[149] CHAPITRE XVI. [i.e., xv.]
LE RETOUR DU SIEUR DE POTRINCOURT EN FRANCE, & LA DIFFICULTÉ D'APPRENDRE LA LANGUE DES SAUUAGES.
[192] NOVS auons expliqué cy deuant la necessité, laquelle pressoit le sieur de Potrincourt de renuoyer tost ses gẽs en Frãce. Or ie voulut les reconduire luy mesme en personne, à fin de plus efficacement donner ordre à toutes choses, & principalement à vn prochain rauitaillement: car sans iceluy ceux, qu'il delaissoit à Port Royal, estoyent sans moyen de passer l'Hyuer, en manifeste danger d'estre troussés par la famine. Pour ceste cause donc il partit enuiron la my-Iuillet de la mesme annee 1611. & arriua en France sur la fin du mois d'Auost prochain [150] suiuãt: il laissa son fils en sa place, le sieur de Biencourt auec vingt & deux personnes, en contant les deux Iesuites, lesquels voyants que pour la conuersion de Payens la langue du païs leur estoit totalement necessaire, se resolurent d'y vaquer en toute diligence. Mais on ne sçauroit croire les grandes difficulés, qu'ils y rencontrerent: parce principalement, qu'ils n'auoyent aucuns interpretes, ni maistres. Le sieur de Biẽcourt, & quelques autres y sçauoyẽt bien quelque peu, & assez pour la trocque, & affaires communes; mais quand il estoit questiõ de parler de Dieu, & des affaires de religion; là estoit le saut, là le cap-nõ. Partant ils estoyent contraints d'apprendre le lãgage d'eux mesmes, s'enquestãts [194] des sauuages comme il appelloyẽt chasque chose. Et la besongne n'ẽ estoit point fort penible, tandis [151] que ce qu'on demandoit se pouuoit toucher ou monstrer à l'œil; vne pierre, vne riuiere, vne maison; frapper, sauter, rire, s'asseoir. Mais aux actions interieures, & spirituelles, qui ne peuuent se demonstrer aux sens, & aux mots, qu'on appelle abstracts, & vniuersels; comme croire, douter, esperer, discourir, apprehender, vn animal, vn corps, vne substance, vn esprit, vertu, vice, peché, raison, iustice, &c. En cela il falloit ahanner, & suer, là estoyent les tranchées de leur enfantemẽt. Ils ne sçauoyent par quel endroit le prendre, & si en tentoyent plus de cent; il n'y auoit geste, qui exprimast suffisamment leur conception, & si ils en employoyent dix mille. Cependant nos messers de Sauuages à fin de se donner du passetemps, se mocquoyent liberalement d'eux; tousiours quelque [152] sornette. Et à fin que la mocquerie fust encores profitable, si vous auiés vostre papier, & plume pour escrire, il falloit qu'ils eussent deuant eux le plat remply, & la seruiette dessous. Car a tel trepier se rendent les bons oracles: hors de là, & Apollon & Mercure leur defaillent: encores se faschoyent-ils, & s'en alloyent quãd on les vouloit retenir vn peu long temps. Qu'eussiez vous faict là dessus? Car de vray ce trauail ne peut estre apprehendé, que par ceux, qui l'experimentent. En apres comme ces Sauuages n'ont ny Religion formée, ny police, ny villes, ny artifices, les mots aussi, & les paroles propres à tout cela leur manquent; Sainct, Bien-heureux, Ange, Grace, Mystere, Sacrement, Tentation, Foy, Loy, Prudence, Subiection, Gouuernement, &c. D'où recouurerés [153] vous tout cela [196] qui leur manque? Ou cõme vous en passerez vous? O Dieu que nous deuisons bien à nostr'aise en France. Et le beau estoit, qu'après qu'on s'estoit rompu le cerueau à force de demandes, & recherches, comme lon se pensoit en fin d'auoir bien rencõtré la pierre philosophale; on trouuoit neantmoins puis apres, que lon auoit pris le phantosme pour le corps, & l'ombre pour le solide: & que tout ce precieux Elixir s'en alloit en fumée. Souuent on s'estoit mocqué de nous au lieu de nous enseigner, & aucunesfois on nous auoit supposé des paroles des-honnestes, que nous allions innocemment preschotãt pour belles sentences de l'Euangile. Dieu sçait, qui estoyent les suggesteurs de tels sacrileges.