CHANSON

Proscrit, regarde les roses;
Mai joyeux, de l'aube en pleurs
Les reçoit toutes écloses;
Proscrit, regarde les fleurs.

—Je pense
Aux roses que je semai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes;
Mai, qui rit aux cieux si beaux,
Sous les baisers des colombes
Fait palpiter les tombeaux.

—Je pense
Aux yeux chers que je fermai.
Le mois de mai sans la France
Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches,
Les branches où sont les nids;
Mai les remplit d'ailes blanches
Et de soupirs infinis.

—Je pense
Aux nids charmants où j'aimai.
Le mois de mai sans la France,
Ce n'est pas le mois de mai.

EXIL

Si je pouvais voir, ô patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
Hélas!

Si je pouvais,—mais ô mon père,
O ma mère, je ne peux pas,—
Prendre pour chevet votre pierre,
Hélas!

Dans le froid cercueil qui vous gène,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frère Abel, mon frère Eugène,
Hélas!

Si je pouvais, ô ma colombe,
Et toi, mère, qui t'envolas,
M'agenouiller sur votre tombe,
Hélas!

Oh! vers l'étoile solitaire,
Comme je lèverais les bras!
Comme je baiserais la terre,
Hélas!

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j'écoute le glas;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Hélas!

Pourtant le sort, caché dans l'ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.

SAISON DES SEMAILLES