CHAPITRE XXVIII. [i.e., xxvi.]

LE PILLAGE DE NOSTRE NAUIRE, & DE NOS GENTS, LES ANGOISSES OÙ NOUS ESTIONS.

L'ANGLOIS victorieux s'en vint à terre, où estoyent nos tentes, & alogements commencés, & fit rechercher nostre Capitaine de tous tous costés, disant, qu'il vouloit voir nos commissiõs; que ceste terre leur appartenoit, & que pour cela ils s'estoyẽt rués sur nous nous y trouuãts, neantmoins que si nous faisions apparoistre de nostre bonne foy, & que nous fussions là venus sous l'autorité de [238] nostre Prince, qu'ils y auroyent esgard, ne voulants en rien contreuenir à la bonne confederation de nos deux Rois. Le malheur fut qu'on ne trouua point la Saussaye, à l'occasion de quoy l'Anglois fin, & subtil se saisit de ses coffres, les crocheta industrieusement, & y ayant trouuée nos commissiõs, & lettres royaux, les saisit; puis remettant toutes les besongnes en sa place, chasque chose tout ainsi qu'il l'auoit trouuée, referma lesdits coffres gentiment. Le lendemain la Saussaye estant venu, le Capitaine Anglois, qui sçauoit fort bien sa leçon, l'accueillit humainement, & luy fit les premiers interrogats auec belles ceremonies: Puis vint au point: luy demandant ses commissions, à celle fin qu'il n'y eust aucune doute, quand reellement on verroit, & considereroit les paroles, & autorité [239] du Roy nostre Sire. La Saussaye respondit que ses lettres estoyent dans ses coffres. On [10] luy apporta ses coffres, & auant qu'il les ouurist auec ses clefs, on l'aduisa qu'il regardast bien si personne y auroit touché; car quant à eux ils y alloyent fort simplement. La Saussaye recognoissoit tout estre en fort bon ordre, mais malheur! il n'y retrouuoit pas ses lettres. Icy le Capitaine Anglois chãgea de mine, & de ton, & se refroignant comm'il falloit, quoy donc (dit-il) vous nous imposez icy? Vous donnés à entendre qu'auez commission de vostre Roy, & n'en pouuez produire aucun tesmoignage? Vous estes des Forbãs & Pirates trestous; vous merités la mort. Et dés lors, il fit la part du butin aux soldats: En quoy il consuma toute l'apres-disnée. Nous de la terre considerions le guaspillement [240] de tous nos biens: car les Anglois nous laissoyent à terre, eux se tenants en mer, & ayãts ioints par ensemble nos vaisseaux au leur, car nous en auions deux, sçauoir est nostre nauire, & vne barque construicte sur le lieu, & equippée de neuf. Nous estions reduits en piteux estat: mais ce n'estoit pas la fin. Le iour suiuant on vint à terre, & on nous pilla encores ce qu'y auions: non pas tout du commencement, ains à passades, & à chasque fois qu'on descẽdoit à terre, tousiours quelque detrousse de nos manteaux, habits, & autres choses. Vne fois on fit quelques violences, & atrocitez de traictement sur la personne de deux de nos gents, ce qui espouuanta tellemẽt vne partie des autres, qu'ils s'enfuirent par les bois comme pauures bestes esgarées, demy nuds, & sans [241] aucuns viures, ne sçachants ce qu'ils pourroyent deuenir.