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PLAISIRS D'AUTO
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
| dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume. | |
|---|---|
| Vénus ou les deux risques | 1 vol. |
| Les Embrasés | 1 vol. |
| Sésame ou la Maternité consentie | 1 vol. |
| Les Frères Jolidan | 1 vol. |
| Les Demi-Fous | 1 vol. |
| La Mémoire du cœur | 1 vol. |
| Monsieur, Madame et l'Auto | 1 vol. |
| Mariage de demain | 1 vol. |
| CHEZ GARNIER FRÈRES | |
| Mariés jeunes. | |
| Confession d'un enfant du Siège. | |
| Scènes de la vie conjugale. | |
| Scènes de la vie d'officier. | |
| IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE: | |
| Cinq exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande. | |
Paris—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—20781. | |
MICHEL CORDAY
PLAISIRS
D'AUTO
PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1909
Tous droits réservés.
A
HENRI DESGRANGE
En dévouée sympathie.
M. C.
PLAISIRS D'AUTO
LES PNEUS
Blottis côte à côte au creux de la limousine, ils partent pour les lacs italiens, après un mois de mariage. Car ces amoureux sont mariés. Excusez-les. C'est tellement mal porté, des mariés qui s'aiment! C'en est presque inconvenant. Mais il faut les prendre comme ils sont. Ils sont heureux.
O la joie de s'envoler librement, de n'être plus prisonnier du rail, esclave de l'heure, de rouler dans ce boudoir tiède, intime, parfumé, d'emporter son home avec soi!
Faut-il vous les présenter? A quoi bon? Ils se voient parfaits. Ne les détrompons pas. Elle a vingt ans. Il en a trente. Et c'est un couple d'amants qui filent à soixante à l'heure.
Ils viennent d'échapper aux routes écorchées, aux lèpres de la banlieue. La forêt de Sénart les accueille. C'est l'automne. Mais un automne perlé, qui veut qu'on le regrette, mélancolique et charmant comme le geste d'adieu d'une jolie femme.
Pan! Un coup de pistolet claque derrière la voiture. Elle s'arrête. Hein? Quoi? Qu'est-ce? Une attaque? Voilà justement l'endroit où le fameux Courrier de Lyon... Mais non. Un simple éclatement de pneu. A la roue arrière droite. Déjà le mécanicien ouvre les coffres, jette sur la route les leviers, le cric, la pompe, la chambre neuve.
—Combien de temps? interroge Monsieur.
—Vingt bonnes minutes.
Juste assez pour pousser une pointe sous bois. Qu'en dit Madame? Madame bat des mains. Fameuse idée. Et les voilà partis à travers la futaie de platanes et d'érables. Dans l'herbe fine, les premières feuilles mortes craquent sous leurs pieds. Elles ont le ton, elles font le bruit de ces gâteaux légers que les enfants appellent du plaisir ou des oublies. Les arbres jettent les uns vers les autres leurs branches éplorées qui se mêlent et s'étreignent comme des bras d'amants. Toute la forêt n'est qu'un enlacement. Elle semble murmurer, dans le calme et la solitude propices: «Faites comme moi: ne soyez qu'une caresse». Et les feuilles piquées dans l'herbe murmurent aussi: «Nous sommes l'oublie et le plaisir. Venez à nous.» Mais comment donc!...
Quand ils débouchent vivement sur la route, pressés par la crainte du retard, le mécanicien n'a même pas achevé de regonfler son pneu. Il donne les derniers coups de pompe.
En route! Légèrement alanguis, la main dans la main, ils goûtent les délices de la vitesse. Ils se reposent d'une volupté dans une autre. Les paysages raient les glaces: plaines de la Brie, maisons de Melun. Puis, de nouveau, la route coule entre deux hautes rives boisées. C'est la forêt de Fontainebleau.
Mais à peine la voiture s'y est-elle engagée qu'elle décrit une brusque embardée, se redresse et stoppe en douceur. Encore un pneu qui vient de rendre l'âme! La roue avant droite. Monsieur commence à s'inquiéter. Serait-ce la guigne! Va-t-on éclater ainsi tous les vingt kilomètres, c'est-à-dire toutes les vingt minutes? Le mécanicien, qui souque sur son levier, bougonne:
—Parbleu. C'est des chambres réparées. Ça ne tient jamais comme des neuves.
Monsieur n'est pas grand clerc en automobile. Il se renseigne:
—Alors, avec des chambres neuves?
—Ah, dame! Y a moins de chance de crever.
Voilà une bonne parole. Et puis, personne ne les attend, après tout. Et il y a des haltes exquises, n'est-ce pas? Son regard croise celui de Madame. Ils se sont compris. La forêt leur fait des petits signes.
Cette fois, ce sont des chênes, encore verts et feuillus, qui les enveloppent de l'immobile enlacement de leurs branches. C'est de la mousse qui déroule sous leurs pieds son tapis touffu. Même, de petits buissons se dressent en écran, pour les mieux isoler du monde. Le moyen, je vous prie, de résister à tant d'invites?
Lorsqu'ils reparaissent à l'orée du bois, Madame souriante et Monsieur recueilli, le mécanicien vient juste d'achever sa besogne. Il range ses outils dans les coffres. Peut-être a-t-il travaillé plus vite? A moins que...
Entre ses paupières appesanties, Monsieur perçoit dans un brouillard le château de Fontainebleau, la célèbre Cour des Adieux, l'escalier en fer à cheval. Il a pour l'Obélisque un regard noyé. Puis la voiture, impatiente d'avoir trépidé sur le pavé du Grand Roi, s'élance de toute son ardeur dans la vaste brèche ouverte par la route de Moret.
Pan! Encore un coup de pistolet. Encore un pneu crevé. L'arrière gauche cette fois. Ah! mais... Ah! mais... Monsieur ne cache plus son ennui. Vraiment, éclater tous les quinze kilomètres, c'est trop.
Le mécanicien est furieux aussi. Accroupi devant sa roue:
—Encore une chambre réparée. Quand je disais que ça ne tenait pas... Saleté de fourbi, va!
Quant à Madame, elle est ravie. Ces arrêts forcés l'enchantent. Parbleu! Et, ingénue, coulant sous ses cils baissés un regard vers le bois qui borde la route:
—Tiens, ce sont des sapins, cette fois...
L'allusion est transparente. O terrible candeur! Elle ne sait pas qu'il est des limites aux forces humaines, et qu'au moins un temps moral est nécessaire à les récupérer. Comme c'est court, quinze kilomètres en auto. Redoutable ignorance! Elle croit qu'on peut s'égarer en forêt chaque fois qu'un pneu éclate, aussi aisément que le mécanicien regonfle une chambre neuve. Que diable, si l'on crevait six fois! Enfin, il s'agit de faire galante mine.
Ce sont des sapins, en effet. Des sapins toujours verts. Heureux arbres... Et, sur le sol, les aiguilles sèches ont tissé une natte épaisse et douce où, dès les premiers pas, le pied glisse...
Quand Madame saute sur la route, devançant Monsieur de quelques pas, le mécanicien, assis au volant, la casquette sur le nez, la cigarette sous la moustache, lit tranquillement son journal. Il attend. Parbleu! Ce n'est pas héroïque, de donner trois cents coups de pompe dans un pneu... Il y a plus difficile...
Et tandis que Madame escalade le marchepied, Monsieur s'approche du mécanicien et, d'une voix faussement détachée:
—Dites moi, nous avons bien partout des chambres neuves, maintenant?
EXCELLENTES RÉFÉRENCES
—Nous faisons du soixante-seize! s'écria joyeusement Dinval, assis à côté du mécanicien.
Tout en glissant sa montre au gousset, il se tournait vers les siens, installés au fond du phaéton. Sa femme et sa fille, presque pareilles sous leurs cheveux blonds, souriaient doucement, alanguies et séduites par la vitesse. Et son petit-fils, Claude, un exquis bambin de sept ans, battait des mains et lançait de grands cris d'alouette ivre d'espace.
Conquis depuis peu par l'automobile, l'usinier Dinval sortait pour la première fois dans sa voiture. Il se proposait de gagner Royan par la route. Le voyage s'annonçait bien. On avait royalement déjeuné à Chartres. Et maintenant, on roulait en Beauce. L'air bleu et chaud tremblait sur les moissons mûres. Et nul être vivant n'animait ce fertile désert.
A côté de Dinval, le mécanicien Edmond murmura quelques mots indécis, que le vent de la course emporta. Cela semblait une manie, chez lui, de parler seul. Il était taciturne, l'œil ténébreux, le profil renfrogné, noir d'une barbe rasée pourtant du matin. D'ailleurs, il paraissait d'une prudente habileté, à en juger par sa traversée et sa sortie de Paris. Et Dinval ne lui en demandait pas davantage. Au surplus, il le tenait de l'agence qui lui avait vendu sa voiture et qui le lui avait fermement conseillé. Edmond possédait les meilleures références.
Il parlait, cette fois, à voix plus haute:
—Y a un cylindre qui ne donne plus.
Dinval ne connaissait rien, mais littéralement rien à l'automobile. Le souci de ses affaires l'avait jusqu'alors absorbé, et à peine était-il monté une demi-douzaine de fois dans une voiture de tourisme, sans prêter la moindre attention au mécanisme. Aussi s'inclina-t-il devant le diagnostic de son mécanicien, tout en s'en étonnant, car le phaéton conservait sa splendide allure. Edmond, cependant, donnait des signes d'inquiétude. Tout à coup, relevant la tête, il s'écria:
—Zut! deux gendarmes.
La route, toute droite, était absolument vide... Dinval sentit un frisson glacé lui couler dans le dos. Son chauffeur avait-il une hallucination? Ou lui-même n'y voyait-il plus clair? Il demanda:
—Où donc?
—Là, devant nous. A cheval. Ils vont dans le même sens que nous.
Une indicible angoisse envahit Dinval. Son mécanicien devenait fou! Ils étaient, lui et les siens, à la merci de cet homme... Et il se savait incapable d'arrêter lui-même la voiture. Que faire?...
Edmond se portait sur sa gauche, puis se redressait. Il ricana:
—Ah! ah! Nous les avons dépassés. Ils n'ont rien dit? Ils ne font pas de signes?
Il ne faut pas contrarier les fous:
—Non, non, dit Dinval.
Sa terreur grandissait. Le copieux déjeuner, l'ardent soleil avaient-ils provoqué la crise? Non. Edmond devait la couver depuis longtemps. Peut-être même y était-il sujet. Et songer que l'on remet sa vie à ces gens sans rien connaître d'eux, de leur passé! Le mécanicien parlait dans le vent, d'une voix saccadée. Dinval, espérant encore une rémission, un retour au bon sens, tendait l'oreille.
—Ah! une charrette de foin qui va déboucher, maintenant. Sale engeance! Ça se met en travers. Ça recule. Rien à faire. On veut l'éviter. On va dans le fossé. On se retourne. Tous tués, massacrés. Et pas moyen de ralentir, à cause des gendarmes. Ils galopent, hein? Ils nous poursuivent?
Aucune voiture n'apparaissait dans le désert des champs. Dinval ne répondit pas. Il étouffait d'horreur. Il avait vaguement entendu parler de ce délire de la persécution qui marque le début de la paralysie générale. Un fou, un vrai fou les conduisait! Et ces deux femmes qui continuaient de sourire, dans la quiétude, caressées par le souffle de la course... Et ce petit Claude, qui applaudissait à la vitesse! S'ils pouvaient au moins ignorer quelques instants encore l'horrible situation. Mais Edmond lançait des appels de trompe désespérés. Mme Dinval, voyant la route libre, demanda:
—Qu'est-ce qu'il y a?
L'usinier se retourna. Sans doute sa pâleur trahit son effroi. Les deux femmes se levèrent à demi. Elles allaient crier, affoler plus encore le mécanicien. Dinval se décida. D'un doigt, il se toucha le front en désignant Edmond du regard. Et de l'autre main, il commandait impérieusement le calme. Vains efforts, fausse tactique. Un double hurlement d'épouvante lui répondit:
—Dis-lui d'arrêter!... Arrête-le!...
Le chauffeur entendit les derniers mots. Il baissa la tête:
—M'arrêter? Les gendarmes veulent m'arrêter? Ah! là là! Ce que je vais les semer!
Et il accéléra l'allure. Par miracle, il gardait toute sa sûreté de main. L'instinct professionnel surnageait, intact, dans la débâcle de son cerveau. Et Dinval tremblait que cette dernière lueur ne s'éteignît. Aussi exhortait-il ses compagnes au silence. Mais elles ne l'écoutaient pas. Debout, sa femme criait:
—Au secours! au secours!
Et sa voix se perdait dans la solitude des campagnes.
Sa fille étreignait le petit Claude, qui pleurait sans comprendre.
—Arrête! arrête! suppliait-elle.
S'il avait pu, s'il avait su... Il cherchait, le cerveau en fièvre. Appuyer sur l'une des pédales? Mais laquelle? Il croyait savoir qu'une pression exercée sur l'une d'elles accélérait même la marche. Pousser l'un des leviers? Mais lequel encore? Et puis, pour toutes ces manœuvres, il eût fallu faire violence au mécanicien, chasser son pied ou se pencher sur lui, entrer en lutte, risquer le faux mouvement qui les eût jetés au fossé à quatre-vingts à l'heure, provoquer l'exaspération totale qui eût fait perdre au chauffeur sa lucidité dernière...
Ou encore percer le réservoir d'essence, atteindre un organe vital sous le capot, couper un fil, une tuyauterie sous le plancher? Mais d'abord il ignorait tout de l'anatomie de sa voiture. Et, toujours, ces recherches, ces tentatives eussent achevé d'irriter le fou, jaloux de conserver sa vitesse, d'échapper aux gendarmes imaginaires...
Courbé sur son volant, effroyable à voir, Edmond murmurait:
—Ils ne m'auront pas, ils ne m'auront pas!...
Un cri de Mme Dinval fit faire volte-face à l'usinier: sa fille tentait d'ouvrir la portière, de sauter en pleine marche... A grand'peine il parvint à la retenir, lui jurant qu'il avait trouvé le moyen d'en finir.
En réalité, il hésitait encore. Dans sa poche, sa main se crispait sur le revolver qu'il avait emporté pour la marche la nuit. Tirerait-il simplement sur les pneus? Mais on assurait qu'un brusque éclatement, à de telles allures, entraînait l'embardée fatale. Allait-il, son arme à la tête du forcené, le sommer de s'arrêter sous peine de mort? Mais son geste irait peut-être à rencontre du but: Edmond, terrifié, était capable de donner un faux coup de volant. En tout cas, il ne pouvait pas exécuter sa menace, car, le fou supprimé, la voiture continuerait sa marche, et, cette fois, sans conducteur...
Et, soudain, une inspiration le traversa. Il se retourna, debout, et tira par deux fois en l'air. Puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre triomphante:
—Bravo, j'ai abattu les deux gendarmes!
Fut-ce la commotion? Le fou crut-il à la mort de ses ennemis? Hébété, comme un homme soudain sorti de l'ivresse, il freina machinalement. Et, avant même que la voiture fût arrêtée, tous quatre s'en évadèrent, s'en éloignèrent à toutes jambes, les bras en avant, comme en ces catastrophes de chemin de fer, où les survivants fuient, dès le choc, le lieu du sinistre et s'essaiment dans la campagne...
LES BILLES
—Monsieur, il y a une automobile en panne presque devant la maison...
Le jardinier m'apporte la nouvelle.
—Bien. Merci. J'y vais.
Pauvres chauffeurs!... Arrêtés dans ce petit village, à cinq heures d'un soir d'hiver... Comme c'est jovial! A tout hasard, je vais me mettre à leur disposition.
Autour de la masse noire du phaéton, mal éclairée par une lanterne posée sur le sol, deux ombres veillent, très en fourrures. Aucun curieux alentour. La nuit a vidé la roule. Le dernier troupeau de moutons rentre, décelé seulement par son piétinement confus, ses bêlements mélancoliques.
J'approche. L'essieu arrière est soulevé par le cric. L'auto lève la jante.
Accroupi devant une roue, un gentleman-chauffeur dévisse un chapeau de fusée. Les mains aux genoux, sa compagne se penche sur lui.
J'offre mes services. On m'en remercie de bonne grâce. Mais ils sont inutiles. Il s'agit simplement d'une bille cassée, qu'il faut extraire avant qu'elle n'étende ses dégâts.
Ma foi, je vais assister à l'opération. Je suis curieux de voir l'état du roulement. Et puis, on ne sait pas. Au dernier moment, on aura peut-être besoin d'eau, de carbure ou d'essence. On sera bien content de me trouver. Et surtout, c'est si amusant, si passionnant, de déchiffrer ce problème vivant, de chercher ce que peuvent bien être ces inconnus que le hasard a jetés devant votre porte, de soulever un coin du voile.
⁂
Le gentilhomme-mécanicien vient d'arracher la goupille et s'apprête à dévisser l'écrou. Sans cesser son travail, il interroge sa compagne:
—Dis donc, te rappelles-tu combien nous devons en trouver, des billes? La dernière fois qu'on a démonté l'autre roue arrière, nous les avons comptées. Tâche de te souvenir.
Madame, en signe d'extrême attention, appuie l'index au bout de son petit nez:
—Il me semble bien que c'était quinze.
Et lui:
—Quinze! Jamais de la vie!... D'abord, c'était un nombre pair. J'en mettrais ma main au feu. Et puis, il y en avait certainement plus de quinze.
Piquée, elle réplique:
—Alors, ce n'était pas la peine de me le demander.
Lui, tout en tournant sa clé anglaise:
—Si! Tes souvenirs auraient pu confirmer les miens...
—Et, dans ce cas, ils auraient été exacts, naturellement!
—Dame!
—Il est tout de même singulier, reprend la dame, qu'il faille être de ton avis pour avoir raison, et qu'on ait l'air de dire des bêtises dès qu'on ne pense pas comme toi!
Pas de doute: ils sont mariés. Cette aigre-douceur, cette intime hostilité en témoignent. Ce sont des gens qui n'ont plus à se ménager, qui s'expriment avec une franchise toute conjugale. Irrités par la panne dans la nuit, ils déchargent leurs nerfs tendus. Leur électricité s'écoule par leurs pointes.
Discret, je m'écarte, je m'enfonce dans l'ombre. «Allez, allez, faites comme si je n'étais pas là. Détendez-vous, débarrassez-vous de ce qui vous gêne. Un brin de dispute, il n'y a rien de tel pour rafraîchir le cerveau. Et puis, c'est si bon, après, de se réconcilier!» Ils suivent mes conseils. La querelle continue:
—Je te dis que je suis sûre du nombre quinze!
—Et moi, soutient Monsieur, je parie pour seize au moins.
Voilà un nouveau jeu. On choisit un roulement. Chacun évalue le nombre de billes qu'il contient. Et l'on ouvre.
—Passe-moi un journal, ordonne Monsieur.
Il l'étend soigneusement sur le sol. Il ne s'agit pas, en effet, de laisser des billes s'égarer sur la route. Quel désastre! C'est le résultat faussé, le pari nul.
⁂
Monsieur a pris la roue à deux mains et l'attire à lui par petites secousses. Mais le journal est trop petit. C'est un drap qu'il aurait fallu. Les billes coulent dans les plis du papier, s'éparpillent sur le sol...
Tous deux aussitôt de les ramasser. Je m'offrirais bien à les aider, mais je sens que je leur serais suspect. Ils entendent ne s'en remettre qu'à eux-mêmes. Et il faut voir la frénésie de leurs recherches, leur ardeur à découvrir, à la pauvre clarté de la lanterne, les perles d'acier toutes noires dans leur robe de cambouis! Monsieur surtout y met une fougue, un acharnement... Dame, cela s'explique, puisqu'il a intérêt à trouver le plus grand nombre possible de billes.
Sur le journal bien étalé, ils réunissent leurs trésors. Ah! les fragments de la bille cassée... D'autres, qui commençaient à être mordues, qui ne semblent plus bien rondes.
C'est Monsieur qui compte, mais je vous jure que Madame le tient à l'œil.. Treize, quatorze... Elle se redresse, dépitée. Elle a perdu. Il en reste encore plusieurs.
Monsieur poursuit, triomphant: dix-sept, dix-huit!... Il n'espérait pas une victoire si complète. Un moment, il en est même un peu déconcerté. Mais sa surprise ne dure pas. Il l'avait bien dit qu'il y en avait plus de seize... Il y a comme cela des personnes qui ne veulent jamais vous croire, qui prétendent tout savoir. Que ça leur serve de leçon, pour une autre fois...
Pauvre petite Madame! J'ai presque envie de la consoler. Vraiment, son mari pourrait avoir le triomphe plus modeste. Mais elle est bonne personne. Car, sans répliquer, tandis que son mari nettoie la roue, elle essuie avec un chiffon les dix-huit billes.
Et, tout à coup, elle se précipite vers la lanterne, l'apporte au-dessus des perles noires, les examine, les palpe tour à tour, et part du plus fol, du plus radieux, du plus éblouissant éclat de rire qui jamais ait jailli dans la nuit;
—Ah! ah! ah!... il y a trois billes... ah! ah! ah!... qui ne sont pas des billes... Ce sont des choses... que tu as ramassées... sur la route... des choses de mouton... oui, oui, de mouton... Ah! ah! ah! ah!...
LES MILLIARDAIRES
Il s'est arrêté déjà pas mal de voitures, devant notre grille. Je ne parle pas, naturellement, de celles de nos amis qui veulent bien venir nous voir, mais de celles que la panne a obligées de faire escale à notre porte.
Je viens de conter l'histoire de ce couple de chauffeurs arrêtés dans nos parages et qui, laissant choir un collier de billes, en retrouvèrent plus qu'ils n'en avaient perdu, pour la bonne raison qu'ils ramassèrent en surplus quelques inconvenances de moutons roulées dans la poussière... Et ce gentilhomme qui, trompé par notre tenue champêtre, nous prit pour les jardiniers... Et cet autre qui nous emprunta le téléphone pendant une panne de pneu et qui attendit deux heures et demie la communication!...
Pourquoi tant d'autos ont-elles stoppé en vue de notre maison? J'ai souvent creusé le problème. Et j'ai trouvé plusieurs raisons. D'abord, nous avons un superbe caniveau dans notre voisinage. Pour l'écrou qui ne tient plus que par un filet, pour le clou qui déjà pousse sa pointe dans la chambre, la secousse est décisive. Autre raison: sans nous vanter, le site est hospitalier. Et peut-être décide-t-il à l'arrêt le chauffeur qu'un bruit insolite inquiétait déjà depuis quelque temps. Enfin, n'oublions pas qu'autour de nous tout est mystère. Qui sait si la machine ne vit pas complètement, une fois que nous l'avons mise en marche, si nous ne lui donnons pas la pensée en même temps que le mouvement, si les autos ne flairent pas ceux qui les aiment, si elles ne devinent pas, là, derrière cette grille, des gens qui les fêteront, qui les admireront, qui seront heureux de les entourer, et si elles ne décident pas: «Allons, un bon mouvement, arrêtons-nous!»
A vrai dire, nous ne les aimons pas seulement pour elles-mêmes, mais aussi pour leurs passagers. Ce qui nous excite, c'est de les identifier. Qui sont-ils? Que font-ils? Le policier qui sommeille en nous se réveille à chaque passage d'auto. Chaque voiture qui s'arrête, c'est une énigme qui se pose devant la porte.
Ah! quelquefois, la sagacité du chercheur de rébus est mise à rude épreuve. Un soir de cet hiver, une grosse limousine stoppa vers six heures à quelques pas de la grille. Elle venait de franchir le fameux caniveau en vitesse, et sa chambre arrière droite en avait profité pour se donner de l'air.
On réparait. Deux gros phares, posés sur le sol, éclairaient le mécanicien à l'ouvrage et les œuvres basses de l'imposante voiture. En contraste, au-dessus de cette zone lumineuse, la nuit apparaissait opaque, bien qu'elle fût en réalité assez claire. Peu à peu le regard s'accoutumait à l'obscurité. Autour de la limousine, quatre ombres veillaient. Deux larges silhouettes d'hommes, deux fines silhouettes de femmes, toutes quatre élégantes et comme découpées dans quelque catalogue de tailleur sportif.
Ces messieurs fumaient des cigares importants. Et chaque fois que s'embrasait la rosette de feu, elle éclairait leur face sévère, complètement rasée. De riches Américains, sans doute.
Ils restaient silencieux. En attendant que leurs propos vinssent confirmer mon hypothèse, je rôdai autour de la voiture. Une petite plaque de métal m'en révéla la marque, une très haute marque. D'ailleurs, dans ses moindres détails, s'affirmait le luxe le plus intelligent, le plus minutieux et le plus raffiné.
Certes, j'avais affaire à de très grands touristes. Pourtant, je ne pus me défendre d'une certaine surprise lorsque j'entendis celui des deux milliardaires qui semblait commander à bord dire au mécanicien:
—Tu y vois clair?
Après tout, ce tutoiement pouvait s'expliquer. Façons de grand seigneur. Napoléon tirait bien l'oreille à ses grenadiers.
Mais quelle ne fut pas ma stupeur quand, un instant après, le mécanicien—rigoureusement vêtu de cuir des pieds à la tête—interpella à son tour le patron:
—Édouard, passe-moi donc le gros levier...
Le chauffeur tutoyait le milliardaire! Loin de moi la pensée de blâmer en principe un tel langage, qu'au contraire bien des arguments pourraient justifier. Mais je suis contraint de reconnaître qu'il n'est pas encore passé dans nos mœurs. J'imaginai donc les diverses circonstances spéciales qui pouvaient l'expliquer.
Peut-être le mécanicien avait-il sauvé la vie de son maître, et cette familiarité était-elle autorisée par la gratitude? Peut-être était-ce un parent pauvre, un camarade de collège retrouvé, un ami dans le besoin, un frère de lait?
Mais le chauffeur grimpait sur le toit de la limousine, débouclait les courroies de la malle à pneus et s'apprêtait à lancer une enveloppe sur la banquette gazonnée de la route. Alors, interpellant les deux dames qui causaient à l'écart:
—Attention, là, les mômes, gare aux arpions!...
Comment? comment? Les femmes aussi étaient ses cousines, ses sœurs de lait, ses camarades de collège?
Pour un amateur de charades vivantes, j'étais bien servi... Et c'est que, non content de tutoyer ces grandes dames, il les rudoyait, il les menait à la baguette.
—Allez, Louise, aboule la tinette.
Ainsi dénommait-il l'étui à talc.
Et comme la seconde voyageuse lui masquait l'un des phares:
—Dis donc, Marie, ton père n'était pas vitrier...
Il entendait par là qu'elle n'était pas de verre.
J'en avais les jambes fauchées.
Cependant le mécanicien déléguait ses pouvoirs au milliardaire. Et, lui passant la pompe:
—Allez, turbine, c'est bien ton tour.
On se serait cru transporté en l'an 3000.
Ramassant la chambre à air et son sac, il les tendit à l'une des deux femmes:
—Tiens. Replie ça, et grouille-toi.
Et, pour stimuler son zèle, il lui allongea sur la partie la plus potelée de son anatomie—à en juger du moins par le son ferme et plein—une claque amicale.
Singuliers chauffeurs... Si encore le mécanicien n'avait pas été vêtu en professionnel, tandis que les autres affectaient des allures somptueuses de grands touristes, j'aurais pu croire à quelque bande joyeuse... Me mystifiaient-ils? Était-ce une gageure? Ou de ces voleurs mondains qui opèrent dans les villes d'eaux et raflent à l'occasion une automobile?
Mais ils n'auraient pas étalé une âme si tranquille. Eussent-ils dû rouler sur la jante, ils ne se seraient pas arrêtés devant une maison.
Et peut-être eussé-je balancé longtemps encore, si l'une des voyageuses n'avait pas essuyé, du revers fourré de son opulent manteau, la poussière du garde-crotte.
—Oh! dit la seconde, si Madame te voyait...
A quoi la première:
—Penses-tu qu'elle va me voir, d'Algérie!
Tout s'éclairait! Dans la tenue et l'auto des patrons en voyage, l'office s'offrait une balade...
LE TEMPS DES PANNES
Somptueuse et miroitante, la limousine attendait au ras du trottoir. Ses panneaux semblaient taillés dans un sombre saphir. Belle encore, Mme Rosay parut sous le porche. Une femme de chambre, chargée de bagages à la main, en meubla l'intérieur de la voiture. Rosay, le célèbre peintre, les suivait, alourdi par l'embonpoint. Il dit simplement:
—Orléans. Grand-Hôtel.
Et, la portière refermée sur lui, l'auto partit.
Il était neuf heures d'un matin d'avril. Un de ces premiers jours où la terre ose se montrer toute claire et nue aux regards du soleil, sans s'envelopper de ces brumes que naguère sa pudeur coquette se laissait arracher. Affranchie de la banlieue, la voiture en pleine marche s'élançait comme à la conquête du printemps. Souple et discrète, on l'aurait crue immobile, si le paysage n'eût rayé les vitres. Coulés au creux des capitons épais, le peintre et sa femme rêvaient.
Ah! qu'il était loin, le temps des premières sorties, de leurs premières ferveurs automobiles... Il se trouvait que leur fortune avait coïncidé avec celle de l'auto. Même essor. Pour Rosay, les premiers rayons de la gloire—plus doux, a dit Vauvenargues, que les premiers feux de l'aurore—étaient contemporains de la fameuse course Paris-Bordeaux. Sur ses premiers succès d'argent, il s'était offert un tri-remorque. Une six-chevaux avait commémoré sa seconde médaille. Et maintenant qu'on payait ses toiles au poids des billets de banque, il roulait dans la plus irréprochable des limousines.
Ah! désormais plus de pannes, plus d'incidents, plus d'imprévu. On marchait avec la régularité d'un train. D'avance, on aurait pu tracer l'horaire: Arrivée à Orléans pour midi. Déjeuner jusqu'à deux heures. A quatre heures tapant, on serait chez soi, au château des Aubiers.
⁂
—Te souviens-tu, dit Rosay, de notre fameuse panne de tricycle, à Courlon? Il était onze heures du soir. Personne ne voulait nous ouvrir. Nous avons dû passer la nuit dans la gare. Tu as dormi dans un fauteuil de la salle d'attente des premières.
—Si je me rappelle! J'entends encore la petite sonnerie électrique qui grelottait au matin et qui avait l'air d'avoir si froid...
—Dis donc, et ce jour, dans le Jura, où nous avons poussé à nous deux la voiturette jusqu'au village, sous la radée? Ah! que l'omelette nous a paru bonne, après ce coup de chien-là!
—Oui, le carburateur était noyé, n'est-ce pas?
—Je te crois qu'il était noyé, l'animal. Mais quelle fierté de découvrir la panne et de repartir. A ces moments-là, on se sentait grand comme le monde, on trônait au volant comme un roi.
—Et la panne de différentiel, près du moulin?
—Où j'ai fait braser le pignon par un maréchal-ferrant? Sept heures. Un record. Tu te rappelles la jolie chambre qu'on nous avait prêtée, dans le vieux moulin, pour attendre que le forgeron eût brasé?...
Elle dut se souvenir, car elle rougit et soupira.
Rosay fit claquer ses doigts.
—Ah! sacrédié, c'était le bon temps, au fond. Tout ça jetait de la fantaisie dans le voyage. Tandis que maintenant, quoi? C'est le sleeping-car. On part, on arrive. Plus d'alertes, plus de hasard, plus de victoires sur la guigne. On en est à souhaiter qu'un pneu crève pour flanquer un peu d'imprévu en travers de la route...
Un instant, ils se turent. Leurs yeux erraient sur le site où, dans la blonde lumière, les branches gonflées de vie dardaient la petite flamme verte des jeunes feuilles.
—Oui, répéta lentement Mme Rosay, c'était le bon temps...
Midi. On arrivait à Orléans. A l'hôtel, un menu banal et nombreux défila vite, comme au buffet. Rosay s'agitait, travaillé de souvenirs et de printemps. Après le déjeuner, il fit un tour jusqu'au garage, le teint enflammé, le cigare aux dents. Quand la voiture repartit, il semblait plus calme.
Pourtant l'auto gardait son allure imperturbable. Nul pittoresque à l'horizon. A chaque tour de roue, le peintre devait regretter davantage les menus incidents qui, jadis, pavoisaient la route.
⁂
Tout à coup, le doux bruissement de soie du moteur cessa. L'auto parcourut encore quelques mètres, puis stoppa. Surpris, le mécanicien bondit sur sa manivelle, essaya de remettre en marche. Vains efforts. Alors, humilié, rageur, il souleva le capot. C'était bien la première fois que sa voiture lui jouait un tour pareil.
Quant au patron, il semblait joyeux. Il sauta sur la route, alluma son cigare, aida galamment sa femme à descendre:
—Eh bien, nous qui la regrettions... La voilà, la panne, la joyeuse panne de jadis. Ça nous rajeunit... pas vrai?
Mme Rosay refléta la mine épanouie de son mari:
—Oui, oui, ça nous rajeunit.
Elle ajouta, vaguement inquiète:
—La voiture est pourtant de marque. Qu'est-ce que tu crois qu'elle a?
Le peintre eut un geste insouciant:
—Bah! nous le verrons bien. L'important, pour le moment, c'est de savoir où nous sommes. Ça ne te paraît pas admirable, avec ces grandes vitesses, de tomber là comme du ciel, d'ignorer absolument où l'on se trouve?
—Si, si, dit-elle. En tous cas, ce n'est pas très habité.
En effet, de quelque côté qu'on tournât les yeux, c'était la plaine rase. On se serait cru en mer. Mais Rosay restait de belle humeur:
—Peut-être qu'un pli de terrain, un vallon, se dissimule à cent pas d'ici. Partons à la découverte, veux-tu? Qui sait? Nous découvrirons peut-être un vieux moulin... Hé! hé!
Mais elle hocha la tête, avec un sourire un peu mélancolique:
—C'est que je ne suis plus très habituée à la marche. Ni toi. Nous n'irions pas loin.
A son tour, il s'assombrit légèrement:
—Tu as raison, dit-il.
Alors, elle, pour le rasséréner:
—Cherchons plutôt la panne, comme au bon vieux temps. C'est ça qui nous rajeunira!
Il avoua:
—Évidemment, évidemment... Se baisser, ce n'est rien. Mais c'est qu'il faut se relever, ensuite. Je t'assure, jouissons de l'imprévu, allons à l'aventure. La voiture nous rejoindra.
—Si la panne est vite trouvée, répliqua-t-elle. Sans quoi, nous pouvons être pris par la nuit. Ah! nos domestiques n'y vont rien comprendre, au château. Et ce qu'ils clabauderont! Ce que nos voisins, les Dutin et les Marand, avec leurs malheureux tacots, vont se moquer de nous!...
Il semblait tout déconfit, le grand peintre:
—Ah! je t'ai connue plus vaillante... Et jadis, la panne ne t'inspirait pas ces réflexions-là...
—Que veux-tu, mon ami, il y a dix ans. Et dix ans, à nos âges...
D'un geste dépité, il jeta son cigare. Et décisif, il dit au mécanicien:
—Regardez vos tuyaux d'essence.
Cette voix singulière? Ce ton de certitude?... Est-ce que par hasard?...
Mme Rosay courut vers son mari. Et, lui prenant les bras, le regardant en face, elle balbutia, bouleversée:
—Écoute... c'est toi... n'est-ce pas?... qui t'es arrangé... pour que la voiture s'arrête... comme au temps des pannes?...
Eh bien, oui, c'était lui. Une pincée de gravier jetée dans le réservoir, pendant la halte d'Orléans. Ah! ce vain, ce ridicule, ce touchant effort de ressusciter sa jeunesse, de remonter le cours des ans... Et tout à coup, les yeux humides, ils se prirent les mains, bien fort:
—Ah! ma pauvre vieille...
—Mon pauvre vieux!
FUMÉE
Laferme ne dérageait pas. Ah! quel métier que celui de chauffeur... Non, mais c'est vrai, toutes les déveines lui tombaient à la fois sur le dos... Les contraventions, les grincheries du patron, tout, tout.
Tenez, la dernière histoire. Ça se passait place de l'Étoile. Ce n'est pas assez de rouler tous dans le même sens, comme aux petits chevaux. Faut encore contourner d'une certaine manière leurs sacrés îlots de palissades. Laferme en prend un du mauvais côté, sans malice. Aussitôt, un agent sort de terre, naturellement. Mais voilà-t-il pas que cet entubé-là se jette devant la voiture pour la faire arrêter: «Ah! bien, vous êtes encore intelligent, vous, s'écrie Laferme indigné en bloquant ses freins. Y avait de quoi vous faire tuer.» A quoi l'agent: «Je vais vous faire voir si je suis intelligent, moi, en vous collant un procès-verbal.» Et c'est qu'il l'avait fait comme il l'avait dit, l'animal.
Et tout qui lui jouait des tours. La déveine à jet continu, sous pression. Des séries de clapets qui cassaient comme des allumettes, des pneus qui crevaient à tous les virages, la magnéto qui faisait sa jolie femme, qui marchait, qui ne marchait pas, sans savoir pourquoi.
Et les manies des patrons, par-dessus le marché. Madame qui trouvait qu'on allait trop vite et qui vous soufflait dans l'oreille par l'acoustique: «Pas si vite, Laferme!» Tandis que pour Monsieur on allait toujours trop lentement: «Pressez un peu, Laferme.»
Sans compter les amis de Monsieur et de Madame, qu'il fallait ramener chez eux, le soir, quand on croyait sa journée finie. Pourquoi pas aussi les coucher, leur border leur couverture? Ils ne pouvaient donc pas prendre de taxis? Des rasqueux, des pingres, pour la plupart, durs à la détente, qui remplaçaient trop souvent le pourboire par un: «Bonsoir, Laferme!» lancé d'un petit ton protecteur. Si ça faisait pas suer!
Vrai, Laferme avait soupé du truc. Y a des moments, comme ça, où tout tourne mal, où on est dégoûté de tout. Ah! dans ces moments-là, faudrait pas qu'on vous embête.
⁂
L'un de ces familiers qu'il fallait reconduire se nommait Mondoubleau. Mais on l'appelait plus communément le miroir convexe, ou même le convexe, parce qu'il avait une bonne grosse balle toute ronde, ingénue, où se reflétait le ciel, telle une boule de jardin. Il usait de la limousine de ses amis à discrétion. Il était pour l'auto ce qu'est le pique-assiette pour la table. C'était le pique-voiture. Au demeurant, le plus inoffensif pique-voiture du monde.
Jusqu'ici, Mondoubleau n'avait jamais osé donner de pourboire à Laferme, qui lui apparaissait comme le plus irascible et le plus fier des chauffeurs. Il se réservait pour un cadeau plus important et plus flatteur.
Justement, l'un de ses amis, ingénieur des Tabacs, venait de lui signaler certains havanes excellents, avantageux, dont il fallait profiter. Car il en est des cigares comme des vins. Pour une même marque, un même cru, certaines années sont savoureuses, d'autres médiocres, sans qu'on sache exactement pourquoi. Vite, Mondoubleau en avait acheté un certain nombre de boîtes, dont il ferait autant de cadeaux.
Et Laferme serait des élus. Bien souvent, le brave pique-voiture l'avait surpris la cigarette sous la moustache. Les havanes, longs comme des torpilleurs, vernis et pleins comme des châtaignes, ceinturés d'or, l'éblouiraient. Et puis, c'était une attention. Cela valait mieux que de vulgaires pourboires. Ah! Laferme serait content, bien content. Et déjà Mondoubleau croyait voir la sévère figure du chauffeur s'épanouir, s'illuminer. Il croyait entendre les remerciements balbutiés, les: «Ah! c'est trop, vraiment, Monsieur Mondoubleau, c'est trop!...»
⁂
Les patrons de Laferme avaient pris leurs quartiers d'été à Saint-Cloud, où Mondoubleau ne tarda pas à leur rendre visite. Il savait que le chauffeur viendrait le chercher et le ramènerait à la gare. Excellente occasion de reconnaître ses services. Il emporta donc la fameuse boîte de cigares, se réservant de choisir l'instant propice à la glisser dans les mains de Laferme.
Ce fut vers quatre heures. Le chauffeur travaillait à sa voiture. Son radiateur fuyait. L'auto, dans la remise, avait fait un petit rond mouillé sous elle, comme un chien mal élevé. Oh! une fuite de rien. Mais ça pouvait grandir. Ça grandirait avec la déveine. Tout, je vous dis, tout s'en mêlait. Et comme on allait sortir, fallait boucher à la céruse. Ah! la sacrée camelote de malheur!
Mondoubleau s'avança. Sa face en boule de jardin s'épanouissait, radieuse. Laferme lui trouva cependant un petit air malicieux tout à fait inhabituel, l'air d'un monsieur qui mijote une blague.
Ah! il tombait bien, ce grigou qu'on trimbalait à l'œil! Il arrivait au bon moment, au milieu des enquiquinements. Qu'est-ce qu'il voulait encore?
Les mains derrière le dos, Mondoubleau s'approcha. Et, d'un petit ton narquois, plein de sous-entendus, il détacha:
—Vous fumez, Laferme?
Bon Dieu! de quoi se mêlait-il, ce gros imbécile-là, avec sa gueule en clair de lune? Ce n'était pas assez d'être dans la mélasse, fallait que des raseurs viennent vous rappeler vos embêtements! Ah! tant pis, celui-là paierait pour les autres. Et, rageur, les bras croisés, la moustache en bataille, campé devant Mondoubleau, il éclata:
—Eh bien! oui, quoi, je fume. Je le sais bien, peut-être! C'est-il de ma faute, à moi, si mes segments sont déplacés et si l'huile arrive dans mes cylindres? Mais c'est vraiment pas le moment de s'offrir ma tête quand voilà encore mon radiateur qui perd. C'est vrai, ça aussi... On est dans la bouillie jusqu'aux yeux et faut encore que des particuliers qui n'y connaissent rien viennent vous barber avec des: «Vous fumez, Laferme?» Bien sûr, que je fume. Mais vous êtes bien content tout de même de vous faire balader dans ma voiture, malgré la fumée. Ah! ça vous épate, que je rouspète. Mais j'en ai ma claque, moi. Et puis, si vous n'êtes pas content, vous pouvez aller le dire au patron. J'y flanque ma démission, que ce ne sera pas long. J'ai de la patience, mais j'aime pas qu'on m'embête. Ah! mais...
Les mains derrière le dos, le pique-voiture roulait d'énormes yeux ronds, embouti.
LES LETTRES
Dès notre arrivée chez les Bonnechose, à Saint-Germain, nous les trouvâmes très agités, le teint gris, le regard ailleurs. Ce sont des gens inquiets par nature. Tout leur est souci. Chez eux, on vit dans l'angoisse. C'est l'air de la maison. A peine les eûmes-nous interrogés sur leur crainte du moment, qu'ils se débridèrent.
Ils avaient mis à la disposition de leurs enfants—leur fille et son mari, l'usinier Gaston Bréau—leur chauffeur et leur auto pour un petit raid à la mer. Dieppe et retour en trois jours. Les Bréau étaient partis la veille. Et, naturellement, les Bonnechose appréhendaient mille catastrophes.
Un fait indéniable justifiait en partie leur inquiétude: Laferme, le chauffeur, n'avait pas de chance. Non pas qu'il fût animé de mauvaises intentions, ce garçon. Mais il avait la guigne. Il lui tombait des tas d'anicroches qui eussent épargné le voisin. L'homme qui écrase un chien de dix louis en voulant éviter une poule de cinquante sous. Le mécanicien soigneux qui n'oublie pas une goupille de rechange mais qui reste en panne d'essence. Les Bonnechose n'arrivaient à conjurer le mauvais sort qu'à force de recommandations et de prudence. Et, malgré tout, que de petites indemnités, que de menues contraventions! Ah! leurs enfants ne s'en tireraient pas sans accroc...
Je leur représentai que Bréau et sa femme étaient également gens avisés et sages. Eux aussi parviendraient à neutraliser la déveine. Ah! bien oui. Autant vouloir persuader des murailles. Non, non, les Bonnechose n'étaient pas tranquilles. Ils ne voulaient pas être tranquilles.
Nous nous regardâmes, piteux. Nous devions villégiaturer quelques jours chez les Bonnechose. Le séjour ne serait pas jovial. Nous allions vivre, jusqu'au retour des Bréau, dans l'alerte et le sursaut, dans une atmosphère de cylindre en action, tour à tour oppressante, explosive et détendue.
Dans l'après-midi, on apporta une dépêche à nos hôtes. Leurs doigts tremblèrent sur le papier bleu. Peut-être ce pli annonçait-il un drame? Personne ne respirait plus.
Puis les visages s'éclairèrent: «Bien arrivés», disait le télégramme de Dieppe. Nous goûtâmes une courte allégresse. Hélas! déjà les Bonnechose s'alarmaient. Bien arrivés, soit. Mais le retour? Et l'on vécut dans l'attente jusqu'au lendemain. Or, ce lendemain devait nous apporter une surprise terrible.
⁂
Au courrier du matin, deux lettres arrivèrent au nom de Gaston Bréau. Pendant l'été, en effet, les deux ménages faisaient maison commune à Saint-Germain, et Mme Bonnechose triait elle-même la correspondance. Or, jugez de son émoi à la vue des en-tête imprimés sur les deux enveloppes: Mairie de Mesnières (Seine-Inférieure), disait l'une; Mairie de Mesnerettes (Seine-Inférieure), disait l'autre.
Mesnières, Mesnerettes? On se précipita sur la carte. C'étaient deux localités voisines, entre Neufchâtel et Dieppe, sur la route que se proposaient de suivre les Bréau. D'abord, allant à l'extrême, Mme Bonnechose s'écria qu'il s'agissait d'un accident. Je la rassurai. Ses enfants n'avaient-ils pas télégraphié qu'ils étaient bien arrivés à Dieppe?
Mais l'excellente dame avait l'inquiétude abondante et subtile. S'il n'y avait pas eu accident, il y avait eu au moins contraventions. Excès de vitesse, excès de fumée. Ce Laferme n'en faisait jamais d'autres. Et, vraiment, c'était magnifique, ce coup double, dans deux villages voisins. Ah! cela promettait!
J'essayai encore de convaincre nos amis que ces avertissements doivent émaner du Parquet ou de la justice de paix, et surtout qu'ils ne sont pas si rapides. Mais, cette fois, j'échouai totalement. On me rétorqua qu'un garde champêtre pouvait fort bien mander ses décisions au délinquant sur du papier à en-tête de la mairie, sans préjudice des notifications à venir.
Et comme, respectueux du secret des lettres, nous avions tacitement convenu de ne point toucher aux fatales enveloppes, nous continuâmes de vivre parmi les doléances. On en respirait, on en mangeait...
⁂
Mais la journée nous réservait d'autres vicissitudes. Au courrier de deux heures, six lettres, vous entendez, six lettres officielles arrivèrent ensemble, toujours au nom de Gaston Bréau! Ce fut terrible.
Que pouvaient donc lui vouloir les maires de Burettes, Osmoy, Epinay, Freuleville, Meulers, Saint-Vaast d'Equiqueville?
Derechef, on se précipita sur la carte. Les six villages jalonnaient encore à la file la route de Dieppe et succédaient à ceux du matin... Alors, quoi, partout, Laferme faisait des siennes? Il laissait derrière lui une traînée de scandale, un sillage de contraventions?
Ce que fut le restant de la journée, je vous le laisse à penser. Jamais on ne dut distiller tant de bile dans une même maison. Ah! comme villégiature, c'était réussi. On remuait toutes les conjectures, des plus absurdes aux plus plausibles. Incapables d'en trouver une qui nous satisfît pleinement, nous nous laissions entamer par l'inquiétude. Et nous vivions tous dans l'impatience frénétique du retour, qui nous livrerait la clef de l'énigme.
Enfin, les Bréau rentrèrent. De loin, nous reconnûmes leurs appels de trompe. On se précipita à la grille. Avant que l'auto ne fût rentrée, on se rua sur les arrivants. Les questions éclataient en salve:
—Eh bien! que s'est-il passé? Que vous est-il arrivé? Huit lettres envoyées par des mairies? Accident? Contravention?
Les Bréau éclatèrent de rire:
—Ah! c'est ce pauvre Laferme qui a perdu sa valise. Il l'avait encore à Neufchâtel. Il ne l'avait plus à Dieppe. Alors nous avons écrit le soir même, avec un timbre pour réponse, à tous les villages intermédiaires.
LE PETIT CARNET
Penchée sur la barre d'appui de la fenêtre, Mme Evry, déjà vêtue et voilée pour la route, attend son fils René. Oh! elle est bien tranquille: à l'heure convenue, l'auto tournera le coin de la rue. René, minutieux et ponctuel, ne sera pas en retard. C'est elle qui est en avance, dans l'impatience de la bonne journée.
C'est une telle joie pour elle, ces sorties dans la voiture de son René! Depuis deux ans qu'elle est veuve, il s'est montré le plus tendre, le plus dévoué des fils. Et aussi le plus vaillant, puisqu'il a repris, dès vingt-quatre ans, l'usine de Saint-Denis, fondée par son père. Mais elle lui sait gré surtout de ces promenades. Elles lui apparaissent comme le symbole même des attentions dont il l'entoure.
La veille, ils en étudient ensemble l'itinéraire sur la carte. Et, au matin, il accourt de Saint-Denis, où il habite et où la voiture est remisée. De Compiègne à Fontainebleau, de Mantes à Ferrières, ils ont parcouru la douce Ile-de-France. Souvent, lorsqu'ils s'arrêtaient pour déjeuner, dans quelque ville, lorsqu'elle descendait de voiture, elle surprenait un furtif sourire sur le visage des hôtes accourus. Elle s'expliquait la méprise, sachant qu'elle a gardé une surprenante jeunesse de lignes; mais quand, le voile enlevé, apparaissait le diadème dédoré de sa chevelure, le sourire s'attendrissait. On avait compris. Elle ne s'offensait pas de la brève erreur, flattée dans une obscure coquetterie, heureuse que son fils ne parût pas emmener une trop vieille maman.
⁂
Un coup de trompe, qu'elle reconnaît au son. La voiture débouche au prochain tournant. René conduit, à côté de son mécanicien. Il stoppe et, selon son habitude, lève la tête, envoie de la main un heureux bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme elle en est fière... Vite, elle se précipite dans l'escalier, monte à l'arrière du phaéton. La portière claque. En route...
Est-il rien de meilleur, après le vacarme de la rue, la marche énervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol écorché des sorties de Paris, les lèpres de la banlieue, est-il rien de meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses yeux sur le vaste horizon, enfin de s'épanouir à mesure que le site s'élargit et se pare?
Ces fines voluptés, Mme Evry les goûte avidement. Elle veut jouir de l'heure présente. Ce bon temps-là ne durera pas toujours. Il faudra bien, un jour ou l'autre, que son René se marie, fasse son nid. Mais à quoi bon se forger des soucis d'avance, se gâter son plaisir? Elle devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car René a des amis, des relations, toute une vie à lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu lui faire la part moins belle...
Une autre vie... Elle n'y songe jamais, à ce pan caché d'existence, sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas avoir son fils tout entier à elle seule.
Allons! Encore ces idées sombres. Elle en oublie la promenade. Où est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voilà qu'elle entraîne en même temps un carnet couvert en toile cirée noire, un carnet qu'elle ne connaît pas. Il s'ouvre tout seul à la dernière page écrite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de ce minutieux René, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en avoir marqué les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomètres parcourus, et même la quantité d'essence consommée.
L'étonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parlé, et surtout qu'elle ne l'ait pas trouvé plus tôt. Tiens... Il y a même une colonne, la dernière, réservée aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est tentée de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la discrétion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir. Mais c'est lui qui l'emporte.
Elle revient aux feuillets du début, court tout de suite à la dernière colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe, fréquemment répété: «Maman, Maman...» Le cher enfant! C'est elle qu'il a le plus souvent emmenée. Puis d'autres noms qui lui sont familiers: Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a souvent parlé, qu'elle a vus même, des ingénieurs de l'usine. D'autres encore, plus rares, qu'elle ne connaît pas.
⁂
Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le cœur... Elle a découvert, de-ci, de-là, une initiale, une H... Et désormais elle ne voit plus sur le petit carnet que cette lettre-là.
D'instinct, elle cherche toutes les lignes où la seule initiale figure à la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne René, le jour où il sort avec H... Naturellement!
Et elle lit:
«Pierrefonds, 201 kilomètres, 29 litres. H.»
Plus loin:
«Barbizon, 132 kilomètres. 21 litres. H.»
Et tout récemment:
«Dieppe, 398 kilomètres. 55 litres. H.»
Mme Evry soupire. Ah! on ne l'a jamais emmenée jusqu'au bord de la mer, elle. Son record, comme dit René, c'est Rouen...
Mme Evry a refermé le petit carnet. Comment est-elle faite, cette H, cette rivale inconnue dont elle ne sait rien, sauf la première lettre de son prénom? Est-elle jolie? Évidemment. Qui est-ce? Pourvu qu'elle ne soit pas trop méchante...
Et songer qu'elle s'est assise là, dans cette voiture, sur ses coussins, à cette même place. Une affreuse amertume, jaillie du fond de l'être, envahit la pauvre maman. Vainement elle essaye de dompter le flot qui l'étouffe. Elle le sent lui déchirer la gorge, monter jusqu'à ses paupières et lui ternir les yeux.
Pourtant, ne la prévoyait-elle pas, tout à l'heure même, cette existence cachée? Elle reconnaissait bien que son enfant ne pouvait plus lui appartenir tout entier. Il faut partager son cœur... et sa voiture. C'est la vie. Allons, du courage, et tâchons de montrer belle mine. Et, relevant son voile d'un geste résolu, Mme Evry tendit son visage au vent de la course. Rien de tel pour sécher les larmes.