LA SAINTONGE ET L'AUNIS
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

J. OGIER DE GOMBAULD

1570-1666

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES

PAR
RENÉ KERVILER
Ancien élève de l'École polytechnique.
Membre correspondant du Comité des Travaux historiques.
Auteur des Études sur le groupe académique du chancelier Séguier.

PARIS
AUG. AUBRY, ÉDITEUR
Libraire de la Société des Bibliophiles françois
18, rue Séguier, 18

MDCCCLXXVI

AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:

Les Académiciens bibliophiles. Série d'études publiées dans le Bibliophile français.—Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.

La Bretagne à l'Académie française. Série d'études en publication dans la Revue de Bretagne et de Vendée depuis 1873.—Nantes, V. Forest et E. Grimaud.

Le Chancelier Pierre Séguier, second protecteur de l'Académie française, etc.—Paris, Didier, 1874, in-8o, et 1876, in-18.

Jean de Silhon, l'un des quarante fondateurs de l'Académie française.—Paris, Dumoulin, 1876, in-8o.

Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre de Caumartin, etc.—Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8o.

La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond: Étude publiée dans le Correspondant, livraisons des 10 et 25 mars 1876.

Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine au commencement et à la fin de l'occupation romaine.—Saint-Brieuc, Prudhomme, 1874, in-8o. Cartes.

Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la Bretagne.—Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8o.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart.—1 vol. avec lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de Barthélemy).

Chapelain vengé.—1 vol. avec lettres et poésies inédites.

La Cour académique du Palais-Cardinal.—2 vol.

Extrait de la Revue d'Aquitaine
et
tiré à cent exemplaires

Poitiers.—Imprimerie générale de l'Ouest.

A MONSIEUR LOUIS AUDIAT

Bibliothécaire de la ville de Saintes,
Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,
Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge

Hommage et Souvenir

de son tout dévoué,

René KERVILER.

L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion, l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but… voilà comme on réussit quelquefois dans le monde.

Cuvillier-Fleury.

(Études historiques.)

LA SAINTONGE ET L'AUNIS
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

JEAN OGIER DE GOMBAULD
(1570-1666)

On sait de cent auteurs l'aventure tragique

Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.

Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième chant de son Art poétique, consacre au poëte favori de Marie de Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]», et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut, il prononça cet arrêt:

A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville

En peut-on admirer deux ou trois entre mille.

[1] Chapelain.—Mélanges tirés de ses Lettres manuscrites.

Or, on sait qu'à ses yeux sévères

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.

On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition de luxe des Épigrammes de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà épuisée, et que des maîtres en l'art de bien dire, parmi lesquels nous citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs de l'Académie française[2].

[2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale d'Amaranthe, dans son Cours de littérature dramatique (Paris, Charpentier, 4 vol. in-12).—M. Pierre Barbier a consacré près de cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses Études sur notre ancienne poésie (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol. in-8o).—M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des Précieux et Précieuses (Paris, Didier, in-8o et in-18).—M. Paul de Musset l'a compris dans sa galerie des Originaux du XVIIe siècle (Paris, Charpentier, 1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que la publication du roman allégorique d'Endymion. Or, Tallemant affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de Louis XIII, et l'Endymion ne parut qu'en 1624, etc.

Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque française; les frères Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre-Français; Sabathier de Castres, dans ses Trois Siècles littéraires; Lefort de la Morinière, dans sa Bibliothèque poétique; La Harpe, en plusieurs chapitres de son Cours de littérature, ont diversement apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle, Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.

Les Historiettes de Tallemant des Réaux contiennent une foule de détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.

I

JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.—MARIE DE MÉDICIS.—LES BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.—SONNETS (1570-1620).

«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'Éloge qu'il lui a consacré en tête de ses Traités et Lettres posthumes sur la religion, «étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est l'Éloge de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort…» Il est vrai qu'il y a un si: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de près de cent ans, et les Dictionnaires de Bayle et de Moréri lui donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers 1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.

[3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).—Nos recherches pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par conséquent assez difficile à retrouver.

Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit arrivé à Paris tout au commencement du règne du bon Roi. Les témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de sa naissance à l'année 1570.

L'abbé Joly, dans ses Notes au Dictionnaire de Bayle, discute cette question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel: «Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes, il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil d'Épigrammes en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables productions dans un âge si avancé?…» Sans discuter ici les motifs allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.

Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman d'Endymion, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624, «un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement avancé.

Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était «d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.» Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa mort.

[4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier avait été parent rapproché des auteurs des Lettres. M. le comte de Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit Ogier de Gombauld comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien un simple nom propre?… Autant de problèmes que, seuls, des actes authentiques pourraient résoudre.

[5] Balzac, dans ses Lettres à Chapelain, publiées en 1873 par M. Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4o), parle souvent, vers 1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes, l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la Table, comme ses frères.

[6] Tallemant était aussi de la religion protestante.

Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et, faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris, le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a départies la Providence.

Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant, lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour du roi Henri IV.

Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld, raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles le Rousseau. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, et luy entretenoit un cheval et un laquais.»

En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité… il avait le cœur aussi noble que le corps… l'âme droite… l'esprit élevé…»; malgré tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle son apprentissage de courtisan.

La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux pieds des déesses du jour.

La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa réputation par ses Désespoirs amoureux. Gombauld prit modèle sur Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de circonstance… «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant, et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld «ne tarda pas à être connu et estimé».—«Henri IV, dit-il, ayant été malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld, quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres…»

Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de Jeune attribuée, en 1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666! Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le Recueil de diverses poésies sur le trépas de Henri le Grand, publié in-4o à Paris en 1611, par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.

C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'œuvre. Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.

L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière. On croirait plutôt lire une page de roman détachée des Trois Mousquetaires ou des Mille et une nuits. Mais cette aventure, s'il faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de l'authenticité.—La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610, pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains sur la tête du Roi… Le moment, on le voit, est solennel, et la situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis, que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire, ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui, frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à Florence… et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld, qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis d'Uxelles, aux cheveux roux.

Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:

«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M. d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:—Il dit qu'il ne le connoit point.—Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau pour l'autre.—Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut voir des ouvrages de nostre homme.

»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le faisoit.—Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.—Il y fut mis pour douze cens escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:—Vous aviez raison de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois être aussi bien avec elle.—La Reyne le cherchoit partout des yeux. La princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de l'affection pour luy.»

Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des Historiettes que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui voudront le lire dans le style imagé de Tallemant… «Il nie cependant, ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il «que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à Florence…»

Le grave Conrart, dans l'Éloge qu'il a fait de son ami, n'est pas aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte confirmer les malicieux récits de l'auteur des Historiettes. «Sous la minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande et magnifique princesse; et il n'y avoit point d'homme de sa condition qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur œil. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent, quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari les sources d'où les premières avaient coulé.»

L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste, nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre sans argent. La Reyne luy dit:—Allez chez le trésorier, luy dire de ma part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:—Monsieur, tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle veut que je fasse; venez demain matin.—Il y alla.—Elle en a marqué deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.—Il fut payé. Il dit que cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent; et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.

Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières, furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse, il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de l'Académie.

Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut lire dans le volume des Œuvres poétiques publié par l'auteur en 1646. Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses Observations sur Malherbe.

Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste de La Barre:

POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.

Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers

Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers,

Par son royal hymen les rendit plus augustes.

Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster?

Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,

Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?

THÉMIS.

France, à qui tous les dieux amis

Parlent aujourd'huy par Thémis,

Escoute mes devins oracles:

C'est un bruit connu dans les cieux

Que ton Roy fera des miracles

Et ta Reyne des demi-dieux.

CÉRÈS.

Ne vous flattez point d'espérance,

Amans, vostre persévérance,

Ne gaigne rien de m'assaillir;

Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe

Vous feroit enfin recueillir?

Votre moisson serait en herbe.

FLORE.

Dessous mes pas naissent les roses;

Mon lustre efface toutes choses,

Et mes yeux font le ciel plus doux.

Mon sort, par dessus les plus belles,

Me donnant un dieu pour époux,

M'a mise au rang des immortelles[7].

[7] Discours du Ballet de la Reyne. Paris, Jean Sara, 1619, in-8o.—Reproduit dans les Œuvres poétiques de Gombauld, 1646, et dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix. Genève, Gay, 1868, II (207-211).

Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le gracieux.

Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle pensée…» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses Observations. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître quand il disait, dans sa Prière aux poëtes de ce temps:

Saint-Amand sçait polir la rime,

Avec une si douce lime

Que son luth n'est pas plus mignard,

Ny Gombauld dans une élégie,

Ny l'épigramme de Maynard,

Qui semble avoir de la magie[8].

[8] Théophile.—Œuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42.

Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux:

Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;

Et desjà les desmons menoient par l'univers

Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,

Et des songes divers la troupe vagabonde,

Quand Morphée emprunta la chevelure blonde,

Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,

Et mille autres appas d'un long crespe couverts,

Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.

Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,

Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,

Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.

Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez!

Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,

Et que vostre colère épargne ses beautés[9].

[9] Poésies de Gombauld, édit. 1646.

M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente:

S'il est vrai que Philis ne regarde personne

Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,

S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour

Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;

Amant, heureux amant, digne d'une couronne,

Dont ses augustes yeux demandent le retour,

Qui retarde tes pas? quel aimable séjour,

Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?

Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;

Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,

Et que chacun se plaint de son indifférence.

Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:

Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;

Que son cœur est contraire à ses propres désirs.

Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la brillante cour de Marie:

Amour, dispense-moy de servir davantage;

Il est temps désormais de vivre en liberté.

Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté,

Je rende à ton empire un éternel hommage?

Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge,

Et riche du butin que tu m'as emporté,

Laisse à la fin mon cœur comme un lieu déserté,

Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.

Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy,

Consultait ce tyran qui respondit ainsi:

—Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.

Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?

Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,

Et la vie a son terme en celuy de l'amour.

On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan, étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet, pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs lettrés de l'hôtel de Rambouillet.

Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour, elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en 1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour, et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11]

[10] Livet.—Précieux et Précieuses.

[11] V. Cousin.—Madame de Sablé.

Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613, comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture, Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld, Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine, l'élément littéraire.

II

L'ENDYMION.—L'AMARANTHE.—MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)

La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus heureuse de toute la carrière de notre poëte.

Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant cette période, par deux œuvres qui firent quelque bruit, et sur lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des Lettres.

La première est un roman en prose, l'Endymion, tout rempli d'allusions d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.

La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit prendre rang dans un certain cycle d'œuvres analogues, qui donnent la note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée Amaranthe, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'Astrée de d'Urfé, des Bergeries de Racan, et de la célèbre Sylvie de Mairet.

Mais, avant de parler de ces deux œuvres, il sera bon, pour mieux faire connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique et moral.

En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original et ressemblant:

«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme Timante du Misanthrope, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère, Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du cœur et de l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie; noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]…»

[12] Livet.—Précieux et Précieuses.

Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à toute épreuve, ses mœurs sages et bien réglées; qu'il avoit le cœur aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse; l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte, fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré…»

Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la Comédie des Académistes.

L'Endymion parut en 1624.

Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de mœurs de Gomberville, de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour la Reine-Mère, sa protectrice.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre 1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard, n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits connus de tout le monde!

«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois, c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour, et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait bien valoir ce qu'il lit…»

A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur désirait apporter dans l'exposition de son œuvre:

«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il s'y devoit prendre.

»—Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray avec mon livre.

»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:

»—Cela sera-t-il bien ainsi?

»—Ouy, Monsieur, fort bien.

»Il s'approche et commence à lire.

»—Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop haut? Est-il assez respectueux?

»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.

»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que, pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust veûs, et qu'elle l'eust sceû.

»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu Endymion à la Reyne-Mère…»

Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode, n'eût pas obtenu le moindre succès[13].

[13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui, en trois lignes de ses Jugements des savants, commet à son sujet deux graves erreurs: «Son Endymion, dit-il en parlant de Gombauld, est le fruit du premier âge, et l'approbation qu'il en reçut du public lui augmenta le courage que le succès de ses autres poésies entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.—Un fruit du premier âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis, le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir relever spécialement ces deux erreurs.

«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision…»—M. de Musset n'a-t-il pas une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.

La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:

«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses, nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et pour la félicité du monde… Puisqu'il est ainsy, Madame, que les qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre Majesté daigne gratifier,—Madame,—son très-humble, très-obéyssant et très-fidelle suject et serviteur,—Gombauld.»

[14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du moins à l'illustrer magnifiquement! «… Nostre bien aymé Nicolas Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé l'Endymion, composé par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne, nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu faire de grandes dépenses, etc…»—Le magnifique frontispice gravé porte pour titre: «L'Endymion de Gombauld.» Et au bas on lit: «A Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»

Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations, une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au Lecteur».

«… Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une personne qu'on respecte, et pour luy représenter de meilleure grâce ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit comprendre.—Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:

Je ne suis fait que pour Diane;

Et, mystérieux ou profane,

On me voit malgré mon autheur,

Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,

Ny d'en obliger un seul homme,

Ny de s'excuser au lecteur.

»Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser dormir éternellement…»

[15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.

[16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de ses hommages respectueux.

Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui avaient faits, celui-ci par exemple: «… Vous faictes vostre Endymion de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour fin principale que la vertu…», l'auteur s'adresse à son livre et à son héros luy-mesme:

«Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes… Et si nous sommes dignes d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un advis qu'une louange!»

Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion, épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de Sthénobée… «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez…—Depuis ce temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie, soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict dormir.»

Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici quelques autres passages qui furent très-remarqués.

Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis elle ajoute:

«D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses et si peu capables de conversation, que la présence des hommes seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte, qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux qu'ils ayment. Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins justes? Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses, comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte, afin que tu n'oublies rien à considérer…»

Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour? Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:

«Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.—Tantost j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en approcher.—Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre. Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les œillets au milieu des lys et des roses.—De quelque costé qu'elle tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu, sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller perdre dans les neiges de son sein, etc…»

Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:

«… C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au comble de mille peines.—Ce n'estoient que festins où je n'estois traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement et le souvenir du passé me faisoient mourir.—Tantost je la voyois passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit terrassés.—Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule, où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la cognoissance et la parole…»

Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:

De l'Astre qui préside aux boix

Tu verras sur toy mille fois

Les rayons les plus favorables.

Mais enfin, les voyant cesser,

Tu seras contraint de penser

Que les Dieux mesmes sont muables[17].

[17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc… La Carithée, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de deux strophes de six vers.

et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de cette époque:

«Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter! toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices, les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif, d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais envers autruy pleine de violence, etc., etc…»

Arrêtons-nous là.—Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la seconde œuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la Reine-Mère, car l'Amaranthe parut en 1625, entre les deux éditions du roman d'Endymion: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher bien haut sa faveur.

Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que lumière…» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit Sorel, dans sa Bibliothèque française, que les comédiens n'avoient eu d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa Thisbé (1617) et Mairet sa Sylvie (1621), M. de Racan ses Bergeries (1618), et M. de Gombauld son Amaranthe (1625), le théâtre fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une comédie nouvelle d'un tel nom[18]

[18] Sorel, Bibl. franç., p. 183.

Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître sur les affiches la paternité de leurs œuvres. L'Arthénice de Racan, en 1618, et la Sylvie de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de l'Astrée, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan, l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses Bergeries font-elles partie du domaine de la grande histoire littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.

Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa Sylvie, dont le succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors de l'apparition du Cid en 1636, on la comparaît volontiers avec le chef-d'œuvre cornélien, la Sylvie, dis-je, présenta aux oreilles des spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore, sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet de la Sylvie s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments, un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition entre la pastorale proprement dite et la tragédie.

[19] Saint-Marc Girardin, Cours de litt. dram., III, 321.

Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son œuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et quelques-uns des défauts de la Sylvie. Elle a d'abord, comme la Sylvie, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par là que le drame se soutient.»

Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable poétique. Dans la Préface de l'Amaranthe, Gombauld se montre essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire sont ici nécessaires.

Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en particulier, dans son Cours de littérature, affirment très-nettement que la Sophonisbe de Mairet fut la première pièce de théâtre française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons l'origine probable dans ce passage du Segraisiana que nous citons textuellement:

«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée. M. Desmarets fit ensuite les Visionnaires sur la même règle, quoiqu'il introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20]

[20] Segraisiana, éd. 1723, I (160-161).

Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la Sophonisbe de Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en 1625, une tragi-comédie intitulée Sylvanire, dans laquelle la règle des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public: disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la Sylvanire doit avoir la priorité sur la Sophonisbe. Mais il y a plus: au moment même où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de l'Amaranthe, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles d'Aristote,—nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs, mais qui avait été fort connue des anciens:—«C'est la vérité, dit Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté que ce qui pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin.» Et plus loin: «… La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.» Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau des règles classiques.

Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la Préface d'Aminte, «que la plus grande part de ceux qui portent le teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les accidens» dans son Amaranthe, et la fable de cette pastorale est assez compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à rendre acceptables au public les chefs-d'œuvre de Corneille, dont la première pièce devait paraître en 1629.

[21] Préface de l'Aminte, pastorale en cinq actes.—1631.

Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre «teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.—Nous ne le citerions point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis. Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier qu'elle est

L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,

on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses tirades:

Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,

Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,

Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,

Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.

..... ......... ......

Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,

Tithon fut autresfois digne d'une déesse;

Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,

Je craignois que Vénus le print pour Adonis.

On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même:

Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume

Que j'amène le jour plus tost que de coustume.

Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys

Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.

Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,

Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage…

[22] Anne d'Autriche.

Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces taches dans l'œuvre de Gombauld, dont la versification a, en général, beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également soutenue. Mais laissons le Prologue.

Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées, dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que, pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son cœur, car elle aime le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens, inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre bergère… On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV, et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII. Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis:

Diane te veut orner d'une race féconde

De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.

Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],

Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:

Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,

Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,

Il aura pour compagne, en beautés, un soleil

Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.

Du second la splendeur sera bientôt ravie[24],

Et les Dieux aux mortels en porteront envie.

Mais un autre en sa place ira de toutes parts

Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]

Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles…

[23] Louis XIII.

[24] Un second fils, mort jeune.

[25] Gaston d'Orléans.

Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.

Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble discours:

Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?

Est-ce donc un effet d'un généreux courage

D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,

Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?

Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?

Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?

As-tu, par mes regards ou par mes actions,

Recogneu quelque objet de mes affections?

Es-tu de ces amans qui me portent envie,

Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?

Et viens-tu de si loin combler mal à propos

Le nombre des bergers qui troublent mon repos?

Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,

Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,

Et non pas au dessein de les esgaler tous

Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?

Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres bergers, quand elle déclarera sa résolution:

Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!

«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale…» Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas étranger.

Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement, de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:

Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes

Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes…

Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,

J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,

Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour

Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour…

J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,

J'ay passé du mépris jusques à la colère,