers de Sainte-Pélagie, saccage le garde-meuble, et dresse des barricades dans les rues. En face de ce désordre permanent et croissant, le gouvernement demeure dans une incroyable inertie.
Enhardie par l'impunité, encouragée tacitement par l'Assemblée qui, au milieu de la fermentation de la capitale, continue à réclamer le renvoi des troupes, la foule ne se borne plus aux exploits faciles de l'incendie des barrières et du pillage des couvents. Le 14 juillet, au matin, elle se porte aux Invalides, pour y chercher les armes qui lui manquent. Le gouverneur, Sombreuil, veut fermer les portes; les invalides eux-mêmes les ouvrent et livrent les fusils. L'esprit de révolte souffle partout. Les bandes, désormais armées, s'élancent sur la Bastille. Après un siège, qui n'est qu'une misérable parodie, après des négociations étranges qu'il serait trop long de rapporter ici, la vieille forteresse, si terrible en apparence, si faible en réalité, sans autre garnison que trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux invalides qui ne veulent pas se battre, sans munitions, presque sans canons, la vieille forteresse est prise, disons mieux, elle se rend sans avoir été défendue. Sans ordres et sans secours, le gouverneur, ou plutôt la garnison, capitule. La foule, qui s'est enfuie, au seul coup de canon tiré de la Bastille, se précipite dans l'enceinte de la forteresse, dès qu'il n'y a plus même l'apparence d'un danger à craindre; elle égorge les principaux officiers, les invalides, le gouverneur lui-même, de Launay, dont la tête, arborée au bout d'une pique, sert de trophée aux vainqueurs de la journée, avec celle du prévôt des marchands, Flesselles, qu'on est allé égorger à l'Hôtel-de-Ville [75].
La Terreur était commencée: c'est un témoin oculaire, un des hommes les plus modérés et les plus clairvoyants de ce temps, qui l'a dit [76]. Le meurtre de de Launay et de Flesselles était le prélude; la bête populaire était lâchée; enivrée par l'odeur du sang, elle s'apprêtait à en verser d'autre. «Si la Cour avait été à Paris au lieu d'être à Versailles, écrit Malouet, ce sont les ministres et les princes qu'on aurait massacrés, au lieu de Foulon, de Berthier et de de Launay [77].» Le Palais-Royal avait dressé la liste des victimes, les égorgeurs étaient prêts. Le comte d'Artois, les Condé, les Polignac, le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, Foulon, Berthier, bien d'autres encore étaient inscrits sur la liste fatale. «Prince,» avait dit au comte d'Artois le duc de Liancourt, qui revenait de Paris, «votre tête est proscrite; j'ai lu l'affiche de cette terrible proscription [78].» A Versailles même, le prince avait été insulté plusieurs fois [79] et Mme Campan avait entendu un homme déguisé dire à une femme voilée: «La duchesse est encore à Versailles; elle est comme les taupes, elle travaille en dessous, mais nous saurons piocher pour la déterrer [80].»
Devant ces menaces, qui pouvaient sitôt devenir de sanglantes réalités, le Roi s'émut; il engagea son frère à chercher hors de France une sécurité qu'il se sentait impuissant à lui assurer. La Reine en fit autant pour son amie. Le 16 juillet, à huit heures du soir, elle envoya chercher le duc et la duchesse de Polignac et les pria instamment de partir dans la nuit même. Ils s'y refusèrent longtemps. Enfin la Reine, ne sachant par quel moyen les déterminer et «frémissant de chaque instant qui suspendait leur départ», dit à son amie en versant un torrent de larmes: «Le Roi va demain à Paris; si on lui demandait..... Je crains tout; au nom de notre amitié, partez. Il est encore temps de vous soustraire à la fureur de mes ennemis; en vous attaquant, c'est bien plus à moi qu'on en veut qu'à vous-mêmes; ne soyez pas la victime de votre attachement et de mon amitié.» Le Roi entra dans cet instant, et la Reine lui dit: «Venez, Monsieur, m'aider à persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu'ils doivent nous quitter.» Le Roi, s'approchant du duc et de la duchesse, les assura que ce conseil de la Reine était le seul à suivre; il ajouta: «Mon cruel destin me force d'éloigner de moi tous ceux que j'estime et que j'aime. Je viens d'ordonner au comte d'Artois de partir; je vous donne le même ordre. Plaignez-moi; mais ne perdez pas un seul moment; emmenez votre famille. Comptez sur moi dans tous les temps; je vous conserve vos charges.»
...... A minuit, la duchesse reçut ce petit mot de la Reine: «Adieu, la plus tendre des amies! Que ce mot est affreux! Mais il est nécessaire. Adieu! je n'ai que la force de vous embrasser [81].»
Quels qu'eussent été les refroidissement des dernières années, Marie-Antoinette ne pouvait voir, sans un déchirement de cœur, s'éloigner cette amie à laquelle l'unissaient quinze ans d'affection et tous les souvenirs de sa vie heureuse. C'était le premier lien qui se brisait; c'était l'amitié qui devait fuir devant les préventions et le meurtre: triste et trop intelligible présage du sort réservé à la Reine elle-même. La veille, une femme, voilée de noir, n'avait-elle pas dit à Mme Campan: «Dites à votre Reine qu'elle ne se mêle plus de nous gouverner. Qu'elle laisse son mari et nos bons États généraux faire le bonheur du peuple.»—«Oui,» avait repris un homme manifestement travesti en fort de la Halle, «répétez-lui qu'il n'en sera pas de ces États généraux comme des autres, qui n'ont rien produit de bon pour le peuple...... Dites-lui bien cela, entendez-vous [82]?» Ainsi, la malveillance populaire s'obstinait à voir en la Reine seule l'obstacle aux réformes, et si le peuple ne trouvait pas ce bonheur, qu'on lui promettait si bruyamment avec plus de témérité que de sagesse, c'était elle qu'il en devait accuser.
La duchesse de Polignac, en arrivant à Bâle, rencontra Necker, auquel elle donna la première nouvelle de son rappel, bientôt confirmée par l'arrivée d'un courrier royal [83]. Effrayé de cette révolte de Paris qui, suivant le mot du duc de Liancourt, s'élevait à la hauteur d'une révolution, déterminé à ne pas faire couler le sang pour sa querelle, Louis XVI avait cédé. Le 15, il était allé à l'Assemblée à pied, sans gardes, accompagné de ses deux frères, pour annoncer lui-même le retrait des troupes. A son retour, les applaudissements de la foule le saluèrent; les drapeaux flottaient dans les airs, les tambours battaient; les troupes, rangées sur la Place d'Armes, partageaient l'ivresse générale. La Reine parut au grand balcon, accompagnée de sa famille, tenant le Dauphin dans ses bras et Madame par la main. Peu après, les enfants du comte d'Artois furent amenés par leur gouverneur. Ils baisèrent la main de la Reine, qui se pencha vers eux, son fils dans les bras. Les deux jeunes princes embrassèrent leur cousin; la petite Madame, émue, joignit ses caresses à celles du duc d'Angoulême et du duc de Berry; et un moment toutes ces jeunes têtes blondes furent confondues dans un commun embrassement, dominées par la figure plus grave, mais souriante de la Reine. Ce fut un tableau touchant et un moment d'enthousiasme indescriptible [84]. Mais, dans le peuple qui se pressait au pied du balcon, cet enthousiasme se mêlait d'imprécations contre le comte d'Artois et aussi de sourds murmures contre la Reine. Louis XVI le vit et, ne voulant pas faire partager à son frère les dangers qu'il affrontait lui-même, il lui donna, comme nous l'avons dit, l'ordre de s'éloigner. Dans la nuit du 16 au 17, le comte d'Artois et ses enfants, le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien, prirent le chemin de la Belgique, où les derniers n'arrivèrent qu'après avoir échappé à grand peine aux furieux qui voulaient les jeter dans l'Oise [85]. Les ministres compromis dans le cabinet du 11 juillet, MM. de Barentin, de Villedeuil, de la Vauguyon, de Breteuil, l'abbé de Vermond [86], le prince de Lambesc, coupable d'avoir commandé, le 12 juillet, la charge du Royal-Allemand dans le jardin des Tuileries, suivirent cet exemple. Le maréchal de Broglie se retira dans son gouvernement des Trois-Évêchés, d'où les clameurs de la populace, ameutée contre lui, le forcèrent bientôt de fuir à Luxembourg [87].
Quelques jours plus tard, l'horrible assassinat d'un des ministres du 11 juillet. Foulon, et de son gendre Berthier, ancien intendant de l'Ile-de-France, ne justifiait que trop les sombres pressentiments du Roi et de la Reine et la nécessité de cette première émigration.
Un moment cependant, Louis XVI avait eu la pensée de tenir tête à l'insurrection. Il avait voulu quitter Versailles et se retirer à Metz, sous la protection des troupes auxquelles il venait de donner l'ordre de s'éloigner. La Reine y poussait vivement; déjà même elle avait fait ses préparatifs de départ, brûlé ses papiers, réuni ses diamants dans un coffret facile à emporter et remis à Mme Campan un ordre de l'accompagner pour servir d'institutrice à Madame. Un conseil eut lieu où le Roi posa nettement la question; les débats furent longs et animés; mais la majorité se prononça contre le départ [88]. Monsieur supplia le Roi de rester, et le maréchal de Broglie, interrogé à son tour, répondit: «Oui, nous pourrons aller à Metz; mais que ferons-nous, quand nous y serons [89]?» Devant ces prières de son frère, devant ces hésitations du commandant en chef de ses troupes, devant la perspective de la guerre civile qui pouvait suivre, Louis XVI renonça à son plan et la Reine, reprenant le papier qu'elle avait remis à Mme Campan, le déchira, les larmes aux yeux, en disant: «Lorsque je l'écrivis, j'espérais bien qu'il serait utile, mais le sort en a décidé autrement; je crains bien que ce ne soit pour notre malheur à tous.» Elle ne se trompait pas, et le Roi, plus tard, regretta le parti qu'il avait pris ce jour-là. «J'ai manqué le moment, disait-il tristement à Fersen, trois ans après, et depuis je ne l'ai plus retrouvé [90].»
Au lieu de prendre la route de Metz, il fut décidé que le prince irait à Paris pour essayer de calmer les esprits. De tristes appréhensions agitaient son cœur et, avant de partir il tint à mettre en règle sa conscience de chrétien et de roi. Le chrétien entendit la messe et communia. Le roi remit confidentiellement à Monsieur un acte qui l'instituait lieutenant général du royaume, dans le cas où l'on attenterait à la vie ou à la liberté du souverain. Puis, le 17, à 9 heures du matin, Louis XVI partit: s'il n'avait pas le courage de l'initiative, il avait celui de la résignation. Douze gardes du corps seulement le suivaient, avec les ducs de Villeroy et de Villequier, le maréchal de Beauvau et le comte d'Estaing, sans princes du sang et sans ministres. Le reste de l'escorte était fourni par la garde nationale de Versailles, qui l'accompagna jusqu'à Paris. Là, on retrouva la garde nationale parisienne, encore en habits bourgeois, sous le commandement de Lafayette, à cheval. Une double file d'hommes armés, cent cinquante mille, dit-on [91], s'étendait du Point-du-Jour à l'Hôtel-de-Ville. Dans les rues, aux fenêtres, sur les toits même, une foule immense, impatiente et houleuse, des jeunes gens portant des piques ou des fusils de chasse, des moines même en armes, comme sous la Ligue [92], des poissardes portant d'énormes bouquets, sautant, gambadant, à moitié ivres, des musiciens jouant l'air: Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? des canons couronnés de fleurs avec cette inscription: «Votre présence nous a désarmés.» Partout, aux chapeaux, aux bonnets, aux uniformes, à la statue même de Louis XV, la cocarde aux couleurs de la capitale, rouge et bleue [93].
A la barrière, le maire de Paris, Bailly, présenta au Roi les clefs de la ville sur un bassin de vermeil: «Sire, dit-il, j'apporte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris; ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi.»
Bailly avait raison. C'était bien un vaincu, «un grand captif», dit le marquis de Ferrières, qui s'avançait lentement [94] à travers les rues de la cité, sans gardes, entouré de deux ou trois cents membres de l'Assemblée, «l'air triste et agité [95]», avec un cortège en désordre et «une pompe qui, aux yeux de tous, avait quelque chose de lugubre [96]». Les cris de Vive la Nation! qui retentissaient de toutes parts, à peu près seuls et sans le vieux cri français de Vive le Roi [97]! précisaient la situation. L'humiliation se consomma à l'Hôtel-de-Ville, où le Roi, après avoir passé sous une voûte menaçante d'épées entrelacées [98], confirma les pouvoirs décernés par l'émeute. Bailly présenta à Louis XVI la nouvelle cocarde, qui remplaçait pour les Parisiens l'antique cocarde royale. Le prince la prit, la mit à son chapeau et parut au balcon. Des applaudissements frénétiques éclatèrent, saluant le souverain désarmé et vaincu, et ce fut alors seulement que reparut le cri de Vive le Roi [99]! Ce n'était plus l'ivresse du dévouement; c'était l'ivresse du triomphe.
Le Roi le sentit; des larmes, qui n'étaient pas des larmes de joie, coulèrent de ses yeux, et ce fut l'air morne et le cœur serré, qu'il reprit la route de Versailles.
L'alarme était grande au Château; la Reine, quoiqu'elle fît «paraître un grand courage et une fermeté d'âme extraordinaire [100]», n'avait pu envisager sans inquiétude ce voyage à Paris; elle avait tout fait pour retenir son mari; elle l'avait supplié à genoux et en pleurant de renoncer à un projet qui présentait en effet tant d'incertitude et de dangers. N'essaierait-on pas de le garder prisonnier? Ne ferait-on pas pis encore? Et de fait, ces craintes n'étaient pas vaines. Lafayette ne se vantait-il pas, quelques jours plus tard, à Gouverneur Morris, d'avoir été seul maître, le 17 juillet, d'avoir pu, s'il l'avait voulu, retenir le Roi prisonnier, de l'avoir fait marcher dans les rues à sa fantaisie et d'avoir prescrit lui-même le degré d'applaudissements qu'il convenait de lui accorder [101]? Aux Champs-Élysées, n'avait-on pas vu une femme frappée d'une balle tirée dans la direction de la voiture du Roi, et ce fait, bien qu'il fût vraisemblablement l'effet du hasard, n'avait-il pas paru, à Bailly même, «extraordinaire [102]?»
La journée avait donc semblé bien longue à la pauvre Reine. Elle l'avait passée dans les transes et les larmes, enfermée dans ses cabinets, donnant l'ordre de tenir ses attelages prêts, s'essayant même à tracer le discours qu'elle irait adresser à l'Assemblée, si des factieux, dont on pouvait tout attendre, s'opposaient au retour du Roi et répétant sans cesse ces mots entrecoupés: «Ils ne le laisseront pas revenir [103]!»
Il revint cependant. A six heures du soir, le premier page, M. de Lastour, accourut à franc étrier, porteur de la bonne nouvelle. A neuf heures [104], le Roi rentrait lui-même, brisé de fatigue, mais se félicitant qu'aucun accident n'eût marqué ce voyage entrepris avec tant de craintes. «Heureusement, disait-il, il n'a pas coulé de sang; je jure qu'il n'y aura jamais une goutte de sang français versé par mon ordre [105].» La Reine se précipita au-devant de son mari avec le Dauphin [106] jusqu'au milieu de l'escalier [107]. En un instant, le prince fut dans les bras de sa famille. Sa femme, sa sœur, ses enfants l'entourèrent en pleurant de joie; les alarmes avaient été si vives que ce retour remplissait tout le monde de bonheur. On oubliait les inquiétudes de la journée; pouvait-on oublier celles du lendemain?
«Votre Majesté, avait dit Bailly au Roi, vient jouir de la paix qu'elle a rétablie dans sa capitale [108].» Cinq jours plus tard, le meurtre de Foulon et de Berthier avait montré sur quelle base était fondée cette paix et comment le peuple parisien comprenait le respect des lois. Arrêtées toutes deux loin de la capitale, ramenées à Paris par une populace furieuse, qui les abreuvait de mauvais traitements et d'insultes, abandonnées par ceux qui devaient les défendre [109], les deux malheureuses victimes étaient égorgées avec d'horribles raffinements de barbarie. Leurs têtes, placées au bout des piques, étaient promenées dans les rues, au milieu de chants et de danses de cannibales, et le cœur sanglant de Berthier était porté sous les yeux même des électeurs assemblés dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. En province, l'agitation et les violences n'étaient pas moindres. Des bruits vagues, mais trop concordants pour n'être pas l'effet d'un mot d'ordre, jettent l'effroi dans les campagnes: des bandes de brigands, assure-t-on, vont venir piller les récoltes et incendier les blés. «Une terreur panique, dit un témoin non suspect, se répand le même jour dans toutes les parties du royaume [110].» Les femmes s'enfuient, les hommes prennent leurs armes; on court sus aux brigands imaginaires, et, ne les trouvant pas, on se rue contre ceux qu'on accuse de les avoir soudoyés. On démolit les châteaux; on pille les couvents; on brûle les registres et les titres; on massacre les nobles et tous ceux qu'on soupçonne, à tort ou à raison, d'être hostiles à la Révolution. L'autorité n'a plus d'action et l'anarchie règne en maîtresse. «Les propriétés, de quelque nature qu'elles soient, disait, le 3 août, le député Salomon au nom du Comité des rapports, sont la proie du plus coupable brigandage. De tous côtés, les châteaux sont brûlés, les couvents détruits, les fermes abandonnées au pillage; les impôts, les redevances seigneuriales, tout est anéanti; les lois sont sans force, les magistrats sans autorité, et la justice n'est plus qu'un fantôme, qu'on cherche inutilement dans les tribunaux.»
Il semblait que les décrets du 4 août, en abolissant les droits féodaux, eussent dû faire cesser des désordres qui n'avaient plus de prétexte. Il n'en fut rien: de nouveaux incendies, de nouvelles violences, de nouveaux massacres furent la seule réponse au généreux élan des privilégiés. Contre de tels excès, il eût fallu agir; l'Assemblée se contenta de parler. Mais ses proclamations, sans couleur et sans énergie, restaient sans effet. Toute puissante pour détruire, elle se trouvait sans force pour conserver. Et comment en aurait-elle eu? N'était-ce pas de sa tribune que partaient les excitations les plus violentes? N'avait-on pas entendu l'homme qui exerçait sur elle la plus incontestable influence s'écrier un jour: «Il faut des victimes aux nations; on doit s'endurcir aux malheurs publics et l'on n'est citoyen qu'à ce prix.»
Et au moment de l'assassinat de Foulon et de Berthier, Barnave n'avait-il pas dit ce mot qu'il devait si cruellement regretter: «Le sang qui coule est-il donc si pur?»
«Ma santé se soutient encore, écrivait la malheureuse Reine à la duchesse de Polignac; mais mon âme est accablée de peines, de chagrins et d'inquiétudes. Tous les jours j'apprends de nouveaux malheurs; un des plus grands pour moi est d'être séparée de tous mes amis; je ne rencontre plus de cœurs qui m'entendent.»—«Soyez tranquille, lui écrivait-elle une autre fois, l'adversité n'a pas diminué ma force et mon courage et m'a donné la prudence [111].»
En attendant des jours meilleurs, elle avait pris, disait son frère, «le seul parti qui lui convenait, savoir: de vivre fort retirée et tout occupée de ses enfants [112]».
Necker était revenu le 28 juillet, au milieu des acclamations populaires [113]. Mais son retour n'avait rétabli ni les finances ni l'ordre; les dons patriotiques, l'envoi même de la vaisselle royale à la Monnaie, l'annonce de réformes importantes dans les Maisons du Roi et de la Reine n'avaient pas rempli le vide du trésor [114]. Les contributions ne rentraient pas; depuis le 4 août, les paysans se croyaient affranchis de tout impôt envers l'Etat, comme de toute redevance féodale. En politique, Necker n'était pas plus heureux; au mois de juillet comme au mois de mai, il n'avait aucun plan, et la crainte de compromettre sa popularité l'entraînait à des compromis qu'un homme d'Etat, même hostile, comme Mirabeau, n'eût pas voulu accepter. C'est ainsi que dans la grande et capitale discussion sur le Veto, on avait vu le tribun soutenir la prérogative royale qu'abandonnait le ministre. Mais cette soumission même ne suffisait pas. Le mot de Veto incompris devenait la qualification injurieuse et mortelle dont on affublait le Roi et la Reine. Le danger croissait d'heure en heure. Des lettres anonymes dénonçaient non seulement les députés favorables, mais tous ceux qui n'obéissaient pas aveuglément aux volontés du Palais-Royal [115].
«Tous les liens sont rompus, écrivait, le 3 septembre, le comte de Fersen; l'autorité du Roi est nulle; l'Assemblée nationale elle même tremble devant Paris, et Paris tremble devant quarante ou cinquante mille bandits ou gens sans aveu établis à Montmartre ou dans le Palais-Royal, qu'on n'a pas pu en chasser et qui ne cessent d'y faire des motions [116].»
La situation était intolérable; l'Assemblée n'était plus libre. Les vociférations des tribunes, les cris de la rue, les lettres anonymes menaçaient ses membres les plus éminents et les plus sages. Les rapports de police signalaient un projet d'invasion de Versailles par les meneurs de Paris [117]. Il fallait sortir de là. La Cour s'en préoccupait et les royalistes de l'Assemblée ne s'en préoccupaient pas moins. Y eut-il alors un plan pour enlever le Roi par la Champagne et Verdun et le transporter à Metz sous la protection de l'armée de Bouillé? Le comte d'Estaing l'affirme dans une lettre à la Reine, dont le brouillon fut retrouvé chez lui [118]. On le disait tout haut à Paris, et Mme de Tourzel le confirme dans ses Mémoires; mais ce plan paraît être resté toujours fort vague; le lieu de la retraite même n'était pas décidé et l'on ne tarda pas à y renoncer [119]. Vers la même époque, trois députés, au nom d'un certain nombre de leurs collègues et se croyant sûrs d'entraîner la majorité de l'Assemblée, qu'effrayait l'audace des factieux, Malouet, Redon et l'évêque de Langres, proposèrent au ministère de transporter l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne. Plusieurs ministres, Necker et Montmorin entre autres, avaient adhéré à ce projet: mais quand il fut soumis au Roi, le Roi refusa.
Quelle fut la raison de ce refus? Le prince n'avait-il pas confiance dans le succès? Se souvint-il qu'il avait voulu, au 14 juillet, prendre une résolution analogue et qu'il avait dû y renoncer devant les représentations de ceux-là même sur lesquels il croyait pouvoir le plus compter? Pensa-t-il qu'il fallait rester près de Paris pour le mieux contenir? Ne crut-il pas à la réalité du danger? Eut-il honte de sembler fuir devant l'émeute? Tout ce que l'histoire peut dire, c'est que, ce jour-là comme plus tard, Louis XVI manifesta une répugnance invincible à abandonner Versailles. Les députés se retirèrent consternés [120].
C'était le 29 septembre [121] que cette démarche était faite et repoussée. Quelques jours après, le Roi et l'Assemblée quittaient Versailles, pour rentrer prisonniers dans Paris.
CHAPITRE III
Fermentation à Paris et à Versailles.—Appel de troupes à Versailles.—Banquet des gardes du corps.—Préparatifs des journées d'octobre.
Cependant, le plan d'envahir Versailles n'était plus un mystère; les avis alarmants se multipliaient [122]. Déjà, le 30 août, l'un des chefs les plus décriés et, par cela même, les plus influents de la démagogie parisienne, le marquis de Saint-Huruge, avait essayé d'entraîner quinze cents émeutiers contre Versailles. Sa tentative avait échoué [123]; mais le projet n'avait pas été abandonné. Un peu plus tard, en septembre, au Palais-Royal, Camille Desmoulins s'était écrié qu'il fallait envoyer quinze mille hommes à Versailles pour en ramener le Roi et faire enfermer la Reine [124]. Des bruits d'insurrection, d'invasion du Château étaient dans l'air. «On annonçait, dit Mounier, d'horribles desseins contre la Reine [125].» A Paris, en province, jusqu'à Toulouse, on en parlait tout haut. Il s'agissait d'enlever l'Assemblée et le Roi et de «traiter comme ils le méritaient les députés qui se seraient mal montrés pour le peuple [126]». Mirabeau avait dit un jour au libraire Blaisot «qu'il croyait apercevoir qu'il y aurait des événements malheureux à Versailles, mais que les honnêtes gens n'avaient rien à craindre [127]». Enfin, les gardes françaises qui, depuis leur licenciement après la prise de la Bastille, formaient les compagnies soldées de la garde nationale parisienne, se vantaient tout haut de «venir reprendre au Château les postes qu'ils occupaient jadis, et au besoin chercher le Roi [128]». Leur commandant général, Lafayette, se préoccupait de ces dispositions, et, tout se croyant sûr de les neutraliser par son autorité, il avait pensé, vers la mi-septembre, devoir avertir de ces «mauvais desseins» le ministre de la Maison du Roi, M. de Saint-Priest [129].
La Cour s'alarma; le service du Château n'était plus fait que par les Suisses et les gardes du corps, tous dévoués, mais en somme assez peu nombreux. Le service de la ville était livré à la garde nationale, dont la majorité était suspecte, et qui d'ailleurs était harassée par de continuelles expéditions pour assurer les approvisionnements. Déjà au mois d'août, on avait dû faire venir pour l'aider deux cents chasseurs des Trois-Evêchés et deux cents dragons de Lorraine. Contre un envahissement possible et prévu, c'était trop peu. M. de Saint-Priest s'en ouvrit au commandant général de la garde nationale, le comte d'Estaing, et ce dernier, dont l'attachement aux idées nouvelles n'était pas contestable, se chargea d'obtenir l'assentiment de la municipalité, dont la réquisition était nécessaire, pour l'entrée de troupes à Versailles. Sur sa proposition, et vu la délibération des capitaines d'état-major de la garde nationale, constatant l'insuffisance de leurs forces, «attendu les divers avis plus alarmants les uns que les autres qui se succèdent continuellement,» il fut décidé, le 18 septembre, «qu'il était indispensable, pour la sûreté de la ville, pour celle de l'Assemblée nationale, et pour celle du Roi, d'avoir le plus promptement possible un secours de mille hommes de troupes réglées qui seront aux ordres du commandant général de la garde nationale de Versailles [130]». On fit choix du régiment de Flandre, dont le bon esprit et la discipline semblaient garantir la fidélité, tandis que le nom de son colonel, le marquis de Lusignan, qui siégeait à gauche de l'Assemblée, devait rassurer les patriotes contre tout projet de contre-révolution. Le 23 septembre, le régiment de Flandre arriva à Versailles, où il fut «fort bien reçu [131]»; le comte d'Estaing, avec l'état-major et un détachement de la garde nationale, le président de la municipalité avec les membres du corps municipal, allèrent au-devant de lui jusqu'à la barrière. Le régiment fut conduit à la Place d'Armes, où, en présence du maire, il prêta le serment de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi; il comptait onze cents hommes et deux canons [132].
Le Roi avait été si satisfait de la milice versaillaise en cette circonstance qu'il écrivit, pour la remercier, une lettre de sa main au commandant général, le comte d'Estaing [133], et que la Reine résolut d'offrir aux gardes nationaux un témoignage de gratitude; le 29, elle annonça elle-même à l'état-major qu'elle voulait donner un drapeau à chaque division, et, le 30, ces deux [134] drapeaux furent solennellement bénis dans l'église Notre-Dame par l'archevêque de Paris, en présence du gouverneur de Versailles, de la municipalité, d'un grand nombre de membres de l'Assemblée et de personnes notables de la ville, et des officiers de tout le corps militaire. Après la cérémonie, un banquet réunit les invités; la plus grande cordialité ne cessa d'y régner et des toasts furent portés au Roi et à la prospérité de la nation, «objets inséparables,» à la Reine, au Dauphin et à toute la famille royale.
Le lendemain, un nouveau banquet devait avoir lieu; c'est celui dont le récit, indignement travesti, allait donner prétexte à d'effroyables massacres.
Il était alors d'usage dans l'armée française, comme il l'est encore aujourd'hui, d'offrir un repas de corps au régiment qui arrive dans une garnison nouvelle. Lors du voyage de Louis XVI à Cherbourg, les gardes du corps avaient reçu de semblables politesses d'un grand nombre de régiments d'infanterie; ils résolurent de les rendre au régiment de Flandre et de cimenter ainsi les liens qui unissaient toutes les troupes de Versailles [135]. Il fut décidé qu'ils lui offriraient un banquet, et la date en fut fixée au jeudi, 1er octobre.
La salle du Manège et la salle du Théâtre de la ville n'ayant pu convenir, les organisateurs de la fête demandèrent au Roi, qui l'accorda volontiers, la salle de l'Opéra du Château, dans laquelle, quelques années auparavant, les gardes du corps avaient offert un bal à la famille royale. La pièce fut décorée avec goût; une table de deux cent dix couverts, en fer à cheval, fut dressée sur le théâtre; quatre-vingts gardes du corps environ, tous les officiers du régiment de Flandre, des chasseurs et des dragons de Lorraine, alors en garnison à Meudon [136], plusieurs officiers des Suisses et de la Prévôté, une vingtaine de gardes nationaux devaient s'y asseoir.
Au jour dit, «à trois heures de l'après-midi, raconte l'historien de Versailles, M. Le Roy, tout le monde se réunit à la grille du Château, où était le rendez-vous. On se rend à la salle de l'Opéra, par le corridor du palais. En entrant, on est charmé par l'aspect de la salle; les convives se placent et le repas commence. Dans l'orchestre étaient les trompettes des gardes et la musique du régiment de Flandre; le parterre était réservé aux grenadiers du régiment et aux chasseurs et dragons de Lorraine [137].»
Aucun incident ne signala le premier service. Au second, le duc de Villeroy, capitaine des gardes du corps, qui présidait le banquet, fit entrer dans le fer à cheval les grenadiers de Flandre, les grenadiers suisses, les chasseurs des Trois-Évêchés. Heureux de cet honneur, ces braves gens demandèrent à porter la santé de la famille royale. On leur versa à boire; ils burent à là santé du Roi, de la Reine et du Dauphin. Les spectateurs, qu'avait attirés cette fête et qui s'étaient entassés dans les loges, répondirent par les mêmes cris, alors encore familiers au peuple de France. Quoi qu'en aient pu dire des écrivains intéressés à travestir les faits, la santé de la nation ne fut ni proposée, ni par conséquent rejetée [138].
A ce moment, au dessert, la famille royale parut dans une loge grillée. La Reine, inquiète des bruits qui venaient de Paris et profondément triste de la désaffection qui s'attachait à elle, s'était retirée de bonne heure dans ses appartements. Plusieurs fois, ses dames lui avaient vanté la gaîté de la fête, en l'engageant à s'y rendre; elle avait résisté. On lui représenta que ce spectacle amuserait le Dauphin; par amour maternel, elle consentit à y aller. Le Roi arrivait de la chasse; elle l'entraîna avec elle.
En les apercevant tous deux dans une loge, des cris de Vive le Roi! éclatent de toutes parts. On les supplie de descendre dans la salle; vaincus par ces instances réitérées, ils descendent. Le vicomte d'Agout, en signe de réjouissance, arbore un mouchoir au bout de son bâton de commandement. La Reine prend son fils par la main et fait le tour de la salle. Les convives se lèvent, tirent leurs épées, comme pour défendre cette noble et malheureuse famille; on lui jure fidélité; on lui jure amour et dévouement. Un des assistants, M. de Canecaude, demande que l'on joue l'air: «Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?» Les musiciens, qui ne l'ont pas, y suppléent, en exécutant le motif si connu et si entraînant d'un maître cher à la Reine: O Richard! ô mon Roi! Les acclamations redoublent; l'enthousiasme est à son comble. Marie-Antoinette, touchée de ces applaudissements qui s'adressent à son mari, à elle, à ses enfants, se sent heureuse comme reine, comme épouse, et comme mère: elle se laisse aller à des pensées plus douces et jouit sans mélange de ce retour de popularité. Pauvre femme! C'était son dernier jour de bonheur!
La famille royale se retire bientôt; un grand nombre de soldats escaladent les loges et franchissent les barrières pour l'accompagner dans le corridor de la chapelle, par où elle rentre dans ses appartements. Puis, tout le monde, musiciens, convives, spectateurs, se transporte dans la cour de Marbre au bas même des fenêtres du Roi. Une foule d'habitants de Versailles étaient réunis là, dans les cours et sur la Place d'Armes, pour assister à la fête. Echauffés par le vin, enthousiasmés par la visite qu'ils viennent de recevoir, les convives se livrent à des démonstrations bruyantes: on chante, on danse, et un soldat, qui fut, cinq jours plus tard, «un des plus dangereux insurgés [139],» parvient, en grimpant le long des colonnades, à escalader le balcon du Roi, qui, malgré les acclamations, reste enfermé chez lui et ne se montre pas.
Ce fut tout. Qu'il y ait eu des manifestations contre-révolutionnaires, que la cocarde tricolore ait été foulée aux pieds, le fait a été allégué, mais il est faux. Les organisateurs du banquet, les gardes du corps, s'en sont toujours défendus avec la plus fière énergie, et la Reine elle-même a pris soin de réfuter cette calomnie. «Il n'est pas à croire,» a-t-elle répondu au tribunal révolutionnaire, «que des êtres aussi dévoués foulassent aux pieds et voulussent changer la marque que leur Roi portait lui-même [140].» Qu'on ait vu au banquet des cocardes blanches, cela est vrai et cela devait être. L'armée, à cette époque, avait encore la cocarde blanche; le Roi seul et la garde nationale portaient la cocarde tricolore. Et si, comme on le raconte, quelques dames de la Cour, faisant avec du papier des cocardes blanches, les ont données aux officiers qu'elles rencontraient, elles n'ont fait que donner à ces officiers la cocarde légale, réglementaire, celle que Mounier appelait encore «la cocarde française [141]».
Le 3 octobre, la Reine reçut une députation de la garde nationale, qui venait la remercier des drapeaux distribués le 30 septembre. Tout émue encore des démonstrations sympathiques de l'avant-veille, elle répondit: «Je suis fort aise d'avoir donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles. Je suis enchantée de la journée de jeudi; la nation et l'armée doivent être attachées au Roi, comme nous leur sommes nous-mêmes [142].»
Le même jour, un nouveau banquet [143] a lieu dans l'Hôtel des gardes du corps; quatre-vingts soldats des régiments de Flandre et de Lorraine, un homme de chaque compagnie de la garde nationale de Versailles y sont invités. Le repas est gai; on y porte la santé du Roi, de la nation, de l'Assemblée, de la garde nationale; puis, vers la fin, les têtes s'échauffent; on chante, on crie, on casse les bouteilles et les verres; quel est le banquet de deux cents personnes, de deux cents jeunes gens, où il ne se passe pas de scènes de ce genre?
Le dimanche 4, c'est la municipalité de Versailles qui traite à son tour le régiment de Flandre. La garde nationale prend part au festin; on y boit, à la santé du Roi et de la Reine; tout s'y passe avec ordre.
Telle est la série de fêtes et de banquets qui fut transformée en une série d'attentats contre la souveraineté nationale. Rien—ce simple exposé suffit à l'établir,—rien n'avait pu servir de base à cette accusation. Il y avait eu sans doute des démonstrations enthousiastes en l'honneur de la famille royale; mais ces démonstrations étaient alors dans le cœur de la grande majorité des Français. Quant à des attaques contres les réformes de l'Assemblée, il n'y en avait point eu. Les gardes du corps, l'armée, la garde nationale s'étaient trouvés réunis dans un parfait accord [144]. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que ces gardes du corps, si dévoués au Roi, n'étaient nullement hostiles aux idées nouvelles;—ils en avaient donné tout récemment la preuve [145],—vivaient très amicalement avec les députés et passaient dans l'Assemblée pour d'excellents patriotes. C'est le témoignage que leur rendit, dans l'enquête, un député qui n'est pas suspect [146].
Mais il fallait un prétexte; et celui-là fut choisi. Un homme qui devait jouer un triste rôle à la Convention, et qui était dès lors un des plus fougueux ennemis de la royauté, quoiqu'il se qualifiât «un des plus fidèles sujets du Roi [147]», Laurent Lecointre, lieutenant-colonel de la garde nationale du quartier Notre-Dame, donna le signal. Mécontent de n'avoir point été invité à la fête du 1er octobre, sa rancune personnelle s'ajoutait à son exaltation politique. A son instigation, un de ses amis, rédacteur d'une feuille révolutionnaire, le Courrier de Versailles, Gorsas [148], commença dans son journal toute une série d'articles contre le banquet des gardes du corps; le repas que nous avons raconté d'après les documents les plus authentiques, était représenté comme une «orgie complète». Les convives chancelants avaient donné un spectacle «dégoûtant et horrible» La santé de la nation ayant été proposée, les gardes du corps l'avaient rejetée. Et c'était d'un pareil scandale que la Reine s'était déclarée «enchantée». Quelle meilleure preuve des plans contre-révolutionnaires de la Cour et des projets de vengeance de l'Autrichienne contre le peuple?
On conçoit facilement quel effet devaient produire ces dénonciations furibondes, en tombant, comme une semence haineuse, sur le terrain si bien préparé de la populace parisienne. Le récit de Gorsas est lu avidement, odieusement commenté. Marat, Camille Desmoulins, Loustalot, tonnent dans leurs journaux contre la Cour et contre la Reine: on dénonce la grande conspiration contre-révolutionnaire. On reprend un vieux bruit jadis colporté, l'enlèvement du Roi pour le conduire à Metz. On ne calcule pas que pour exécuter un pareil plan, s'il avait été conçu, Louis XVI n'avait à sa disposition que six cents gardes du corps «en général chauds partisans du Tiers [149]», deux cents dragons, deux cents chasseurs, onze cents soldats du régiment de Flandre commandés par un colonel patriote, et que ce n'est pas avec ce faible corps de deux mille hommes qu'il pourrait se lancer dans une entreprise aussi hasardeuse, en face d'une garde nationale qui n'y prêterait certainement pas les mains. Mais les masses populaires, quand elles sont surexcitées, sont aveugles, et les chefs ne leur laissaient pas le temps de raisonner.
L'occasion était bonne d'ailleurs. Une disette, à laquelle on peut assigner des causes trop sérieuses, mais qui, à ce moment, eut certainement quelque chose de factice, une «famine docile», comme l'appelle Lally-Tollendal [150], régnait dans Paris. Il y avait là des souffrances réelles, et, comme toujours, c'était au gouvernement, au Roi, à la Cour, aux membres les plus impopulaires de la famille royale, à la Reine, par conséquent, qu'on faisait remonter la responsabilité de ces souffrances. Les calomnies de Gorsas jettent de l'huile sur ce feu qui couve sous une cendre chaude. Au Palais-Royal, la populace s'assemble; des attroupements se forment; les orateurs déclament. On jure de tirer vengeance des gardes du corps, qui ont arboré, dit-on, la cocarde noire. On tient contre la Reine les «propos les plus affreux». On fait des motions contre les accapareurs. Une femme, «dont la mise indique une femme au-dessus du médiocre,» s'écrie qu'elle n'a pas de pain et qu'il faut aller à Versailles en demander au Roi, et comme un des assistants se permet de rire, elle lui applique un soufflet. Les autres femmes qui sont là applaudissent. «Demain, disent-elles, les choses iront mieux; nous nous mettrons à la tête des affaires.» Des gardes nationaux, attablés au café de Foy, font chorus avec les femmes; la police reste inerte et n'essaie ni de dissiper les groupes ni de rétablir l'ordre [151].
Rien n'avait été négligé pour organiser l'attaque et désorganiser la résistance. «Des Machiavels de place publique et de mauvais lieu, a dit M. Taine, ont remué les hommes du ruisseau et les femmes du trottoir [152].» L'or avait été répandu à profusion dans le peuple et dans l'armée; sept millions, assure-t-on, étaient venus de Hollande [153]. Depuis l'arrivée du régiment de Flandre, tous les moyens de corruption, même les plus honteux, le vin, l'argent, les femmes, avaient été employés pour suborner les soldats, et au commencement d'octobre, ce régiment, qui avait été appelé pour protéger l'ordre et la monarchie, n'était plus qu'un danger. C'est avec ces faibles ressources, avec ces soldats à demi gagnés et quelques gardes fidèles, en face d'une garde nationale, en partie hostile, que Louis XVI allait se défendre contre une conspiration ourdie de longue date, avec la plus infernale habileté.
CHAPITRE IV
Journées des 5 et 6 octobre.—Retour à Paris.
Ce furent les femmes qui donnèrent le signal. «Ceux qui dirigeaient l'insurrection, dit Mounier, avaient jugé utile de la faire commencer par les femmes; ils sentaient que leur présence inspirerait moins d'inquiétudes, qu'on se déterminerait plus difficilement à les repousser par la force des armes, qu'elles répandraient la confusion, qu'alors les hommes qui suivraient auraient moins de dangers à courir [154].» Ce calcul ne fut pas trompé.
Le 5 octobre au matin, une émeute éclate à Paris. Une fille du quartier des Halles entre dans un corps de garde, saisit un tambour, et parcourt les rues en battant le rappel et «en poussant des cris contre la cherté du pain». On sonne le tocsin. Les femmes s'assemblent; un certain nombre d'hommes déguisés se réunissent à elles et la foule se porte vers l'Hôtel-de-Ville qu'elle envahit vers neuf heures. On force les magasins d'armes; on les pille; on s'empare de sept à huit mille fusils. On insulte les membres du conseil municipal et les employés. Des femmes, armées de torches, entrent dans les salles et s'apprêtent à y mettre le feu [155]. Fait significatif et sur lequel on ne saurait trop insister, la plupart de ces femmes étaient «vêtues de blanc, coiffées et poudrées [156]» comme si elles allaient à une fête; très peu semblaient appartenir à la «populace». Les unes riaient, chantaient et dansaient dans la cour, tandis que les autres sonnaient le tocsin et relâchaient les prisonniers. Presque toutes avaient les poches pleines d'or.
A onze heures et demie, une bande d'hommes, armés de haches et de marteaux, force les portes de l'arcade Saint-Jean, envahit à son tour l'Hôtel-de-Ville, se répand de tous côtés, enfonce les armoires, pille et brise tout.
Ici apparaît une des figures les plus sinistres de la Révolution, le futur organisateur des massacres de l'Abbaye, l'huissier Maillard. Une affaire de service l'avait appelé à l'Hôtel-de-Ville. Reconnu par quelques femmes, qui saluent en lui un des vainqueurs de la Bastille, il est proclamé ou se proclame leur chef. Il prend un tambour, se met à leur tête et se dirige vers le Louvre. Les rangs se grossissent d'une foule de femmes qu'on force à marcher avec la bande. Arrivées au jardin des Tuileries, «ces dames», comme dit Maillard, veulent traverser le jardin; le Suisse s'y oppose; elles le renversent, le frappent et passent. La place Louis XV avait été assignée comme quartier général; on va un peu plus loin, jusqu'aux Champs-Élysées; là se trouvent des détachements de femmes, munies de piques, de bâtons, de fusils. Maillard fait déposer les armes, harangue sa troupe, la range et part à sa tête. Un certain nombre d'hommes armés, qui se sont réunis à la bande, sont relégués à la queue; les femmes, suivant le mot d'ordre, marchent les premières.
Partout, sur leur passage, les boutiques se ferment, les maisons se vident, les portes sont barricadées. Elles enfoncent les portes, enlèvent les enseignes, arrêtent les courriers, forcent tous ceux qu'elles rencontrent à les accompagner. A Sèvres, elles font halte; elles ont faim, et d'ailleurs elles craignent que le pont de la Seine ne soit gardé. Par une fatale négligence, le passage est libre. Après s'être donné le plaisir populaire de briser les portes et les enseignes des marchands de vin qui n'ont pu lui donner à manger, la horde, traînant avec elle deux canons, s'élance dans la direction de Versailles.
Pendant ce temps-là, une nouvelle émeute éclatait à l'Hôtel-de-Ville. Les gardes françaises licenciées qui, sous le nom de compagnies soldées, formaient une partie notable de la garde nationale parisienne, trouvaient l'occasion bonne pour aller reprendre à Versailles leurs anciens postes, occupés par les gardes du corps. Réunis sur la place de Grève, ils s'agitaient et criaient.
Vers midi, cinq ou six grenadiers montèrent au Comité de police, où se trouvait Lafayette. L'un d'eux, «qui joignait à la plus belle figure un choix d'expressions qui étonnait tous ceux qui l'écoutaient et un sang-froid qui les étonnait encore davantage [157]», prit la parole: «Mon général, dit-il, nous sommes députés par les six compagnies de grenadiers. Nous ne vous croyons pas un traître; nous croyons que le gouvernement vous trahit; il est temps que tout ceci finisse. Nous ne pouvons tourner nos armes contre des femmes qui demandent du pain; le Comité des subsistances vous trompe, il faut le renvoyer. Nous voulons aller à Versailles exterminer les gardes du corps et le régiment de Flandre qui ont foulé aux pieds la cocarde nationale. Si le Roi est trop faible pour porter la couronne, qu'il la dépose; nous couronnerons son fils; on lui nommera un conseil de régence, et tout ira mieux [158].» Les délégués étaient fiers de leur orateur: «Laissez parler celui-là, disaient-ils; il parle bien [159].» En vain Lafayette voulut-il les rappeler au devoir; leur décision était manifestement arrêtée d'avance; le mot d'ordre était donné: «Il est inutile de nous convaincre, s'écriaient-ils tous ensemble, car tous nos camarades pensent ainsi, et quand vous nous convaincriez, vous ne les changeriez pas [160].»
Lafayette sortit sur la place; il harangua ses soldats, leur rappela leur serment, fit appel aux sentiments d'affection et de confiance qu'ils avaient pour lui, protesta de son amour pour la liberté. Paroles et prières furent inutiles. Des cris tumultueux: «A Versailles! A Versailles!—Si le général ne veut pas venir, il faut prendre un ancien grenadier pour le mettre à notre tête.—Il est étonnant que M. de Lafayette veuille commander au peuple, tandis que c'est au peuple à lui commander!»—furent la seule réponse de cette troupe chez laquelle on n'avait pas en vain ébranlé tous les liens de la discipline. Lafayette rentra; il hésitait; il attendait l'ordre de la municipalité. La municipalité, honnête comme Lafayette et faible comme lui, n'était pas livrée à de moindres angoisses. Le flot tumultueux grossissait sur la place de Grève; la troupe, travaillée par de mystérieux agents, s'impatientait; des menaces, des cris de mort étaient proférés contre Bailly et contre Lafayette. La municipalité céda, et, «vu les instances du peuple et sur la représentation de M. le commandant général qu'il était impossible de s'y refuser», donna au général l'ordre de partir pour Versailles. Le pouvoir légal était encore une fois vaincu; l'émeute triomphait. Des acclamations bruyantes saluèrent la victoire de la populace et la défaillance de l'autorité.
Il était six heures du soir. Lafayette monte à cheval, la tête basse, l'âme triste, l'esprit plein de lugubres pressentiments, de remords peut-être; il détache en avant trois compagnies de grenadiers, un bataillon de fusiliers, trois pièces de canon. Sept à huit cents hommes en guenilles, armés de piques, de fusils et de bâtons, bras nus, voix avinées, têtes hideuses, brigands que le ruisseau vomit les jours d'émeute, marchent derrière l'avant-garde, mélangés dans les rangs [161]. Lafayette suit avec les compagnies, et, conduit par ses soldats plutôt qu'il ne les conduit, trophée vivant de l'émeute, pour ainsi dire, il prend la route de Versailles.
Dans cette ville, une agitation sourde régnait. Les déclarations de Lecointre et de ses amis, les calomnies de Gorsas avaient produit leur effet, et la garde nationale, si sympathique aux gardes du corps le 1er et le 3 octobre, leur était devenue hostile. On attendait les Parisiens, a dit un témoin non suspect [162]. Dès le 4, on connaissait l'invasion projetée par les gardes françaises; on faisait des motions incendiaires dans les cafés et l'on préparait des cartouches en disant: «C'est pour assassiner demain les gardes du corps [163].»
A l'Assemblée, les chefs de la gauche n'étaient pas moins instruits du plan qui devait être exécuté contre la Cour. Le lundi 5 octobre, à l'ouverture de la séance, il fut facile de voir «qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, par le ton qu'affectèrent de prendre quelques membres de l'Assemblée [164]». Les tribunes paraissaient aussi plus animées et la foule qui entourait la salle était en proie à cette fièvre qui présage les orages populaires. Le président Mounier annonce qu'il a reçu la réponse du Roi sur la Déclaration des droits de l'homme et les derniers articles soumis à sa sanction. Le Roi accepte, mais avec certaines réserves, et en faisant sur ces articles des observations d'une incontestable sagesse [165]. La discussion s'entame avec une extrême violence. Robespierre et Lapoule dénoncent les réflexions si naturelles du Roi comme une censure de la Constitution; Adrien Duport y voit tout un plan de contre-révolution et il en prend occasion de tonner contre l'«orgie indécente» dont Versailles a été témoin le 1er octobre. Vainement Virieu proteste et le marquis de Monspey demande qu'on précise l'accusation. Mirabeau se lève: «Que l'Assemblée, dit-il, décide que la personne du Roi seule est inviolable, et je suis prêt, moi, à fournir les détails et à les signer.» Et précisant lui-même son odieuse et transparente insinuation: «C'est la Reine et le duc de Guiche que je dénoncerai,» dit-il à mi-voix à ceux qui l'entourent [166]. Ces accusations excitent un violent tumulte dans l'Assemblée; la gauche s'agite bruyamment; la droite proteste avec vivacité; la fermentation redouble dans les tribunes [167].
Cependant, le bruit de l'approche des Parisiens commence à se répandre. Entre onze heures et midi, Mirabeau monte au bureau. «Monsieur le Président, dit-il à Mounier, quarante mille hommes armés arrivent de Paris; pressez la délibération; levez la séance; dites que vous allez chez le Roi.»—«Je ne presse pas les délibérations,» répond Mounier; «je trouve qu'on ne les presse que trop souvent.»—«Mais, Monsieur le Président,» reprend Mirabeau, étonné de ce calme, «mais, Monsieur le Président, ces quarante mille hommes.....—Eh bien,» réplique Mounier, «tant mieux: ils n'ont qu'à nous tuer tous, mais tous, entendez-vous bien, les affaires de la République en iront mieux.—Monsieur le Président, le mot est joli,» ne peut s'empêcher de dire Mirabeau, en regagnant sa place [168].
Seule, peut-être, parmi les habitants de Versailles, la famille royale était calme, et, par un étrange aveuglement, les ministres, si souvent cependant avertis des projets des Parisiens, partageaient cette quiétude. Le Roi était parti de bonne heure pour la chasse; Madame Elisabeth était à Montreuil; Mesdames à Bellevue; la Reine à Trianon, dont elle parcourait les bosquets aimés pour la dernière fois. Elle était assise dans la grotte, essayant de s'isoler des bruits du monde, quand un courrier, envoyé par M. de Saint-Priest, vint précipitamment la chercher. En même temps, M. de Cubières, écuyer cavalcadour, était parti au galop pour prévenir le Roi. Il le rejoignit vers trois heures, dans les tirés de Meudon, et lui remit un billet du ministre. Le Roi prit le billet, le lut et ne put s'empêcher de dire tout haut: «Elles demandent du pain; hélas! si j'en avais, je n'attendrais pas qu'elles vinssent m'en demander [169].» Il fit amener son cheval, et, au moment où il mettait le pied à l'étrier, un chevalier de Saint-Louis, que personne n'avait vu, se jeta à ses genoux, en s'écriant: «Sire, on vous trompe; j'arrive à l'instant de l'École militaire; je n'y ai vu que des femmes assemblées qui disent venir à Versailles pour demander du pain; je supplie Votre Majesté de n'avoir point peur.»—«Peur! Monsieur, reprit vivement le Roi; je n'ai jamais eu peur de ma vie [170].» Puis, descendant au galop une des pentes les plus raides du bois de Meudon [171], il prit précipitamment la route de Versailles, et rentra au Château, où il retrouva la Reine.
A son arrivée le Conseil s'assemble; dans ce moment de crise, les ministres sont faibles, hésitants, irrésolus. Necker, toujours préoccupé de sa popularité, déjà pourtant bien compromise, Necker est d'avis de céder. M. de Saint-Priest seul semble avoir la pleine conscience du danger et l'intelligence du remède. D'accord avec un énergique officier, M. de Narbonne-Fritzlar [172], il demande qu'on mette le pont de Sèvres en état de défense et que le Roi aille, à la tête des troupes fidèles, repousser les Parisiens au passage de la Seine. Pendant ce temps, la famille royale se retirerait à Rambouillet. Plusieurs ministres, parmi lesquels M. de la Luzerne [173] appuient ce plan; d'autres, avec Necker, s'y opposent. Le Roi fut-il convaincu par l'argumentation de ce dernier [174]? Se défia-t-il de ses troupes, et craignit-il de ne pas rencontrer parmi elles des dévouements assez solides? Fut-il déterminé par la répugnance de la Reine à se séparer de lui [175]? Toujours est-il que l'avis de M. de Saint-Priest ne prévalut pas, et que cette dernière chance de salut fut abandonnée.
On se borna à d'insuffisantes mesures de défense. La municipalité de Versailles avait requis le comte d'Estaing, «commandant de la milice nationale, de prendre toutes les précautions et d'employer toutes les forces qui étaient à sa disposition, pour garantir de toute insulte le Roi, la famille royale, l'Assemblée nationale et la ville.» Les gardes du corps et les troupes de ligne furent placés sous ses ordres [176]. Vers trois heures et demie, le régiment de Flandre s'était rangé en bataille sur la place du Château; mais, malgré les instances du major, M. de Montmorain, il n'avait pu obtenir de cartouches. Les gardes du corps, au nombre de trois cent vingt, s'étaient placés devant la grille des Ministres; quelques chasseurs des Trois-Évêchés, quelques gardes de Monsieur et du comte d'Artois étaient parmi eux. Un détachement de dragons était posté sur l'avenue de Paris, en face de la porte de l'Assemblée. Le comte d'Estaing, connaissant les mauvaises dispositions de la garde nationale, que depuis deux jours on ne cessait d'exciter contre les défenseurs du Roi, n'avait pas osé lui faire prendre les armes. Mais Lecointre avait fait battre la générale et réuni un certain nombre de compagnies du quartier Notre-Dame [177], à l'ancienne caserne des gardes françaises, sur la droite des gardes du corps.
Au Château, les délibérations continuaient.—Louis XVI, toujours indécis, retenu d'ailleurs par une bonté qui, on l'a dit justement, paraissait n'être qu'une des formes de la faiblesse, ne pouvait se résoudre ni à résister, ni à se retirer. M. de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, lui ayant demandé des ordres: «Allons donc, répondit-il, contre des femmes? Vous vous moquez.» Un peu plus tard, M. de Saint-Priest proposa la retraite dans une province fidèle, la Normandie, par exemple. Le Roi y répugnait extrêmement; il lui semblait que fuir devant l'émeute, c'était abdiquer. «Un roi fugitif, un roi fugitif!» répétait-il tristement. Cependant le danger pressait; «Sire, s'écria vivement M. de Saint-Priest, si vous êtes conduit demain à Paris, votre couronne est perdue [178].» On se décida à partir pour Rambouillet. La municipalité de Versailles n'y mettait point obstacle; elle avait même donné l'ordre à M. d'Estaing de protéger ce départ. Déjà les voitures étaient commandées et la Reine avait fait dire à ses dames: «Faites vos paquets; nous partons dans une demi-heure, hâtez-vous!» Mais il semblait qu'on ne prît une résolution que pour l'abandonner. Peu après, la Reine faisait dire à ces mêmes dames: «Tout est changé; nous restons [179].»
Les voitures furent décommandées. Lorsque, dans la soirée, on voulut, par un nouveau revirement, reprendre le projet de retraite à Rambouillet, il était trop tard; quand les voitures se présentèrent pour sortir, à la grille de l'orangerie, le peuple, la garde nationale, les gens même de l'écurie du Roi [180], les forcèrent à rentrer; et peut-être alors la Reine n'eût-elle pu partir sans péril pour sa vie [181]. Pendant toutes ces indécisions [182], en effet, la populace parisienne était arrivée; tous les acteurs étaient en scène: le grand drame allait commencer.
La bande dirigée par Maillard avait quitté Sèvres, après s'y être reposée un instant. Un individu sans col et qui, prétendait-il, avait failli être pendu le matin pour avoir voulu sonner le tocsin, avait pris le commandement des hommes, comme Maillard avait celui des femmes. En route, on continuait à arrêter les courriers du Roi [183], ne laissant passer que ceux du duc d'Orléans; on mettait la main sur les voyageurs; on maltraitait ceux qui portaient des cocardes noires; on les forçait à marcher au milieu de la troupe, avec un écriteau insultant dans le dos.
Le temps était affreux; l'eau tombait à torrents; la route détrempée était devenue un cloaque. Le cortège de ces femmes en désordre, mouillées par la pluie, souillées par la boue, hurlant, vociférant, était hideux. «Voyez comme nous sommes arrangées, disaient-elles; nous sommes comme des diables; mais la b... nous le paiera cher [184].» D'autres chantaient et dansaient, en proférant d'infâmes outrages et en jurant qu'elles mettraient la Reine en pièces et rapporteraient les lambeaux de son corps pour s'en faire des cocardes [185]. «Nous emmènerons la Reine morte ou vive, criaient-elles; les hommes se chargeront du Roi [186].»
En arrivant à la barrière, Maillard harangua sa troupe; il fit mettre les femmes sur trois rangs, envoya les canons à la queue, commanda d'entonner Vive Henri IV! et ce fut au bruit des vieux couplets royalistes, hurlés comme une ironie sanglante par ces mégères qui allaient forcer dans son palais le petit-fils du bon Roi, que l'effroyable bande fit son entrée à Versailles.
Sa première visite fut pour la salle des Menus, où siégeait l'Assemblée. Maillard y pénétra, suivi d'une partie de sa troupe, il prit la parole: «Paris manque de pain, dit-il; le peuple est au désespoir; il a le bras levé; qu'on y prenne garde; il se portera à des excès. C'est à l'Assemblée à prévenir l'effusion du sang. Les aristocrates veulent nous faire périr de faim.»—«Oui, nous voulons du pain, reprirent les femmes;» et quelques-unes, tirant de leur poche un morceau de pain moisi: «Nous le ferons avaler à l'Autrichienne, crièrent-elles, et nous lui couperons le cou [187].»
Le tumulte croissait; la délibération devenait impossible. Sur la proposition d'un membre, il fut décidé qu'une députation irait immédiatement chez le Roi pour l'entretenir de la situation de la ville de Paris et solliciter en même temps l'acceptation pure et simple des décrets constitutionnels.
Le président Mounier se rendit au Palais, escorté d'un certain nombre de femmes, auxquelles il avait dû promettre de les introduire près du Roi. Parmi ces femmes, deux semblaient n'être point de la classe du peuple, quoiqu'elles en affectassent le langage [188]. Louis XVI promit de faire rassembler tout le pain qu'on pourrait trouver, et après quelques hésitations il signa les décrets. Les femmes sortirent; elles paraissaient contentes [189] et ne le dissimulaient pas, en sortant, au point même d'exciter la colère de leurs compagnes, restées au dehors [190]. Quelques-unes, croyant tout fini puisqu'on allait avoir du pain, retournèrent à Paris dans les voitures de la Cour. Les autres, celles qui étaient dans le secret, refusèrent de partir; elles avaient, disaient-elles, ordre exprès de rester [191].
Au Château cependant, la plus grande confusion continuait à régner. Les ministres étaient réunis, mais ne savaient à quoi se résoudre; les avis les plus contradictoires étaient ouverts, adoptés, puis abandonnés. Louis XVI, avec sa résignation passive, demeurait silencieux et irrésolu. Seule, au milieu de ces inerties et de ces défaillances, la Reine conservait sa fière attitude. «Sa contenance était noble et digne; son visage calme, et quoiqu'elle ne pût se faire d'illusion sur ce qu'elle avait à redouter, personne n'y put apercevoir la plus légère trace d'inquiétude. Elle rassurait chacun, pensait à tout, et s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était cher que de sa propre personne [192].» «Tout, excepté elle, m'a paru consterné,» dépose le président de Frondeville, qui a passé la nuit du 5 au Palais [193]. «Je sais qu'on vient de Paris demander ma tête, dit l'héroïque femme; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort; je l'attendrai avec fermeté [194].» On l'engage à se mettre en sûreté avec ses enfants. «Non, répond-elle, ma place est ici, près du Roi; j'y resterai.» La seule précaution qu'elle consente à prendre n'est pas pour elle, mais pour ses enfants. Elle était convenue qu'au moindre bruit, on les amènerait chez elle; instruite du péril qui la menace, elle donne contre-ordre, et à onze heures du soir fait dire à Mme de Tourzel de conduire, en cas d'alerte, son fils et sa fille non pas chez elle, mais chez le Roi, où ils seront mieux à l'abri. Et comme on la presse de s'y rendre elle-même et d'y passer la nuit, plutôt que dans son propre appartement, que l'on sait désigné aux coups des assassins: «Non,» répondit-elle, «j'aime mieux m'exposer à quelque danger, s'il y en a à courir, et l'éloigner de la personne du Roi et de ses enfants [195].»
Les nouvelles alarmantes se succèdent; sur la Place d'Armes, on assaille les gardes du corps; les autres soldats lâchent pied. Seule, la Reine «montre un front calme et serein, rassure ceux qui tremblent pour elle, et fait admirer son courage à ceux-là même qui condamnaient ses principes». C'est le Moniteur qui parle ainsi, et le Moniteur n'est pas suspect. Un certain nombre de gentilshommes se réunissent pour défendre la famille royale; ils demandent des ordres; ils demandent des chevaux. Le président de Frondeville se fait leur organe près de la Reine et sollicite la permission de prendre des chevaux dans les écuries du Château. «Soit, répond-elle simplement; je consens à vous donner cet ordre, mais à une condition: si les jours du Roi sont en danger, vous en ferez le plus prompt usage; si moi seule je suis en péril, vous n'en userez pas [196].»
«Au milieu de tant de perfidies de tout genre, a écrit Rivarol, sur ce théâtre où la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa perte, il s'est pourtant rencontré un grand caractère, et c'est une femme, c'est la Reine qui l'a montré. Elle a figuré, par sa contenance noble et ferme, parmi tant d'hommes éperdus et consternés, et par une présence d'esprit extraordinaire, quand tout n'était qu'erreur et vertige autour d'elle. On la vit, pendant cette soirée du 5 octobre, recevoir un monde considérable dans son grand cabinet, parler avec force et dignité à tout ce qui l'approchait et communiquer son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes..... On la verra bientôt, quand les périls l'exigeront, déployer la magnanimité de sa mère; et si, avec le même courage, elle n'a pas eu de succès pareil, c'est que Marie-Thérèse avait affaire à la noblesse de Hongrie et que la Reine n'a parlé qu'à la bourgeoisie de Paris [197].»
Pendant ce temps-là, Mounier revenait à l'Assemblée; il fit évacuer le bureau, envahi par la populace [198], et convoquer les députés pour une séance de nuit. Dans ces heures de crises, il jugeait utile de tenir l'Assemblée réunie jusqu'au jour. Mais un peu plus tard, vers trois heures du matin, rassuré par Lafayette, qui venait de parcourir les différents postes et répondait de l'ordre public, il leva la séance.
Arrivé à minuit, à la tête de son armée, Lafayette s'était rendu au Palais; il y entra seul avec les députés de la municipalité de Paris. Les appartements étaient pleins de monde. Quand le général parut: «Voilà Cromwell,» murmura une voix.—«Monsieur,» répondit Lafayette, «Cromwell ne serait pas entré seul.»—Les entraînements populaires ne lui avaient pas fait perdre le sentiment des convenances et le ton du monde dans lequel il était né. «Je viens, Sire, dit-il, vous apporter ma tête pour sauver celle de Votre Majesté. Si mon sang doit couler, que ce soit pour le service de mon Roi, plutôt qu'à l'ignoble lueur des flambeaux de la Grève.» Il ajouta qu'il se faisait fort des dispositions de son armée [199].
Naturellement disposé à la confiance, le Roi se sentit rassuré, et, suivant le mot piquant de Rivarol, «se reposa de tout sur un général qui n'était sûr de rien [200].» A deux heures du matin, la Reine, rassurée aussi, du moins en apparence, alla se coucher dans ses appartements [201]. Lafayette insista pour que la garde du Château fût remise à son armée et que les gardes françaises reprissent leurs anciens postes; Louis XVI y consentit. Dès huit heures, les gardes du corps, en butte à la rage populaire, assaillis à coups de pierre et à coups de fusil par la foule et par la milice versaillaise, avaient reçu l'ordre d'évacuer la Place d'Armes, et de se retirer à leur hôtel, d'où ils regagnèrent Trianon ou Rambouillet à travers champs [202]. Ceux qui étaient de service au Château avaient quitté la cour de Marbre et s'étaient repliés sur la terrasse, en face des appartements de la Reine. Ils ne conservaient que les postes intérieurs; les postes extérieurs étaient occupés par les gardes françaises.
Lafayette, après avoir veillé à l'exécution de ses ordres, visite la Place d'Armes, va à l'Assemblée, où il communique au président «la contagion de sa sécurité [203],» traverse de nouveau les cours, s'entretient un instant avec M. de Montmorin, puis, harassé de fatigue, rassuré par les mesures qu'il a prises [204], confiant d'ailleurs dans son prestige populaire et plein d'illusions sur l'honnêteté des masses, il va lui-même se coucher à l'hôtel de Noailles.
Il était alors quatre heures du matin: le réveil devait être terrible.
Tout dort dans Versailles. Brisée par les émotions de cette rude journée, tranquillisée d'ailleurs par les déclarations de Lafayette, la famille royale repose pour la dernière fois dans ce palais de Louis XIV, dont la majesté n'a pas encore était violée. Les gardes nationaux, trempés par la pluie, fatigués par une marche à laquelle ils ne sont point accoutumés, ont cherché des logements partout, dans les églises, dans la caserne des gardes du corps, dans les maisons particulières. Les hommes à piques et les femmes, au nombre de huit ou neuf cents, sont étendus sur les bancs de l'Assemblée; d'autres, qui n'ont pas trouvé d'asile, ont allumé de grands feux sur la place et, après avoir dépecé et fait rôtir un cheval blessé, sont couchés autour de ce bivouac improvisé.
Le crime seul, on l'a dit éloquemment, le crime seul ne dort pas. L'émeute n'a point accompli son œuvre; ces femmes, ces brigands déguisés, qui demandent du pain et dont les poches sont pleines d'or, n'ont pas encore gagné leur salaire. Ils se sont bien donné la veille le plaisir de jeter des pierres aux défenseurs de la royauté et de blesser grièvement un garde du corps. Mais il leur faut de plus illustres victimes, et ce n'est pas pour rien qu'ils ont juré de tordre le col de la Reine et de faire de sa peau des rubans de district [205].
A l'Assemblée, une femme, les yeux hagards, dégoûtante d'ivresse et de sueur, s'était approchée du président de Frondeville, et, lui montrant un poignard, lui avait demandé si les appartements de la Reine étaient bien gardés [206]. Au Château, un député, le marquis de Digoine, avait remarqué que la grille de la cour de l'Opéra, par laquelle venait de sortir une troupe d'hommes déguenillés, était restée ouverte; il en avait fait l'observation au portier qui avait répondu qu'il n'avait pas les clefs pour le moment, mais qu'il la fermerait; le marquis de Digoine avait repassé à minuit, puis à trois heures du matin: la porte était toujours ouverte et gardée par un soldat de la milice de Versailles [207]. Et un officier de cette garde nationale parisienne, en laquelle Lafayette avait une si aveugle confiance, s'informait avec soin «du chemin le plus court pour gagner les appartements de la Reine et des passages dérobés qui pouvaient y conduire sans être aperçu [208].»
Dès que le jour commence à paraître, les bandes s'éveillent. A cinq heures et demie du matin, des groupes d'hommes et de femmes, armés de piques, de lances, de sabres, de bâtons, se forment sur la Place d'Armes et se ruent sur le Château. «Des tambours les appellent; des étendards qui portent des flammes rouges et bleues les rallient [209].» Une troupe pénètre dans la cour des Ministres, dont la grille est restée ouverte, et, trouvant la porte Royale fermée, revient en arrière, franchit la grille des Princes, gardée par deux miliciens qui la laissent passer, et se répand dans le parc, sous les fenêtres de la Reine. La Reine, réveillée par le bruit, sonne sa première femme, Mme Thibaut, et lui demande ce que signifie ce tumulte. Mme Thibaut lui répond que ce sont sans doute les femmes de Paris qui n'ont pas trouvé à se coucher, et la Reine, tranquillisée, reste dans son lit [210].
La foule grossit; de nouveaux flots arrivent à chaque instant. Le major des gardes du corps, le marquis d'Aguesseau, place plusieurs gardes pour défendre le passage des Colonnades, qui, de la cour des Princes, donne accès dans la cour Royale. Mais que peuvent quelques soldats contre cette marée humaine, sans cesse montante? Le passage est forcé; la populace envahit en vociférant la cour Royale. Les bandes se forment, chacune dirigée par les chefs qui semblent le mieux connaître la disposition des lieux; l'une d'elles, conduite par deux hommes déguisés en femmes, court à la grille de la cour Royale, saisit un garde du corps, M. de Varicourt, qui vient d'y être mis en faction, l'entraîne sur la Place d'Armes et le massacre. Un misérable chiffonnier, vêtu d'une petite redingote à large plaque blanche [211], porteur d'une longue barbe noire, les bras nus, la tête coiffée d'un chapeau rond à forme très élevée [212], fend la foule, pose le pied sur la poitrine de M. de Varicourt et lui tranche la tête d'un coup de hache [213].
Presque au même moment, un autre garde, en faction à la voûte de la chapelle, M. Deshuttes, est arraché de son poste par les bandits, entraîné par la grille de la cour Royale, sans que les sentinelles qui sont à cette grille fassent rien pour le protéger [214], et renversé à coups de crosses de fusil. L'homme à la longue barbe lui tranche la tête, et, les mains toutes sanglantes encore, va demander une prise de tabac au Suisse de la vicomtesse de Talaru, en lui disant d'un air triomphant: «En voilà un; ce ne sera pas le dernier [215].»
Cela ne suffit pas en effet; il faut d'autres victimes; il en faut de plus hautes: «Ce n'est pas assez, hurlent les mégères, il nous faut le cœur de la Reine [216].»—«Prenons ses entrailles pour nous en faire des cocardes [217].»
Les chefs sonnent de nouveau le hideux hallali, et la meute, haletante, enivrée par l'odeur du meurtre, se précipite à l'assaut d'une plus chaude curée. «Tue! tue! point de quartier. Allons chez la Reine [218],» s'écrie-t on de toutes parts. Une grande femme rousse agite une faucille [219]; une autre aiguise son couteau [220]. Un milicien de Versailles, petit et noir, qui semble bien connaître les entrées du Château, se met à la tête d'une bande, qui s'élance par l'escalier de marbre, en vociférant des cris de mort et en demandant partout la chambre de la Reine. «C'est par là, c'est par là,» crient quelques voix [221]. Deux gardes du corps, MM. de Miomandre et du Repaire, cherchent en vain à s'opposer à ce flot furieux; ils sont jetés par terre, frappés à coups de piques et de crosses de fusil; mais avant de tomber baigné dans son sang, M. de Miomandre a eu le temps d'ouvrir la porte de l'antichambre de la Reine et de crier à l'une des femmes qui sont là: «Madame, sauvez la Reine! On en veut à sa vie [222]!»
L'héroïque résistance des deux vaillants jeunes gens avait sauvé Marie-Antoinette. Une de ses femmes, Mme Auguié, qui a entendu le cri de détresse du garde du corps, ferme au verrou la porte de la seconde antichambre, puis elle court chez la Reine, où elle trouve Mme Thibaut. Toutes deux lui passent à la hâte un jupon et des bas, lui jettent un mantelet sur les épaules et l'entraînent par le petit couloir qui mène à l'Œil-de-Bœuf. La porte est fermée. On attend cinq minutes [223]; cinq minutes, un siècle! Que d'angoisses dans ce court moment de retard! On frappe; on se fait reconnaître; les valets du Roi ouvrent [224]; la Reine est sauvée! Quand les brigands, après avoir pillé la grande salle, parviennent à forcer les portes et à pénétrer dans les appartements royaux, ils n'y trouvent plus leur victime et ne peuvent assouvir leur rage que sur un lit vide [225]! «Le coup est manqué,» murmure, assure-t-on, un des assassins désappointés [226].
Par une coïncidence touchante, au moment même où la Reine se réfugiait chez le Roi, le Roi se précipitait chez la Reine, par un escalier dérobé; ne l'y rencontrant pas et apprenant qu'elle était allée chez lui, il se hâtait de retourner dans ses appartements, où il la trouvait enfin, «le visage triste, mais calme [227].» Presque au même instant, Mme de Tourzel amenait le Dauphin, et la Reine courait chercher sa fille qu'elle ne tardait pas à ramener «avec une fierté et une dignité remarquables dans un pareil moment [228]».
Mais le danger n'est pas conjuré. La foule remplit le palais, s'acharnant après les gardes du corps. Heureusement, Lafayette, enfin averti, accourt à cheval, à la tête de ses grenadiers, prend les malheureux gardes sous sa protection et chasse les bandits qui sont là, occupés à briser et à piller. Il monte au Château; les appartements y sont pleins de monde. Le Roi, avec ses ministres, se tient dans la salle du Conseil; le duc d'Orléans y est aussi, causant d'un air dégagé avec Duport [229]. Monsieur, Madame, Mesdames Tantes, le reste de la famille est dans la chambre du Roi. La Reine, debout dans l'encoignure d'une fenêtre, regarde tristement au dehors; près d'elle, sa fille et Madame Elisabeth; devant elle, debout près d'une chaise, le Dauphin joue avec les cheveux de sa sœur: «Maman, j'ai faim,» murmure le pauvre enfant. Et la Reine ne peut que répondre, les larmes aux yeux: «Prends patience, mon enfant; il faut que ce tumulte soit fini.»
La foule gronde sous les fenêtres du Château, dans la cour de Marbre. «Le Roi! le Roi! Nous voulons le voir.» Le Roi se présente; des cris de Vive le Roi! Vive la Nation! éclatent de toutes parts. Mais bientôt à ces cris s'en mêle un autre: «La Reine! la Reine au balcon!» On va prévenir la Reine; elle hésite un instant. «Madame, lui dit Lafayette, cette démarche est nécessaire pour calmer le peuple.»—«En ce cas, répond-elle, dussé-je aller au supplice, je n'hésite plus; j'y vais.» Elle prend ses enfants par la main et paraît à la fenêtre [230]. «Point d'enfants!» vocifère la foule. La «Reine sur le balcon, seule, seule [231]!» La Reine, d'un geste sublime, repousse ses enfants dans l'appartement, et seule, debout, les mains croisées sur sa poitrine [232], mille fois plus belle dans sa modeste redingote de toile rayée jaune [233] que dans la parure de ses jours de fête, elle reste sur le balcon, pâle, les cheveux en désordre [234], la lèvre plissée, la tête haute, imposant un respect involontaire et défiant les balles. «Deux minutes, deux siècles, elle est là [235].» Un homme, vêtu d'un costume de garde national, la met en joue, mais n'ose tirer [236].
Un mouvement se fait dans la foule: l'héroïsme de la Reine et son imprudence sublime ont opéré une réaction en sa faveur, et ces mégères qui, il n'y a qu'un instant, voulaient la mettre en pièces, maintenant l'acclament: «Vive la Reine!» crient-elles [237]. «Son génie, a dit Rivarol, redressa tout à coup l'instinct de la multitude égarée, et, s'il fallut à ses ennemis des crimes, des conjurations et de longues pratiques pour la faire assassiner, il ne lui fallut, à elle, qu'un mouvement pour se faire admirer [238].»
Chose étrange! Cette femme si impopulaire, si indignement calomniée près du peuple, dès qu'elle se retrouve face à face avec ce peuple, reconquiert son prestige et, par le seul ascendant de sa dignité et de la vérité, force la foule hostile à s'incliner devant elle et à l'applaudir [239].
Quelques femmes cependant, plus opiniâtres dans leur haine, continuent à vomir contre elle d'infâmes injures [240].
Mais les enthousiasmes populaires passent vite et il y a des rancunes plus mortelles et plus sûres que les balles. Marie-Antoinette le sait, et, en quittant le balcon, elle s'approche de Mme Necker et lui dit avec des sanglots étouffés: «Ils vont nous forcer, le Roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps, portées au bout de leurs piques!» Et, serrant son fils dans ses bras, elle le couvre de baisers et de larmes [241].
La Reine, hélas! ne se trompait pas; de nouveaux cris se font entendre: «Le Roi à Paris! le Roi à Paris!» Le Roi hésite, consulte ses ministres, consulte Lafayette. Mais comment pourrait-il résister? On se décide à partir et, pour calmer la foule, on jette des petits papiers qui annoncent la détermination, ou plutôt la capitulation du monarque. Des acclamations effroyables éclatent dans la cour; en signe de joie, les soldats déchargent leurs fusils; les canonniers, leurs pièces [242]. Lafayette interroge la Reine: «Madame, dit-il, quelle est votre intention personnelle?»—«Je sais le sort qui m'attend,» répond-elle; «mais mon devoir est de mourir aux pieds du Roi et dans les bras de mes enfants [243].»
A une heure vingt-cinq minutes, la famille royale descendit l'escalier de marbre, encore teint du sang de ses défenseurs [244], et monta en voiture. Le peuple s'impatientait; à peine vainqueur, il avait toutes les exigences de la souveraineté. Le nouveau maître de la France avait failli attendre; il ne voulait pas même laisser à la vieille royauté le temps de faire ses préparatifs de départ. Mais le passage était tellement obstrué que les voitures ne purent se mettre en marche qu'à deux heures.
L'avenue de Paris était couverte de gens armés. En tête du cortège s'avançaient deux hommes portant au bout de leurs piques les têtes livides des malheureux Deshuttes et de Varicourt; plusieurs gardes du Roi à pied, escortés de brigands à moitié ivres, marchaient derrière ces hideux trophées. «Après eux venaient deux autres gardes, sans armes, dont l'un était en bottes, ayant une blessure au col, sa chemise et ses vêtements ensanglantés, et tenu au collet par deux hommes en uniforme national, une épée nue à la main; plus loin, il y avait un groupe de gardes du Roi à cheval, les uns en croupe, les autres sur la selle, ayant presque tous un compagnon en uniforme national, qui était monté avec eux; une partie de la populace et des femmes qui les environnaient obligeaient les gardes du Roi à crier: Vive la Nation! et à boire et à manger avec eux [245].» Après cette étrange avant-garde, une voiture dans laquelle étaient le Roi, la Reine, le Dauphin, Madame Royale, Monsieur, Mme Élisabeth, Mme de Tourzel; autour de la voiture, et comme une lamentable escorte, des gardes désarmés, des hommes déguenillés, des femmes avinées qui criaient: «Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.» [246] Comme pour donner raison à ces clameurs ignobles, une soixantaine de chariots de farine, couronnés de feuillage et conduits par des forts de la halle; quelques rares cris de Vive le Roi! des cris plus fréquents de: A bas la calotte! Tous les évêques à la lanterne [246a]! Des femmes, des mégères, Théroigne de Méricourt en tête, grimpées sur des canons, entassées dans des fiacres, parées des dépouilles des gardes du corps, vomissant, de temps à autre, des injures contre la Reine; puis, à la fin, pour clore le défilé et consacrer en quelque sorte la défaite de la royauté et sa propre servitude, une députation de l'Assemblée, traînée dans les voitures de la Cour, à la portière desquelles des hommes à piques venaient demander s'il n'y avait pas de calotins pour les mettre à la lanterne [247]!...... Quel cortège pour le petit-fils de Louis XIV!
La journée était splendide; par une de ces ironies poignantes dont on devait avoir un nouvel exemple au 10 août, la nature semblait en fête; tout était calme et gai. Dans les bois de Viroflay, les oiseaux chantaient; les feuilles avaient ces belles teintes jaunes et rouges dont elles se revêtent avant de tomber; «l'air agitait à peine les arbres [248];» le ciel était sans nuage; un soleil radieux, un de ces beaux soleils d'automne, éclairait le convoi funèbre de la monarchie.
Pendant ce triste voyage, la Reine gardait son calme et sa majesté. Elle parlait aux hommes et aux femmes qui entouraient sa voiture: «Le Roi,» leur disait-elle, «n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire. Nous aimons tous les Français.» Et quelques-uns de ces gens, touchés de tant de bonté, émerveillés de tant de sang-froid, murmuraient naïvement: «Nous ne vous connaissions pas; on nous a bien trompés [249]!»
«J'ai vu ce sinistre cortège, a écrit un témoin oculaire [250]. Au milieu de ce tumulte, de ces clameurs, de ces fréquentes décharges de mousqueterie, que la main d'un monstre ou d'un maladroit pouvait rendre si funestes [251], je vis la Reine conservant la tranquillité d'âme la plus courageuse, un air de noblesse et de dignité inexprimable, et mes yeux se remplirent d'admiration et de douleur.» Burke avait raison de dire, dans un élan de sombre enthousiasme: «On aime à savoir que des êtres destinés à souffrir sachent bien souffrir [252].»
Et plus tard, lorsque, dans l'enquête ouverte sur ce grand attentat des journées d'octobre, une députation du Châtelet vint lui demander son témoignage, elle ne sut faire que cette réponse sublime: «J'ai tout vu, tout su, tout oublié!»
Le trajet fut long; il dura sept heures. A la grille de Chaillot, Bailly vint haranguer le Roi et lui présenter les clefs de la ville. Avec un manque de tact incroyable chez un homme d'esprit: «Quel beau jour, Sire, dit-il, que celui où les Parisiens vont posséder dans leur ville Votre Majesté et sa famille!» A ce mot, le Roi ne put s'empêcher de soupirer et de dire: «Je souhaite, Monsieur, que mon séjour y ramène la paix, la concorde et la soumission aux lois [253].»
Il fallut aller à l'Hôtel-de-Ville; le Roi y répugnait et Marie-Antoinette eût voulu se soustraire à cette dernière humiliation; mais Moreau de Saint-Merry, interrogé si elle pouvait s'en dispenser, avait répondu: «J'espère que la Reine pourra revenir de l'Hôtel-de-Ville; mais je doute qu'elle puisse aller seule aux Tuileries.» Des cris: A la lanterne! se faisaient entendre; c'est ainsi que Paris accueillait la famille royale que, suivant le mot de Bailly, il avait reconquise.
Le Roi entra d'un pas tranquille dans l'assemblée des représentants de la Commune; la Reine suivait, tenant ses enfants par la main. «C'est toujours avec plaisir et confiance, dit le prince en entrant, que je me vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Paris.» Bailly répéta ces paroles au peuple et oublia le mot confiance. La Reine le lui rappela: «Messieurs, reprit galamment Bailly, vous êtes plus heureux que si je ne m'étais pas trompé [254].»
Le Roi et la Reine étaient montés sur un trône qu'on avait préparé à la hâte. Mais le peuple voulait voir sa conquête; il fallut paraître aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville, entre deux flambeaux, afin que les traits mieux éclairés fussent plus reconnaissables. Sous ce dais d'un nouveau genre, le Roi et la Reine saluèrent la foule. La foule, toujours mobile, applaudit avec un enthousiasme irrésistible ceux qu'elle insultait tout à l'heure: On criait sur la place de Grève: «Vive le Roi! Vive la Reine! Vive le Dauphin et nous tous [255]!» On se félicitait, on s'embrassait en pleurant d'attendrissement et de joie; il semblait que la présence du Roi à Paris eût tout sauvé.
A dix heures, le lugubre cortège rentra aux Tuileries. La famille royale était prisonnière; l'Assemblée l'était aussi. Joseph II avait raison d'écrire à son frère Léopold: «La racaille de Paris va être le despote de toute la France [256].»
CHAPITRE V
Délabrement des Tuileries.—Premières entrevues de la Reine avec la foule; bonne entente réciproque.—Visites officielles des corps constitués.—Murmures dans le peuple.—Bienfaits de la Reine.—Elle fait retirer des reconnaissances du Mont-de-Piété.—Elle envoie ses bijoux chez son joaillier Daguerre.—Licenciement des gardes du corps.—Pillage de la maison du boulanger François.—Représentation de Charles IX.—Comment la famille royale est installée et vit aux Tuileries.—Education des enfants.—Lettre de la Reine à Mme de Tourzel.—Bienfaisance de Marie-Antoinette.—Traits charmants du Dauphin.—Première communion de Madame Royale.
Le Palais des Tuileries était resté inhabité, presque sans interruption, depuis 1665; rien n'y était préparé pour recevoir les hôtes augustes que la volonté du nouveau souverain venait d'y interner. Des ouvriers, prévenus à la dernière heure, s'efforçaient d'y faire à la hâte quelques réparations indispensables; des échelles étaient dressées de tous côtés [257]. Les meubles étaient vieux, les tentures fanées; les appartements, mal éclairés [258]; les lits manquaient, les portes ne fermaient pas; le Dauphin dut passer la nuit dans une chambre ouverte de tous côtés et dans laquelle sa gouvernante se barricada comme elle put. «Tout est bien laid ici, Maman,» dit l'enfant en y entrant. «Mon fils,» répondit la Reine, «Louis XIV y logeait et s'y trouvait bien; nous ne devons pas être plus difficiles que lui [259].» Et se tournant vers les dames qui l'accompagnaient, comme pour s'excuser du dénuement du Château: «Vous savez, leur dit-elle avec un triste sourire, que je ne m'attendais pas à venir ici [260].»
Le lendemain, dès l'aube, une foule immense se pressait dans le jardin; cédant à l'orgueil du triomphe ou plutôt entraînée par un vieil instinct royaliste, elle avait soif de voir cette famille royale dont la présence lui avait si longtemps manqué [261]. La cour, la terrasse, le parc étaient pleins de monde; on demandait à grands cris le Roi et la Reine; Mme Elisabeth alla les chercher. «La Reine, dit la princesse, parla avec toute la grâce que vous lui connaissez. Cette matinée fut très bien pour elle. Toute la journée, il fallut se montrer aux fenêtres; la cour et le jardin ne désemplissaient pas [262].» Quand Marie-Antoinette parut, les bravos furent si vifs et si universels que, d'après le récit d'un ardent patriote, la souveraine fut quelque temps sans pouvoir parler [263].
Un certain nombre de femmes, venues avec des préjugés révolutionnaires, repartaient royalistes. L'une d'elles accusait la Reine d'avoir voulu faire bombarder Paris au 14 juillet et s'enfuir aux frontières le 6 octobre. La Reine répliqua avec douceur que ses ennemis seuls avaient fait courir ce bruit et que ces calomnies avaient fait son désespoir et celui du meilleur des rois. La foule applaudit. Une autre lui adressa la parole en allemand. Marie-Antoinette répondit qu'elle ne l'entendait plus, qu'elle était devenue française, qu'elle avait oublié même sa langue maternelle. Des bravos accueillirent cette déclaration. Quelques femmes prièrent la Reine de faire un pacte avec elles: «Eh! comment, reprit-elle, puis-je faire un pacte avec vous, puisque vous ne croyez pas à celui que mes devoirs me dictent et que je dois respecter pour mon propre bonheur?» Ces femmes lui demandèrent alors des fleurs de son chapeau; elle les détacha elle-même et toute la troupe se les partagea en criant: «Vive Marie-Antoinette! Vive notre bonne Reine [264]!» L'enthousiasme fut général, et, à cette heure, il était sincère.
«La même foule et le même empressement pour voir la famille royale, raconte Mme de Tourzel, continuèrent plusieurs jours avec la même indiscrétion et poussée à un tel point que plusieurs poissardes sautèrent dans l'appartement de Mme Élisabeth, qui supplia le Roi de la loger ailleurs [265].» Mais la Reine était touchée de ces empressements, et, dans sa bonté confiante, elle excusait presque les emportements de ce peuple, qui, vu de près, et laissé à lui-même, lui apparaissait si bon. Un jour, elle était allée visiter, au faubourg Saint-Antoine, la manufacture de glaces; elle fut accueillie avec enthousiasme: «Que le peuple est bon, dit-elle, quand on vient le chercher!»—«Il n'est pas si bon, riposta un courtisan, quand il va chercher.»—«Oh! reprit-elle avec vivacité, c'est qu'alors il est mené par des impulsions étrangères [266].» Au lendemain des jours d'octobre, elle croyait encore à la bonté des Parisiens! Et cependant, au milieu de ces angoisses, ses cheveux, d'un blond si beau, étaient subitement devenus blancs et, au bas de son portrait, peint pour Mme de Lamballe, elle avait de sa main écrit ces mots: «Ses malheurs l'ont blanchie [267].»
Aux visites populaires succédèrent les présentations officielles. La Royauté vaincue conservait encore son prestige et le Roi occupait toujours son trône. Le Parlement fut reçu le premier, le vendredi 9 octobre; sa députation comptait trente membres, ayant à leur tête le Premier Président. «Sa Majesté reçut la députation dans son cabinet, ayant à sa droite le Dauphin debout, un ployant derrière lui, et Madame, fille du Roi, à sa gauche, également debout, avec un ployant derrière elle. La Reine après sa réponse voulut bien ajouter que, M. le Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les avait fait venir près de sa personne pour que le Parlement ne fût pas privé du bonheur de les voir [268].»
Le même jour, à midi, ce fut la Commune de Paris, conduite par Bailly et Lafayette. «Madame,» dit Bailly à la Reine, «je viens apporter à Votre Majesté les hommages de la ville de Paris, avec les témoignages de respect et d'amour de ses habitants. La ville s'applaudit de vous voir dans le palais de nos rois; elle désire que le Roi et Votre Majesté lui fassent la grâce d'y établir leur résidence habituelle; et lorsque le Roi accorde cette grâce, lorsqu'il daigne lui en donner l'assurance, elle est heureuse de penser que Votre Majesté a contribué à la lui faire obtenir.» La Reine fit à Bailly cette courte réponse: «Je reçois avec plaisir les hommages de la ville de Paris, je suivrai le Roi avec satisfaction partout où il ira et surtout ici [269].»
Le mois tout entier fut consacré à des cérémonies de ce genre. La Cour des aides fut reçue le 11; l'Université, le même jour; le Grand Conseil, le mercredi 14; la Chambre des comptes, la Cour des monnaies et le Conseil privé, le lundi 19. Ce jour-là, la Reine était incommodée et ne put voir personne. Enfin, le 20, à six heures et demie du soir, l'Assemblée nationale, de retour à Paris, malgré les sombres pressentiments de ses membres les plus sages, de Malouet en particulier [270], et qui avait tenu la veille sa première séance à l'Archevêché, se présenta inopinément au Château [271].
Pour la première fois, les députés n'avaient pas revêtu le costume de cérémonie; les évêques même et les curés étaient en habit court. Le Roi les reçut, assis et couvert, ayant seulement ôté son chapeau à l'entrée et pendant les révérences du Président. De l'appartement du Roi, l'Assemblée passa dans celui de la Reine, en traversant le cabinet et la galerie. La Reine, dit le compte rendu officiel, n'étant pas prévenue de l'hommage que l'Assemblée désirait rendre à Sa Majesté, était en ce moment à sa toilette et se disposait à jouer en public. Le désir de ne point faire attendre l'Assemblée engagea la Reine à donner audience sur-le-champ, sans être en grand habit. Sa Majesté s'étant donc placée dans son fauteuil dans le grand cabinet, les officiers des cérémonies introduisirent l'Assemblée, comme ils avaient fait chez le Roi. L'appartement fut rempli par les députés, dont un assez grand nombre ne purent entrer. La Reine se leva pour recevoir l'Assemblée, et M. Fréteau, dans son discours, ayant témoigné le désir qu'avaient les représentants de la nation de voir M. le Dauphin entre les bras de Sa Majesté [272], la Reine ordonna au maître des cérémonies de l'aller chercher, et lorsqu'il fut arrivé, la Reine le prit dans ses bras et le fit voir à tous les députés qui firent retentir la salle d'applaudissements et des acclamations réitérées de Vive le Roi! Vive la Reine! Vive le Dauphin! Sa Majesté voulut bien faire ainsi le tour du cabinet, pour que tous les députés pussent voir M. le Dauphin, et dire en même temps des paroles pleines de bonté à ceux d'entre eux qui se trouvaient près d'elle. La Reine rentra ensuite dans son appartement, et l'Assemblée se retira, reconduite jusqu'au bas de l'escalier par les officiers des cérémonies. Le maître des cérémonies [273] croit devoir faire observer à cette occasion que la Reine, «recevant toujours les Corps de la même manière que le Roi, aurait pu ne pas se lever, à l'entrée de l'Assemblée nationale, et que ce fut une marque particulière d'égards que Sa Majesté voulut lui donner en se levant et en disant un mot sur ce qu'Elle n'était point en grand habit [274].»
Le maître des cérémonies a soin d'ajouter un peu plus loin que toutes ces «irrégularités», comme il les appelle, ne tiennent qu'aux circonstances et qu'elles ne sauraient tirer à conséquence pour l'avenir. Etrange préoccupation dans un pareil moment! La monarchie croulait, et M. de Nantouillet ne songeait qu'au renversement de l'étiquette!
A l'Assemblée succédèrent la municipalité de Paris, le Châtelet, le bureau des Trésoriers de France, l'Amirauté et, en dernier lieu, le 16 novembre, l'Académie française, qui harangua la Reine et le Dauphin par la bouche de son directeur, le chevalier de Boufflers [275].
Dans toutes ces réceptions, officielles ou populaires, Marie-Antoinette se retrouvait avec sa dignité simple et ce charme séducteur auquel ses malheurs récents ajoutaient je ne sais quel attrait de plus. «Il est impossible, écrivait Mme Élisabeth le 13 octobre, de mettre plus de grâce et de courage que la Reine n'en a mis depuis huit jours [276].» Mais ce courage était parfois nerveux et cette grâce se voilait de mélancolie. Tout était tranquille en apparence. Le pain était revenu en abondance; une certaine détente semblait se produire. Intimidé par Lafayette, le duc d'Orléans était parti pour l'Angleterre, sous prétexte d'une mission qui déguisait mal un exil. Mais que de passions grondaient sous cette surface calme! Le petit Dauphin, avec la naïve insouciance de son âge, pouvait écrire à Mme de Polignac: «Oh! Madame, comme vous auriez été malheureuse les 5 et 6 octobre; mais à présent nous sommes tous heureux [277].» La Reine ne pouvait avoir ni cette gaîté enfantine, ni cette confiance; ses ennemis n'avaient pas désarmé.
Le surlendemain même de son retour à Paris, une émeute avait éclaté au Mont-de-Piété. On avait fait courir le bruit,—dans quelle intention, on le devine facilement,—on avait même annoncé dans les papiers publics que la Reine retirerait tous les objets mis en gage, et la foule s'était pressée, impatiente et houleuse, aux portes des bureaux [278]. Déçue dans son attente, elle s'était portée aux Tuileries, appelant à grand cris la Reine et réclamant l'exécution de sa prétendue promesse. Quelques personnes engageaient Marie-Antoinette à céder à ce désir tumultueux. Mesdames de Tourzel et de Chimay l'en dissuadèrent, et, haranguant elles-mêmes la foule, l'engageant à s'en reposer sur la bonté bien connue de la souveraine, finirent par la déterminer à se retirer tranquillement. Quelques jours après, la Reine, toujours prête à signaler son passage par des bienfaits, obtenait du Roi l'autorisation de retirer du Mont-de-Piété tous les objets qui n'excéderaient pas la valeur d'un louis. Il y en eut pour trois cent mille livres. Un peu plus tard, elle faisait rendre la liberté à quatre cents pères de famille, détenus pour dettes de mois de nourrice.
Mais cette bonté même n'arrêtait pas la calomnie. Souvent une populace soudoyée venait, jusque sous les fenêtres des Tuileries, vomir des injures contre les malheureux souverains. On allait plus loin; sous le titre de délégués et sous prétexte de haranguer le Roi, des individus, sortis de la lie du peuple, pénétraient au Château et, en présence de la famille royale, répétaient des outrages inspirés et payés. L'abus était tel que les ministres proposèrent d'interdire à de telles gens l'entrée du Palais. «Non,» répondirent le Roi et la Reine, «ils peuvent venir, nous aurons le courage de les entendre.»
Un jour, s'adressant à Louis XVI, un homme de cette trempe osa inculper, dans les termes les plus offensants, Marie-Antoinette qui assistait à l'entrevue: «Vous vous trompez,» reprit le Roi avec douceur, «la Reine et moi n'avons pas les intentions qu'on nous prête; nous agissons de concert pour votre bien commun.» Lorsque la députation fut partie, ajoute Hue, à qui nous empruntons ce fait, la Reine fondit en larmes [279].
Dans de telles conditions, la confiance ne pouvait renaître; et dès le 10 octobre 1789, la Reine faisait transporter chez son bijoutier Daguerre [280] la majeure partie de cette précieuse collection d'objets d'art qu'elle avait réunie: laques du Japon, porcelaines de Chine, bois pétrifiés, coffrets de jaspe, coupes d'agate orientale, vases de sardoine brune, boîtes à parfiler, aiguières en cristal de roche: objets charmants, dont le style exquis séduit aujourd'hui encore les visiteurs du Musée du Louvre et dont les commissaires de la Convention eux-mêmes seront forcés de reconnaître le «beau et riche travail». C'était, disait le procès-verbal d'inventaire, «afin de les faire monter, d'autres réparer, et y faire des étuis et coffres à l'effet de pouvoir les transporter avec sûreté.» Ils devaient en effet être transportés à Saint-Cloud; mais les événements ne le permirent pas et c'est chez le successeur de Daguerre, Lignereux, que les commissaires délégués, les citoyens Nitot et Besson, vinrent en faire le récolement le 30 brumaire an II, et en demander le transfert au Musée national [281].
A peine arrivée à Paris [282], la famille royale avait dû se résigner à un douloureux sacrifice. Par mesure de prudence, Louis XVI avait cru devoir éloigner de lui les gardes du corps. Il avait fallu se séparer de ces fidèles serviteurs, dont le dévouement avait seul arraché la Reine au poignard des assassins et qui eussent été une défense sûre contre des attentats futurs, si leur dévouement même ne les eût signalés à la fureur populaire: «Cela a été une peine bien vive pour le Roi et la Reine,» mandait Mme Elisabeth à la duchesse de Polignac [283].
Vers la même époque, la Reine désolée écrivait à son amie: «J'ai pleuré d'attendrissement en lisant vos lettres. Vous parlez de mon courage; il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon cœur ne tenait par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber; mais vous autres me soutenez; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais, ajoutait-elle tristement, je vous porte à tous malheur et vos peines sont pour moi et par moi [284].»
La garde nationale occupa les postes des Tuileries, comme, le 6 octobre, elle avait occupé ceux de Versailles. Issue d'une émeute, née d'une pensée de défiance contre la monarchie, formée de soldats révoltés et de bourgeois naïfs et frondeurs, tiraillée entre les différents partis, condamnée par son origine même à partager les préjugés de la foule et les illusions de ses chefs, elle ne pouvait, quoiqu'elle eût été très attentive au début [285], apporter à la défense de la royauté ni le dévouement de serviteurs séculaires, ni la solidité d'une troupe disciplinée [286]. L'agitation, un moment apaisée, avait vite recommencé. «Nous vivons au milieu des alertes, écrivait un attaché de la légation de Saxe; le peuple ne paraît pas encore satisfait, malgré tout ce qu'il a obtenu [287].» Les portes cochères des maisons un peu marquantes avaient été crayonnées de noir ou de rouge; on redoutait une émeute [288]. Le 21 octobre, en effet [289], le surlendemain du jour où l'Assemblée tenait à Paris sa première séance, la populace assaillait la boutique d'un boulanger nommé François [290], la pillait, pendait le boulanger en place de Grève, lui coupait la tête et la promenait dans les rues au bout d'une pique [291]. La Reine ne put que donner sur sa cassette une petite pension à la veuve de cet infortuné; elle lui envoya six mille francs [292].
Le 4 novembre, le Charles IX, de Chénier, d'abord interdit, puis autorisé par la faiblesse de Bailly, mettait en feu les spectateurs du Théâtre-Français. Malgré les protestations de l'auteur et sa dédicace enthousiaste au «prince magnanime» que trois ans plus tard il devait condamner à mort, l'attaque contre le trône était transparente, et le moment singulièrement choisi, comme le faisait justement remarquer Beaumarchais [293], lorsque le Roi et sa famille venaient résider à Paris. Chaque soir, les allusions étaient avidement saisies par un public ardent, qui sortait de là, dit Ferrières, «ivre de vengeance et tourmenté d'une soif de sang [294].» Les chefs de la révolution ne s'y trompaient pas. «Cette pièce, écrivait Camille Desmoulins, avance plus nos affaires que les journées d'octobre.» Et, le jour même de la première représentation, Danton disait au parterre: «Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté [295].»
On conçoit que la Reine mît peu d'empressement à se montrer dans les théâtres où se jouaient de telles pièces, et que, sollicitée par une députation de la municipalité et de la garde nationale de paraître aux spectacles, elle ait répondu «qu'elle aurait infiniment de plaisir à se rendre à l'invitation de la ville de Paris, mais qu'il fallait du temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qu'elle venait de passer et dont son cœur avait trop souffert [296]». Tout émue des épreuves qui l'avaient assaillie, des dangers qu'elle avait courus, et qui l'attendaient encore, quoiqu'elle affectât de n'avoir point d'inquiétude [297], alarmée des symptômes qu'elle découvrait chaque jour, et mal rassurée contre les menaces de la rue par la protection de Lafayette, et de sa milice parisienne, elle se renfermait au Château et s'absorbait dans la vie de famille.
Après quelques tâtonnements, inévitables dans le désarroi du premier moment, on avait fini par s'organiser aux Tuileries. Les meubles avaient été apportés de Versailles, et le Roi et la Reine avaient marqué eux-mêmes leurs logements et ceux de leur suite. Le Roi, pour avoir son fils près de lui, avait partagé ses appartements avec le Dauphin; il occupait au rez-de-chaussée, sur le jardin, trois pièces auxquelles on arrivait par la galerie de gauche. A l'entresol était son cabinet de géographie; au premier, sa chambre à coucher; près de cette pièce, la chambre du Conseil.
Les appartements de la Reine étaient près de ceux du Roi. En bas, son cabinet de toilette, sa chambre à coucher et le salon de compagnie. A l'entresol, la bibliothèque, qu'elle avait fait venir de Versailles [298]: bibliothèque grave et pieuse, «qui, dit un auteur, annonce un esprit sérieux et cultivé [299]»; et où, parmi des ouvrages d'apologétique chrétienne, de philosophie et d'histoire, on ne trouve que de rares romans, les poètes classiques et quelques pièces de théâtre [300]. Au-dessus de cette bibliothèque, l'appartement de Madame, séparé de la chambre du Roi par celle du Dauphin. Mme de Tourzel habitait le rez-de-chaussée [301]. Un petit escalier noir reliait l'appartement du jeune prince à celui de sa gouvernante. Seules, la Reine et Mme de Tourzel en avaient la clef [302]. D'autres escaliers permettaient au Roi et à la Reine de communiquer librement entre eux et avec leurs enfants. Mme de Lamballe occupait le rez-de-chaussée du pavillon de Flore; Mme Elisabeth, le premier étage; Mesdames de Mackau, de Grammont, d'Ossun, l'étage supérieur; Mesdames, le pavillon de Marsan. Monsieur et Madame habitaient le Luxembourg [303].
Au bout de quelques jours, la Cour avait repris ses habitudes. Les principales charges, les premiers gentilshommes de la chambre, les ducs de Villequier et de Duras, le grand prévôt, marquis de Tourzel, le grand maréchal-des-logis, marquis de Brézé, étaient revenus à leur poste [304]. Il y avait jeu les dimanche et jeudi, et parfois grand couvert le dimanche [305]. La princesse de Lamballe essaya, pour distraire sa royale amie, d'organiser chez elle quelques soirées. Mais Marie-Antoinette n'avait plus le cœur à la joie. Il y avait, par un reste d'étiquette, quelques actes de représentation; mais, la plupart du temps, la Reine restait chez elle avec son mari et ses enfants. Elle déjeunait seule tous les jours, voyait ensuite son fils et sa fille; pendant ce temps, le Roi venait lui rendre visite. Puis elle allait à la messe; durant quelque temps, et jusqu'à ce qu'on ait eu le temps d'élever une sorte de galerie en planches, elle traversait, pour se rendre à la chapelle, la grande terrasse du Château en plein air, au milieu des regards curieux ou hostiles [306]; après la messe, elle revenait s'enfermer dans ses cabinets. Elle dînait à une heure, avec le Roi, Madame Royale et Mme Elisabeth. Après le dîner, elle faisait, dans la galerie de Diane [307], une partie de billard avec Louis XVI, qui, ayant renoncé à sortir depuis le départ des gardes du corps [308], avait besoin d'un peu d'exercice; elle travaillait à la tapisserie et rentrait de nouveau chez elle jusqu'à huit heures, heure à laquelle Monsieur et Madame arrivaient pour souper. A onze heures, on se séparait [309].
Dans ses appartements, la vie de Marie-Antoinette se partageait entre le travail manuel et l'éducation de ses enfants. Son esprit, soucieux des affaires publiques, avait besoin d'une distraction qui occupât les doigts sans absorber l'attention. Le travail manuel lui rendait ce service; elle l'avait toujours aimé; elle s'y attacha plus encore. On la vit entreprendre de grands ouvrages de tapisserie, besogne facile, qui laissait à la pensée sa liberté, et Mme Campan assure qu'une marchande de Paris, Mme Dubuquois, conserva longtemps dans son magasin un tapis fait par la Reine et Mme Elisabeth pour le grand appartement du rez-de-chaussée des Tuileries [310].
Mais le meilleur et le plus cher de son temps était réservé à ses enfants. Dès le 12 août, elle avait écrit à la duchesse de Polignac: «Mes enfants font mon unique ressource; je les ai le plus possible avec moi [311].» Aux Tuileries, c'était plus encore. La matinée était consacrée à l'éducation de Madame Royale, qui prenait toutes ses leçons sous les yeux de sa mère. Quand le temps était beau, la Reine faisait avec ses enfants une promenade dans le jardin des Tuileries [312], qui n'était ouvert au public qu'à midi [313]. C'était une consolation pour elle et une vraie joie pour le Dauphin, qui aimait passionnément le grand air et l'exercice. Il eût bien voulu circuler dans Paris; mais, au début, on ne l'osait pas, et à la fin de novembre ou au commencement de décembre, le jeune prince écrivait à son ancienne gouvernante: «Nous ne sommes pas encore sortis des Tuileries; nous allons souvent nous promener avec maman dans le jardin [314].» Le dimanche, le curé de Saint-Eustache venait faire le catéchisme à Madame Royale, qui se préparait à sa première communion; le Dauphin assistait à ces instructions [315].
C'était un charmant enfant que ce Dauphin, avec ses grands yeux bleus, ses longs cheveux bouclés, ses joues fraîches et roses, sa franche et communicative gaîté et cet entrain un peu étourdi que le malheur allait si tôt changer en une gravité précoce. Nul ne le connaissait mieux que sa mère; nul n'avait étudié avec une attention plus minutieuse et une plus sévère clairvoyance les défauts comme les qualités de son caractère. Quelques jours après le 14 juillet, appelant la marquise de Tourzel à la place de gouvernante des Enfants de France, que laissait vacante l'émigration de la duchesse de Polignac, et, comme elle le disait elle-même, remettant à la vertu ce qu'elle avait confié à l'amitié [316], Marie-Antoinette écrivait la lettre suivante:
«24 juillet 1789.
«Mon fils a quatre ans, quatre mois moins deux jours. Je ne parle ni de sa taille, ni de son extérieur; il n'y a qu'à le voir. Sa santé a toujours été bonne; mais, même au berceau, on s'est aperçu que ses nerfs étaient très délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisait effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents; mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux dernières, et je crois que c'était à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une convulsion. Depuis, il en a eu deux, une dans l'hiver de 1787-1788, et l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été très petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé lui fait toujours peur; il a peur, par exemple, des chiens, parce qu'il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir, parce que je crois qu'à mesure que sa raison viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très léger et violent dans ses colères; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas. Il a un amour-propre démesuré, qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec quelqu'un, il sait prendre sur lui et même dévorer ses impatiences et colères pour paraître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité quand il a promis une chose; mais il est très indiscret; il répète aisément ce qu'il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C'est son plus grand défaut et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on voudra. Mais la sévérité le révolterait, parce qu'il a beaucoup de caractère pour son âge, et, pour en donner un exemple, dès sa plus petite enfance, le mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu'on voudra, quand il a tort; mais le mot pardon, il ne le prononcera qu'avec des larmes et des peines infinies.
«On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi, et, quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui ou non, prononcé par moi, est irrévocable; mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne puissent pas croire que c'est humeur de ma part.
«Mon fils ne sait pas lire et apprend fort mal, mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il n'a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont. Il aime sa sœur beaucoup et a bon cœur. Toutes les fois qu'une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né gai. Il a besoin, pour sa santé, d'être beaucoup à l'air, et je crois qu'il vaut mieux, pour sa santé, le laisser jouer et travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. L'exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l'air, est plus sain que d'être forcés de marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins.
«Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois sous-gouvernantes: Mmes de Soucy, belle-mère et belle-fille, et Mme de Villefort.
«Mme de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit garçon, il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et même un peu sévère avec l'enfant.
«Mme de Villefort est tout le contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus même, mais à l'extérieur. Toutes sont bien ensemble.
«Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais Mme Lemoine, une caillette et bavarde, insoutenable, contant tout ce qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal. Mme Neuville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté; mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.
«Brunier, le médecin, a ma grande confiance, toutes les fois que les enfants sont malades; mais hors de là, il faut le tenir à sa place; il est familier, humoriste et clabaudeur.
«L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils; mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour être auprès de mes enfants, c'est ce qui m'a décidée dans ce moment à lui retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse hors les heures de leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a donné le plus de peine à Mme de Polignac et encore n'en venait-elle toujours à bout; c'était la société des sous-gouvernantes. Depuis dix jours, j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé, qui m'ont fort déplu.
«Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais je ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre; mais je ne saurais dire exactement par qui; il y a cependant une Mme Belliard qui ne se cache pas sur ses sentiments; sans soupçonner personne, on peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et tranquille.
«Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre. Mme Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, et la sert avec zèle; mais, sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je ne la chargerais jamais que de son service. Elle tient du caractère de son mari. De plus, elle est avare et avide des petits gains qu'il y a à faire dans la chambre.
«Sa fille, Mme Fréminville, est une personne d'un vrai mérite. Quoique âgée seulement de vingt-sept ans, elle a toutes les qualités d'un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance et ne l'a jamais perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle ne passe pas avec ma fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l'abbé d'Avaux. Elle en est fort en état, et puisque j'ai le bonheur d'en être sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma fille l'aime beaucoup et y a confiance.
«Les sept autres femmes sont de bons sujets et cette chambre est bien plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais elles sont surveillées par leurs mères, l'une à ma fille, l'autre par Mme Lemoine.
«Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument insignifiants; mais comme ils n'ont rien à faire que le service, et qu'ils ne restent point dans sa chambre par delà, cela m'est insignifiant [317].»
Laissons de côté les appréciations sur les personnes, que les événements ont pu et dû modifier par la suite [318]. Qui n'admirerait, au milieu de tant de préoccupations de toute sorte, la surveillance de cette mère, sa perspicacité et cet incessant souci de la santé et de l'éducation morale de ses enfants?
Un mois après, elle écrivait encore à Mme de Tourzel, à propos d'un petit accès de colère du Dauphin:
«Mon cher cœur, notre tendresse doit être sévère pour cet enfant; il ne faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons l'élever, mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes dans l'enfance qu'en vérité je suis effrayée, quand je pense que nous élevons un Roi [319].»
Le Dauphin s'élevait ainsi, s'instruisant aux leçons de l'abbé d'Avaux, et plus encore à celles de sa mère; il développait, sous cette chère influence, son esprit et son cœur. Sa mère, il l'adorait, heureux de son sourire, souffrant de ses peines, s'ingéniant sans cesse à lui faire plaisir. Il avait,—la lettre que nous venons de citer le constate,—une assez vive répugnance pour l'étude; il en triompha par amour filial. Un jour, Marie-Antoinette lui reprochait de ne pas savoir lire à quatre ans et demi.—«Eh bien! répondit-il, je le saurai pour vos étrennes.» «A la fin de novembre,» raconte Mme de Tourzel, il dit à son précepteur: «Il faut pourtant que je sache combien j'ai de temps jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour ce jour-là.» En apprenant qu'il n'y avait plus qu'un mois, il regarda l'abbé d'Avaux et lui dit avec un sang-froid inconcevable: «Donnez-moi, je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je m'appliquerai tout de bon.» Il tint parole, et, au jour fixé, entra triomphant chez la Reine, tenant un livre à la main; il se jeta à son cou: «Voilà vos étrennes,» lui dit cet aimable enfant; «j'ai tenu ma promesse; je sais lire à présent [320].»
Une autre fois, entendant une femme dire d'une de ses amies: «Elle est heureuse comme une reine.»—«Heureuse comme une Reine! s'écria-t-il; ce n'est pas de maman que vous voulez parler, alors; car elle pleure toujours [321].»
Les promenades officielles dans le jardin des Tuileries, sous l'escorte dès gardes nationaux, étaient une contrainte. Mme de Tourzel obtint qu'on arrangeât pour le Dauphin un petit jardin particulier, à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau [322]. Le jeune prince s'y ébattait en toute liberté; il y élevait des lapins; il y soignait des oiseaux dans une volière, des canards sur un bassin [323]. Il y cultivait des fleurs, et les plus belles toujours étaient réservées à sa mère. D'autres fois, on le conduisait chez une parente de Mme de Tourzel, la marquise de Lède, qui possédait au faubourg Saint-Germain un bel hôtel et un vaste parc. Plus souvent, il accompagnait sa mère dans ses excursions charitables. Quand la Reine allait visiter les hôpitaux ou les pauvres, elle emmenait son fils avec elle et elle avait soin qu'il distribuât lui-même les aumônes qu'elle laissait dans les mansardes. Tantôt c'était aux Gobelins, et le président du district étant venu la complimenter, elle lui disait: «Monsieur, vous avez bien des malheureux; mais les moments où nous les soulageons nous sont bien précieux [324].» Tantôt à la Société de charité maternelle, qu'elle avait fondée et dont elle autorisait les dames à distribuer par mois seize cents livres pour la nourriture et le chauffage, douze cents pour des couvertures et des vêtements, sans compter les layettes qu'on donnait à trois cents mères [325]. Tantôt à l'école de dessin, aussi fondée par elle et à laquelle elle envoyait un jour douze cents livres, économisées à grand'peine, pour qu'on ne diminuât pas les récompenses et que ses chers élèves n'eussent pas à souffrir de sa propre détresse [326]. D'autres fois encore elle plaçait chez Mlle O. Kennedy quatre filles d'invalides, orphelines, qui sont, disait-elle, «l'objet de ma fondation [327].»
Mais ce qui semblait attirer plus particulièrement le Dauphin, comme par un mystérieux pressentiment, c'était l'hospice des Enfants-trouvés. Marie-Antoinette l'y conduisait souvent, et la reconnaissance de ces pauvres enfants se traduisait encore par des acclamations, qui lui étaient bien douces; on y criait «beaucoup Vive le Roi! et pas mal Vive la Reine [328]!» Le jeune prince ne s'éloignait de là qu'à regret et toutes ses petites économies étaient consacrées au soulagement de ces infortunés. Un jour, son père le surprit au moment où il rangeait des écus dans un joli coffret que lui avait donné sa tante, Mme Élisabeth: «Comment! Charles, lui dit-il d'un air mécontent, vous thésaurisez comme les avares?» L'enfant rougit, mais se remettant bientôt: «Oui, mon père, répondit-il; je suis avare, mais c'est pour les enfants trouvés. Ah! si vous les voyiez! Ils font vraiment pitié!» Le Roi se pencha vers son fils et, l'embrassant avec une de ces effusions de joie qu'il ne connaissait plus guère: «En ce cas, mon enfant, dit-il, je t'aiderai à remplir ton coffret.»
Plus âgée et plus grave que son frère, Madame Royale sentait plus profondément les angoisses de la situation. Pour mettre un peu de gaîté dans sa vie, la Reine avait organisé chez Mme de Tourzel de petites réunions intimes, où elle allait de temps à autre prendre le thé et où sa fille rencontrait des jeunes amies de son âge. On jouait à de petits jeux; on courait à travers les appartements grands ouverts; on faisait même des parties de cache-cache, que plus tard le Dauphin se rappelait avec plaisir. Mais des soins plus sérieux occupaient le temps et s'imposaient au cœur de la jeune princesse. Depuis son arrivée à Paris, le curé de Saint-Eustache venait chaque dimanche lui faire le catéchisme et la préparer à sa première communion. Ce fut le mercredi saint 31 mars [329] qu'elle accomplit ce grand acte, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Dès le matin, la Reine conduisit sa fille dans la chambre du Roi: «Ma fille, lui dit-elle, jetez-vous aux pieds de votre père et demandez-lui sa bénédiction.» Madame se prosterna; le Roi la bénit, la releva et lui adressa ces graves et religieuses paroles:
«C'est du fond de mon cœur, ma fille, que je vous bénis, en demandant au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action que vous allez faire. Votre cœur est innocent aux yeux de Dieu; vos vœux doivent lui être agréables; offrez-les-lui pour votre mère et pour moi. Demandez-lui qu'il m'accorde la grâce nécessaire pour faire le bonheur de ceux sur lesquels il m'a donné l'empire et que je dois considérer comme mes enfants. Demandez-lui qu'il daigne conserver dans le royaume la pureté de la religion et souvenez-vous bien, ma fille, que cette sainte religion est la source du bonheur et notre soutien dans les adversités de la vie. Ne vous en croyez pas à l'abri. Vous êtes bien jeune; mais vous avez déjà vu votre père affligé plus d'une fois.
«Vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous destine; si vous resterez dans ce royaume ou si vous irez en habiter un autre. Dans quelque lieu où la main de Dieu vous pose, souvenez-vous que vous devez édifier par vos exemples, faire le bien toutes les fois que vous en trouverez l'occasion; mais surtout, mon enfant, soulagez les malheureux de tout votre pouvoir. Dieu ne nous a fait naître dans le rang où nous sommes que pour travailler à leur bonheur et les consoler dans leurs peines [330].»
Tels étaient les enseignements que ce «tyran» donnait à ses enfants, et les actes suivaient de près les paroles. Il était d'usage que les filles de France reçussent une parure en diamants le jour de leur première communion. Madame Royale n'eut pas ce brillant cadeau [331]. La cérémonie s'accomplit avec la plus grande simplicité. La jeune princesse arriva à l'église, conduite par sa gouvernante et sa sous-gouvernante, Mme de Mackau; elle avait le maintien le plus recueilli et s'approcha de la Sainte Table avec les marques de la dévotion la plus sincère [332]. La Reine, qui avait fait ses Pâques la surveille [333], n'assista à la cérémonie qu'incognito et sans suite, «aussi simplement habillée qu'une bourgeoise,» raconte un témoin oculaire, mais avec une piété extrême et les yeux toujours fixés sur la jeune communiante [334]. Le jour même, d'abondantes aumônes furent distribuées aux pauvres des diverses paroisses de Paris; c'était le prix du collier de diamants que n'avait point reçu Madame Royale.
CHAPITRE VI
Travaux de l'Assemblée.—Les biens du clergé sont déclarés à la disposition de la nation.—Suppression des Parlements.—Affaire de Favras.—Sa mort héroïque.—Plan d'évasion d'Augeard.—Démarche du Roi à l'Assemblée le 4 février 1790.—On présente à la Reine la veuve et le fils de Favras.—Mort de Joseph II.—Publication du Livre rouge.—Alarmes aux Tuileries.—Séjour à Saint-Cloud.—Fédération du 14 juillet 1790.—La famille royale est acclamée par les fédérés.—Enquête et rapport de Chabroud sur les journées d'octobre.
Réinstallée à Paris, dans la salle du Manège, l'Assemblée avait repris le cours de ses discussions. Pour combler le déficit, elle s'en prenait au clergé. Le 2 novembre, sur la proposition du trop fameux évêque d'Autun, elle déclarait que les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation. C'était le premier pas dans la voie de la spoliation. Le lendemain, à l'instigation d'Adrien Duport, l'Assemblée ajournait la rentrée des Parlements, en attendant qu'elle les supprimât. Ainsi ce grand corps, qui avait été le promoteur de la réunion des États généraux, en était la première victime. Bientôt après, les provinces étaient remplacées par les départements. Les ministres acceptaient ces changements avec une facilité qui rendait leur résignation suspecte. «Le pouvoir exécutif fait le mort,» s'écriait Charles de Lameth [335], et les chefs de la Révolution se défiaient de cette attitude passive, lorsque l'affaire du marquis de Favras vint fournir un corps à leurs soupçons.
Quel était au fond le plan du marquis de Favras? Voulait-il réellement enlever le Roi et la famille royale, pour les conduire hors de Paris? Préparait-il un plan de contre-révolution? Sous quelle inspiration? Avec quels appuis? Un grand mystère plane sur tous ces points et y planera probablement toujours, grâce à l'héroïque silence de l'accusé. On a dit que la Reine redoutait ses aveux [336]. Monsieur, dont les journaux avaient mêlé le nom à cette affaire, effrayé de ces dénonciations, crut devoir se justifier publiquement et se rendit, le lendemain de l'arrestation de Favras, à l'Hôtel-de-Ville, pour protester de son attachement à la Révolution: démarche étrange et qui fut jugée peu digne d'un fils de France [337].
Le procès fut rapidement instruit: arrêté le 25 décembre 1789, et traduit devant le Châtelet, Favras répondit avec un calme admirable aux allégations de ses dénonciateurs, deux individus de petit état et de petite réputation. Mais l'arrêt était rendu d'avance: «Il fallait, écrivait Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, il fallait effrayer ceux qui voudraient servir le Roi; il fallait du sang au peuple et le sang d'un homme à qui l'on pût donner le nom d'aristocrate [338].» Le jour où le jugement fut rendu, la foule hurlait autour du prétoire, réclamant à grands cris la mort de l'accusé et essayant d'intimider les juges. Les juges cédèrent: la démonstration populaire suppléa aux preuves qui n'existaient pas, et Favras fut condamné à être pendu. «Votre vie, lui dit Quatremère, rapporteur du procès, est un sacrifice que vous devez à la tranquillité publique.» Favras ne répondit que par un regard de mépris à cette étrange théorie par laquelle, depuis l'origine du christianisme, les peureux ont toujours tenté de légitimer leurs défaillances.
Le lendemain, vendredi 19 février, à la lueur des torches, au milieu des cris d'une joie féroce et d'un appareil inusité, Favras fut pendu en place de Grève. Jusqu'à la fin, il montra le même sang-froid, n'opposant aux injures qu'un dédaigneux sourire et refusant noblement de révéler son secret: «Citoyens,» dit-il, «je meurs innocent; priez Dieu pour moi. Je meurs avec le calme que donne la tranquillité de la conscience et je recommande ma mémoire à l'estime de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants, à qui j'étais si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins, s'ils étaient reconnus comme tels, et que personne n'appréhende les suites d'un complot imaginaire [339].» Et se tournant vers le bourreau: «Allons, mon ami, dit-il, fais ton devoir.» Incapable de comprendre cet héroïsme, la foule insulta le mourant par des rires, des danses et des applaudissements ironiques; quelques misérables eurent même le courage de crier: Bis! et l'on ne sauva le cadavre des derniers outrages que par une inhumation précipitée [340]. Le Roi et la Reine furent profondément affectés de cette condamnation et de cette mort. «Je fus témoin de leur douleur, raconte Mme de Tourzel, et je ne puis encore penser à l'état où je vis la Reine, quand elle apprit que M. de Favras n'existait plus [341].»
Un projet plus sérieux, ou du moins mieux connu que celui de Favras,—car il a été raconté en détail par son auteur lui-même,—avait été conçu par un secrétaire des commandements de la Reine, Augeard. Frappé des dangers qui menaçaient la famille royale et surtout Marie-Antoinette, Augeard avait proposé à cette princesse de l'emmener avec ses enfants, un soir, dans une voiture de poste à deux chevaux: elle eût pris le costume d'une gouvernante et le Dauphin eût été habillé en fille. Le lendemain matin, on devait descendre à Saint-Thierry, maison de campagne de l'archevêque de Reims, et, repartant après un repas sommaire, en ayant soin d'éviter les villes, on serait arrivé au château de Buzancy, appartenant à Augeard, d'où un relai, préparé à l'avance, eût conduit les fugitifs à la frontière. Le plus grand secret eût couvert ce plan, même à l'égard du Roi. La Reine accepta d'abord; mais quand il fallut prendre une décision définitive, elle ne put s'y résoudre, et aux instances pressantes d'Augeard ne répondit que par ces mots: «Toute réflexion faite, je ne partirai pas; mon devoir est de mourir aux pieds du Roi [342].» Quelques précautions qu'eût prises Augeard, son projet transpira; il fut arrêté et emprisonné; mais, plus heureux que Favras, il fut relâché après quatre mois et demi [343] de détention.
Ces diverses affaires, celle de Favras surtout, avaient donné lieu à tant d'imputations contre la Cour, que les ministres, Necker en particulier, conseillèrent à Louis XVI de faire une démarche publique pour affirmer son attachement au nouveau régime. Docile aux inspirations de ses ministres, le Roi y consentit. Le jeudi 4 février, il prévint par un billet le président qu'il se rendrait à l'Assemblée vers midi et voulait y être reçu sans cérémonie. La séance fut aussitôt suspendue; une housse de velours rouge, fleurdelysée d'or, fut jetée sur le fauteuil du président, et en attendant l'auguste visiteur, «tout le monde,» raconte un témoin oculaire dans le style sentimental alors à la mode, «se félicitait avec son voisin de la jouissance délicieuse et anticipée de voir son père et son ami. C'est ainsi que, dans l'effusion des âmes, on appelait le bon Louis XVI [344].»
A une heure, le Roi parut, vêtu simplement et sans appareil, et prononça un discours, rédigé en partie par Necker. Il protesta de son adhésion à la Constitution, vanta les réformes opérées par l'Assemblée, et désavoua toute entreprise qui tendrait à en ébranler les principes. «Moi aussi,» dit-il en faisant allusion aux sacrifices que le nouveau régime imposait à tant de gens; «moi aussi j'aurais bien des pertes à compter, si, au milieu des plus grands intérêts, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais j'ai trouvé une compensation pleine et entière dans l'accroissement du bonheur de la nation; c'est du fond de mon cœur que j'exprime ici ce sentiment. Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le mien, a consacré le principe; je ferai davantage, et, de concert avec la Reine, qui partage tous mes sentiments, je préparerai de bonne heure l'esprit et le cœur de mon fils au nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené; je l'habituerai, dès ses premiers ans, à être heureux du bonheur des Français et a reconnaître toujours, malgré le langage des flatteurs, qu'une sage Constitution le préservera des dangers de l'inexpérience et qu'une juste liberté ajoute un nouveau prix aux sentiments d'amour et de fidélité, dont la nation française, depuis tant de siècles, donne à ses Rois des preuves si touchantes [345].»
Des applaudissements enthousiastes saluèrent cette déclaration et l'Assemblée, électrisée, jura d'oublier toutes ses divisons et d'être fidèle à la Constitution, qui, à vrai dire, n'était pas encore faite. Une députation reconduisit le Roi aux Tuileries. La Reine, avec ses enfants, était descendue à la porte pour le recevoir. «Je partage tous les sentiments du Roi, dit-elle à la députation; je m'unis de cœur et d'affection à la démarche que sa tendresse pour ses peuples vient de lui dicter.» Et, montrant le Dauphin: «Voici mon fils, ajouta-t-elle. Je n'oublierai rien pour lui apprendre de bonne heure à imiter les vertus du meilleur des pères [346], et je l'entretiendrai de l'amour de la liberté publique, dont, je l'espère, il sera le plus ferme appui [347].»
Le soir, Paris illumina; sur la proposition de Clermont-Tonnerre, le président de l'Assemblée, avec soixante membres, vint remercier le Roi et la Reine: «Veillez, Madame, sur ce précieux rejeton,» dit-il à Marie-Antoinette en lui montrant le Dauphin; «qu'il ait la sensibilité, l'affabilité et le courage qui vous caractérisent; vos soins assureront sa gloire, et la France, dont vous aurez procuré le bonheur, en sentira le prix, en songeant qu'elle le doit aux vertus de Votre Majesté.» La Reine répondit: «Je suis sensible, Messieurs, aux témoignages de votre affection; vous avez reçu ce matin l'expression de mes sentiments; ils n'ont jamais varié pour une nation que je me fais gloire d'avoir adoptée en m'unissant au Roi; mon titre de mère en assure pour toujours les liens [348].»
Le lendemain, Bailly, avec une délégation de la Commune, vint à son tour féliciter le Roi, et, le dimanche suivant, on chanta un Te Deum solennel à Notre-Dame. Mais ces accès d'enthousiasme duraient peu. La démarche de Louis XVI ne désarma pas ses ennemis; elle mécontenta un grand nombre de royalistes, et un patriote sincère, mais en même temps ami de la monarchie française dont la cause était à ses yeux inséparable de celle de la liberté, Gouverneur Morris, écrivait: «Si cette démarche du Roi produit quelque effet sur les esprits raisonnables, à coup sûr, c'est de prouver plus clairement que jamais le peu de prévoyance de ses ministres [349].»
Quinze jours plus tard, une démarche irréfléchie, à laquelle il fut impossible de se soustraire, vint de nouveau compromettre la famille royale, et ranimer les défiances. Le surlendemain de la mort de Favras, un de ses amis, M. de la Villeurnoy, maître des requêtes, eut la malheureuse pensée de présenter la femme et le fils en deuil de l'héroïque supplicié au dîner public du Roi et de la Reine. La Reine, malgré sa sympathie profonde, resta froide et insensible en apparence. Mais qu'on juge de la douloureuse contrainte qu'elle dut s'imposer pour ne rien laisser voir de ses sentiments aux spectateurs; la garde nationale la surveillait, et le commandant du jour, debout derrière le fauteuil royal pendant toute la durée du repas, était Santerre! Le dîner fini, et dès qu'elle put s'échapper, elle courut chez Mme Campan et, se jetant épuisée sur un fauteuil, après s'être assurée qu'elles étaient seules. «Il faut périr, dit-elle, quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les talents et tous les crimes, et défendu par des gens fort estimables, mais qui n'ont aucune idée juste de notre position. Ils m'ont compromise vis-à-vis des deux partis en me présentant la veuve et le fils de Favras. Libre dans mes actions, je devais prendre l'enfant d'un homme qui vient de se sacrifier pour nous et le placer à table entre le Roi et moi; mais, environnée des bourreaux qui viennent de faire périr son père, je n'ai pas même osé jeter les yeux sur lui. Les royalistes me blâmeront de n'avoir pas paru occupée de ce pauvre enfant; les révolutionnaires seront courroucés en songeant qu'on a cru me plaire en me le présentant [350].»
Pour montrer toutefois qu'elle sentait vivement le dévouement du marquis de Favras et le malheur de sa famille, la Reine envoya à l'infortunée veuve quelques rouleaux de cinquante louis et le Roi lui assura une pension de quatre mille livres qui fut payée jusqu'à la chute du trône [351]. Mais cet acte même de reconnaissance dut être enveloppé de mystère.
Quelques jours après, un deuil plus intime venait atteindre Marie-Antoinette. Une lettre du 27 février, de son frère Léopold, lui annonçait la mort de l'Empereur Joseph II, décédé le 20, à Vienne. Malade depuis près de deux ans d'une hydropisie de poitrine, traînant depuis dix-huit mois, comme il l'écrivait à Léopold [352], le malheureux souverain succombait à la douleur que lui avait causée l'insurrection victorieuse des provinces Belgiques. «C'est votre pays qui m'a tué,» disait-il au prince de Ligne. Il laissait une lourde charge à son successeur, un empire divisé, une guerre avec les Turcs, et l'une des provinces les plus fidèles de l'Autriche, les Pays-Bas, soulevée par ses imprudentes réformes philosophiques. Les embarras où il se débattait ne lui eussent vraisemblablement pas permis d'intervenir activement dans les affaires de France; mais il jouissait encore d'un certain prestige; il aimait sincèrement sa sœur, malgré ses représentations parfois injustes et son ton grondeur. Une de ses dernières lettres à son frère avait été un suprême hommage à cette sœur et une protestation contre les calomnies qui la poursuivaient, protestation d'autant plus décisive qu'elle n'était point destinée à la publicité: «J'ai été affligé comme vous, écrivait-il, le 8 octobre 1789, de toutes les horreurs qu'on répand contre la Reine de France; mais que faire avec des insolents et des fous? On ne revient pas non plus de l'idée que ma sœur m'a envoyé secrètement des millions, pendant que je ne sais ni le pourquoi ni le comment j'aurais pu les demander, ni elle me les faire tenir; je n'ai jamais vu un sou de la France [353].»
A défaut d'un appui réel, c'était du moins un conseil, et surtout un ami dévoué que perdait Marie-Antoinette. Quelques jours avant de mourir, Joseph lui avait écrit «la lettre la plus tendre et la plus touchante, lui témoignant qu'un de ses plus vifs regrets en mourant était de la laisser dans une position aussi cruelle et de ne pouvoir lui donner des marques efficaces de l'affection qu'il avait toujours conservée pour elle [354]».
Quoi qu'en dise Mme Campan [355], la douleur de la Reine fut profonde; mais elle dut la concentrer en elle-même [356] et ne l'épancher que dans le cœur de quelques amies: «J'ai été bien malheureuse par la perte que je viens de faire, écrivait-elle à la duchesse de Polignac; mais au moins la force et le courage que celui que je regrette a mis dans ses derniers moments forcent tout le monde à lui rendre justice et à l'admirer, et j'ose dire, il est mort digne de moi [357].»
Ce fut l'une des dernières lettres que la Reine écrivit à son amie ou du moins que son amie reçut d'elle [358]. Espionnée sans relâche, elle dut, la plupart du temps, renoncer à une correspondance qui était une consolation, mais qui pouvait devenir un danger. Le nom de Polignac était un de ces mots d'ordre que, dans les jours troublés, les meneurs de parti jettent en pâture aux passions de la rue pour les irriter et les soulever. Quelques jours plus tard, la publication du Livre rouge, faite par ordre de l'Assemblée, donnait un nouvel aliment aux récriminations contre la Cour et contre les favoris de la Reine, contre les Polignac en particulier, dont le nom y figurait pour des sommes considérables, expliquées d'ailleurs par les grandes dépenses qu'ils étaient obligés de faire pour soutenir l'éclat de leurs charges. Le Comité des pensions, qui avait décidé cette publication, se faisait lui-même, dans l'avertissement qui lui servait d'introduction, l'écho de ces rumeurs malveillantes et, tout en affectant de mettre le Roi hors de cause, laissait planer sur les familiers du souverain, sur «l'avidité des gens en faveur», sur les «déprédations des ministres», sur les prodigalités de la Reine et de la famille royale, représentées comme les «véritables sources de la dette immense de l'Etat [359]», des soupçons qui prenaient bientôt corps dans de violents et odieux pamphlets [360] et ne tardaient pas à se traduire par des émeutes. La Reine, tout en imposant le calme à son visage, ne pouvait l'imposer à son cœur. «On ne sait pas jusqu'où iront les factieux,» disait-elle; «le danger augmente de jour en jour [361].» Mais ce n'était pas pour elle qu'elle craignait, c'était pour son mari, et surtout pour ses enfants. Le 13 avril, la séance de l'Assemblée avait été orageuse; il y avait eu de l'agitation dans la rue, et Lafayette lui-même redoutait une attaque du Château. Pendant la nuit, des coups de fusil furent tirés sur la terrasse des Tuileries. Réveillé en sursaut par ce bruit, le Roi se leva et vola chez la Reine; il ne la rencontra pas. De plus en plus alarmé, il courut chez le Dauphin et trouva l'enfant dans les bras de sa mère, qui le serrait convulsivement sur son sein: «Madame, lui dit-il, je vous cherchais; vous m'avez inquiété.»—«J'étais à mon poste,» répondit simplement l'héroïque femme [362].
Cependant le printemps approchait. Habituée aux larges espaces et aux vastes ombrages de Versailles, la famille royale étouffait dans ce palais des Tuileries où elle était confinée depuis le 6 octobre. Elle aspirait à respirer un air plus pur, elle aspirait surtout à retrouver un peu de calme, à s'éloigner de cette foule curieuse et souvent hostile, dont les familiarités ne respectaient pas son repos, et dont les cris attaquaient son honneur. Il entrait d'ailleurs dans le plan des chefs de la Révolution, qu'au moment de la fédération qui allait avoir lieu le 14 juillet, la famille royale, que le bruit public représentait comme captive à Paris, ne parût pas jouir de moins de liberté que le reste de la France, et surtout de la première des libertés: celle d'aller et venir où elle voudrait. Versailles était trop loin; on voulait bien allonger la chaîne, on ne voulait pas la rompre. Saint-Cloud fut proposé et adopté. Le 29 mai, la Reine écrivait à son frère Léopold: «Notre santé à tous se soutient bonne, c'est un miracle, au milieu des peines d'esprit et des scènes affreuses, dont tous les jours nous avons le récit et dont souvent nous sommes les témoins. Je crois qu'on va nous laisser profiter du beau temps en allant quelques jours à Saint-Cloud, qui est aux portes de Paris. Il est absolument nécessaire pour nos santés de respirer un air plus pur et plus frais; mais nous reviendrons souvent ici. Il faut inspirer de la confiance à ce malheureux peuple; on cherche tant à l'inquiéter et à l'entretenir contre nous. Il n'y a que l'excès de la patience et la pureté de nos intentions qui puissent le ramener à nous [363].»
On partit en effet, le vendredi 4 juin [364], après avoir suivi la veille la longue et fatigante procession de la Fête-Dieu à Saint-Germain-l'Auxerrois [365]. Saint-Cloud! la campagne, le grand air, la liberté, la solitude, tous ces biens dont on était privé depuis huit longs mois, quelle joie, quel épanouissement pour la famille royale! Rien n'étant préparé pour recevoir les augustes hôtes, on s'était logé comme on avait pu; on admettait toutes les personnes du voyage à la table royale; et cet imprévu, cette absence d'étiquette ajoutait encore aux charmes du séjour [366]. Suivant le mot spirituel de Mme Elisabeth, on trouvait Paris beau.... dans la perspective [367]. Et du moins on n'entendait plus «tous ces vilains curieux qui ne se contentent pas d'être à la porte des Tuileries mais parcourent le jardin pour que personne ne puisse ignorer toutes ces infamies [368]». Le temps était beau et le ciel pur. Le Roi reprenait ses promenades à cheval, accompagné par un seul aide de camp de M. de Lafayette [369]; après le repas, il jouait au billard avec sa femme et sa sœur [370]. Mme Elisabeth allait à Saint-Cyr; quand elle ne se promenait point au dehors, elle passait son temps dans un petit jardin fermé qui faisait son bonheur: «Il n'est pas si joli que Montreuil, écrivait-elle; mais au moins l'on y est libre et l'on y respire un bon air frais qui fait un peu oublier tout ce qui est autour de soi, et tu conviendras, ajoutait-elle, que l'on en a souvent besoin [371].» Le Dauphin s'ébattait en toute insouciance dans le parc et parfois même poussait jusqu'à Meudon. Sa santé, un peu altérée par la réclusion des Tuileries, se fortifiait; son esprit se développait d'une manière surprenante [372]. La Reine faisait quelques excursions en calèche [373], promenant ses enfants, assistant à leurs études et à leurs jeux, et, malgré la présence de la garde nationale de Paris, envoyée là moins comme un honneur que comme une surveillance, pouvait, à distance de la grande ville, recevoir plus facilement les personnes dont la société lui était agréable, comme Mmes de Fitz-James et de Tarente, ou même les hommes politiques qui voulaient l'entretenir de leurs plans, comme Mirabeau. Le soir, il y avait cercle [374]; on admettait quelques intimes; Monsieur venait avec Madame de la petite maison de campagne qu'il avait louée près de Saint-Cloud [375]. Un jour, on entendit du bruit dans la cour du Château sous les fenêtres de la Reine; sur son ordre, Mme Campan souleva le rideau et aperçut une cinquantaine de personnes, vieux chevaliers de Saint-Louis, chevaliers de Malte, prêtres, femmes de la campagne. La Reine parut au balcon et un certain nombre de femmes s'approchèrent d'elle: «Ayez courage, Madame,» lui dirent-elles à demi-voix; «les bons Français souffrent pour vous et avec vous; ils prient pour vous; le ciel les exaucera; nous vous aimons, nous vous respectons; nous révérons notre vertueux Roi.» Marie-Antoinette fondit en larmes; mais, dans la crainte de compromettre ceux qui lui manifestaient un intérêt si touchant, elle rentra dans sa chambre, les yeux humides et le cœur un peu dilaté. Il y avait donc encore en France de l'amour pour elle [376]!
Mais au milieu même de ce calme apparent et de ce soulagement relatif, les angoisses du présent réveillaient avec plus d'amertume les souvenirs des jours heureux de 1786. La date même de l'installation à Saint-Cloud ne rappelait-elle pas l'anniversaire de la mort du pauvre prince pour les ébats duquel le Château avait été acheté? La Reine ne pouvait se défendre de ces retours vers le passé [377]. Un jour, voyant autour d'elle la milice parisienne, composée en partie des gardes françaises qui avaient déserté: «Que ma mère serait étonnée,» ne put-elle s'empêcher de dire amèrement, si elle voyait sa fille, fille, femme et mère «de rois ou du moins d'un enfant destiné à l'être, entourée par une pareille garde [378]!» Et alors, évoquant les plus mélancoliques souvenirs de son enfance, elle raconta à ses dames les sombres pressentiments de son père, lorsqu'il l'avait quittée: «Je ne m'en serais peut-être plus souvenue, reprit-elle, si ma position actuelle, en me rappelant cette circonstance, ne me faisait voir pour le reste de ma vie une suite de malheurs qu'il n'est que trop facile de prévoir.» Pauvre femme! les prévoyait-elle tous? Et, s'arrêtant au bout de la galerie d'où le regard embrassait le panorama de la capitale, elle ajouta tristement: «Cette vue de Paris faisait jadis mon bonheur; j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit alors que ce désir ne serait accompli que pour être abreuvée d'amertumes et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté [379]?»
Le Roi lui-même, moins impressionnable que sa femme, ne pouvait s'empêcher d'écrire à la duchesse de Polignac: «J'arrive de la campagne. L'air nous a fait du bien; mais que ce séjour nous a paru changé! Le salon du déjeuner, qu'il était triste! Aucun de vous n'y était. Je ne perds pas l'espoir de nous y retrouver. Dans quel temps? Je l'ignore. Que de choses nous aurions à nous dire! La santé de votre amie se soutient malgré toutes les peines qui l'accablent [380]!»
Ce séjour à Saint-Cloud se prolongea pendant tout l'été. De temps en temps, on revenait à Paris; car Paris voulait voir son Roi, et la Reine elle-même jugeait qu'il convenait de tenir compte de ces exigences: «Il ne fallait pas, disait-elle, céder aux cris; mais il était bon de prouver qu'on n'était pas éloigné d'y aller, quand il y avait quelque chose à faire [381].» On allait donc presque tous les dimanches dîner aux Tuileries [382]. On revenait pour les jours de fête [383], pour les séances importantes; on y revint surtout pour la grande cérémonie de la Fédération.
L'Assemblée avait décidé, par un décret du 27 mai [384], que l'anniversaire de la prise de la Bastille serait célébré avec une pompe extraordinaire, par une fédération solennelle de tous les représentants et de toutes les troupes du royaume. Le Champ-de-Mars avait été choisi comme emplacement [385]; le Roi avec sa suite, les députés, la garde nationale, les délégués de tous les départements devaient y prêter serment de fidélité à la Nation, à la Loi et à la Constitution. La nouvelle de cette cérémonie avait été accueillie avec enthousiasme. C'était une véritable ivresse. Chacun avait tenu à honneur d'apporter son concours aux préparatifs de la fête nationale. On avait vu des femmes du monde, des prêtres, des religieux, des hommes politiques, des tourières même de couvents [386], venir, une pioche ou une bêche à la main, travailler à la transformation du Champ-de-Mars; les rangs étaient confondus et souvent, le soir, ces ouvriers improvisés revenaient en bande, au son des tambours et en chantant le Ça ira!
Malgré l'engouement de la foule, on ne voyait pas sans appréhension approcher cette date du 14 juillet. Des deux côtés on avait ou l'on affectait des craintes. Les partisans de la Révolution répandaient le bruit que la Cour profiterait de l'enthousiasme des fédérés pour dissoudre l'Assemblée et restaurer le pouvoir absolu. Les royalistes redoutaient avec plus de raison quelque émeute populaire, toujours facile à exciter dans une grande agglomération d'hommes, et à la probabilité de laquelle le retour inopiné du duc d'Orléans, brusquement arrivé d'Angleterre le 9 juillet, donnait quelque créance. La Reine fit bonne mine au duc [387]; mais elle n'était nullement rassurée. «Il est bien nécessaire, surtout au mois de juillet, d'avoir du monde à nous, écrivait-elle dès le 12 juin. Je ne pense pas sans frémir à cette époque; elle réunira pour nous tout ce qu'il y a de plus cruel et de plus douloureux, et avec cela il faut y être. C'est un courage plus que surnaturel qu'il faut avoir pour ce moment. Tout va de mal en pis; le ministère et M. de Lafayette entraînent tous les jours dans de fausses démarches; on va au devant de tout et, loin de contenter ces monstres, ils deviennent à tous moments plus insolents, et vis-à-vis des honnêtes gens on s'avilit d'autant [388].»
Toutes ces craintes ne se réalisèrent pas. Il y eut, au contraire, comme une lueur d'éclaircie dans un ciel assombri. «La veille de la Fédération, raconte Mme de Tourzel, le Roi passa en revue les fédérés des départements. On les faisait défiler devant lui et la famille royale, au pied du grand escalier des Tuileries. Le Roi demandait le nom de chaque députation, et parlait à chacun de ses membres avec une bonté qui redoublait encore leur attachement. La Reine leur présenta ses enfants et leur dit quelques mots avec cette grâce qui ajoutait un nouveau prix à tout ce qu'elle disait. Transportés de joie, ils entrèrent dans les Tuileries aux cris de Vive le Roi, la Reine, Monseigneur le Dauphin et la famille royale! Le Roi s'y promena sans gardes, avec sa famille, au milieu d'un peuple immense et entouré des fédérés qui continrent tellement les malveillants que pas un n'osa s'écarter de son devoir [389].»
Le lendemain, mercredi 14 juillet, malgré une pluie battante, les fédérés de province, rangés sous quatre-vingt-trois bannières, partirent de la Bastille; les délégués des troupes de ligne, de l'armée de mer et de la milice parisienne les accompagnaient. Arrivés au Champ-de-Mars, et en attendant le commencement de la cérémonie, ils se mirent à former des rondes et à danser des farandoles: étrange spectacle et qui ne donnait pas une bien haute idée de la discipline de ces soldats improvisés. Trois cent mille spectateurs, dit-on, se pressaient dans la vaste enceinte, assis sur des gradins de gazon et s'efforçant en vain de se garantir, avec des parasols, des torrents d'eau qui les inondaient. Un autel de forme antique avait été dressé au milieu du Champ-de-Mars; l'évêque d'Autun y devait célébrer la messe, assisté de trois cents prêtres, vêtus d'aubes blanches sur lesquelles tranchaient de larges ceintures tricolores [390].
Une vaste estrade avait été dressée pour le Roi, les ambassadeurs et les députés. Louis XVI avait désiré que sa famille l'entourât; l'Assemblée ne le permit pas. Elle décida, le 9 juillet, que le Roi serait seul, ayant à sa gauche le président. La famille royale devait être aux fenêtres de l'Ecole militaire, où l'on avait disposé pour elle un salon, voisin mais distinct de la tribune de l'Assemblée. C'était une nouvelle marque de défiance contre la famille royale, contre la Reine surtout qu'on affectait ainsi d'isoler de son mari et des représentants de la nation: «Tu sais, écrivait gaiement Mme Elisabeth à son amie, Mme de Bombelles, que j'ai le bonheur de connaître un des membres de cette auguste famille du temps passé; eh bien! je te fais part que cela lui est bien égal; elle n'en est affligée que par rapport à la Reine, pour qui c'est un soufflet donné à tour de bras, et d'autant mieux appliqué qu'il a été ménagé de loin et que jusqu'au dernier moment on avait dit au Roi que le contraire passerait [391].»
Louis XVI s'était rendu de bonne heure à l'Ecole militaire; en attendant que tout fût prêt, il y resta avec sa famille, se faisant voir de temps en temps à la fenêtre de la Reine, et salué, à chaque apparition, des cris de Vive le Roi! auxquels se mêlaient des cris de Vive la Reine! Vive le Dauphin! Marie-Antoinette, touchée, montra son fils à la foule, et comme la pluie mouillait l'enfant, elle l'enveloppa, dans son châle; les applaudissements redoublèrent, acclamant la mère comme la reine [392].
Pendant ce temps, les députations arrivaient successivement [393]. Lorsque le cortège fut entré tout entier dans l'enceinte, le Roi alla se placer sur son trône, au milieu des députés, près du président [394]. Après la messe, l'évêque d'Autun bénit les quatre-vingt-trois bannières, et entonna le Te Deum que chantèrent douze cents musiciens. Lafayette monta à l'autel et, au nom de l'armée, jura fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi. Le président de l'Assemblée, le marquis de Bonnay, répéta le serment, et un immense cri de je le jure! s'échappa de trois cent mille poitrines, qui se pressaient au Champ-de-Mars. Le canon gronde; les drapeaux sont agités; les chapeaux, jetés en l'air; les bonnets des grenadiers, arborés au bout des sabres et des baïonnettes. Le Roi se lève et d'une voix forte jure de maintenir la Constitution. La Reine prend le Dauphin dans ses bras et le présente au peuple en disant: «Voilà mon fils; il se réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentiments.»—«Ce mouvement inattendu, dit Ferrières, fut payé de mille cris de Vive le Roi! Vive la Reine! Vive monseigneur le Dauphin [395]!»
Pendant plusieurs jours, ce fut un enchantement universel. Ces braves délégués de province, tout remplis encore du respect séculaire et de l'amour traditionnel des Français pour la royauté, étaient ravis d'approcher de si près la famille royale. Dès le matin, ils remplissaient la cour et le jardin des Tuileries, se pressant sous les fenêtres et avides surtout de voir le Dauphin; le jeune prince se montrait au balcon, leur faisait les honneurs de son petit parterre, leur distribuait des fleurs et des feuilles de ses arbres. De bruyantes acclamations le saluaient: «Venez dans votre province du Dauphiné,» disaient les fédérés de Grenoble; «nous saurons bien vous défendre.»—«N'oubliez pas, ripostaient les Normands, que vous avez porté le nom de notre province et que les Normands ont toujours été et seront toujours fidèles [396].»
Quatre jours après, le Roi passa une revue de la garde nationale à la porte de Chaillot. La Reine y alla dans une calèche découverte sans armoiries avec ses enfants et Mme Elisabeth. Aussitôt sa voiture fut entourée de fédérés avec lesquels elle s'entretint familièrement, répondant à leurs questions et les provoquant même. Ils désirèrent baiser la main du petit Dauphin; elle le leur présenta elle-même; ces braves gens furent ravis. A ce moment, le bras de la Reine se trouva appuyé à la portière; un des fédérés le saisit vivement et y appliqua ses lèvres. L'exemple fut contagieux, et l'affection faisant taire le respect, en un instant, trois cents bouches couvrirent de baisers le bras que la Reine, émue, ne songeait pas à retirer. Touchée de cette sympathie expressive, à laquelle elle n'était pas habituée, la pauvre femme pleura d'attendrissement [397].
«Ce jour-là, a dit un témoin oculaire, fut véritablement un jour de bonheur pour le Roi, pour la Reine et ceux qui leur étaient dévoués. C'était une ivresse de sentiments; ce fut le dernier beau jour de la Reine [398].»
«Les députés des provinces ont été à merveille pour le Roi et la Reine, écrivait un autre témoin; ils n'ont cessé de leur donner des marques touchantes de respect, d'amour et de fidélité, et Leurs Majestés les ont traités à merveille. Ils ont été enchantés de la Reine qui a eu pour eux toute la grâce et l'obligeance dont elle est susceptible [399].» Si Louis XVI eût voulu profiter de cet enthousiasme, si, comme l'en suppliait le duc de Villequier, il fût monté à cheval et eût déclaré que, se trouvant pour la première fois à la tête de l'élite de la nation, il devait lui représenter qu'il ne pouvait sans inconvénient jurer fidélité à une Constitution inachevée; si surtout, comme le demandait Mme de Tourzel, il fût parti de là pour visiter les provinces, où il eût vraisemblablement été accueilli par les mêmes acclamations, il eût pu, appuyé sur la véritable majorité du pays, arrêter les empiétements de l'Assemblée et reprendre le légitime exercice du pouvoir royal. L'Assemblée le craignit; l'attitude des fédérés la fit un moment douter de son succès et de l'assentiment du pays, et Barnave en fit l'aveu à Mme Elisabeth dans une de ces conversations du retour de Varennes, dont le jeune député sortit, rallié à la cause qu'il avait si violemment attaquée. Comme la princesse se plaignait des vues qu'avait eues l'Assemblée en décrétant la fédération: «Ah, Madame!» reprit vivement Barnave, «ne vous plaignez pas de cette époque; car si le Roi eût su en profiter, nous étions perdus [400].»
Mais le Roi ne sut pas; il recula devant la crainte d'un conflit. L'occasion perdue ne se retrouva plus. Les fédérés reprirent le chemin de leurs départements, enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu, pénétrés pour toute l'auguste famille de sentiments d'amour et de respect; mais sans direction, sans instructions, sans concert entre eux et avec la Cour, livrés sans défense, dans leurs lointaines provinces, à toutes les influences malsaines auxquelles ils n'avaient échappé qu'un instant. Louis XVI et les siens retournèrent à Saint-Cloud, un peu rassérénés et renaissant à une lueur d'espérance, mais, hélas! pour combien de temps? A peine étaient-ils rentrés dans leur résidence d'été qu'un misérable, du nom de Rotondo, s'y introduisait pour assassiner la Reine. Il avait pénétré dans les jardins extérieurs; la pluie seule, qui ce jour-là empêcha la princesse de sortir, la sauva du poignard [401].
Presque en même temps, on découvrit un complot pour l'empoisonner. Marie-Antoinette le sut et n'en parut point émue. Néanmoins, son médecin, Vicq d'Azyr, et sa première femme, Mme Campan, convinrent qu'on remplacerait plusieurs fois par jour, dans le sucrier de la Reine, le sucre en poudre qu'elle avait l'habitude de prendre pour mettre dans ses verres d'eau. Un jour la pauvre femme surprit Mme Campan occupée à faire l'échange convenu. Elle sourit tristement et la pria de ne plus se donner une peine inutile: «Souvenez-vous, lui dit-elle, qu'on n'emploiera pas un grain de poison contre moi. Les Brinvilliers ne sont pas de ce siècle-ci; on a la calomnie, qui vaut beaucoup mieux pour tuer les gens, et c'est par elle qu'on me fera périr [402].»
Quelques jours après, l'attitude de l'Assemblée donnait raison à ces pressentiments. Le Châtelet avait été chargé d'ouvrir une enquête sur les journées d'octobre. Interrogée par les commissaires, la Reine s'était renfermée dans un généreux silence: «Je ne serai jamais, avait-elle répondu, la dénonciatrice de mes sujets. J'ai tout vu, tout su, tout oublié [403].» L'enquête continua néanmoins et, le 7 août 1790, le rapporteur, M. Boucher d'Argis, vint à l'Assemblée donner connaissance de l'information. Son travail, écrit dans un style maladroitement emphatique [404], concluait à des poursuites contre Mirabeau et le duc d'Orléans, et fut l'objet d'un rapport de Chabroud. Cette œuvre de Chabroud, monument d'hypocrisie et de mensonge, remplie de malveillance contre les gardes du corps et d'insinuations haineuses contre la Reine, semblait n'avoir qu'un but: pallier les crimes, accuser les victimes, et innocenter les coupables. Ce but fut atteint: le 2 octobre, malgré les protestations de l'abbé Maury et de Montlosier, et après une vive sortie de Mirabeau, qui déplaça habilement le terrain et d'accusé se posa en accusateur, les conclusions de Chabroud furent adoptées; les attentats du 6 octobre ne furent plus que des «malheurs» destinés à fournir une leçon aux rois. Mirabeau et le duc d'Orléans, aussi bien que Théroigne de Méricourt, et même Jourdan Coupe-tête, furent déchargés de toute accusation, et les vrais coupables, désignés par le rapport aux fureurs des tribunes et aux coups de la populace, furent les défenseurs de la royauté, transformés en adversaires de la Constitution.
La Reine fut indignée, moins peut-être de la décision qui innocentait Mirabeau et le duc d'Orléans que de la glorification du crime et de l'odieuse falsification des faits. «Je ne vous parle pas, écrivait-elle à son frère, du jugement qui se fait à présent de l'affaire des 5 et 6 octobre de l'année dernière. On devait s'y attendre; mais je trouve qu'il souille les âmes, comme le palais du Roi l'a été l'année dernière par les faits. Au reste, c'est à l'Europe entière et à la postérité à juger de ces événements, et à rendre justice à moi et à ces braves et fidèles gardes du corps, avec lesquels je me fais gloire d'être nommée [405].»
Cependant, à cette heure même,—tant ses devoirs de reine l'emportaient sur ses répugnances de femme,—elle était entrée en négociation avec un des hommes que l'opinion publique avait le plus vivement incriminés pour les journées d'octobre et qui, en toute circonstance, s'était montré un de ses adversaires les plus violents, avec Mirabeau.
CHAPITRE VII
Mirabeau.—Son entrevue avec Necker.—Ses ouvertures au comte de la Marck.—Première note de Mirabeau pour la Cour.—Son entrevue avec la Reine.—Ses projets.—Le Roi et la Reine les écoutent sans les suivre.—Eclats de Mirabeau.—La Reine est de nouveau menacée.—Nouveaux plans de Mirabeau.—Quarante-septième note.—Utilité mais difficultés de ce plan.—Mort de Mirabeau.
Jeté par l'orgueil, la rancune, l'ambition, les débordements de sa vie privée, les nécessités d'une existence besoigneuse, dans le parti de la Révolution; placé, non pas par son crédit,—il ne prit une influence sérieuse que la seconde année [406],—mais par son talent et la nature fougueuse de son éloquence, au premier rang de ses chefs, Mirabeau n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'abîme où l'inexpérience de ses amis et ses propres emportements allaient précipiter la France [407]. La passion l'avait rendu révolutionnaire; la raison le maintenait royaliste; son tempérament même le faisait autoritaire, et il n'hésitait pas, dans le secret de l'intimité, à déplorer les dangers de la royauté qu'il voulait bien attaquer, qu'il consentait même à ébranler, mais qu'il n'entendait pas détruire. Dès la fin du mois de mai, il avait fait proposer à Necker, par Malouet, son concours pour sauver «la monarchie et le monarque de la tempête qui se préparait»; c'étaient ses expressions même [408]. L'accueil plus que froid de Necker, qui le détestait et ne le craignait pas encore, l'avait replongé dans l'opposition: «Monsieur, lui avait dit sèchement et dédaigneusement le ministre, M. Malouet m'a dit que vous aviez des propositions à me faire; quelles sont-elles?»—«Ma proposition,» avait répondu brusquement Mirabeau, «est de vous souhaiter le bonjour [409].» Et il était parti, furieux, jurant de mettre au service de ce qu'on appelait alors le «parti populaire» l'audace de son caractère et la puissance de ses moyens [410]. Quoique, en certaines circonstances, il eût montré des sentiments monarchiques et fait preuve d'homme d'Etat éclairé, soucieux des véritables conditions de la monarchie constitutionnelle et de la vraie liberté et grandeur de la France [411], l'année 1789 l'avait vu parmi les plus violents détracteurs du gouvernement, et il avait été véhémentement soupçonné, bien qu'à tort suivant M. de la Marck, d'avoir été un des organisateurs des sanglantes journées d'octobre. Mais, au milieu même de ses plus fougueuses attaques, désavouant tout bas les excès de langage auxquels il se laissait emporter en public, par passion et peut-être par calcul; peu sympathique d'ailleurs aux chefs de la gauche, à Lafayette, dont la présomptueuse nullité l'irritait, au duc d'Orléans, sur lequel il s'exprimait dans les termes les plus durs [412], hostile aux ministres, mais au fond attaché à la monarchie, aristocrate d'instinct et effrayé des progrès de la démocratie qu'il voyait s'avancer menaçante, il n'abandonnait pas la pensée de se rapprocher de la Cour: «Faites donc,» disait-il à la fin de juin à son ami le comte de la Marck, l'un des anciens habitués de Trianon, «faites donc qu'au Château on me sache plus disposé pour eux que contre eux [413].» Il était épouvanté des dangers dont son clairvoyant génie lui montrait l'imminence: «A quoi pensent donc ces gens-là?» répétait-il sans cesse avec sa brutalité de parole. «Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas?» Et un jour, vers la fin de septembre, plus alarmé que jamais et plus exaspéré de l'incapacité des ministres, il s'écriait: «Tout est perdu; le Roi et la Reine périront et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres; vous ne comprenez pas assez le danger de la position; il faudrait cependant le leur faire connaître [414].»
Quinze jours plus tard, le lendemain même du funèbre retour à Paris, il revenait à la charge: «Si vous avez quelque moyen de vous faire entendre du Roi et de la Reine, dit-il à M. de la Marck, persuadez-leur donc que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir.» Et ce plan il le remettait le 15 octobre à son ami.
Mais La Marck hésitait: il n'ignorait pas l'horreur que Mirabeau inspirait à la Reine et il faut bien avouer que pour un homme qui briguait l'honneur de devenir le conseil de la famille royale, Mirabeau avait une étrange manière de défendre ses clients. Son attitude à l'Assemblée pendant les journées d'octobre avait révolté les plus sincères amis de la liberté, et, le 5, il avait lancé contre l'infortunée Marie-Antoinette elle-même une de ces insinuations perfides que la populace, le lendemain, devait traduire en un si sanglant langage. M. de la Marck avait dû même s'excuser près de la Reine de ses relations avec le fougueux tribun, sous prétexte qu'il pourrait être utile un jour à la cause royaliste, et la Reine, qui ne savait guère dissimuler ses antipathies, avait répondu: «Nous ne serons pas assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau [415].» N'osant donc s'adresser à la souveraine, il se tourna vers Monsieur et lui remit le plan de Mirabeau. Mais ce plan reposait avant tout sur la sortie de Paris et la retraite dans une province fidèle, comme la Normandie, ou une ville sûre comme Beauvais [416]. Il exigeait une certaine décision et Monsieur ne croyait pas à la fermeté de son frère: «La faiblesse et l'indécision du Roi, disait-il, sont au-delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble.» L'énergie même de la Reine ne saurait avoir raison des incertitudes de son mari [417].
Malgré cette réponse désespérante, le projet ne fut pas abandonné. Monsieur entretint quelques relations avec Mirabeau; la Reine en fut instruite et il ne semble pas qu'elle l'ait désapprouvé [418], quoiqu'elle affectât de ne se mêler de rien [419]. Mais bientôt une mesure maladroite, prise par l'Assemblée le 7 novembre sur la proposition de Lanjuinais et avec l'appui irréfléchi de la droite, vint, en interdisant aux députés d'être ministres, enlever à Mirabeau une partie de ses moyens. Ne pouvant plus faire partie lui-même du cabinet, il voulut du moins en faire nommer chef Monsieur, qui, à ce moment, acceptait ses conseils. Mais cette nouvelle combinaison échoua, et il est certain que la Reine, qui n'aimait pas beaucoup son beau-frère, ne lui fut pas favorable [420]. Bientôt d'ailleurs Mirabeau en vint à se brouiller avec Monsieur [421], comme il l'était déjà avec Necker, Lafayette et le duc d'Orléans.
M. de la Marck, découragé, était, dès le 16 décembre, parti pour sa terre de Raismes et de là il avait passé en Belgique, où l'appelaient ses affaires et l'intérêt qu'il prenait à la situation des Pays-Bas soulevés contre l'Autriche, lorsque, vers le milieu de mars, une lettre du comte de Mercy le ramena à Paris. Les négociations avaient été reprises et le Roi s'était enfin déterminé à entrer en rapport avec Mirabeau. La Reine conservait encore quelques doutes sur la participation du violent tribun aux journées d'octobre; ces doutes furent levés, et après une première entrevue entre Mirabeau, Mercy et la Marck et une longue conversation entre ce dernier et le Roi et la Reine, il fut convenu que le puissant orateur rédigerait une note qui serait remise par la Marck à Marie-Antoinette et par celle-ci à son mari. Un secret absolu serait observé vis-à-vis des ministres jusqu'à ce qu'on eût constitué un ministère meilleur, qu'on pût mettre en relations avec le nouveau conseiller de la monarchie.
Au point de vue des réformes, l'entente entre le Roi et le tribun devait être facile: «Louis XVI était bien loin de songer à reconquérir son ancienne autorité absolue; il était parfaitement résigné sur ce que la Révolution lui avait fait perdre du pouvoir et des droits de ses prédécesseurs. Je pourrais dire, ajoute la Marck, auquel nous empruntons cette appréciation, que, sous ce rapport, Mirabeau était moins résigné que lui [422].»
Mirabeau acquiesça avec empressement au plan ainsi arrêté. Dès le 10 mai, il écrivit une lettre, dans laquelle, protestant de ses sentiments monarchiques, il promettait au Roi «loyauté, zèle, activité, énergie et courage [423]». Le Roi et la Reine furent contents de cette déclaration, et la Reine voulut en assurer elle-même le comte de la Marck. «Elle me confirma ce que le comte de Mercy m'avait dit de la satisfaction que le Roi avait éprouvée en lisant cette lettre de Mirabeau; elle me répéta encore que le Roi n'avait nul désir de recouvrer son autorité dans toute l'étendue qu'elle avait eue autrefois et qu'il était bien éloigné de croire que cela fût nécessaire pour son bonheur personnel pas plus que pour celui de ses peuples [424].» La pauvre femme paraissait à ce moment pleine de confiance et presque joyeuse, et, pendant un entretien de deux heures avec la Marck, elle se mit à évoquer les souvenirs du passé, comme si, envisageant désormais l'avenir avec plus de calme, elle secouait déjà les préoccupations du présent [425]. Il fut convenu que le Roi paierait les dettes de Mirabeau—et elles était nombreuses—et lui garantirait un traitement de six mille livres par mois et un million à la fin de l'Assemblée. C'était le prix des services qu'on attendait de lui. Mirabeau fut ravi et son bonheur de sortir de la vie gênée et aventureuse, qu'il avait menée jusque-là, lui inspira une exubérance d'enthousiasme pour la famille royale et pour la Reine.
«J'ai professé les principes monarchiques, dit-il au début de sa première note, lorsque je ne voyais de la Cour que sa faiblesse et que, ne connaissant ni l'âme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire. J'ai combattu pour les droits du trône, lorsque je n'inspirais que de la méfiance, et que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que je ne devais attendre d'un Roi juste, mais trompé, ni bienfaits, ni récompenses. Que ferai-je, maintenant que la confiance a relevé mon courage et que la reconnaissance a fait, de mes principes, mes devoirs? Je serai ce que j'ai toujours été, le défenseur du pouvoir monarchique, réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Mon cœur suivra la route que la raison seule m'avait tracée [426].»
Les négociations une fois entamées se poursuivirent activement par l'intermédiaire du comte de la Marck, du comte de Mercy, de M. de Fontanges, archevêque de Toulouse et ancien confesseur de la Reine, et plus tard de M. de Montmorin. Les notes se succédaient avec rapidité. Mirabeau insistait sur la nécessité de relever l'autorité royale, d'abaisser l'influence dictatoriale de Lafayette, d'entretenir des agents dans les provinces pour s'emparer de l'esprit des populations et de resserrer les liens de la discipline dans l'armée, dont on aurait besoin pour une restauration monarchique. «Le Roi, disait-il, n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne; mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie, si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de famille; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide des combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires [427].»
Sachant la faiblesse du Roi et l'énergie de la Reine, Mirabeau était convaincu que cette princesse aurait seule assez d'influence sur son mari pour triompher de ses indécisions. Cette haute opinion qu'il avait du caractère de Marie-Antoinette lui faisait souhaiter une entrevue avec elle, où il pourrait l'éclairer plus complètement sur les périls de la situation, lui exposer en détails son système et, en gagnant mieux sa confiance, la pénétrer en quelque sorte de son esprit. «Il serait essentiel, écrivait-il le 26 juin à la Marck, que je visse votre homme, et surtout Elle [428].» C'est par ce mot qu'il désignait la Reine. Mais la Reine avait une répugnance extrême pour une telle entrevue. Quelles que fussent les protestations de dévouement de Mirabeau, elle ne pouvait oublier que, depuis plus d'un an, elle était habituée à le considérer comme «un monstre», et qu'à cette heure même le Châtelet le signalait comme un des fauteurs des journées d'octobre. Pourtant, encouragée par le comte de Mercy [429] et l'archevêque de Toulouse [430], et surmontant ses plus naturelles répulsions dans l'intérêt du Roi, de ses enfants et du pays, elle finit par se résigner à la conférence demandée. Il ne s'agit plus que de choisir le jour et le lieu convenable. Saint-Cloud, où la Cour passait l'été, offrait plus de facilités que Paris; mais même à Saint-Cloud, on était surveillé. A force de recherches, Marie-Antoinette trouva un endroit «non commode, mais suffisant pour le voir et pallier tous les inconvénients du jardin et du Château [431]». L'audience, primitivement fixée au vendredi [432], fut remise au samedi 3 juillet, à huit heures et demie du matin [433]. Pour mieux couvrir sa démarche, Mirabeau partit la veille de Paris et alla coucher à Auteuil, chez sa nièce, la marquise d'Aragon [434]. Le lendemain matin, il en partit, dans un cabriolet à deux chevaux [435], seul avec son neveu, le comte du Saillant, déguisé en courrier et qui conduisait la voiture. Il descendit à la petite porte du parc, et, avant d'entrer, mu par un sentiment de défiance, dont il ne tarda pas à se repentir, il remit une lettre à son neveu en lui disant: «Si dans trois quarts d'heure je ne suis pas de retour, pars et remets sans perdre un instant ce billet au commandant de la garde nationale [436].» Puis il frappa à la porte et fut introduit dans le parc, d'où on le conduisit à l'appartement de la Reine [437]. Quelqu'empire que Marie-Antoinette eût sur elle-même, elle ne sut se défendre, en apercevant le «monstre», d'une émotion si profonde qu'elle en ressentit le lendemain une légère indisposition [438]. Elle se remit cependant et, s'avançant vers le fougueux tribun: «Auprès d'un ennemi ordinaire, dit-elle avec sa grâce souveraine, auprès d'un homme qui aurait juré la perte de la monarchie, sans apercevoir l'utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée. Mais quand on parle à un Mirabeau [439].....» Mirabeau fut séduit: l'aspect seul de Marie-Antoinette l'avait ébloui. Sa dignité sereine, l'incomparable attrait répandu dans toute sa personne, le sourire mélancolique qui errait sur ses lèvres, son affabilité, lorsqu'avec un attendrissement mêlé de remords il s'était accusé lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout acheva de l'enthousiasmer [440]. «Madame, dit-il en se retirant, lorsque votre auguste mère admettait un de ses sujets à l'honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser [441].» La Reine tendit la main. Mirabeau la baisa en s'inclinant respectueusement, et se relevant: «Madame, reprit-il, la monarchie est sauvée [442].»
Lorsqu'au bout de trois quarts d'heure, il franchit de nouveau le seuil de la porte du parc, sa respiration était haletante, sa parole entrecoupée. Il écouta comme à regret les derniers craquements du sable sous les pieds des personnes qui s'éloignaient. Puis, s'approchant de son neveu, il lui reprit vivement la lettre qu'il lui avait confiée et, lui serrant le bras avec force: «Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse, Victor, dit-il, mais je la sauverai.»
«Jamais, ajoute M. du Saillant, la voix de mon oncle n'avait été altérée par une émotion pareille, par une émotion aussi vraie [443].»
Si bien gardé qu'eût été le secret sur cette entrevue, quelques précautions que la Reine eût prises pour dérouter les soupçons, ou tout au moins les égarer sur un autre, moins compromettant et moins compromis, comme le comte de Ségur [444], je ne sais quelle rumeur vague transpira dans le public et des lettres anonymes dénoncèrent au Comité des recherches ce qu'on avait déjà nommé, dans une occasion précédente [445], la Grande trahison du comte de Mirabeau.
Mais ces criailleries n'intimidaient pas le puissant orateur, pas plus qu'elles ne l'avaient intimidé au 22 mai. Illuminé par la bonté de la Reine, touché de la calme résignation du Roi, et de la modération de ses vues sur le rétablissement de l'autorité royale, il poursuivait avec ardeur le but qu'il s'était proposé. «Rien ne m'arrêtera, dit-il, je périrai plutôt que de manquer à mes promesses [446].»