LES ŒUVRES INÉDITES
PIERRE MILLE
Histoires Exotiques
et
Merveilleuses
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
1920
Copyright by J. Ferenczi
Histoires Exotiques et Merveilleuses
HANOUMANE
La petite Nâne venait d’entrer, derrière sa maman, dans la cabine qui leur était réservée sur le Polynésien. Tout de suite elle prononça, de son étrange petite voix nette, très décidée, presque impérieuse, et où traînait cet indéfinissable accent que prennent les enfants européens élevés parmi des serviteurs indigènes :
— C’est ça les maisons, c’est ça les chambres en France ? Eh bien, c’est vilain !
Et se retournant vers Ti-Haï, sa vieille ba-hia annamite, elle dit :
— Où ça y en a moyen jouer ?
— Tu joueras sur le pont, répondit sa mère ; il y a beaucoup de place sur le pont… et dans la batterie aussi, c’est tout à fait la place pour les petites filles, la batterie.
Un frisson, pendant qu’elle parlait, venait de lui glacer les veines, malgré la chaleur mouillée de cette fin de journée saïgonnaise ; elle avait si peur de ce voyage, si peur ! Elle se rappelait l’autre, sa première petite Jeanne, qu’un coup de roulis avait précipitée dans l’Océan Indien, six années auparavant, comme elle retournait à Madagascar avec son mari ; on n’avait même pas retrouvé son corps, ce corps léger d’enfant, tranché peut-être d’un seul coup par l’hélice aux ailes d’acier… Oui, le demi-jour de la batterie, ceinte de tous côtés par les cabines, offrait plus de sécurité que le pont des premières, au-dessus des vagues perfides. Pour cacher son émotion, sa voix blâma :
— Je t’ai déjà dit de ne pas parler annamite ! Tu es une petite fille française, qui va en France. Tu verras comme on se moquera de toi, en France !
— Je ne parle pas annamite, répondit Nâne, je parle à Ti-Haï le français qu’elle comprend… Et puis, je ne veux pas aller en France, moi ! J’aime mieux Tra-Mon ; à Tra-Mon, il y avait un grand jardin, il y avait des arbres, et Hânoumane n’était pas dans une cage, comme ici ! Ici, c’est laid, c’est petit, c’est vilain !
Et elle frappa du pied, sans pleurer, seulement offensée de l’injustice des choses.
Le sort ne l’y avait point accoutumée. Depuis sa naissance, elle goûtait la vie radieuse des petits enfants dans nos colonies. A Madagascar, les porteurs se disputaient son filanzane, la petite chaise en osier tressée tout exprès pour elle, assise sur deux montants de bois flexible et dur, que deux bourjanes au mufle pacifique de bons animaux mettaient sur leurs épaules en riant du peu de poids que la chance leur imposait. Et ce n’était pas seulement leur paresse qui s’ébaudissait. C’était à cause du plaisir, à cause de l’honneur ! Nâne était la petite fille aux cheveux couleur-de-lune : un petit être précieux, sans doute d’origine céleste, une rareté comme ils n’en avaient point vue encore ! Et, sur leur passage, les femmes malgaches accouraient ; elles leur donnaient des œufs, des morceaux de canne à sucre dont le jus ruisselant flattait leur gourmandise ; elles se seraient données elles-mêmes pour avoir le droit de tâter cette chevelure « comme les vers à soie n’en font pas », de voir de plus près ces joues claires, transparentes et roses, comme l’oreille d’un petit coquillage. Et quand Nâne parlait, ces femmes demandaient ardemment : « Qu’est-ce qu’elle veut, ô Rakoutou ; qu’est-ce qu’elle veut, ô Lémaza ? Dis-nous ce qu’elle désire, la ramatoua-kély-foutsy, la ramatoua-tsara-foutsy, tsara dia tsara ! La petite demoiselle blanche, la demoiselle blanche et belle, belle de toute la beauté ! » Ce fut une petite déesse, qui alla s’embarquer à Tamatave, tandis que sa mémoire obscure d’enfant ne gardait de la France que le souvenir d’un pays où il n’y a pas de place ; pas de place pour jouer, pas de place pour rire, et où les serviteurs ne lui obéissaient pas.
Mais l’enchantement, pour elle, avait recommencé dans le delta de Cochinchine, quand son père avait été nommé président du tribunal de Tra-Mon. Toute cette domesticité qui encombre les demeures des Européens lui avait constitué autant de sujets, autant d’esclaves. Et il y avait même Tinh et Maô, les deux bons prisonniers, prisonniers éternels, comme si c’eût été de leur plein gré, qui, la cangue au cou, arrosaient les fleurs du grand jardin : bavards comme de vieilles femmes et puérils comme Nâne elle-même. Aussitôt qu’on ne les regardait plus, ils s’accroupissaient au soleil pour faire battre des cigales, et Nâne, alors, allait, elle aussi, chercher sa cigale et mendier des sapèques chez M. Moreau, le greffier, pour parier contre son ami Tinh, qui n’avait rien fait de mal que de casser, par mégarde, le bras de sa femme d’un coup de bâton, et son ami Maô, remarquable fraudeur de sel et d’opium. Ti-Haï, sa vieille ba-hia, lui contait les histoires merveilleuses dont toutes les cervelles annamites sont pleines ; et elles n’étaient point toutes convenables, témoin celle de la belle jeune fille qui se trouva enceinte des œuvres d’un dieu-dragon, durant qu’elle prenait innocemment son bain dans le lac Ba-Bé. Mais tout est pur aux petits enfants, et, d’ailleurs, ce qui intéressa Nâne dans l’aventure, ce ne fut point l’infortune de la jeune fille — elle avait « épousé » un dragon, la belle affaire ? — mais les exploits du jeune héros né de cette union, et qui vit toujours, dans la montagne, d’où il descendra bientôt pour se faire reconnaître empereur par les Annamites et les Français. Nâne pensait en annamite et comme les Annamites ; donc, ça ne l’offusquait pas du tout que les Français dussent obéir un jour à un beau prince aux mains fines, aux yeux bridés, vêtu de l’impériale soie jaune ; elle lui aurait parlé tout de suite, dans sa langue, pour le prier de donner une grande robe de cérémonie à son papa, tout ce qu’il y a de beau, et d’en faire un ministre du Komat. Elle participait, tout naturellement, à l’existence quotidienne du peuple doux et innocent qui l’entourait et dont la conversation, qui n’était peut-être pas beaucoup moins enfantine que la sienne, lui donnait l’illusion de s’occuper des mêmes choses que les grandes personnes. A table, elle disait gravement à ses parents : « On va repiquer les mâ, pour la récolte du cinquième mois : ils sont bien venus, cette année ! » Et si on l’interrogeait, elle montrait n’ignorer rien de ce qui touche à la culture du riz. Son seul regret était qu’on lui défendît d’y prendre part. Ça doit être si amusant, quand les grands buffles noirs ont fini de piétiner la boue liquide des rizières, d’y entrer presque nue jusqu’au cou, pour planter les petites touffes vertes. Quand on remonte sur les digues, on est comme un bouddha, tout en or !
Lorsque Nâne en avait assez de ces entretiens très sérieux, il y avait le jardin, rempli de miracles vivants ! Les grands perroquets verts et rouges qui, dans la somptueuse floraison des flamboyants où on les avait enchaînés, se distinguaient mal, de loin, du feuillage vert et des fleurs écarlates ; les paons solennels, à la voix discordante, qui faisaient, avec leurs grandes plumes, sur le sol, le bruit d’une robe à queue ; et, surtout il y avait Hânoumane ! Hânoumane était une guenon, plus haute que Nâne quand elle marchait sur ses mains de derrière, et que Nâne appelait parfois « Monsieur Sichel », à cause qu’elle avait des favoris blancs, exactement comme le président de la cour. Et Hânoumane, qu’on avait d’abord enchaînée comme les perroquets, errait partout, maintenant en toute liberté. Pour rien au monde, semblable en cela à la plupart des grands singes de l’Asie méridionale, elle ne se fût éloignée des demeures des hommes. Et elle était si coquette que Nâne avait obtenu la permission de garder pour elle un peigne et un miroir. La guenon se contemplait dans la glace d’un air pénétré, se faisait une raie au milieu du front, puis peignait ses favoris avec gravité. Même Nâne aurait voulu lui donner un rasoir, mais on lui avait dit que les dames n’en ont point, et que Hânoumane était une dame. Cela l’étonnait beaucoup, à cause des favoris.
C’est ainsi qu’elle avait atteint ses six ans, « poussant comme une mauvaise herbe », disait son père, joyeux et sans étonnement, car le climat d’Indo-Chine, funeste aux Européens adultes, passe pour exceptionnellement favorable à leurs jeunes enfants. Ils ignorent la dysenterie, le choléra, la bilieuse. Même l’insidieuse anémie tropicale ne les effleure point. Et le juge se frottait les mains. « Quand nous retournerons en France, disait-il, nous la laisserons à sa grand’mère. Mais elle pourrait rester ici jusqu’à huit ou dix ans : c’est un sanatorium, l’Indo-Chine, pour les enfants, un sanatorium… Si même je ne la ramène pas ici, c’est qu’elle y serait trop gâtée. Et on en ferait une sauvage, une Annamite ! »
Cette fin de la phrase était pour Ti-Haï, qui écoutait en baissant les yeux, les doigts sur ses seins desséchés, comme il convient quand on entend parler le maître. Mais, ensuite, elle faisait ses confidences à Nam, son mari, le vieux sergent de tirailleurs.
— Eux pas connaisse, disait-elle, pas connaisse ça qu’y a bon pour pitits blancs. Soleil, crachin, pour pitit ventre, pitit foie, pitit cœur, ça y a bon. Mais y a pas bon pour tête. Pour tête y a gagné fou, y a gagné méchant.
Et elle savait, la vieille, elle en avait élevé d’autres, elle avait l’expérience de ces élans impulsifs, de ces délires de volonté, puis de ces coups d’affaissement, qui saisissent les Européens dans son pays ; et, elle en était sûre, leurs enfants aussi sont comme ça : on ne fait pas attention à leurs petites colères, on croit que ce sont les mêmes qu’en France. On se trompe : « Eux y en a gagné fous ».
Il advint ce que Nâne avait pressenti sur le bateau : elle s’ennuya. Sa mère ne la laissait monter sur le pont que conduite par la main de Ti-Haï ou la sienne, et la demi-obscurité de la batterie lui parut insupportable. Et puis, elle sut bientôt ce que c’était qu’un pays — le paquebot, pour elle, c’était déjà une contrée nouvelle — où il n’y a que des Européens qui se croient tous égaux et n’obéissent à personne : même à la tyrannie de Nâne, chose incroyable, ils refusaient de se soumettre ! Nâne en fut tout étonnée. Elle pensait n’avoir que deux maîtres au monde, son père et sa mère, et que le reste des hommes et des femmes étaient ses sujets. Jusqu’aux valets du bord qui lui donnaient des ordres, qui lui disaient : « On ne fait pas ça, mademoiselle, c’est défendu ! » Elle en fut déconcertée jusqu’à la fureur ; et, enfin, on avait embarqué Hânoumane, puisqu’elle avait refusé de s’en séparer, mais elle était dans une cage, bien loin, près du poste des matelots, un endroit où on n’allait pas — il y avait donc des endroits où on ne peut pas aller ? — et Nâne ne la voyait plus jamais. Cela aussi, c’était défendu.
Nâne n’avait jamais su de sa vie ce que voulait dire ce mot extraordinaire et choquant. Voilà pourquoi, un jour, le commandant aperçut Hânoumane, une serviette au cou et l’air bien sage, qui partageait le déjeuner des enfants. Il ne dit rien, mais, cinq minutes plus tard, le capitaine d’armes arrivait, muni d’un filin souple et solide, que terminait un nœud coulant passé dans une épissure à laquelle on n’aurait rien su reprocher. Il élargit le nœud coulant, le jeta vivement autour de la taille du singe, sans lui faire de mal, tira dessus un bon coup bien sec, et fit rouler la bête sur le plancher. Hânoumane, surprise, fit entendre cet aigre cri des singes mécontents, qui ressemble au bruit d’une crécelle… Puis, tout à coup, ce fut le capitaine d’armes qui secoua une main en l’air, en criant :
— Nom de Dieu !
Nâne, sautant d’un bond de sa chaise, lui avait mordu le pouce jusqu’au sang.
Et les choses en seraient sûrement restées là si le père de Nâne n’avait traversé la batterie au même instant pour aller déjeuner : les capitaines d’armes ne font pas de rapport sur la conduite des petites filles ! Mais un juge est un juge, et le père de Nâne avait l’habitude professionnelle de considérer que tout délit exige un châtiment. Il prit sa fille par le coude, la traîna jusqu’à sa victime, et dit :
— Tu vas demander pardon !
— Non ! dit Nâne, énergiquement.
Elle avait pris Hânoumane dans ses bras, ne pensant plus qu’à dégager la guenon de ses entraves. Et, pour le reste, elle était pénétrée de la conviction sincère que le capitaine d’armes méritait d’avoir la tête tranchée, d’un bon coup de ces grands sabres qu’on prend à deux mains.
— C’est bon ! dit son père ; dix minutes de pénitence dans la cabine.
Nâne le regarda, d’un air de stupeur et d’indignation. C’était la première fois qu’on la punissait, et devant tout le monde, devant ses pairs, les autres petits garçons et les autres petites filles ! Et pour ça, pour ça ! Puisqu’il avait fait du mal à Hânoumane, cette espèce de domestique en habit de marin ! Elle se laissa conduire sans verser une larme, sans pousser un cri.
— Dix minutes ! répéta son père.
Et il tira sa montre, décidé à ouvrir lui-même, le temps écoulé. Ti-Haï se jeta au-devant de lui :
— Y a pas bon ! cria-t-elle, y a pas bon !
Il haussa les épaules. C’était leur faute, à ces domestiques indigènes, si les enfants ne savent supporter le plus petit châtiment.
D’ailleurs, à travers la porte, on n’entendait rien. Nâne, outragée, avait envie de tuer, non pas de s’humilier. Se venger, oui, se venger ! Se venger de son père, de tout le monde, faire pleurer tout le monde. Et, tout à coup, elle aperçut le hublot de la cabine, que maintenait entre-bâillé son écrou de cuivre. Elle avait bien vu comment Ti-Haï l’ouvrait et le fermait : c’était facile. Alors ?… Oui, sa petite sœur, qui était tombée à l’eau, qu’elle n’avait jamais connue, c’était ça qui avait fait le plus de chagrin à la maison ; elle le savait bien ! Elle dévissa l’écrou, les lèvres pincées, les yeux brillants. Nâne ne savait pas ce que c’est que la mort ; elle ne vit pas la mort, elle ne vit qu’un moyen de faire pleurer, de punir parce qu’on avait été injuste ; elle n’avait pas peur, pas peur du tout… Son corps si mince passa jusqu’à la taille par l’ouverture ronde. Sous elle, l’eau était bleue, rapide le long du bordage, amusante. La seule chose qui l’arrêta une minute fut que c’était un peu haut pour sauter. Mais, elle se rappelait, c’est mou, c’est doux, l’eau… Elle se laissa glisser… Il n’y eut presque pas de bruit : une mouette blanche qui plonge et qu’on ne revoit plus, voilà tout.
… Les dix minutes étaient écoulées. Le juge rouvrit la porte.
— Nâne ! dit-il tranquillement.
Il la chercha des yeux. Nâne ! Nâne… Ce n’est pas grand une cabine ; il n’y a pas un seul endroit où, même un enfant, se puisse cacher. Pourtant, il écarta quelques vêtements, il tâta les couchettes.
— Nâne !
Ti-Haï était entrée derrière lui.
— Y a pas bon ! cria-t-elle encore, mais d’une autre voix… fenêtre moi tout à l’heure pas ouvert comme ça !
— Vous dites ?… cria le juge, les yeux hagards.
L’HOMME D’ALEXANDRIE
— Je m’étais assis sur une chaise, au milieu du corridor, disait le narrateur. Par cette nuit noire, je ne distinguais même pas ma main devant mes yeux, et je demeurai comme ça une vingtaine de minutes… Alors j’entendis les pas ! Ils venaient vers moi du fond de ce couloir, si étroit que j’en occupais presque toute la largeur, et qu’un chien n’aurait pu passer sans me bousculer. J’avais mon revolver à la main, et je me disais : « Si quelque chose me frôle, je tire ; et il faudra bien que je touche ! » Mais, quand les pas furent sur moi, il n’y eut plus rien…
— Parbleu ! dit une voix.
— Il n’y eut plus rien, continua le passager, qu’une espèce de grand souffle froid qui m’enveloppa des pieds à la tête. Et derrière moi, tout de suite après, les pas recommencèrent. Des pas lourds : tong ! tong ! tong ! sur le vieux plancher. Ils allèrent jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur une petite terrasse couverte en zinc. Le bruit qu’ils faisaient changea très distinctement, sur ce zinc…
— Et puis ?
— Et puis ce fut tout. Vous m’avez demandé si j’avais vu un revenant. J’en ai entendu et senti un, je puis le jurer.
— C’était un vampire, dit le médecin du bord : une de ces grandes chauves-souris qui passent tout le jour suspendues par les pieds, dans les caves. La nuit, elles se réveillent, elles montent, et font peur aux gens.
Je haussai les épaules. Je n’ai pas d’opinion sur les histoires de revenants. Ça m’est égal qu’il y ait des fantômes ou qu’il n’y en ait pas, voilà tout. Seulement, je trouve que les explications naturelles qu’on en donne sont encore plus bêtes que les explications surnaturelles.
Nous étions dans le fumoir de l’Équateur, un des paquebots des Messageries Maritimes, sur la ligne de Chine. Toutes les vitres de cette espèce de cage étaient ouvertes, et la chaleur, pourtant, restait mortelle : cette chaleur mouillée de la mer Rouge en plein juillet ! Le soleil couchant éclairait haut dans le ciel vert, à l’est, une nuée immobile et rose, suspendue au-dessus d’autres nuées. Quelqu’un me dit que c’était le Sinaï, où il y a eu Moïse. Mais personne ne leva les yeux pour regarder. On avait déjà vu ça, on était de vieux voyageurs.
Au même moment, une autre voix parla.
— Il y a eu, dit-elle, il y a eu aussi une histoire d’apparition, dans ma famille. C’est à elle que je dois ma fortune.
Et je savais que cela devait être ainsi, je le savais ! Parce que, depuis le commencement du monde, le rêve du trésor s’est toujours mêlé à l’angoisse du fantôme. L’homme qui venait d’ouvrir la bouche s’exprimait dans un français très pur ; et tout ce qui fait la beauté du visage, il en avait reçu le don au jour de sa naissance : une barbe presque bleue, annelée, de magnifiques cheveux noirs, onduleux et brillants ; un front droit, un grand nez voluptueux, à peine incurvé ; des yeux dont la pupille était comme intérieurement dorée. Pourtant, bien qu’il n’eût pas le moindre accent, on sentait qu’il n’était pas Français ; et cette figure charmante avait quelque chose d’étrangement effacé, telle une pièce de monnaie, qui eût trop circulé.
— Qui est-ce ? demandai-je à mon voisin.
— M. Schurberg ? Je ne sais pas. Il est monté à Alexandrie. Il paraît qu’il est très riche.
— D’abord, poursuivit M. Schurberg tranquillement, il faut que vous compreniez pourquoi je suis spirite, pourquoi nous sommes tous spirites dans la famille. Mon grand-père maternel était un Écossais de Glasgow, qui avait épousé une juive de Tunis. Mon grand-père paternel est né à Eger, en Bohême, mais sa femme était une Bretonne de Tréguier. Et, à la génération suivante, un fils de tous ceux-là a épousé une Grecque de Candilli-du-Bosphore, dont la mère était Américaine. D’ailleurs je ne m’y retrouve plus moi-même : il me semble que j’oublie un de mes aïeux, né à Odessa. Mais c’est ma mère, naturellement, qui a eu le plus d’influence sur nous. Moi, je m’appelle Epaminondas, mon frère aîné Agamemnon, mon frère cadet Ajax, et j’ai deux sœurs, qui sont Héra et Calliope.
J’avais fait : « Ah ! » et je rougis, parce qu’il me regarda un instant du coin de son œil paisible. Je venais de comprendre pour quelles causes il évoquait en moi l’idée d’une médaille un peu effacée. Toutes ces races se mêlaient dans sa personne ; une synthèse, un alliage, ou plutôt quelque chose comme ces « photographies de famille » que Galton obtenait en tirant sur la même plaque le père, la mère et toute la postérité.
— De tels croisements sont de plus en plus fréquents, dit-il d’un air assuré. Il y a un siècle, alors que n’existaient que les seules diligences, des filles de Lille épousaient déjà des enfants de Touraine ou du Languedoc. Vous ne niez pas que cela ne fît des Français. Aujourd’hui, avec des bateaux comme ça, fit-il en frappant sur la table en mahogany frisé, et avec les bateaux à vapeur, les chemins de fer, on va plus loin, et, par conséquent, on se marie plus loin ; on se marie où on s’arrête un peu longtemps, pour ses affaires. Et ça fait des Européens.
» Seulement, poursuivit-il, c’est pour la religion que ça se complique. Tout le monde reçoit, d’ordinaire, la religion de ses parents, on n’a pas à s’en inquiéter. Mais nous ! Mon père avait déjà dans ses ascendants des luthériens, des juifs, des wesleyens et des catholiques, et ma mère était orthodoxe. Comment voulez-vous choisir ? Bon, on ne choisit pas : on ne garde que ce qui est pareil.
— C’est comme sa figure ! pensai-je.
— Et qu’est-ce qui est pareil ? La foi en Dieu, en l’immortalité de l’âme, et, par-dessous, le fond, le vieux fond de toute l’humanité : une croyance indéterminée — mais très forte, et qui revient à la surface quand les dogmes et le culte ont disparu — au peuple des ombres, à l’esprit indestructible et vague des morts. Philosophiquement on est spiritualiste. Pratiquement, — et nous sommes tous des gens pratiques, nous, puisque nous avons toujours été dans les affaires, — on est spirite.
» Papa était spirite, et nous étions tous spirites. Nous faisions parler les tables, nous interrogions la petite boîte et le crayon, la Bible avec la clé qui tourne ; et il y avait aussi les coups qu’on entend la nuit dans les murs, et tous les présages, et les rêves. Ce n’était point pour savoir l’avenir sur la politique, à moins qu’elle n’intéressât les cours, ni les opinions des grands hommes défunts. Papa ne faisait jamais venir que les personnes de la famille. Il disait que c’étaient celles-là qui devaient errer le plus habituellement autour de nous, que, d’ailleurs, puisqu’elles nous avaient laissés dans une bonne situation, elles devaient s’y connaître, et que c’était dans leurs conseils qu’il avait le plus de confiance. Et je suppose qu’il avait une autre raison : quand on n’a plus de patrie, comme l’esprit de famille devient puissant ! Il n’y a plus que la famille, on fait tout pour elle, et elle fait tout pour vous. Nous autres, nous sommes les Schurberg, la tribu Schurberg, si vous voulez. Qui sait même si nous ne deviendrons pas une nation ? Nous n’avons pas peur de la vie, nous faisons des enfants ; ceux d’entre nous qui sont faibles, nous les soutenons, nous relevons ceux qui sont tombés. Pour le reste des hommes, ceux qui ne sont pas nous, eh bien, qu’ils en fassent autant, ça ne nous regarde pas !
» C’est comme ça que nous étions devenus les Schurberg d’Alexandrie, une grande maison, une firme connue, qui faisait la commission des blés, des bois, des sucres, du coton, avec des cousins ou des neveux à Odessa, à Livourne, à Marseille, à Londres, à Paris et à Hambourg, qui nous servaient de correspondants. Et il n’y avait rien de régulier comme nos opérations, ni de plus heureux. Nous avions les traditions, nous savions ce qu’on peut faire et ne pas faire, nous connaissions la place. Mais surtout, nous obéissions au vieux ! Dans toute maison il faut un chef : nous n’aurions pas levé un doigt sans la permission de papa. Il nous demandait notre avis, il nous écoutait, mais c’était lui qui décidait, sans même nous prévenir.
» Mais on ne sait pas ce qui se passe dans la tête des vieux. Jonas Schurberg avait toujours l’air solide, il travaillait de plus en plus, même il travaillait trop, et sa mémoire, sa vivacité de calcul, sa hardiesse nous émerveillaient. C’est ça qui est dangereux, chez les vieillards : ils ont toujours l’air les mêmes, et pourtant il se fait de grands trous dans leur cerveau. Agamemnon me dit un jour :
» — Je ne le reconnais plus. Lui qui était si prudent, il s’est engagé à la hausse sur les blés ! Jamais nous n’avions pris des positions pareilles. La récolte de Russie va manquer, c’est certain. Mais si, en France, elle est bonne, et si le trust américain lâche pied ?
» Il lâcha pied ! Un beau jour, papa reçut les câbles de New-York. Il y avait trois nuits qu’il ne s’était pas couché ; il fumait, il buvait beaucoup de cognac pour se soutenir, et il soufflait, en parlant, comme s’il montait un escalier. Il fit : « Oh ! » en portant la main à sa gorge, et tomba. Son cœur était usé ; il n’avait pas pu tenir le coup.
» Et nous devions six millions à Lévisohn, d’Odessa, et à Carrère, de Marseille !
» Nous les avions, parbleu ! En grattant, on pourrait payer, et tous nous supposions bien qu’il fallait payer. C’était l’habitude dans la famille, et il y avait le repos de l’âme de papa. Seulement, c’était ennuyeux pour Héra et Calliope, qui n’étaient pas encore mariées, et rien n’est embêtant pour des garçons comme d’avoir à refaire leur situation quand leurs sœurs ne sont pas établies : il faut s’occuper d’elles, et ça gêne. Dehors, à la Bourse, nous ne disions rien, bien entendu. On travaillait dur, comme toujours.
» Le lendemain de l’enterrement de papa, nous descendîmes tous dans la salle à manger pour déjeuner. C’était Agamemnon qui avait pris la direction des affaires. On lui obéissait comme au père, il avait droit aux mêmes égards, au même respect. Sa chaise était au milieu de la table, celle de Héra en face, la mienne à la droite de Héra, et venaient ensuite les couverts de mes autres frères, de Calliope, et ceux des quatre employés principaux qui prenaient leurs repas chez nous : Dimitriopoulo, Rothenstein, Bennacer et Costantini, parce que cela aussi, c’est la coutume.
» Mais, comme Agamemnon n’était pas arrivé, nous attendîmes, debout devant la table.
» Enfin, il ouvrit la porte, s’assit, et tous nous fîmes de même. Mais, pour parler, nous attendions qu’il eût parlé.
» Il déplia sa serviette, prit un peu de confiture de roses avec un grand verre d’eau, puis il dit, — et je n’oublierai jamais sa voix, messieurs, si basse, si émue, et si ferme tout de même :
» — Papa m’est apparu, cette nuit !
» L’âme de père lui était apparue ! Pour quoi lui dire, pour quelle révélation ? Nous n’osions pas le demander. Ce fut Calliope qui se décida :
» — Qu’est-ce qu’il a dit ?
» — Il m’a dit, déclara mon frère Agamemnon, il m’a dit : « Ne payez pas, j’aime mieux faire mon purgatoire ! »
» Alors, tous nous nous levâmes pour nous embrasser. Derrière nos deux sœurs, qui pleurent de joie, les quatre employés, qui s’étaient levés aussi, vinrent à nous, les mains tendues, et Dimitriopoulo, le plus ancien, dit à mon frère aîné :
» — Monsieur Agamemnon, ce jour est le plus beau jour de ma vie. »
A ce moment, la clochette tinta. C’était le premier coup pour le dîner, et nous quittâmes le fumoir pour aller passer notre habit. M. Epaminondas Schurberg conclut, en franchissant la porte :
— Voilà pourquoi l’âme de mon père était revenue. Vous avouerez que c’était utile !
UNE PETITE FEUILLE…
Ils finissaient de déjeuner, tous trois dans la salle à manger, dont les deux fenêtres s’éclairaient sur un vieux jardin de la rue Lhomond. Le printemps, déjà tiède, faisait éclater les bourgeons. Une lumière un peu verte et très jeune égayait la pièce ; on entendit roucouler d’invisibles tourterelles. Mme Hédiot, qui aimait embellir de quelque sentimentalité les élans de ses sens, dirigea vers Pirotte un regard souriant qui voulait dire : « Écoutez, ami, écoutez ! » Mais Pirotte affecta de ne rien voir, ni d’entendre ; il se méfiait toujours un peu d’Hédiot, il avait plus de réserve, il avait plus de prudence et de discrétion. C’est peut-être qu’il était moins épris, c’est peut-être qu’il était un homme, tout simplement, et qu’il avait pitié d’un autre homme, de celui même auquel il avait pris une épouse, tandis que l’amour inspire aux femmes une sorte de haine, intimement tissée de mépris, pour celui qu’elles trahissent ; et c’est cela que nous nommons leur intrépidité. Pourtant Hédiot montrait tant de tranquillité et de bonhomie, il faisait preuve d’une ignorance si paisible ! Après le café, il proposa d’une voix naturelle à son hôte :
— Nous passons dans mon bureau pour fumer une cigarette ?
Les deux hommes se levèrent, tandis que Mme Hédiot annonça qu’elle allait mettre son chapeau : une femme a tant d’affaires, à Paris !
Pirotte, allumant une muratti, suivit Hédiot, qui s’assit devant sa table de travail et bourra tranquillement sa pipe. Puis il écarta les feuillets que son labeur du matin avait couverts d’une écriture droite et nette, les compta, et les plaça dans un dossier, à côté de lui.
— Toujours votre Magie imitatoire ? fit Pirotte.
— Toujours, répondit Hédiot. Et j’avance : petit à petit l’oiseau fait son nid. Dans six mois j’aurai mis le mot « fin » au bas de ces feuillets.
— C’est intéressant ? dit Pirotte, avec une indifférence dissimulée.
— Pas pour vous, Pirotte. Vous êtes un botaniste, vous travaillez très loin de moi, dans un tout autre domaine. Pas même, à vrai dire, pour le reste des hommes civilisés, pas même pour la plupart des érudits. Il faut bien que nous en fassions notre deuil : la vérité est que vous et moi, nous sommes lus par une centaine de personnes, pas davantage. Je suis les traces de Frazer, je serai compris par Lévy-Brühl, Van Gennep, une imperceptible poignée de gens éparpillés sur toute la face de la terre. On me citera quelque temps, puis mon œuvre sera dépassée, et je mourrai… Voilà : c’est ce qui s’appelle l’avenir de la science, pour nous les savants.
— Et qu’est-ce que c’est, la magie imitatoire ? demanda Pirotte, pour entretenir la conversation.
— Oh ! rien : une niaiserie… Seulement cette niaiserie a été le premier effort des hommes pour utiliser ou dompter les forces de la nature : à la fois une physique et une religion. Les primitifs se figurent que les puissances naturelles, le vent, le soleil, la pluie, la terre, ont une intelligence assez pareille à la leur, c’est-à-dire enfantine, et que, si on fait en les appelant certains gestes, elles imitent ces gestes, ayant compris à ces signes la besogne qu’on exige d’elles. Tenez : voici une photographie venue du Soudan, qui représente des sorciers costumés… costumés en meules de foin, ou plutôt de millet ; et ils sèment dans le sol, en dansant, des grains de millet. C’est pour intimer à la terre nourrice le sentiment que c’est du millet, une récolte abondante de millet qu’on la prie de bien vouloir produire. De même, en versant de l’eau sur la glèbe, et en imitant le bruit du tonnerre, ils s’imaginent engager le ciel à laisser tomber la pluie.
… A ce moment Mme Hédiot reparut, un chapeau à haute aigrette sur la tête, drapée dans ses fourrures.
— Adieu, bavards ! cria-t-elle gaiement.
Hédiot ne bougea pas. Pirotte franchit la porte du cabinet de travail pour lui baiser la main. Mme Hédiot l’attira vers elle. « Ce soir, cinq heures… » avait-elle murmuré. Hédiot, se levant tout à coup, avait légèrement penché la tête vers le vestibule. Il se rassit presque aussitôt. Mais ses deux mains avaient tiré nerveusement sur les deux branches d’une paire de ciseaux à papier, si fort que les deux branches se séparèrent. Il jeta avec précipitation ces débris dans un tiroir. Quand Pirotte revint vers lui, il lui montra un visage parfaitement calme.
— Et c’est tout ça, la magie, fit Pirotte, tout ça ? Mon Dieu, que cela va faire de peine aux pauvres diables qui rêvent d’envoûtement, de messes noires, d’actions mystérieuses de la volonté, formidablement accrue par le concours des pouvoirs inconnus, sur les faits et les choses.
— Il y a aussi ce que vous dites, répondit Hédiot. C’est la conséquence logique du raisonnement : du moment qu’on peut exercer une influence sur les forces, quelles qu’elles soient, cette influence peut s’exercer aussi sur la force du mal, pour la dompter, pour l’enchaîner, la mettre hors d’état de nuire — ou au contraire, la précipiter sur un ennemi.
— C’est encore plus bête, fit Pirotte en riant, mais c’est plus romanesque. A la bonne heure !
— Regardez, poursuivit Hédiot en allant chercher une statuette sur une étagère. Ceci vient du Gabon.
L’effigie, haute comme trois travers de main, était à la fois grotesque et hideuse : un nègre, les jambes écartées et cagneuses, la face prognathe, la bouche élargie par un rictus monstrueux, maintenait des deux mains sur son gros ventre une sorte de tabernacle carré, fermé par une lame de mica terni. Pirotte éprouva un instant une impression d’horreur indéfinissable contre laquelle il réagit par la blague :
— C’est en bois, ou en pierre, ce magot ?
— En bois très dur. Une espèce d’ébène, je suppose, et si lourd qu’il tombe au fond l’eau. En fait, c’est au fond d’une rivière qu’on l’a trouvé. Le sorcier l’avait noyé exprès.
— Exprès ? Après avoir pris la peine de sculpter cette œuvre d’art ?… Pourquoi ?
— A cause de la chose qui est dans le tabernacle.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre : quand un indigène a été, lui-même ou les membres de sa famille, victime d’une série d’accidents bizarres, répétés, mortels, — épidémies, assassinats, assauts de bêtes féroces, — il devine, ou plutôt il connaît, à n’en pas douter, que le mal est sur lui, l’assiège et le domine. Ne croyez pas qu’il se figure un démon, un être invisible mais ayant une forme, une stature, des organes. Non pas : c’est un spiritualiste, un pur, un vrai spiritualiste, que ce noir que vous considérez comme appartenant à l’une des races les plus dégradées du monde, cet homme à museau de bête, aux incisives limées en pointe, qui mange la viande pourrie des hippopotames repêchés dans les fleuves, morts depuis quinze jours, et parfois de la chair humaine ! C’est un spiritualiste, je vous le répète : il croit à une force du mal sans forme, sans os, sans matière, sans dimensions, qui peut s’étendre jusqu’aux confins de l’horizon et agir partout à la fois, ou se resserrer dans un espace aussi étroit que la tête d’une épingle. Alors il fait venir le sorcier, le sorcier qui peut guérir, le sorcier qui sait, qui voit avec les yeux de l’esprit les choses de l’esprit, le sorcier qui, par des enseignements reçus dans de véritables collèges de magie, cachés au fond des forêts et dont nul n’approche, peut vaincre, peut contraindre et lier ces choses. Je ne vous décrirai pas les cérémonies de déprécation : elles varient suivant les lieux, l’esprit mauvais qu’il faut combattre, les méthodes — car elles ne sont point partout les mêmes — inculquées dans ces singuliers gymnases de la science noire. Ce qu’il faut que vous sachiez, — sans y croire, bien entendu, — c’est qu’il vient un moment où l’esprit mauvais est conquis : il est là, dans la main, parfois dans la bouche ou dans le souffle de l’opérateur.
» C’est alors qu’une dernière conjuration le force à s’enfermer dans l’objet que le sorcier désigne : une pierre, une simple feuille, qui contient toute sa perfidie. Cette pierre ou cette feuille, on la cache dans une statuette pareille à celle que vous voyez, et qui en est le gardien, le geôlier, si vous aimez mieux. Mais ce geôlier, pour plus de sûreté, on l’enterre au loin dans la brousse — ou bien on le noie : il gardera sa proie avec lui, éternellement.
— Et si elle échappe à ce geôlier ?
— Ah ! dame ! fit Hédiot, alors, c’est l’histoire du genni des Mille et une nuits quand on le laisse sortir de sa bouteille. Il reprend sa liberté — sa liberté et sa puissance.
— Et, continua Pirotte, qu’est-ce qu’il porte sur le ventre, le bonhomme-geôlier qui est là ? Une pierre, ou une feuille ?
— Je n’en sais rien, répliqua Hédiot d’un air indifférent. J’ai gardé cette statuette pour la faire photographier : ça deviendra une planche dans un de mes bouquins. Je n’y attache pas d’autre importance.
— Mais, insista Pirotte, ému de curiosité, est-ce qu’on peut regarder ?
— Si vous voulez.
Avec la pointe de son canif, Pirotte fit sauter la petite lamelle de mica qui couvrait le tabernacle.
— C’est une feuille, dit-il. Et comme elle est restée verte ! On dirait qu’on vient de la cueillir.
— Le perfide esprit qu’elle contient l’aura conservée, fit Hédiot en riant.
— Ou plutôt le manque d’air… N’importe, je serais curieux de savoir de quel végétal elle provient.
— C’est une feuille de palétuvier, affirma Hédiot avec décision.
— De palétuvier ! Mon cher, vous n’errez jamais, sans doute, quand il s’agit de magie imitatoire. Mais vous sortez de votre domaine : ça, une feuille de palétuvier !
— Et vous, le botaniste, qu’est-ce que vous en dites ?
— Moi, je… C’est une monocotylédonée, sûrement, mais… permettez-moi donc de la garder quelques jours. J’y regarderai de plus près, au laboratoire du Muséum.
— A votre aise, dit Hédiot, à votre aise. Mais, dites donc, pourtant…
— Quoi ?
— La force du mal, vous savez, la force qui est dedans ?…
— Allons donc ! fit Pirotte. Est-ce que vous croyez à cette histoire-là ?
— Vous ne voudriez pas ! répondit Hédiot. Pourtant, l’homme qui me l’a rapportée y croyait, lui : il avait vécu quinze ans au Gabon.
— Oui, dit Pirotte, ça donne la couche, comme ils disent… D’ailleurs, je vous la rapporterai, votre feuille, vous pourrez la remettre sur l’ombilic de ce monsieur !
— Moi ? déclara Hédiot. Je n’y tiens pas. Je vais remettre le mica en place, cela suffira.
— Mais non, mais non ! Il faut que votre objet d’art soit complet !
Pirotte prit une enveloppe sur la table, y écrivit le nom et l’adresse de Hédiot, puis y glissa la petite feuille.
— Au revoir ! dit-il.
— Vous allez au Muséum ?
— Oui, fit Hédiot.
— Vous y resterez toute la journée ?
Pirotte faillit rougir, mais il affirma :
— Certainement, toute la journée !
… C’était l’habitude de Pirotte et de Mme Hédiot, quand ils se quittaient, de ne pas sortir ensemble du petit rez-de-chaussée de la rue Bériaud. Pirotte partait le premier. Il embrassa son amie une dernière fois avant qu’elle remit sa voilette, et s’éloigna en fermant la porte derrière lui. Dans la rue, il s’aperçut qu’il pleuvait.
— Voilà bien ma veine, songea-t-il ; ce temps-là va me coûter une voiture !
La modestie relative de ses ressources lui imposait l’économie. Mais il se résigna et se mit à courir sur la chaussée, hélant les fiacres et les automobiles. Un autobus, d’une allure impétueuse, arriva sur lui comme un projectile.
— Imbécile ! cria le chauffeur.
Pirotte était conscient de la souplesse et de l’élasticité de ses muscles. Il coula sur cet homme injurieux un demi sourire assuré et bondit sur sa droite. L’autobus devait passer à sa gauche, il avait tout son sang-froid, il l’avait calculé dans un éclair, le mouvement qu’il fallait accomplir. Mais l’autobus dérapa sur la chaussée glissante, fit une embardée, arriva sur lui, formidable, terrible, inévitable.
— Nom de Dieu ! cria le chauffeur en bloquant ses freins.
Il était trop tard. Pirotte sentit l’énorme roue de bois et de caoutchouc bardé de fer lui broyer l’épaule. Et il n’éprouva rien, aucune douleur, uniquement l’impression mécanique de cet écrasement. Il eut toute sa lucidité, une effroyable lucidité, pour penser : « Si la roue ne s’arrête pas, elle va me passer sur la tête ! » Et la roue lui passa sur la tête…
Entr’ouvrant un rideau, Mme Hédiot l’avait regardé. Chaque fois ainsi, elle rassasiait ses yeux, elle ne perdait de vue son amant que le plus tard possible : et rien ne lui échappa, rien, de la chose horrible ! Elle courut, franchit le trottoir, écarta le foule, brutalisa l’agent qui verbalisait déjà, fouillait les poches du mort pour découvrir « son identité ».
— Louis ! cria-t-elle, Louis !
— C’est votre mari, dit l’agent, qui se relevait, un papier à la main : M. Hédiot ?
— Non, dit-elle, en lisant instinctivement la suscription de l’enveloppe, qu’elle garda : c’est une lettre pour mon mari. Lui, c’est M. Pirotte ! Mon Dieu ! c’est M. Pirotte !
Elle s’évanouit, on la reconduisit chez elle. Ce n’était plus qu’une pauvre femme épouvantée, lacérée, aussi broyée que le cadavre, et qui passait perpétuellement ses mains sur ses paupières pour en effacer des traces de sang qu’elle voyait planer dans l’air. M. Hédiot travaillait tranquillement. Elle s’abattit en travers de sa table.
— Pirotte, gémit-elle, Pirotte !
— Eh bien ? interrogea M. Hédiot en relevant la tête.
— Il est mort ! Il est mort, j’ai vu…
— Ah ! fit M. Hédiot, c’est curieux…
— Vous dites ? cria-t-elle.
— Je voulais dire que c’est atroce, corrigea-t-il d’une voix très douce : atroce !
— Et il y avait dans sa poche cette lettre pour vous. Il y a votre nom, voyez.
— Mais non, répliqua M. Hédiot du même ton plein de mansuétude pitoyable, mais non ! Ce n’est pas une lettre. Il n’y avait rien, dans cette enveloppe, qu’un objet sans importance… sans importance !
Et, s’approchant de la cheminée, il jeta l’enveloppe dans le feu.
LE DEVOIR
C’était ce jour-là qu’on avait enterré, au Panthéon, le grand Berthelot.
Toute cette grande pompe funéraire s’achevait sous la lumière sans ombre de midi. Sur le cercueil du grand homme le Panthéon venait de refermer le bronze de ses portes. Dans le cliquetis des glaives, des cuirasses choquées, des baïonnettes, au roulement amorti des tambours voilés de crêpe et des canons d’acier hochant leurs longs cous maigres dans des gaines de cuir, tout ce qui restait de ce paisible et magnifique appareil à faire de la pensée était descendu dans un caveau frileux pour achever de tomber à rien : car la nature, en bien peu de temps, sait accomplir la tâche que les hommes réservent aux flammes des bûchers ; et quand la postérité, curieuse, ouvre les noires enveloppes de plomb, elle n’y trouve plus qu’un crâne fragile sur un tout petit tas d’impalpable poussière. Il y avait eu des discours, des fleurs, des drapeaux, les chœurs d’une école officielle avaient chanté un hymne à la gloire. A cette cérémonie, qu’on avait réussi à faire noble, il n’avait manqué que l’émotion traditionnelle. Durant bien des siècles encore, l’idée des honneurs qu’on doit à ceux qui ne sont plus s’associera en nous aux hymnes douloureux qu’ont chantés nos ancêtres, aux chapes d’argent et de ténèbre des officiants, aux volutes d’encens qui flottent sur la corruption en l’idéalisant. Mais je songeais toutefois que, seuls, des hommes de notre race peuvent nourrir ce regret ; et Phuong, l’Annamite, qui avait assisté avec moi à ces obsèques grandioses, Phuong ne pouvait être l’esclave attendri et résigné des mêmes souvenirs. Je souhaitais que de ces obsèques fastueuses il gardât quelque respect pour ma patrie, ses hommes et ses mœurs. Je l’interrogeai du regard, et j’éprouvai tout à coup une inquiétude découragée.
A cette heure il était assis, les jambes repliées à la mode de sa race, sur le sofa large et bas de mon cabinet de travail. La lumière qui tombait de la fenêtre éclairait sa face camarde et mongole, au losange imprévu, déconcertant, ses petits yeux noirs et jaunes, insondables ; et sa vaste tunique noire — car les Annamites vivent vêtus d’un deuil éternel — faisait une tache triste sur l’étoffe claire. Il me parut alors, et plus que jamais, si différent de moi, si opposé ! « Rien de pareil, me dis-je, ne saurait entrer dans ce crâne et dans le mien ». Mais, ce fut alors chez moi une impression de fierté, tant il était disgracié et laid. Je demandai simplement, avec un effort :
— C’était beau ?
Il mit les mains sur sa poitrine et baissa la tête en signe de déférence et d’assentiment.
— Vous voyez, Phuong, que nous savons honorer nos savants ?
— Quand ils sont morts, répondit-il. Mais pendant leur vie ?
Il s’exprimait lentement, en scandant toutes les syllabes, qui sonnaient séparément, comme s’il eût manœuvré je ne sais quelle machine à parler, — mais d’une façon très pure, presque sans accent. Je ne m’en étonnai pas. Voici déjà longtemps que Phuong était parmi nous ; son sort est romanesque : il fut condamné à mort dans son pays, par le gouvernement colonial, pour des écrits où il déplorait les injustes traitements subis par ses compatriotes, en termes si décents et réservés que s’ils eussent été publiés en France, et en français, leur auteur n’eût pas fait un jour de prison ; et quelques idéologues, dont je ne rougis pas d’avoir été, avaient fait commuer sa peine en internement perpétuel, puis en bannissement. Maintenant, il vivait à Paris, libre, impénétrable et dédaigneux.
— Pendant leur vie ? répétai-je.
— Oui, fit-il. Je les ai vus, vos savants, quand ils sont encore parmi vous, et je vous ai vus avec eux. Ce sont pour vous des hommes comme les autres. Quel respect leur montrez-vous ? Ils passent, et vous ignorez qu’ils existent ; ils n’ont pas d’uniforme ! et le respect, en France, ne va qu’à l’uniforme : vous êtes restés un peuple militaire : vous ne savez pas qu’ils sont vos « père-et-mère » !
Le retour bizarre, sous ce ciel, de cette expression d’Orient, me fit rire. Il continua :
— Pourquoi riez-vous ? Chez nous, un lettré, un savant, comme vous dites, on lui doit tout le respect qu’on accorde à ses propres parents, et davantage encore. Il est le représentant du Ciel et des ancêtres. Quand un instituteur, un pauvre instituteur de village, est conduit au tombeau, tous ses élèves doivent prendre deuil ; le meurtre d’un maître d’école est puni par nos lois des mêmes peines que le parricide. Et rien, pas même la captivité ou la mort, ne peut empêcher qu’on lui rende, vivant, l’hommage qui lui est dû… Si le Prince, il y a vingt-sept ans, avait pu avoir une minute de votre grossièreté et de votre ignorance, vous n’en auriez pu faire ce que vous avez fait de moi : un exilé.
— Le Prince ?
— Oui. Celui qui devrait être, — il baissa la voix, — celui qui devrait être notre Empereur, à Hué ; Ham-Nghi, celui qui a été notre Empereur, un an… Ah ! vous l’avez fait exprès, de lui laisser accumuler des fusils et ameuter des hommes contre vous, vous l’avez fait exprès, de le laisser vous attaquer dans la citadelle que vous lui aviez prise… C’était un enfant, il n’avait que seize ans, il ignorait ce que c’est que d’attendre, de plier, d’espérer sans ouvrir la bouche ! Mais vous en aviez peur, vous saviez que c’était lui encore qui tenait la terre des ancêtres, et non pas vous. Vous l’avez voulue, vous l’avez préparée, cette nuit où pourtant vous avez failli succomber, et puis vous avez écrit : « guet-apens ! » Pauvre enfant, pauvre enfant ! Mais vous ne l’aviez pas pris, lui ! Pendant que vos zouaves se battaient autour du Livre d’Or des Empereurs d’Annam, dont tous les feuillets étaient vraiment d’or pur, pendant qu’ils s’en partageaient les feuillets, il est parti avec ses éléphants de guerre, son trésor, l’épée de son aïeul Tu-Duc et les vêtements impériaux. C’était lui, l’Empereur, et non pas l’esclave que vous aviez mis à sa place ; c’est à lui que nous avons payé l’impôt durant les quatre années qui suivirent. Car nous sommes fidèles, et peu importait que vous vinssiez ensuite exiger cet impôt une seconde fois ; à vous, on se le laissait demander ; à lui, on l’offrait à genoux !
» Quatre ans, il est resté l’Empereur, dans sa forêt ! Ses éléphants étaient morts, ses soldats étaient morts, son trésor, ardents à sa poursuite, vous le lui aviez ravi. Il était seul, à cette heure, avec un unique soldat, Thiêp, un fils de prince, qui le servait comme un valet d’écurie et mettait pour lui son corps devant les balles, comme un héros ; tous deux vivaient, dans les bois, de racines sauvages… La nuit où, guidés par un lâche, vous êtes entrés dans leur case de feuilles, ils dormaient ; et lui, l’Empereur, avait à ses côtés le sabre de Tu-Duc, dont la poignée est d’or, Thiêp un sabre à poignée d’argent. Jamais ils ne quittaient leurs armes ! Et quand Thiêp vit les soldats, il dit seulement : « Fils du Ciel, c’est l’heure : il faut maintenant que je te tue ! » Car il n’était pas bon que l’Empereur fût touché par vos mains. Ham-Xghi ne répondit rien, mais il dénuda seulement son ventre, à la hauteur du nombril pour que son ami lui fendît les entrailles. Mais Thiêp n’en eut pas le temps : il tomba mort d’un coup de fusil. Alors l’Empereur dit à voix basse : « C’est la volonté du Ciel ! » Et il croisa les mains sur sa poitrine. Cependant, on l’entendit ajouter :
» — Esclaves, je ne suis pas celui que vous cherchez !
» Il portait un turban noir, tout rempli d’épines et de terre, si négligemment tourné qu’un mafou, un portefaix, aurait battu la congaïe coupable d’en avoir arrangé les plis, et une robe rouge tout déchirée, sans ornements, sans une lettre d’honneur ! Or, tant de fois, tant de fois, on avait cru capturer l’Empereur ! Tant de fois, ç’avait été un paysan qui s’était laissé prendre et massacrer, en disant, comme il venait de le faire : « Je ne suis pas l’Empereur, mais, puisque vous le croyez… » Un traître annamite osa lui crier :
» — Montre tes mains !
» Il les montra. Ce rustre obtint obéissance !
» — Seigneur, fit le traître en se retournant vers les soldats, il n’y a que les descendants de Tu-Duc pour avoir ces mains. Voyez comme elles sont belles et faites pour tenir le pinceau du commandement. Et ce sabre est celui de Tu-Duc !
» Mais lui, dédaigneux, haussa les épaules. On fouilla la case, on creusa le sol, tout autour, on déterra quatre grandes caisses teintes de pourpre, qui portaient les caractères sacrés de la famille impériale, on en tira les vêtements impériaux, la soie jaune que seuls les Fils du Ciel ont le droit de porter ; et tous se prosternèrent devant ces choses augustes. L’Empereur les salua lui-même, pieusement, et dit :
» — Pensez que j’étais leur gardien, si vous voulez !
» Alors on l’emmena, et, sur les longues routes, chaque jour, on lui apportait des lettres de son frère : « Ceci n’est pas pour moi, disait-il, je ne suis pas l’Empereur. Celui qui signe cette lettre dit qu’il est Empereur. Donc, ce n’est pas moi ! » Cependant, tous les mandarins venaient au-devant de lui pour lui rendre leurs hommages. Mais il détournait les yeux sans les regarder, et, comprenant son abnégation, ces sujets vertueux disaient : « Sans doute, nous nous sommes trompés, ce n’est pas lui ! »
» Il y eut aussi Binh, un vieux capitaine, qui avait porté le sabre devant son père et devant lui. C’était un serviteur fidèle, mais à l’esprit pesant. Il ne comprit pas et s’agenouilla sur son passage. Alors, un des vôtres dit à l’Empereur :
» — Voilà un vieux soldat qui attend sur les genoux que vous lui adressiez la parole. N’aurez-vous pas un mot pour lui ?
» L’Empereur passa, sans bouger un cil, et Binh, parce qu’il venait de désobéir à un devoir qu’il n’avait pas compris, s’en fut, en pleurant, dans sa demeure, prendre l’opium mêlé de vinaigre qui fait mourir.
» Et c’est après que toutes ces choses s’étaient passées que vous êtes allés chercher Nguyen-Thuy, le sage lettré qui, le premier, quand l’Empereur sortait à peine des bras de sa nourrice, lui avait mis dans la main le pinceau qui sert à former les caractères, et enseigné les révélations qui, du ciel, sont descendues vénérablement dans le Livre des Rites. Il était si vieux que sa face penchait vers la terre, et ses doigts étaient tout tremblants.
» — Nguyen-Thuy, lui dit-on, toi, tu connais l’Empereur ; viens le saluer !
» Mais l’âge lui avait enseigné la circonspection Il répondit :
» — Les années ont obscurci mes yeux. Comment saurais-je distinguer encore sa face éblouissante ?
» — Ça ne fait rien, vieux fou, lui dit-on, viens tout de même !
» Et on le poussa de force au premier rang, devant les soldats.
» L’Empereur passa, et Nguyen-Thuy le reconnut. Il fallut que sa tête commandât bien rudement à son cœur pour qu’il ne s’abattît point devant lui, le front dans la poussière. Mais il resta debout sur ses jambes qui vacillaient, sans plus saluer Hain-Nghi qu’il n’eût regardé un buffle.
» Or, l’Empereur, lui, aperçut son vieux maître. On ne vit rien, sur son visage, de ce qui se passait dans son cœur déchiré : on ne doit rien voir, sur la face de ceux qui sont de la race des maîtres. Et il n’eut pas une minute d’hésitation, il s’inclina très profondément selon les rites.
» — O mon père ! dit-il, puisses-tu vivre heureusement cent années, et encore cent années !
» Alors, ayant fait quelques pas, il prononça : « C’est la volonté du Ciel ! » Puis, se retournant vers les soldats : « Vous le savez, maintenant, je suis l’Empereur ! Esclaves, faites de moi ce que vous voudrez ! »
« C’est ainsi que nous vénérons nos maîtres », ajouta Phuong, redevenu très froid.
Et, allument une cigarette :
« Nous n’attendons pas qu’ils soient morts ! Au reste, c’est vous qui êtes nos maîtres à présent ! »
Et il courba les épaules devant moi, cérémonieux.
LE SAC
C’était, deux ans avant la Grande Guerre, le moment où les journaux de Teutonie nous cherchaient des querelles de Boches, à propos de la Légion Étrangère : un prétexte à nous sauter dessus un jour : nous le vîmes bien plus tard.
Mon ami le journaliste m’avait supplié de le présenter à Barnavaux, qu’il voulait interviewer sur la légion. « C’est, disait-il, un homme qui doit savoir. Il a vécu à côté des légionnaires, il les a vus de près, au feu et à l’étape. Et, d’autre part, il est de la concurrence : d’eux à lui, rivalité. Si la vie est plus dure aux régiments étrangers qu’aux marsouins, il ne le cachera pas. »
On se rencontra au bar de la Colombe, qui est rue Montmartre, pas bien loin de la caserne de la Nouvelle-France, où Barnavaux coulait des jours paisibles. C’est un endroit tout à fait agréable, fréquenté par la meilleure société : quelques pauvres diables venus du quartier des Halles, où ils ont des fois gagné quatre ou cinq sous à décharger ou à garder les voitures des maraîchers ; humble plèbe, que les porteurs de journaux écrasent de leur nombre et de leur supériorité sociale. Ceux-ci traînent d’ordinaire avec eux leurs bicyclettes, vieux clous rouillés et qui portent bien d’autres honorables marques d’un pénible et long service. Leurs propriétaires ne manquent pas de les immobiliser par une bonne chaîne cadenassée, qui fixe la roue d’arrière contre une des barres verticales du cadre ; la confiance règne !
Mon ami le journaliste tira de sa poche une très belle image publiée en Allemagne et particulièrement attendrissante. On y voyait un légionnaire amarré par les pieds et les poings à deux palmiers, dont les feuilles ressemblaient à des plumes d’autruche : les plus laides, celles qui sont si maigres et se tiennent toutes droites, et qu’on met sur les chapeaux de femme. Ce légionnaire est tout nu. Une bande de loups, sans doute attirés par l’odeur de sa chair, se préparent à le dévorer. A l’arrière-plan, des tortionnaires, qui portent l’uniforme français, contemplent ce spectacle avec satisfaction.
— C’est très intéressant, fit Barnavaux, très intéressant ! Vous devriez aller au rapport au Jardin des Plantes… parce que des loups, en Algérie, voyez-vous, on n’a pas encore entendu parler de ça. C’est une découverte d’histoire naturelle.
— Mais, fit le journaliste, ce n’est pas la question. Il s’agit de savoir si les légionnaires sont maltraités. Cette gravure est stupide, j’en conviens ; et pourtant les engagés à la légion peuvent être molestés, rossés, affamés. Voilà le point.
Alors m’apparut un Barnavaux ignoré jusqu’à ce jour, un Barnavaux poliment discret, un Barnavaux qui parlait à côté, beaucoup, pour ne rien dire ; un Barnavaux diplomate. Un second vin blanc-citron ne le fit pas sortir de sa réserve. Le journaliste n’en put tirer un mot et partit très vexé.
J’estimais que mon vieux compagnon n’avait pas été gentil. Je lui en fis l’aveu sans détours. Il regarda longtemps, sans répondre, le parement de sa manche. C’était l’heure où la seconde édition des journaux du soir « sortait ». Une odeur d’absinthe agaçait les narines. Les porteurs de Presse ou d’Intran buvaient le fond de leur mominette, s’essuyaient la bouche d’un revers de main, décadenassaient leurs machines, sautaient dessus en voltige, et puis filaient comme de grosses mouches parmi les autobus, les taxis-autos et les camions. Enfin, Barnavaux cria :
— Est-ce que je puis dire ça ici, à Paris, devant un Parisien, un homme qui n’est jamais sorti de chez lui, qui ne peut pas comprendre ? Et quand même il comprendrait ! Il faudrait qu’il fasse comme s’il n’avait pas compris ! C’est son métier. Dans les journaux, il faut dire tout l’un ou tout l’autre : les légionnaires, on leur donne des entremets et du champagne, on leur parle comme aux demoiselles ; ou bien, la légion, c’est un enfer. Pas de milieu, le public n’aime pas ça. Comment voulez-vous que j’explique, ce qui s’appelle expliquer : y a le pays, qui n’est pas la France ; y a les hommes ; y a les légionnaires, qui ne sont pas comme tout le monde et qui ne pensent pas comme vous ; y a l’appréciation de la faute militaire. Savez-vous ce que c’est que la faute militaire, vous ; connaissez-vous le code militaire ? Oui, peut-être ; c’est résumé sur les livrets : « Mort ! Mort ! Mort ! » Ça revient toutes le trois lignes.
— Mais ça n’a aucun rapport…
— Si. C’est toute la question. Écoutez. Vous connaissez Ambatouvinake ?
— Ambatovinaky, fis-je, prononçant les lettres à la manière européenne. Ce village tout près de Tananarive ?
— Oui. C’est là qu’on avait mis une compagnie du 1er étranger, pendant l’insurrection.
» Vous y étiez, à Madagascar, vous, à l’époque : c’est là que je vous ai rencontré pour la première fois, dans le Bouéni. Sale moment, cette insurrection : une mauvaise petite guerre de rien du tout, des Fahavales qui fichaient le feu tout autour de Tananarive, raflaient les bœufs, défonçaient les silos à riz, et s’en allaient sans vous attendre : des civils qui embêtaient les militaires, des militaires qui embêtaient les civils, des types qui arrivaient de l’École de guerre avec des théories sur la stratégie, l’emploi du canon de montagne et les grandes colonnes convergentes : trois kilomètres à l’heure en bon terrain, le canon de montagne, à Madagascar ; et les Fahavales faisaient, sans se fatiguer, leurs cent kilomètres par jour. Attrapez-les ! On nous a crevés pour rien sur les routes — c’est une manière de parler, il n’y avait pas de routes — pendant plus d’un an. C’est mauvais pour le moral du soldat. Moi, j’en avais assez. Je suis entré à l’hôpital pour accès paludéen et anémie. Discipline paternelle, permissions fréquentes. C’est comme ça que j’ai vu ce que je vais vous dire, un matin, à Ambatouvinake.
» On venait d’aligner une compagnie de légionnaires : marche militaire, exercice de service en campagne, entraînement régulier. Je la vois encore, cette compagnie ; en restait-il cinquante, soixante hommes ? C’était bien le bout du monde. Les autres ? Allez les demander aux boues des Ambouhimènes, aux crocodiles de la Betsibouke. Et ceux qui avaient tenu le coup n’étaient pas encore remplumés. Ah ! leurs joues creuses, leurs fronts jaunes, leurs oreilles pâles, et leurs yeux ! On ne peut pas oublier ces yeux-là. Les yeux de l’homme qui boit dans la maladie comme dans la santé, de fièvre et d’alcool, avec le noir élargi, écarquillé au milieu du blanc ; des yeux de bataille, de misère, de résignation, de folie. Mais tous propres comme des sous neufs. Pas seulement les armes, pas seulement les uniformes brossés, nettoyés, astiqués comme pour une revue. Non, leur viande aussi, leur viande sèche et toute écaillée de vieux briscards, lavée, frottée, grattée, depuis la tête jusqu’aux doigts de pieds, c’était sûr. Parce que c’est leur fierté, d’être débarbouillés des pieds aux cheveux, mieux que n’importe quel autre soldat sur la terre. C’est la gloriole, la marotte dans la légion ; et quand, par hasard, ils nous rencontrent sur la route, nous, les marsouins, ils font le geste de se boucher la respiration, comme si nous sentions mauvais. Marsouins et légionnaires, c’est rare qu’on les place du même côté dans les campements : ils ne s’entendent pas.
» Capitaine Collet, lieutenants Sercq et Barillot. J’ai su ces noms-là plus tard. Les hommes avaient le sac au dos. Le lieutenant Sercq passa sur les lignes. Il y avait un homme qui ne portait pas le sac. Il dit :
» — Katzmann, pourquoi n’as-tu pas ton sac ?
» L’homme ne répondit pas. Le capitaine s’approcha.
» — Katzmann, ramasse ton sac !
» Katzmann ramassa son sac, qui était à ses pieds, bretelles ouvertes, et sortit des rangs l’arme au bras. Mais il ne fit que six pas, s’arrêta les pieds en équerre, fit face au capitaine, et jeta le sac devant lui. Ses lèvres remuaient, mais il n’en sortait pas un son. Seulement, tout son corps avait une tremblote bizarre qui remuait le fusil. Et le capitaine le regardait, attendant bien patiemment qu’il se décidât.
» — Mon capitaine, dit Katzmann, avec un gros accent allemand, je veux pas !
» — Vous ne voulez pas quoi ?
» — Je veux pas prendre le sac ; c’est pas régulier pour les marches militaires. Les légionnaires, ils ont le droit de ne pas porter le sac, aux colonies.
» Et c’était vrai. C’est un privilège qu’ils ont. Le soleil tape assez dur, la peine est assez rude pour qu’on leur épargne tout ce qui est inutile. En campagne, quand on marche la route, c’est différent, et ils ne se plaignent pas. Mais quand on joue au soldat, quand tout ce qu’on fait, c’est pour passer le temps !
» — C’est une marche d’entraînement, dit le capitaine. Allez chercher votre sac.
» — Je veux pas, dit Katzmann. Je veux pas ! C’est injuste. C’est pas le règlement. Je porterai pas le sac devant des nègres, devant de sales bouniouls. Je suis un blanc. J’ai fait huit ans à la légion, j’ai jamais porté le sac dans les marches, jamais, jamais. Je le porterai pas, mon capitaine.
» Il était buté. Moi, je regardais tout ça de loin. C’était extraordinaire, c’était impressionnant, de voir cet homme, qui gueulait maintenant de toutes ses forces, demeurer pourtant l’arme au bras, les yeux à six pas, dans une attitude militaire. On vient à la légion pour des tas de motifs : parce qu’on a déserté, parce qu’on a fait un mauvais coup ou mangé la grenouille, pour embêter sa famille, pour la gamelle, tout simplement. Mais il y en a beaucoup aussi qui ne sont là que parce qu’ils n’ont pas de volonté, pas d’épine dorsale morale ; il faut qu’on les commande, il faut qu’ils soient soutenus à droite, à gauche, par devant, par derrière. Alors, c’est comme de vieux enfants, très soûlards, pas méchants, obéissants presque toujours, mais quelquefois entêtés pour rien. Et s’ils tombent comme ça obstinés, on ne peut plus les raisonner, on ne peut plus leur faire comprendre. Ils ne veulent rien savoir.
» — C’est bon, dit le capitaine d’un air ennuyé. Lisez-lui le code militaire.
» L’adjudant prit un livret et lut : « Désobéissance sur un territoire en état de guerre ou de siège : cinq à dix ans de travaux publics ».
» Je connaissais la suite, et elle était inévitable : un piquet de quatre hommes, baïonnette au canon, pour conduire le prisonnier au bloc, et puis le conseil et la condamnation. C’était couru. Ça me faisait mal au cœur, mais je ne voyais rien à faire, rien… Les travaux publics, pourtant, la saleté des saletés, la chose atroce ! Le capitaine ouvrit la bouche, mais il n’avait pas encore prononcé un mot que le lieutenant Sercq lui parlait à l’oreille.
» — C’est bon, dit le capitaine, essayez.
» Et il commanda :
» — Par sections, demi-tour à gauche, gauche. Marche !
» La compagnie s’éloigna, et Katzmann la vit s’éloigner. Il était tout seul, maintenant. Le lieutenant s’était comme caché derrière lui et, m’apercevant, me dit sans douceur, mais à voix basse :
» — Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ?
» Je saluai, et j’allai un peu plus loin, derrière un buisson. Je voulais savoir ce qui allait arriver, mon cœur battait, je ne sais pourquoi. Katzmann avait gardé la position, mais il suivait des yeux, malgré lui, la petite tache carrée de la compagnie, qui diminuait à travers les rizières. De temps en temps, de petits cochons noirs déboulaient devant elle, comme des fous, le groin plus bas que les pattes ; ou bien, c’étaient des négrillons, tout nus, tout noirs aussi, qu’on distinguait mal des cochons. Toute cette terre rouge de Madagascar faisait, sous le vent, cette poussière rouge que vous savez, qui danse au soleil, et on la voyait sortir des Malgaches, un pantalon noir sur les fesses, un lamba blanc sur le dos : clercs d’huissier par en bas, statues des anciens jours, bien drapées, jusqu’aux genoux. Ils saluaient respectueusement Katzmann quand ils passaient devant lui, parce qu’il était un redoutable guerrier, et Katzmann ne bougeait pas d’une ligne. Seulement, il n’y comprenait déjà plus rien, c’est sûr : il attendait le piquet, la prison, et le piquet ne venait pas : c’est démoralisant.
Le lieutenant Sercq était toujours derrière lui. Je me le rappelle très bien, ce lieutenant : un officier bien râblé, avec des yeux gris et un nez très long et tout mince qui partait des yeux et qui faisait bec, pas le bec des Juifs ou des Arméniens : celui des Bretons et des Morvandiaux, vous connaissez ? ou des Vendéens, encore : mais ceux-là ont une plus grosse tête. Ça donne l’air savant, farouche et méfiant.
Ainsi Barnavaux parla, et soudain se dressa devant moi l’image de ces vieilles races, les plus antiques de la France, qui élevèrent les dolmens, labourèrent les premiers champs, vécurent en grandes communautés batailleuses, et dont on retrouve, au sein de la terre, avec les ossements, parfois blessés encore d’une flèche de silex, les statues informes qu’ils taillaient dans le granit : figures barbares, dont le nez ressemble au bec des oiseaux de nuit. Comme il sait voir, Barnavaux, et comme il m’arrive de l’envier !
— Tout à coup, poursuivit-il, le lieutenant Sercq fit trois pas, balança la jambe… et flanqua au légionnaire Katzmann le plus magnifique coup de pied au cul que j’aie jamais vu administrer de ma vie. Katzmann n’avait pas pu prévoir ça, il fit trois pas à son tour pour reprendre son équilibre. En même temps, le lieutenant empoignait le sac, le lui jetait sur le dos, accrochant une des bretelles à l’épaule. Et puis, de sa botte, il continuait… Et il criait :
» — Mais cours donc, cochon, cours donc ! en voilà assez !
» Katzmann était abruti. Il avait son sac sur le dos, c’était un fait. Alors il enfila la seconde bretelle, par habitude, fixa les autres courroies et partit à grandes enjambées, l’air furieux. Il passa près de moi, sans me voir. Il ne voyait rien. J’entendis seulement qu’il disait dans sa moustache :
» — Nom te Dieu ! Nom te Dieu te nom te Dieu ! Zalaud ! Zalaud !
» Mais il marchait tout de même. Il a rejoint la compagnie. »
— Eh bien, conclut Barnavaux, si j’avais raconté ça à votre écrivain, est-ce qu’il aurait compris ?
— Mais Katzmann, demandai-je, qu’est-ce qui lui est arrivé, après ?
— Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas revu. Il ne pouvait rien arriver, c’était fini. Je suppose qu’il aura pensé que le lieutenant Sercq savait la manière ; il lui avait foutu un coup de pied quelque part, mais sans témoins, l’honneur était sauf. Et ça lui épargnait le conseil. Ces choses-là, on en garde une certaine reconnaissance, ordinairement.
LE LIVRE DE JOB
— Vous me dites qu’il est mort, ce pauvre Higgins, le chef de la flottille à la Société Falémé-Niger ? C’est dommage ! Ça ne m’étonne pas, après tout ; il était solide, mais il buvait sa bouteille de whisky par jour, et en Afrique, vous savez, c’est un peu trop ; mais c’est dommage tout de même ! D’abord, pour un Anglais, il parlait le français d’une façon épatante. Pas comme vous et moi, mieux : comme quelqu’un qui aurait fait un stage dans la légion ou même aux travaux publics. Et c’est le français de l’avenir, celui qui peut être compris sous toutes les latitudes. Et puis, il était bon, et charitable à sa manière, et rigolo ! Je me rappelle quand j’ai fait sa connaissance : c’est le jour où on a été en chaland, franchir avec lui les rapides de Sotuba et de Kénié, sur le Niger. De sales rapides ! Avec moi, il y avait là, couchés au fond de la barque, Müller, le mercanti, celui qui « fait » du caoutchouc, mon copain Plévech, qui navigue à l’État, mais qu’on avait délégué au service hydrographique de la colonie, et un monsieur de Paris, qui était dans la finance. Vous ne l’avez pas connu, Hénoc-Kohn, il s’appelait ? Bien gentil, bien poli ; il avait des bottes jaunes, un fusil très perfectionné, et il était venu se promener en Afrique pour son plaisir.
— … Vous, là-bas, pas d’effets de torse ! j’entendis qu’il criait, Higgins, aux pagayeurs noirs.
… Parce que ces nègres, voyez-vous, ils étaient sûrs de leur coup, jusqu’au plongeon inclusivement : ça nage comme des morues. Alors ils faisaient des grâces, parce qu’il y a toujours un idiot quelque part, pour prendre une photographie. A droite et à gauche, on ne pouvait rien voir, qu’un grand plateau de grès dur, tout noir, percé du goulet étroit sur lequel nous flottions. Autour du chaland, il y avait aussi des petites roches très pointues, et l’eau coulait sous nos pieds, chahutante, et pourtant comme huileuse, avec des bouillons sournois, qui venaient du fond. Ou bien tout à coup elle frappait des coups formidables contre les murs qui l’étranglaient ; et elle se faisait des cheveux blancs.
— Premier coude ! annonça Higgins.
Le chaland tourna presque sur lui-même, sans avoir l’air de se fouler, et passa avec un bond.
— Deuxième coude ! dit encore Higgins.
Même jeu. On chatouilla une roche noire, et on reprit le chenal, en valsant.
— Troisième coude !
C’était nous qui avions crié, pour empêcher Higgins de faire toujours le malin. Imaginez qu’on court à toute vitesse dans un couloir sans voir la porte qui est au bout. Mais nous étions parfaitement habitués. En huit minutes, nous tombions dans un grand bassin d’eau calme. On vit même, assez loin, un hippopotame, et on lui envoya deux coups de fusil. Il fut atteint dans ses sentiments, car il plongea.
— Eh bien ? me demanda Higgins.
— Peuh ! je lui dis, j’ai vu mieux.
Le courant se précipita de nouveau : on arrivait au barrage de Kénié. Ah ! que c’est bon, que c’est bon, d’avoir le cœur serré ! On était dans la poussière d’eau, dans des tourbillons, dans le bruit de cent roues de moulins tournant à la fois. C’est un endroit où le Niger est en folie. Plus haut, il est large d’un quart de lieue, ici de vingt mètres. Et il fait du quarante à l’heure, et c’est beau de les faire avec lui. On vit ! On embarque des paquets d’eau, on a le plaisir de savoir que ça n’est pas truqué, comme sur un toboggan. Et quand c’est fini, le cœur se dilate. Quand on fut en bas, j’avouai :
— Ça, c’est extrêmement magnifique. Mais Sotuba, c’est de la roupie de singe.
Alors Higgins me traita comme un nègre :
— C’est le contraire, dit-il. Pour passer Sotuba, il faut être bon marin, ce que tu ne seras jamais. Tandis qu’à Kénié, le chenal est tout droit. Il n’y a qu’à se lancer hardiment, les pagaies hautes, en redressant les embardées quand elles viennent : un jeu pour dames.
Il avait été très bien, au milieu de tout ça, le Parisien, M. Hénoc-Kohn. Tout le temps de traversée, dans les rapides, il était resté assez sur son derrière, en fumant des cigarettes, et même il avait manœuvré son kodak pour photographier les pagayeurs, qui étaient bien contents… Le soir tombé, on fit comme on faisait tous les soirs : on s’échoua sur un flot de sable, on éventra des boîtes de conserves, et on dîna, après avoir pris l’apéritif, bien sûr ! On était gai, tout à fait gai. Les étoiles étaient claires, et du côté de la lune on apercevait les quatre terrasses que font les collines, au-dessus du Niger. Des terrasses régulières comme des banquettes plaquées à la bêche par un jardinier pour étaler des pots de fleurs : il paraît que c’est la rivière qui a fait tout ça elle-même il y a des centaines de mille ans, en usant d’autres barrages, bien plus hauts que ceux d’aujourd’hui.
— C’est le lieutenant de vaisseau qui fait l’hydrographie qui m’a dit ça, expliqua Higgins, et il prétend que si on abattait les barrages qu’on vient de passer avec de la dynamite, on ne ferait que brusquer l’œuvre de la nature, et qu’on verrait une cinquième banquette.
Ça fit retomber la conversation sur les rapides, et Higgins ajouta, sans y voir de mal, qu’un jour, en essayant de remonter Kénié à la cordelle, il avait pris un bain, un sale bain.
— Et alors ?… je demandai.
— Oh bien, qu’il fit, quand on sait nager, il n’y a qu’à se tenir au milieu du courant, en tâchant d’éviter les cailloux. C’est les cailloux qui sont mauvais, ça vous ouvre le ventre comme un chirurgien. L’eau, ça n’est rien, quand on sait nager… Au fait, vous savez tous nager ?
… Et à ce moment, voilà M. Hénoc-Kohn, qui était déjà couché sur son lit démontable perfectionné, sa couverture de voyage sur les pieds, qui se met à dire, d’une voix toute changée :
— Mais non, mais non, je ne sais pas nager ! Comment, comment, il y avait du danger ? Je ne savais pas, moi !
Et il se met à claquer des dents comme un crocodile qui sent la fringale. Mais il n’avait pas faim. Ah ! non, il n’avait pas faim ! Il avait le cœur sur les lèvres, et il disait :
— Je ne savais pas, moi, je ne savais pas ! Je croyais que c’était comme à Paris : tout le temps on vous fait des coups comme ça, à Luna-Park, et c’est pour rire… Alors il y avait du danger, du danger ?
Il se recroquevillait sous sa couverture, et l’on voyait sa pauvre petite figure de bon garçon, bien aimable, toute blême, toute terrifiée sous la lumière de la lune et des étoiles.
Higgins se rapprocha de moi tout doucement — il avait déjà les pieds nus dans sa mauresque — et me dit :
— Le cochon ! Il est capable de nous faire l’accès froid par simple frousse, et s’il a déjà eu la fièvre, qu’est-ce qui va lui arriver après ? Il est capable de s’appliquer une bilieuse !
Puis il prononça, bien haut :
— Mais non, monsieur Hénoc-Kohn, vous n’avez pas compris : c’est en remontant, à la cordelle, qu’il y a des fois un pépin. En remontant, je vous dis ! En descendant, jamais ! Prenez un cachet de quinine, et faites dodo.
L’autre prit son cachet de quinine, et on souffla les photophores, à cause des moustiques. Mais vers minuit, comme la lune se couchait, le Parisien dit encore en grelottant :
— Je n’ai plus peur, monsieur Higgins. Que c’est bête d’avoir peur comme ça, pour une chose passée, après la liquidation, quoi, et quand on s’en est tiré… Voilà ce que c’est de ne pas avoir l’habitude. Mais j’ai toujours froid : c’est drôle !
Et après ça, il eut très chaud. On n’avait pas de thermomètre, comme dans les hôpitaux, mais on voyait bien qu’il avait pincé l’accès en grand, et jusqu’à la gauche. Higgins me souffla dans l’oreille :
— Tiens le photophore et allume-le, quand il se lèvera pour pisser. Il faudra regarder voir.
Le pauvre diable se leva, à la fin. On le tenait sous les aisselles. Higgins, qui s’était baissé, étudia le sable en sifflant. Il était resté tout noir, le sable : d’un noir qui ne disparut pas en séchant.
— Ça y est ! murmura Higgins : l’hématurie. Good god ! Quand on a des rentes, aller offrir ça pour rien, pour le plaisir ! Enfin, il y en a d’autres qui y ont coupé. Moi je l’ai eue, et me voilà… Seulement, il est inutile qu’il voie, n’est-ce pas, quand il va pour son besoin. Ça l’effraierait encore, tout ce sang noir !
Et quand le Parisien eut des vomissements, on lui dit que c’était la fin de l’accès, que sans ça on lui aurait donné de l’ipéca : ainsi !… Il était bien faible, bien faible, et ne se souciait plus de rien. Higgins lui entonnait des whiskys and sodas toute la journée, et en prenait son compte personnel pour lui tenir compagnie. Ça n’est pas plus mauvais qu’autre chose, comme remède, quand on n’a rien dans la boîte à pharmacie et ça étourdit, ça endort. Il aurait pu s’en tirer, comme disait Higgins, mais le lendemain il eut une rechute. Mais c’est drôle : il n’avait plus peur du tout, il n’avait peur de rien. On l’entendait seulement supplier : « Laissez-moi tranquille ! » Et Higgins, au contraire, qui était plein comme une soupière, à force de le soigner au whisky, répétait « C’est ma faute, c’est ma faute ! J’avais bien besoin de lui raconter des histoires sur les rapides… Monsieur Hénoc-Kohn, c’est des blagues, ce que je vous ai dit sur Kénié, des blagues ! Et puis c’est passé : il n’y a plus rien jusqu’à Ansongo, et nous n’irons pas à Ansongo ! » Mais tout lui était égal, à ce Parisien : il ne savait pas ce que c’est que l’hématurie. Et même s’il l’avait su ! Il était si loin, déjà, de l’autre côté de la vie…
Il mourut paisiblement, le soir du troisième jour. Et quand on lui eut fermé les yeux, sur son démontable perfectionné, Higgins me dit très sérieusement, comme il faisait tout :
— On ne peut pas le ramener à Bamako, c’est trop loin : il faut l’enterrer ici. Mais de quelle religion était-il ?
Bien entendu, je ne savais pas. Il n’avait jamais parlé de rien, et c’était des choses dont il se fichait, je suppose. Mais je dis, à cause de son nom :
— C’est plus probable qu’il était juif, ce petit.
— Well, répond Higgins, je ne sais pas les prières juives, moi ! Et on ne peut pas l’enterrer sans rien faire : c’est un blanc… Mais les prières des protestants anglais, c’est si pareil : tout tiré du Livre de Job !
Il alla chercher dans sa cantine un petit bouquin relié en chagrin noir, et quand on eut creusé la fosse et qu’on y eut descendu le corps, il se mit à lire très gravement, vous savez, très gravement, des choses à fendre l’âme, qu’il traduisait à mesure. Je ne me rappelle plus tout, naturellement, seulement des phrases, de temps en temps. Et pour traduire, parce qu’il se donnait du mal, il reprenait l’accent anglais : « Nous n’apportons rien en ce monde, et il est sûr que nous n’en pouvons rien emporter… car l’homme marche dans une ombre vaine, il entasse les richesses, et il ne peut dire qui les récoltera : et tu tournes l’homme en destruction, Seigneur, et tu dis après : « Renaissez, vous, enfants des hommes ! » Car un millier d’années, pour toi, c’est comme hier ; et tout ce qui est passé, ce n’est pour toi que comme une heure de la nuit passée… »
Ça dura très longtemps, et c’était drôle, drôle, à cause de l’accent anglais. Et pourtant, nous n’avions pas envie de rire, nous pleurions tous. Voilà comment nous l’avons enterré, ce Parisien que nous ne connaissions pas.
» … Maintenant, vous me dites qu’il est mort à son tour, cet Higgins, chef de la flottille. Ça ne m’étonne pas, je répète, parce qu’il prenait trop de whisky. Mais ça me fait du chagrin tout de même, et je me demande s’il a pu trouver quelqu’un à son tour, pour lui réciter ces machines du Livre de Job. Ça lui aurait fait plaisir. Mais ce n’est pas probable : lui, il savait tout faire, mais il n’y avait que lui…
— GRAAF, LÉGIONNAIRE —
— Voyons, mon garçon, voyons, dit M. Justus Klaatschmann d’un ton engageant, pour en venir là ou vous êtes, à la Légion, vous avez été débauché ? Les recruteurs, hein, les recruteurs ?…
Allemand de Francfort et journaliste, M. Klaatschmann s’exprimait en allemand. A ses côtés, assise sur une chaise de bois taillée à la hache dans les débris d’une vieille caisse de Pernod, Mme Klaatschmann prêtait à ces paroles une attention sentimentale. Par instinct de pitié féminine, cela lui eût fait plaisir que ce soldat fût malheureux, qu’il eût une histoire, une triste histoire, qu’elle le pût considérer comme une victime de la perfidie des hommes. Elle avait la taille un peu carrée, le nez pointu, de magnifiques cheveux blonds, des yeux couleur d’iceberg, et transpirait abondamment malgré la brise plus fraîche qui, à cette heure, commençait de souffler à travers la grande entaille que le fleuve Rouge a percée à travers les rugueuses montagnes de Yun-Nan. Son mari commanda une nouvelle bouteille d’export-bier qu’Ah-Sung, le marchand chinois, apporta en glissant sur ses pieds feutrés. Graaf, le légionnaire, en était à sa seconde absinthe. Autour d’eux flottait cette étrange odeur qui caractérise les boutiques de tous les mercantis célestes, à la fois sure et résineuse. On était bien là pour causer, parce que les officiers du poste de Fo-lou prennent leur apéritif au cercle. Il n’y a que les hommes et les sous-officiers qui vont chez le Chinois, et ce n’était pas encore leur heure. Pour le moment, l’endroit était discret, Graaf pouvait parler, s’il avait quelque chose à dire, et dans sa langue, ce qui devait faciliter la confession. Il répondit :