PHILIPPE LOUBIERE [FR]

[FR] Philippe Loubière (Paris)

#Traducteur littéraire et dramatique, spécialiste de la Roumanie

*Entretien du 24 mars 2001

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis traducteur littéraire en français (ma langue maternelle) à partir principalement du roumain (et aussi de l'espagnol). Ayant traduit et adapté de nombreuses pièces de théâtre, j'ai également eu l'occasion de m'impliquer dans la mise en scène, et pas seulement des pièces que j'ai pu traduire ou adapter. Je fais des piges également pour plusieurs revues sur la Roumanie, sur le monde arabe et sur la langue française (notamment sur le site de l'Association pour la sauvegarde et l'expansion de la langue française - ASSELAF). Il m'arrive également de donner des cours d'arabe, langue que j'ai enseignée plusieurs années pour l'Éducation nationale française, pour ne pas perdre la main dans cette langue.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

Les contacts amicaux et professionnels, par courrier électronique donc, ainsi que la transmission de documents écrits ou d'images, mais assez peu de navigation.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Sans grand changement, je crois, en ce qui me concerne (mais sait-on jamais?).

= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?

J'utilise beaucoup le support papier car, quoique j'écrive la plupart du temps sur ordinateur, j'ai besoin d'imprimer pour me relire. Je lis les journaux. Je suis très attaché au livre comme objet et comme support de connaissance. Et en tout cas je fais partie de la chaîne qui les édite. Je viens même d'en publier un: Cîntece de alchimist / Chants d'achimiste de Teodor Mazilu, édition bilingue de poésie, traduite par mes soins (publiée aux éditions Crater à Bucarest).

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Je pense que le papier a encore de très beaux jours devant soi. Mais il va resserrer une partie de sa gamme, naturellement, c'est-à-dire la recentrer. Je suis ravi que l'on économise ainsi la vie de milliers d'arbres, pour que certaines données d'intérêt variable ou à rotation rapide soient déviées sur les divers supports numériques. Par ailleurs, les journaux (non nécessairement les quotidiens) restent un moyen dit d'"information" plus digne de foi que la presse audio-visuelle: leur lecture est le moyen d'essayer de s'informer le moins passif, celui qui permet la meilleure distanciation par rapport à l'information (on se fait moins piéger par le matraquage télé). Il y a ensuite plus de diversité dans les titres, dans les opinions, et surtout il y a des journaux spécialisés (c'est même le seul moyen d'information susceptible d'être spécialisé). Le livre, enfin, me paraît aujourd'hui le lieu idéal de refuge des valeurs de l'esprit, celles qui ne sont pas frappées d'obsolescence par le progrès technique ou par les modes. Bref, le papier, c'est la lecture, et c'est la lecture libre.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Mon opinion, que je garde la plus éloignée possible de tout sentiment, est assez réservée. La lecture sur écran est moins confortable que dans un livre traditionnel. Le seul intérêt (à long terme) serait, me semble-t-il, de trouver à l'état numérique des livres épuisés, lorsqu'on ne peut se rendre dans une bibliothèque.

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?

Le débat sur le droit d'auteur sur le web me semble assez proche sur le fond de ce qu'il est dans les autres domaines où le droit d'auteur s'exerce, ou devrait s'exercer. Le producteur est en position de force par rapport à l'auteur dans pratiquement tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple diffusion libre, ne menacent vraiment directement que les producteurs. Les auteurs ne sont menacés que par ricochet. Il est possible que l'on puisse légiférer sur la question, au moins en France où les corporations se revendiquant de l'exception culturelle sont actives et résistent encore un peu aux Américains, mais le mal est plus profond. En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient toujours les derniers et les plus mal payés avant l'apparition d'internet, on constate qu'ils continuent d'être les derniers et les plus mal payés depuis. Il me semble nécessaire que l'on règle d'abord la question du respect des droits d'auteur en amont d'internet. Déjà dans le cadre général de l'édition ou du spectacle vivant, les sociétés d'auteurs - SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), Société des gens de lettres, SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que l'on sort de la routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de leur position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui est très fréquent. Il est hypocrite dans ce cas-là de crier haro sur le seul internet.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un web véritablement multilingue?

La langue unique est à l'évidence un système totalitaire. Tout ce qui peut contribuer à la diversité linguistique, sur internet comme ailleurs, est indispensable à la survie de la liberté de penser. Je n'exagère absolument pas: l'homme moderne joue là sa survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant cette évolution. Les Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne. L'immense majorité des Français constate avec une indifférence totale le remplacement progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et des publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l'hégémonie linguistique des Anglo-saxons parce qu'ils n'ont pas d'autres horizons que de servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution consisterait à recourir à des législations internationales assez contraignantes pour obliger les gouvernements nationaux à respecter et à faire respecter la langue nationale dans leur propre pays (le français en France, le roumain en Roumanie, etc.), cela dans tous les domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons pas…

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

L'accompagnement acoustique, mais je n'ai pas de suggestions techniques.

= Comment définissez-vous la société de l'information?

Il n'y a pas, je crois, de société de l'information. Internet, la télévision, la radio ne sont pas des moyens d'information, ce sont des moyens de communication. L'information participe d'une certaine forme de savoir sur le monde, et les moyens de communication de masse ne la transmettent pratiquement pas. Ils l'évoquent dans le meilleur des cas (ceux des journalistes de terrain par exemple), et la déforment voire la truquent dans tous les autres. Et (pour autant qu'il le veuille!) le pouvoir politique n'est hélas plus aujourd'hui assez "le" pouvoir pour pouvoir faire respecter l'information et la liberté. L'information, comme toute forme de savoir, est le résultat d'une implication personnelle et d'un effort de celui qui cherche à s'informer. C'était vrai au Moyen-Âge, c'est encore vrai aujourd'hui. La seule différence, c'est qu'aujourd'hui il y a davantage de leurres en travers du chemin de celui qui cherche.

TIM McKENNA [EN, FR]

[EN] Tim McKenna (Geneva)

#Thinks and writes about the complexity of truth in a world of flux

*Interview of October 17, 2000

= What exactly do you do professionally?

I am a mathematics teacher and currently I am taking time off to earn a master's degree in telecommunications management.

= What exactly do you do on the Internet?

I use the Internet primarily for research.

= How do you see the future?

I hope to see the Internet become more of a tool for accessing news and media that is not controlled by large corporate accounts.

= What do you think of the debate about copyright on the Web?

Copyright is a difficult issue. The owner of the intellectual property thinks that she owns what she has created. I believe that the consumer purchases the piece of plastic (in the case of a CD) or the bounded pages (in the case of book). The business community has not found a new way to add value to intellectual property. Consumers don't think very abstractly. When they download songs for example they are simply listening to them, they are not possessing them. The music and publishing industry need to find ways to give consumers tactile vehicles for selling the intellectual property.

= How do you see the growth of a multilingual Web?

When software gets good enough for people to chat or talk on the Web in real time in different languages, then we will see whole a new world appear before us. Scientists, political activists, businesses and many more groups will be able to communicate immediately without having to go through mediators or translators.

= How much do you still work with paper? Will there still be a place for paper in the future?

Paper still plays a vital role in my life. Reading is a matter of cultural pride
for me. My background is Irish (Tim is a US citizen). To paraphrase Thomas
Cahil, spirituality has always been closely connected with literacy in Ireland.
I would miss reading and reading from a screen is too burdensome to the eyes.

= What do you think about e-books?

I don't think that they have the right appeal for lovers of books. The Internet is great for information. Books are not information. People that love books have a relationship with their books. They reread them, write in them, confer with them. Just as cyber sex will never replace the love of a woman, e-books will never be a vehicle for beautiful prose.

= What do you suggest to give blind and partially-sighted people easier access to the Web?

Software companies need to develop voice activated software with the blind in mind when it comes to quality and the broad consumer market when it comes to profitabilty. It will never be profitable and affordable for the blind to have technology catered to them. However, there are countless examples of technologies that are developed with the less abled in mind and that have wide appeal with the masses.

= What is your definition of cyberspace?

Cyberspace to me is the distance that is bridged when individuals use technology to connect, either by sharing information or chatting. To say that one exists in cyberspace is really to say that he has eliminated distance as a barrier to connecting with people and ideas.

= And your definition of the information society?

The information society to me is the tangible form of Jung's collective consciousness. Most of the information resides in the subconsciousness but browsing technology has made the information more retrievable which in turn allows us greater self knowledge both as individuals and as human beings.

= What is your best experience with the Internet?

My best experience with the Internet is using e-mail to stay in touch with friends.

= And your worst experience?

My worst experience was learning how to use it before technology surpassed my ineptitude.

[FR] Tim McKenna (Genève)

#Ecrivain, s'interroge sur la notion complexe de "vérité" dans un monde en mutation constante

*Entretien du 17 octobre 2000 (entretien original en anglais)

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

J'enseigne les mathématiques. En ce moment, je suis en disponibilité pour préparer une maîtrise en gestion des télécommunications.

= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?

J'utilise l'internet principalement comme outil de recherche.

= Comment voyez-vous l'avenir?

J'aimerais que l'internet devienne davantage un outil d'accès à l'information et aux médias non contrôlé par les multinationales.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Le droit d'auteur est une question difficile. Le détenteur de la propriété intellectuelle pense que ce qu'il a créé lui appartient. Quant au client, il achète un morceau de plastique (dans le cas d'un CD) ou un ensemble de pages brochées (dans le cas d'un livre). Les commerçants n'ont pas encore réussi à faire comprendre au client la notion de propriété intellectuelle. Le consommateur ne pense pas de manière très abstraite. Quand il télécharge des chansons par exemple, c'est simplement pour les écouter, non pour les posséder. L'industrie musicale et le monde de l'édition doivent trouver des solutions pour que le consommateur prenne en considération la question du copyright lors de ces téléchargements.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un web multilingue?

Quand la qualité des logiciels sera suffisante pour que les gens puissent discuter sur le web en temps réel dans différentes langues, nous verrons tout un monde s'ouvrir à nous. Les scientifiques, les hommes politiques, les hommes d'affaires et bien d'autres groupes seront à même de communiquer immédiatement entre eux sans l'intermédiaire de médiateurs ou traducteurs.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Le papier joue encore un rôle vital dans ma vie. Pour moi, la lecture est une question de fierté culturelle. J'ai des origines irlandaises (Tim est américain, ndlr). Pour paraphraser Thomas Cahil, en Irlande la spiritualité a toujours été étroitement liée à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Ne pas pouvoir lire sur le papier me manquerait, et la lecture à l'écran est trop fatigante pour les yeux.

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne pense pas que le livre numérique séduise vraiment les amoureux des livres. Si l'internet est un excellent moyen d'information, les livres ne se bornent pas à cela. Ceux qui aiment les livres ont une relation personnelle avec eux. Ils les relisent, notent leurs commentaires sur les pages, s'entretiennent avec eux. Tout comme le cybersexe ne remplacera jamais le fait d'aimer une femme, le livre numérique ne remplacera jamais la lecture d'un beau texte en version imprimée.

= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux aveugles et malvoyants?

Les concepteurs de logiciels doivent développer des logiciels activés par la voix, en ayant à l'esprit les aveugles en ce qui concerne la qualité, et l'ensemble des utilisateurs en ce qui concerne la rentabilité. Ceci est bien préférable que de limiter l'utilisation d'une technologie à la communauté des aveugles. Il existe d'innombrables exemples de technologies développées à l'origine pour des personnes ayant une déficience donnée et qui ont été profitables à tous.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Pour moi, le cyberespace est l'ensemble des liens existant entre les individus utilisant la technologie pour communiquer entre eux, soit pour partager des informations, soit pour discuter. Dire qu'une personne existe dans le cyberespace revient à dire qu'elle a éliminé la distance en tant que barrière empêchant de relier personnes et idées.

= Et la société de l'information?

Je considère la société de l'information comme la forme tangible de la conscience collective de Jung. L'information réside essentiellement dans notre subconscient mais, grâce à l'existence de navigateurs, l'information est désormais plus facile à récupérer. Cette information favorise une meilleure connaissance de nous-mêmes en tant qu'individus et en tant qu'êtres humains.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

L'utilisation du courrier électronique pour rester en contact avec mes amis.

= Et votre pire souvenir?

Apprendre à utiliser l'internet, avant que la technologie n'apporte les améliorations me permettant de ne plus me préoccuper de mon inaptitude dans ce domaine.