ACTE PREMIER

Le théâtre réprésente un salon d'été[[1]] élégant.—Deux portes latérales sur le premier plan.[[2]]—Cheminée au plan de gauche.—Une porte au fond.—Guéridon à gauche.—Petite table et canapé à droite.

SCÈNE I

Au lever du rideau, CHARLES, en livrée élégante et tenant à la main des lettres et des journaux, est debout devant un chevalet placé à gauche du public. LÉONIE, entre par la porte du fond.

CHARLES, regardant le tableau posé sur le chevalet. C'est charmant!... charmant!... une finesse! une grâce!...

LÉONIE, qui vient d'entrer, apercevant Charles. Qu'est-ce que j'entends?... (Après un instant de silence et d'un ton sévère.) Charles!... Charles!

CHARLES, se retournant brusquement et s'inclinant. Mademoiselle!

LÉONIE. Que faites-vous là?

CHARLES. Pardonnez-moi, mademoiselle, je regardais le portrait de madame[[3]] votre tante, notre maîtresse ... car je l'ai reconnu tout de suite ... tant il est ressemblant!

LÉONIE. Qui vous demande votre avis? Les lettres? les journaux?

CHARLES. Je suis allé ce matin à Lyon à la place du cocher, qui n'en avait pas le temps, et j'ai rapporté des lettres pour tout le monde. Pour mademoiselle, d'abord!

LÉONIE, vivement. Donnez!... (Poussant un cri.) Ah!... de Paris!... d'Hortense ... mon amie d'enfance!... (Parcourant la lettre.) Chère Hortense!... elle s'inquiète des "troubles de Lyon!... des complots qui nous environnent. Quant à la cour ... il est difficile que cela aille bien ... en l'an de grâce 1817, sous un roi qui fait des vers latins et qui ne donne jamais de bal."[[4]] (S'interrompant.) Elle me demande: Si je me marie ... Ah bien oui![[5]] ... est-ce qu'on a le temps de songer à cela!... Les jeunes gens s'occupent de politique et non pas de demoiselles!

CHARLES. Deux lettres pour madame.... (Lisant l'adresse.) "Madame la comtesse d'Autreval, née Kermadio[[6]] ..." (Haut.) et timbrée d'Auray, pleine Vendée[[7]] ... (Léonie regarde Charles en fronçant le sourcil.) C'est tout simple!... une excellente royaliste comme madame!

LÉONIE. Encore!...

CHARLES, posant d'autres lettres sur la table. Celles-ci pour le frère de madame la comtesse ... et pour monsieur Gustave de Grignon ... ce jeune maître des requêtes[[8]] ... qui est ici depuis huit jours.

LÉONIE, avec humeur.[[9]] Il suffit ... Les journaux?

CHARLES, les présentant. Les voici!

LÉONIE. Dans un joli état.

CHARLES. C'est que le cocher et la femme de chambre voulaient les lire avant madame et mademoiselle, ce qui est leur manquer de respect ... et je me suis opposé....

LÉONIE, l'interrompant. C'est bien! je ne vous en demande pas tant.

CHARLES. Je ne croyais pas que mademoiselle me blâmerait de mon zèle....

LÉONIE, sèchement. Ce qui souvent déplaît le plus, c'est l'excès de zèle.

CHARLES, souriant. Comme disait monsieur de Talleyrand.[[10]]

LÉONIE, se retournant avec étonnement. Voilà qui est trop fort! et si monsieur Charles se permet....

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE.

LA COMTESSE. Quoi donc?... qu'y a-t-il, ma chère Léonie?

LÉONIE. Ce qu'il y a, ma tante! ce qu'il y a?... monsieur Charles qui cite monsieur de Talleyrand!

LA COMTESSE, souriant. Un homme qui a porté malheur à tous ceux qu'il a servis![[11]] ... mauvaise recommandation pour un domestique.... Rassure-toi ... Charles aura lu cela quelque part ... sans comprendre!...

CHARLES, s'inclinant respectueusement. Oui, madame, et je ne pensais pas que cela offusquât[[12]] mademoiselle.

LÉONIE. Offusquât ... un subjonctif à présent....

LA COMTESSE, à Charles, qui veut s'excuser. Pas un mot de plus!... vous parlez trop.... Je connais vos bonnes qualités, votre dévouement pour moi ... mais vous oubliez trop souvent votre situation; ne me forcez pas à vous la rappeler. Votre place, d'ailleurs, n'est pas ici!... je vous ai pris uniquement pour soigner les jeunes chevaux de mon frère ... allez à votre service.... (Charles la salue respectueusement, lui remet les deux lettres qui sont à son adresse et sort par la porte du fond.)

SCÈNE III

LÉONIE, LA COMTESSE.

LA COMTESSE, tout en décachetant ses lettres. Jusqu'à monsieur Charles, jusqu'aux domestiques qui veulent se donner de l'importance![[13]] ...

LÉONIE. Oh! mais ... une importance dont vous n'avez pas d'idée....

LA COMTESSE, ouvrant une des lettres. En vérité ... dis-moi donc cela.... (Vivement.) Non, non ... tout à l'heure![[14]] ... laisse-moi d'abord parcourir mon courrier.[[15]]

LÉONIE. C'est trop juste! je viens de lire le mien.... (La comtesse, à droite du spectateur, lit avec émotion et à part sa lettre qu'elle vient de décacheter, tandis que Léonie, près de la table à gauche, parcourt les journaux.)

LA COMTESSE. C'est d'elle!... Pauvre amie!... comme elle tremblait en écrivant! "Ma chère Cécile, soyez bénie mille fois! Je reprends espoir depuis que je sais mon fils auprès de vous. Votre château, situé à deux lieues de la frontière, lui permet d'attendre sans danger l'issue de ce procès fatal ... et d'ailleurs, qui pourrait soupçonner que le château de la comtesse d'Autreval recèle un homme accusé de conspiration contre le roi? Du reste, que vos opinions politiques se rassurent...." (S'interrompant.) Est-ce que mon coeur a des opinions politiques?... (Reprenant.) "Henri n'est pas coupable; un malheureux coup de tête[[16]] qu'il vous racontera lui a seul donné une apparence de conspirateur; mais cette apparence suffirait mille fois pour le perdre, s'il était pris. D'un autre côté, l'on assure qu'on ne veut pas pousser plus loin les rigueurs, et l'on dit, mais est-ce vrai? que le maréchal commandant la division vient de partir pour Lyon avec une mission de clémence...."

LÉONIE, à droite, poussant un cri. Ah! qu'est-ce que je lis!

LA COMTESSE. Qu'est-ce donc?

LÉONIE, montrant le journal. Encore une condamnation à mort!

LA COMTESSE. Ah! Mon dieu![[17]]

LÉONIE. "Le conseil de guerre, séant à Lyon, a condamné hier le principal chef du complot bonapartiste, monsieur Henri de Flavigneul, un jeune homme de vingt-cinq ans!"

LA COMTESSE. Qui heureusement s'est évadé avec l'aide de quelques amis, m'a-t-on dit.

LÉONIE. Oui! oui!... je me rappelle maintenant ... cette évasion qui excitait l'enthousiasme de monsieur Gustave de Grignon.

LA COMTESSE. Notre jeune maître des requêtes.

LÉONIE. Il n'avait qu'un regret, c'est de n'avoir pas été chargé d'une pareille expédition; c'est beau!... c'est brave!...

LA COMTESSE. Il a de qui tenir![[18]] Sa mère, qui avait comme moi traversé toutes les guerres de la Vendée,[[19]] sa mère avait un courage de lion!

LÉONIE. C'est pour cela que monsieur de Grignon parle toujours, à table, d'actions héroïques.

LA COMTESSE. Et le curieux, c'est que son père était, dit-on, peureux comme un lièvre!

LÉONIE. Vraiment?... c'est peut-être pour cela que l'autre jour il est devenu tout pâle quand la barque a manqué chavirer[[20]] sur la pièce d'eau!

LA COMTESSE, riant. A merveille!... vous allez voir qu'il est à la fois brave et poltron!

LÉONIE. Je le lui demanderai.

LA COMTESSE. Y penses-tu?

LÉONIE. Aujourd'hui, en dansant avec lui, car nous avons un bal et un concert pour votre fête[[21]] ... et j'ai déjà pensé à votre coiffure, un azaléa superbe que j'ai vu dans la serre et qui vous ira[[22]] à merveille!

LA COMTESSE. Coquette pour ton compte ... je le concevrais! mais pour ta tante!...

LÉONIE. C'est tout naturel!... vous c'est moi! tellement que quand on fait votre éloge, ce qui arrive souvent, je suis tentée de remercier.... (Se mettant à genoux près du canapé à droite où est assise la comtesse.) Aussi jugez de ma joie, quand ma mère m'a permis de venir passer un mois ici, auprès de vous.... Il me semblait que rien qu'en vous regardant, j'allais devenir parfaite.... Vous souriez ... est-ce que j'ai mal parlé?...

LA COMTESSE. Non, chère fille, car c'est ton coeur qui parle.... Si je souris, c'est de tes illusions! c'est de ta candeur à me dire: Je vous admire!

LÉONIE. C'est si vrai! A la maison l'on me raille parfois et l'on répète sans cesse: Oh! quand Léonie a dit.... Ma tante, elle a tout dit! On a raison ... la mode que vous adoptez, la robe que je vous[[23]] vois, me semblent toujours plus belles qu'aucune autre.... On dit même, vous ne savez pas, ma tante? on dit que j'imite votre démarche et vos gestes ... c'est bien sans le savoir. Et quand vous m'embrassez en m'appelant: Ma chère fille! je suis presque aussi heureuse que si j'entendais ma mère!

LA COMTESSE, l'embrassant. Prends garde!... prends garde ... il ne faut pas me gâter ainsi ... j'aurai trop de chagrin de te voir partir.... Ce sera ma jeunesse qui s'en ira!

LÉONIE. Mais vous êtes très jeune, à vous toute seule,[[24]] ma tante!

LA COMTESSE. Certainement ... d'une jeunesse de ... Voyons? devine un peu le chiffre....

LÉONIE. Je ne m'y connais pas,[[25]] ma tante!

LA COMTESSE. Je vais t'aider.... Trente....

LÉONIE. Trente....

LA COMTESSE. Allons, un effort....

LÉONIE. Trente et un.

LA COMTESSE. On ne peut pas être plus modeste![[26]] ... J'achèverai donc ... trente-trois! Oui, chère fille, trente-trois ans! L'année prochaine, je n'en aurai peut-être plus que trente-deux ... mais maintenant ... voilà mon chiffre! Hein!... quelle vieille tante tu as là....

LÉONIE. Vieille!... chaque matin je ne forme qu'un voeu, c'est de vous ressembler!

LA COMTESSE. Ce que tu dis là n'a pas le sens commun; mais c'est égal, cela me fait plaisir.... Eh bien! voyons, mon élève, car j'ai promis à ta mère de te faire travailler ... as-tu dessiné ce matin?

LÉONIE. J'étais descendue pour cela dans ce salon, et devinez qui j'ai trouvé tout à l'heure devant mon chevalet, et regardant votre portrait?...

LA COMTESSE. Qui donc?...

LÉONIE. Monsieur Charles.

LA COMTESSE. Eh bien?...

LÉONIE. Eh bien! ma tante, figurez-vous qu'il disait: C'est charmant!

LA COMTESSE. Et cela t'a rendue furieuse!...

LÉONIE. Certainement!... Un domestique! est-ce qu'il doit savoir si un dessin est joli ou non?...

LA COMTESSE, riant. Oh! petite marquise![[27]]

LÉONIE. Ce n'est pas tout! croiriez-vous, ma tante, qu'il chante?

LA COMTESSE. Eh bien! s'il est gai,[[28]] ce garçon!... Est-ce que Dieu ne lui a pas permis de chanter comme à toi!

LÉONIE. Mais ... c'est qu'il chante très bien! voilà ce qui me révolte!

LA COMTESSE. Ah!... ah!... conte-moi donc cela!

LÉONIE. Hier, je me promenais dans le parc. En arrivant derrière la haie du bois des Chevreuils, j'entends une voix qui chantait les premières mesures d'un air de Cimarosa,[[29]] mais une voix charmante, une méthode pleine de goût.... Je m'approche ... c'était monsieur Charles!

LA COMTESSE. En vérité!

LÉONIE, avec dépit. Vous riez, ma tante; eh bien! moi, cela m'indigne ... je ne sais pas pourquoi, mais cela m'indigne! Comment distinguera-t-on un homme bien né[[30]] d'un valet de chambre, s'ils sont tous deux élégants de figure, de manières ... car, remarquez, ma tante, qu'il est tout à fait bien de sa personne,[[31]] et lorsqu'à table il vous sert, qu'il vous offre un fruit, c'est avec un choix de termes, un accent de bonne compagnie[[32]] qui me mettent hors de moi[[33]] ... parce qu'il y a de l'impertinence à lui à s'exprimer aussi bien que ses maîtres! cela nous déconsidère,[[34]] cela nous.... (Avec impatience.) Enfin, ma tante, je ne sais comment vous exprimer ce que je ressens, mais moi, qui suis bienveillante pour tout le monde, j'éprouve pour cet insolent valet une antipathie qui va jusqu'à l'aversion, et si j'étais maîtresse ici, bien certainement il n'y resterait pas!

LA COMTESSE, gaiement. Là ... là ... calmons-nous! avant de le chasser, il faut permettre qu'il s'explique, ce garçon.... (Elle sonne.)

LÉONIE. Est-ce pour lui que vous-sonnez, ma tante?

LA COMTESSE. Précisément!... (A un domestique qui entre.) Charles est-il là?

LE DOMESTIQUE. Oui, madame la comtesse.

LA COMTESSE. Qu'il vienne!... (Le domestique sort.)

LÉONIE. Mais ma tante ... qu'allez-vous lui dire?

LA COMTESSE. Sois tranquille!

LÉONIE. Te ne voudrais pas qu'il crût que c'est à cause de moi que vous le grondez!

LA COMTESSE, gaiement. Pourquoi donc? ne trouves-tu pas qu'il t'a manqué de respect?...

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, CHARLES.

CHARLES. Madame, m'a appelé?...

LA COMTESSE. Oui. Approchez-vous, Charles; vous me forcerez donc toujours à vous adresser des reproches. Pourquoi vous êtes-vous permis ...

LÉONIE, bas à la comtesse. Il ne savait pas que j'étais là[[35]] ...

LA COMTESSE, à Léonie. N'importe!... (A Charles.) Pourquoi vous êtes-vous permis de vous approcher de mon portrait, du dessin de ma nièce, et de dire ... qu'il était charmant....

CHARLES. J'ai dit qu'il était ressemblant, madame la comtesse.

LA COMTESSE. C'est précisément ce mot qui est de trop: approuver c'est juger; et on n'a le droit de juger que ses égaux.

CHARLES. Je demande pardon à mademoiselle de l'avoir offensée ... à l'avenir, je ne ferai plus que penser ce que j'ai dit.

LA COMTESSE. C'est bien....

LÉONIE, à part. Du tout,[[36]] c'est mal! voilà encore une de ces réponses qui m'exaspèrent....

LA COMTESSE, à Charles. Avez-vous préparé la petite ponette de mon frère, comme je vous l'avais dit?

CHARLES. Oui, madame.

LA COMTESSE. Eh bien! ma chère Léonie, le temps est beau, va mettre ton habit de cheval, et tu essaieras la ponette dans le parc.

LÉONIE. Avec vous, chère tante?...

LA COMTESSE. Non, avec mon frère ... et Charles vous suivra.

LÉONIE. Mais ...

LA COMTESSE. Il est fort habile cavalier, et son habileté rassure ma tendresse pour toi!

LÉONIE. J'y vais, chère tante.... (En s'en allant.) Ah! je le déteste![[37]]

SCÈNE V

LA COMTESSE, HENRI, sous le nom de Charles.

LA COMTESSE. Eh bien! méchant enfant,[[38]] vous ne serez donc jamais raisonnable.

HENRI. Grondez-moi, vous grondez si bien!

LA COMTESSE. Vous ne me désarmerez pas par vos cajoleries! Vous exposer sans cesse à être découvert ou par Léonie ou même par un de mes gens ... aller chanter un air de Cimarosa dans le parc; et le bien chanter encore....

HENRI. Ce n'est pas ma faute; je me rappelais toutes vos inflexions.

LA COMTESSE. Taisez-vous!... vos flatteries me sont insupportables ... ingrat!... je ne vous parle pas seulement pour moi qui vous aime en soeur ... mais pour votre pauvre mère....

HENRI. Vous avez raison!... voyons, que dois-je faire?

LA COMTESSE. D'abord, répondre quand j'appelle Charles ... et ne pas dire: quoi? quand quelqu'un dit Henri.

HENRI. La vérité est que je n'y manque jamais.

LA COMTESSE. Puis, ne plus vous extasier devant les dessins de ma nièce, et ne pas répondre comme tout à l'heure: Je ne ferai plus que penser ce que j'ai dit! Hypocrite!... il[[39]] ne peut pas se décider à ne pas être charmant. Enfin, ne pas vous exposer, comme vous l'avez fait ce matin encore, malgré ma défense, en allant à Lyon. Mais, malheureux enfant! vous ne savez donc pas qu'il s'agit de vos jours?[[40]]

HENRI, gaiement. Bah!

LA COMTESSE. Tout est à craindre depuis l'arrivée du baron de Montrichard.

HENRI. Le baron de Montrichard!

LA COMTESSE. Oui ... le nouveau préfet ... il a la finesse d'une femme, il est rusé comme un diplomate, et avec cela actif, persévérant ... et pensez que c'est à moi peut-être qu'il doit sa nomination!

HENRI. Vous, comtesse? vous avez fait nommer un homme comme lui, dévoué pendant vingt ans, corps et âme, au Consulat et à l'Empire?[[41]]

LA COMTESSE. C'est pour cela! il est toujours dévoué corps et âme à tous les gouvernements établis, et il les sert d'autant mieux qu'il veut faire oublier les services rendus à leurs prédécesseurs ... aussi va-t-il vouloir signaler son installation par quelque action d'éclat.

HENRI. C'est à dire en faisant fusiller deux ou trois, pauvres diables qui n'en pensent mais[[42]] ...

LA COMTESSE. Non, il n'est pas cruel: au contraire! je sais même qu'il avait demandé une amnistie générale; mais l'idée de découvrir un chef de conspirateurs va le mettre en verve![[43]] il déploiera contre vous les ressources de son esprit ... votre signalement sera partout ... je le sais ... le premier soldat pourrait vous reconnaître.

HENRI. Eh bien! vous l'avouerai-je? il y a dans ces périls, dans cette vie de conspirateur poursuivi ... je ne sais quoi qui m'amuse comme un roman! rien ne me divertit autant que d'entendre prononcer mon nom dans les marchés, que d'acheter aux crieurs des rues[[44]] ma condamnation, que d'interroger un gendarme qui pourrait me mettre la main sur le collet ... et de lui parler de moi. —Eh bien! monsieur le gendarme, ce Henri de Flavigneul, est-ce qu'il n'est pas encore pris?—Non, vraiment, c'est un enragé qui tient à la vie, à ce qu'il paraît. Dites-moi donc un peu son signalement, si vous l'avez?

LA COMTESSE. Mais vous me faites frémir!... Oh! les hommes! toujours les mêmes!... n'ayant jamais que leur vanité en tête; vanité de courage ou vanité d'esprit. Eh bien! tenez, pour vous punir, ou pour vous enchanter peut-être ... qui sait?... voyez cette lettre de votre mère ... savourez les traces de larmes qui la couvrent ... dites-vous que si vous étiez condamné, elle mourrait de votre mort ... ajoutez que si je vous voyais arrêté chez moi, je croirais presque être la cause de votre perte et que j'aurais tout à la fois le désespoir du regret et le désespoir du remords ... allons, retracez-vous bien toutes ces douleurs ... c'est du dramatique aussi, cela ... c'est amusant comme un roman. Ah! vous n'avez pas de coeur!

HENRI. Pardon!... pardon!... j'ai tort!... oui, quand notre existence inspire de telles sympathies, elle doit nous être sacrée: je me défendrai ... je veillerai sur moi ... pour ma mère ... et pour ... (Lui prenant la main.) et pour ma soeur![[45]]

LA COMTESSE. A la bonne heure![[46]] voilà un mot qui efface un peu vos torts. Pensons donc à votre salut ... cher frère ... et pour que je puisse agir, racontez-moi en détail ce coup de tête, dont me parle votre mère et qui vous a changé, malgré vous, en conspirateur.

HENRI. Le voici. Vous le savez, ma famille était attachée, comme la vôtre, à la monarchie, et mon père refusa de paraître à la cour de l'empereur.

LA COMTESSE. Oui; il avait la manie de la fidélité, comme moi!

HENRI. Mais le jour où j'eus quinze ans: "Mon fils, me dit-il, j'avais prêté serment au roi, j'ai dû le tenir et rester inactif. Toi, tu es libre, un homme doit ses services à son pays; tu entreras à seize ans à l'école militaire, et à dix-huit dans l'armée." Je répondis en m'engageant le lendemain comme soldat et je fis la campagne de Russie et d'Allemagne.[[47]] C'est vous dire mon peu de sympathie pour le gouvernement que vous aimez ... et cependant, je vous le jure, je n'ai jamais conspiré ... et je ne conspirerai jamais! parce que j'ai horreur de la guerre civile, et que, quand un Français tire sur un Français, c'est au coeur de la France elle-même qu'il frappe! Il y a un mois pourtant, au moment où venait d'éclater la conspiration du capitaine Ledoux,[[48]] j'entre un matin à Lyon; je vois rangé sur la place Bellecour un peloton d'infanterie, et avant que j'aie pu demander quelle exécution s'apprêtait ... arrive une voiture de place[[49]] suivie de carabiniers à cheval; j'en vois descendre, entre deux soldats, un vieillard en cheveux blancs, en grand uniforme, et je reconnais ... qui?... mon ancien général! Le brave comte Lambert,[[50]] qui a reçu vingt blessures au service de notre pays! Je m'élance, croyant qu'on l'amenait sur cette place pour le fusiller! non! c'était pis encore ... pour le dégrader!... Le dégrader!... Était-il coupable? je l'ignore ... mais quelque crime politique qu'ait commis un brave soldat, on ne le dégrade pas, on le tue!... Aussi, quand je vis un jeune commandant arracher à ce vieillard sa décoration,[[51]] je ne me connus plus moi-même, je m'élançai vers mon ancien général, et, lui remettant la croix que j'avais reçue de sa main, je m'écriai: Vive l'Empereur!

LA COMTESSE. Malheureux!

HENRI. Ce qui arriva, vous le devinez; saisi, arrêté comme un chef de conspiration, je serais encore en prison, ou plutôt je n'y serais plus,[[52]] si un des geôliers, gagné par vous, ne m'avait donné les moyens de fuir, ici ... chez une royaliste, mon ennemie, ici, où j'ai le double bonheur d'être sauvé, et d'être sauvé par vous. Voilà mon crime!

LA COMTESSE. Dites votre gloire, Henri; j'étais bien résolue ce matin à vous sauver, mais maintenant ... qu'ils viennent vous chercher auprès de moi.

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, LÉONIE, en habit de cheval.

LÉONIE. Me voici, ma tante. Suis-je bien?[[53]]

LA COMTESSE, l'ajustant. Très bien, chère enfant; ta cravate[[54]] un peu moins haute.... (A Henri.) Charles, allez voir si mon frère est prêt!... (Henri sort. A Léonie, tout en l'ajustant) Qui t'a donné cette belle rose?

LÉONIE. Monsieur de Grignon!

LA COMTESSE. Je ne l'ai pas encore vu d'aujourd'hui, notre cher hôte.

LÉONIE. Il monte ... je l'ai laissé au bas du perron, admirant le cheval de mon oncle!

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.

DE GRIGNON, au fond. Quel bel animal! quel feu! quelle vigueur! qu'on doit être heureux de se sentir emporté sur cet ouragan vivant!

LA COMTESSE, qui l'entend. Le curieux! c'est qu'il le croit![[55]]

DE GRIGNON, descendant la scène et apercevant la comtesse et Léonie qu'il salue. Ah! mademoiselle!... Madame la comtesse!...

LA COMTESSE. Bonjour, mon hôte!... Ah! çà,[[56]] vous aurez donc toujours la manie de l'héroïsme! je vous entendais là, tout à l'heure, vous extasier sur le bonheur de s'élancer sur un cheval indompté. Je parie que vous regrettez de n'avoir pas monté Bucéphale.[[57]]

DE GRIGNON, avec enthousiasme. Vous dites vrai, madame! c'est si beau ... c'est ... si ... oh!...

LA COMTESSE. Vous ne trouvez pas le second adjectif ... je vais vous rendre le service de vous interrompre; tenez, il y a là des journaux et des lettres!

DE GRIGNON. Pour moi?

LA COMTESSE. Oui, là ... sur la table.

SCÈNE VIII

LES PRÉCÉDENTS, HENRI.

HENRI. Monsieur de Kermadio est aux ordres de mademoiselle....

LA COMTESSE, à Léonie. Je vais te mettre à cheval..... (A de Grignon, qui va pour la suivre.) Lisez votre lettre, lisez, je remonte à l'instant. Viens, Léonie.... (Elles sortent suivies par Henri.)

SCÈNE IX

DE GRIGNON, seul. Il la suit des yeux.

Quel est le mauvais, génie qui m'a mis au coeur une passion insensée pour cette femme?... une femme qui a été héroïque en Vendée, une femme qui adore le courage! Aussi, pour lui plaire, il n'est pas d'action intrépide que je ne rêve ... pas de péril auquel je ne m'expose ... en imagination! Dès que je pense à elle, rien ne m'effraie ... je me crois un héros ... moi! un maître des requêtes, qui par état[[58]] n'y suis pas obligé; et quand je dis un héros ... c'est que je le suis ... en théorie! Par malheur, il n'en est pas tout à fait de même dans la pratique.... C'est inconcevable! c'est inouï! il y a là un mystère qui ne peut s'expliquer que par des raisons de naissance! C'est dans le sang! Je tiens[[59]] à la fois de ma mère, qui était le courage en personne, et de mon père, qui était la prudence même! Les imbéciles me diront à cela: Eh bien! monsieur, restez toujours le fils de votre père: n'approchez pas du danger.... (Avec colère.) Mais, est-ce que je le peux, monsieur? est-ce que ma mère me le permet, monsieur? Est-ce que, s'il pointe[[60]] à l'horizon quelque occasion d'héroïsme, le maudit démon maternel qui s'agite en moi ne précipite pas ma langue à des paroles compromettantes? Est-ce que ma moitié héroïque ne s'offre pas, ne s'engage pas? Comme tout à l'heure, à la vue de ce beau cheval fougueux et écumant que je brûlais d'enfourcher ... parce qu'un autre était dessus; et si l'on m'avait dit; montez-le!... alors, mon autre moitié, ma moitié paternelle, l'aurait emporté,[[61]] et adieu ma réputation!... Ah! c'est affreux! c'est affreux! être brave ... et nerveux! et penser que pour comble de maux, me voilà amoureux fou d'une femme dont la vue m'anime ... m'exalte! Elle me fera faire quelque exploit, quelque sottise, j'en suis sûr. Jusqu'à présent je m'en suis assez bien tiré. Je n'ai eu à dépenser que des paroles ... mais cela ne durera peut-être pas ... et alors ... repoussé, méprisé par elle.... (Avec résolution.) Il n'y a qu'un moyen d'en sortir! c'est de l'épouser! Une fois marié, j'ai le droit d'être prudent avec honneur! Que dis-je? le droit! c'est un devoir ... un père de famille se doit à sa femme et à ses enfants. Un bonapartiste insulte le roi devant moi ... je ne peux pas le provoquer[[62]] ... je suis père de famille! Qu'il arrive une inondation, un incendie, une peste, je me sauve ... je suis père de famille! Il faut donc se hâter d'être père de famille le plus tôt possible!... (Se mettant à la table à gauche et écrivant.) Et pour cela, risquons ma déclaration bien chaude, bien brûlante ... comme je la sens. Plaçons-la ici ... sous ce miroir; elle la lira ... et espérons!

SCÈNE X

DE GRIGNON, LA COMTESSE, soutenant LÉONIE, et entrant avec elle par le fond.

LA COMTESSE, dans la coulisse. Louis! Joseph!

DE GRIGNON. Elle appelle.... (Il va au fond au moment où la comtesse entre, et l'aide à soutenir Léonie qu'ils placent tous les deux sur le canapé à droite.)

DE GRIGNON. Qu'y a-t-il donc?

LA COMTESSE. Un accident; mais elle commence à reprendre ses sens.

DE GRIGNON. Elle n'est pas blessée?

LA COMTESSE. Non, grâce au ciel, mais je crains que la secousse, l'émotion.... Sonnez donc, mon ami, je vous prie....

DE GRIGNON. Que désirez-vous?

LA COMTESSE. Qu'on aille à l'instant à Saint-Andéol chercher le médecin.

DE GRIGNON. J'y vais moi-même et je le ramène.

LA COMTESSE. J'accepte; vous êtes bon!

DE GRIGNON, à part. J'aime autant[[63]] ne pas être là quand elle lira mon billet.... (Haut.) Je pars et je reviens.... (Il sort.)

SCÈNE XI

LA COMTESSE, LÉONIE, assise.

LÉONIE, encore sans connaissance. Ma tante!... ma tante!... si vous saviez ... je n'y puis croire encore.... J'étais si en colère ... c'est à dire, si ingrate! ce pauvre jeune homme à qui je dois la vie!

LA COMTESSE. Qu'est-ce que cela signifie?

LÉONIE, revenant à elle. C'est une aventure si étonnante ... ou plutôt ... si heureuse! Imaginez-vous ma tante, que Charles ... (Se reprenant.) non, monsieur Henri ... non ... je disais bien! Charles ... ce pauvre Charles....

LA COMTESSE, vivement. Tu sais tout?

LÉONIE, avec joie. Eh! oui, sans doute!

LA COMTESSE, avec effroi. O ciel!

LÉONIE, vivement et se levant du canapé. Je me tairai, ma tante, je me tairai, je vous le jure. Je vous aiderai à le protéger, à le défendre ... j'y suis bien forcée maintenant ... ne fût-ce que par reconnaissance.

LA COMTESSE, avec impatience. Mais tout cela ne m'explique pas ...

LÉONIE, avec joie. C'est juste ... Il me semble que tout le monde doit savoir ... et il n'y a que moi ... c'est-à-dire nous deux.... Voilà donc que nous galopions dans le parc avec mon oncle, quand tout à coup son cheval prend peur, la ponette en fait autant et m'emporte du côté du bois. Déjà ma jupe s'était accrochée à une branche; j'allais être arrachée de ma selle et traînée peut-être sur la route, quand Charles ... monsieur Charles, se précipite à terre, se jette hardiment au-devant de la ponette, l'arrête d'une main, me retient de l'autre, et me dépose à moitié évanouie sur le gazon.

LE COMTESSE. Brave garçon!

LÉONIE. Et malgré cela, j'étais d'une colère....

LA COMTESSE. Tu lui en voulais[[64]] de te sauver?

LÉONIE. Mon pas de me sauver, mais de me sauver avec si peu de respect! Imaginez-vous, ma tante, qu'il me prenait les mains pour me les réchauffer ... qu'il me faisait respirer un flacon[[65]] ... je vous demande si un domestique doit avoir un flacon ... et qu'il répétait sans cesse comme il aurait fait pour son égale: Pauvre enfant! pauvre enfant! Je ne pouvais pas répondre, parce que j'étais évanouie[[66]] ... mais j'étais très en colère, en dedans. Et lorsqu'en ouvrant les yeux, je le trouvai à mes genoux ... presque aussi pâle que moi, et qu'il me tendit la main en me disant: Eh bien! chère demoiselle, comment vous trouvez-vous? mon indignation fut telle que je répondis par un coup de cravache dont je frappai la main qu'il osait me tendre ... puis je fondis en larmes ... sans savoir pourquoi....

LA COMTESSE, avec un commencement d'inquiétude.[[67]] Eh bien! après?

LÉONIE. Après? Jugez de ma surprise, de ma joie, quand je le vis se relever en souriant ... découvrir sa tête avec une grâce charmante, et me dire après m'avoir saluée: Que votre légitime orgueil ne s'alarme pas de ma témérité, mademoiselle; celui qui a osé tendre la main à mademoiselle de Villegontier, ce n'est pas Charles, le valet de chambre, c'est monsieur Henri de Flavigneul, le proscrit.

LA COMTESSE. Ah! le malheureux! il se perdra!

LÉONIE. Se perdre, parce qu'il m'a confié son secret!

LA COMTESSE. Qui me dit que tu sauras le garder?

LÉONIE. Vous croyez mon coeur capable de le trahir!...

LA COMTESSE. Le trahir! Dieu me garde d'un tel soupçon!... mais c'est ta bonté même, ce sont tes craintes qui te trahiront.

LÉONIE, avec élan. Ah! ne redoutez rien ... je serai forte ... il s'agit de lui!

LA COMTESSE, vivement. De lui!

LÉONIE, avec abandon.[[68]] Pardonnez-moi! Je ne puis vous cacher ce qui se passe dans mon âme.... Mais pourquoi vous le cacher, à vous? Eh bien! oui, une force, une joie ineffable remplissent mon coeur tout entier.... J'étais si malheureuse depuis quinze jours,[[69]] je ne pouvais m'expliquer à moi-même ce que je ressentais ... ou plutôt je ne l'osais pas: c'était de la honte, de la colère, je me sentais entraînée vers un abîme, et cependant j'y tombais avec joie.

LA COMTESSE, avec anxiété. Que veux-tu dire?

LÉONIE. Je comprends tout, maintenant. Si j'étais aussi indignée contre lui ... et contre moi, ma tante, c'est que je l'aimais!

LA COMTESSE, avec explosion. Vous l'aimez!

LÉONIE. Qu'avez-vous donc?

LA COMTESSE, froidement. Rien! rien! Vous l'aimez!

LÉONIE. Vous semblez irritée contre moi, chère tante.

LA COMTESSE, de même. Irritée ... moi ... non!... je ne suis pas irritée.... Pourquoi serais-je irritée?

LÉONIE. Je l'ignore!... peut-être ... est-ce de ma confiance trop tardive.... Je vous aurais dit plus tôt mon secret si je l'avais su plus tôt!

LA COMTESSE. Qui vous reproche votre manque de confiance?... Laissez-moi ... j'ai besoin d'être seule!...

LÉONIE, avec douleur. Oh! mais ... vous m'en voulez![[70]] ...

LA COMTESSE, avec impatience. Mais non, vous dis-je.

LÉONIE. Vous ne m'avez jamais parlé ainsi! vous ne me dites plus ... toi![[71]] ...

LA COMTESSE, avec émotion. Tu pleures?... Pardon, chère enfant, pardon! Si je t'ai affligée, c'est que moi-même ... je souffrais ... oh! cruellement!... je souffre encore.... Laisse-moi seule un moment, je t'en prie!... (Elle regarde Léonie, puis l'embrasse vivement.) Va-t'en![[72]] va-t'en!...

LÉONIE, en s'en allant. A la bonne heure,[[73]] au moins.... (Elle sort.)

SCÈNE XII

LA COMTESSE, seule.

Elle l'aime! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? N'est-elle pas jeune comme lui? riche et noble comme lui?... Pourquoi donc souffré-je tant de cette pensée? Pourquoi, pendant qu'elle me parlait ... ressentais-je contre elle un sentiment de colère ... d'aversion, de ... Non, ce n'est pas possible! depuis quinze jours ne veillais-je pas sur lui comme une amie ... ne lui parlais-je pas comme une mère?... ce matin, ne l'ai-je pas remercié de ce qu'il m'appelait ma soeur?... Ah! malgré moi le voile tombe!... ce langage maternel n'était qu'une ruse de mon coeur pour se tromper lui-même ... je ne cherchais dans ces titres menteurs de soeur ou de mère qu'un prétexte, que le droit de ne lui rien cacher de ma tendresse. Ce n'est pas de l'intérêt ... de l'amitié ... du dévouement ... c'est de l'amour!... J'aime!... (Avec effroi.) J'aime!... moi! et ma rivale, c'est l'enfant de mon coeur, c'est un ange de grâce, de bonté. Ah! tu n'as qu'une résolution à prendre! renferme, renferme ta folle passion dans ton coeur comme une honte, cache-la, étouffe-la.... (Après un moment de silence.) Je ne peux pas! Depuis que ce feu couvert a éclaté à mes propres yeux, depuis que je me suis avoué mon amour à moi-même ... il croît à chaque pensée, à chaque parole!... je le sens qui m'envahit comme un flot qui monte!... (Avec résolution.) Eh bien! pourquoi le combattre? Léonie aime Henri, c'est vrai ... mais lui, il ne l'aime pas encore ... il aurait parlé, s'il l'aimait ... elle me l'aurait dit, s'il avait parlé.... (Avec joie.) Il est libre! eh bien! qu'il choisisse!... Elle est bien belle déjà ... on dit que je le suis encore.... Qu'il prononce!... (Avec douleur.) Pauvre enfant!... elle l'aime tant!... Ah! Mais je l'aime mille fois davantage! Elle aime, elle, comme on aime à seize ans, quand on a l'avenir devant soi et que le coeur est assez riche pour guérir, se consoler, oublier et renaître!... mais à trente ans notre amour est notre vie tout entière.... Allons! il faut lutter avec elle! luttons ... non pas de ruse ou de perfidie féminine ... non! mais de dévouement, d'affection, de charme.... On dit que j'ai de l'esprit, servons-nous-en.[[74]] ... Léonie a ses seize ans, qu'elle se défende!... et si je triomphe aujourd'hui ... ah! je réponds de l'avenir ... je rendrai Henri si heureux que son bonheur m'absoudra du mien!... (Après un moment de silence.) Mais triompherai-je? sais-je seulement s'il m'est permis de lutter?... qui me l'apprendra? Quand on a un grand nom, du crédit, de la fortune ... ceux qui nous entourent nous disent-ils la vérité?... (Elle prend sur la table à gauche un miroir.) Ma main tremble en prenant ce miroir ... ce n'est pas le trouble de la coquetterie ... non! c'est mon coeur qui fait trembler ma main ... je ne me trouverai jamais telle que je voudrais être ... ne regardons pas!... (Après un moment d'hésitation, elle regarde, fait un sourire, et dit ensuite) Oui ... mais il en a trompé tant d'autres!... (Elle remet le miroir sur la table et aperçoit la lettre que de Grignon avait mise dessous.) Quelle est cette lettre?... A madame le comtesse d'Autreval.... (Regardant la signature.) De monsieur de Grignon! Eh bien ... lisons!... (Au moment où elle ouvre la lettre, de Grignon paraît au fond!)

SCÈNE XIII

LA COMTESSE, DE GRIGNON.

DE GRIGNON, au fond. Elle tient ma lettre!

LA COMTESSE, lisant. Qu'ai-je lu?

DE GRIGNON, au fond. Elle ne semble pas trop irritée!

LA COMTESSE, continuant de lire. Oui ... oui ... c'est bien le langage d'un amour vrai ... l'accent de la passion ... le cri du coeur!

DE GRIGNON, à part. Elle se parle à elle-même....

LA COMTESSE, tenant toujours la lettre. Il m'aime!... on peut donc m'aimer encore!... il demande ma main!... on peut donc songer à m'épouser encore!

DE GRIGNON, s'avançant. Ma foi ... je me risque!... (Il fait un pas en se mettant à tousser.)

LA COMTESSE, se retournant et l'apercevant. Est-ce vous qui avez écrit cette lettre?

DE GRIGNON. Cette lettre ... celle que tout à l'heure.... (A part!) Ah! mon dieu![[75]]

LA COMTESSE, vivement. Répondez ... est-ce vous?

DE GRIGNON. Eh bien! oui, madame.

LA COMTESSE, de même. Et ce qu'elle contient est bien l'expression de votre pensée?

DE GRIGNON. Certainement.

LA COMTESSE. Vous m'aimez!... vous me demandez ma main?

DE GRIGNON. Et pourquoi pas?

LA COMTESSE. Vous, à vingt-cinq ans!

DE GRIGNON. Eh! qu'importe l'âge! tout ce que je sais, tout ce que je peux vous dire ... c'est que vous êtes jeune et belle ... ce que je sais, c'est que je vous aime.

LA COMTESSE, avec joie.[[76]] Vous m'aimez?

DE GRIGNON. Et dussiez-vous[[77]] ne pas me le pardonner ... dussiez-vous m'en vouloir!

LA COMTESSE, de même. Vous en vouloir! mon ami, mon véritable ami ... ainsi, c'est bien certain, vous m'aimez? vous me trouvez belle?... Ah! jamais paroles ne m'ont été si douces ... et si vous saviez ... si je pouvais vous dire....

DE GRIGNON. Ah! je n'en demande pas tant ... l'émotion ... le trouble où je vous vois suffiraient à me faire perdre la raison.... (On entend en dehors à droite le bruit d'un orchestre.)

LA COMTESSE. Qu'est-ce que cela?

DE GRIGNON. Ah! mon dieu! j'oubliais ... une surprise ... une fête ... la vôtre.

LA COMTESSE. Ma fête! je n'y pensais plus.

DE GRIGNON. Mais nous y pensions, nous et votre nièce ... et là, dans le grand salon, vos amis, les habitants du village ... tous vos gens....

LA COMTESSE. Mes gens!

DE GRIGNON. Bal champêtre[[78]] et concert.

LA COMTESSE. Un bal! un concert.... (A part.) Il sera là.... (Haut.) Oh! merci, mon ami, venez, venez, nous danserons....

DE GRIGNON. Oui, madame.

LA COMTESSE, à part. Il sera là ... il nous entendra ... il nous jugera.[[79]] ... (A de Grignon.) Venez, mon ami, je suis si heureuse.

DE GRIGNON. Et moi donc![[80]]

LA COMTESSE. Venez, venez!... (Ils sortent par la porte à droite.)