Explication et origine de la formule bouddhique:—“Om mani padmè hoûm” Par M. Klaproth. “Nouveau Journal Asiatique.”

Les Tubétains et les Mongols ont perpétuellement cette prière dans la bouche. Les mots de cette inscription sont Sanscrits, et donnent un sens complet dans cette langue. En voici la transcription en devanagri:—

ओं मणि पद्मे हुं

“Om” est, chez les Hindous, le nom mystique de la divinité, par lequel toutes les prières commencent. Cette particule mystique équivaut à l’interjection, oh! prononcée avec emphase et avec une entière conviction religieuse. Mani signifie le joyau; Padma le lotus. Enfin Hoûm est une particule qui équivaut à notre “Amen.” Le sens de la phrase est très clair; “Om mani padmè hoûm” signifie “Oh! le joyau dans le lotus, Amen.” Malgré ce sens indubitable, les Bouddhistes du Tubet se sont évertués à chercher un sens mystique à chacune des six syllabes qui composent cette phrase. Ils ont rempli des livres entiers de ces explications imaginaires. [[363]]

Cette formule est particulière aux Bouddhistes du Tubet.

Selon l’histoire de ce pays la formule Om mani padmè hoûm, y a été apportée de l’Inde vers la moitié du 7e siècle de notre ère.

La legende suivante traduite du Mongol contient des détails sur la conversion du Tubet par le dieu Padmá pani,[1] et sur l’origine des six syllabes sacrées, Om mani padmè hoûm. Ce dieu est appelé en Sanscrit “Avalokites’ vara” ou “le maître qui contemple avec amour;” ce que les Tubétains ont rendu par “le tout-voyant aux mille mains et aux mille yeux:” Les Chinois on traduit le nom par “celui qui contemple les sous du inonde.”

“Autrefois, quand le ‘glorieux-accompli’ (Sakya mouni ou Buddh) séjournait dans la forêt ‘d’Odma,’ il advint un jour, qu’étant entouré de ses nombreux disciples un rayon de lumière de cinq couleurs sortit tout-à-coup entre ses deux sourcils, forma un arc-en-ciel, et se dirigea du côté de l’Empire septentrional de neige (Thibet). Les regards du Bouddha suivaient ce rayon, et sa figure montra un sourire de joie inexprimable. Un de ses disciples lui demanda [[364]]de lui en expliquer la raison, et sur sa prière le glorieux-accompli lui dit:

“ ‘Fils d’illustre origine! dans le pays qu’aucun Bouddha des trois âges n’a pu convertir, et qui est rempli d’une foule d’êtres malfaisans, la loi se lèvera comme le soleil et s’y répandra dans les temps futurs.

“ ‘L’apôtre de cet Empire de neige âpre et sauvage, sera le Khoutoukhtou’ (Padmá páni).

“Après que ‘Sakya mouni’ eut prononcé ces paroles, un rayon de lumière, éclatant comme un lotus blanc, sortit de son coeur et illumina toutes les régions du monde et se plongea dans le coeur du Bouddha infiniment resplendissant. Alors un autre éclat de lumière sortit du Bouddha resplendissant et se plongea dans la mer des fleurs de Padmá (lotus), et y transmit cette pensée du Bouddha, qu’il s’en élèverait et qu’il en naitrait un Khoubilkhan[2] divin, destiné à la conversion de l’Empire de neige.

“Le Roi Dehdou qui était parvenu à participer à la béatitude de l’empire de Soukhawatee, voulant un jour offrir au Bouddha un sacrifice des fleurs, dépêcha quelques-uns des siens aux bords de la mer des Padmá (Lotus), pour y cueillir de ces fleurs. Ses envoyés aperçurent dans la mer une très grande tige de Lotus au milieu de laquelle il y avait un bouton colossal entouré d’une foule de grandes feuilles, et jetant des rayons de lumière de différentes couleurs. Les envoyés en firent leur rapport au roi, qui, rempli d’étonnement, se rendit avec sa cour sur un grand radeau à la place de la mer où se trouvait cette tige merveilleuse.

“Y’étant arrivé, il présenta ses offrandes et prononça la bénédiction; le bouton s’ouvrit alors des quatre cotés, et [[365]]au milieu apparut l’apôtre de l’empire de neige, né comme ‘Khoubilkhan.’ Il y était assis, les jambes croisées, avait mi visage et quatre mains; les deux mains antérieures étaient jointes devant le cœur, la troisième de droite tenait un rosaire de cristal, et la quatrième à gauche une fleur de Lotus blanche, qui penchait vers l’oreille.

“Sur sa figure, dont l’éclat se répandait vers les dix régions du monde, se montrait un sourire qui pénétra dans tous les cœurs.

“Le roi et sa suite portèrent le ‘Khoubilkhan’ au palais, en poussant des cris de joie et entonnant des hymnes. Le roi se rendit devant le Bouddha éternel et lui demanda la permission d’adopter pour fils, le ‘Khoubilkhan’ né dans la mer de lotus. Mais sa demande ne fut pas agréé et il apprit, la véritable origine de ce ‘Khoubilkhan.’ Le Bouddha infiniment resplendissant posa alors sa main sur la tête de celui-ci et dit ‘Fils d’illustre origine! Les êtres qui habitent l’âpre empire de la neige, qu’aucun Bouddha des temps passés n’a pu convertir, qu’aucun du temps futurs ne convertira, et qu’aucun du temps présent n’a converti, le seront par la force et la bénédiction de ton vœu. C’est excellant; c’est excellant! Khoutoukhtou![3]

“ ‘Aussitôt que les habitans de l’âpre empire de neige te verront et qu’ils entendront le son des six syllabes (Om mani padmè hoûm) ils seront délivrés des trois naissances de mauvaise nature, et trouveront la béatitude par la renaissance comme êtres d’une nature supérieure. Les esprits malfaisans de l’âpre empire de neige, ainsi que tous les êtres donnant des maladies ou la mort, aussitôt, Khoutoukhtou, qu’ils te verront et qu’ils entendront le [[366]]son des six syllabes, ils quitteront la fureur et la méchanceté qui les anime, et deviendront compatissans.

“ ‘Les tigres, les panthères, les loups, les ours et autres animaux féroces, aussitôt, O Khoutoukhtou! qu’ils te verront et entendront le son des six syllabes ils adouciront leurs hurlemens, et leur fureur sanguinaire se changera en douceur bienveillante. Khoutoukhtou! ta figure et le son des six syllabes rassaiseront les affamés et calmeront la soif des altérés; il tombera comme une pluie d’eau bénite, et elle remplira tous leurs desirs. Khoutoukhtou! tu es l’être gracieux destiné à annoncer la volonté du Bouddha à cet empire de neige.

“ ‘Selon ton example, un grand nombre de Bouddhas s’y montreront, dans les temps futurs, et y répandront la foi.

“ ‘Les six syllabes sont le sommaire de toute doctrine et l’âpre empire de neige, sera rempli de cette doctrine par la force de ces six syllabes—

Om ma ni pad me houm.’

“Après cette consécration, le Khoutoukhtou s’agenouilla devant le Bouddha, joignit les mains et prononça le vœu suivant: ‘Puissé-je être en état de pouvoir faire parvenir à la béatitude les six espèces d’êtres vivans dans les trois royaumes! Puissé-je, avant tout, conduire sur le chemin du bonheur, les êtres vivans de l’empire de neige (Thibet).

“ ‘Loin de moi le désir de retourner dans mon Empire de joie, avant d’avoir achevé l’œuvre si difficile de la conversion de ces êtres. Si une telle pensée, produite par le dégoût et la mauvaise humeur, s’empare de moi, que ma tête se fende en dix parties, et mon corps, comme cette fleur de lotus, en mille.’

“Après ces mots, il se rendit dans le royaume de l’enfer, prononça les six syllabes et détruisit les peines des enfers [[367]]frois et chauds. De là il s’éleva au royaume des animaux, prononça les six syllabes et détruisit la peine que leur produit la chasse. Puis il se rendit dans l’empire des hommes, prononça les six syllabes et détruisit la peine de la naissance, de l’âge, des maladies et de la mort. Il s’éleva après à l’empire des génies du ciel, prononça les six syllabes et détruisit l’envie qui les tourmente pour se disputer et se combattre. Enfin, il aborda le grand Royaume de neige (le Tubet).

“Ici, il aperçut la mer d’ ‘Otang’ comme un enfer terrible, et il vit que derechef, plusieurs millions d’êtres y’étaient, bouillis, brûlés, et martyrisés.

“Le Khoutouktou se rendit au bord de la mer et dit: ‘Oh! que tant de milliers d’êtres qui se trouvent dans cette mer, où ils souffrent des tourmens inexprimables par la chaleur, le froid, la faim, et la soif, puissent rejeter loin d’eux leur enveloppe funeste et renaître dans mon paradis commes êtres supérieures. Om mani padme houm!

“A peine le ‘Khoutoukhtou’ avait-il prononcé ces mots que les tourmens des damnés cessèrent; leur esprit fut tranquillisé, et ils se virent transportés sur le chemin du Bouddha. Le Khoutoukhtou ayant ainsi rendu propres à la délivrance les six espèces des êtres vivans dans les trois royaumes du monde, se trouva fatigué, se reposa et tomba dans un état de contemplation intérieure!

“Après quelques temps il vit qu’à peine la centième partie des habitans de l’empire de neige avaient été conduits sur le chemin de la délivrance. Son âme en fut si douloureusement affectée qu’il eut le désir de retourner dans son paradis. A peine l’avait-il conçu, qu’ensuite de ce vœu, sa tête se fendit en dix et son corps en mille pièces.

“Le Bouddha infiniment resplendissant lui apparût dans [[368]]le même moment, guérit la tête et le corps fendus du Khoutoukhtou, le prit par la main et lui dit: “Fils d’illustre origine! Vois les suites inévitables de ton vœu; mais parce que tu l’avais fait pour l’illustration de tous les Bouddhas, tu as été guéri sur-le-champ. Ne sois donc plus triste, car quoique ta tête se soit fendue en dix pièces, chacune aura, par ma bénédiction, une face particulière, et au-dessus d’elles sera placé mon propre visage rayonnant. Cet onzième visage de l’infiniment resplendissant, placé au-dessus de tes dix autres, te rendra l’objet de l’adoration.

“ ‘Quoique ton corps se soit fendu en mille morceaux, ils deviendront, par ma bénédiction, mille mains qui représenteront les mille Bouddhas d’un âge complet du monde (en sanscrit Kalpa),[4] et qui te rendront l’objet le plus digne d’adoration.’ ”

Cette légende nous explique, non seulement l’extrême importance que les Bouddhistes du Tubet attachent à la formule “Om mani padmè hoûm,” mais elle nous démontre aussi que son véritable sens est celui que j’ai donné plus haut: Oh! le joyau dans le lotus; Amen! Il est évident qu’elle se rapporte à “Avalokites’ vara” ou “Padma pani” lui-même, qui naquit dans une fleur de lotus.[5] [[369]]

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