HISTOIRE LITTERAIRE
DES FOUS.

PAR
OCTAVE DELEPIERRE.

LONDON:
TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW.

1860.

The right of translation is reserved.

JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS.

INTRODUCTION.

EPIGRAPHE.

J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle de leurs ouvrages.—Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, page 247.

INTRODUCTION.

Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés de fixer des bornes à ce travail, augmentaient.

Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison.

Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que ce qu'on est convenu d'appeler le Démon de Socrate, n'était autre chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1]

[1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8o.

L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que Condorcet a nommé son Amulette mystique, le précipice imaginaire qu'il voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète de la folie littéraire, une œuvre immense.

Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages, sous le titre de Vies des Hallucinés célèbres, constituerait un livre intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau, rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement. L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination momentanée.

[2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations. Paris, 1846, in 8o.

[3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8o. 1845.

Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement, font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires. Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on prît des précautions à leur égard.

Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration mentale très décidée.

L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre. Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.

Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.

Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues; la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.

Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam.” Dans maintes circonstances de la vie, il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:—

Some think them wondrous wise, and some believe them mad.

Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”

Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:—Une dame d'un caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable, m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.

Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre suivante à sa sœur:—

“My dear Sister,—As the Cedars of Lebanon have been walking through Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins, which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by the time the Yankees rebelled,” &c.

Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un article intitulé: “Illustrations of Insanity, furnished by the letters and writings of the insane,” et insérés en 1848 dans l'American Journal of Insanity.

Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison des maladies mentales.

The Crichton Royal Institution, au Comté de Dumfries en Ecosse, possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: The New Moon. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la correction des épreuves, tout s'exécute par les patients.

Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:—

“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed also by them. More recently a small volume of poems was published by one of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a selection of poems from our New Moon. Many other articles of a minor character have also been published. I am afraid it will not be possible now to obtain copies of any of them, as the impressions have been completely exhausted.”

La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée, dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de folie: “Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls, by inmates of the Crichton Institution.

Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état.

Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:—

Oh, could'st thou know, my little pet,

How much thine absence I regret!

Ah! 'twas a day like this

When thou into my little room

To cheer me with thy voice didst come,

Which now I hourly miss;

And 'neath this shade of love, alone

Lament my little Goldie gone.

Whene'er thou saw'st me shut within

My room, thou cheerily would'st sing

And all thy art employ;

At thy lov'd voice, so sweet and clear,

All care would quickly disappear,

My sadness turn to joy;

And all the trouble of my lot

Be dissipated and forgot.

Wise people do, I know, believe

That birds, when they have ceased to breathe,

Will never more revive;

But—though I cannot tell you why—

I hope, though Goldie chanced to die,

To see him yet alive!

May there not be—if heaven please—

In Paradise both birds and trees?

I've had such dreams—they may be true:

Meantime, my little pet, Adieu!

Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants signés Le Grand Orient, et accompagnés de cette explication:—

“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du Grand Orient, et étaient signés Sapho Rediviva. Ils portent la marque d'un esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à la Lune.[4]

[4] Allusion au titre du Journal.

....... .......... ...

“In silence only, love is read—

The lips can ne'er true love express;

Back to the heart—their parent bed—

They rush, and silently, we bless:

Such blessings ever thee attend;

Such gifts thy heart can ne'er deplore;

With one will-love-thee to the end;

It is enough, I may no more.”

Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient frappé de folie:—

Go! sleep, my heart, in peace,

Bid fear and sorrow cease:

He who of worlds takes care,

One heart in mind doth bear.

Go! sleep, my heart, in peace!

If death should thee release

And this night hence thee take;

Thou yonder wilt awake.

Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du poète Anglais Herrick.

Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts, dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses de la maison.

L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de Royal Edinburgh Asylum for the Insane, a, comme le précédent, une presse et un journal mensuel intitulé: The Morningside Mirror; qui se publie régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux forts volumes in 8o. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a assuré dans une de ses lettres, “that they are entirely the work of the patients, both in writing and printing.


Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de contrariétés d'amour:—

Whene'er I hear the wild bird's lay

Amid the echoing grove,

And see the face of nature gay

With beauty and with love,—

I'll think that thou art with me still

By vale and murmuring stream,

And o'er the past my soul will dwell

In faint collected dream.

When all the charms of nature fade,

And the autumn leaf is strewn,

One charm will still be mine, sweet maid,

To dream of thee alone.

'Till life's last ebbing blood be run,

'Till life itself depart,

And death eclipse my setting sun,

I'll bear thee on my heart.

Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de monomanie mélancolique:—

Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west,

And lights the dark shades of the green forest tree,

Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast,

Those flowers of my childhood, the dearest to me:

Oh! give me the wreath of these once happy years,

The songs of the woodlark,—the friends I loved best;

Ah! bring back again all their smiles and their tears,

With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west.

....... .......... ...

Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd,

And gather again the neglected lone flowers;

They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade,

The sweets of fond memory's happier hours.

Ah! how blest but to dream of those once happy years,

The songs of the woodlark—the friends I loved best;

Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears,

With the glow of that sunset, that beam'd from the west.

L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter.

L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est parfois assez considérable.

Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de l'Epiphanie en 1843.

No gloomy cells where sullen madness pines

In squalid woe, where no glad sunlight shines,

But here kind sympathy for fall'n reason reigns;

The rule is gentleness—not force and galling chains.

Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du Hanwell Asylum, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous. Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John Carfrae, et des extraits d'une ode par John P….. qui a rarement des moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps.

On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un dérangement d'esprit.

THE HAPPY EVEN-TIDE.

Sonnet to the Pilgrim of Sorrow.

....... .......... ...

When Even-tide, with radiance warm, doth glow,

The setting sun majestic meets the sight—

The western tints transcendant glories show,

Foretell a morrow rich in blithe delight.

So may each mournful thought and theme depart;

And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart!

AN ODE
WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS.

....... .......... ...

The New Year has commenced,

And the season is mild;

Should our hearts be condensed,

Like an obstinate child?

....... .......... ...

Sing, sing to the harp, to the year that is past;

To the year now a coming, fill, fill to the brim;

To the misletoe bough, and the Christmas, the last—

May the Christmas forthcoming, fly away half as fast!

And to him who promulged Non-Coercion, to him,

Sing, sing to the harp, and fill up to the brim.

Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5] on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la littérature, un curieux essai “On the Insanity of Men of Genius,” dans lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des rapprochements très curieux.

[5] The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology. 10 vol. 8vo. 1848-1858.

Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du poète:—

Like sunbeam which on billow cast,

That glances, but it dies, &c.

Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments, peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une leçon d'humilité profonde.

PREMIERE SECTION.

EPIGRAPHE.

“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer discrètement.”—Essais de Montaigne.

THEOLOGIE.

Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement exerce une immense influence sur sa folie, comme cause, mais encore modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit. Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement pourrait nous convaincre, a priori, que les doctrines, opinions, et théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.

Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une dévotion fanatique,—telles entr'autres que les ouvrages singuliers composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une bibliographie. Dans La dévote salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés. Dans Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle, petit in 8o, il est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force, espérance,” &c.

Citons encore La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en dévotion; La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames dévotes; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en ce genre, et Hooks and Eyes for Believers' Breeches, Sermon par Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes; mais revenons à notre sujet.

Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur la Prédestination et le Libre Arbitre, considérées comme des chefs d'œuvre de dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle, pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.

Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées; tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.

[6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.

Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa Grand'mère Jeanne. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient par la Mère Jeanne.

Un ouvrage en Italien intitulé La Vergine Veneta, et un autre en Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée l'âme de St. Jean Baptiste.

[7] Imprimé à Paris sous ce titre: Les très merveilleuses Victoires des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du Monde Vieil.

Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que dans son ouvrage De Nativitate Mediatoris il déclare que l'esprit même de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse.

L'article sur Postel dans les Mémoires de Littérature de Sallengre, cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et leur nombre est considérable.

Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa jeunesse.

Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité de ses eaux.

Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion, d'obscurité, et de non-sens.

L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on instruisit le procès de Vallée.[8]

[8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage, dans le Bulletin du Bibliophile, dixième série, page 613.

Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin.

Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:—

Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée, fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole foy.

Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en repentiraient.

Antoine Fuzy ou Fusi a droit à trouver une place dans cette section de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain. Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et confesseur de la maison du Roi.

Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son Mastigophore ou précurseur du Zodiaque est une défense de la découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas Vivian, que Fuzy nomme par anagramme Juvien Solanic. Le marquis du Roure, dans son Analectabiblion, donne plusieurs extraits de cette diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et une imagination satanique. Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre les abus et énormités de la fausse, Paris, 1619, n'est pas moins bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire contre l'église Romaine.

Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P. Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses Mémoires.

Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant Simon Morin qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris, enflammèrent son imagination.

Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il publia en 1647, sous le titre de Pensées de Morin, dédiées au Roi.

Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées depuis dans les Quiétistes.

Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir.

Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé Témoignage du second avènement du fils de l'homme, où il assurait que ce n'était autre que lui-même.[9]

[9] Au catalogue de Nodier de 1829, No 66, on fait mention d'un ouvrage ayant pour titre: Avertissement véritable et assuré au nom de Dieu, 1827, in 32o dans lequel un autre illuminé se dit aussi Le fils de l'homme, et promet de ressusciter au bout de trois jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire unique, sur papier de chine.

Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait ensuite beaucoup plus loin.

Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses cendres jetées au vent.

Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui, et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe Pseaume où il est dit: “igne me examinasti, et non est inventa in me iniquitas.

Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé.

Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans le 17me siècle. Ses Pensées contiennent beaucoup de choses originales et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:—

“Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.”

François Dosche se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style. Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et de l'autre:—

“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy, comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.”

Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes résultats qu'en France.

John Mason est un des exemples les plus frappants de la folie religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son enthousiasme calme et grave.

Les mystères de la théologie de Calvin et du Millenium, avaient égaré sa raison.

Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham.

Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission divine.

Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de Tyringham, dans un pamphlet en 4o publié l'année même de sa mort.

Jean P. Parizot égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure le Saint Esprit.

Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de La Foy dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et de la nature, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape, avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de louanges.

Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées.

Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance, dans son dictionnaire des livres condamnés au feu, qu'on connait peu d'ouvrages aussi licencieux. Ceci est plus qu'une exagération, si ce mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons point d'autre.

Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains, dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle, mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section, que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque.

On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A. Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique s'intitulait: Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel, Lion de Jacob, &c. &c.

Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent La France Littéraire et La Littérature Française Contemporaine, sont une preuve suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable extravagance. En voici quelques échantillons: Le second Messie, à Tout l'univers (1818, in 8o); Avis à toutes les puissances de la terre (1822, in 8o); La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe, celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or, ou du nouveau Paradis Terrestre (in 8o); Le Juif errant à ses banquiers, in 8o de deux pages; Le Messie va paraître, in 8o de 4 pages; A tous les habitans du globe terrestre, in 8o de 4 pages; Gog et Magog, in 8o de 4 pages; L'Eternité du globe terrestre, in 8o de 4 pages, &c. &c.; “666” (1824, in 8o). Soubira avait trouvé une puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8o un autre pamphlet avec ce seul titre: “666.[10]

[10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre, en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and perfect character, truly, exactly, and essentially describing that state of government to which all other notes of Antichrist do agree.”

L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le dernier en disant: “All objections are answered, and all difficulties cleared, even to such who have no knowledge in arithmetic.” Nous croyons le livre assez rare.

Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq vers; le nombre 666 est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet. Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:—

Les banquiers de la France666
Des organistes de la foi666
Et des concerts de la cadence666
Vont accomplir la loi666
Et contreminer l'alliance666.”

Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a une certaine ressemblance.

En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau, persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres.

“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au dessus de leur intelligence,” &c.

Il publie d'abord des Etrennes de vie, puis des Instructions pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on peut l'être.

Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son serviteur Cheneau, Négociant.

On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit: Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre… Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu, n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni les uns ni les autres… Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu.

“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,—La Gazette de France du 27; La Quotidienne du 28 Janvier dernier; Le Constitutionnel du 8; Le Siècle du 11, et le Courrier Français du 27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.”

Pauvre Cheneau!

Dans le No 4, année 1855 du Neuer Anzeiger für Bibliographie und Bibliothek Wissenschaft, un auteur allemand, qui promettait l'analyse d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre de Dieu lui-même, par un certain Busch, et qui ont été publiés en 1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe.

Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite; il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va, passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains, être ramené à mes lumières.”

[11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443.

On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il voulait trop étendre le droit de voter.

Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la qualification d'Ange, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse.

Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie.

Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:—“Revelat. VII. verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two (Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians were left to work out their own salvation,” &c. &c.

Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents.

Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples.

Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que l'autre:[12]

[12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées, distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux membres du Parlement.

To the Reverend John Scott and the churchwardens and congregation of All Saints' Church, in this New Park Road.

“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel (Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus—Rev. xxii. 16), and sat (‘in the mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church) which was in Ophrah (a city—which Clapham Park was near, the New Jerusalem—London—of the new name of Cottle—Rev. iii. 11-13), that pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or that burns, or is on fire).

“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his (Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii. 28; xli. 15, 16) wheat (Jews—worked for the Society for the Conversion of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity—Ps. xxvii. 5) from the Midianites (the Trinitarians). Midian—judgment, habit, covering; Gideon—he that bruises and breaks the bruised reed or sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii. 5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.”

Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de magnifiques habits pour leur nouveau Messie.

DEUXIEME SECTION.

EPIGRAPHES.

“Fellow, thy words are madness.”

....... .......... ...

“No, Madam, I do but read madness.”

Shakespeare, Twelfth Night.

“… He raves; his words are loose

As heaps of sand, and scatter'd wide from sense;

So high he's mounted on his airy throne,

That now the wind has got into his head,

And turns his brains to frenzy.”

Dryden.

BELLES LETTRES.

Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets. L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert. Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son mouvement est plus rapide.

Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement est beaucoup moins grand.

Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section, est un professeur de l'université de Salamanque, nommé de Arcilla, né au milieu du seizième siècle.

Il avait déjà donné son cours d'histoire pendant deux ou trois ans, lorsqu'il tomba dans une profonde mélancolie, qui se termina bientôt en folie déclarée. Comme il était docile et doux, ses amis en prirent soin. Il employait tout son temps à écrire de nombreux essais qu'il intitulait: Programme d'histoire universelle.

Son idée fixe était que les annales telles que nous les avons, des Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, avaient été composées par des fanatiques et des insensés, et que les hommes avaient existé de toute éternité. Dans l'espoir d'amener quelque calme dans son esprit malade, ses amis consentirent à publier un ouvrage renfermant le résumé de ses idées absurdes. Ce livre porte le titre de: Divinas Flores Historicas.

Un exemplaire s'en trouve dans la Bibliothèque Royale de Madrid.

Ici du moins le raisonnement joue encore un certain rôle, mais le dérangement du cerveau est bien plus complet dans Guillaume Dubois, sur lequel Pluquet, dans ses curiosités littéraires et Mr Edouard Frère, dans son Manuel du Bibliographe Normand, nous donnent des renseignements. Ce Dubois publia à Paris en 1606, in 12o un ouvrage à peine intelligible intitulé: “Les œuvres de Guillaume Dubois, natif de la paroisse de Pulot en Bessin, et ouvrier du métier de maçon, maistre tailleur de pierre à la ville de Caen, où il lui a été donné le don d'écrire en poésie françoise, par un ordre alphabétique, pour opposer au fantastique, comme on pourra voir en ce petit livre.” Six pièces singulières et rares sont réunies sous ce titre.

Shakespeare a dit que l'aliéné, l'amoureux et le poète

Are of imagination all compact.

C'est en Angleterre que nous trouvons la preuve vivante de cette expression poétique du dramatiste anglais, dans la personne de Nathaniel Lee, né à la fin du dix-septième siècle.

Les compositions de Lee ont été louées par Addison. Ses vers sur la passion de l'amour prouvent qu'il la comprenait comme un esprit dérangé, et ses actes nous le montrent dans un si constant état de folie, qu'un soir qu'il composait un de ses drames dans sa cellule à Bedlam, un nuage venant à passer sur la lune qui l'éclairait pour écrire, il s'écria soudain: Jupiter, mouche la lune! Jove, snuff the moon!

Dryden, dans une lettre à Dennis, raconte que Lee répondit à un mauvais poète qui lui disait qu'il était facile d'écrire comme un fou: comme un sot, oui, mais comme un fou, non, It is very difficult to write like a madman, but it is very easy to write like a fool.

Il composa treize tragédies. Lorsqu'on dut l'enfermer, jeune encore, à Bedlam, il continua à écrire dans un style des plus ampoulés, mais on rencontre assez souvent dans ses écrits des passages qui témoignent d'une imagination puissante. Malgré ces éclairs de génie, on ne peut s'empêcher en le lisant, de sourire à la description de ses caractères impossibles, de ses sentiments extravagants, et de ses héros en dehors de toute vérité. Il mourut à 34 ans.

Si nous avons assez généralement l'idée qu'il y a de certains rapports entre la folie et les élucubrations des poètes, nous ne nous figurons guère l'auteur d'un livre d'érudition, devenir fou par amour.

Ce fut le sort d'Alexandre Cruden qui perdit la raison à la suite d'une passion malheureuse pour la fille d'un ecclésiastique de la ville d'Aberdeen en Ecosse.

Il n'avait guère que vingt ans, et ne recouvra jamais complètement l'esprit. Nous donnons dans ce volume sa Biographie détaillée.

Un contraste frappant se rencontre, chez Christophe Smart, compatriote de Cruden, et qui développa une puissance poétique remarquable au milieu de sa déraison. Ayant reçu une éducation brillante à Cambridge, il fut couronné durant cinq années de suite, pour la composition du meilleur poème.

Atteint, en 1754, d'une folie qui ne permettait pas même de lui laisser la liberté, et non seulement enfermé dans une maison d'aliénés, mais privé dans sa cellule, de papier, de plume, et d'encre, il composa un poème de près de cent strophes, à la Gloire du Roi prophète David. Quelques unes ont le cachet d'un véritable poète. Ces vers, tracés à l'aide d'une clef, sur les panneaux de bois de sa chambre, doivent faire douter qu'il fut réellement fou lorsqu'il les composa.

Les pensées et le langage sont nobles et dignes, dans les strophes qui suivent:—

He sang of God—the mighty source

Of all things—the stupendous force

On which all strength depends;

From whose right arm, beneath whose eyes

All period, power, and enterprise

Commences, reigns, and ends.

Sweet is the dew that falls betimes,

And drops upon the leafy limes;

Sweet Hermon's fragrant air;

Sweet is the lily's silver bell,

And sweet the wakeful taper's smell

That watch for early prayer.

Sweeter in all the strains of love,

The language of the turtle-dove,

Pair'd to thy swelling chord;

Sweeter, with every grace endued,

The glory of thy gratitude

Respired unto the Lord.

Strong is the lion—like a coal

His eye-ball—like a bastion's mole

His chest against his foes;

Strong the gyre-eagle on his sail;

Strong against tide, the enormous whale

Emerges, as he goes.

But stronger still, in earth and air,

And in the sea, the man of prayer,

And far beneath the tide,