PIERRE MILLE
SUR
LA VASTE TERRE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
RAMARY ET KETAKA
La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé : deux pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de graines ; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les ormeaux de nos contrées ; des pêchers en plein vent formaient une bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs.
Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse, — miracle ridicule et symbole de conquête, — se dressait la cheminée de la briqueterie Ourville-Florens.
C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental, glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme un vin généreux ; les maisons, les arbres, les hommes, les grands troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes, tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des grains de diamant, des grains de topaze et de rubis : et Tananarive entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés, mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc, traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent entendues très loin, là-bas, en France ; d’innombrables chiens roux aux oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage : et dans tout cela, il y avait à la fois désaccord et séduction.
… Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal :
— J’en ai pris un, j’en ai pris un !
Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne. Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre le dernier des cyprins.
Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant :
— Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec les hazandrano-mena, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu, tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises ?
— C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la géographie, répondis-je.
— J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake, qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce sont les « monpères » jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que c’était mieux… Alors monsieur Laborde est allé andafy, sur les infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des grains de riz en ouvrant la bouche comme ça : aouf ! aouf ! La reine les aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient si gauches et ils avaient l’air si bête ! Eh bien, Ramilina, ils sont descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.
Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais, des tenysoa — c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des écoles protestantes, — elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de l’Écriture ; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle. Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle, Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie.
J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments : Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené, des officiers au casque blanc l’avaient fusillé « parce qu’il avait fait quelque chose de fou ». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de peuple jeune, le soleil se dit « l’œil du jour », la lune, « la chose en argent », et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa.
Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas de souliers pour aller à la procession de la Vierge.
Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage.
Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite, et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai mon boy chercher au lac de nouvelles victimes…
… C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.
*
* *
Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas ! Seulement un jour la reine — hélas ! que ces choses sont loin : alors, il y avait une reine ! — nous avait demandé si nous aimerions à tuer des arosy. Et l’arosy n’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie sauvage est un beau gibier. Nous avions dit : « oui » d’enthousiasme. Et dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.
… C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus profonde apparaissait, débarrassée des joncs ; mais des lotus bleus, par milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que des végétations le recouvrent.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux de marais, — les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos contrées, les tsiriris au cri lamentable. Ils s’étaient levés tous ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des coups de leurs ailes nerveuses ; et celle vibration perpétuelle, ces cris longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie en lui laissant toute sa tristesse.
Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples, comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants, sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac dormant.
— Canard… tsiriri… oie sauvage… là, entre ces deux bouquets de roseaux ! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha !
Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine au posé.
Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres : une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme, éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible, avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.
— Il est blessé !
Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés, qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.
— Galliac, criai-je, on part : je n’y vois plus !
Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.
Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy, gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des grains d’ivoire ; des poules attachées par les pattes criaient la tête en bas ; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures lancéolées bruissaient avec douceur : c’était leur part, la friandise naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches. Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.
Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de Rainitavy.
— Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka ! dit Galliac qui les connaissait.
Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient flattées d’avoir été appelées ramatoa, qui est une façon magnifique de dire : madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la syllabe ra, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des parents et des amis.
— Tsarava tompokolahy ? Te portes-tu bien, mon seigneur ?
Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père, tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble, pour nous éclairer.
*
* *
… La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des plumes au gibier mort étendu par terre.
— Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la case ?
Elle secoua la tête :
— Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles font mitsangan-tsangana (ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose.
Et réfléchissant une minute :
— Ici, c’est trop petit… On le dirait au « monpère » jésuite. Et il fait des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la messe demain ; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la messe.
— Quel âge as-tu ? dit Galliac.
— Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les Français.
Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave par notre flotte en 1885.
— Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le général Duchesne a pris Tananarive.
Mais Kétaka secoua la tête :
— Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est le Kinoly, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu, parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant… Quand les Français sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de suite dans le bois sacré d’Ambohimanga : il a des mâchoires de crocodile, son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir… Le Kinoly est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont des Arabous, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les voitures de fer : et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier des miaramila, des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant la tête comme un mendiant. Et le miaramila français lui dit :
« — Mendiant, tu as les ongles bien longs !
» Le Kinoly tira ses griffes et dit :
» — Ils ont poussé dans la terre.
» Puis il entr’ouvrit son lamba. Et le miaramila français lui dit :
» — Comme tu as le ventre creux !
» — C’est qu’il a pourri dans la terre.
» Et le miaramila lui dit encore :
» — Tes yeux sont bien rouges.
» Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit :
» — Regarde.
» Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la viande morte sur les os de sa face.
» Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.
» Le Kinoly descendit encore, il regarda les Arabous, il regarda les hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières : le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les mouches… Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.
» Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir, les « symboles-de-la-longueur-du-jour, » les pendules en or et en verre, battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les étagères, et tout cela venait d’Europe.
» La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa l’épaule et lui dit :
» — Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux, suis-moi de bonne volonté.
» Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe qui charme.
» — Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant !… Le souffle de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis au-dessus de toi et tu peux t’en aller.
» Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les sables et dans les rivières ; d’autres s’étaient pendus aux arbres, épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets, tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.
» L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit :
» — Levez-vous !
» Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le premier ministre dit :
» — L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables !
» La reine fit un grand kabary, et les miaramila malgaches allèrent à la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches ! Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares ? Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales ? J’en ai vu fusiller un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly ! Ils n’avaient pas d’yeux, mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la foudre… Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes, ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces mortes… Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines, se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.
» Et il rendit Tananarive aux ombres. »
Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.
Sa sœur Ramary cria :
— Kétaka est une grande menteuse ! Elle invente des histoires tous les jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à Moramanga, près de la grande forêt.
— Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite ? dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.
— Pas plus que moi, fit Kétaka.
Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont dans ce pays les filles de race noble ; un peu de rose même apparaissait à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes, qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée entre celles de son peuple… Un enfant, une femme, un animal, on pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé déjà, je souriais en la regardant…
Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé ; la voie lactée traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient au loin, pareils à des yeux hardis ; on entendait à travers les espaces calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins, les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et harmonieux.
Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp, dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. « Il n’y a jamais rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un vieil ami. »
Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village, trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement ; mais eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre : le gouvernement français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes, humides de sueur froide : « Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec nos poings ? — Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux tout blancs, pleurait sa maison en flammes ; sa belle maison où il y avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers verts, et des vitres aux fenêtres ! Il l’avait construite, sa demeure, avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais il leur assurait pourtant — mieux que nous ! — un semblant de justice et de police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre, regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui les avaient asservis sans les protéger : nous ne pouvions rien.
Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline, dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas : il était partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre, emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait : les hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir, et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son courage.
L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés : je songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary et de Kétaka demeurait sombre : le malheur évité aujourd’hui devait échoir le lendemain, ou dans quelques jours ; il contemplait avec une résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux. Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes, louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de mystérieux devoirs :
— Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier d’Ambatovinaky.
Et, ma foi, je criai :
— Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde !
Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique bagage. Elle répondit sans embarras :
— Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les filles de Madagascar ; pourtant il était heureux de trouver un protecteur pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme en amour égale la liberté de l’homme : tradition antique léguée à cette race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr, nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles, et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est, au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux de vitres brisées ; des marches d’escalier grimpaient le long des murs ; des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient leur vie sur les fumiers ; et quelques demeures isolées, détruites aussi, avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe, étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser les mottes de glèbe dure.
Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé ! Parfois, sur une haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de fusil : c’étaient les Fahavales qui surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser, nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de près.
Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde, s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.
— Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.
Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie, un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.
— Ça ne te rappelle pas l’Évangile ? continua Galliac.
Et il ajouta, avec un sourire ironique :
— Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre !
A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie, le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de leur long voyage : c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru, haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.
— Antananarivo ! Antananarivo !
Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière, hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous, n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec leurs bow-windows, leurs tennis-courts, l’air intime et confortable des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes — des chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot allongé — volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes disparurent, les mpilanzas gravirent des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous, semblait un phénomène inexplicable.
… La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary, tranquillement.
— Et les femmes ? dis-je au boy qui nous sert à table.
— Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.
Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux ; et il me semble qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille, qui gonflent un peu sa brassière puérile.
— Kétaka, lui dis-je…
— Oui, mon seigneur.
Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit au pied de mon lit et se coucha dessus…
C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma couche.
*
* *
Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait ; elle l’avait acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému ; il était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait, parlait.
— Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un jour, je l’épouse.
C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas… A ce qui nous restait de besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts, les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La relative solitude nous avait faits très simples ; nous nous aimions tous deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes ? Nous ne le savions plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour les mêmes choses qu’en Europe.
Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en pleura presque.
— Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs ! O mahantra, mahantra ianaho, malheureux que tu es !
— Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache ; il est riche, c’est un héritier, Ramary !
Mais elle répéta :
— O mahantra, mahantra izy !
Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient comme un refrain dans une cantilène : « Ayez pitié des pauvres et des orphelins. » Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose ; et détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la civilisation chrétiennes…
Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary, l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.
Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race, n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie, alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le matotoa, le fantôme, aurait pu s’offenser ; mais elle n’était plus triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale, n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi qu’une fois « mariée », il n’est point convenable qu’une femme sorte de la maison conjugale. Cela s’appelle mitsangan-tsangana, courir, et ôte de la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites dont le but était plus ou moins honorable : Ramary, qui conservait les mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces demoiselles.
Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même, plus rude, elle l’exagérait ; car Ramary, étant amoureuse, était indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle protégeait un peu, ce qui la rendait fière : une jeune femme illustre mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.
Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale. C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites secrètes à de très hauts personnages ! Et la princesse Zanak-Antitra disait tout au capitaine ; elle eût livré son mari, elle eût livré la reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme — si jamais le patriotisme a existé à Madagascar, — ni religion, ni même le respect des intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement : on défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur, déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon : alors elle demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques, au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison, arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.
D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni ; courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière, les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le soleil derrière elles ; et de petits enfants nus les suivaient, couverts de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage ; mais parfois on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être privée de son enfant, vendu au loin.
… Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe ; sa mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un agrandissement de sa dignité ; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits cochons noirs.
Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi la meilleure part ; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants. Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres éléments, je le sais bien : une lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise. Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition, c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans les idées qu’elle comprenait.
J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle, et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable, avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.
— Tu travailles très bien, petite Kétaka ! lui dit Galliac en riant ; mais tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi ?
C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie. Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris pas…
Et je répondis : « Oui », malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis « oui », encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec sécurité. Mais Ramary me dit alors :
— Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne voulais plus d’elle et tu lui as répondu « oui ». Elle t’a demandé s’il fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.
Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire chercher ? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen ! Elle était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la même, avec une fierté de déesse et d’idole.
Et cela dura ainsi… Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon presque frère.
Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies, les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait. Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir ; quinze jours dans le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive ! Il en haussait les épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary, il allait à la chasse.
— Adieu, vieux !
— Adieu, vieux !
Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que cela se dit ? Ah ! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait ! Mais l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de l’abandon ? Non : « Adieu, tu m’écriras ? — Crois pas. Pas moyen. — Alors, adieu ! — Adieu ! »
La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles, et ne veut pas être consolée :
— Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais !
*
* *
— Ramilina, voici ma sœur Sary-Bakoly qui veut te faire visite, me dit Kétaka.
La « Statue-de-terre-cuite » est devant moi, accompagnée d’une esclave qui porte un panier de bananes et d’oranges, un poulet et des œufs, car il n’est point convenable de faire une visite de cérémonie sans offrir en même temps un cadeau. Elle est revenue de Mouramangue avec le lieutenant Biret, son ami. Elle est heureuse de retrouver ses sœurs unies à des vazahas illustres, et demande la permission de venir les voir souvent. J’accorde toutes les permissions possibles, sans hésiter.
Sary-Bakoly était grande, assez âgée déjà : figure intelligente et sèche, impénétrable et polie, avec d’âpres dessous de volonté qui la faisaient ressembler à Kétaka. Tout de suite elles commencèrent ensemble une longue, une interminable conversation, se donnant des nouvelles des frères, des parents, des bêtes et des hommes, des terres à riz et à manioc, allant soupeser la négrillonne, future esclave que sa mère esclave avait donnée à Kétaka. Et je compris combien les intérêts de la famille et du clan tenaient de place dans ces âmes, et combien mon fugace passage dans leur vie les occupait peu. Dans leur consentement à nous traiter en maîtres et en époux, il entrait autant de condescendance que de crainte et de faiblesse, et je devinais en elles des griefs silencieux, un mépris mérité pour notre ignorance de certains rites et de certains devoirs, des jugements portés d’après des principes moraux qui ne sont pas les nôtres… Sary-Bakoly revint souvent ; puis une fois elle m’annonça qu’elle allait passer quinze jours dans sa famille, avec la permission du lieutenant.
— Tu entends, Ramilina ? me dit mon amie.
Et je répondis, comme toujours, que j’entendais parfaitement. Ma quasi belle-sœur me fit alors un grand remerciement, avec un air de gratitude singulière, comme si je venais de prendre un engagement important.
Ramary n’assistait point à ces conversations. On la considérait comme une trop petite fille, et son grand amour pour Galliac en faisait une espèce de traîtresse, la mettait en dehors de la famille et des usages. C’est ainsi que se prépara la catastrophe, en même temps qu’une autre, plus tragique et irréparable.
*
* *
J’avais accueilli Sary-Bakoly avec une faveur un peu ironique, et toute particulière, parce que son ménage avec le lieutenant Biret me paraissait présenter des caractères intéressants. Il différait beaucoup des nôtres : c’était Sary-Bakoly qui tenait les cordons de la bourse. Tous les mois — un lieutenant, à Madagascar, n’a pas de gros appointements, et, quand il est amoureux, il faut bien qu’il consente à quelques sacrifices, — le lieutenant Biret remettait à son amie le montant total de sa solde. Sary-Bakoly tenait les comptes, lui donnait au jour le jour son argent de poche, et acquittait les notes de son tailleur. On eût dit, de la sorte, une revanche individuelle indigène contre notre système colonial. Et quel est, en effet, le principe de ce système ? que l’indigène paye, et que nous administrons avec son argent, après avoir prélevé, comme il convient, les appointements de nos fonctionnaires, et en gardant pour nous le bénéfice. Ici, c’était l’amant européen qui payait, la maîtresse indigène qui administrait, en gardant tous les profits : et ce renversement des rôles m’inspirait parfois de salutaires méditations. Mais on a tort de confondre les considérations générales de la politique, et la conduite d’un ménage. Le départ de Sary-Bakoly pour Mouramangue, le ton tout gracieux et dégagé des adieux que je lui fis, et aussi — cet aveu est humiliant, mais je le dois faire — l’indélicatesse avec laquelle le lieutenant Biret s’empressa de profiter d’une coutume malgache que j’ignorais, furent la cause de graves désordres.
Ce fut Joseph, mon boy, qui se chargea de m’avertir. Il advint qu’un soir, en servant à table, il manifesta qu’il avait quelque chose à me dire.
Les femmes faisaient cuisine à part : un plat de riz cuit à l’eau, avec du sel, du piment et du sucre ; des poissons secs ou un peu de viande dans les grands jours, telle était leur nourriture. Il n’eût point été digne de les recevoir à notre table, et d’ailleurs cette faveur les eût embarrassées, pour une raison matérielle bien simple : elles n’étaient point capables de se servir d’une fourchette. La cuiller seule a pénétré dans la civilisation malgache. J’ai dîné chez la reine, avec toute sa famille, avec les filles des ministres, avec les femmes de tous les grands de la cour — quelles femmes et quels grands !… — et je ne sais pas s’il en est cinq ou six qui connaissent l’usage d’un autre instrument de bouche. Aussi l’attitude de la reine, de ces dames, de ces demoiselles, était-elle héroïque : elles siégeaient, souriaient, et ne mangeaient point. Il est vrai que beaucoup se rattrapaient sur le champagne. Ajoutez que nos épouses, malgré toute leur noblesse, venaient des champs. Elles ne s’asseyaient sur une chaise que pour accomplir un certain nombre de gestes que leurs maîtres protestants et catholiques leur avaient appris : écrire, lire, travailler à l’aiguille. Mais on avait omis de leur enseigner à manger comme les blancs, il leur fallait être accroupies sur une natte, devant la marmite fumante. C’étaient encore de petites sauvages.
Donc Joseph, mon boy, servait mon repas, solitaire depuis le départ de Galliac, et j’avais pris l’habitude de le laisser parler, pour atténuer l’ennui de l’heure. Je l’estimais pour sa politesse, sa douceur, son hypocrisie, qui en faisaient un bon domestique ; enfin, il était assez délicieusement paresseux pour préférer l’ignominie ou la bizarrerie des tâches à leur rudesse. En ce moment, il était en train d’enlever avec gravité, du bout d’une paille, les fourmis qui nageaient dans ma tasse de café. Les fourmis étaient la plaie de la maison. Il y en avait partout, et surtout dans le sucrier. On avait beau cacher ce vase dans les endroits les plus clos et les plus altiers, l’entourer d’un océan de vinaigre, le fermer par des procédés perfectionnés, on y trouvait toujours autant de ces petites bêtes que de grains de sucre en poudre. Le plus simple était de se servir en faisant pour un instant abstraction de ces corps étrangers, et de les faire pêcher ensuite par son domestique. Joseph ne jugeait pas cela extraordinaire, ni moi non plus.
Mais, ce soir-là, il serrait les lèvres d’une façon inhabituelle, dont l’importance de l’opération précédemment exposée ne suffisait pas à rendre compte.
— Seigneur, dit-il enfin, savez-vous que Kétaka a passé la journée chez le lieutenant Biret ?
Joseph avait vu avec chagrin la régularité de nos mœurs. Il eût aimé être, dans la maison, non seulement Ganymède, mais encore Mercure, à cause des profits. Je lui déclarai tout net qu’il n’était qu’un vil calomniateur. Seulement, un quart d’heure après, j’avais la faiblesse d’interroger Kétaka.
— Si j’ai été chez le lieutenant Biret ? dit-elle. Oui ! Puisque la Statue-de-terre-cuite l’a quitté, et qu’il n’a plus de femme, et qu’elle est ma sœur.
— C’est bien. Tu vas partir ce soir.
— Il fait nuit. Attends jusqu’à demain, dit-elle tranquillement. Il n’est pas convenable qu’une femme sorte dans la rue à cette heure.
— Va-t’en ! dis-je.
Sa sœur Ramary accourut, m’embrassa :
— O Ramilina, pourquoi es-tu fâché ? Puisque c’est le lieutenant Biret, et puisque Sary-Bakoly est partie, elle devait la remplacer : ce sont les rites… elle aurait été montrée au doigt.
Dans sa douleur, elle appuyait son nez contre ma joue, à la mode de l’ancien baiser malgache, en aspirant l’air.
— Va-t’en ! dis-je encore à Kétaka, plus rudement.
Elle ne baissa pas son regard noir, et dit à sa sœur à voix haute, en me montrant :
— Afabaraka izy ! Il est déshonoré
Une heure après, elle était partie, sans faire de bruit, sans daigner même me revoir, incapable de demander grâce.
J’étais déshonoré. Ramary me le répéta. L’insulte que j’avais faite à sa sœur était impardonnable. La place que Sary-Bakoly avait quittée, les coutumes des ancêtres ordonnaient à Kétaka de la prendre, et c’était toute sa famille que j’avais insultée en la chassant pour avoir rempli l’antique et imprescriptible devoir.
— Moi, je te pardonne, me dit Ramary, parce que tu es l’ami de Galliac. J’aime mieux me compromettre moi-même, me fâcher avec les miens, que de quitter cette demeure où il reviendra… hélas ! reviendra-t-il ? — Mais les autres, ils l’auront toujours en mépris.
La princesse Zanak-Antitra elle-même me donna tort. Et, comme elle me voyait veuf, comme Ramary, esseulée, était très triste, elle ne trouva rien de mieux que de lui faire envoyer une invitation pour une sauterie d’après-midi chez la reine. En ma qualité d’Européen, on serait trop heureux de me recevoir ; Ramary me devancerait, et je la pourrais rejoindre discrètement. C’était un grand honneur que d’être prié à ces fêtes assez intimes : la petite abandonnée en sauta de joie.
— Tu vas me donner dix piastres, Ramilina, ton ami Galliac te les rendra. Il faut dix piastres au moins. D’abord, j’aurai des souliers de soie noire, des kiraro merinosy, c’est si joli ! J’ai la robe qui m’a servi pour la fête des tombeaux : elle est magnifique, couleur de cuivre rouge ; mais je mettrai un nouveau corsage, et, avec des bas blancs, un corset comme les dames blanches, je serai très belle.
Trois jours à l’avance, il vint une matrone pour préparer sa coiffure. Elle lui lava les cheveux, et les oignit de pommade à la rose. Puis, et cela dura près d’une demi-journée, elle les tressa en une infinité de petites nattes, comme on fait parfois en France pour la crinière des chevaux ; enfin, lorsqu’une nuit fut passée, on défit les nattes, les cheveux retombèrent, ondulés, pareils à des vagues noires et brillantes ; et le matin même de la fête, avec l’aide de mon domestique Joseph, enchanté de trouver une occupation peu pénible, on lui dressa un chignon compliqué. Elle partit dès deux heures sonnées, fière des quatre esclaves loués qui la portaient en filanzane, — car elle s’était payé un équipage ! — fière de sa robe aux reflets métalliques, où la taille, j’en ai bien peur, n’était pas tout à fait à sa place ; fière aussi d’avoir quitté sa puérile brassière pour ce raide corset ; pour cette contrefaçon de toilette parisienne, son lamba aux plis chastes, qui donnait de loin à sa mine de jeune singe adroit un peu de grâce antique, un charme léger, une élégance longue et souple ; elle partit, faisant sonner sur l’escalier ses souliers de mérinos, et, resté seul après elle, je songeai à sa démarche ancienne sur les bords du lac d’Antsahadinta — la démarche silencieuse de ses pieds nus sur l’herbe rude, quand ses talons roses, posés à plat sur le sol, lui faisaient cambrer les reins, et dresser sa jeune tête.
Et à mon tour j’appelai mes porteurs, pour me rendre au Petit-Palais où l’on dansait ce jour-là.
Tout au fond du Rouve, l’ancienne ville sainte qui jadis contenait Tananarive entière, au delà des tombeaux des vieux rois, il dressait ses arcades de bois légers qui s’enlevaient sur des chapiteaux de couleur brune et chaude. Du dehors, on entendait déjà le bruit d’un mauvais piano : j’entrai.
Au fond d’une salle carrée, dominée par une galerie circulaire, la reine était assise sur son éternel trône doré. Elle était laide, sèche, assez vieille déjà, et n’avait pas eu d’enfants. Si même elle était devenue mère, il était décidé d’avance, par la loi du royaume, que sa progéniture, ayant pour père légal Raini-laiarivony, qui n’était pas de caste noble, n’aurait pu régner. Pourtant, elle-même n’avait pas sans mélange, dans ses veines, le sang des Malais qui, après de longues aventures perdues dans l’obscurité des temps légendaires, avaient poussé jusque sur les plateaux rouges et stériles, d’où ils étaient ensuite, d’un mouvement énergique et prudent tout ensemble, descendus à la conquête de l’île. Les unions politiques de ses aïeux avec des filles sakhalaves aux mâchoires bestiales avaient noirci son teint, jeté en avant sa bouche dure, et l’on sentait dans tout son être, avec une dignité assumée mais habituelle, de l’intelligence, de l’astuce, une violence contenue, de longues rancunes, peut-être un désir de vengeance amer, muet et brûlant. Ce n’était un mystère pour personne que les conquérants français l’accusaient de conspirer, racontaient de louches histoires de lettres signées d’elle, scellées de son sceau, prises entre les mains des insurgés. Et cependant ces mêmes conquérants venaient en uniforme à ses fêtes, dansaient, courtisaient ses filles d’honneur ; et dans cette salle, tandis que leur taille se courbait pour des saluts, leurs yeux, leurs gestes, leurs voix semblaient prédire des exils et des poteaux d’exécution.
Ramary regardait tout cela avec des yeux gais, parce que l’heure était joyeuse et qu’elle ignorait tant d’intrigues et tant de menaces. Elle sautait, se laissait entraîner par les beaux officiers, retrouvant des amies, se faisant patronner par l’impérieuse Zanak-Antitra, furetant dans les salles voisines ; et tout à coup elle vint me dire en mettant un doigt sur sa bouche :
— Ramilina, viens voir !
Et ce qu’elle me montra, c’était, dans une pauvre chambre, étroite comme une prison, tendue d’un papier déteint, un vieil homme qui me reconnut et m’appela.
L’homme était Raini-tsimbazafy, le nouveau premier ministre. Et comme cette fonction jadis était terrible et auguste, pour l’amoindrir et la déconsidérer, on la lui avait donnée, parce qu’on le croyait inoffensif et bête. Caché dans ce trou, vêtu d’une sale robe de chambre, assis devant un papier qu’on lui avait envoyé de la Résidence, il considérait d’un œil anxieux l’espace laissé par l’écriture au bas de la page.
— J’ai reçu cela tout à l’heure, me dit-il à voix basse. Où faut-il signer ?
Et quand je lui eus montré la place du doigt, il continua timidement :
— Est-ce que c’est vrai que vous allez démolir la cabane d’Andrian-ampo-in-Imérina ?
C’était une humble hutte de bois et de paille, où vécut le fondateur de la dynastie, et de laquelle il avait marché à la conquête de l’île, aidé par les premiers Européens qui préparèrent du même coup la grandeur et l’anéantissement de la dynastie. Entre leurs larges palais modernes, dans l’orgueilleuse conscience du chemin parcouru, ses successeurs avaient conservé l’antique demeure. Elle penchait à droite, vaincue par le temps, pieusement étayée, révérée toujours, et, pour fouler la cendre du foyer de cette masure presque en ruine, il fallait être d’un sang noble. Depuis trente ans la vieille esclave, nourrice d’un roi, qui la gardait, n’avait jamais pénétré dans la partie réservée aux seuls hommes libres, derrière le poteau central ; et pour sortir de la hutte elle se faisait porter, afin de ne pas souiller, de ses pieds avilis de servitude, la meule ronde qui servait de marche au seuil sacré.
— Est-ce vrai, répéta-t-il humblement, que vous allez la démolir ?
Et je répondis vaguement :
— Il y a des projets aux Travaux publics pour l’embellissement du Rouve.
— On dit, murmura-t-il, honteux de sa superstition, que lorsque les cinq pierres de son âtre auront disparu, c’en sera fait du royaume… Tout ce que vous faites est bon, mais je ne comprends pas toujours. Je suis très vieux, très malade. Est-ce que vous croyez que la France voudra bien me laisser m’en aller ?
Comme je ne répondais pas, il considéra d’un air abattu le grand sceau, instrument de ses fonctions dérisoires, et ajouta :
— Je vous ennuie. Allez danser.
Si nous n’étions pas venus y substituer la nôtre, eût-elle pu vivre, la civilisation ébauchée qui avait bâti ce palais, créé cet empire en moins d’un siècle, commencé d’assimiler nos sciences et nos religions, sans trop de gaucherie, comme on retrouve une chose perdue, dont on reconnaît l’usage ? A cette heure je la voyais s’effondrer, et, comme si nous avions eu besoin d’une excuse, nous cherchions à nous repaître du spectacle de ses ridicules et de ses vices. Des danseurs avaient découvert dans une pièce écartée la princesse Rasendranoro, que la reine, sa sœur, avait fait enfermer parce qu’elle était ivre, comme tous les soirs ; et ils la ramenaient vacillante, injurieuse, roulant son corps énorme jusqu’au trône où elle vint s’appuyer en riant. Près d’elle, le prince Rakoto-mena, l’héritier présomptif, qui jadis avait fait assassiner des Français dans les rues de Tananarive, penchait son front bas et ses yeux sanglants, comme un taureau méchant mis sous un joug dont il frémit.
— Viens, dis-je brusquement à Ramary. Je me sens triste, ici. J’aime mieux visiter le grand palais. Je ne l’ai pas encore vu.
Ce n’était pas l’usage. Mais pouvait-on refuser quelque chose à un blanc ? Un des officiers s’incline, trouve ma fantaisie naturelle, ingénieuse, charmante, et il nous précède dans les escaliers aux marches basses et irrégulières. Nous traversons deux hautes salles, parquetées de bois de rose et d’ébène, et si pleines d’ombre, même à cette heure, qu’elles semblent des cavernes souterraines, qu’on s’y heurte à des lits, à de vulgaires meubles européens, à des cabinets en marqueterie hindoue, dont la bizarrerie orientale amusa quelques instants le caprice des anciens souverains, et qui maintenant pourrissent dans ces espèces de greniers. Enfin nous voici au sommet, accoudés à la balustrade qui entoure le toit.
L’oiseau de la force, l’aigle, que la dynastie a pris pour emblème, dresse au-dessus de nos têtes ses grandes ailes de bronze. Et devant nous, c’est toute l’Émyrne.
La lumière du jour vers l’ouest se teintait déjà d’écarlate et de cramoisi ; de grandes collines se heurtaient en désordre, baignant leur pied dans les rizières jaunies, tachées de marais, et la campagne sans arbres, onduleuse, immense, allait mourir au pied de l’Ankaratra dentelé, la montagne sainte, pleine du vol éternel des grands oiseaux de proie qui protègent cette demeure des morts divinisés. Sous nos pieds des maisons à arcades, des jardins, des églises, se pressaient, chevauchaient, dévalaient les pentes jusqu’à une large prairie verte, entre l’Ambohi-dzanahare, couturé de cicatrices, et le Lac sacré creusé par Radame : vue rapide et vraiment royale du miracle de cette ville fondée par l’hésitant génie d’un peuple qui maintenant se mourait.
Tout à coup, un murmure monta vers nous. Les taches blanches des lambas se précipitaient vers l’enceinte du Rouve ; il sortait de cette foule un cri de pitié, un gémissement d’horreur infinie, et un homme déguenillé, tremblant, s’abattit sur le seuil même, disant des choses affreuses que nous n’entendions pas.
— O mon Dieu, dit Ramary, qu’est-ce que c’est ?… Viens voir Ramilina, j’ai peur.
Et nous redescendons en courant. Les invités sont déjà dans la cour, et devant la reine, devant les Européens en habit noir et en uniforme, un nègre est accroupi, couvert de sang, d’un sang desséché qui fait des plaques sales sur sa peau poussiéreuse. Ses bras sont hachés, des muscles blanchâtres apparaissent sur la chair grelottante, et ses dents claquent de fièvre. C’est Rainibozy, le chef des porteurs de Galliac.
Il me reconnaît, et me dit d’un ton monotone, résigné, la phrase qu’il a peut-être répétée cent fois depuis son arrivée, qui n’est plus pour lui qu’un bout de rôle, une tragique leçon récitée.
— Efa maty Ragalliac ! On a tué monsieur Galliac !
Et je pousse un cri si furieux, si désespéré, qu’on n’entend pas le gémissement de Ramary.
… L’homme parla, tendant vers nous ses mains mutilées d’où le sang coulait, et ce qu’il disait était horrible et simple. Les Fahavales étaient venus, une première fois, la nuit, attaquer un petit village où couchait la caravane de Galliac, qui avait résisté victorieusement, gardant son beau sang-froid, barrant la seule entrée d’une lourde pierre ronde, confiant aux habitants les cinq mauvais fusils qu’il avait emportés. Le matin il avait tenté de faire retraite sur Tananarive. Ses porteurs s’étaient enfuis, il était presque seul. A midi, il arrivait à pied dans un autre village, Manantsoa, écrasé par la fatigue et la chaleur.
— Ne t’arrête pas, monsieur le vazaha, avait dit le gouverneur. Va-t’en vite, ils vont revenir.
Et ils étaient revenus, en effet, plus nombreux, entraînant avec leur bande tous les habitants du pays, qui avaient senti l’odeur du pillage, vu passer des caisses en métal brillant que leur rapacité croyait pleines de mystérieuses richesses. Pendant deux heures, blessé déjà, haletant, voyant venir la mort, il s’était défendu dans une maison bâtie de briques crues. A coups de bêche, on avait fait un trou dans la muraille pour parvenir jusqu’à lui. Mais la brèche faite, personne n’osait entrer. Alors on avait mis le feu au toit, et il avait péri brûlé, criant sa douleur, et sa peur même peut-être, son sang-froid et son courage vaincus par l’épouvante de la hideuse mort. Et le chef des rebelles avait attendu tranquillement la fin de l’incendie, il était entré, avait retrouvé en tâtonnant le cadavre sous la cendre, et, se penchant sur lui, un couteau à la main, s’était relevé en jetant à la foule un lambeau de chair dont l’arrachement avait laissé sur le ventre noirci une large blessure rouge, qui fumait. Rainibozy s’était lui aussi, défendu à la porte de la case, et on lui avait haché les mains.
....... .......... ...
*
* *
… Ramary s’était réfugiée chez son oncle Raini-maro. Là-haut, sur la galerie supérieure de la maison, elle hurle sa douleur, et, jaillissant d’une robe bleue déchirée, ses bras nus se lèvent et s’abaissent au-dessus de son corps vautré à terre. Elle crie sans fin, les yeux pleins de lourdes larmes, ces beaux yeux que j’aimais pour leur enfance et leur gaieté. Il fait nuit et de petites bougies ont été fichées en terre. Des formes humaines s’agitent tout autour, il en sort un murmure de causerie tranquille, et parfois un grand gémissement solennel et théâtral, répondant à quelque sanglot plus fort de la femme qui pleure sa misère, son gros chagrin fugace et violent d’enfant et de femelle. Ce sont nos porteurs, leurs femmes et leurs filles, les parents de la petite veuve, venus pour honorer le deuil terrible : et tous boivent du rhum que Ramary leur a fait offrir, selon les rites. Beaucoup sont ivres, et, accroupis ou couchés, ils écoutent les joueurs d’accordéon ou de guitare loués pour l’orgie des funérailles, tandis que d’autres font cuire des quartiers de bœuf, en plein air, au bout d’une baguette, et les mangent gloutonnement. Ces choses sont faites aux frais de Raini-maro et de sa nièce ; mais l’oncle, ivre lui aussi, et majestueux, surveille du coin de l’œil une assiette placée sur une table, et pleine déjà de petits morceaux d’argent : offrande des pleureurs et des pleureuses, qui de la sorte, paient discrètement l’hospitalité funéraire. Cependant, un des vocérateurs accorde sa valiha, la tige de bambou, dont on a soulevé à même la souple écorce pour en faire des cordes musicales, et il chante la chanson de l’abandonnée :
« Je ne suis plus qu’un errant morceau d’écorce, éclaté des jeunes pousses du bananier ; mais quand j’étais riche et heureuse, les amis de mon père et de ma mère m’aimaient. Quand je parlais, ils étaient confus ; quand je les prêchais, ils courbaient la tête. Aux parents de mon père, j’étais la protection et la gloire ; aux parents de ma mère, l’ombre large contre les soleils brûlants. J’étais pour eux comme la génisse née en été, leur joie et leur richesse, j’étais celle dont on dit : Voici le grand figuier, ornement des champs, voici la grande maison, ornement de la ville ; voici la protection, voici la gloire, voici la splendeur et l’orgueil, voici celle qui conserve la mémoire des morts ! Car ils m’admiraient comme une stèle funéraire, haute et droite, et ils me recevaient avec des cris d’amour, et des saluts sonores.
» Et maintenant je suis comme l’écorce errante, éclatée des jeunes pousses du bananier, je suis laissée seule, désolée, inutile, haïe par la famille de mon père, rejetée par la famille de ma mère, considérée comme une pierre sur laquelle on fait sécher les vêtements au soleil, et qu’on repousse quand le jour devient nuageux. O peuple ! durant que je parle, je me reproche moi-même, car je suis à la fois reprochable et déshonorée. »
Tous alors poussèrent de grands cris, et entonnèrent ensemble le lamento de la mort, sur un air harmonieux et lent. C’était à peine des paroles que ces paroles indéfiniment répétées, ce désespoir bégayé : « O tristesse, tristesse, larmes en la nuit !… O tristesse ! voici sa mère qui pleure, voici nos enfants, voici nos parents qui pleurent, voici les esclaves en larmes… Larmes, larmes, larmes en la nuit !… »
Elle ne reviendra plus à la maison du docteur Andrianivoune, à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy, la petite veuve désolée, et quand elle aura usé sa grosse douleur, elle s’en ira, les cheveux sur les épaules, vers la demeure de son père, où un ruisseau qui fait du bruit arrose les cannes à sucre… Et je ne la reverrai jamais, jamais, pas plus que je ne reverrai Galliac, dont le corps mutilé gît dans cette terre rouge, ni Kétaka, mon ancienne amie, qui n’oublie pas son injure. La princesse Zanak-Antitra sanglote, elle aussi, à côté de moi. Le capitaine Limal a quitté Tananarive et, de cet autre grand amour, il ne reste également que des ruines.
— Ramilina, me dit-elle, la chanson méchante dit vrai, nous sommes reprochables et déshonorées, nous sommes perdues… Perdues ! Auparavant, nous ne savions pas ce que c’était, nous ne savions même pas si un homme était notre amant ou notre époux. Et vous êtes venus, vous, les blancs, et nous vous avons aimés, et vous teniez à des choses que nous ne connaissions pas : la fidélité, la vertu, dont les missionnaires parlent aux ignorantes petites filles sauvages, durant les heures d’école, en attendant que les beaux officiers et les colons les ramassent à la sortie. Cependant, par insensibles progrès, nous arrivons quelquefois à croire que ces choses existent peut-être ; et alors, vous nous quittez. La chère Ramary a une consolation : au moins son grand ami est sous la terre, pour toujours ; il est mort, il ne l’a pas abandonnée. Mais crois-tu qu’elle pourra désormais vivre avec un mari malgache ? Elle essayera, je le sais bien, quand elle sera vieille, mais elle sera malheureuse, elle pensera toute sa vie au blanc qui est mort, à des plaisirs et des bontés que l’autre, le Malgache, ignorera toujours ; et il la battra, pour la punir d’avoir le cœur dans la pluie… Vois-tu, Ramilina, il en est de nos joies comme du royaume, elles s’écroulent. Vous viendrez en plus grand nombre, avec vos vraies épouses blanches, celles que vous gardez toute la vie, dont vous avez des enfants que vous ne jetez pas à la rue, et dont l’image est conservée dans un cadre d’or, sur la cheminée des belles chambres. Nous serons alors de petites malheureuses, méchantes et jalouses ; il n’y aura plus de nobles, plus de gouvernement malgache, plus d’honneurs ; le peuple sera comme de la poussière, et les femmes comme de la boue.
A ce moment la voix de l’un des chanteurs se fit entendre. Il prononçait, d’une voix rude et basse, un seul vers interrogatif, et le chœur des femmes et des enfants lui répondait :
— Ah ! dis, qui donc est devant toi ? — Je ne sais pas, je ne lui parle point. — Ah ! dis, qui donc est derrière toi ? — Je ne sais, elle n’a point parlé ! — Pourquoi es-tu immobile et raide ? — Laisse, je viens seulement de me dresser. — Pourquoi es-tu hagarde et hors de toi-même ? — Je ne suis pas hors de moi-même, je songe. — Mais tu trembles, tu sanglotes ? — Je ne tremble pas, j’ai froid. — Enfin, pourquoi es-tu si douloureuse ? — Ah ! je ne voulais pas avoir l’air douloureux, mais celui que j’aimais est mort !
— Non, il ne faut pas pleurer, me dit la princesse Zanak-Antitra. Si je dois finir dans le blâme, qu’importe qu’on me blâme aujourd’hui ou demain ? Heureux ceux qui vivent : regarde comme les étoiles sont claires ! Je suis seule, et tu es seul. Partons ensemble. Ne suis-je pas déjà ton amie, puisque j’ai été triste avec toi ?
BARNAVAUX, GÉNÉRAL
La voix criait, en malgache, des injures grandiloquentes :
— Vous êtes des lâches, fils de lâches ! Vos jambes ne tiennent plus debout, tant vous avez peur, et vous êtes tombés dans l’herbe, comme des vers ! Descendez, pour qu’on vous voie ! Descendez, pour qu’on vous tue ! Les Sakalaves ne sont pas du sang des Houves ! Ils ont des zagaies très longues, de la poudre plein des tonneaux, des cartouches plein de grandes boîtes, et que je devienne lépreux, et que mon roi devienne lépreux, et que tout son peuple devienne lépreux, si je ne me bats pas aujourd’hui ! Taïm-poury, taïm-poury, vous êtes des taïm-poury !
« Taïm-poury » est un très gros mot qu’il est inutile de traduire. Le Sénégalais Oumar N’diaye qui avait appris le malgache depuis son arrivée dans l’île — car il y avait épousé trois femmes — grinça des dents et se dressa sur les genoux et les mains en faisant le gros dos, comme une panthère noire prête à bondir.
— Couche-toi, Oumar, dit Barnavaux. Tu prendras ta revanche tout à l’heure, quand le détachement Limal les aura tournés.
Docilement, Oumar s’aplatit dans l’herbe. Barnavaux n’avait pas de galons, mais c’était un blanc, appartenant au respectable corps de l’infanterie de marine, et un bon soldat. Oumar savait cela : il avait confiance. Pourtant il lâcha un coup de fusil, au jugé, par manière de protestation, et ses douze camarades sénégalais firent comme lui. D’en bas, la détonation sourde et fêlée tout ensemble d’une trentaine de vieux mousquets sakhalaves répondit sans résultat.
On ne voyait rien — rien que le vaste épanouissement des lataniers du val inférieur, les beaux lataniers du Bouéni, qui sont des arbres nobles, d’une simplicité dédaigneuse. Ils étaient nombreux. Jusqu’aux limites de l’horizon, dans la lumière chaude du jour, ils dressaient au-dessus de la brousse vulgaire les colonnes de leurs troncs lisses, l’ombelle harmonieuse de leurs verts éventails ; mais chacun d’eux, en aristocrate un peu hautain, restait séparé des autres par un espace vide, maintenait autour de lui son domaine séparé d’air et de soleil. Ces arbres riches, distingués, égaux entre eux, eussent régné seuls sur l’étendue, sans la voix. Et encore, était-ce vraiment le petit lieutenant d’un roitelet sakhalave, qui depuis le matin proférait ces magnifiques invectives ? Elle semblait, cette voix exprimer la fureur même de la forêt que nous envahissions pour la détruire ; car il y a de l’or au Bouéni, et l’or est l’ennemi des arbres. On les arrache pour fouiller la terre, on les coupe pour boiser les galeries, on les creuse pour fabriquer les canaux où l’or lourd s’accroche et brille, on les brûle pour faire de la place, pour le plaisir, pour rien : car l’animal qui gaspille et qui gâte le plus, ce n’est pas le singe, c’est l’homme.
Barnavaux, dans un langage où la condescendance se mêlait à quelque familiarité, daigna répéter aux Sénégalais les instructions du capitaine Limal. Il s’agissait de « laisser causer » les Sakalaves et de les retenir. Le capitaine arriverait par le nord, à l’autre bout du vallon, avant la fin du jour. Alors on pourrait s’amuser, pas avant. Les Sénégalais, grands enfants soumis et féroces, comprirent très bien, parce que le ton était ferme et les paroles puériles. Barnavaux se retourna sur le dos et bâilla.
— Je voudrais bien savoir, dit-il en s’adressant à moi, pourquoi ces Sakalaves se défendent si bien. Ils ne travaillent pas la terre, ils laissent leurs bœufs courir la brousse, mangent des racines les trois quarts du temps et appuient leurs fusils sur la cuisse, au lieu d’épauler, ce qui est contraire à la théorie. Mais ils se font tuer et vous tuent très proprement. Des gens qui ne font rien de leur pays et ne veulent pas qu’on y aille, c’est incohérent. En Émyrne, au contraire, les habitants savent lire, écrire et compter comme des bourgeois de France. Ils ont des champs, du bétail à l’engrais, des moissons, des églises, des gouverneurs, des pasteurs protestants, des curés catholiques, tous les plaisirs de la civilisation, et ils se sauvent pour une ombre. Je crois que c’est parce qu’ils ont trop d’imagination.
Je me mis à rire, et il continua :
— Oui, c’est parce qu’ils ont trop d’imagination ! Regardez les Sénégalais. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui est camus : aussi font-ils de très bons soldats. Mais ces gens d’Émyrne, ils prévoient, ils calculent et ils exagèrent, juste comme s’ils lisaient les journaux. Alors on leur fait prendre un épouvantail à moineaux pour une armée. Quand je me suis couvert de gloire, à Ambatoumalaze…
Et ce que Barnavaux me conta ce jour-là, sur le sommet d’un plateau calcaire, tandis que le chef sakhalave hurlait dans la vallée, que le soleil baissait tout doucement sur notre gauche, et que, dans l’énervement de l’attente, nous lancions parfois, au hasard, un feu de salve sur les lataniers dédaigneux, ce qu’il me conta, je vais le dire.
« … A l’époque dont je vous parle, mon camarade Razowski et moi nous gardions seuls le poste de Vouhilène. Car c’était ainsi que le général tenait le pays : des blockhaus assez éloignés les uns des autres, et, dans chaque village, un homme ou deux, de sorte que l’uniforme, étant partout, faisait régner une crainte universelle et salutaire. Mais vous savez s’il y a des villages en Émyrne ! Tout notre régiment de marsouins finit par être dispersé, homme par homme, à trente lieues à la ronde. Andral, notre colonel, n’était pas content. Il allait voir le général et lui disait :
» — Je voudrais bien savoir ce qui me reste à commander : Une escouade ! Qu’on me remette caporal tout de suite, ce sera plus vite fait.
» Et le général répondait :
» — De quoi vous plaignez-vous ? J’ai partagé le pays entre vos hommes, ils ont tous des gouvernements. Est-ce que ce n’est pas ainsi qu’on a créé la noblesse, dans la nuit des temps ? Vos marsouins ont eu de l’avancement. Ils sont devenus ducs, marquis ou barons.
» A ce compte, j’étais baron de Vouhilène, et le colonel Andral n’était rien, ce qui prouve que le général exagérait. Mais il y avait un peu de vérité tout de même. Ah ! ce temps, ce temps où moi, Barnavaux, avec ma solde de fusilier de deuxième classe, j’étais pourtant un seigneur ; où, quand je jetais les yeux autour de moi sur les hommes, les maisons, les terres, les eaux, je pouvais me dire : « C’est moi qui commande » ; où il n’y avait entre moi et le président de la République que deux personnes, le général et le ministre : ce temps-là, voyez-vous, je le regretterai toute ma vie. Voilà ce que c’est que d’avoir bu à la coupe du pouvoir.
» Comme tous les anciens villages d’Émyrne, Vouhilène était campé au sommet d’une bosse de terre rouge, et les habitants, à une époque que j’ignore, l’avaient fortifié en creusant tout autour un fossé, autrefois profond, maintenant à moitié comblé. On ne pouvait entrer que par deux portes faites, à la mode indigène, de longs blocs de granit qui servaient de piliers, et d’une énorme pierre ronde, qu’on roulait entre ces piliers. Chaque soir, on calait cette belle géante par derrière avec des cailloux : et c’était magnifiquement sauvage ! Quand je suis arrivé, cette enceinte ne contenait plus guère que des tombeaux, de très vieux tombeaux, couverts de larges dalles et surmontés de petites chapelles en bois, dans lesquelles jadis on déposait des nourritures pour les ombres des morts. Ces maisons en miniature étaient à peu près les seules, et les ombres étaient bien tranquilles, car les habitants, peu à peu, avaient redescendu la colline, traversé une grande rizière, bâti un village assez riche qui s’appelait Ambatoumalaze. Et au delà de ces maisons bien assises, presque confortables, proprement couvertes en paille, c’était une vaste plaine, à demi inondée, coupée de digues, cultivée partout, verte à ravir les yeux, semée de tant de hameaux qu’on eût dit, en très grand, une prairie avec ses taupinières. Puis les bosses de terre rouge recommençaient, et derrière elles, au crépuscule, on voyait monter des fumées : car tout ce pays, avant l’arrivée des Français, était grouillant d’hommes.
» La guerre et l’insurrection en avaient fait fuir beaucoup, qui vivaient de pillage ou qui mouraient de faim — qui mouraient, le plus souvent. C’étaient ces brutes affolées qu’on appelait des Fahavales. Le nombre de ces rebelles diminuait tous les jours, précisément parce qu’ils prenaient le parti de mourir ou de rentrer chez eux bien sagement. Mais, en rentrant, ils trouvaient leurs silos à riz vidés, leurs bœufs volés, et leurs champs n’ayant pas été semés cette année-là, ils étaient devenus terriblement misérables : d’autant plus que nous leur apportions toutes les beautés d’un gouvernement perfectionné, des impôts sur les terres, des impôts sur le bétail, des impôts sur les marchés, des contrats de travail obligatoires, des corvées pour faire des routes, tout ce qui permet d’écrire de beaux rapports, qui sont résumés dans les journaux de France. Il y avait des jours où je plaignais mes vassaux.
» Stewart, le pasteur protestant, qui possédait à Ambatoumalaze une école et une espèce de petite église, venait nous voir presque tous les jours et nous faisait ses doléances sur l’état du pays. Ce n’était pas un méchant homme. Depuis trente ans qu’il vivait à Madagascar, il était devenu plus Malgache qu’Anglais, et nourrissait en même temps pour ses ouailles, une incurable défiance et une indulgente sympathie. Il croyait savoir parler français — en quoi il se trompait scandaleusement — mais enfin, c’était un blanc, nous vivions à peu près d’accord. Mon camarade Razowski, que j’appelais par abréviation Razo, dévalisait peu à peu sa bibliothèque et passait des journées à lire la Vie de Jésus de Renan et une autre chose d’un docteur allemand sur le même sujet. C’était un garçon qui avait passé des examens en France, et fait des discours dans les réunions publiques avant de devenir marsouin. Il disait qu’il était positiviste, libertaire, et anticlérical. Nous en avons comme ça quelques-uns dans l’infanterie de marine, qui est un corps d’élite. Mais c’est encore plus beau dans la légion étrangère, où l’on prétend qu’il y a un évêque.
» Je ne sais pas si c’est l’eau de la rizière ou bien les bouquins, mais Razo tomba malade, très malade : de l’anémie tropicale. Vous savez comment on en meurt : d’une façon lâche et poétique. Une éternelle petite fièvre, qui élève à peine le pouls, des langueurs et puis des accès nerveux comme une jolie femme, l’impossibilité de manger, un grand dégoût de vivre. La fin arrive tout doucement, et on l’accepte sans ennui, pour mieux dormir.
» J’encourageais Razo. Je lui disais :
» Ne claque pas. Tu ne vas pas me laisser ma baronnie à moi tout seul !
» Il souriait, se replongeait dans ses livres, rêvassait, ou bien disait des bêtises. Un lieutenant, qui vint pour inspecter le poste, vit bien qu’il était très pris et dit qu’il allait envoyer le major. Le major se fit attendre, et, à sa place, sœur Ludine, du dispensaire, tomba chez nous un beau matin et prit l’habitude de passer ainsi, tous les quatre ou cinq jours, pour réconforter mon malheureux camarade.
» Le pasteur était très poli quand il la rencontrait. Elle donnait de bons conseils à Razo, lui parlait de sa mère, l’invitait à sauver son âme. Mais lui répondait toujours qu’il était anticlérical, positiviste, libre penseur, et qu’il voulait mourir comme un homme. Le pasteur arrivait là-dessus et prenait part à la discussion. De temps en temps, il était avec sœur Ludine contre Razo et de temps en temps il se mettait avec lui contre elle. A la fin, Razo, qui n’avait plus la force de crier, se retournait contre le mur et pleurait d’énervement.
» Quelquefois, Narcisse, le maître d’école mulâtre, montait au poste avec le pasteur, et c’était une autre comédie. Vous vous rappelez le fameux arrêté sur l’enseignement obligatoire du français dans toutes les écoles. Les pasteurs anglais auraient appris le grec à leurs élèves plutôt que de s’en aller ; ils s’étaient ingéniés pour obéir. Ils avaient demandé des livres en France, réquisitionné des répétiteurs, embauché jusqu’à des Sénégalais. Mais Stewart, lui, avait fait du zèle et recruté un mulâtre de la Réunion, en vertu de ce raisonnement bien simple que, cette île étant depuis des éternités une colonie française, les habitants en devaient parler notre belle langue. Narcisse lui-même était intimement convaincu de sa science, et nous amenait ses meilleurs élèves pour nous faire admirer leurs progrès.
» — Eh bien ! disait Razo, voyons l’exercice de lecture : « La Seine fait de nombreux circuits ». Lis cela, toi, Rakoutou.
» Rakoutou lisait :
» La Seine fait de nombreux cirikits ». Car vous savez que les Malgaches ne peuvent pas prononcer les u et mettent des voyelles entre toutes les consonnes pour les faire glisser.
» M. Stewart et Narcisse se fâchaient tout rouge.
» — Seurcouittes, disait Stewart, seurcouittes ! Il n’était pas difficile du tout, je pense !
» — Ci’cuits, criait Narcisse. Toi y pouvé donc pas p’ononcé ?
» Alors les premiers sujets de l’école d’Ambatoumalaze, complètement ahuris, proféraient des sons qui n’avaient plus rien d’humain, et Razo empirait gravement son état en déclamant à perdre haleine contre une prétendue civilisation qui déracinait les indigènes, leur donnait tous les vices, leur désapprenait leur propre langue pour leur faire parler charabia, et fabriquait avec les libres enfants du tropique des caricatures dans le genre de Narcisse. Et Narcisse protestait qu’il était Français, électeur de la Réunion, et qu’il écrirait à Paris pour se plaindre des injures d’une vile soldatesque. Sœur Ludine, quand elle était là, faisait de la conciliation, rangeait les paquetages, engageait les boys à balayer le plancher, mettait un morceau de bœuf à bosse dans la marmite, et puis s’en retournait bravement dans son filanzane, comme elle était venue, c’est-à-dire sans escorte, disant qu’elle n’était qu’une vieille femme et n’avait rien à craindre, puisque tout le monde sur la route la connaissait honorablement. Ce qui était vrai.
» Moi, j’administrais. C’est un beau métier, très compliqué. J’avais des registres avec les noms de tous mes vassaux. On avait même essayé de les photographier, afin d’être sûr de les reconnaître, mais il avait fallu y renoncer, à cause de leurs préjugés. Ils se sauvaient, croyant que l’appareil leur volait leur ombre, qu’ils confondent avec leur âme. Je recevais deux ou trois arrêtés par semaine, et des instructions, et des circulaires. J’avais des tas de petites formules, toutes différentes, que je devais remplir et envoyer à Tananarive. Enfin, je levais des hommes pour les corvées, et, comme les chefs de cercle étaient plus ou moins bien notés selon le nombre de kilomètres de route tracés dans l’année, on faisait une énorme consommation de prestataires. Un arrêté décidait qu’on pouvait demander aux indigènes cinquante jours de travail par an, à quatre sous la journée. Mais comme beaucoup avaient disparu, ceux qui restaient prenaient la place des manquants, faisant ainsi jusqu’à cent ou cent cinquante journées de neuf heures. Au bout de six mois, les grandes pluies d’hivernage ayant démoli les routes, qui n’étaient que des pistes en terre, tout était à recommencer, et on recommençait ! Ce petit jeu était visiblement contraire à la santé de mes administrés. J’ai vu un jour partir quatre cents hommes, la bêche sur l’épaule. Il en est revenu deux cents ! Le reste était mort. Ces Houves sont une mauvaise race. Ils se nourrissent de peu de chose et meurent de rien. La forêt les tue comme si tous les arbres en étaient empoisonnés.
» Tant de misère m’inquiétait. Je me trouvais bien isolé au milieu d’une population qui, après tout, pouvait m’en vouloir, et, n’ayant rien fait de moi-même, à leurs yeux j’étais responsable.
» Cependant le pays paraissait calme, et les gens étaient délicieusement polis. Même Rakoutoumangue, le tompou-ménakèle, c’est-à-dire l’ancien seigneur, le vrai baron, celui que j’avais dépossédé, vint me rendre visite. Pensez que c’était lui qui avant moi percevait la dîme des rizières, lui qui se faisait payer pour intervenir dans les procès, lui que tout le monde saluait quand il parcourait solennellement son domaine, précédé de ses secrétaires, suivi d’esclaves et de parasites, couché dans un filanzane à l’ancienne mode : une corbeille en joncs tressés que portaient douze esclaves.
» En ma qualité d’usurpateur, je dissimulai la défiance et j’exagérai la majesté. Je me demandais ce que ce vieux singe venait faire.
» Il me raconta des histoires qui n’avaient pas de sens sur sa femme, qui venait de divorcer selon la loi malgache, pour épouser un personnage sans importance, et réclamait le tiers des acquêts de la communauté ; prétendant de plus que je ne sais quel champ faisait partie de son apport.
» — Et les gens d’ici, ô seigneur, prêteront serment que ce champ était à mon père avant d’être à moi, et non pas à cette méprisable truie, mère de peu d’enfants.
» Tout cela au fond ne me regardait pas. Une table, sur laquelle j’avais fait servir le rhum, nous séparait tous les deux, et, pendant qu’il parlait, je voyais danser au-dessus du tapis de coton dix petites choses blanchâtres, qui ressemblaient à des marionnettes. C’étaient ses ongles, qu’il avait laissé pousser, par orgueil, ainsi que faisaient les nobles andrianes des anciens jours. Ce seul petit fait m’occupa beaucoup plus que ses paroles. Cet homme n’était pas civilisé, n’était pas gagné, puisqu’il conservait ces façons d’être qui font rire les Français, puisqu’il ne cherchait pas à nous flatter en nous imitant. Et son filanzane, sa suite, la langue même dont il se servait, tout cela sentait le passé et l’indépendance ! Plus je le regardais, plus je me sentais furieux et inquiet. Pourtant aucun de ses gestes ne trahit l’insolence ou la haine. Sa courtoisie fut noble et aisée. Il fit passer devant moi le bœuf qu’il avait amené en cadeau, exprima l’espoir que Razo, qui grelottait sur un lit de camp, se rétablirait bientôt, et partit cérémonieusement.
« Maintenant il connaît les ressources de Vouhilène, pensai-je. Commandant de place Barnavaux, chef d’état-major, Barnavaux, colonel, capitaine, lieutenant, artillerie, cavalerie, infanterie : Barnavaux ! Le reste de la garnison, à l’infirmerie du quartier, ne suis pas en force. »
» Le pasteur Stewart sentait encore mieux que les choses se gâtaient. Les Malgaches de sa mission ne lui disaient rien, bien qu’il vécût avec eux depuis vingt ans, et fût aussi brave homme qu’un Anglais peut l’être, c’est-à-dire charitable et concentré, orgueilleux et timide. Mais il augurait mal de l’avenir, parce que les honnêtes gens d’Ambatoumalaze envoyaient leurs bœufs sur les plateaux et enterraient leur riz en cachette, la nuit, tandis que tous les mauvais sujets prenaient des airs étrangement réjouis.
» Je lui conseillai de venir coucher tous les soirs au poste et de laisser ses paroissiens se débrouiller comme ils pourraient. Il refusa, disant que s’il donnait cette preuve de crainte, tout le monde croirait les blancs définitivement perdus.
» Car c’est ainsi que les choses se passent en Émyrne. Les Houves sont impressionnables comme des femmes. Le général a donné aux notables de chaque village deux ou trois fusils et quelques zagaies, pour qu’ils puissent faire la police et se défendre eux-mêmes. Mais, si les blancs ont l’air d’avoir peur, je demande ce que les notables feront de ces armes, et je préfère qu’on ne me réponde pas ! Quand ils se contentent de les cacher dans le fumier pour empêcher que les rebelles ne les prennent, il n’y a que demi-mal.
» Un lundi, sœur Ludine arriva de Tananarive. Razo allait très mal. Il ne pouvait, plus se lever, sa peau devenait jaune et transparente comme du papier huilé. Il disait des choses tristes. Tout à coup, comme nous tachions de le consoler, nous entendîmes un coup de fusil — non pas l’éclat sec du Lebel, mais la grosse pétarade du snyder des insurgés.
» Le premier coup de fusil, je ne l’ai jamais entendu sans un serrement de cœur, une sorte de maussaderie. Sait-on jamais ce qui va suivre ? Une fois la lutte commencée, on ne réfléchit plus, les événements pressent, on pare les coups comme on renvoie un volant, on saute à droite, on saute à gauche, on se débrouille, le sang va très vite dans les veines. Après, souvent on n’en peut plus ; avant, presque toujours, on a peur de ne pas pouvoir, et c’est un horrible sentiment. Sœur Ludine et moi, nous nous regardâmes en serrant les lèvres, et, sans rien dire, nous courûmes à la terrasse. Le soleil baissait déjà. La grande plaine verdoyait, les collines rouges gonflaient leur dos dans l’air lavé par l’averse quotidienne de midi. Çà et là, une place chauve dans la rizière montrait l’eau dormante, et la paillette d’un reflet dansait un instant. Mais deux grosses colonnes de fumée montaient à gauche au-dessus de Mangabé et d’Antsirika : les insurgés avaient passé là, tué, brûlé, détruit, et maintenant marchaient sur Ambatoumalaze, en deux groupes longs et confus, si loin encore, si insignifiants sur la face tranquille de la plaine, que je pensai à ces bandes de fourmis brunes qui traversent chez nous le sable des allées.
» Seulement, c’étaient des fourmis furieuses. En quelques minutes, leur trottinement se rapprocha ; les deux bandes se fondirent. Pleins de faim et de rancune, avec leurs sorciers en tête, qui hurlaient, avec leurs idoles rouges et grotesques qu’ils portaient sur un brancard, ils ressuscitaient la vieille sauvagerie, jetaient leurs anciens dieux eux-mêmes à l’assaut des écoles, des églises, de tout le christianisme, ce christianisme qui avait le premier envahi leur pays, avant les soldats, comme une espèce d’espion sournois.
» — Et le pasteur, cria sœur Ludine, ce malheureux Stewart !
» Nous l’aperçûmes sur le terre-plein de l’école, qui rassemblait ses élèves pour les mener au poste.
» Il en eut à peine le temps. Les brutes déchaînées étaient déjà dans Ambatoumalaze, car il y en avait une avant-garde, que je n’avais pas aperçue d’abord, et qui s’était glissée dans les hautes tiges de riz. Ils apparaissaient maintenant, couverts de boue, ivres d’enthousiasme et de férocité. Un homme sortit d’une maison, joignit les mains, puis tomba la figure contre terre, dans une supplication désespérée. Ils lui firent sauter la cervelle à coups de bâton. Ce fut le premier meurtre.
» Les élèves et les habitants du village refluèrent dans l’école. Elle était heureusement construite en briques cuites, couverte en tuiles, et ceinte d’un gros mur. Stewart possédait deux vieux fusils, et c’était tout. Il pouvait tenir une demi-heure, et après… Le frisson me prit. Brusquement je me rappelai la visite de Rakoutoumangue. Ce vieux sauvage connaissait les forces de la garnison. Il savait que nous n’étions même pas deux, puisque Razo était mourant. Cela me mit en rage, et je bouclai mon ceinturon d’un tour de main.
» — Où vas-tu ? me dit le pauvre Razo.
» Je répondis, en remplissant la culasse du lebel :
» — Je me forme en colonne ! Est-ce que tu crois que je puis voir tranquillement piller mes terres et brûler les maisons de mes canailles de vassaux ? Je suis baron de Vouhilène. Et puis, laisser griller comme un rat ce pauvre père Stewart, et même cet imbécile de Narcisse ? Nous serions cernés et massacrés ensuite, tout le pays se soulèverait, et l’insurrection monterait jusqu’à Tananarive. Autant en finir tout de suite. C’est plus propre.
» Razo se leva et voulut passer sa culotte. Mais la tête lui tourna, ses yeux chavirèrent, et il serait tombé si je ne l’avais soutenu.
» Sœur Ludine ramassa la culotte et la mit sur une chaise. C’était une femme d’ordre.
» Puis elle prit le fusil de Razo et me dit d’un air ferme :
» — Je descends avec vous.
» Et je compris : l’idée que ces pauvres petits enfants malgaches allaient être enfumés dans l’école lui fendait le cœur et lui bouleversait la cervelle. Mais je ne voyais pas sœur Ludine transformée en héroïque guerrier. C’était ridicule.
» Ne déshonorez pas votre cornette, lui dis-je. Est-ce qu’on porte les armes avec ce costume-là ? Ce qu’il nous faudrait, c’est le prestige de l’uniforme : le poste défendu par une femme ! C’est la meilleure façon de nous montrer perdus !
» — Vous croyez ? Eh bien ! ce ne sera pas long.
» Elle défit le paquetage de Razo, y prit un pantalon, une tunique, et courut, sans ajouter un mot, dans la cuisine, qui était une petite hutte, à l’autre bout de la terrasse.
» Trois minutes plus tard, elle revenait habillée en marsouin, oui, en marsouin, avec un casque en moelle de sureau, un pantalon à passepoil jaune, qui lui tombait sur les talons, et une tunique qui faisait de bien drôles de plis, mais sans paraître embarrassée le moins du monde, tant elle avait la tête dans les nues. Et son petit corps de vieille bonne femme l’eût fait ressembler à un enfant de troupe, sans la figure, qui était vieille, ridée, ratatinée — mais toute luisante d’enthousiasme. Razo était suffoqué, et moi, je ne songeais pas à rire, ni à protester, j’avais les larmes aux yeux.
» Je lui disais :
» — Sœur Ludine, vous êtes folle ; sœur Ludine, je vous aime bien ; sœur Ludine, nom de Dieu ! allons leur casser la figure.
» Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’aurais démoli une armée de cent mille hommes à moi seul. Tout me paraissait joyeux, touchant, facile et sublime. Ce n’était pas de l’air que j’avais dans la poitrine, mais une espèce de flamme claire qui m’égayait le sang. J’étais fou, j’étais heureux, j’étais transporté ; j’avais besoin d’éclater en cris, en chansons, en grosses bêtises et en actions extraordinairement courageuses, faites pour me soulager, faites pour rire. Je vous dis cela comme je l’ai senti.
» Les choses pressaient. Cinq ou six maisons d’Ambatoumalaze flambaient déjà. Trois ou quatre hommes, assommés ou tués à bout portant, tachaient le sol rouge. Les insurgés tiraient leurs munitions pour rien, ou pour montrer qu’ils étaient beaucoup. Les hurlements, de loin, faisaient comme une litanie dans une église. Ils montaient, grandissaient, puis s’affaiblissaient, puis repartaient. La porte de l’école avait été fermée. Stewart, par une meurtrière faisait feu tout seul, et ce bruit unique, maigre et comme tremblant de la défense, me glaçait l’âme. Il était maintenant cinq heures. Le soleil, très bas, avait de grands rayons obliques tombant sur la rizière qui séparait le poste du village. Une rizière, au fond, c’est comme un fleuve où il y a de la boue au lieu d’eau, et des herbes vertes par-dessus la boue. On ne peut la franchir que sur les digues qui la traversent.
» Je dis à sœur Ludine :
» — Il faut produire un effet grandiose et imprévu. Vous êtes le second corps d’armée. Descendez derrière le poste, tournez à droite, et passez la rizière sur la troisième digue que vous voyez là-bas. N’affaiblissez pas votre formation en vous attardant sur la route. Vous pourriez perdre des traînards ! Une fois que vous serez sur la digue, l’ennemi vous verra : alors tirez. Par tous les saints du paradis, ne vous inquiétez pas de viser, mais tirez toutes les cartouches du magasin, rechargez et recommencez. Il s’agit de faire beaucoup de bruit, voilà tout.
» La sœur se mit à rire comme un brave homme.
» — Je ne suis pas ici pour autre chose, dit-elle. Mais comment est-ce qu’on remplit ça ?
» Elle montrait son lebel avec l’air d’un nègre à qui on a donné un bon de poste et qui ne sait pas la manière de s’en servir.
» — Ah ! c’est vrai, répondis-je.
» Et je lui montrai le mécanisme du cher petit outil. Elle comprit presque tout de suite :