Lettre de Paul le Jeune
à Cardinal de Richelieu
Kebek, Aoust 1, 1635
Source: The original is in the Archives des affaires étrangères, Paris. We follow a transcript of the copy in the Library of the Dominion Parliament, Ottawa.
Lettre de Paul Lejeune, de la Cie de Jésus, à Monseigneur le Cardinal.
MONSEIGNEUR,
Très humble salut en celuy qui est le salut de tous les hommes. Je ne scay pas si je deviens sauvage conversant tous les jours avec les sauvages, mais je scay bien que ce n'est pas tant la communication de leur barbarie que le respect que je dois à Votre Grandeur qui m'a empesché jusques icy de me donner l'honner de vous escrire. Or je crains que cette retenue ne me jette dans l'ingratitude veu mesme qu'il est bien difficile de demeurer tous les jours dans l'estonnement de vos grandes actions et de vos bienfaits sans que la langue rende quelque témoignage du sentiment de son cœur. Toute l'Europe, voire tout l'ancien monde, vous regarde avec admiration. L'Eglise vous chérit et vous honore comme l'un de ses plus grands princes toute ravie de joie de voir l'orgueil de ses enemis terrassés par vostre conduite. Toute la France vous doit sa guérison ayant dissipé le venin qui luy gagnoit le cœur. hélas! que de malheurs luy seroient arrivés depuis quelques années si ce poison fut demeuré en sa force au milieu de l'Etat. Les amis et les alliés de la plus noble couronne de l'univers n'ont pas assez de paroles pour recognoistre vos bienfaits et ses ennemis n'ont plus de cœur devant vous. Vous scavez donner la paix et la guerre comme vous possédez également la [240] bonté et la Justice. La terre est trop petite pour vos soins. Les mers recognoissent vostre puissance c'est vous qui alliez la Nelle France à l'ancienne et tous ces peuples qui ne cognoissent pas encore le vray Dieu commencent à cognoistre et admirer vostre authorité et jouir des doux fruits de vostre bienveillance. Je contemple tout cecy avec étonnement, mais je suis ravy quand je voy vostre esprit sans quitter le soin des grandes affaires prendre des pensées et des affections si douces et si fortes pour un petit nombre de personnes logées au bout du monde. Je parle des religieux de nostre compagnie que vous honorés d'une affection particulière en ces dernières contrées. Je ne scaurois lire sans admirer vostre bonté la recommandation que ie garde encore signée de vostre propre main par laquelle nous prenant soubs vostre protection vous commandiez à ceux qui suivant vos ordres venoient retirer le pays d'entre les mains des Anglois de nous traiter favorablement sur peine d'en repondre en leur propre personne. Il eut fallu avoir un cœur de bronze pour n'avoir point de sentiment à la veue de cette recommandation qui nous fut apportée en la Nelle France de vostre part et qui essuia une bonne partie de la tristesse que nous avions de voir ce païs en la déplorable estat depuis un si longtems que nos François le possédoient mais il va tous les jours changeant de face depuis que vous le daignés honorer de vos soins. Ces Messieurs de la Nvelle Compagnie y ont plus faict de bien en un an que ceux qui les ont devancés en toute leur vie. Les familles commencent à s'y multiplier et nous pressent déjà d'ouvrir quelque escole pour instruire leurs enfans et que nous commencerons bientost Dieu aidant. [242] Je ne crains qu'un malheur que ces Messieurs qui font à n'en point mentir de très grandes dépenses comme il appert par les beaux équipages qu'ils mettent en mer ne perdent ou ne diminuent quelque chose de ce grand courage qu'ils font maintenant paroistre. Si par malheur leur traite de pelleteries ne leur succédoit pas tousjours, Monseigneur, vous êtes tout puissant en ce point comme en plusieurs autres un seul regard de vos yeux les peut protéger et animer et secourir encore toutes ces contrées d'ou la France peut tirer un jour de grands avantages. On scait assez par l'expérience et par la lecture des historiens et des géographes qu'il sort tous les ans très grand nombre de personnes de la France se jettant qui de çà qui de là chez l'estranger pour n'avoir de quoy s'employer dans leur pays. Je me suis laissé dire et ne l'ay pas entendu qu'avec un grand regret qu'une bonne partie des artisans qui sont en Espagne sont François. Quoy donc faut-il que nous donnions des hommes à nos ennemis pour nous faire la guerre et nous avons icy tant de terres si belles si bonnes où l'on peut jeter des colonies qui seront fidèles à sa Majesté et à Vostre Grandeur. Le fils d'un artisan françois nay en Espagne est Espagnol, naissant en la Nelle France il sera François. Tout gist à emploier forces hommes à déserter et desfricher les bois pour distribuer la terre aux familles qu'on fait et qu'on fera passer. Messieurs de la Compagnie font merveille en ce point mais les frais sont si excessifs que je ne douterois quasi de leur persévérance s'ils n'estoient appuyés de Votre Grandeur. Monseigneur vous estes le cœur et l'âme de cette compagnie et de toute la Nelle France vous pouvez non seullement donner la vie du corps à une infinité de pauvres artisans françois [244] qui la vont mendier chez l'étranger faute de terre, mais vous pouvez encore donner la vie de l'âme à une infinité de peuples barbares qui meurent tous les jours dans l'esclavage de Satan, faute de prédicateurs de l'Evangile. Si vostre Grandeur nous continue sa faveur et ces Messieurs leur bienveillance j'espère qu'aussytost que nous saurons la langue que vous verrez et gouterés les fruits d'une nouvelle Eglise d'auttant plus doux et savoureux que ces pauvres barbares sont maintenant dans un Estat pitoiable. Nous avons desjà dans nos premiers begaimens envoié quelques âmes au ciel lavées dans le sang de l'agneau. Ce sont des fruits d'une vigne que vous plantez, Monseigneur, et que vous arrousez de vos faveurs. Aussi est-il bien raisonable que cette nouvelle Eglise prenne ses commencemens et ses progrès soubs l'authorité et soubs l'assistance d'un Prince de l'Eglise, mais je m'égare dans la longueur de mes discours ne me souvenant pas que parlant aux Grands il faut plustot tenir du Laconien que de l'Athénien. Je ne tiens ni de l'un ni de l'autre, je relesve de vostre douceur et de vostre bonté qui me donne et faict accès auprès de Sa Grandeur et qui me permettera s'il luy plaist de porter en ce nouveau monde le tiltre et la qualité
Monseigneur
De Vostre très humble
très obéissant et très
obligé serviteur en
nostre Seigneur.
Paul Lejeune, de la
Compagnie de Jésus.
A Kebek en la N'elle France, le 1er Jour d'Aoust 1635.