CHAPITRE XV. [i.e., xiv.]
L'ESTAT, AUQUEL ESTOIT LE SIEUR DE POTRINCOURT LORS DE CEST'ARRIUÉE, & SON VOYAGE AUX ETECHEMINS.
[184] LA ioye de l'arriuée fut grãde d'vn costé, & d'autre. Grande aux arriuants à cause de leur desir, & de l'ennuy supporté en vne si longue nauigation: [143] mais bien plus redoublée au sieur de Potrincourt, qui auoit esté en de grandes peines, & apprehensions durant tout l'Hyuer. Car ayant eu auec soy vingt & trois personnes, sans prouisions suffisantes pour les nourrir, il auoit esté contrainct d'en cõgedier aucuns pour s'en aller auec les Sauuages, viure auec eux: aux autres le pain auoit manqué six, ou sept sepmaines durant, & sans l'assistance des mesmes Sauuages, ie ne sçay si tout ne leur eust miserablement failly. Or le secours, que nous leur apportions n'estoit quasi que, comme l'on dit, vn verre d'eau à vn bien alteré. Premierement parce que nous estions trente-six, en nostre equipage, lesquels adioustez à 23. hõmes, qu'il y auoit, cinquãte neuf bouches se retrouuoyent tous les iours à sa table. Et Membertou le Sauuage [144] par dessus, auec sa fille, & sa sequelle. En apres nous auions demeuré quatre mois sur mer: & par ainsi nos prouisions estoyent fort diminuées, veu mesmement, que nostre vaisseau estoit fort petit, sçauoir est de cinquante, ou soixante tonneaux, & plus prouisionné pour la pesche, que pour autre chose. A cest'occasion donc ce fut à [186] Monsieur de Potrincourt de penser plustost comm'il renuoyeroit promptement ceste si grande famille, de peur qu'elle ne consumast tout, que non pas de procurer la trocque, & la pesche, esquelles neantmoins gisoit tout l'espoir de ressource pour vn secõd voyage. Si ne pouuoit-il s'empescher totalement de trocquer; car il falloit faire de l'argent, & pour payer les gages de ses seruiteurs, & pour estant en France, aller, & venir.