No. I.

OBSERVATIONS ADDRESSÉES AU GÉNÉRAL SAVARY SUR LES AFFAIRES D’ESPAGNE.

Le 13 Juillet, 1808.

1ere Observation.—Les affaires des Français en Espagne seroient dans une excellente position si la division Gobert avait marché sur Valladolid, et si la division Frère eut occupé San Clemente, ayant une colonne mobile à trois ou quatre journées sur la route du général Dupont.

Le gal Gobert ayant été dirigé sur le général Dupont, le gal Frère étant avec le maréchal Moncey, harassé et affaibli par des marches et des contremarches, la position de l’armée Française est devenue moins belle.

2e Observation.—Le maréchal Bessières est aujourd’hui à Medina del Rio Secco avec 15 mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie. Le 15 ou le 16, il attaquera Bénavente, se mettra en communication avec le Portugal, jettera les rebelles en Galice, et s’emparera de Léon. Si toutes les opérations réussissent ainsi, et d’une manière brillante, la position de l’armée Française redeviendra ce qu’elle était.

Si le général Cuesta se retire de Bénavente sans combattre, il se retirait sur Zamora, Salamanque, pour venir gagner Avila et Segovia, certain qu’alors le maréchal Bessières ne pourrait point le poursuivre, puisque, dans cette supposition, il serait menacé par l’armée de Galice, dont l’avant-garde est réunie à Léon.

Alors il faut que le général qui commande à Madrid puisse promptement réunir 6 à 7000 hommes pour marcher sur le général Cuesta. Il faut que la citadelle de Ségovie soit occupée par quelques pièces de canon, trois à 400 convalescens, avec six semaines de biscuit.

C’est une grande faute de n’avoir pas occupé cette citadelle, quand le major-général l’a mandé. De toutes les positions possibles, Ségovie est la plus dangereuse pour l’armée: capitale d’une province, assise entre les deux routes, elle ôterait a l’armée toutes ses communications, et l’ennemi une fois posté dans cette citadelle, l’armée Française ne pourrait plus l’en déloger. Trois ou 400 convalescens et un bon chef de bataillon, une escouade d’artillerie, rendront le château de Ségovie imprégnable pendant bien de tems, et assureront à l’armée l’importante position de Ségovie.

Si le général Cuesta se jette en Galice, sans combattre, sans éprouver de défaite, la position de l’armée devient toujours meilleure; à plus forte raison, s’il est jetté en Galice après avoir éprouvé une forte défaite.

3e Observation.—Si le maréchal Bessières, arrivé devant Bénavente, reste en présence sans attaquer le gal Cuesta, ou s’il est repoussé, son but sera toujours de couvrir Burgos, en tenant le plus possible l’ennemi en échec; il peut être renforcé de 3000 hommes de troupes de ligne, qui accompagnent le roi, mais alors il n’y a point à hésiter. Si le maréchal Bessières a fait une marche rétrograde sans bataille, il faut sur le champ lui envoyer 6000 hommes de renforts. S’il a fait son mouvement après une bataille, où il ait éprouvé de grandes pertes, il faudra faire de grandes dispositions: rappeller à marche forcée sur Madrid le gal Frère, le gal Caulaincourt, le gal Gobert, le gal Vedel, et laisser le gal Dupont sur les montagnes de la Sierra Morena, ou le rapprocher même de Madrid, en le tenant toujours, cependant, à sept ou huit marches, afin de pouvoir écraser le gal Cuesta et toute l’armée de Galice, pendant que le gal Dupont servira d’avant-garde pour tenir l’armée d’Andalousie en échec.

4e Observation.—Si le général Dupont éprouvait un échec, cela serait de peu de conséquence. Il n’aurait d’autre résultat que de lui faire repasser les montagnes; mais le coup qui serait porté au maréchal Bessières serait un coup porté au cœur de l’armée, qui donnerait le tetanos, et qui se ferait sentir à toutes les points extrêmes de l’armée. Voilà pourquoi il est très malheureux que toutes les dispositions ordonnées n’aient pas été suivis. L’armée du maréchal Bessières devrait se trouver avoir au moins huite mille hommes de plus, afin qu’il n’y eut aucune espèce de chance contre l’armée du maréchal Bessières.

La vraie manière de renforcer le général Dupont, ce n’est pas de lui envoyer des troupes, mais c’est d’envoyer des troupes au maréchal Bessières. Le général Dupont et le général Vedel sont suffisans pour se maintenir dans les positions qu’ils ont retranchés; et si le maréchal Bessières avait été renforcé, et l’armée de Galice écrasée, le général Dupont immédiatement après se trouverait dans la meilleure position, non seulement par des forces qu’on pourrait alors lui envoyer, mais encore par la situation morale des affaires. Il n’y a pas un habitant de Madrid, pas un paysan des vallées qui ne sente que toutes les affaires d’Espagne aujourd’hui sont dans l’affaire du maréchal Bessières. Combien n’est-il pas malheureux que dans cette grande affaire on se soit donné volontairement 20 chances contre soi.

5e Observation.—L’affaire de Valence n’a jamais été d’aucun considération. Le maréchal Moncey seul était suffisant. C’était une folie que de songer à le secourir. Si le mal Moncey ne pouvait pas prendre Valence, 20 mille hommes de plus ne le lui auraient pas fait prendre, parcequ’alors c’était un affaire d’artillerie, et non une affaire d’hommes: car on ne prend pas d’un coup de collier une ville de 80 ou 100 mille âmes, qui a barricadé ses rues, mis de l’artillerie à toutes les portes et dans toutes les maisons. Or, dans cette hypothèse, le mal Moncey était suffisant pour former une colonne mobile, faire face à l’armée de Valence, et faire sentir dans toute leur force les horreurs de la guerre.

Le gal Frère ne pouvait donc rien pour faire prendre Valence, et le gal Frère pouvait beaucoup posté à San Clemente, soit qu’il dût revenir à Madrid, soit qu’il dût prendre une position intermédiaire pour secourir le gal Dupont.

C’était une autre erreur que de songer à faire aller le mal Moncey à Valence pour ensuite le faire marcher en Murcie et sur Grenade. C’était vouloir fondre ce corps d’armée en détail et sans fruit. Comme le dit fort bien le général Dupont, il valait mieux lui envoyer directement un régiment que de lui envoyer trois dans cette direction là.

Dans les guerres civiles ce sont les points importans qu’il faut garder: il ne faut pas aller partout. Si cependant on a dirigé le mal Moncey sur Valence, c’était à une époque où la situation des affaires n’était pas la même; c’était lorsque l’armée de Valence pouvait envoyer en Catalogne ou à Saragosse comme elle en menaçait.

6e Observation.—Le but de tous les efforts de l’armée doit être de conserver Madrid. C’est là qu’est tout. Madrid ne peut être menacé que par l’armée de Galice. Elle peut l’être aussi par l’armée de l’Andalousie, mais d’une manière beaucoup moins dangereux, parcequ’elle est simple et directe, et que par toutes les marches que fait le gal Dupont sur ses derrières, il se renforce. Les généraux Dupont et Vedel étaient suffisans, ayant plus de 20,000 hommes; le mal Bessières ne l’est pas proportionnellement, vû que sa position est plus dangereuse. Un échec que recevrait le gal Dupont serait peu de chose; un échec que recevrait le mal Bessières serait plus considérable et se ferait sentir à l’extremité de la ligne.

Résumé.—Faire reposer et rapprocher de Madrid le gal Frère, le gal Caulaincourt, le gal Gobert, afin qu’ils puissent arriver à Madrid avant le gal Cuesta, si celui-ci battait le mal Bessières. Immédiatement après l’événement qui aura lieu le 15 ou le 16, prendre un part selon les événemens qui auront eu lieu, et dans le but d’écraser l’armée ennemie en Galice.

Si le maréchal Bessières a eu grand succès, sans éprouver de grandes pertes, tout sera bien dans la direction actuelle. S’il a un succès après avoir éprouvé beaucoup de pertes, il faut se mettre en mésure de le renforcer. S’il se tient en observation sans attaquer, il faut le renforcer. S’il a été défait et bien battu, il faut se concentrer et rassembler toutes ses troupes dans le cercle de sept ou huit journées de Madrid, et étudier les dispositions dans les différentes directions pour savoir où placer les avant-gardes, afin de profiter de l’avantage qu’on a d’être au milieu, pour écraser successivement avec toutes ses forces les divers corps de l’ennemi. Si on n’ordonne pas sur le champ au gal Dupont de repasser les montagnes, c’est qu’on espère que malgré la faute faite, le mal Bessières a la confiance (qu’on partage) qu’à la rigueur il est suffisant pour écraser l’ennemi. Le mal Bessières a eu le bon esprit de tellement réunir toutes ses forces, qu’il n’a pas même laissé un seul homme à St. Ander. Quelqu’ avantage qu’il y eut à laisser là un millier d’hommes, il a senti qu’un millier d’hommes pouvait décider sa victoire.

Quant à la division du gal Verdier devant Saragosse, elle a rempli aux trois quarts son but. Elle a désorganisé tous les Arragoniens, a porté le découragement parmi eux, les a reduits à défendre les maisons de leur capitale, a soumis tous les environs, a bloqué la ville, et réuni tous les moyens pour s’en emparer sans que cela devienne trop conteux.

Voilà l’esprit de la guerre d’Espagne.


Dictated by the emperor Napoleon. Taken at the battle of Vittoria.