[3] Relation de ce qvi s'est passé en la Novvelle France en l'annee 1633.

Mon R. Pere,

Les lettres qu'on enuoie en ces païs cy, font comme des fruicts bien rares & bien nouueaux: on les reçoit auec contentement, on les regarde auec plaisir: on les sauoure comme des fruicts du Paradis terrestre. Il y auoit vn an que V.R. ne nous auoit parlé; ce peu de mots qu'il luy a pleu nous coucher sur le papier, nous semblent [4] des paroles de l'autre monde, aussi sont elles pour moy, ie les prẽds cõme des paroles du ciel. C'est assez dict pour tesmoigner les sentimens qu'a eu mon ame à la veuë de ses lettres. Et afin que la ioye possedast entieremẽt nostre cœur, il ne falloit point d'autres messagers pour les apporter, que ceux qui sont venus. On estoit icy en doubte si Monsieur de Champlain, ou quelque autre de la part de Messieurs de la Compagnie de la Nouuelle France, ou bien si le sieur Guillaume de Caen deuoit venir, comme il en auoit l'an passé dõné parole publiquement dans nostre vaisseau au sortir de France. Chacun defendoit son party, & produisoit ses raisons probables auec respect & modestie, quand tout d' vn coup Mõsieur de Champlain, auec les ordres de Monseigneur le Cardinal est venu terminer le differend en faueur de la [5] Compagnie de la Nouuelle France, ce iour nous a esté l'vn des bõs iours de l'anneé, nous sommes entrez dãs de fortes esperances qu'en fin apres [84] tãt de bourrasques Dieu vouloit regarder nos pauures Sauuages de l'œil de sa bonté & de sa misericorde; puis qu'il donnoit cœur à ces Messieurs de poursuiure leur pointe malgré les contrastes que les demons, l'enuie, & l'auarice des hommes leur ont suscitez. Ie ne sçay comme cela se fait, mais ie sçay bien que puis qu'ils s'interessent en la gloire de Dieu, en la publication de l'Euangile, en la conuersion des ames, nous ressentons ie ne sçay quel interest d'affection dãs leurs affaires, en telle sorte que si nos souhaits auoyent lieu, ils recueilleroyent plus en vn mois, qu'ils n'ont perdu en tant d'années que leurs desseins ont esté trauersez. Aussi sont ils nos Peres, puis qu'ils nourrissent icy [6] vne partie de nous autres; & nous departent à tous leur affection abõdamment. I'espere que dans quelques années ils verront des fruicts du Ciel, & de la terre sortir du grain qu'ils ont semé auec tant de peine. C'est la coniecture qu'on pourra tirer des petites remarques que ie vay briéuement tracer.