PAUL VALÉRY
de l’Académie Française

CHARMES

nouvelle édition revue

PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)

Il a été tiré de la présente édition six mille deux cent quatre vingt quatorze exemplaires savoir :

soixante quatorze exemplaires sur Roma Tiziano, dont vingt quatre exemplaires hors commerce numérotés de HC. 1 à HC. 24, et cinquante exemplaires numérotés de I à L.

deux cent vingt exemplaires sur vélin pur fil du Marais, dont vingt exemplaires hors commerce numérotés de HC. 25 à HC. 44 et deux cents exemplaires numérotés de LI à CCL.

et six mille exemplaires sur vélin, numérotés de 1 à 6.000.

Exemplaire numéro

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1926.

AURORE

A Paul Poujaud

La confusion morose

Qui me servait de sommeil,

Se dissipe dès la rose

Apparence du soleil.

Dans mon âme je m’avance,

Tout ailé de confiance :

C’est la première oraison !

A peine sorti des sables,

Je fais des pas admirables

Dans les pas de ma raison.

Salut ! encore endormies

A vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots !

Au vacarme des abeilles

Je vous aurai par corbeilles,

Et sur l’échelon tremblant

De mon échelle dorée

Ma prudence évaporée

Déjà pose son pied blanc.

Quelle aurore sur ces croupes

Qui commencent de frémir !

Déjà s’étirent par groupes

Telles qui semblaient dormir :

L’une brille, l’autre bâille ;

Et sur un peigne d’écaille,

Égarant ses vagues doigts,

Du songe encore prochaine,

La paresseuse l’enchaîne

Aux prémisses de sa voix.

Quoi ! c’est vous, mal déridées !

Que fîtes-vous, cette nuit,

Maîtresses de l’âme, Idées,

Courtisanes par ennui ?

— Toujours sages, disent-elles,

Nos présences immortelles

Jamais n’ont trahi ton toit !

Nous étions non éloignées,

Mais secrètes araignées

Dans les ténèbres de toi !

Ne seras-tu pas de joie

Ivre ! à voir de l’ombre issus

Cent mille soleils de soie

Sur tes énigmes tissus ?

Regarde ce que nous fîmes :

Nous avons sur tes abîmes

Tendu nos fils primitifs,

Et pris la nature nue

Dans une trame ténue

De tremblants préparatifs…

Leur toile spirituelle,

Je la brise, et vais cherchant

Dans ma forêt sensuelle

Les oracles de mon chant.

Être !… Universelle oreille !

Toute l’âme s’appareille

A l’extrême du désir…

Elle s’écoute qui tremble

Et parfois ma lèvre semble

Son frémissement saisir.

Voici mes vignes ombreuses.

Les berceaux de mes hasards !

Les images sont nombreuses

A l’égal de mes regards…

Toute feuille me présente

Une source complaisante

Où je bois ce frêle bruit…

Tout m’est pulpe, tout amande,

Tout calice me demande

Que j’attende pour son fruit.

Je ne crains pas les épines !

L’éveil est bon, même dur !

Ces idéales rapines

Ne veulent pas qu’on soit sûr :

Il n’est pour ravir un monde

De blessure si profonde

Qui ne soit au ravisseur

Une féconde blessure,

Et son propre sang l’assure

D’être le vrai possesseur.

J’approche la transparence

De l’invisible bassin

Où nage mon Espérance

Que l’eau porte par le sein.

Son col coupe le temps vague

Et soulève cette vague

Que fait un col sans pareil…

Elle sent sous l’onde unie

La profondeur infinie,

Et frémit depuis l’orteil.

AU PLATANE

A André Fontainas

Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,

Blanc comme un jeune Scythe,

Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur

Qui t’emporte, s’apaise,

La noire mère astreint ce pied natal et pur

A qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;

La terre tendre et sombre,

O Platane, jamais ne laissera d’un pas

S’émerveiller ton ombre !

Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux

Où la sève l’exalte ;

Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds

De l’éternelle halte !

Pressens autour de toi d’autres vivants liés

Par l’hydre vénérable ;

Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés

Dans la confuse cendre,

Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés

Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé

De quatre jeunes femmes,

Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,

Et leurs membres d’argent sont vainement fendus

A leur douce naissance.

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,

La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

A ce tendre présage

Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage…

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,

Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,

Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane

Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes, Platane,

Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,

Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre !

Flagelle-toi !… Parais l’impatient martyr

Qui soi-même s’écorche,

Et dispute à la flamme impuissante à partir

Ses retours vers la torche !

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

Et que le pur de l’âme

Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

Qui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

Ivre de ton tangage,

Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

De lui rendre un langage !

O qu’amoureusement des Dryades rival,

Le seul poète puisse

Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval

L’ambitieuse cuisse !…

— Non, dit l’Arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement

De sa tête superbe,

Que la tempête traite universellement

Comme elle fait une herbe !

AIR DE SÉMIRAMIS

(fragment d’un ancien poème)

A Camille Mauclair

Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !

A peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort

Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre

L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…


… « Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,

O grande âme, il est temps que tu formes un corps !

Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,

Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors !

Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette !

Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;

L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,

Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !

Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,

Et comme du nageur, dans le plein de la mer,

Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,

Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,

Traverse sans retard ses invicibles trames,

Épuise l’infini de l’effort impuissant,

Et débarrasse-toi d’un désordre de drames

Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !

J’accours de l’Orient suffire à ton caprice !

Et je te viens offrir mes plus purs aliments ;

Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse !

Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! »

— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !

Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,

Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,

Il m’emporte !… Je vole au-devant du soleil !

Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flèche

Au flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…

Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche

Altitude m’appelle, et je lui tends les bras !

Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire

Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !

Ton œil impérial a soif du grand empire

A qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur…

Ose l’abîme !… Passe un dernier pont de roses !

Je t’approche, péril ! Orgueil plus irrité !

Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,

Ces chemins sont les traits de mon autorité !

C’est une vaste peau fauve que mon royaume !

J’ai tué le lion qui portait cette peau ;

Mais toujours le fumet du féroce fantôme

Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau !

Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !

Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !

De ma fragilité je goûte les alarmes

Entre le double appel de la terre et des cieux !

Repas de ma puissance, intelligible orgie,

Quel parvis vaporeux de toits et de forêts

Place au pied de la pure et divine vigie,

Ce calme éloignement d’événements secrets !

L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !

O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur

Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures

Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur !

Anxieuse d’azur, de gloire consumée,

Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,

Aspire cet encens d’âmes et de fumée

Qui monte d’une ville analogue à la mer !

Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !

L’intense et sans repos Babylone bruit,

Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches

Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.

Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,

Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,

Et ces gémissements de marbres et de câbles

Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !

Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,

Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;

Il semble de soi-même au ciel monter par ondes

Sous le bouillonnement des actes indistincts.

Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,

Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !

Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine

Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?

Plate, elle me murmure une musique telle

Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,

Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelle

Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.

En vain j’entends monter contre ma face auguste

Ce murmure de crainte et de férocité :

A l’image des dieux la grande âme est injuste

Tant elle s’appareille à la nécessité !

Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée,

Pourtant nulle tendresse et nuls apaisements

Ne me laissent captive et victime couchée

Dans les puissants liens du sommeil des amants.

Baisers, baves d’amour, basses béatitudes !

O mouvements marins des amants confondus,

Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes

Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus

Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre

Et qu’en dépit des pleurs des mortels les plus beaux,

A mes roses, la main qui touche tombe en poudre ;

Mes plus chers souvenirs bâtissent des tombeaux !

Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante

Quand tiré lentement du songe de mes seins

Je vois un monument de masse triomphante

Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins !

Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,

Et roses palpitant sur ma pure paroi !

Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,

Sage Sémiramis, enchanteresse et roi.

CANTIQUE DES COLONNES

A Léon-Paul Fargue

Douces colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,

Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux !

Chacun immole son

Silence à l’unisson.

— Que portez-vous si haut,

Égales radieuses ?

— Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses !

Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux !

O seule et sage voix

Qui chantes pour les yeux !

Vois quels hymnes candides !

Quelle sonorité

Nos éléments limpides

Tirent de la clarté !

Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys !

De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées.

Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil !

Servantes sans genoux,

Sourires sans figures,

La belle devant nous

Se sent les jambes pures,

Pieusement pareilles,

Le nez sous le bandeau

Et nos riches oreilles

Sourdes au blanc fardeau,

Un temple sur les yeux

Noirs pour l’éternité,

Nous allons sans les dieux

A la divinité !

Nos antiques jeunesses,

Chair mate et belles ombres,

Sont fières des finesses

Qui naissent par les nombres !

Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un Dieu couleur de miel.

Il dort content, le jour,

Que chaque jour offrons

Sur la table d’amour

Étale sur nos fronts.

Incorruptibles sœurs,

Mi-brûlantes, mi-fraîches,

Nous prîmes pour danseurs

Brises et feuilles sèches,

Et les siècles par dix,

Et les peuples passés,

C’est un profond jadis,

Jadis jamais assez !

Sous nos mêmes amours

Plus lourdes que le monde

Nous traversons les jours

Comme une pierre l’onde !

Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables…

FRAGMENTS DU NARCISSE

I

Cur aliquid vidi ?

Que tu brilles enfin, terme pur de ma course !

Ce soir, comme d’un cerf, la fuite vers la source

Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux,

Ma soif me vient abattre au bord même des eaux.

Mais, pour désaltérer cette amour curieuse,

Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse :

Nymphes ! si vous m’aimez, il faut toujours dormir !

La moindre âme dans l’air vous fait toutes frémir ;

Même, dans sa faiblesse, aux ombres échappée,

Si la feuille éperdue effleure la napée,

Elle suffit à rompre un univers dormant…

Votre sommeil importe à mon enchantement,

Il craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge !

Gardez-moi longuement ce visage pour songe

Qu’une absence divine est seule à concevoir !

Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir !

Rêvez, rêvez de moi !… Sans vous, belles fontaines,

Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines.

Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher,

Sa tendresse confuse étonnerait ma chair,

Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,

A d’autres que moi-même adresseraient leurs larmes…

Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs,

Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs,

Et de l’incorruptible altitude hantées,

O Nymphes !… Mais docile aux pentes enchantées

Qui me firent vers vous d’invincibles chemins,

Souffrez ce beau reflet des désordres humains !

Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes !

Je suis seul !… Si les Dieux, les échos et les ondes

Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit !

Seul !… Mais encor celui qui s’approche de soi

Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage…

Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage ;

La voix des sources change, et me parle du soir ;

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte…

Jusque dans les secrets que je crains de savoir,

Jusque dans le repli de l’amour de soi-même,

Rien ne peut échapper au silence du soir…

La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime.

Sa voix fraîche à mes vœux tremble de consentir ;

A peine, dans la brise, elle semble mentir,

Tant le frémissement de son temple tacite

Conspire au spacieux silence d’un tel site.

O douceur de survivre à la force du jour,

Quand elle se retire, enfin rose d’amour,

Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée,

Et de tant de trésors tendrement accablée

Par de tels souvenirs qu’ils empourprent sa mort,

Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or,

Puis s’étendre, se fondre, et perdre sa vendange

Et s’éteindre en un songe en qui le soir se change.

Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu !

L’âme, jusqu’à périr, s’y penche pour un Dieu

Qu’elle demande à l’onde, onde déserte, et digne

Sur son lustre, du lisse effacement d’un cygne…

A cette onde jamais ne burent les troupeaux !

D’autres, ici perdus, trouveraient le repos,

Et dans la sombre terre, un clair tombeau qui s’ouvre…

Mais ce n’est pas le calme, hélas ! que j’y découvre !

Quand l’opaque délice où dort cette clarté,

Cède à mon corps l’horreur du feuillage écarté,

Alors, vainqueur de l’ombre, ô mon corps tyrannique,

Repoussant aux forêts leur épaisseur panique,

Tu regrettes bientôt leur éternelle nuit !

Pour l’inquiet Narcisse, il n’est ici qu’ennui !

Tout m’appelle et m’enchaîne à la chair lumineuse

Que m’oppose des eaux la paix vertigineuse !

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi, fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée !

Profondeur, profondeur, songes qui me voyez,

Comme ils verraient une autre vie,

Dites, ne suis-je pas celui que vous croyez,

Votre corps vous fait-il envie ?

Cessez, sombres esprits, cet ouvrage anxieux

Qui se fait dans l’âme qui veille ;

Ne cherchez pas en vous, n’allez surprendre aux cieux

Le malheur d’être une merveille :

Trouvez dans la fontaine un corps délicieux…

Prenant à vos regards cette parfaite proie,

Du monstre de s’aimer faites-vous un captif ;

Dans les errants filets de vos longs cils de soie

Son gracieux éclat vous retienne pensif.

Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire.

Ce cristal est son vrai séjour ;

Les efforts mêmes de l’amour

Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire…

Pire.

Pire ?…

Quelqu’un redit : Pire… O moqueur !

Écho lointaine est prompte à rendre son oracle !

De son rire enchanté, le roc brise mon cœur,

Et le silence, par miracle,

Cesse !… parle, renaît, sur la face des eaux…

Pire ?…

Pire destin !… Vous le dites, roseaux,

Qui reprîtes des vents ma plainte vagabonde !

Antres, qui me rendez mon âme plus profonde,

Vous renflez de votre ombre une voix qui se meurt…

Vous me le murmurez, ramures !… O rumeur

Déchirante, et docile aux souffles sans figure,

Votre or léger s’agite, et joue avec l’augure…

Tout se mêle de moi, brutes divinités !

Mes secrets dans les airs sonnent ébruités,

Le roc rit ; l’arbre pleure ; et par sa voix charmante,

Je ne puis jusqu’aux cieux que je ne me lamente

D’appartenir sans force à d’éternels attraits !

Hélas ! entre les bras qui naissent des forêts,

Une tendre lueur d’heure ambiguë existe…

Là, d’un reste du jour, se forme un fiancé,

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste,

Délicieux démon désirable et glacé !

Te voici, mon doux corps de lune et de rosée,

O forme obéissante à mes vœux opposée !

Qu’ils sont beaux de mes bras les dons vastes et vains !

Mes lentes mains, dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent ;

Mon cœur jette aux échos l’éclat des noms divins !…

Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème !

O semblable !… Et pourtant, plus parfait que moi-même,

Éphémère immortel, si clair devant mes yeux,

Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux,

Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse,

Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,

Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !

Qu’as-tu ?

Ma plainte même est funeste ?…

Le bruit

Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double,

Sur la limpide lame a fait courir un trouble !…

Tu trembles !… Mais ces mots que j’expire à genoux

Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous,

Entre ce front si pur et ma lourde mémoire…

Je suis si près de toi que je pourrais te boire,

O visage !… Ma soif est un esclave nu…

Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu,

Et je ne savais pas me chérir et me joindre !

Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre

Des ombres dans mon cœur se fuyant à regret,

Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret,

Voir, ô merveille, voir ! ma bouche nuancée

Trahir… peindre sur l’onde une fleur de pensée,

Et quels événements étinceler dans l’œil !

J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil,

Que nulle vierge enfant échappée au satyre,

Nulle ! aux fuites habile, aux chutes sans émoi,

Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire

Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi !…

II

Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente,

Douce aux purs animaux, aux humains complaisante

Qui d’eux-mêmes tentés, suivent au fond la mort,

Tout est songes pour toi, sœur tranquille du sort !

A peine en souvenir change-t-il un présage,

Que pareille sans cesse à son fuyant visage,

Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis.

Mais si pure tu sois des êtres que tu vis,

Onde sur qui les ans passent comme les nues,

Que de choses pourtant doivent t’être connues,

Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours !

Claire, mais si profonde, une nymphe toujours

Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche,

Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche,

A l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois.

Elle sait à jamais les choses d’une fois…

O présence pensive, eau calme qui recueilles

Tout un sombre trésor de fables et de feuilles,

L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus,

Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus,

Tu consommes en toi leur perte solennelle ;

Mais, sur la pureté de ta face éternelle,

L’amour passe et périt…

Quand le feuillage épars

Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts,

Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente,

L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante,

Vaincre l’âme… Et tu sais selon quelle douceur

Sa main puissante passe à travers l’épaisseur

Des tresses que répand la nuque précieuse,

S’y repose, et se sent forte et mystérieuse ;

Elle parle à l’épaule et règne sur la chair.

Alors les yeux fermés à l’éternel éther

Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières ;

Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières

D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment.

Ils gémissent… La Terre appelle doucement

Ces grands corps chancelants qui luttent bouche à bouche,

Et qui, du vierge sable osant battre la couche,

Composeront d’amour un monstre qui se meurt…

Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur,

L’âme croit respirer l’âme toute prochaine,

Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine,

Quels fruits forment toujours ces moments enchantés !

Car, à peine les cœurs calmes et contentés

D’une ardente alliance expirée en délices,

Des amants détachés tu mires les malices,

Tu vois poindre des jours de mensonges tissus,

Et naître mille maux trop tendrement conçus !

Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même,

Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime

Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs !

Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs…

Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse,

Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse

Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux,

Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux…

« Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre ! »

« L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre,

« Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer ! »

Hélas ! la rose même est amère dans l’air…

Moins amers les parfums des suprêmes fumées

Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées !…

Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir,

Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir…

O marche lente, prompte, et pareille aux pensées

Qui parlent tour à tour aux têtes insensées !

La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains,

Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins,

Lutte, et retient à soi son espérance étreinte.

Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe

Où s’égare celui qui maudit le soleil !

Leur folle solitude, à l’égal du sommeil,

Peuple et trompe l’absence ; et leur secrète oreille

Partout place une voix qui n’a point de pareille.

Rien ne peut dissiper leurs songes absolus ;

Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus !

Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres,

Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres

Plus chères à jamais que tous les feux du jour !

Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour,

Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse

Brûle un secret baiser qui la rend furieuse…

Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux

Que de ma seule essence ;

Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,

Tout autre n’est qu’absence.

O mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !

Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…

Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,

De toute une forêt qui se consume, ceinte,

Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?

Est-il don plus divin de la faveur des eaux,

Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage

Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?

Naisse donc entre nous que la lumière unit

De grâce et de silence un échange infini !

Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,

Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !

Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir

Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !

O qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable !

Mais la fragilité vous fait inviolable,

Vous n’êtes que lumière, adorable moitié

D’une amour trop pareille à la faible amitié !

Hélas ! la nymphe même a séparé nos charmes !

Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes ?

Se surprendre soi-même et soi-même saisir,

Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire,

Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire,

La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos,

Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots

Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre…

Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre,

Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant,

Tout orné de mes biens que la nymphe défend…

III

… Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire ?

De quelle profondeur songes-tu de m’instruire,

Habitant de l’abîme, hôte si spécieux

D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux ?…

O le frais ornement de ma triste tendance

Qu’un sourire si proche, et plein de confidence,

Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger

Jusqu’à me faire craindre un désir étranger !

Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose !…

J’aime… J’aime !… Et qui donc peut aimer autre chose

Que soi-même ?…

Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,

Je t’aime, unique objet qui me défends des morts !

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence,

Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour,

Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour !…

Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes,

Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes

Que des songes du soir, votre sceptre reprit,

Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit,

Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles,

Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles,

Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid.

Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi,

Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce…

Oh ! te saisir, enfin !… Prendre ce calme torse

Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits…

Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis,

Où je vis… Car je vis sur tes lèvres avares !…

O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares

De ma divinité, je voudrais apaiser

Votre bouche… Et bientôt, je briserais, baiser,

Ce peu qui nous défend de l’extrême existence,

Cette tremblante, frêle, et pieuse distance

Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux !…

Adieu… Sens-tu frémir mille flottants adieux ?

Bientôt va frissonner le désordre des ombres !

L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,

Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…

Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,

Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…

L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,

Elle se fait immense et ne rencontre rien…

Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

Dieux ! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste

Va des jours consumés joindre le sort funeste ;

Il s’abîme aux enfers du profond souvenir !

Hélas ! corps misérable, il est temps de s’unir…

Penche-toi… Baise-toi. Tremble de tout ton être !

L’insaisissable amour que tu me vins promettre

Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit…

L’ABEILLE

A Francis de Miomandre

Quelle, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n’ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu’un songe de dentelle.

Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,

Qu’un peu de moi-même vermeille

Vienne à la chair ronde et rebelle !

J’ai grand besoin d’un prompt tourment :

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu’un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d’or

Sans qui l’Amour meurt et s’endort !

POÉSIE

Par la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet :

— O ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait,

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait !

A peine, sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton cœur chargé de biens ;

A peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté,

Dieu perdu dans ton essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,

Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir…

Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

A mes lèvres se rompit ?

O rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus !

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus !

Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps !

Des cieux même tu me sèvres,

Par quel injuste retour ?

Que seras-tu sans mes lèvres ?

Que serai-je sans amour ?

Mais la Source suspendue

Lui répond sans dureté :

— Si fort vous m’avez mordue

Que mon cœur s’est arrêté !

LES PAS

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux !… tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon cœur n’était que vos pas.

LA CEINTURE

Quand le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir,

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,

Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Danse une Ombre à libre ceinture

Que le soir est près de saisir.

Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprême lien

De mon silence avec ce monde…

Absent, présent… Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul !

LA DORMEUSE

A Lucien Fabre

Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,

Ame par le doux masque aspirant une fleur ?

De quels vains aliments sa naïve chaleur

Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,

Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,

Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur

Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,

Ton repos redoutable est chargé de tels dons,

O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,

Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,

Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

LA PYTHIE

A Pierre Louÿs

La Pythie exhalant la flamme

De naseaux durcis par l’encens,

Haletante, ivre, hurle !… l’âme

Affreuse, et les flancs mugissants !

Pâle, profondément mordue,

Et la prunelle suspendue

Au point le plus haut de l’horreur,

Le regard qui manque à son masque

S’arrache vivant à la vasque

A la fumée, à la fureur !

Sur le mur, son ombre démente

Où domine un démon majeur,

Parmi l’odorante tourmente

Prodigue un fantôme nageur,

De qui la transe colossale,

Rompant les aplombs de la salle,

Si la folle tarde à hennir,

Mime de noirs enthousiasmes,

Hâte les dieux, presse les spasmes

De s’achever dans l’avenir !

Cette martyre en sueurs froides,

Ses doigts sur ses doigts se crispant,

Vocifère entre les ruades

D’un trépied qu’étrangle un serpent :

— Ah ! maudite !… Quels maux je souffre

Toute ma nature est un gouffre !

Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,

J’ai perdu mon propre mystère !…

Une Intelligence adultère

Exerce un corps qu’elle a compris !

Don cruel !… Maître immonde, cesse

Vite, vite, ô divin ferment,

De feindre une vaine grossesse

Dans ce pur ventre sans amant !

Fais finir cette horrible scène !

Vois de tout mon corps l’arc obscène

Tendre à se rompre pour darder

Comme son trait le plus infâme,

Implacablement au ciel l’âme

Que mon sein ne peut plus garder !

Qui me parle, à ma place même ?

Quel écho me répond : Tu mens !

Qui m’illumine ?… Qui blasphème ?

Et qui, de ces mots écumants,

Dont les éclats hachent ma langue,

La fait brandir une harangue

Brisant la bave et les cheveux

Que mâche et trame le désordre

D’une bouche qui veut se mordre

Et se reprendre ses aveux ?

Dieu ! Je ne me connais de crime

Que d’avoir à peine vécu !…

Mais si tu me prends pour victime

Et sur l’autel d’un corps vaincu

Si tu courbes un monstre, tue

Ce monstre, et la bête abattue,

Le col tranché, le chef produit

Par les crins qui tirent les tempes,

Que cette plus pâle des lampes

Saisisse de marbre la nuit !

Alors, par cette vagabonde

Morte, errante, et lune à jamais,

Soit l’eau des mers surprise, et l’onde

Astreinte à d’éternels sommets !

Que soient les humains faits statues,

Les cœurs figés, les âmes tues,

Et par les glaces de mon œil,

Puisse un peuple de leurs paroles

Durcir en un peuple d’idoles

Muet de sottise et d’orgueil !

Eh ! Quoi !… Devenir la vipère

Dont tout le ressort de frissons

Surprend la chair que désespère

Sa multitude de tronçons !…

Reprendre une lutte insensée !…

Tourne donc plutôt ta pensée

Vers la joie enfuie, et reviens,

O mémoire, à cette magie

Qui ne tirait son énergie

D’autres arcanes que des tiens !

Mon cher corps !… Forme préférée,

Fraîcheur par qui ne fut jamais

Aphrodite désaltérée,

Intacte nuit, tendres sommets,

Et vos partages indicibles

D’une argile en îles sensibles,

Douce matière de mon sort,

Quelle alliance nous vécûmes,

Avant que le don des écumes

Ait fait de toi ce corps de mort !

Toi, mon épaule, où l’or se joue

D’une fontaine de noirceur,

J’aimais de te joindre ma joue

Fondue à sa même douceur !…

Ou, soulevée à mes narines.

Ouverte aux distances marines,

Les mains pleines de seins vivants,

Entre mes bras aux belles anses

Mon abîme a bu les immenses

Profondeurs qu’apportent les vents !

Hélas ! ô roses, toute lyre

Contient la modulation !

Un soir, de mon triste délire

Parut la constellation !

Le temple se change dans l’antre,

Et l’ouragan des songes entre

Au même ciel qui fut si beau !

Il faut gémir, il faut atteindre

Je ne sais quelle extase, et ceindre

Ma chevelure d’un lambeau !

Ils m’ont connue aux bleus stigmates

Apparus sur ma pauvre peau ;

Ils m’assoupirent d’aromates

Laineux et doux comme un troupeau ;

Ils ont, pour vivant amulette,

Touché ma gorge qui halète

Sous les ornements vipérins ;

Étourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m’ont au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.

Qu’ai-je donc fait qui me condamne

Pure, à ces rites odieux ?

Une sombre carcasse d’âne

Eût bien servi de ruche aux dieux !

Mais une vierge consacrée,

Une conque neuve et nacrée

Ne doit à la divinité

Que sacrifice et que silence,

Et cette intime violence

Que se fait la virginité !

Pourquoi, Puissance Créatrice,

Auteur du mystère animal,

Dans cette vierge pour matrice,

Semer les merveilles du mal ?

Sont-ce les dons que tu m’accordes ?

Crois-tu, quand se brisent les cordes

Que le son jaillisse plus beau ?

Ton plectre a frappé sur mon torse,

Mais tu ne lui laisses la force

Que de sonner comme un tombeau !

Sois clémente, sois sans oracles !

Et de tes merveilleuses mains,

Change en caresses les miracles,

Retiens les présents surhumains !

C’est en vain que tu communiques

A nos faibles tiges, d’uniques

Commotions de ta splendeur !

L’eau tranquille est plus transparente

Que toute tempête parente

D’une confuse profondeur !

Va, la lumière la divine

N’est pas l’épouvantable éclair

Qui nous devance et nous devine

Comme un songe cruel et clair !

Il éclate !… Il va nous instruire !…

Non !… La solitude vient luire

Dans la plaie immense des airs

Où nulle pâle architecture

Mais la déchirante rupture

Nous imprime de purs déserts !

N’allez donc, mains universelles,

Tirer de mon front orageux

Quelques suprêmes étincelles !

Les hasards font les mêmes jeux !

Le passé, l’avenir sont frères

Et par leurs visages contraires

Une seule tête pâlit

De ne voir où qu’elle regarde

Qu’une même absence hagarde

D’îles plus belles que l’oubli.

Noirs témoins de tant de lumières

Ne cherchez plus… pleurez, mes yeux !…

O pleurs dont les sources premières

Sont trop profondes dans les cieux !…

Jamais plus amère demande !…

Mais la prunelle la plus grande

De ténèbres se doit nourrir !

Tenant notre race atterrée,

La distance désespérée

Nous laisse le temps de mourir !

Entends, mon âme, entends ces fleuves !…

Quelles cavernes sont ici ?

Est-ce mon sang ?… Sont-ce les neuves

Rumeurs des ondes sans merci ?

Mes secrets sonnent leurs aurores !

Tristes airains, tempes sonores,

Que dites-vous de l’avenir !

Frappez, frappez, dans une roche,

Abattez l’heure la plus proche…

Mes deux natures vont s’unir !

O formidablement gravie,

Et sur d’effrayants échelons,

Je sens dans l’arbre de ma vie

La mort monter de mes talons !

Le long de ma ligne frileuse,

Le doigt mouillé de la fileuse

Trace une atroce volonté !

Et par sanglots grimpe la crise

Jusque dans ma nuque où se brise

Une cime de volupté !

Ah ! brise les portes vivantes !

Fais craquer les vains scellements,

Épais troupeau des épouvantes,

Hérissé d’étincellements !

Surgis des étables funèbres

Où te nourrissaient mes ténèbres

De leur fabuleuse foison !

Bondis, de rêves trop repue,

O horde épineuse et crépue,

Et viens fumer dans l’or, Toison !


Telle, toujours plus tourmentée

Déraisonne, râle et rugit

La prophétesse fomentée

Par les souffles de l’or rougi.

Mais enfin le Ciel se déclare !

L’oreille du pontife hilare

S’aventure dans le futur :

Une attente sainte la penche,

Car une voix nouvelle et blanche

Échappe de ce corps impur :


Honneur des Hommes, Saint Langage,

Discours prophétique et paré,

Belles chaînes en qui s’engage

Le dieu dans la chair égaré,

Illumination, largesse !

Voici parler une Sagesse

Et sonner cette auguste Voix

Qui se connaît quand elle sonne

N’être plus la voix de personne

Tant que des ondes et des bois !

LE SYLPHE

Ni vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu !

Ni vu ni connu,

Hasard ou génie ?

A peine venu

La tâche est finie !

Ni lu ni compris ?

Aux meilleurs esprits

Que d’erreurs promises !

Ni vu ni connu,

Le temps d’un sein nu

Entre deux chemises !

L’INSINUANT

O Courbes, méandre,

Secrets du menteur,

Est-il art plus tendre

Que cette lenteur ?

Je sais où je vais,

Je t’y veux conduire,

Mon dessein mauvais

N’est pas de te nuire…

(Quoique souriante,

En pleine fierté,

Tant de liberté

La désoriente !)

O Courbes, méandre,

Secrets du menteur,

Je veux faire attendre

Le mot le plus tendre.

LA FAUSSE MORTE

Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant,

Sur l’insensible monument,

Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée,

Forme ta grâce fatiguée,

Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,

Mais à peine abattu sur le sépulcre bas,

Dont la close étendue aux cendres me convie,

Cette mort apparente en qui revient la vie,

Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord,

Et m’arrache toujours une nouvelle mort

Plus précieuse que la vie.

ÉBAUCHE D’UN SERPENT

A Henri Ghéon

Parmi l’arbre, la brise berce

La vipère que je vêtis ;

Un sourire, que la dent perce

Et qu’elle éclaire d’appétits,

Sur le Jardin se risque et rôde,

Et mon triangle d’émeraude

Tire sa langue à double fil…

Bête je suis, mais bête aiguë,

De qui le venin quoique vil

Laisse loin la sage ciguë !

Suave est ce temps de plaisance !

Tremblez, mortels ! Je suis bien fort

Quand jamais à ma suffisance,

Je bâille à briser le ressort !

La splendeur de l’azur aiguise

Cette guivre qui me déguise

D’animale simplicité ;

Venez à moi, race étourdie !

Je suis debout et dégourdie,

Pareille à la nécessité !

Soleil, soleil !… Faute éclatante !

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil ;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes les cœurs de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être !

Grand Soleil, qui sonnes l’éveil

A l’être, et de feux l’accompagnes,

Toi qui l’enfermes d’un sommeil

Trompeusement peint de campagnes,

Fauteur des fantômes joyeux

Qui rendent sujette des yeux

La présence obscure de l’âme,

Toujours le mensonge m’a plu

Que tu répands sur l’absolu

O Roi des ombres fait de flamme !

Verse-moi ta brute chaleur,

Où vient ma paresse glacée

Rêvasser de quelque malheur

Selon ma nature enlacée…

Ce lieu charmant qui vit la chair

Choir et se joindre m’est très cher !

Ma fureur, ici, se fait mûre.

Je la conseille et la recuis,

Je m’écoute, et dans mes circuits,

Ma méditation murmure…

O vanité ! Cause Première !

Celui qui règne dans les Cieux,

D’une voix qui fut la lumière

Ouvrit l’univers spacieux.

Comme las de son pur spectacle,

Dieu lui-même a rompu l’obstacle

De sa parfaite éternité ;

Il se fit Celui qui dissipe

En conséquences, son Principe,

En étoiles, son Unité.

Cieux, son erreur ! Temps, sa ruine !

Et l’abîme animal, béant !…

Quelle chute dans l’origine

Étincelle au lieu de néant !…

Mais, le premier mot de son Verbe,

MOI !… Des astres le plus superbe

Qu’ait parlés le fou créateur,

Je suis !… Je serai !… J’illumine

La diminution divine

De tous les feux du Séducteur !

Objet radieux de ma haine,

Vous que j’aimais éperdument,

Vous qui dûtes de la géhenne

Donner l’empire à cet amant,

Regardez-vous dans ma ténèbre !

Devant votre image funèbre,

Orgueil de mon sombre miroir,

Si profond fut votre malaise

Que votre souffle sur la glaise

Fut un soupir de désespoir !

En vain, Vous avez, dans la fange,

Pétri de faciles enfants,

Qui de Vos actes triomphants

Tout le jour Vous fissent louange !

Sitôt pétris, sitôt soufflés,

Maître Serpent les a sifflés,

Les beaux enfants que Vous créâtes !

Holà ! dit-il, nouveaux venus !

Vous êtes des hommes tout nus,

O bêtes blanches et béates !

A la ressemblance exécrée,

Vous fûtes faits, et je vous hais !

Comme je hais le Nom qui crée

Tant de prodiges imparfaits !

Je suis Celui qui modifie,

Je retouche au cœur qui s’y fie,

D’un doigt sûr et mystérieux !…

Nous changerons ces molles œuvres,

Et ces évasives couleuvres

En des reptiles furieux !

Mon Innombrable Intelligence

Touche dans l’âme des humains

Un instrument de ma vengeance

Qui fut assemblé de tes mains ;

Et ta Paternité voilée,

Quoique, dans sa chambre étoilée,

Elle n’accueille que l’encens,

Toutefois l’excès de mes charmes

Pourra de lointaines alarmes

Troubler ses desseins tout-puissants !

Je vais, je viens, je glisse, plonge,

Je disparais dans un cœur pur !

Fut-il jamais de sein si dur

Qu’on n’y puisse loger un songe ?

Qui que tu sois, ne suis-je point

Cette complaisance qui poind

Dans ton âme, lorsqu’elle s’aime ?

Je suis au fond de sa faveur

Cette inimitable saveur

Que tu ne trouves qu’à toi-même !

Ève, jadis, je la surpris,

Parmi ses premières pensées,

La lèvre entr’ouverte aux esprits

Qui naissaient des roses bercées.

Cette parfaite m’apparut,

Son flanc vaste et d’or parcouru

Ne craignant le soleil ni l’homme ;

Tout offerte aux regards de l’air,

L’âme encore stupide, et comme

Interdite au seuil de la chair.

O masse de béatitude,

Tu es si belle, juste prix

De la toute sollicitude

Des bons et des meilleurs esprits !

Pour qu’à tes lèvres ils soient pris

Il leur suffit que tu soupires !

Les plus purs s’y penchent les pires,

Les plus durs sont les plus meurtris…

Jusques à moi, tu m’attendris,

De qui relèvent les vampires !

Oui ! De mon poste de feuillage,

Reptile aux extases d’oiseau,

Cependant que mon babillage

Tissait de ruses le réseau,

Je te buvais, ô belle sourde !

Calme, claire, de charmes lourde,

Je dominais furtivement,

L’œil dans l’or ardent de ta laine.

Ta nuque énigmatique et pleine

Des secrets de ton mouvement !

J’étais présent comme une odeur.

Comme l’arome d’une idée

Dont ne puisse être élucidée

L’insidieuse profondeur !

Et je t’inquiétais, candeur,

O chair mollement décidée,

Sans que je t’eusse intimidée,

A chanceler dans la splendeur !

Bientôt, je t’aurai, je parie.

Déjà ta nuance varie !

(La superbe simplicité

Demande d’immenses égards !

Sa transparence de regards,

Sottise, orgueil, félicité,

Gardent bien la belle cité !

Sachons lui créer des hasards,

Et par ce plus rare des arts,

Soit le cœur pur sollicité ;

C’est là mon fort, c’est là mon fin,

A moi les moyens de ma fin !)

Or, d’une éblouissante bave,

Filons les systèmes légers

Où l’oisive et l’Ève suave

S’engage en de vagues dangers !

Que sous une charge de soie,

Tremble la peau de cette proie

Accoutumée au seul azur !…

Mais de gaze point de subtile.

Ni de fil invisible et sûr,

Plus qu’une trame de mon style !

Dore, langue ! dore-lui les

Plus doux des dits que tu connaisses !

Allusions, fables, finesses,

Mille silences ciselés,

Use de tout ce qui lui nuise :

Rien qui ne flatte et ne l’induise

A se perdre dans mes desseins,

Docile à ces pentes qui rendent

Aux profondeurs des bleus bassins

Les ruisseaux qui des cieux descendent !

O quelle prose non pareille,

Que d’esprit n’ai-je pas jeté

Dans le dédale duveté

De cette merveilleuse oreille !

Là, pensais-je, rien de perdu ;

Tout profite au cœur suspendu !

Sûr triomphe ! si ma parole,

De l’âme obsédant le trésor,

Comme une abeille une corolle

Ne quitte plus l’oreille d’or !

« Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Ève !

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr !

N’écoute l’Être vieil et pur

Qui maudit la morsure brève !

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Ève ! »

Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une œuvre étrange ;

Son œil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

O perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure !

— Mais sérieuse l’Ève était

Qui sous la branche l’écoutait !

« Ame, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée ?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

A des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée…

Prends de ce fruit… Dresse ton bras

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée ! »

Quel silence battu d’un cil !

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre !

L’autre brillait comme un pistil !

— Siffle, siffle ! me chantait-il !

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre :

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu’au péril !

Génie ! O longue impatience !

A la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus !

Le marbre aspire, l’or se cambre !

Ces blondes bases d’ombre et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement !…

Elle chancelle, la grande urne

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne !

Du plaisir que tu te proposes

Cède, cher corps, cède aux appâts !

Que ta soif de métamorphoses

Autour de l’Arbre du Trépas

Engendre une chaîne de poses !

Viens sans venir ! Forme des pas

Vaguement comme lourds de roses…

Danse, cher corps… Ne pense pas !

Ici les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses !…

O follement que je m’offrais

Cette infertile jouissance :

Voir le long pur d’un dos si frais

Frémir la désobéissance !…

Déjà délivrant son essence

De sagesse et d’illusions,

Tout l’Arbre de la Connaissance

Échevelé de visions,

Agitait son grand corps qui plonge

Au soleil, et suce le songe !

Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres étreintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arome ou zéphir,

Ou colombe prédestinée,

O Chanteur, ô secret buveur

Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêveur

Qui jeta l’Ève en rêveries,

Grand Être agité de savoir,

Qui toujours, comme pour mieux voir,

Grandis à l’appel de ta cime,

Toi qui dans l’or très pur promeus

Tes bras durs, tes rameaux fumeux,

D’autre part, creusant vers l’abîme,

Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance !

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre ;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre !

Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse…

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange…

— Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Être exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant !

LES GRENADES

Dures grenades entr’ouvertes

Cédant à l’excès de vos grains,

Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes !

Si les soleils par vous subis,

O grenades entrebâillées,

Vous ont fait d’orgueil travaillées,

Craquer les cloisons de rubis,

Et que si l’or sec de l’écorce

A la demande d’une force

Crève en gemmes rouges de jus,

Cette lumineuse rupture

Fait rêver une âme que j’eus

De sa secrète architecture.

LE VIN PERDU

J’ai, quelque jour, dans l’Océan,

(Mais je ne sais plus sous quels cieux),

Jeté, comme offrande au néant,

Tout un peu de vin précieux…

Qui voulut ta perte, ô liqueur ?

J’obéis peut-être au devin ?

Peut-être au souci de mon cœur,

Songeant au sang, versant le vin ?

Sa transparence accoutumée

Après une rose fumée

Reprit aussi pure la mer…

Perdu ce vin, ivres les ondes !…

J’ai vu bondir dans l’air amer

Les figures les plus profondes…

INTÉRIEUR

Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes

Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,

Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs ;

Elle met une femme au milieu de ces murs,

Qui dans ma rêverie errant avec décence,

Passe entre mes regards sans briser leur absence,

Comme passe le verre au travers du soleil,

Et de la raison pure épargne l’appareil.

LE CIMETIÈRE MARIN

Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον σπεῦδε,
τὰν δ’ἐμπρᾳκτον ἄντλει μαχαναν.

Pindare, Pythiques III.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée !

O récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume

Maint diamant d’imperceptible écume,

Et quelle paix semble se concevoir !

Quand sur l’abîme un soleil se repose,

Ouvrages purs d’une éternelle cause,

Le temps scintille et le songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,

Masse de calme, et visible réserve,

Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi

Tant de sommeil sous un voile de flamme,

O mon silence !… Édifice dans l’âme,

Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,

A ce point pur je monte et m’accoutume,

Tout entouré de mon regard marin ;

Et comme aux dieux mon offrande suprême,

La scintillation sereine sème

Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice, il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt,

Je hume ici ma future fumée,

Et le ciel chante à l’âme consumée

Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !

Après tant d’orgueil, après tant d’étrange

Oisiveté, mais pleine de pouvoir,

Je m’abandonne à ce brillant espace,

Sur les maisons des morts mon ombre passe

Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,

Je te soutiens, admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié !

Je te rends pure à ta place première,

Regarde-toi !… Mais rendre la lumière

Suppose d’ombre une morne moitié.

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,

Auprès d’un cœur, aux sources du poème,

Entre le vide et l’événement pur,

J’attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre et sonore citerne,

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,

Golfe mangeur de ces maigres grillages,

Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,

Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,

Quel front l’attire à cette terre osseuse ?

Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,

Fragment terrestre offert à la lumière,

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux.

Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,

Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;

La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !

Quand solitaire au sourire de pâtre,

Je pais longtemps, moutons mystérieux,

Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,

Éloignes-en les prudentes colombes,

Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.

L’insecte net gratte la sécheresse ;

Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air

A je ne sais quelle sévère essence…

La vie est vaste, étant ivre d’absence,

Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre

Qui les réchauffe et sèche leur mystère.

Midi là-haut, Midi sans mouvement

En soi se pense et convient à soi-même…

Tête complète et parfait diadème,

Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !

Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes

Sont le défaut de ton grand diamant !…

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,

Un peuple vague aux racines des arbres

A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs !

Où sont des morts les phrases familières,

L’art personnel, les âmes singulières ?

La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,

Les yeux, les dents, les paupières mouillées,

Le sein charmant qui joue avec le feu,

Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,

Les derniers dons, les doigts qui les défendent,

Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe

Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge

Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?

Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?

Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,

La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée,

Qui de la mort fais un sein maternel.

Le beau mensonge et la pieuse ruse !

Qui ne connaît, et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,

Qui sous le poids de tant de pelletées

Êtes la terre et confondez nos pas,

Le vrai rongeur, le ver irréfutable

N’est point pour vous qui dormez sous la table.

Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?

Sa dent secrète est de moi si prochaine

Que tous les noms lui peuvent convenir !

Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !

Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,

A ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !

M’as-tu percé de cette flèche ailée

Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !

Le son m’enfante et la flèche me tue !

Ah ! le Soleil… Quelle ombre de tortue

Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !

Brisez, mon corps, cette forme pensive !

Buvez, mon sein, la naissance du vent !

Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme… O puissance salée !

Courons à l’onde en rejaillir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée,

Peau de panthère et chlamyde trouée

De mille et mille idoles du soleil,

Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,

Qui te remords l’étincelante queue

Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs !

Envolez-vous, pages tout éblouies !

Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

ODE SECRÈTE

Chute superbe, fin si douce,

Oubli des luttes, quel délice

Que d’étendre à même la mousse

Après la danse, le corps lisse !

Jamais une telle lueur

Que ces étincelles d’été

Sur un front semé de sueur

N’avait la victoire fêté !

Mais touché par le Crépuscule,

Ce grand corps qui fit tant de choses,

Qui dansait, qui rompit Hercule,

N’est plus qu’une masse de roses !

Dormez, sous les pas sidéraux,

Vainqueur lentement désuni,

Car l’Hydre inhérente au héros

S’est éployée à l’infini…

O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,

Quels objets de victoire énorme,

Quand elle entre aux temps sans ressource

L’âme extraordinaire forme !

Fin suprême, étincellement

Qui par les monstres et les dieux,

Proclame universellement

Les grands actes qui sont aux Cieux !

LE RAMEUR

A André Lebey

Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs ;

Ame aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.

Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.

Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.

Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense :

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.

En vain toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés ;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.

Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie ;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.

Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.

Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

PALME

A Jeannie

De sa grâce redoutable

Voilant à peine l’éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat ;

Il me fait de la paupière

Le signe d’une prière

Qui parle à ma vision :

— Calme, calme, reste calme !

Connais le poids d’une palme

Portant sa profusion !

Pour autant qu’elle se plie

A l’abondance des biens,

Sa figure est accomplie,

Ses fruits lourds sont ses liens.

Admire comme elle vibre,

Et comme une lente fibre

Qui divise le moment,

Départage sans mystère

L’attirance de la terre

Et le poids du firmament !

Ce bel arbitre mobile

Entre l’ombre et le soleil,

Simule d’une sibylle

La sagesse et le sommeil.

Autour d’une même place

L’ample palme ne se lasse

Des appels ni des adieux…

Qu’elle est noble, qu’elle est tendre

Qu’elle est digne de s’attendre

A la seule main des dieux !

L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

Une voix impérissable

Qu’elle rend au vent de sable

Qui l’arrose de ses grains,

A soi-même sert d’oracle,

Et se flatte du miracle

Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore

Entre le sable et le ciel,

Chaque jour qui luit encore

Lui compose un peu de miel.

Sa douceur est mesurée

Par la divine durée

Qui ne compte pas les jours,

Mais bien qui les dissimule

Dans un suc où s’accumule

Tout l’arome des amours.

Parfois si l’on désespère,

Si l’adorable rigueur

Malgré tes larmes n’opère

Que sous ombre de langueur,

N’accuse pas d’être avare

Une Sage qui prépare

Tant d’or et d’autorité :

Par la sève solennelle

Une espérance éternelle

Monte à la maturité !

Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts.

La substance chevelue

Par les ténèbres élue

Ne peut s’arrêter jamais

Jusqu’aux entrailles du monde,

De poursuivre l’eau profonde

Que demandent les sommets.

Patience, patience,

Patience dans l’azur !

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr !

Viendra l’heureuse surprise :

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux,

Une femme qui s’appuie,

Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux !

Qu’un peuple à présent s’écroule,

Palme !… irrésistiblement !

Dans la poudre qu’il se roule

Sur les fruits du firmament !

Tu n’as pas perdu ces heures,

Si légère tu demeures

Après ces beaux abandons ;

Pareille à celui qui pense

Et dont l’âme se dépense

A s’accroître de ses dons !

TABLE DES MATIÈRES

AURORE[7]
Au Platane[12]
Air de Sémiramis[17]
Cantique des colonnes[24]
FRAGMENTS DU NARCISSE[29]
L’Abeille[49]
Poésie[50]
Les Pas[54]
La Ceinture[56]
La Dormeuse[57]
LA PYTHIE[59]
Le Sylphe[74]
L’Insinuant[76]
La fausse Morte[78]
ÉBAUCHE D’UN SERPENT[79]
Les Grenades[97]
Le Vin perdu[99]
Intérieur[101]
LE CIMETIÈRE MARIN[105]
Ode Secrète[114]
Le Rameur[116]
PALME[119]

CE LIVRE
A ÉTÉ IMPRIMÉ
PAR
MAURICE DARANTIERE
A DIJON
EN DÉCEMBRE
M.CM.XXVI