POL NEVEUX
GOLO
ROMAN
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1925
DU MÊME AUTEUR
- La Douce enfance de Thierry Seneuse, roman. A. Fayard, éditeur.
- Guy de Maupassant, étude. L. Conard, éditeur.
En préparation :
- Le Verger de funeste amitié, roman.
- Les Deux retours, roman.
Il a été tiré de cet ouvrage : dix exemplaires sur papier Japon impérial numérotés de 1 à 10 ; quarante exemplaires sur papier Hollande van Gelder numérotés de 11 à 50 et cinquante exemplaires sur papier vélin pur fil Montgolfier numérotés de 51 à 100.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1925.
Voici un quart de siècle, j’inscrivais à la première page de ce livre le nom de l’auteur de Césette et des Antibel. Au peintre virgilien de la terre d’Oc, je me permettais d’offrir ces croquis et ces figurines de la vallée où rêva Jean de La Fontaine.
Aujourd’hui il ne me suffit pas de maintenir cette dédicace sur la nouvelle édition de Golo. Il y a dix-huit ans qu’Émile Pouvillon m’a quitté, mais le lien qui m’unissait à lui, la mort ne l’a pas rompu. Je n’ai fait que sentir chaque jour davantage ma dette de cœur et d’esprit envers le plus aimé, le plus admiré, le plus tendrement respecté des amis et le plus fraternel des maîtres. Sa pensée demeure pour moi cet oratoire domestique dont parle Flaubert dans la préface des Dernières Chansons de Louis Bouilhet. Et ce n’est pas seulement par le souvenir mais par une réelle présence qu’il s’associe à tous les spectacles, à toutes les lectures, à tous les actes de ma vie. Jusqu’à ma dernière heure il me sera impossible de contempler, sans songer à lui, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres et même les hôtes de cette terre où je suis encore et où il n’est plus.
P. N.
GOLO
I
De son vrai nom il s’appelait Constant Louvet. Il avait dix ans déjà quand ses camarades de Villebard lui donnèrent le surnom de Golo. C’était le jour de la foire de Mécringes, qui se tient le premier jeudi d’octobre. On était parti en troupe, profitant du congé de l’après-midi, une de ces après-midi d’automne, où le ciel paraît plus limpide et le soleil plus clair. Ensemble, on avait parcouru le champ de foire, dans le brouhaha des voix, le mugissement des vaches et les grognements des porcs ; ensemble, on avait envié les merveilles de la boutique à treize, on s’était longtemps intéressé au hasard des tourniquets et enfin, pour emporter de la fête un souvenir durable, on était entré dans une baraque en toile où des marionnettes jouaient Geneviève de Brabant.
Patiemment Louvet et ses compagnons attendirent, le regard fixé sur le rideau. Le soleil, par les trous de la bâche, jetait des taches lumineuses. La toile se leva enfin, découvrant des personnages. Ils paraissaient presque aussi grands que nature, étaient grimés, articulés à la perfection : les têtes tournaient, les bras et les jambes partaient, tout d’une pièce, avec des gestes violents qui revenaient, identiques. Les décors étaient merveilleux : un palais élevait ses portiques lambrissés d’or où des boucliers sur les murailles alternaient avec des glaces. Plus loin, dans un parc aux lointains mystérieux, des jets d’eau s’alignaient les uns derrière les autres et, sous les vertes arcades, décroissaient jusqu’à l’horizon. Et parmi les édifices, devant les perspectives, Geneviève allait toute blanche, douce comme une brebis. Syffrid, son mari, partait à la guerre, dans une armure d’acier, avec des éperons retentissants, une belle plume blanche à son casque. Le bon seigneur s’éloignait, et aussitôt le serviteur félon terrifiait l’assistance par sa barbe rouge et le rude accent dont il molestait l’infortunée comtesse. Sa perfidie révoltait tout le monde, quand la scène changea : une forêt, dont la moitié tombait du cintre et l’autre montait du plancher, épandait ses ramures ; à l’entrée d’une caverne, une femme apparaissait vêtue de peaux de bêtes, et à ses pieds un enfant demi-nu jouait avec une biche apprivoisée. Syffrid revenait et découvrait l’infamie de son intendant ; la punition ne se faisait pas attendre et une satisfaction véritable se mêla pour les enfants au chagrin de voir finir la pièce, quand le traître Golo fut conduit au supplice.
On reprit le chemin de Villebard. Constant marchait seul en avant, l’esprit tout aux marionnettes. A la dernière côte, il n’y tint plus et, se retournant vers ses compagnons, il se mit à déclamer la tirade où Golo dépeint son amour à Geneviève. L’imitation sembla si parfaite que la bande, pour mieux écouter, fit halte au long de la montée. Des lumières au loin brillaient, un chien aboyait, et le fil télégraphique, au vent du soir, faisait sur la tête des enfants une musique vague et continue. Constant, encouragé, aborda l’autre rôle et répéta les prières de la malheureuse châtelaine. Les intonations, les gestes, il avait tout retenu et son succès fut si vif qu’aux premières maisons de Villebard, quelqu’un, par facétie, par enthousiasme peut-être, lui cria : « Bonsoir, Golo ! — Bonsoir, Golo ! » répétèrent les autres. C’est de ce jour que Constant ne fut plus connu au village que sous le nom de Golo.
Malgré sa signification légendaire de traîtrise, ce sobriquet à l’assonance plaisante et joviale ne messeyait pas à la figure ni au caractère du petit paysan. Un peu menu, mais bien découplé, Golo avait le visage blême, la bouche large et goguenarde, les yeux très noirs, espiègles et câlins. Avec ses cheveux embroussaillés, son costume de velours à côtes, il avait une jolie allure d’enfant aimable et résolu. Sans effronterie ni timidité, il ignorait les rancunes et les colères. Ses parents étant morts de bonne heure, une sœur de son père l’avait recueilli. Tous deux habitaient au Chep, un hameau à mi-côte, à droite de Villebard. Sa tante, vieille fille portant marmotte, possédait quelque bien ; dans sa jeunesse, elle avait été en service à Château-Thierry ; une renommée de cuisinière lui en était restée, si bien qu’aux jours fériés, aux anniversaires, aux premières communions, on la mandait : elle n’avait pas sa pareille pour la matelotte, le civet, les rabotes de pommes. L’enfant l’adorait non seulement à cause de ses tartes et de ses crèmes, mais surtout pour les histoires qu’elle lui disait, des légendes fleuries, des contes de fées et de sorciers, des malices paysannes, tout cela très ancien, s’enfonçant bien loin dans le passé. En de petits albums pieusement serrés, Golo avait lu des récits merveilleux, et, chaque fois qu’on les lui demandait, il racontait les aventures de l’Oiseau Bleu et de Friquet l’Écureuil ; il avait aussi retenu par cœur des couplets de romances, des chansons du Tour de France qu’il chantait à pleine voix en courant les chemins. Écolier intelligent et attentif, il était cité en exemple par l’instituteur, le père Brun, et le maire avait dit en parlant de lui : « Ce garçon-là fera honneur à la commune. » Golo irait peut-être dans une grande école, aux Arts et Métiers de Châlons, par exemple ; il reviendrait un jour coiffé d’une casquette où s’entrecroisent deux marteaux. Déjà, pour s’amuser, il fabriquait des machines en miniature : une petite scierie mécanique, entre autres, qui pouvait couper des tranches de bois mince. D’instinct, il en avait réussi l’engrenage.
Les garçons de son âge admiraient Golo, et les fillettes aimaient à jouer avec lui, sûres de sa belle humeur et confiantes en sa gentillesse. Parmi elles, pourtant, il avait sa préférée, Alexandrine Rutel, Cendrine, comme on l’appelait au village. C’était la fille d’anciens jardiniers du château de Moussy, retirés à Villebard, où ils faisaient valoir leur « petit bien ». Ils vivaient dans une maison entourée d’un grand jardin. L’endroit s’appelait le Roc, et le Roc était voisin du Chep.
Tous les matins, Golo et Cendrine partaient ensemble pour l’école ; ensemble ils en revenaient, et presque chaque jour ils jouaient jusqu’à l’heure du souper. Quand ils s’amusaient avec les enfants du village, ils restaient un peu à l’écart, et, dans les parties de cligne-musette et de cinquante-et-un, ils avaient la même cachette. En réalité, un seul jeu les enchantait : le jeu du mariage, où ils faisaient toujours les mariés. Cela se passait dans un bois, dans un fournil, dans une grange ; il y avait la mairie avec M. le Maire, l’église avec M. le Curé, et après la bénédiction venait le repas : une longue dînette cérémonieuse, avec des pommes et des poires ramassées dans les clos, des mûres et des cornouilles dressées sur des feuilles et des gommes de cerisier pour dessert. Tout de suite, pour les nouveaux époux, commençaient les habitudes de ménage : le mari faisait le geste d’un métier, la femme lavait la lessive, discutait les prix avec l’épicier ou la mercière. Et ces imitations de la vie des grandes personnes les séduisaient davantage quand ils n’étaient que tous les deux.
Souvent ils s’égaraient très loin jusqu’aux bois. Là, dans un fourré d’aubépines et de viornes, Golo avait taillé à coups de serpe une chambre de verdure où l’on parvenait en rampant par des méandres secrets. C’était leur résidence d’été. Une ombre opaque, un peu effrayante, les enveloppait, et ils restaient là durant des heures ; autour d’eux, allaient et venaient les bêtes sans méfiance, les mulots et les insectes, et, au-dessus de leurs têtes, voletaient de branche en branche les mésanges et les roitelets. Et quand des gens, tout près d’eux, passaient sur la route, ils les écoutaient venir, reconnaissaient les voix, retenaient leur souffle pour ne pas être découverts. Des brindilles fichées en terre divisaient leur maison en deux pièces ; dans celle où l’on couchait, ils avaient disposé un lit de fougères et de mousse où ils s’allongeaient côte à côte pour faire semblant de dormir ; mais, avant de fermer les yeux, ils soufflaient sur une fleur de pissenlit, qui s’évanouissait dans l’air : la chandelle était éteinte.
L’hiver, ils habitaient sous un hangar du Roc, perchés entre les poutres et les tuiles, et, dans une soupente close, avec des loques et de vieux paillassons d’espaliers ils s’étaient aménagé une case tiède où ils serraient leurs ustensiles et leurs provisions. D’ailleurs, ils aimaient les constructions ; ils perçaient de longs tunnels dans les sablières, creusaient un four dans le talus de la route, bâtissaient un moulin sur le ruisseau : on allumait le four, et Golo avait inventé une roue pour le moulin.
Ils aimaient aussi jouer avec les bêtes. Cendrine prenait sur ses genoux les « gourils » de la tante Louvet, les berçait dans ses bras, les dorlotait longuement comme des enfants ; Golo, lui, avait pour ami le chien du Roc, un Médor chocolat, à oreilles plates, au regard naïf et bon enfant : il l’habillait en femme, l’exerçait à monter sur une échelle.
D’autres fois, ils se contentaient de bavarder. Ils se racontaient alors les menus événements de leur existence, des riens qui les intéressaient, des projets d’amusement, des histoires que Golo ne pouvait s’empêcher d’embellir.
Ils s’embrassaient quelquefois aussi, mais uniquement pour faire comme les grands. Cependant, ils savaient qu’ils étaient des amoureux et, sans être bien sûr de ce que le mot voulait dire, chacun rougissait jusqu’aux oreilles quand les gens d’âge, par plaisanterie, lui demandaient comment allait l’autre.
La première communion arriva. Elle se fit le jour de la Pentecôte. Golo, qui avait toujours été le premier au catéchisme, récita l’acte de Foi d’une voix claire et sans une hésitation ; et, quittant à regret le beau cierge semé d’étoiles d’argent que ses parents avaient rapporté de Meaux, Cendrine quêta. Après les vêpres, portant sous leurs bras l’image commémorative, signée par le curé, ils promenèrent gravement, dans la grand’rue, l’un son brassard frangé d’or, l’autre sa robe de mousseline empesée. Ils marchaient les yeux au ciel, les doigts écartés dans leurs gants de filoselle, à la fois inquiets de commettre une faute en un si heureux jour et de salir leurs beaux habits. Ce fut le premier dimanche où les deux enfants ne jouèrent pas ensemble. Golo, qui aurait voulu rester toujours frisé, était surtout préoccupé de sa chevelure, et Cendrine craignait de froisser son voile : elle devait le remettre le lendemain pour aller se faire photographier à Mécringes.
Jusqu’aux vacances, ils retournèrent à l’école, puis une vie nouvelle commença. Cendrine resta avec sa mère, sarclant le jardin, écrémant les pots de lait, s’essayant à des reprises laborieuses. Golo hésita quelques mois, tenta même de revenir chez le père Brun. Mais l’instituteur, au bout de sa science, finit par lui déclarer qu’il perdrait son temps. D’ailleurs la tante Louvet n’était pas femme à encourager les espérances lointaines ; son bon sens de paysanne la poussait à lui recommander les profits immédiats : l’état de menuisier avait du bon, un état à couvert, pas salissant et où les journées étaient bien payées. Hénocque, son voisin, un brave homme et un bon ouvrier, bien marié, ne demanderait pas mieux que de prendre Golo comme apprenti et de le confier, pour le reste, aux soins maternels de sa ménagère qui achèverait de l’élever avec ses enfants. De son côté, le gamin avait le cœur gros à l’idée de quitter Villebard et de se séparer de Cendrine : il renonça sans peine à l’avenir glorieux prédit par le maire et, dès le 1er janvier, il s’en alla loger chez son patron. Rapidement, il y prit de l’habileté, et le père Hénocque ne dissimulait pas son contentement. Golo s’appliquait de bon cœur, et se plaisait à la maison, et les journées qu’il passait à l’atelier lui semblaient courtes. Elle était très gaie d’ailleurs, la boutique, avec ses larges baies vitrées par où l’on découvrait tout le village de Villebard.
Là-haut, à la lisière du plateau qui étale comme une mer ses plaines silencieuses et fertiles, deux vieilles fermes se font vis-à-vis, toutes grises. Leurs couvertures hautes, un peu fléchies par l’âge, sont habillées de joubarbe et de lichen. Mêlés aux bâtiments, on retrouve des pans de murs féodaux, des portes en arcs d’ogive, des fenêtres à linteaux et des tours décapitées. Une demeure de l’autre siècle s’accote à la ferme de droite : à travers la futaie qui l’entoure, elle apparaît gracieuse et déjà fanée. C’est le château de Vauharlin.
Puis, suivant la pente du coteau, le village descend vers la rivière, entre les prés, les vergers, les bouquets argentés des grisards et des bouleaux. Sur les deux côtés du chemin qui le traverse s’ouvrent les cours communes. Des maisons basses les bordent, avec des auvents abritant des pots à moineaux, une vigne et des rosiers en espalier. Dans un coin s’élève la haute margelle du puits et, au fond, auprès de la grange, un sureau abrite les poules de son ombre amère. De pâles jardinets plantés d’arbres fruitiers s’étendent du côté des champs ; ils sont, en automne, parés de balsamines et de dahlias, et, par-dessus leurs clôtures de pierres plates, rougissent les feuilles de vigne et se penchent les larges figures des tournesols. Vers le milieu du pays, se dressent les aiguilles noires de deux énormes épicéas ; c’est une propriété bourgeoise. Derrière les clos, un double alignement de piliers en maçonnerie, chaperonnés de lierres, évoque le souvenir déjà disparu de la Compagnie des Tireurs à l’Arc.
Sans quitter l’atelier, Golo pouvait observer la vie journalière à Villebard. Il connaissait l’homme en tablier bleu qui, là-bas, tournait autour de ses ruches, cette femme en bonnet qui accrochait le long d’un mur ses claies à fromages, et cette jeune fille qui remontait la côte en poussant une brouette. Il savait aussi à qui appartenaient les poules éparses dans un chaume et le linge étendu sur des cordes et que l’air soulevait. A une fumée qui montait d’un toit, il devinait chez qui l’on cuisait ce jour-là. Le vent lui apportait un cri, un juron, un refrain de chanson familiers ; et, quand en été la pluie prochaine rendait les objets nets dans l’atmosphère plus limpide, il distinguait l’angle des aiguilles, voyait presque l’heure au cadran de la fine église dont le clocher carré vient se refléter dans la rivière.
C’est la Marne. On l’aperçoit par endroits, à travers les peupliers et les trembles ; elle est semée d’îlots couverts de joncs et de saulaies, d’où le martin-pêcheur fuit à vol pressé en jetant son cri aigu. Le bruit des battoirs est une des seules rumeurs du village, et, le soir, se répercutent jusqu’au sommet de la grand’rue les coups de fouet des haleurs appelant à l’écluse. Villebard est un petit pays calme : le départ pour le travail, le retour des champs et la sortie de l’école lui donnent à heures fixes une animation prévue.
Lorsque Golo était las de regarder le paysage, la vue de l’atelier l’amusait à son tour. Des copeaux jaunes frisaient au pied des établis. L’acier des scies pendues au mur, la veinure des madriers, les mailles et les fleurs des bois, tout était riant à l’œil, d’une jolie couleur de choses rustiques. Recluse dans une cage d’osier qui figurait une cathédrale, une corneille s’ennuyait au plafond. Quand le père Hénocque était absent, Golo recevait de petits visiteurs : des enfants, qui connaissaient sa douceur et sa patience, venaient, l’école finie, lui demander la permission de jouer auprès de lui. Ils voulaient manier la varlope, risquaient d’ébrécher les ciseaux, touchaient aux pots à colle forte. Pour les faire tenir tranquilles, l’apprenti consentait à leur montrer son diamant de vitrier. Avec une gravité professionnelle, il le tirait d’un étui de bois, découpait devant eux quelques lamelles de verre. Et, pour les congédier, il devait leur promettre des jouets ingénieux, des boîtes et des chariots.
II
Quelques années passèrent, toutes pareilles, douces et sereines. Fier de sa réputation d’apprenti modèle, encouragé par le patron qui promettait de le gager bientôt, Golo prenait goût chaque jour davantage au métier. Le soir, pour lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui répéter qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait bien gagné la soupe. A regret, il quittait ses outils, l’esprit occupé encore des assemblages et des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant sur le pas de la porte avec la mère Hénocque et les enfants, ou il allait dire bonsoir à sa tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à de plus longs intervalles, cependant. Elle était entrée, elle aussi, en apprentissage et suivait en journées sa patronne, Mlle Céline, une repasseuse dont on vantait l’habileté. Le soir, le père Rutel ne la laissait plus sortir ; il se couchait de bonne heure et voulait que tout le monde en fît autant : « C’était le moyen d’avoir de beaux yeux à Pâques. » Quelquefois pourtant, lorsque la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait devant l’atelier ; elle entrait une minute, admirait le travail de Golo, et se sauvait bien vite, de peur d’être en retard. Par contre, le dimanche, suivant une habitude ancienne, ils revenaient ensemble de la messe, tandis que la tante Louvet et la mère Rutel, qui marchaient derrière eux en grands costumes, faisaient halte tous les dix pas au milieu de la route pour prolonger leurs bavardages. Certes, ils étaient toujours contents de se revoir ; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se trouver avec elle : leur conversation languissait si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui disait adieu sans trop de regret.
Du reste, les distractions ne lui manquaient pas ; comme il n’était plus enfant de chœur et qu’il s’était affranchi du catéchisme de persévérance, son après-midi était libre et il en profitait pour rejoindre ses camarades. Il se promenait de préférence avec l’apprenti maréchal et l’apprenti bourrelier, tous trois contant au hasard les difficultés, les satisfactions et les surprises de leurs métiers. Et cependant, Golo n’hésitait pas à se détacher d’eux lorsque le père Hénocque, comme récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie des artisans du village. A l’auberge, il restait muet, ouvrait de grands yeux, les bras croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en homme, préoccupé surtout du désir d’être vu par les camarades. Il en oubliait Cendrine, et d’ailleurs qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle ? Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle, aux osselets ? Le temps était passé de tout cela.
L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables, le patron donnait à Golo des livres du métier, de vieux manuels de la « Collection Roret » et de la « Bibliothèque des Professions et des Ménages ». Il lui confiait aussi deux albums de planches où la construction des escaliers était décrite, ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on n’en exécutait jamais à Villebard. Golo lut et feuilleta, essayant de comprendre les notions de géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret des trois menuiseries : dormante, mobile, en meubles. Il posait au père Hénocque des questions embarrassantes sur les embrèvements et les assemblages à clefs. Mais l’ancien, étonné de tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait dans ses explications et, finalement, déclarait que seule la pratique faisait les ouvriers modèles. Golo, au fond, était de son avis, surtout depuis le jour où, dans la confection d’une main-courante d’escalier, il n’avait pu réussir une épure par les projections. La science le rebutait si bien qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au père Hénocque s’il n’avait pas quelques livres à lui prêter.
— Ça se pourrait bien, mon garçon, nous allons voir dans la malle, là-haut.
Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de vieux haricots, à des graines potagères, une cinquantaine de volumes emplissaient le fond d’un coffre. Presque tous faisaient partie de la « Bibliothèque des Villes et des Campagnes », de la « Collection Sentimentale, Joyeuse et Grivoise » ; les couvertures maculées portaient sous leur poussière l’estampille bleue du colportage, et les vignettes, produit de planches fatiguées, demeuraient mystérieuses. Golo descendit les livres dans sa chambre et, pendant de longs mois, les dévora l’un après l’autre.
Tout d’abord, il suivit à travers des continents inconnus les trappeurs, les chercheurs d’or et les orphelines enlevées par les pirates ; il naufragea avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec Selico et les Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du moyen âge, la vie des manoirs et les combats singuliers lui furent révélés par les Quatre Fils Aymon, Hélène de Constantinople, Pierre de Provence, Robert le Diable, d’autres récits encore. Les héroïnes y réunissaient toutes les perfections, elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence, et les paladins à genoux baisaient leurs mains d’albâtre, trop heureux lorsqu’à travers la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner des charmes adorables. Deux romans de Mme Cottin initiaient l’apprenti aux violences de la passion. Il cherchait à retenir les touchantes déclamations d’Élisabeth et de Mathilde. Dès la première rencontre, ces amoureuses s’étaient enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient les épreuves et les joies des cœurs fidèles. L’effet produit par Ducray Duminil fut considérable. Victor ou l’Enfant de la Forêt devint le livre préféré de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne, l’infortunée Mme Wolff et la douce Clémence dans les terreurs des ruines enchantées, des abbayes visitées par les morts.
Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres contemporaines. Trois ou quatre fois l’an, une grande affiche, fixée par des clous aux murs de l’auberge, annonçait la publication d’un roman nouveau ; tantôt une grande dame y était représentée déposant un enfant au seuil d’une église, tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était une jeune fille évanouie au fond d’une barque, que des hommes masqués enlevaient ; des coups de revolver étaient tirés par des vierges en robes nuptiales sur des messieurs en habits noirs et, d’autres fois, des gens de justice découvraient parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu mis avec recherche et tenant une photographie dans sa main crispée. Golo achetait le journal et, quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans son impatience de connaître le dénouement de péripéties savamment calculées, il confiait ponctuellement chaque samedi ses deux sous à un cultivateur qui allait au marché.
Mais de toutes ces amours et de toutes ces trahisons, de toutes ces langueurs et de tous ces meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de tant de choses tragiques, se mit à hanter la cervelle de Golo. Souvent il n’achevait pas la page commencée et de longues songeries l’envahissaient. L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se demandait s’il n’éprouverait jamais les délicieuses souffrances qu’il voyait exprimées, s’il ne ressentirait jamais d’aussi complètes voluptés. Il se remémorait l’une après l’autre toutes les amantes dont il avait lu l’histoire, évoquait leurs beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais toutes lui semblaient également adorables, et se fondaient en un être unique dont la pensée l’obsédait. Puisqu’il existait quelque part de telles créatures, un jour viendrait sans doute où l’une d’elles se donnerait à lui pour lui apporter sa part de bonheur. En attendant, il restait à Villebard : là certainement ne s’accomplirait jamais son rêve. La pensée de Cendrine traversait bien son esprit quelquefois, mais comment comparer Cendrine aux héroïnes des romans ? Toujours, elle lui apparaissait telle qu’il l’avait connue au temps de leur enfance ; était-ce une femme pour lui, cette gamine aux joues trop pleines, au corps trop fluet, sans contours, aux gestes brusques et à la voix traînante ?
D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo à l’atelier, et il ne retrouvait sa gaieté qu’aux jours où il lui arrivait de travailler dans les châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. Ceux-ci ne se gênaient pas devant l’adolescent ; ils avaient vu du pays, possédaient, disaient-ils, des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés à d’incroyables ribotes, et la perspective d’une existence aussi désordonnée aiguisait l’amour-propre de Golo. Ces gens qui connaissaient si bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions immédiates : que ne suivait-il leurs conseils ? Il était un homme maintenant, et devait-il attendre pour se payer du bon temps les années lointaines encore, où voyageant à son tour il découvrirait l’amante espérée ?
Les garçons de son âge montraient plus de résolution. Coiffés de hautes casquettes qu’ils portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher tout fiers de leur duvet au menton et du premier costume acquis avec l’argent gagné. Ils fumaient des cigares et crachaient très loin, devant eux. Et durant toute la semaine, ils racontaient à Golo des noces dont les détails étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs récits, l’apprenti se laissa entraîner. Les grandes orgies consistaient en des stations prolongées dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant aux cartes, en discutant bruyamment, chacun louant à son tour la force de ses biceps ou son habileté au culottage des pipes. On s’en allait ensuite danser à l’Ile d’Amour, au bord de la rivière, sous une tente, et le soir, la tête lourde et les idées vagues, on regagnait le village endormi. Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec les camarades, et s’attardaient à des rendez-vous avec les jeunes couturières ou les petites servantes de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément de pareilles amours. Rapidement, il était devenu le boute-en-train de la bande, et on croyait qu’un garçon aussi avisé et aussi « farce » se montrerait bientôt à hauteur et serait courtisé par les plus enviées. Les filles, en effet, le recherchèrent ; mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait la parole, la belle humeur et l’aplomb du menuisier faiblissaient ; et, rougissant jusqu’aux oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, les amis encouragèrent Golo, s’ingénièrent à faciliter ses entreprises. On lui désigna des vertus indulgentes, des jeunesses peu farouches : il résolut de profiter de ces indications, n’en fit rien et rentra toujours seul. Intrigués, les gars de Villebard résolurent d’en finir ; ils cherchèrent une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse de Chivres, Mélanie Guyard, qui revenait d’ordinaire en leur compagnie. Ils décidèrent de la faire escorter un soir par Golo : comme le menuisier était gentil et que l’aventure l’amusait, elle accepta. Le dimanche suivant, à la sortie du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris à l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna la blanchisseuse, laquelle d’ailleurs était plus âgée que lui et laide. Ils suivirent la route qui longe la Marne, ils traversèrent les bois ; l’apprenti, qui s’était senti pris au départ d’un grand mal de tête, répondait mal aux avenants propos de la fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il marchait vite, les mains dans ses poches, en regardant le ciel. Quand il la laissa, dépitée, à la porte de ses parents, il n’avait pas proféré dix paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà l’amoureux était étendu dans son petit lit, chez Hénocque.
Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui attirait les plaisanteries et les quolibets de ses camarades.
— Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui savait toutes les farces des chantiers et vous débitait des pages entières du Bréviaire des Blagueurs, il n’était pas plus brave avec les filles ! Était-il donc si dégoûté et lui fallait-il des princesses ?
Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer sa conduite. Confiant dans ses façons de beau parleur, il eut la franchise de confesser ses lectures et de proclamer ses préférences. Devant ces paysans ahuris, il évoqua les plus belles histoires qu’il avait retenues. Avec les phrases enflammées qui étaient demeurées dans sa mémoire, il peignit les vertus des amants légendaires, vanta la religion de leurs serments et leur courage dans les épreuves. L’amour, c’était cela ; lui, du moins, ne le comprenait pas autrement. Son éloquence ne fut point goûtée ; il comptait sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie :
— Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti bourrelier, nullement ébloui par tant de romanesque, — jamais tu ne nous avais fait autant rigoler ! Si tu crois à tout ce que tu nous as conté là, eh bien ! mon vieux, celui qui t’a vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas volé !
Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, il se demandait qui pouvait avoir raison, de ses camarades ou de ses livres, ne concluait pas et demeurait perplexe : son besoin d’aimer était infini, et son cœur, hélas ! restait vide.
Peu de temps après, un soir d’automne, il rencontra, par hasard, Cendrine, dans la plaine. Il l’accompagnait, et tout en causant, comme il la regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de marjolaine, il se prit à la trouver belle. Grande, un peu fluette, elle marchait droit, avec un air de fierté presque dédaigneux ; tout son orgueil de jeune paysanne dont les parents ont un peu de terre au soleil, s’épanouissait en crânerie. Ses cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un front luisant et volontaire ; la bouche était mince, les joues fraîches, le cou d’une blancheur insolite chez une fille de campagne. Et, sous des sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, tendres et sournois.
Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement surprise des compliments qu’il lui adressait, et l’apprenti s’étonnait de ne pas les lui avoir adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la peine d’avoir été chercher si loin dans les livres des fantômes d’amoureuses, alors qu’il avait près de lui cette Cendrine qui avait été son amie autrefois, son amie d’aujourd’hui peut-être encore. Où avait-il eu les yeux pour ne pas s’être aperçu qu’elle était devenue belle ? Et voici que, presque subitement, au choc de la réalité, toute la sentimentalité acquise, héroïque et guindée, défaillait chez Golo. L’intérêt des passions factices se reculait, lui devenait étranger. Le petit monde d’illusions qui l’avait amusé un moment, auquel il avait cru, lui faussait compagnie. La vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu que le hasard d’une rencontre pour le ramener à l’instinct.
Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un bon moment, et ce moment leur parut court. Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils se quittèrent enfin ; mais, en se quittant, tous deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas longtemps sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, et l’autre lendemain encore, et sans qu’il y eût d’explications ni de promesses, ils reprirent leur ancienne habitude d’être ensemble.
Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo se rendait endimanché à la maison du Roc. Il allait solliciter des Rutel la permission d’accompagner Cendrine aux bals des villages voisins. Les parents réfléchissaient quelques instants, pour la forme, accordaient enfin ce qu’on leur demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui peut-être ferait, plus tard, un bon épouseur pour la petite. Eux, les anciens, ne pouvaient conduire leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était pas une raison pour la priver de ce plaisir durant qu’elle était jeune. Alors, mieux valait la confier à Golo que la laisser emmener par le premier venu.
— Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, nous nous en rapportons à toi. Pas de mauvaises histoires !
Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut lui faire jurer. Ils allèrent le soir à Chivres, et au bal ne se séparèrent pas. Golo paya plus de quarante sous de danses de caractère et, dans les quadrilles, ses entrechats lui valurent un succès : d’ailleurs, il n’avait pas son pareil pour frapper le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et claire, silencieuse. Loin, très loin, sur le pont de Fromentières, on entendait à de grands intervalles, les pas des chevaux et les roulements des voitures. Et, tout près, c’était comme un soupir de ruisseau, plus léger, le grésillement heureux des insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre sereine, gardait un souvenir bleu de la journée, et, dans les fossés, au ras de la route, se levait la douce blancheur des marguerites, couvertes de rosée. En passant devant la masse plus noire d’une meule, Cendrine eut peur et, pour la rassurer, Golo la serrait contre lui, l’embrassait. Ils ne riaient plus, continuaient à marcher, muets maintenant jusqu’au Roc. Ils se disaient adieu, quand l’aube pâlissait l’horizon.
Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On les rencontra à Chamery où ils montèrent sur les chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures durant ils se balancèrent sur des escarpolettes. A Villebard, ils se voyaient au Roc, ils se voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous au puits du Vivier, au clos de Montcouvert, sur la route de Mécringes, sous les frênes du vieux parc de Vauharlin.
Mais leur asile préféré, c’était le ru de la Couarde, une gorge étroite qui descend à la Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession de peupliers coule au fond, caché par les ronces ; des acacias grêles croissent sur les pentes, entremêlés de broussailles et, sous la forêt des herbes pâles, on devine les petits chemins obscurs, les coulées sinueuses des lapins dont les terriers bordent les crêtes. L’été, les moissonneurs viennent y manger la soupe et, à l’automne quand les premiers vents aigres commencent à souffler, c’est là que se reposent les chasseurs ; on y est alors comme au creux d’un grand berceau ; les cimes des arbres chantent, et cette musique fait la tranquillité meilleure. Le soir, c’est le domaine solitaire et tendre des amants.
Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, et d’amour encore moins. Entre deux baisers, l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la séparation, ils tenaient des propos vagues et disaient au hasard des choses sans importance. Tantôt l’apprenti racontait les vieilles fables naïves de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses lectures, répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait les bons mots et les calembours d’un livre favori : le Bon farceur, comme il y en a peu, par un Ami de la Gaieté.
Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser comme elle se laissait embrasser, sans entraînement. Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion et parfois, ému par un contact involontaire, il essayait de lui prendre la taille, de la baiser au cou. Mais elle, en paysanne des plaines grises, prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, sans passion ni colère, combattait ces tentatives.
Décontenancé, les bras ballants, le menuisier reprenait alors ses histoires merveilleuses et de temps à autre, s’interrompant au hasard, il demandait à Cendrine :
— M’aimes-tu ?
Elle se taisait, heureuse de la question et cependant bien empêchée d’y répondre. L’aimait-elle ? Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement les façons de ses amies ; toutes avaient un galant, docile à leurs caprices, et Golo était le sien. Quel autre aurait-elle pu choisir ? La belle humeur du compagnon lui plaisait ; intarissable en ses récits, jamais il ne montrait de mélancolie ou d’humeur, bien différent en cela des laboureurs ou des « calvaniés » qu’elle aurait pu fréquenter. Individus silencieux comme des bêtes et grossiers comme du pain de seigle, ceux-là, pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire au visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils serraient de près les filles, il n’était pas toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les rabattre. D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier solide à la besogne, et les gens du village, volontiers, le citaient comme le type du beau garçon. Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie de ses compagnes, Cendrine, à la fois par sentiment et par calcul, accueillait les assiduités du jeune homme.
A tous, leur mariage semblait certain. Ils étaient bien assortis de caractère et de taille ; la dot de Cendrine était assurément plus forte que les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté du menuisier rétablirait l’équilibre. Le père et la mère Rutel écoutaient, laissaient dire, et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo allait fréquemment leur rendre visite ; on lui offrait à boire, et bien qu’il n’eût point encore parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence au Roc pouvait passer pour une acceptation tacite. Il leur faisait des cadeaux, fabriquait dans du hêtre donné par son patron une brouette pour Rutel et un banc de lessiveuse pour la vieille. Les camarades plaisantaient Golo : « Quand commencerait-il son lit de noces ?… »
— Après, il ne te restera plus qu’à faire la boîte des vieux, et tu en auras, de la monnaie, mon homme !
Le menuisier s’égayait du propos, mais au fond, il n’était nullement rassuré sur le prompt accomplissement de leurs prédictions et de son rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient d’oublier quel était son âge. Il avait vingt ans, et l’époque approchait où il devait tirer au sort. Dans quelques mois, un matin de février, il suivrait la grande route où naguère il avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes, il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet déplierait un numéro extrait d’une enveloppe, et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait de son bonheur.
III
C’était le tirage au sort dans la grande salle de la Mairie de Mécringes, une pièce humide qui servait aux audiences de la justice de paix et aux adjudications notariales. Golo reconnaissait l’endroit pour y être venu autrefois passer l’examen du certificat d’études. Le long des murs, il retrouvait les vitrines tapissées de papiers à ramages qui enfermaient la collection zoologique, léguée un demi-siècle auparavant par M. Chautain, naturaliste bien connu dans le canton. Les bêtes étaient là, empaillées, couvertes de poussière et raidies dans des attitudes conformes à leurs caractères : un renard charbonnier surprenait une poule de Houdan ; un écureuil croquait une noisette ; la patte levée, un héron pêchait, tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert, semblaient vocaliser autour d’une fontaine de cristal. Et tous ces animaux regardaient devant eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre qui bombaient hors des têtes. La plupart des sujets avaient souffert par le temps et la vermine ; des plaques chauves se voyaient aux robes des quadrupèdes, et souvent de larges ouvertures bâillaient sur le ventre râpé des volatiles sans queues.
Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait ces pauvres choses. Il lisait les étiquettes, épelait les noms latins pour s’étonner ensuite que le chat pût s’appeler felis et le lapin cuniculus. Autour de lui, une centaine de paysans attendaient, anxieux. Certains, afin de paraître crânes, affectaient de parler très haut, se campaient les poings sur les hanches, remontaient leurs casquettes au sommet de chevelures débordantes, où la pommade luisait, et croyaient se donner de la sorte le genre des villes où ils seraient envoyés en garnison. Des facétieux affirmaient que la guerre était imminente ; on allait s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là en ce moment, dans cinq ans ne danserait pas à l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne dissimulaient pas, étaient attirés les uns vers les autres : dans un angle, près du poêle, à l’écart, ils formaient un groupe où l’on se chuchotait des cas de dispense et de réforme.
Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il s’était décidé à entretenir les Rutel, et de son projet d’épouser Cendrine, et de son prochain départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait pas rassuré.
— Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire est dans le sac, nous vous marions à ton retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller pour cinq ans, tu comprends bien que nous ne pouvons pas te donner notre parole. Nous devons même défendre à Cendrine de s’engager avec toi. Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu parais lui convenir ; mais, dans notre intérêt à tous, il est plus prudent de rester libres. Cinq ans, c’est long, sais-tu ? bien long, surtout pour une grande fille déjà en âge d’être mariée. D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup près, mis ce temps-là pour changer d’idée ; elle peut en aimer un autre… toi, tu peux ne plus revenir… alors elle coifferait sainte Catherine, et nous voilà avec une vieille fille à la maison ; ça n’est pas gai, et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.
En vain, Golo jura ses grands dieux : on pouvait compter sur lui, jamais il n’aurait d’autre promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait bien que son bonheur était menacé : le nombre des bons numéros était restreint ; puis, il ne croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant son absence, les Rutel donneraient Cendrine au plus riche qui se présenterait, et elle, si insouciante, si passive, ne manquerait pas de leur céder. Oui, le rêve de sa jeunesse allait prendre fin.
Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. Les maires du canton se levaient pour saluer le sous-préfet. Il faisait son entrée, et sous le buste de la République, auréolé de drapeaux, les présentations se succédèrent, interminables. Pour se distraire, Golo essayait de contempler dans une vitrine des grenouilles qui se battaient en duel. L’appel commença enfin, fut mené promptement, tandis que les conscrits qui n’avaient pas encore tiré supputaient leurs chances d’après les numéros sortis.
— Constant Louvet ! cria un gendarme.
Golo s’avança très tranquille ; presque inconscient, il mit la main dans la boîte, prit un billet, le tendit au président, lequel le déplia avec lenteur.
— Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.
Le chiffre et le nom furent répétés plus loin à une autre table.
Numéro 3, c’était la marine : Golo le savait. Et, tandis que, très pâle, il se dirigeait vers la porte, il entendit un grand gaillard de Chamery qui gouaillait dans son dos :
— Tiens donc, le bon ami à la Rutel ! ce n’est pas encore demain que nous irons à sa noce !
Dehors, on se pressait autour de trois marchandes : elles vendaient des cocardes, des images enrubannées qui représentaient un dragon lancé au galop entre deux nuages, un chasseur en vedette, un artilleur pointant sa pièce, ou bien encore une allégorie : la France, la République et l’Alsace-Lorraine en marche vers les glorieuses revanches.
Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et fit tamponner au-dessous de la vignette son numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se détacha sur la partie blanche de la feuille, et, avec un gros soupir, le menuisier orna sa casquette de cet emblème.
Les conscrits de Villebard se rendirent au café, chez Lemoine. L’établissement était plein de consommateurs. Groupés par village, ils s’étaient fait apporter des litres : on buvait dans la salle à manger, sur le billard et jusque dans la cuisine. A chaque table, successivement, des chanteurs se levaient et entonnaient des couplets patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. Les uns s’efforçaient de mettre dans l’expression et le geste l’autorité des vieux troupiers, les autres affectaient la gravité des barytons en habits noirs applaudis par eux dans les cafés-concerts des villes, les soirs de marché. L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, et, sur les longues tables de bois, battait la charge avec les bouteilles. Un boulanger attaqua le Vaisseau le Vengeur ; puis vinrent les Cuirassiers de Reichshoffen, le Drapeau de la France, des récits chantés où il n’était question que de lettres dernières à des promises, d’imprécations maternelles, de décorations accrochées à des tuniques d’agonisants, au coucher du soleil, sur des champs de bataille. Beaucoup pleuraient de les entendre.
Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool peu à peu lui faisait oublier sa tristesse. Les bras croisés, la bouche ouverte et les yeux mi-fermés, devant son verre, il se laissait aller à des rêves de gloire : il savait par cœur sa théorie, conquérait des galons, la médaille, revenait, était nommé gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à lui-même, il allait commencer une complainte que lui avaient enseignée les compagnons menuisiers, une complainte dramatique où des francs-tireurs faits prisonniers déconcertaient leurs bourreaux par de mâles réponses, quand ses amis l’entraînèrent : il était l’heure de regagner Villebard.
Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine de jeunes gens, paisibles à leur habitude, mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants, drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là surtout qui, en raison du numéro de leur tirage, pouvaient se croire sûrs d’échapper au long service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient à marcher au pas. Les conscrits de Villebard s’en allaient à leur tour avec moins d’appareil ; ils étaient huit en tout dans le cortège. Parmi eux, seul Pierre Mélin avait eu de la chance ; Létinois avait bien amené le 14, mais peu lui importait, car il était fils de veuve.
La neige qui tombait depuis la veille avait cessé, mais le ciel restait plein, laineux, d’un gris uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase, les champs et les arbres se déformaient sous la blancheur accumulée. La neige, çà et là, comme vivante, remuait ; le vent la chassait, la poussait dans les fonds où elle s’amassait par couches, avec des ondulations régulières et harmonieuses. Sur les arbres, au bord de la route, les petits oiseaux roulés en boule se tenaient immobiles ; seules, les pies sautillaient, et au bruit des passants, des nuées de corbeaux qui cernaient les meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage déblayé au milieu du chemin, les conscrits marchaient l’un derrière l’autre ; ils se taisaient. Létinois et Mélin par délicatesse, les autres parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les fanfarons avec des « pays ». A la montée où jadis il avait déclamé les scènes de Geneviève de Brabant, Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant de chanter, dans la nuit qui venait :
Nous partons pour l’Amérique,
Nous mettons la voile au vent,
Eugénie, les larmes aux yeux,
Je viens te faire mes adieux.
Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les larmes.
Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez son patron. Au Roc, ils le sauraient assez tôt, qu’il avait tiré le 3 : ils le savaient déjà, du reste, ayant appris la nouvelle par le facteur.
— Pas de chance, mon pauvre Golo ! lui cria le lendemain le père Rutel.
Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit son ami et parut sincèrement attristée.
— Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais pour cinq ans. Et si encore tu avais dû aller en garnison tout près d’ici, tu aurais eu des permissions, et on t’aurait vu de temps en temps. Mais le garde-champêtre m’a dit comme ça que, si tu n’étais pas réformé, on allait t’envoyer bien loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages seront trop longs et trop coûteux. Ah ! j’ai bien peur, vois-tu, que jamais tu ne puisses venir l’an prochain à la fête de Villebard !…
Les mois passèrent… Lors de la revision, Golo avait été déclaré bon pour le service. Ses rendez-vous avec Cendrine continuaient, comme s’il ne devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs, évitait de parler de son départ, et la liberté que lui laissaient les Rutel de se retrouver à toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance. Il espérait. Cendrine l’attendrait peut-être, et peut-être aussi quelque événement imprévu, une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa jeunesse. L’insouciance de son âge et de son caractère avait aussi pris le dessus.
Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes apportèrent une feuille de route chez le père Hénocque : Golo était incorporé dans l’infanterie de marine, à Rochefort, et il devait se mettre en route le 27, un jeudi.
La veille du départ, la tante Louvet invita les Hénocque et les Rutel à venir souper et manger des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo sortirent, se promenèrent ensemble une dernière fois. Ils voulurent faire le pèlerinage du ru de la Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant d’heures charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière l’autre, dans l’étroit sentier où leurs pieds foulaient la litière nouvelle des feuilles mortes. Celles qui restaient aux branches frissonnaient sous la lune avec un bruit d’agonie ; par instants, le vent les cueillait ; elles tombaient lentes en tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement à terre.
A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous le taillis la nuit devenait plus épaisse. Un arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la main dans la main, ils demeurèrent sans parole, et dans la paix de l’ombre ils entendaient au loin les bruits de la Marne, la chanson monotone du barrage, et le roulement des voitures passant sur le pont de Fromentières. De grands oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus de leurs têtes, tandis que, se rapprochant, s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard en chasse jappait aux flancs du coteau.
Cendrine, la première, osa parler du lendemain.
— C’est loin, Rochefort ? dit-elle. Combien y a-t-il de lieues d’ici ?
— Je n’en ai pas idée. Mais on dit que, passé Paris, on en a encore pour plus de vingt heures en chemin de fer.
— Tu nous écriras comment c’est, le pays où tu vas : si la ville est plus grande que Meaux ou Château-Thierry, et si c’est aussi curieux à voir qu’on le dit, la mer. Tu vas en visiter des pays, mon homme !
— Possible, on aimerait pourtant mieux n’en pas voir d’autres que celui-ci.
— Tu nous diras si tu t’ennuies et si le métier est dur. Et puis, tu n’oublieras pas de nous envoyer ta photographie, en soldat. Comme il me tarde de la voir, et comme tu auras l’air drôle là-dessus !
Mais Golo, se glissant plus près de Cendrine, chercha ses yeux dans l’ombre.
— Dis, c’est-y vrai que tu m’attendras ?
Elle eut un petit rire sec, chevrotant ; puis, sérieuse et presque triste :
— Mais, oui…
Golo tremblait d’angoisse.
— … Puisqu’on te dit que oui ; tu sais bien que je t’aime tout plein, que je t’aime plus que tout. Ce n’est pas gentil de n’avoir pas confiance en moi. Va, je penserai à toi sans arrêter, je te le promets, et même il m’arrivera plus d’une fois de revenir seule ici, là où nous sommes, pour me rappeler le bon temps.
— C’est bien sûr, tout ça ?
Elle ne répondit pas, et de nouveau ce fut le silence. Le ruisseau, tout près d’eux, coulait avec un bruit de mystère. Brusquement Golo embrassa son amie à pleine bouche, puis l’étreignant :
— Ma Cendrine !
Il l’implorait avec une voix câline et troublée, une voix qui n’était plus sa voix. Il la serrait si étroitement que ses paroles passaient sur elle comme des caresses.
— Ma Cendrine… Je t’en prie, avant que je m’en aille… laisse-moi, je serai si content, je partirai si sûr de toi…
Elle défaillait sous les baisers, et lui, essayait de l’entraîner à terre ; mais vite elle se leva.
— En voilà assez, n’est-ce pas ?
Il se recula.
— Rentrons…
Et ils rentrèrent.
Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée, tendit la joue à son amoureux.
— Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour du temps.
Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de mois ? il regagna le Chep.
Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade Flambier, lequel était envoyé à Versailles, étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se tenaient dans la fraîcheur de l’aube, adossés le long de la route, au mur du menuisier. La vieille pleurait en regardant son neveu : « Ah ! elle ne le reverrait jamais, le petit homme à défunt son frère ! Elle était si vieille qu’elle ne le recevrait plus que dans le cimetière, au matin de son retour. » Le patron, demeurait grave, avec une figure que Golo ne lui avait jamais vue, et pour se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes : « En avant, la Marine ! Hardi, les enfants ! » ou bien : « Je crois que nous allons avoir de l’eau aujourd’hui. »
Les embrassements terminés, le conscrit se souvint qu’il avait oublié son couteau. Il rentra à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses yeux se promenèrent sur les choses de son métier, sur les établis, sur les outils, sur les bois travaillés d’une couleur si joyeuse. Le bruit de la corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa cage, lui rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à son élève : pour la flatter, il passa son doigt entre les barreaux d’osier. Après des battements d’ailes pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement son col bleu, aux reflets de métal, puis, de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son maître un regard oblique, où Golo crut lire des prophéties lointaines et moqueuses. Il sortit. Flambier et lui descendirent la grand’route. On les appelait pour leur serrer la main et, arrivés au cabaret, tout en bas du village, ils burent la double tournée de « blanche » offerte par les camarades. Deux heures après, à la gare de Rademont, ils eurent un instant d’orgueil en présentant au guichet, pour la première fois, une feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment, bondé de conscrits, qui venaient de plus loin, on les accueillait en leur tendant fraternellement des litres et des verres. Champenois et Briards, tous chantaient le Conscrit de 1810 :
Dites à ma tante que son neveu
Vient d’amener le numéro deux.
Le train était reparti. Un moment il traversait des pays habituels, des villages dont le clocher se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux où Golo connaissait du monde, des maisons et des fermes où il n’était jamais venu et dans lesquelles sa tristesse croyait laisser des sympathies. Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent : c’était l’inconnu.
IV
Rochefort, la caserne, l’immatriculation, l’habillement. Tondu, rasé, à l’ordonnance, Golo inaugurait la tunique bleue à épaulettes jaunes dans une promenade mal orientée à travers la ville inconnue. C’étaient, devant lui, des rues droites, coupées à angles droits par d’autres rues droites, toutes pareilles, et au bout de la perspective s’offrait tantôt le talus d’herbe des remparts, tantôt la voûte d’une porte qui s’ouvrait sur la campagne, et tantôt le geste mystérieux du sémaphore. Les pavés blancs filaient entre les maisons blanches, très basses, silencieuses, et sur cette monotonie éclatait en discord le verbiage d’un peuple de perroquets, emplissant de leur tumulte les couloirs et les chaussées. Golo les admirait en passant, s’amusait à leurs monologues !
Curieux, il s’arrêtait devant les étalages de naturalistes, qui lui enseignaient des mondes ignorés, et complétaient, en les lui rappelant, les révélations anciennes de la collection Chautain, à Mécringes.
Et la mer, où était-elle ?
Loin, à près de trois heures de marche, il la verrait plus tard. En attendant, il se contentait de contempler la Charente, le port, l’arsenal et les chantiers, s’extasiait devant les énormes vaisseaux de guerre, à l’ancre dans le fleuve, s’étonnait des navires en construction, colosses ébauchés dont les formes imprévues se découpaient sur le ciel, plus hautes que les maisons.
Mais dès le lendemain les classes l’absorbaient, le gymnase, l’exercice.
La fatigue des muscles, l’obéissance craintive de la mémoire épuisaient son énergie. A peine avait-il assez d’heures de sommeil pour réparer ses forces ; il perdit l’appétit, ne pensa plus. Il ne fut pendant des semaines que le domestique de la consigne, l’esclave des appels.
Puis, après quelque temps, l’entraînement le secourut, il se rompit au métier. Peu à peu le conscrit devenait soldat, l’être ahuri et bousculé des premiers jours se défendait, se ressaisissait. Le menuisier de Villebard reparaissait sous le marsouin ; mais à la joie de s’être reconquis se mêlait quelque souffrance : le dépaysement, la solitude. A la caserne il y avait des gens de partout et personne de chez lui ; son nom même, il lui semblait que ce ne fût pas le sien : Golo ne s’habituait pas à s’appeler Louvet, le fusilier Louvet. A l’exercice, à la manœuvre, les heures passaient encore ; mais sa liberté de chaque soir, il ne savait qu’en faire. Dans les premiers jours, il l’employait à dormir, à cuver sa fatigue, sur son lit, à la chambrée. Mais l’endurance était venue, et, moins las, écœuré d’ailleurs de la caserne, il se décidait à sortir. Il flânait, errait le long des bassins, dans le froid du soir : des bateaux passaient, un pêcheur relevait ses lignes, la plainte d’une sirène déchirait la brume ; et il ne parvenait pas à s’intéresser à ces choses. Villebard le hantait, et Cendrine.
La ville alors lui semblait hostile ; il franchissait les portes, promenait sa nostalgie dans les campagnes crépusculaires. Le long de la route, des prairies noyées d’eau morte se reculaient jusqu’à l’horizon, et, par les barrières blanches, des troupeaux se pressaient vers les fermes. Et ces rappels de vie champêtre aggravaient sa mélancolie. Sa seule joie était de recevoir les lettres de Cendrine, et elles étaient rares ; lues et relues, il les portait sur lui, moins seul de les sentir dans sa poche. Il lui répondait. C’étaient des écritures interrompues et reprises, où la tendresse ne s’exprimait que par le nombre des pages, un journal minutieux de ses ennuis, complété d’interrogations et d’enquêtes sur les gens de Villebard.
Mais bientôt la bienfaisante camaraderie intervenait, changeait brusquement sa vie. La familiarité d’un voisinage à la chambrée, à l’exercice, le faisait se lier avec quelques bons garçons de son escouade. Ils se retrouvaient à la cantine, s’offraient des tournées, sortaient en bande. Le dimanche apporta ses distractions. On s’en allait écouter la musique militaire au jardin public, les mains gantées et lourdes, les yeux en admiration vers le kiosque d’où les cuivres envoyaient des polkas au ciel d’hiver ; on flânait sur le cours d’Ablois, les jours de foire devant les baraques ; la soirée, parfois, se terminait au théâtre, puits de lumières, au fond duquel on s’évertuait à suivre, rapetissés par la distance, les gestes des ingénues et des traîtres. Dans la semaine, ils se contentaient, le matin, du vin blanc de la cantine, et, l’exercice terminé, de l’absinthe à la brasserie versée par de petites serveuses. Et, les nuits de permission, après les traîneries de cafés en cafés, c’était l’échouage, tout près de la caserne, sous les remparts, la brève hospitalité d’un éden vulgaire, où les invitait le tambourinement de quelque danse exotique.
Le gai compagnon qu’était le Briard s’était vite accommodé de cette existence nouvelle. C’était lui le plus bavard, le plus entreprenant de la bande : on l’écoutait, on le suivait, et sa réputation de « lascar » dominait l’escouade, s’imposait à la compagnie. Quelques-uns l’appelaient « le Parisien », et il en était fier. Des mois passaient, les classes étaient terminées, puis les marches et les manœuvres : Golo n’était plus un bleu. Il savait maintenant tous les trucs et toutes les ficelles du métier, comment on chipe les permissions et l’endroit où il faut sauter le mur. Rien qu’à sa dégaine, à l’enfoncement de son képi sur les oreilles, au balancement de ses bras rythmant la marche, on reconnaissait le soldat, le troupier fini. C’était le vainqueur, celui qui fait tourner les têtes, celui qui n’a qu’à choisir. Il avait choisi : sa bonne amie était une jolie blonde, une apprentie, plus délicate, moins hasardeuse que les bonnes de café, que les filles de la rue ; ils avaient des rendez-vous d’un moment le soir, dans l’herbe des glacis, et d’autres, plus longs dans une auberge du faubourg. Le dimanche, il abandonnait ses camarades pour se promener avec elle ; il l’accompagnait sur les routes, dans les champs, et quelquefois, quand un orchestre les appelait de loin, jusqu’à une fête de village.
Il n’oubliait pourtant pas Cendrine : ses grands projets tenaient toujours. Il était en règle avec elle, continuait à lui écrire, lui avait envoyé sa photographie, et au jour de l’an, une bague achetée sur le quai à un matelot, une bague algérienne en filigrane.
Le souvenir restait ; mais, avec la vie de régiment, la brasserie et les femmes, le chagrin de la séparation s’était adouci. Sans trop d’impatience, il attendait le grand congé de trois mois qui allait bientôt le réunir à sa promise. Or, au lieu de congé, ce fut un ordre de départ qui arriva brusquement. Les choses allaient mal au Tonkin, on parlait même d’une défaite ; des renforts partaient, et le bataillon de Golo devait s’embarquer la semaine suivante à Toulon. On allait donc voir du pays, en découdre avec ces magots dont les journaux illustrés lui avaient révélé la grimace ! Il dit adieu à l’apprentie, prit sa part de plusieurs punchs offerts par les camarades du dépôt, écrivit à Cendrine une lettre orgueilleuse et attendrie. On partit enfin, et, après deux jours de wagon, abrutis par les litres achetés ou offerts de station en station, rauques de Marseillaise et de chansons d’étape, ils arrivaient à Toulon.
Golo n’eut pas le temps de voir la ville. Son détachement gagna l’arsenal, monta sur un chaland, accosta le Mytho, un grand transport, semblant une caserne blanche, plus blanche dans l’éblouissement de la rade criblée de soleil. Tout de suite on appareillait ; une autre rade succédait à la première, puis, à droite, lentement, l’horizon s’ouvrait libre, sur un large espace, et là le ciel et l’eau se joignaient. Golo détournait la tête, regardait vers la terre déjà lointaine, vers les claires montagnes qui frangeaient la côte.
— Tout de même, c’était cela, le pays !
Mais le soldat n’eut pas le temps de réfléchir ; son service le prit aussitôt, le garda. On halait sur le filin, on nettoyait le pont, on vidait les escarbilles, corvées monotones. La mer y ajoutait son imprévu ; à de certains jours elle se faisait mauvaise, le transport roulait, tanguait, et Golo était malade. D’autres, à côté, l’étaient plus que lui ; des camarades vautrés sur le pont, anéantis, livides, suppliaient les matelots de les jeter à la mer. Puis le Briard s’accoutumait, et c’était la morne traversée, l’abrutissement des journées pareilles occupées à considérer des ciels et des mers identiques, à se remémorer des choses anciennes, à chanter en chœur avec les marins de nostalgiques romances. Les escales faisaient diversion. La terre demeurait lointaine ; un pic, quelques cimes d’arbres la désignaient vaguement, mais elle venait vers eux dans des barques indigènes, avec des couleurs nouvelles de chiffons, des sonorités de langues ignorées, des fruits étranges auxquels ils n’osaient pas toucher. Puis ce fut la torpeur des jours équatoriaux, des jours et des nuits immobiles, sans une ride de l’Océan, sans une palpitation de la tente sous laquelle ils somnolaient, hébétés. Quarante jours s’écoulèrent ainsi, et, un matin, Golo se réveillait en baie d’Along. Un lac, semé de rochers aux formes gesticulantes, aux attitudes de menace, qui escortaient le navire. Quelques heures après ils quittaient le Mytho, montaient en chaloupe, l’eau changeait de teinte, se faisait limoneuse et grasse : c’était le fleuve.
Des bateaux de formes inconnues, plats et portant au milieu un abri en bambou, des sampans, nageaient autour des embarcations, rasaient les bordages. Vêtus de blouses noires, avec des chignons sous leurs chapeaux et des faces glabres, blafardes, au sexe douteux, des mariniers les conduisaient. Sampaniers ou sampanières. Golo n’arrivait pas à les discerner, surpris, révolté un peu de leur complète ressemblance. Sur le soir, on arrivait à Haïphong ; et l’étonnement du soldat continuait, entouré qu’il était d’une foule ambiguë et grimaçante, à l’odeur fauve, première et brusque révélation de la race avec laquelle il allait vivre et bientôt se battre. Il campa dans une pagode, ne put dormir, cherchant malgré lui le bercement accoutumé de la mer.
A l’aube, le bataillon s’embarquait sur une canonnière et remontait le fleuve. Le long des deux rives, à fleur d’eau, s’étalaient jusqu’à perte de vue des pays de rizières, des damiers de verdure, semés çà et là de boqueteaux de bambous dans lesquels se cachaient les villages. Des buffles paissaient, la tête enguirlandée de leurs cornes ; un laboureur, enfoncé dans la boue jusqu’à mi-corps, conduisait une charrue ; et çà et là, observant le marais, de grandes troupes d’aigrettes blanches posaient sur la plaine des fraîcheurs de neige.
Le fleuve s’animait, des jonques passaient avec de gros yeux peints à la proue et des cordages de rotin ; le long des levées, des coolies défilaient, portant des paniers en balance sur leurs épaules ; et sur les bords, des baignades d’enfants s’éclaboussaient dans le soleil.
On arrivait à Hanoï, au milieu d’un fouillis de sampans et de jonques ; on accostait en face de la Douane. On gagnait la citadelle, dont les remparts rappelaient ceux de Rochefort, et l’on campait dans l’humidité, parmi les moisissures, sous des hangars couverts de paillotte. Et durant quelques jours Golo se promenait dans la ville, suivait les rues toutes bordées de magasins, chacune d’elles réservée à une profession unique : la rue des Incrusteurs, la rue du Chanvre, la rue des Brodeurs. Il eut la pensée d’acheter un souvenir pour Cendrine ; mais dérouté par l’indifférence silencieuse des marchands il ajourna ses acquisitions au retour. De nouveau il se perdait dans la foule. Et de cette humanité, de ces boutiques, des fruits et des denrées étalés ou charriés en plein air, une odeur émanait, une odeur d’encens, d’opium, de musc et de poisson gâté.
Un matin, l’on s’embarquait encore. Alors recommença le morne fleuve Rouge ; et, entre les rives boueuses, l’eau épaissie d’alluvions, fleurie aux anses d’îlots blancs de nénuphars. Et, au-dessus des berges, toujours la plaine, la monotonie de la rizière.
On débarquait enfin, pour rejoindre le corps expéditionnaire. Huit jours d’étapes en files indiennes sur les levées, avec les haltes dans les villages au milieu des cris des volailles et des porcs poursuivis dans les jardins par les coolies et les soldats, et la popote en plein air, dans les huttes, dans les pagodes. Puis un jour, Golo, qui ne savait plus où il allait, apercevait, à plat ventre dans l’herbe, le cadavre d’un pavillon noir, son large chapeau de paille chaviré près de lui, son sarrau de soie bleu éclaboussé de sang. Presque aussitôt une musique sauvage de tam-tam arrivait, lointaine, coupée par une explosion sourde : le canon. Golo se raidit. Très pâles, les soldats se regardèrent, attendant des ordres. La canonnade bientôt se rapprocha, des estafettes passaient au galop, foulant la rizière, et le Briard continuait à ne rien voir. Des camarades avaient commencé une chanson d’étape, d’autres s’excitaient, lançaient des plaisanteries qui retombaient dans le silence.
— Allons, zou ! les marsouins ! cria le capitaine, en levant son sabre. C’est notre tour.
Le bataillon franchissait une levée, se déployait, marchait à l’ennemi, tout là-bas. Golo le découvrait : comme une troupe d’oiseaux battant de l’aile, d’innombrables pavillons triangulaires flottaient sur des retranchements dans la poussière et la fumée. Il tira son premier coup de fusil, rechargea, retira, ne pensa plus. Les clairons sonnèrent la charge et il se lançait, excité par une ivresse lucide, plus léger, plus libre, sous la mitraille. Les soldats tombaient auprès de lui, blessés, morts, et il ne se retournait pas, il courait. Et ce fut l’assaut, la bousculade, des cris de colère et de douleur. Golo tua, et, quand il eut tué, il voulut tuer encore. Mais déjà c’était fini, les Chinois fuyaient en pleine déroute, poursuivis par les obus. On cantonna, et l’on pointa les noms des hommes absents ; mais on avait si faim qu’on ne songeait à eux qu’après avoir mangé. Alors seulement on enterrait les morts, on portait les blessés à l’ambulance. Et Golo se familiarisait, dès ce jour, avec les tristes corvées, avec les civières où crient les blessés, avec les fosses creusées en hâte, où l’on enterre les amis.
La guerre continuait. Golo se battait encore et sa bravoure ne se démentait pas. Ses chefs le notèrent, le proposèrent pour la médaille : il fut nommé caporal.
La paix signée, les troupes furent disséminées dans les postes. La compagnie de Golo s’en allait prendre garnison à Bat-Cat, dans les terres fermes, au nord de la Rivière Claire. C’était un pays de broussailles habitées par les paons et les tigres ; des collines ondulaient, couvertes de grandes herbes, dans un horizon de verdure continue. Le ciel paraissait fumeux, lourd de buées et de brumes, laissant tomber une chaleur grise d’orage en suspens et qui n’éclatait jamais, car la saison des pluies n’était pas encore commencée.
Dans cette température affaissante, les soldats passaient leurs journées étendus, évitant de remuer, avec la joie d’être servis, éventés pour quelques centimes par de petits Annamites. Autour d’eux, les coolies allaient et venaient, nu pieds, filaient comme des ombres sur la terre douce. Golo souffrait de la soif, et il était impossible de boire de l’eau fraîche, la gargoulette ne suintait pas. Et les nuits étaient aussi suffocantes que les jours, des nuits de sueur sans sommeil, anéanties et inquiètes. Seule, dans la torpeur nocturne, la vie des bêtes s’exaspérait, fourmillait menaçante, multipliée par l’inconnu de l’ombre. Sur la sourde rumeur qui faisait palpiter l’étendue, des bruits plus proches se révélaient : cris de lézards, coassements de grenouilles, meuglement du crapaud-buffle, et, à l’intérieur, sous la paillotte, les reptiles grouillaient au milieu du frôlement des chauves-souris et de la chanson lancinante des moustiques.
Entre les journées vides et les nuits mornes, le caporal s’ennuyait. Les mauvais alcools absorbés, les tournées d’absinthes n’arrivaient pas à le distraire. Puis, le désir étant revenu avec le bien-être relatif du poste, il imita les camarades, eut recours à la congaï. Petites, avec de grosses figures beurrées, sans nez ni sourcils, des faces d’énigme encadrées de cheveux lourds, avec un regard de ténèbres, un sourire laqué de noir dans des lèvres saignantes de bétel, toutes avaient les mêmes hanches étroites, les mêmes formes grêles et garçonnières ; toutes gardaient aussi la même immobilité sous les caresses, la même docilité indifférente et lasse. Et Golo resongeait à Cendrine ; elle était depuis des mois et des mois si loin de sa vie, si loin de sa pensée ! L’étonnement des pays nouveaux, les aventures et les batailles l’avaient empêché de lui écrire ; la guerre finie et le souci de la vie matérielle disparu, la paresse, l’insouciance l’avaient encore séparé d’elle. Insensiblement le lien se rompait. Deux fois, cependant, aussi bien pour se mettre en paix avec sa conscience que par un dernier souvenir affectueux, il s’était décidé à lui demander de ses nouvelles. Avait-elle reçu ses lettres ? La réponse, en tout cas, n’était pas venue. Il l’avait espérée quelques mois, s’en était enquis les jours où le vaguemestre distribuait le courrier de France. Puis il s’était fatigué d’attendre ; résigné, tranquille, il avait renoncé à tout, à l’amoureuse et à ses lettres. Si elle l’avait oublié, tant pis ! On était quitte. Le sentiment ne le tracassait plus ; seuls, l’intéressaient maintenant les variations de la température, le commencement de dysenterie dont il souffrait et, par instant, le plaisir médiocre qu’il pouvait prendre avec sa passive congaï.
Les saisons se succédaient, la classe allait partir. Fiévreusement espérée par tous, l’heure du retour sonna. Et Golo vit de nouveau la boue du Fleuve Rouge, le grouillement commercial d’Hanoï, où il eut l’émotion d’une lettre : le notaire de Mécringes lui apprenait la mort de la tante Louvet. En baie d’Along, il s’embarquait sur le Vinh-long. Mais, à peine à bord, sa dysenterie s’aggravait, le clouait à l’infirmerie, où il vit mourir plusieurs de ses camarades. Il eut peur ; alors il lui sembla qu’il n’arriverait jamais et, la nuit, il rêvait aux pauvres diables immergés par deux mille mètres de fond, parmi les herbes et les bêtes…
Le transport approchait de France. Golo essaya de se ressaisir, retomba et, quand on mouilla en vue de Toulon, une chaloupe le conduisit avec les autres malades à l’hôpital de Saint-Mandrier. Il y demeurait trois mois, dans une salle blanchie à la chaux, une salle où tout était blanc, les murs, les lits, les sœurs, dont les cornettes blanches, comme des oiseaux d’espoir, se penchaient sur la pâleur des malades.
V
— Rademont ! Rademont !
A la portière d’un wagon de troisième, la tête de Golo apparaissait, coiffée d’un képi bleu avachi, la face pâlie durant le séjour à l’hôpital, et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée, les traits avaient plus de caractère et d’expression, la moustache était plus longue. D’un air très crâne, il descendait du train, avec la musette en toile blanche pendue à l’épaule gauche. Il était d’ailleurs le seul voyageur qui s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie, l’homme d’équipe prenait la feuille de route du caporal. Golo le regardait, il ne connaissait pas cette figure-là. Inconnu aussi le chef de gare, qui passait un papier à la main : on avait donc changé tout le monde depuis son départ ?
Un instant après, il était sur la route blanche qui mène à Villebard, faisant à rebours sa première étape de conscrit. Était-ce une illusion ? il ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin d’octobre où il était parti avec Flambier. En vérité, ce retour si ardemment souhaité là-bas, dans les buées accablantes des rizières, si désespérément entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier, ce retour ne lui procurait aucun plaisir. Il était si heureux pourtant, voici trois jours, lors de la dernière visite, quand le major avait déclaré qu’il ne voulait plus de lui dans la salle et que le « double » lui avait remis sa feuille de route et son prêt ! Sans un moment d’hésitation, il avait pris le train de Paris ; il ne s’était même pas arrêté dans la grande ville, traversée le matin, et qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop hautes, sa cohue, son bruit assourdissant. Oui, il était revenu à Villebard, car, après tout, il n’avait jamais connu que Villebard ; son père et sa mère y étaient morts, il y avait grandi, appris un métier et, s’il était vrai qu’il ne lui restât plus aucun parent, cette brave femme de tante Louvet ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses champs ? Ne fallait-il pas s’occuper un peu de tout cela ? Et puis, il avait des amis au village, des garçons rigolos et bons vivants qui allaient fêter son retour, qu’il étonnerait du récit de ses campagnes lointaines.
Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore, s’évanouissaient-elles aujourd’hui, et d’où lui venait cette angoisse qui lui étreignait le cœur, pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres de cailloux et les bornes hectométriques ?
Il marchait, et bientôt le chemin quittait la plaine, pour monter à mi-côte et dominer la rivière. A gauche, le bois gardait encore son aspect d’hiver ; les arbres emmêlaient leurs branches noires et, dans les clairières, de grandes herbes mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur des coulées de sable. Mais, dans le gazon roussi, des primevères, en bouquets espacés, attestaient la saison nouvelle, des anémones blanches pointaient parmi les feuilles sèches, et des violettes tiédissaient dans les creux, tandis qu’au bord des taillis, les fleurs des saules marsaults retombaient en pluie de chenilles jaunes.
A droite, sur la pente très douce, un mince carré de seigle verdissait, clairsemé, débile encore ; et, au-dessous, entre les fûts des grisards, se hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.
Devant Golo, toute la vallée se découvrait : des champs et des routes, plusieurs clochers carrés, rappelant des villages connus et, dans l’ombre d’un nuage, les maisons de Villebard, le château de Vauharlin, la ferme de Montcouvert, le Chep et le Roc.
Le Chep où le père Hénocque avait son atelier, et le Roc habité par les Rutel ! Et l’idée seule de la maison des vieux, dont il devinait la place là-bas, faisait passer en lui comme un frisson. Il se raidissait cependant. Cendrine, oui bien sûr, il l’avait aimée, mais ma foi, c’était dans ce temps-là ! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des années sans lui écrire. Non, non, il n’y pensait plus ; il savait bien qu’elle devait être mariée maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si par hasard elle l’avait attendu ? Si tout à l’heure ?… Mais il n’osa pas continuer ce rêve, comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.
Et, pour s’aguerrir davantage :
— Des bêtises, répétait-il à haute voix, des bêtises !
La route était solitaire : des piverts s’y poursuivaient de branche en branche et, dans le gui d’un bouleau, un merle sifflait. La nuit approchait ; au bas du ciel violacé, le soleil déjà disparu laissait une bande d’un jaune très pâle, une zone lumineuse sur laquelle des ramures d’arbres se découpaient, distinctes.
Et le soir qui venait n’égayait point Golo ; personne ne l’attendait à Villebard, il y rentrait comme un étranger, ne sachant même pas où il irait coucher. Aussi eut-il un moment de joie quand il s’entendit appeler par son nom.
— Salut, Golo !
C’était le cantonnier, qui l’avait reconnu, derrière ses œillères de toile métallique.
— Salut, mon père Boget ! répondit le soldat.
Mais déjà le vieux avait rabaissé sur son ouvrage sa face broussailleuse, et tranquillement, comme s’il l’avait vu la veille, il continuait à casser son silex à petits coups secs.
Cette fois, c’était Villebard.
Les fumées du soir, dans l’air tranquille, montaient toutes droites au-dessus des maisons. Des coups de fouet claquaient dans la brune ; les chevaux de labour rentraient, leurs bonnes têtes sages encadrées de laine bleue, et derrière eux, dans la poussière, traînaient, avec un bruit clair, les bouts des chaînes qui, toute la journée, les avaient attelés à la charrue, laissée là-bas dans les champs, avec son soc poli, brillant aux étoiles.
La cloche de l’église sonna l’Angélus. Sa voix paisible avait gardé son timbre effacé et monotone, pareil aux campagnes qu’elle emplissait aux heures grises. Qui la faisait tinter maintenant ? Le vieil instituteur, le père Brun, était mort peut-être ; et Golo se souvenait de ses joies anciennes, les jours où M. le Curé et M. le Maître lui abandonnaient, en récompense de sa bonne conduite, le droit de se pendre à la corde. C’était un prétexte pour grimper dans les charpentes où l’on troublait les oiseaux nocturnes, et d’où les cheveux épars dans le vent qui soufflait là-haut l’on regardait, au loin les champs à travers les lames des abat-sons.
Il avait gagné la grand’rue. Des mères rappelaient les enfants qui s’attardaient à jouer, les maisons s’éclairaient l’une après l’autre, et sur le repas du soir, sur la quiétude de la vie de famille, les portes se fermaient.
Comme il passait devant le cabaret de Farcette : Au Puits 120, pour la deuxième fois, il s’entendit appeler par son nom.
— Ohé, Golo ! Ohé ! vieux Tonkin !
Il s’approchait, et il reconnaissait son ami Victor Carrouge. Ils s’étaient liés dans les années qui avaient précédé le départ pour le service, malgré une différence d’âge assez grande, attirés l’un vers l’autre sans doute par la dissemblance de leurs natures.
Sans avoir mauvaise réputation précisément, Carrouge n’en était pas moins considéré dans le village comme un véritable propre à rien. Sa mère tenait, près de l’église, l’unique magasin de Villebard ; et, malgré le crédit qu’elle devait faire aux paysans qui prenaient chez elle la chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade, elle passait pour riche, grâce à sa nombreuse clientèle et à l’habileté avec laquelle elle poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait épousé par amour, ne lui avait causé que des ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous les soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre à l’affût qu’à moudre le café ou à mesurer le pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie blanche, il était mort jeune, dans un accès d’alcoolisme resté légendaire à Villebard.
Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère. Tout enfant, une fainéantise incurable le tenait des journées entières sur le pas de la porte, observant les gens qui passaient et notant, avec force plaisanteries, les ridicules de chacun. A l’école, il n’avait rien voulu apprendre, malgré sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par une défiance instinctive des choses, il ne commettait pas de sottises graves, la veuve s’était résignée. Avec une quarantaine de sous par jour, elle avait la paix, et même Victor se montrait bon fils, donnant à l’occasion un coup de main pour descendre un baril d’huile à la cave, ou pour clore les volets, la nuit tombée. D’habitude, il se levait à neuf heures, avalait deux ou trois gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes, puis traînait son désœuvrement dans le village, s’arrêtant chez le bourrelier, chez le maréchal-ferrant, chez le charron. Partout, il trouvait bon accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des histoires comiques qu’il débitait, intarissable, avec une verve goguenarde et des expressions à lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le père Hénocque recevait aussi sa visite, et, dès les premières fois, Golo, qui débutait comme apprenti, avait été séduit par ce garçon si drôle, avec lequel il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de son côté, s’était pris d’affection pour Golo qui mieux que personne, lui semblait-il, comprenait ses blagues et dont l’admiration, au fond, le flattait.
Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main de Carrouge, qui l’avait reconnu tout de suite, malgré la nuit. On entra dans le cabaret vaguement éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour, posée sur la table, et là, Carrouge s’attendrit complètement, au point qu’il embrassa Golo. Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter aux yeux, pendant qu’il répétait, sans pouvoir trouver autre chose, ces simples mots, souvenir du régiment :
— Eh ben, mon vieux ! Eh ben, mon vieux !
Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le garde-champêtre, qui sommeillait avec des mouvements de tête rythmés, ses lunettes tombées sur le Petit Journal.
— Dérange-toi donc un peu, hé ! vieux machin, voilà Golo ! Tu ne le remets pas ? fit Carrouge en le secouant par la manche.
— Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère Louvet ?
— Bien sûr que c’est lui !
— Tiens, tu es donc caporal, mon homme ? reprit Mexico, qui regardait hébété les deux galons de laine.
— Probable ! répondit Golo avec quelque suffisance.
— Allons ! dit Carrouge, revenant à des choses plus immédiates, on va trinquer ensemble, pas vrai ? Un petit vermouth, hein ? Tu dois avoir soif. Trois lieues depuis Rademont, ça commence à compter.
La mère Farcette apporta des verres, où son mari versa le vermouth, et Golo, en y ajoutant l’eau de la cruche en faïence, regarda Carrouge.
Il n’avait pas rajeuni. Son front barré de rides profondes s’était presque dégarni, et, sur ses tempes fripées, des cheveux blancs se plaquaient. Sa barbe rouge en buissons d’automne s’argentait fortement sous les oreilles, et son nez mince tombait davantage sur une bouche pincée, aux lèvres invisibles. Mais ses petits yeux durs, d’un gris d’ardoise, de vrais yeux d’émouchet, vivaient toujours malicieux et attentifs, en arrêt aux creux des orbites, au-dessous des sourcils usés.
Obéissant vraisemblablement à quelque impulsion héréditaire, maintenant il ne démarrait plus du cabaret, au grand désespoir de la veuve qui redoutait pour lui la fin de son père et la lui prédisait régulièrement, les soirs où Victor rentrait très raide, les yeux rapetissés encore par l’alcool.
Mais ce jour-là, la joie de revoir Golo l’avait dégrisé complètement.
— On te croyait mort, mon pauvre vieux, sais-tu bien ? répétait-il, très tendre. Vrai, cette idée-là me fichait malheur. Pense donc ce que c’est loin, leur sacré Tonkin ! C’en est, des inventions ! Enfin, te voilà revenu, c’est tout ce qu’il faut. Ça ne fait rien, tu n’es pas gras, tu dois peser quatorze livres tout mouillé.
— Bah ! fit Golo, le coffre est bon. Et puis, on n’est pas fâché d’avoir vu du pays. Mais ici, quoi de neuf ? Le père Hénocque, qu’est-ce qu’il devient ?
— Le père Hénocque il est toujours là, solide au poste. Justement, il m’a parlé de toi, il n’y a pas huit jours. « C’est-il qu’il ne reviendra jamais ? qu’il me disait. Ce serait dommage, car c’était un bon ouvrier ». Oui, il m’a dit cela, le patron, et tu sais, si tu veux, il te reprendra, car il n’a pas de compagnon pour l’instant.
— Ah ! il t’a dit cela ? eh bien ! tant mieux ! fit Golo, réconforté à l’idée que peut-être il allait pouvoir gagner sa vie, à Villebard.
— Oui, reprit Carrouge, tu n’as qu’à te montrer et l’affaire est réglée. Mais, dis donc, tu ne vas pas repincer de la varlope demain matin ? Tu vas te reposer un peu et revoir les anciens. Allons, père Farcette, encore une tournée ! Qu’est-ce que tu dis ? Tu n’as plus soif ? En voilà une raison ! Es-tu de la classe, oui ou non ?
On trinqua de nouveau.
— Alors, tu as vu tout plein de pays ? Tant mieux pour toi si cela t’a amusé. Mais, tu sais, ces endroits-là, c’est trop loin pour moi, il doit y faire trop chaud. Moi, vois-tu, été comme hiver, je ne démarre plus d’ici ; j’aime rester à couvert. Quand tu voudras me voir, tu n’auras qu’à descendre, nous ferons un billard ensemble.
— Quoi de neuf à Villebard ? répéta Golo, un peu étourdi par ce flux de paroles.
— Quoi de neuf ? Ma foi, pas grand’chose. Voyons… en fait de morts, il y a le père Gollard, Mme Bablot, ta tante Louvet. Mais je suis bête, tu dois le savoir puisque tu hérites ! Poncet, tu sais bien, Poncet, eh bien, il est en prison : il paraîtrait que c’est lui qui a mis le feu à la ferme de Chambardy. Pas vrai, Mexico ?… Tu dors donc toujours, vieux pompon !
Le garde-champêtre ne répondit pas.
— Quelle andouille, hein ! reprit Carrouge sans respect pour l’autorité.
Pendant une heure, ce fut un défilé de maladies, d’adultères, de mariages, de procès et de successions. Les médailles obtenues par la fanfare de Mécringes aux différents comices, les luttes des élections municipales, tout y passait, pendant que les bitters, les absinthes succédaient aux vermouths. A la fin, les langues s’embarrassèrent et les cervelles s’obscurcirent.
Dehors, c’était la nuit serrée : ni passants, ni voitures, ni chansons. Dans un coin du cabaret la famille Farcette se mettait à table, et depuis que Carrouge avait fini de parler, le bruit des cuillers dans les assiettes, les ronflements du garde-champêtre s’entendaient seuls dans le silence.
Le temps passait, Golo ne se levait pas : il restait là, rivé à sa chaise, fatiguant ses yeux à la lumière de la lampe. Et du fond de sa torpeur montait une curiosité, une nécessité de savoir, impérieuse. Carrouge avait connu, comme tout le monde, son amour pour Cendrine : pourquoi ne parlait-il pas de la fille aux Rutel ? Serait-elle morte, elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée tout à l’heure dans sa liste funèbre ? Cette idée l’obsédait un instant ; une autre la chassait : si ce bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être qu’il n’avait rien à en dire ; peut-être était-elle toujours là, pas mariée. Pour la seconde fois depuis son retour Golo se sentait traversé par un espoir mal défini, amorti aussitôt par cette autre pensée que, si Carrouge n’avait pas nommé Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour ne pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant laisser à un autre le soin de lui apprendre la nouvelle.
Cette incertitude l’énervait, et pourtant, malgré l’heure avancée, il ne se décidait pas à poser nettement la question, comme s’il redoutait la réponse, comme s’il voulait conserver quelque temps encore le droit d’espérer. Il était un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses voyages, de ses campagnes, que s’il l’avait vu le matin. Cette indifférence le navrait et l’humiliait et il le laissait quand même continuer son verbiage : peut-être Carrouge dirait-il enfin, parmi tant de sottises, la chose que Golo attendait, l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre plein.
A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un ton paternel :
— Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables. Voilà la demie de huit heures et vous ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu te feras attraper par ta mère quand tu rentreras, et toi, mon vieux Mexico, prends garde que ta bourgeoise ne vienne te faire la conduite de l’autre soir. On ne vous permettra pas de revenir demain.
— Je voudrais bien voir ça ! dit Carrouge.
Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait. Il avait sommeil, et souhaitait fort de gagner son lit, où il serait mieux pour dormir. Il se calait sur ses jambes écartées.
— Allons, encore une tournée, et l’on s’en va ! déclara-t-il.
Sitôt apportée, sitôt bue ; les verres se posaient bruyamment sur la table, et les trois hommes sortaient, l’un derrière l’autre, dans l’obscurité. Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans l’ombre d’une ruelle et Carrouge se décidait à rentrer, quand, brusquement, Golo s’avisait d’un stratagème :
— Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon ancienne, tu ne m’en parles pas, tu ne me dis pas qu’elle est mariée ?
— Dame ! mon Golo, je pensais bien que tu le savais, et, ma parole, ce n’était pas à moi…
— Mais tu crois que cela m’embête ! répondit le caporal. Eh bien, mon vieux, je m’en vas te dire une chose : des femmes comme ça, il n’en manque pas, ni des plus chouettes non plus. Après cela, je ne lui en veux pas, et, si elle fait l’affaire d’un autre, tant mieux pour lui !
— Ah ! je t’en réponds qu’elle fait son affaire, à Champion ! Depuis trois mois, il en prend pour son argent, le charron. Dame ! c’est que, vois-tu, c’était un beau parti, Albert ! Quand il l’a demandée, elle n’a dit ni oui ni non, mais les parents, comme de juste, lui ont sauté dessus.
— Je comprends ça, dit Golo, je comprends ça ! Et brusquement : — Allons, bonsoir, il faut pourtant que j’aille voir si l’on peut me coucher, par là !
Carrouge a disparu. Golo sait, maintenant, et vraiment, il est très ferme. Il y a une minute, tandis que l’ivrogne parlait, il a bien senti un choc sourd au fond de son être, et il lui a semblé qu’un grand froid lui traversait le cœur. Dans l’espace d’une seconde, très loin, comme en songe, il a revu le jardin du Roc où ils ont joué ensemble, très petits, le long des massifs de seringas à l’odeur entêtante, et aussi les routes sans arbres, où, par les nuits claires, plus tard ils ont marché seuls au retour des fêtes ; mais tout cela n’a pas duré : Cendrine est mariée, eh bien après ? Est-ce qu’il ne s’y attendait pas ? Et qui sait, d’ailleurs, si cela ne vaut pas mieux ainsi ? car elle ne l’a jamais aimé sérieusement, bien sûr : et lui, et lui…
Un revirement se fait brutalement :
— Sacrée garce, va !
Et c’est fini, le voilà d’aplomb, s’étonnant presque de se sentir aussi peu touché. Le coup a peut-être porté, mais il n’y a pas de blessure apparente.
— Avec tout cela, je n’ai pas mangé, moi !
La lune s’est levée. Maintenant il longe les grands murs d’une ferme ; par les lucarnes pleines d’ombre, on entend dans les écuries les chevaux tirer sur leurs chaînes en mâchant la paille du râtelier, et dans les bergeries on devine le souffle continu des moutons qui dorment, entassés. Sous les portes charretières se coulent des museaux de chiens qui reniflent dans la poussière, puis se reculent pour aboyer longuement quand on passe. Au sommet du pays, dans une cour, une lanterne marche, se balance, sans éclairer celui qui la porte.
Une par une, Golo reconnaît les maisons. Voici la demeure bourgeoise et close de Mlle Agathe, puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur, le toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons emmêlés pourrissent avec le chaume ; les fenêtres découpent un morceau du ciel : ceux-là ont donc abandonné Villebard ?… Vasseur ! un camarade de l’école primaire, un peu plus âgé que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents ont dû mourir, et le jeune homme a quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris, sans doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde ? S’il en est ainsi, le caporal eût mieux fait…
Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à siffler une marche militaire, et bientôt il arrive au Chep.
Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et Golo s’arrête devant l’antique maison briarde, endormie sous les rayons bleus de la lune ; il retrouve dans la cour les planches adossées au mur, les tas de sciure humide, la margelle du puits avec le treuil que lui-même a fabriqué jadis, les pots à moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.
Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la demeure de sa jeunesse : elle est de mine accueillante, la vieille, et, ainsi éclairée, il lui semble qu’elle lui sourit.
Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis sans doute, et le caporal hésite à les arracher à leur premier sommeil. Mais où passer la nuit ? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule abandonnée, où déjà, de son temps, allaient nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux qui traversaient Villebard, et il songe un instant à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. Coucher à l’auberge, chez Farcette ? Ma foi non, il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les Hénocque sont de braves gens ; et, après tout, il n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner à l’église.
Il pousse la barrière et il frappe discrètement à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo, qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un peu plus fort. Un enfant appelle.
— Papa !… papa !… on cogne… j’ai peur.
Un grognement sourd, puis une grosse voix qui demande :
— Qui est là ? Qui est là ?
— C’est moi.
— Qui toi ?
— Moi, Golo, votre Golo !
Un silence, puis un chuchotement, et des pieds lourds qui tombent sur le plancher. La clef tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît, titubant de sommeil, la culotte mal boutonnée et la chemise ouverte montrant un torse velu. Il met la chandelle sous le nez du voyageur, et, quand il l’a reconnu :
— Eh ! la femme ! C’est lui, c’est vraiment lui !… En voilà une occasion pour arriver ! mais ça ne fait rien, entre tout de même.
La mère Hénocque s’est levée, elle aussi. C’est une gaillarde de quarante ans, à la face rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée. Les poings campés sur les hanches, elle regarde Golo, maternellement.
— Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon ! Tu es comme notre coq, tu as la crête un peu basse.
— Dame ! fait Hénocque, ça ne vous arrange pas un homme, ces brigands de pays-là !… C’est vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.
— Laissez donc, répond Golo, tout heureux de l’accueil : dans un mois, avec l’air de Villebard il n’y paraîtra plus.
— En attendant, reprend la brave femme, je parie que tu n’as pas mangé.
Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui de leurs couchettes, roulent des yeux ahuris, elle ouvre une armoire à côté de la cheminée, une armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un morceau de bœuf figé dans sa graisse, une miche entamée, une assiette, un couvert. Hénocque descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et, un instant après, il reparaît, tenant à la main une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse légère.
— Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra la gueule en place.
Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit vin gris qui pique et fleure un peu le moisi.
— Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça : du vin blanc de raisin blanc. C’est de ma vigne de la Bisgauderie ; tu la connais ? En 65, j’y ai fait cinq pièces de vin, et du crâne… C’est dommage que tous ces temps-ci elle ne donne plus rien. Encore, cette année, tiens, il y avait une préparation comme jamais tu n’as vu plus beau, et puis, le 22 d’avril, crac ! voilà tout qui gèle ; c’est-y pas fichant, hein ?
Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles, de cette cordialité qui le ragaillardit. Si le menuisier pouvait le reprendre ? Et, bien vite :
— Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron ?
Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait claquer sa langue :
— Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on peut quasiment te garder, si tu n’es pas exigeant. Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans : nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça te va-t-il ?
— Entendu ! fait le soldat.
Et les deux hommes se tapent dans la main, un peu émus.
Golo mange lentement, installé à son ancienne place où ce soir, instinctivement, il s’est attablé et il promène ses yeux sur toutes les choses amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se découpent les ombres des trois personnages, sur le dressoir où luisent, par rang de taille, les pots d’étain.
Ils restent là sans rien dire, en vieux amis contents de se retrouver, et, seul, le sourire des yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant, en cassant, à la pointe du couteau, le fromage dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des enfants, qui se sont rendormis.
— Ça pousse, ça pousse ! et ça nous pousse aussi… Les deux que tu as connus sont grands maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout, Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible de le faire tenir en repos, ce mâtin-là ! Enfin, c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que tu es parti, on en a eu un troisième. Hein ! Des vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis ? Voilà ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir de gamins : on se rattrape !… Encore un garçon celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui faut par jour ; quatre litres penses-tu ? Mais nous avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne pas les dépasser ; pas vrai, la bourgeoise ?
Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.
— Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre exemple sur nous. Je veux être marraine de ton premier ; car tu ne vas pas te croiser les bras, maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. Tu as du bien, puisque tu as la succession de la tante ; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher une gentille petite femme. C’est convenu, n’est-ce pas ? Dans deux mois, nous sommes de noce.
— Oui, oui, répond Golo un peu troublé ; je vais voir à cela.
L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement de rouages.
— Dix heures ! fait Hénocque ; allons, il faut aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon, il y a longtemps que tu es levé.
Golo accepte ; il se sent fatigué, en effet, et tout courbatu par le voyage en chemin de fer.
La patronne monte lui préparer son lit dans sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois. Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de senteurs rustiques : des nattes d’oignons sèchent aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent à un clou et sur une planche, les dernières pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. Un coin de la pièce est occupé par un séminaire où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser, et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer. Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie ; lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur la huche servant de commode, la flamme de la chandelle oscille au vent doux qui vient par la fenêtre entr’ouverte.
Les Hénocque descendus, Golo se déshabille machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve les murs blanchis à la chaux où se sont agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près des naïves épures et des multiplications crayonnées sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins : profils charbonnés que souligne un nom, soldats croisant la baïonnette, femmes fumant des pipes. A une cheville, dans un angle, pend une veste de travail anciennement portée, raidie maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.
Un moment, il s’attriste en voyant traîner, sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude l’emporte sur l’attendrissement, et une minute après, il est assis, déshabillé, sur son vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore, la pensée absente déjà, regardant de ses yeux fixes la lumière qui rougeoie.
Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort de sa bouche, presque à son insu, la phrase unique où se résume toute sa pensée latente :
— Ah !… les femmes… les rosses de femmes !
VI
Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel, l’engageât à se reposer quelques jours encore, il insistait pour se mettre immédiatement à l’ouvrage.
— Allons-y, puisque te voilà si gaillard !
Et le vieux menuisier lui désignait les commandes pressées, lui fixait sa tâche.
Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne chanson de travail, il constatait avec satisfaction la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la varlope. L’expérience le rassurait : puisqu’il était toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait, et la vie d’autrefois allait recommencer. Désormais les jours s’écouleraient tous pareils : à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper de rien, il mangerait la soupe de la mère Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil ; et le soir, entre les draps de toile, il dormirait dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait le reste ?
Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air, une joie inconsciente et profonde. Par la porte ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée, le village muet, la route du Chep toujours déserte ; au milieu de la cour les poules dormaient sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le vieux laurier-thym, près du mur. La semaine sainte finissait : l’école était fermée, les cloches « parties à Rome », et il n’y avait sur Villebard ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries, pour mesurer le silence. Trois fois le jour, cependant, les petits clercs parcouraient le village, s’arrêtaient devant les portes et secouaient leurs « tartelets ». On appelait ainsi des marteaux mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en allaient tour à tour frapper une enclume de bois placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle ne s’entendait qu’aux jours saints ; il suppléait l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle chantée sur un rythme traînant : « Voilà six heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent. »
Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs. Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage des salles, ils entonnaient, très graves, la prose fameuse : O filii et filiæ, et les ménagères leur souriaient tandis que s’échappait du four l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était changé ni en lui, ni à Villebard.
Il assistait le lendemain, sur la porte, à l’entrée de la grand’messe. Cordial, il serrait des mains, frappait sur les épaules, était salué de phrases simples : — « Tiens donc, mon Golo, ça s’est tiré tout de même !… Te voilà donc rentré mon homme ! »
La messe dite, il revint pour la sortie, et, retardé un moment par les félicitations du maire, — il voterait maintenant — il dut se hâter afin de rattraper Carrouge qui, pour obtenir son argent du dimanche, avait accompagné sa mère à l’office. Pressant le pas, il remonta le village, longea la maison de Mlle Agathe, une rentière âpre et sédentaire en son logis ; un peu essoufflé, il s’arrêta un instant pour regarder le jardinet de la vieille et découvrir dans l’encadrement de rideaux sa face immobile, penchée sur des feuilletons au papier jauni, coupés naguère dans des journaux. Il allait poursuivre son chemin quand il entendit derrière lui une voix qu’il crut reconnaître :
— Alors, on ne dit plus bonjour, maintenant ?
Il se retourna et vit Cendrine. Elle ne lui sembla plus la même. Elle avait engraissé et de larges taches de rousseur faisaient paraître son teint plus pâle. Comme les Parisiennes qui venaient à la fête de Mécringes, elle portait les cheveux sur le front ; sa robe d’un bleu violent s’ornait de boutons représentant des fleurs, et, passée dans une boutonnière haute, sous la broche, une chaîne de montre en or descendait jusqu’à la ceinture. Des breloques y pendaient, et Cendrine embarrassée, pour se donner une contenance, les tournait et retournait dans ses mains qui sortaient rouges au bout des manches étroites du corsage. Et Golo regardait ces mains, étonné de songer que jadis il les avait beaucoup serrées.
— C’est donc vrai que tu n’es pas mort, reprenait Cendrine. On ne savait plus, depuis le temps ! Hein, tu en as vu du nouveau !
— Et toi, répondit Golo, subitement égayé, c’est toi qui en as vu du nouveau ! Toi aussi, tu as fait une campagne !
— Dame ! il fallait bien faire comme tout le monde.
— Alors, c’est comme ça que tu m’as attendu ?
Avec plus de douceur, en une sorte de reproche amical, elle répondit :
— Et toi, c’est comme ça que tu m’as donné de tes nouvelles ?
Il cherchait des prétextes, des excuses. C’était si loin, il faisait si chaud !… et puis, il avait été si malade ! Deux fois, pourtant, il avait écrit.
— Possible ! pourtant nous n’avons rien reçu en tout.
Il s’étonna et accusa les pirates, lesquels fréquemment arrêtaient les courriers. Lui aussi, n’obtenant pas de nouvelles, à la fin, s’était découragé.
— C’est donc ça… moi, j’ai cru que tu m’oubliais.
Golo haussait les épaules. Et puis, à quoi bon parler de tout cela ? Ce qui était fait était fait, ça ne servait à rien d’y revenir.
— Allons, mon Golo ! toi aussi, tu te marieras à ton tour…
Et tous deux, sans raison, se mettaient à rire.
— Ce n’est pas tout ça, reprenait le menuisier, quand est-ce qu’on le baptise ?
— Tu es trop curieux, par exemple. Pensez-vous ? On ne te demande pas ce que tu as fait avec les filles du Tonkin, espèce de dégourdi !
Et, avant que Golo eût le temps de riposter :