ACTE DEUXIÈME

(Même décor.)

SCÈNE I

DE GRIGNON, sortant de l'appartement à droite, puis MONTRICHARD, entrant par le fond.

DE GRIGNON. C'est étonnant!... depuis l'aveu qu'elle m'a fait ... elle ne me regarde plus!... Et pourtant ... quand je me rappelle son trouble de ce matin, sa physionomie ... tout me dit que je suis aimé ... tout ... excepté elle!... Ah! c'est qu'une lettre passionnée ... des paroles brûlantes ne suffisent pas pour la connaissance de mon amour ... il faudrait des preuves réelles ... des actions.... (Remontant le théâtre et voyant monsieur de Montrichard qui entre précédé d'un maréchal des logis de dragons,[[81]] auquel il parle bas.) Quel est cet étranger?

MONTRICHARD, au dragon. Que mes ordres soient exécutés de point en point! Rien de plus, rien de moins! vous entendez?

LE DRAGON, saluant et se retirant. Oui, monsieur, le préfet.[[82]]

MONTRICHARD, s'avançant et saluant de Grignon. Madame la comtesse d'Autreval, monsieur.

DE GRIGNON. Elle est au salon, environnée de tous ses amis, dont elle reçoit les bouquets.... C'est sa fête ... mais dès qu'elle saura que monsieur le préfet du département....

MONTRICHARD. Vous me connaissez, monsieur?

DE GRIGNON. Je viens d'entendre prononcer votre nom.... (Faisant quelques pas vers le salon) et je vais....

MONTRICHARD. Ne vous dérangez pas, de grâce! rien ne me presse!... Quand on est porteur de fâcheuses nouvelles....

DE GRIGNON. Ah! mon dieu!

MONTRICHARD. La comtesse, que je connais depuis longtemps, a toujours été parfaite[[83]] pour moi, et, dernièrement encore, le ministre ne m'a pas laissé ignorer qu'elle avait parlé en ma faveur.

DE GRIGNON. Elle est fort bien en cour![[84]] et je conçois qu'il vous soit pénible....

MONTRICHARD. Pour la première visite que je lui fais....

DE GRIGNON. De lui apporter une mauvaise nouvelle.

MONTRICHARD, froidement. Plusieurs, monsieur....

DE GRIGNON, effrayé. Et lesquelles?

MONTRICHARD. Lesquelles?... mais d'abord une qui est assez grave, le feu vient de prendre à l'une des fermes[[85]] de madame la comtesse.

DE GRIGNON. Vous en êtes sûr?

MONTRICHARD. Nous l'avons aperçu, de la grande route où nous passions, et comme je ne pouvais détacher aucun des gens de mon escorte ... pour des motifs sérieux....

DE GRIGNON. Ah!

MONTRICHARD. Oui, fort sérieux! J'ai dirigé sur la ferme tous les paysans que j'ai rencontrés sur mon chemin, ordonnant qu'on m'envoyât au plus tôt des nouvelles de l'incendie.... (Il remonte le théâtre.)

DE GRIGNON, sur le devant du théâtre. Un incendie! ... quelle belle occasion d'héroïsme!... Si j'y allais! ... Quel effet sur la comtesse, quand elle demandera: Où donc est monsieur de Grignon? et qu'on lui répondra: Il est au feu ... pour vous ... pour vous, comtesse! ... (A Montrichard.) Monsieur, cette ferme est-elle loin d'ici?...

MONTRICHARD. A une demi-lieue[[86]] à peine, et si l'on pouvait y envoyer une pompe à incendie....

DE GRIGNON, avec chaleur. Une pompe?... j'y vais moi-même. Il y en a une à la ville voisine, et je cours....

MONTRICHARD. Très bien, monsieur, très bien!... Mais attendez ... on ne vous la confierait peut-être pas sans un ordre de moi, et si vous le permettez....

DE GRIGNON. Si[[87]] je le permets! (Montrichard se met à la table de gauche et cherche autour de lui ce qu'il faut pour écrire; ne le trouvant pas, il tire un carnet de sa poche et trace quelques lignes au crayon.)

DE GRIGNON, se promenant pendant ce temps avec agitation. Est-il un plus beau rôle que celui de sauveur dans un incendie!... marcher sur des poutres enflammées ... disparaître au milieu des tourbillons de fumée et de feu ... au moment le plus terrible ... quand la toiture va s'écrouler.... Voir tout à coup à une fenêtre un vieillard, une femme qui tend vers vous les bras, en s'écriant! Sauvez-moi!... Alors, s'élancer au milieu des cris de la foule: "Vous allez vous perdre!" ... N'importe! ... "C'est une mort certaine!" (S'interrompant et s'adressant à Montrichard.) Le fermier a-t-il des enfants?

MONTRICHARD, écrivant toujours. Trois ... je crois....

DE GRIGNON, avec joie. Trois enfants ... quel bonheur![[88]] ... (A Montrichard.) En bas âge?...

MONTRICHARD, écrivant toujours. Oui....

DE GRIGNON, à part. Tant mieux! c'est plus facile à sauver!... Puis, rendre trois enfants à leur mère!... Et comme la comtesse me recevra, quand je reviendrai escorté par tous les hommes de la ferme ... porté sur un brancard de feuillages ... les vêtements brûlés ... le visage noirci.... Ah! ma tête s'exalte.... Donnez ... donnez, monsieur!... J'y vais.... j'y cours!

MONTRICHARD, lui remettant le billet. A merveille!... (A part.) Quel enthousiasme dans ce jeune homme!... (A de Grignon, qui fait un pas pour s'éloigner.) Veuillez en même temps vous informer de ce pauvre garçon de ferme que nous avons rencontré sur la route, et qu'on rapportait blessé du lieu de l'incendie.

DE GRIGNON, commençant à avoir peur. Ah!... ah! ... blessé!... légèrement, sans doute....

MONTRICHARD. Hélas! non, la peau ... lui tombait du visage comme s'il avait été brûlé vif....

DE GRIGNON. Ah!... la peau ... lui ... tombait ...

MONTRICHARD. Le plus dangereux ... c'est une poutre qui lui a enfoncé trois côtes....

DE GRIGNON. Enfoncé trois côtes!... voyez-vous cela!... En voulant porter secours?...

MONTRICHARD. Oui, monsieur. Mais partez, partez!...

DE GRIGNON, immobile et restant sur place. Oui ... monsieur ... le temps de faire seller un cheval ... par mon domestique ... qui en même temps pourrait bien y aller lui-même ... car enfin ... cela le regarde ... dès qu'il s'agit de porter une lettre ... il s'en acquittera mieux que moi ... il ira plus vite....

UN BRIGADIER[[89]] DE GENDARMERIE, entre dans ce moment, et s'adressant à monsieur de Montrichard. Monsieur le préfet, un exprès arrive, annonçant que le feu est éteint!

MONTRICHARD. Tant mieux!

DE GRIGNON, vivement. Éteint!... Quelle fatalité!... au moment où j'y allais! (A Montrichard.) Car j'y allais, vous l'avez vu, je partais....

LE BRIGADIER, bas à Montrichard. Le sous-lieutenant a placé à l'extérieur tous nos hommes, comme vous l'aviez indiqué ... mais il a de nouveaux renseignements dont il voudrait faire part à monsieur le préfet.

MONTRICHARD, à part. Très bien.... Je tiens à[[90]] les connaître et à les vérifier avant de voir la comtesse.... (Haut, à de Grignon.) Veuillez, monsieur, ne pas parler de mon arrivée à madame d'Autreval, car un devoir imprévu m'oblige à vous quitter; mais je reviens à l'instant.... (Il sort.)

DE GRIGNON, se promenant avec agitation. Malédiction!... Il n'y eut jamais une occasion pareille!... un incendie que j'aurais trouvé éteint! de l'héroïsme et pas de danger! Ah! si jamais j'en rencontre un autre!... Voici la comtesse!... Toujours rêveuse, comme ce matin.... Mais est-ce à moi qu'elle pense?... (S'approchant d'elle.) Madame....

SCÈNE II

DE GRIGNON, LA COMTESSE, sortant de l'appartement à droite.

LA COMTESSE, distraite. Ah! c'est vous, mon cher de Grignon!...

DE GRIGNON, à part. Elle a dit mon cher de Grignon!...

LA COMTESSE, qui a l'air préoccupé et regarde dans la salle de bal. Eh! pourquoi donc n'êtes-vous pas dans la salle de bal? Un bal champêtre au milieu du salon: le château et la ferme ... grands seigneurs et femmes de chambre.

DE GRIGNON. J'étais ici ... m'occupant de vos intérêts.... Une de vos fermes où le feu avait pris ... mais il est éteint par malheur pour moi....

LA COMTESSE, distraite. Comment cela?

DE GRIGNON, avec chaleur. J'aurais été si heureux de m'exposer pour vous!... car, sachez-le bien, je vous aime plus que moi-même ... plus que ma vie.

LA COMTESSE, riant, mais rêveuse. C'est beaucoup!

DE GRIGNON. Vous en doutez?

LA COMTESSE. Vous m'aimez bien, je le crois; mais plus que la vie ... non!... Vous n'assistiez[[91]] seulement pas à notre concert.

DE GRIGNON, avec enthousiasme. J'y étais, madame! j'ai entendu votre admirable duo[[92]] avec votre nièce.... Quel enthousiasme général!... vos gens eux-mêmes, qui écoutaient de l'antichambre ... étaient ravis ... transportés ... un surtout ... votre nouveau domestique....

LA COMTESSE, vivement. Charles!...

DE GRIGNON. Oui, Charles ... il criait brava[[93]] encore plus fort que moi....

LA COMTESSE, avec affection. Ah! ce cher de Grignon, que j'accusais ... que je méconnaissais!...

DE GRIGNON, à part. Je l'ai ramenée enfin au même point que ce matin.

LA COMTESSE. Ainsi, vous et Charles, vous m'applaudissiez?...

DE GRIGNON, apercevant Henri qui entre par le fond. Mais certainement.... Et tenez, il pourrait vous le dire lui-même, car le voici qui vient de ce côté....

LA COMTESSE, à part. Lui! (Vivement, à de Grignon.) Mon ami ... j'ai eu des torts avec vous ... je veux les réparer.... Allez m'attendre dans le salon, et nous ouvrirons le bal ensemble....

DE GRIGNON, avec ivresse. J'y cours ... madame ... j'y cours!... (S'éloignant par la droite.) Cela va bien!

SCÈNE III

LA COMTESSE, puis HENRI.

HENRI. C'est vous, enfin, comtesse; je vous cherchais de tous côtés....

LA COMTESSE, émue. Et pourquoi donc, Henri?

HENRI, avec exaltation. Pourquoi? pour vous dire tout ce que j'ai dans l'âme! le dire si je le puis ... car comment exprimer ce que j'ai ressenti ... puisque personne n'a jamais vu ce que je viens de voir ... n'a jamais entendu ce que je viens d'entendre!...

LA COMTESSE, souriant, mais émue. Quel enthousiasme! et qui donc a pu le causer?

HENRI. Qui? vous et elle!...

LA COMTESSE. Comment!

HENRI. Elle et vous!... vous deux, que je ne veux plus séparer dans ma pensée; vous deux, qui venez de m'apparaître unies, confondues comme deux soeurs!

LA COMTESSE, riant. Ou comme deux roses sur la même tige ... ou comme deux étoiles dans la même constellation.... Mais cependant, avouez-le, la rose cadette[[94]] était la plus belle!

HENRI. Comment vous le dire, puisque je ne le sais pas moi-même? Aucune n'était la plus belle ... car elles s'embellissaient l'une l'autre, car le front pur et angélique de la plus jeune faisait ressortir le front poétique et brillant de l'aînée!... Vous souriez ... que serait-ce donc ... si je vous racontais mes impressions pendant le duo que vous avez chanté ensemble....

LA COMTESSE, gaiement. Racontez ... racontez ... je suis curieuse de voir comment vous sortirez de cet embarras....

HENRI, gaiement. Je n'en sortirai pas ... et mon bonheur est dans cet embarras même....

LA COMTESSE. C'est fort original![[95]]

HENRI. Grâce à ma bienheureuse livrée, j'étais mêlé à vos fermiers et à vos gens.... Eh bien ... à peine vos premières notes entendues, car c'était vous qui commenciez, à peine votre belle voix touchante eut-elle attaqué ce cantabile[[96]] admirable, que des larmes coulèrent de tous les yeux....

LA COMTESSE. Prenez garde!... vous allez être infidèle à la seconde étoile!...

HENRI. Vos railleries ne m'arrêteront pas.... Ces intelligences incultes[[97]] ... ces oreilles grossières devenaient fines et délicates en vous écoutant ... elles ne se rendaient compte de rien, et cependant elles comprenaient tout....

LA COMTESSE. Et Léonie?...

HENRI. Elle parut à son tour ... et je vous l'avoue, quand elle commença, une sorte de pitié me saisit pour elle.... Pauvre enfant!... me dis-je ... comme elle va paraître gauche[[98]] et inexpérimentée!...

LA COMTESSE, avec plus de vivacité. Eh bien?...

HENRI. Eh bien! j'avais raison!... Son inexpérience se trahissait dans chaque note ... mais je ne sais comment cette inexpérience avait un charme que je ne puis rendre!

LA COMTESSE. Ah!

HENRI. On ne pouvait s'empêcher de sourire en entendant cette voix enfantine après la vôtre ... et cependant, ce contraste même lui prêtait quelque chose de naïf ... de frais.

LA COMTESSE. Prenez garde!... voici la première étoile qui pâlit à son tour....

HENRI, avec chaleur. Non!... non!... car les voici toutes deux réunies! car l'ensemble du duo commence, car cette voix émouvante et passionnée se mêle à son chant timide et pur.... Oh! alors ... alors ... il sortit de ce mélange je ne sais quelle impression qui tenait de[[99]] l'enchantement. Ce n'étaient plus seulement vos deux voix qui se confondaient, c'étaient vos deux personnes ... vous ne formiez plus qu'un seul être!... charmant ... complet ... représentant à la fois la jeune fille et la femme, tout semblable enfin à un rameau de cet arbre fortuné[[100]] qui croît sous le ciel de Naples, et porte sur une même branche et des fleurs et des fruits!

LA COMTESSE, à part. J'espère!

HENRI, poussant un cri. Ah! mon dieu!

LA COMTESSE. Qu'avez-vous?

HENRI. Une contredanse que j'ai promise.

LA COMTESSE. A qui?

HENRI. A Catherine, votre fermière, vis-à-vis mademoiselle Léonie, votre nièce, contredanse que j'oubliais près de vous.

LA COMTESSE, avec joie. Est-il possible!

HENRI. Heureusement l'orchestre n'a pas encore donné le signal, et je cours....

LA COMTESSE. Oui, mon ami ... il ne faut pas faire attendre ... madame Catherine la fermière.... Allez!... allez!... (Pendant que Henri sort par la porte de droite, après avoir baisé la main de la comtesse qui le suit des yeux, Léonie entre doucement par la porte du fond, et s'approchant de la comtesse.)

LÉONIE. Ma tante!...

LA COMTESSE. Toi! Je te croyais invitée pour cette contredanse.

LÉONIE. Oui.

LA COMTESSE. Eh bien! tu n'y vas pas?

LÉONIE. C'est qu'auparavant j'aurais un conseil à vous demander.

LA COMTESSE. Comment?

LÉONIE. Je vais vous dire.... Pendant que je chantais ... j'ai vu des larmes dans ses yeux ... à lui[[101]] et c'est déjà un bon commencement.... Cela prouve que je ne lui déplais pas ... n'est-ce pas, ma tante?

LA COMTESSE. Sans doute....

LÉONIE. Mais c'est qu'il m'a priée de lui faire vis-à-vis, et j'ai une grande peur que ma danse ne vienne détruire le bon effet de mon chant ... j'ai envie de ne pas danser.

LA COMTESSE. Y penses-tu?

LÉONIE. J'ai tant de défauts en dansant.... Hier encore, vous me le disiez vous-même ... trop de raideur dans les bras ... les épaules pas assez effacées[[102]]....

LA COMTESSE, avec franchise. Et malgré cela tu étais charmante.

LÉONIE, vivement. Vraiment?...

LA COMTESSE, s'oubliant. Que trop![[103]]

LÉONIE. Ah! tant mieux!... (Avec contentement.) Je vais danser, ma tante, je vais danser ... (Gaiement.) et puis je tâcherai de me corriger ... et la première fois que je danserai avec lui ... ce qui ne tardera pas, je l'espère.... (S'arrêtant.)

LA COMTESSE. Eh bien!... qui te retient?...

LÉONIE. Un autre conseil que j'aurais encore à vous demander ... un conseil ... pour lui plaire.... (Elle regarde autour d'elle avec inquiétude.) Nous avons le temps encore....

LA COMTESSE, à part. Moi, lui apprendre?... Eh bien! oui! Si Henri me choisit après cela ... c'est bien moi qu'il aimera.

LÉONIE, à demi-voix. C'est pour ma coiffure.... Si je plaçais, comme vous, quelque ornement dans mes cheveux ... une fleur ... ou plutôt ... (Montrant un bracelet) ce bracelet de perles.

LA COMTESSE, vivement. Enfant! qui ne sait pas que la plus belle couronne de la jeunesse, c'est la jeunesse elle-même, et qu'en voulant parer un front de seize ans, on le dépare[[104]]....

LÉONIE. Eh bien ... je ne mettrai rien.... Merci, ma tante ... adieu, ma tante!... (Elle fait un pas pour s'éloigner.) Ah! j'oubliais.... S'il me parle en dansant ... que lui dirai-je?... j'ai peur de rester court[[105]] et de lui paraître sotte par mon silence.... Ah! ma tante, conseillez-moi; donnez-moi un sujet de conversation....

LA COMTESSE. Moi!

LÉONIE. Vous avez tant d'esprit, et votre esprit lui plaît tant!

LA COMTESSE, vivement. Il te l'a dit?

LÉONIE. Pendant plus d'un quart d'heure; ainsi il me semble que des paroles inspirées par vous garderaient quelque chose de votre grâce à ses yeux....

LA COMTESSE, à part. Quelle singulière pensée lui vient là?...

LÉONIE, vivement. J'y suis![[106]] oui ... oui ... voilà mon sujet!... je suis certaine de lui plaire!... je parlerai....

LA COMTESSE. De quoi?...

LÉONIE. De vous!... Sur ce chapitre-là, je réponds de mon éloquence!...

LA COMTESSE, avec effusion. Ah! bonne et tendre nature ... je veux....

LÉONIE. J'entends la voix de monsieur Henri....

LA COMTESSE. Henri!... (A part.) Quand il est là je ne vois plus que lui!

LÉONIE. Il m'attend; il me semble qu'il m'appelle.... Adieu, ma tante ... adieu!... (Elle sort par la droite.)

SCÈNE IV

LA COMTESSE, seule, regardant dans la salle du bal.

Elle le rejoint ... la contredanse commence ... il est vis-à-vis d'elle ... comme il la regarde!... Il oublie que c'est à lui de danser.—Ils traversent[[107]] ... il lui donne la main.... Mais que vois-je?... elle pâlit ... la consternation se peint sur son visage? Que dis-je? sur tous les visages! Henri s'élance dans la cour, et Léonie revient éperdue....

SCÈNE V

LA COMTESSE, LÉONIE, rentrant.

LA COMTESSE. Qu'as-tu? au nom du ciel, qu'as-tu?

LÉONIE, éperdue. Des soldats ... des dragons....

LA COMTESSE. Des soldats!

LÉONIE. Ils entourent le château, et des gendarmes viennent d'entrer dans la cour.

LA COMTESSE. Ciel!

LÉONIE. Ils viennent l'arrêter!

LA COMTESSE. C'est impossible! venir l'arrêter chez moi, comtesse d'Autreval!... c'est impossible, te dis-je. Du calme! du calme!

LÉONIE. Du calme!... vous pouvez en avoir, vous, ma tante ... vous ne l'aimez pas!

LA COMTESSE. Tu crois! (A part.) Oh! s'il est en péril, il verra bien laquelle de nous deux l'aime le plus.... (Apercevant Henri qui entre et courant à lui.)

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, HENRI, entrant par le fond.

LA COMTESSE, l'apercevant. Eh bien?

HENRI, gaiement. Eh bien!... ce sont effectivement des dragons qui me cherchent, de vrais dragons.

LA COMTESSE. Qui vous l'a appris?

HENRI. L'officier lui-même, que j'ai interrogé adroitement.

LÉONIE. Comment! avez-vous osé?...

HENRI, gaiement. Il me semble que cela m'intéresse assez pour que je m'en informe ...

LA COMTESSE. Mais enfin, que vous a-t-il dit?

HENRI. Qu'il venait pour arrêter monsieur Henri de Flavigneul.... C'est assez clair, ce me semble.

LÉONIE. Perdu!

HENRI. Est-ce que le malheur peut m'atteindre entre vous deux?...

LA COMTESSE. Il dit vrai; à nous deux de le sauver!

HENRI. Permettez! à nous trois ... car je demande aussi à en être.[[108]] Voyons ... cherchons quelque bon déguisement, bien original....

LA COMTESSE. Toujours du roman![[109]] ...

HENRI. En connaissez-vous un plus charmant?... (A la comtesse.) Ne me grondez pas; je me mets sous vos ordres.

LA COMTESSE. Sachons d'abord quels sont nos ennemis....

HENRI. Oui, mon général....

LA COMTESSE. Comment se nomme l'officier des dragons?

HENRI. Je l'ignore, mon général, mais il est accompagné du nouveau préfet, le terrible baron de Montrichard....

LÉONIE, éperdue. Terrible!... oh! je meurs d'épouvante!

LA COMTESSE, passant près d'elle. Mais ne pleure donc pas ainsi, malheureuse enfant!

LÉONIE. Je ne peux m'en défendre![[110]]

LA COMTESSE. Eh! crois-tu donc que la frayeur ne m'oppresse pas comme toi? mais je pense à lui, et ma douleur même me donne du courage....

HENRI, à la comtesse qui remonte vers le fond. Qu'elle est belle![[111]]

LÉONIE, essuyant ses yeux, mais pleurant toujours. Oui, ma tante ... oui!... je vais essayer....

HENRI, à Léonie. Qu'elle est touchante!... Ah! mon danger, je te bénis!... (A la comtesse.) Fâchez-vous ... accusez-moi ... je dirai toujours ... ô mon danger, je te bénis!... Sans lui, vous verrais-je toutes deux à mes côtés, me plaignant, me défendant ... Ah! vienne[[112]] la sentence elle-même ... je ne la regretterai pas ... puisque, grâce à elle, je puis vous inspirer.... (A Léonie) à vous, tant de terreur ... (A la comtesse.) à vous, tant de courage!

LA COMTESSE. Vous êtes insupportable avec vos madrigaux[[113]].... pensons au baron.... S'il ose venir ici, c'est qu'il sait tout ... c'est qu'on nous a trahis....

HENRI, avec insouciance. Eh! qui donc?... est-ce que ma tête est mise à prix? est-ce que ma capture vaut une trahison?

LA COMTESSE. Il y a des gens qui trahissent pour rien.

HENRI, souriant. Il y a donc encore du désintéressement![[114]] ...

LA COMTESSE. Taisez-vous! on vient.

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE. Monsieur le baron de Montrichard, qui s'est déjà présenté chez madame la comtesse, fait demander si elle veut bien lui faire l'honneur de le recevoir?

LÉONIE. Ciel!

LA COMTESSE. Certainement, avec plaisir.... (Le domestique sort.) Le baron!... et rien de décidé encore!

LÉONIE, à Henri. Fuyez, monsieur, fuyez.

LA COMTESSE. Au contraire!... qu'il reste!

HENRI. Vous avez une idée?

LA COMTESSE. Non, pas encore! mais il faut que vous restiez! que monsieur de Montrichard vous voie ... vous voie comme domestique. On soupçonne plus difficilement ceux qu'on a vus d'abord sans les soupçonner....

HENRI. Comme c'est vrai!

LÉONIE. Que vous êtes heureuse, ma tante, d'avoir tant de présence d'esprit!... comment faites-vous donc?

LA COMTESSE, avec force. Je meurs d'angoisse, ma fille! Allons, éloigne-toi ... il faut que je sois seule avec le baron....

HENRI. Seule?... oh! non pas!... je veux savoir ce que vous lui direz....

LA COMTESSE. Vous ... bien entendu.... (A Léonie.) Va!... (Léonie sort.)

LE DOMESTIQUE, annonçant. Monsieur le baron de Montrichard!

HENRI, à part. C'est original![[115]]

SCÈNE VIII

LA COMTESSE, HENRI, se tenant au fond à l'écart, MONTRICHARD.

LA COMTESSE, allant vivement à Montrichard. Ah!... Monsieur le baron!... que je suis heureuse de vous voir!...

MONTRICHARD. Je venais d'abord, madame, vous adresser mes remerciements....

LA COMTESSE. Pour votre préfecture? eh bien! je les mérite: vous aviez un adversaire redoutable ... mais j'ai tant cabalé ... tant intrigué ... car vous m'avez fait faire des choses dont je rougis ... que j'ai fini par l'emporter....

MONTRICHARD. Que[[116]] de grâces à vous rendre, madame!... Et qui donc a pu me valoir un si honorable patronage?

LA COMTESSE. Votre mérite, d'abord! oh! je vous connais de plus longue date[[117]] que vous ne le croyez ... nous avons fait la guerre l'un contre l'autre en Vendée....

MONTRICHARD. Et vous m'avez protégé, quoique ennemi?

LA COMTESSE. Mieux encore ... à titre[[118]] d'ennemi. ... Je vous conterai cela un de ces jours ... car vous me restez.... Charles.... (Henri ne répond pas.) Charles ... délivrez monsieur le baron de son chapeau ... (Mouvement du baron.) oh! je le veux!... (A Henri.) Charles ... allez chercher des rafraîchissements pour monsieur le baron.... (Henri sort en riant.)

MONTRICHARD. Vous me comblez....

LA COMTESSE. Oui ... je veux vous rendre la reconnaissance très difficile![[119]]

MONTRICHARD. Vraiment, madame!... eh bien! jugez de ma joie, je crois que je viens de trouver le moyen de m'acquitter vis-à-vis de vous!

LA COMTESSE. Vous commencez déjà ... (Mouvement de surprise du baron) en me donnant le plaisir de vous recevoir....

MONTRICHARD. Je ferai mieux encore ... je viens vous offrir à vous, madame, qui êtes si dévouée à la bonne cause, l'occasion de rendre un signalé service à Sa Majesté![[120]]

LA COMTESSE. Donnez-moi la main, baron; voilà le mot d'un vrai royaliste! et ce service, c'est ...

MONTRICHARD. De faire arrêter le chef de la grande conspiration bonapartiste....

LA COMTESSE. Bravo!... Ce chef est donc un homme important ... connu ...

MONTRICHARD. Connu?... oui! du moins de vous, à ce que je crois, madame la comtesse....

LA COMTESSE, riant. De moi!... je connais un conspirateur!... Ah! le nom de ce traître, qui m'a trompée?...

MONTRICHARD. Monsieur Henri de Flavigneul!...

LA COMTESSE, avec bonhomie. Monsieur de Flavigneul!... ce tout jeune homme qui a l'air si doux ... oh! je n'aurais jamais cru cela de lui!... je l'ai vu en effet quelquefois chez sa mère ... mais c'en est fait![[121]] ... (Riant.) Je dis comme le farouche Horace:[[122]] Il est bonapartiste, je ne le connais plus! je crois que je fais le vers un peu long,[[123]] mais Corneille[[124]] me le pardonnera.... Ah! ça,[[125]] mais où est-il ce monsieur de Flavigneul?

MONTRICHARD. Il se cache.

LA COMTESSE. Il se cache!

MONTRICHARD. Dans un château....

LA COMTESSE. Voisin?

MONTRICHARD. Très voisin....

LA COMTESSE. Où vous allez le surprendre....

MONTRICHARD. Voilà le difficile!... et il me faudrait votre aide pour cela, madame....

LA COMTESSE. Mon aide!...

MONTRICHARD. Oui! Imaginez-vous que ce château appartient à une femme du plus haut rang, du plus pur royalisme ... une femme d'esprit, de coeur, et de plus, ma bienfaitrice....

LA COMTESSE, ironiquement. Comme moi?...

MONTRICHARD. Précisément ... vous concevez mon embarras ... pour lui dire d'abord, que je la soupçonne, puis, que je viens faire chez elle une invasion domiciliaire ... et, ma foi, madame, je vous l'avouerai ... j'ai compté sur vous pour la prévenir.

LA COMTESSE, éclatant de rire. Ah! la bonne folie!... Ainsi, vous croyez que moi!... je recèle un conspirateur....

MONTRICHARD. Hélas!... je ne le crois pas; j'en suis sûr!

LA COMTESSE. Et c'est pour cela que vous avez amené tout cet attirail de dragons? que vous avez déployé ce luxe de gendarmerie?

MONTRICHARD. Mon dieu, oui! et je ne m'éloignerai qu'après avoir arrêté l'ennemi du roi ... il faut bien que je vous prouve ma reconnaissance, comtesse....

LA COMTESSE, changeant de ton. Eh bien ... moi, monsieur le baron, je vous prouverai comment une femme offensée se venge!

10 MONTRICHARD. Vous venger....

LA COMTESSE. D'un procédé inqualifiable ... d'une sanglante[[126]] injure pour une fervente royaliste comme moi.... (Allant au canapé.) Veuillez-vous asseoir, baron ... asseyez-vous ... et écoutez-moi!...

HENRI, se rapprochant pour écouter, et à part. Qu'est-ce qu'elle va lui dire?

LA COMTESSE, à Henri. Qu'est-ce que vous faites là?... vous écoutez, je crois ... achevez donc votre service![[127]] ... (A Montrichard.) Vous rappelez-vous, monsieur le baron, qu'il y a, hélas!... dix-huit ans,[[128]] un jeune magistrat plein de talent et de zèle fut envoyé au château de Kermadio, pour y arrêter trois chefs vendéens....

MONTRICHARD. Si je me le rappelle, madame, ce magistrat, c'était moi!

LA COMTESSE, avec moquerie. Vous!... vous étiez alors procureur[[129]] de la république, ce me semble....

MONTRICHARD. Vous croyez?

LA COMTESSE. J'en suis sûr.

MONTRICHARD. C'est possible.

LA COMTESSE. Or donc, puisque c'était vous, monsieur le baron, vous souvenez-vous qu'une petite fille de treize ou quatorze ans....

MONTRICHARD. Fit évader les trois chefs vendéens à ma barbe[[130]] et avec une adresse....

LA COMTESSE. Épargnez ma modestie, monsieur le baron; cette petite fille, c'était moi!

MONTRICHARD. Vous?... madame?...

LA COMTESSE. Douze ans après, en Normandie ... où vous étiez, je crois fonctionnaire sous l'empire....

MONTRICHARD, avec embarras. Madame!...

LA COMTESSE. Eh! mon dieu!... qui n'a pas été fonctionnaire sous l'empire! Vous rappelez-vous ces compagnons du général Moreau[[131]] qui allèrent rejoindre une frégate anglaise?...

MONTRICHARD. Sous prétexte d'un déjeuner, d'une promenade en rade....

LA COMTESSE. Où je vous avais invité.... Ne vous fâchez pas.... Vous voyez, comme je vous le disais, que nous avons déjà combattu l'un contre l'autre sur terre et sur mer ...aujourd'hui, nous voici de nouveau en présence, vous, cherchant toujours, moi, cachant encore, du moins à ce que vous croyez.... Rien de changé à la situation, sinon que vous êtes aujourd'hui préfet de la royauté. Mais ce n'est là qu'un détail. Eh bien! baron, suivez mon raisonnement ...ou monsieur de Flavigneul est ici, ou il n'y est pas!

MONTRICHARD. Il y est, madame!

LA COMTESSE. A moins qu'il n'y soit pas.

MONTRICHARD. Il y est!

LA COMTESSE. Décidément?... Eh bien! vous savez comme je cache, cherchez!... (Elle se lève.)

MONTRICHARD. (Il se lève.) Vous verrez comme je cherche ...cachez!... Ah! madame la comtesse, vous me prenez pour le novice de 98, ou pour l'écolier de 1804,[[132]] mais j'étais jeune alors, je ne le suis plus!

LA COMTESSE. Hélas!... je le suis moins!

MONTRICHARD. L'ardent et crédule jeune homme est devenu homme!

LA COMTESSE. Et la jeune fille est devenue femme! Ah! monsieur le baron, vous venez m'attaquer ... chez moi! dans mon château! Pauvre préfet! quelle vie vous allez mener! je ris d'avance de toutes les fausses alertes que je vais vous donner.... Vous serez en plein sommeil!... debout! le proscrit vient d'être aperçu dans une mansarde.[[133]] Vous serez assis devant une bonne table, car vous êtes fort gourmet, je me le rappelle ... à cheval! Monsieur de Flavigneul est dans la forêt!... Allons, parcourez le château, fouillez, interrogez ... et surtout de la défiance![[134]] défiez-vous de mes larmes! défiez-vous de mon sourire!... quand je parais joyeuse, pensez que je suis inquiète ... à moins que je ne prévoie cette prévoyance, et que je ne veuille la déconcerter par un double calcul.... Ah! ah! ah!

HENRI, à part. Par le ciel, cette femme est ravissante!

LA COMTESSE, à Henri. Servez des rafraîchissements à monsieur le baron.... Prenez des forces,[[135]] baron.... Prenez ... vous en aurez besoin.... (Voyant qu'Henri rit encore et n'apporte rien.) Eh bien! que faites-vous là avec vos bras pendants et votre mine bêtement réjouie.... Servez donc! (A Montrichard en s'en allant.) Adieu! baron ... ou plutôt au revoir!... car si vous devez rester ici jusqu'à capture faite ... vous voilà chez moi en semestre ... (Lui faisant la réverence.) ce dont je me félicite de tout mon coeur.... Adieu! baron, adieu!... (Elle sort par la porte du fond.)

SCÈNE IX

HENRI, MONTRICHARD.

MONTRICHARD, se promenant, pendant qu'Henri le suit en tenant un plateau de rafraîchissements. Démon de femme! voilà le doute qui commence à me prendre ... on m'a trompé peut-être.... Monsieur de Flavigneul n'est pas ici....

HENRI, le suivant. Monsieur le baron désire-t-il?...

MONTRICHARD, se promenant toujours. Tout à l'heure!... S'il y était ... la comtesse aurait-elle ce ton insultant et railleur?

HENRI, lui offrant toujours à boire. Monsieur le baron ...

MONTRICHARD. Tout à l'heure, vous dis-je!... (A lui-même.) Mais s'il n'y est pas ... mon expédition va me couvrir de ridicule ... sans compter que le crédit de la comtesse est considérable et qu'elle peut me perdre.... Si je repartais?... oui, mais s'il est ici! si une heure après mon départ la comtesse fait passer la frontière à monsieur de Flavigneul, me voilà perdu de réputation.... Ah! j'en ai la tête tout en feu!

HENRI. Si monsieur le baron voulait des rafraîchissements?

MONTRICHARD. Va-t'en au diable!

HENRI. Oui, monsieur le baron!

MONTRICHARD. Attends.... Quelle idée ... oui!... (A Henri.) Venez ici et regardez-moi.... (Il boit après l'avoir examiné.) Vous ne me semblez pas aussi niais que vous voulez paraître....

HENRI. Monsieur le baron est bien bon!

MONTRICHARD. L'air vif, l'air fin....

HENRI, à part. Où veut-il en venir?[[136]]

MONTRICHARD, après un moment de silence. Votre maîtresse vous a bien maltraité tout à l'heure....

HENRI. Oui, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Est-ce qu'elle vous soumet souvent à ce régime-là?

HENRI. Tous les jours, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Et combien vous donne-t-elle de surcroît de gages,[[137]] pour ce supplément de mauvaise humeur?

HENRI. Rien du tout, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Ainsi mal mené et mal payé?... (Changeant de ton.) Mon garçon, veux-tu gagner vingt-cinq louis?

HENRI. Moi, monsieur le baron?

MONTRICHARD. Le voici![[138]] ... (Mystérieusement.) Monsieur Henri de Flavigneul doit être caché dans ce château.

HENRI. Ah!

MONTRICHARD. Si tu peux le découvrir et me le montrer ... je te donne vingt-cinq louis.

HENRI, riant. Rien que pour vous le montrer, monsieur le baron?

MONTRICHARD. Pourquoi ris-tu?

HENRI. C'est que c'est de l'argent gagné![[139]]

MONTRICHARD. Est-ce que tu sais quelque chose?

HENRI. Un peu, pas encore beaucoup, mais c'est égal!... ou je me trompe fort ou je vous le montrerai.

MONTRICHARD. Bravo!... tiens, voilà un louis d'avance!

HENRI. Merci, monsieur le baron.

MONTRICHARD. Et maintenant va-t'en de peur qu'on ne nous soupçonne de connivence ... la comtesse est si fine!...

HENRI. Oui, monsieur le baron.... (Revenant) Monsieur le baron? si je tâchais de me faire attacher par madame à votre service, nous pourrions plus facilement nous parler....

MONTRICHARD. Très bien!... je vois que je ne me suis pas trompé en te choisissant....

HENRI. Merci, monsieur le baron. ( Il sort.)

SCÈNE X

MONTRICHARD, seul.

Et d'un[[140]] allié dans la place! ce n'est pas maladroit ce que j'ai fait là ... cela vous apprendra à gronder vos gens devant moi, madame la comtesse.... Mais, voyons; il n'est pas de citadelle, si forte qu'elle soit, qui n'ait un côté faible, et vous n'êtes pas ici, madame, la seule que l'on puisse attaquer.... (Tirant un portefeuille.) Quels sont les habitants de ce château?... (Lisant.) Monsieur de Kermadio, frère de la comtesse, personnage muet;[[141]] monsieur de Grignon ... ce doit être un parent de monsieur de Grignon, le président de la cour prévôtale,[[142]] un homme de notre bord[[143]] ... il pourra m'être utile.... (Continuant de lire.) Ah! arrêtons-nous là.... Mademoiselle Léonie de Villegontier ... nièce de la comtesse ... et une nièce non mariée!... elle doit avoir seize ou dix-sept ans au plus ... on se marie très jeune dans notre classe.[[144]] ... et ... monsieur de Flavigneul ... quel âge a-t-il? vingt-cinq ans, à ce que l'on dit; sa figure?... je n'ai pas encore son signalement,[[145]] mais j'attends; d'ailleurs, il doit être beau, un proscrit est toujours beau! donc, si monsieur de Flavigneul est ici, mademoiselle Léonie le sait ... si elle le sait, elle doit lui porter de l'intérêt ... peut-être mieux, et mon arrivée doit la faire trembler ... or, à seize ans, quand on tremble, on le montre ... ce n'est pas comme la comtesse! quelle femme! en vérité je crois qu'on en deviendrait amoureux si l'on avait le temps.[[146]] ... Une jeune fille s'avance vers ce salon; la figure romanesque,[[147]] le front rêveur, les yeux baissés ... ce doit être elle.... Oh! si je pouvais prendre ma revanche!... essayons!

SCÈNE XI

MONTRICHARD, LÉONIE.

LÉONIE, l'apercevant. Pardonnez-moi, monsieur le baron ... je croyais ma tante dans ce salon, je venais ...

MONTRICHARD. Elle sort à l'instant, mademoiselle, mais je serais bien malheureux si son absence me faisait traiter par vous en ennemi!

LÉONIE. Moi, vous traiter en ennemi! comment, monsieur....

MONTRICHARD. En vous éloignant.... Mon dieu!... je conçois votre défiance ...

LÉONIE. Ma défiance?

MONTRICHARD. Sans doute, vous croyez que je viens ici pour vous ravir quelqu'un qui vous est cher!

LÉONIE, à part. Il veut me sonder, mais je vais être fine.... (Haut.) Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur.

MONTRICHARD. Ce que je veux dire est bien simple, mademoiselle. Il y a une heure, quand vous m'avez vu arriver ici ... suivi d'hommes armés ... vous avez dû me prendre pour votre adversaire. Je l'étais en effet, puisque je croyais monsieur de Flavigneul dans ce château, et que je venais pour l'arrêter ... mais maintenant tout est changé!

LÉONIE. Comment?

MONTRICHARD. Je sais ... j'ai la certitude que monsieur de Flavigneul n'est pas ici.

LÉONIE. Ah!

MONTRICHARD. Et je pars!

LÉONIE, vivement. Tout de suite?

MONTRICHARD, souriant. Tout de suite!... tout de suite!... Savez-vous, mademoiselle, que votre empressement pourrait me donner des soupçons ...

LÉONIE, commençant à se troubler. Comment, monsieur?

MONTRICHARD. Certainement! A vous voir si heureuse de mon départ ... je pourrais croire que je me suis trompé ... et que monsieur de Flavigneul est encore ici....

LÉONIE, avec agitation. Moi, heureuse de votre départ! au contraire, monsieur le baron; et certainement, si nous pouvions vous retenir longtemps, très longtemps....

MONTRICHARD, souriant. Permettez, mademoiselle, voilà que vous tombez dans l'excès contraire! Tout à l'heure, vous me renvoyiez un peu trop vite, maintenant vous voulez me garder un peu trop longtemps ... ce qui, pour un homme soupçonneux, pourrait bien indiquer la même chose....

LÉONIE, avec trouble. Je ne comprends pas ... monsieur le baron.

MONTRICHARD, souriant. Calmez-vous, mademoiselle, calmez-vous! ce sont là de pures suppositions ... car je suis certain que monsieur de Flavigneul n'est pas ou n'est plus dans ce château.

LÉONIE. Et vous avez bien raison!

MONTRICHARD. Aussi, par pure formalité, et pour acquit de conscience[[148]] ... (Souriant.) je ne veux pas avoir dérangé tout un escadron pour rien ... (L'observant.) je vais faire fouiller les bois environnants par les dragons.

LÉONIE, tranquillement. Faites, monsieur le baron.

MONTRICHARD, à part. Il n'est pas dans les bois.... (A Léonie.) Visiter les combles, les placards,[[149]] les cheminées du château ...

LÉONIE, de même. C'est votre devoir, monsieur le baron.

MONTRICHARD, à part. Il n'est pas caché dans le château!... (A Léonie.) Enfin, interroger, examiner, car il y a aussi des déguisements.... (Léonie fait un mouvement, à part.) Elle tressaille!... (Haut.) Interroger donc, toujours par pur scrupule de conscience ... les garçons de ferme.[[150]] ... (A part.) Elle est calme!... (A Léonie, et l'observant.) les hommes de peine, les domestiques.... (A part.) Elle a tremblé.... (Haut.) Et enfin ... ces formalités remplies, je partirai avec regret, puisque je vous quitte, mesdames, mais heureux cependant de ne pas être forcé d'accomplir ici mon pénible devoir....

LÉONIE, avec agitation. Comment, monsieur le baron, quel devoir?

MONTRICHARD. Mais, vous ne l'ignorez pas, monsieur de Flavigneul est militaire, et je devrais l'envoyer devant un conseil de guerre.

LÉONIE, éperdue. Un conseil de guerre!... mais c'est la mort!...

MONTRICHARD. La mort ... non; mais une peine rigoureuse!

LÉONIE. C'est la mort, vous dis-je! Vous n'osez me l'avouer! mais j'en suis certaine!... La mort pour lui! oh! monsieur, monsieur, je tombe à vos genoux! grâce!... il a vingt-cinq ans! il a une mère qui mourra s'il meurt! il a des amis qui ne vivent que de sa vie![[151]] grâce!... il n'est pas coupable, il n'a pas conspiré ... il me l'a dit lui-même ... ne le condamnez pas!

MONTRICHARD, à Léonie. Pauvre enfant!... (A part.) Après tout, c'est mon devoir.... (Haut.) Prenez garde, mademoiselle ... vous me parlez comme s'il était en mon pouvoir!... Il est donc ici?...

LÉONIE, au comble de l'angoisse. Ici!... je n'ai pas dit ...

MONTRICHARD. Non, mais quand j'ai parlé d'interroger les domestiques du château, vous avez pâli....

LÉONIE. Moi!...

MONTRICHARD. Vous vous êtes écriée: Il me l'a dit lui-même!...

LÉONIE. Moi!...

MONTRICHARD. A l'instant, vous me disiez: Ne l'arrêtez pas!...

LÉONIE. Moi!... (Apercevant Henri qui entre, elle pousse un cri terrible et reste éperdue, la tête dans ses deux mains.)

HENRI, à ce cri et apercevant Montrichard va à lui et vivement à voix basse. Je suis sur la trace!

MONTRICHARD, bas. Et moi aussi.

HENRI. Il est dans le château.

MONTRICHARD. Je viens de l'apprendre.

HENRI. Sous un déguisement.

MONTRICHARD, bas. Bravo!... (Voyant que Léonie a relevé la tête et le regarde.) Silence!... (S'approchant de Léonie.) Je vous vois si émue, si troublée, mademoiselle, que je craindrais que ma présence ne devînt importune.... je me retire.... (A Henri, en s'éloignant.) Veille toujours, et qu'il ne sorte pas d'ici.

HENRI, bas. Il n'en sortira pas ... tant que j'y serai.[[152]] ...

MONTRICHARD. Bien!... (Il sort.)

SCÈNE XII

LÉONIE, HENRI.

HENRI, se jetant sur une chaise en riant. Ah! ah! ah! quelle scène!

LÉONIE. Ah! ne riez pas, monsieur, ne riez pas!...

HENRI. Ciel! quelle douleur sur vos traits! Qu'avez-vous donc?

LÉONIE. Accablez-moi, monsieur Henri, maudissez-moi!...

HENRI. Vous?...

LÉONIE. Je suis une malheureuse sans foi et sans courage![[153]]

HENRI. Au nom du ciel! que dites-vous?

LÉONIE. Vous vous étiez confié à moi, vous m'avez révélé le secret d'où dépend votre vie.... Eh bien! ce secret, je l'ai livré ... je vous ai trahi!

HENRI. Comment?

LÉONIE. Devant votre juge, ici ... à l'instant même!... Oh! lâche que je suis!... j'ai eu peur!... (Se reprenant vivement.) peur pour vous, monsieur!...

HENRI, surpris. Est-il possible?

LÉONIE, sanglotant. Moi!... vous perdre?... moi, qui donnerais ma vie pour vous sauver!...

HENRI. Qu'entends-je?

LÉONIE. Mais, je ne survivrai pas à votre arrêt, je vous le jure.... Aussi, je vous supplie de ne pas m'en vouloir et de me pardonner.... (Elle se jette à genoux.)

HENRI, voulant la relever. Léonie! au nom du ciel!...

SCÈNE XIII

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE, entrant vivement.

LA COMTESSE. Que vois-je?... Et que fais-tu là?...

LÉONIE. Je lui demande grâce et pardon, car c'est par moi que tout est découvert, par moi que tout est perdu!

LA COMTESSE, vivement. Perdu!... Perdu?... non pas; je suis là, moi!

LÉONIE, avec joie. Oh! ma tante!... sauvez-le!...

HENRI. Ne craignez rien, monsieur de Montrichard m'a pris pour complice!...

LA COMTESSE, vivement. Ne vous y fiez pas! Un mot, un geste, une seconde suffisent pour l'éclairer; mais je suis là!...

SCÈNE XIV

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.

DE GRIGNON. Qu'est-ce que cela signifie, le savez-vous, comtesse? qu'est-ce que tous ces bruits de conspiration, de conspirateurs déguisés?...

LA COMTESSE. Un rêve de monsieur de Montrichard!

DE GRIGNON. Un rêve? soit; mais en attendant on arrête tout le château, toute la livrée!

LÉONIE, avec frayeur. O ciel!

LA COMTESSE, à de Grignon. Vous en êtes sûr?...

DE GRIGNON. Parfaitement! je viens de voir saisir votre cocher et un de vos valets de pied ... mais, tenez, voici un brigadier[[154]] de gendarmerie ... non, de dragons ... qui vient sans doute ici avec des intentions ... de gendarme....

SCÈNE XV

LES PRÉCÉDENTS, UN BRIGADIER DE GENDARMERIE.

LE BRIGADIER, à Henri. Ah! c'est vous que je cherche, monsieur.

HENRI. Moi?

LE BRIGADIER. Veuillez me suivre....

HENRI, au brigadier. Il y a erreur, monsieur, je suis attaché au service particulier de monsieur le préfet.

LE BRIGADIER. Il n'y a pas erreur; mes ordres sont précis; veuillez me suivre!...

LA COMTESSE, bas à Henri. N'avouez rien, je réponds de tout.... (Haut.) Allez donc, Charles, allez, obéissez.

HENRI. Oui, madame. (Il va prendre son chapeau sur la cheminée.)

LA COMTESSE, bas à de Grignon. Ici, dans un quart d'heure, il faut que je vous parle, à vous seul.

DE GRIGNON. Moi?

LA COMTESSE. Silence!... (Elle se dirige à gauche, vers Léonie.)

DE GRIGNON, à part. Un rendez-vous? De mieux en mieux!

LÉONIE, à part. Et c'est moi qui le perds!

HENRI, au brigadier. Je vous suis.

LA COMTESSE, à part. Perdu par elle! sauvé par moi!... (Elle sort à gauche, avec Léonie; Henri et le brigadier, par le fond; de Grignon, par la droite.)