No. V.
NOTE SUR LES AFFAIRES D’ESPAGNE.
St. Cloud, Août, 1808.
1ere Observation.—Tudela est importante sous plusieurs points de vue: il a un pont sur l’Ebre, et protège parfaitement la Navarre: c’est le point d’intersection du canal qui va à Sarragosse.
Les convois d’artillerie et de vivres mettent pour se rendre de Pampelune à Tudela trois jours, de Tudela à Sarragosse trois jours. Mais en se servant du canal, on va de Tudela à Sarragosse en 14 heures. Lorsque donc les vivres, les hôpitaux, sont à Tudela, c’est comme s’ils étaient à Sarragosse.
La première opération qui doit faire l’armée lorsqu’elle reprendra son système d’offensive, et qu’elle sera forte de tous ses moyens, ce doit être d’invester et de prendre Sarragosse; et si cette ville résiste comme elle l’a fait la première fois, en donner un exemple qui retentisse dans toute l’Espagne.
Une vingtaine de pièces de 12 de campagne, une vingtaine d’obsusiers de six pièces de campagne, une douzaine de mortières, et une douzaine de pièces de 16 et de 24, parfaitement approvisionée, seront nécessaires, ainsi que des mineurs pour remplir ce but.
Il n’est aucun de ces bouches de feu qui doive consommer son approvisionement de campagne.
Un approvisionement extraordinaire de 80 mille coups de canon, bombes ou obus, parait nécessaire pour prendre cette ville.
II faudrait donc, pour ne pas retarder la marche de la grande armée, 15 jours avant qu’elle ne puisse arriver, commencer le transport de Pampeluna à Tudela, et que dans les 48 heures après l’investissement de Sarragosse, l’artillerie y arrivât sur des bâteux, de manière que quatre jours après on put commencer trois attaques à la fois, et avoir cette ville en peu de jours, ce qui serait une partie des succès, en y employant 25 à 30 mille hommes, ou plus s’il était nécessaire.
On suppose que, si l’ennemi a pris position entre Madrid et Burgos, il aura été battu.
Il faut donc occuper Tudela. Ce point est tellement important qu’il serait à desirer qu’on put employer un mois à le fortifier et à s’y retrancher de manière qu’un millier d’hommes avec 8 à 10 pièces de canon s’y trouvassent en sûreté et à l’abri de toutes les insurrections possibles. Il ne faut pas surtout souffrir que les revoltés s’y retranchât; ce serait deux sièges au lieu d’une; et il serait impossible de prendre Sarragosse avant d’avoir Tudela, à cause du canal.
On trouvera ci-joint des observations du colonel Lacoste sur Tudela; puisque les localités empêchent de penser à le fortifier, il eût été utile de l’occuper au lieu de Milagro, qui n’aboutit à rien.
2de. Soria n’est je crois qu’à deux petits marches des positions actuelles de l’armée. Cette ville s’est constamment mal comportée. Une expedition qui se porterait sur Soria, la désarmerait, en prendrait une trentaine d’hommes des plus considerables, qu’on enverrait en France pour ôtages, et qui enfin lui ferait fournir des vivres pour l’armée, serait d’un bon effet.
3me. Une troisième opération qui serait utile serait l’occupation de St. Ander. Il serait bien avantageux qu’elle put ce faire par la route directe de Bilbao à St. Ander.
4me. Il faut s’occuper de désarmer la Biscaye et la Navarre; c’est un point important; tout Espagnol pris les armes à la main doit être fusillé.
Il faut veiller sur la fabrique d’armes de Palencia, ne point laisser travailler les ouvriers pour les rebelles.
Le fort de Pancorvo doit être armé et fortifie avec la plus grande activité. Il doit y avoir dans ce fort des fours, des magazins de bouches et de guerre. Situé presqu’à mi-chemin de Bayonne à Madrid, c’est une poste intermédiare pour l’armée, et un point d’appui pour les opérations de la Galicie.
Il y a dans l’armée plus de généraux qu’il n’en faut; deux seraient nécessaires au corps qui était sous Sarragosse. Les généraux de division La Grange, Belliard, et Grandjean sont sans emploi, et tous trois bons généraux.
Il faut renvoyer, le plus promptement possible, le regiment et le général Portugais pour joindre leurs corps à Grenobles, où il doit se former.
5me. On ne discutera pas ici si la ligne de l’Ebre est bonne, si elle a la configuration requise pour être défendu avec avantage.
On discutera encore moins si on eût pu ne pas evacuer Madrid, conserver la ligne du Duero, ou prendre une position qui eût couvert le siège de Sarragosse et eût permis d’attendre que cette ville fut prise; toutes ces questions sont oiseuses.
Nous nous contenterons de dire, puisqu’on a pris la ligne de l’Ebre, que les troupes s’y desout et s’y reposent, qu’elle a au moins l’avantage que le pays est plus sain, étant plus élevé, et qu’on peut y attendre que les chaleurs soient passées.
Il faut surtout ne point quitter cette ligne sans avoir un projet déterminé, qui ne laisse aucune incertitude dans les opérations à suivre. Ce serait un grand malheur de quitter cette ligne pour être ensuite obligé de la reprendre.
A la guerre les trois quarts sont des affaires morales; la balance des forces réelles n’est que pour un autre quart.
6me. En gardant la ligne de l’Ebre il faut que le général ait bien prévu tout ce que l’ennemi peut faire dans tous les hypothèses.
L’ennemi peut se présenter devant Burgos, partir de Soria, et marcher sur Logroño, ou, en partant de Sarragosse, se porter sur Estella, et menacer ainsi Tolosa. Il faut, dans tous ces hypothèses, qu’il n’y ait point un longtems perdu en déliberations, qu’on puisse se ployer de sa droite à sa gauche, et de sa gauche à sa droite, sans faire aucun sacrifice. Car dans des manœuvres combinées, les tâtonnements, l’irrésolution qui naissent des nouvelles contradictoires qui se succedent rapidement, conduisent à des malheurs.
Cette diversion de Sarragosse sur Tolosa est une des raisons qui a longtems fait penser que la position de Tudela devait être gardée, soit sur la rive droite, soit avec la faculté de repasser sur la rive gauche. Elle est offensive sur Sarragosse, elle previent à tem de tous les mouvemens qui pourraient se faire de ce côté.
7me. Une observation qu’il n’est pas hors de propos de faire ici c’est, que l’ennemi, qui a intérêt de masquer ses forces, en cachant le véritable point de son attaque, opère de manière que le coup qu’il veut porter n’est jamais indiqué d’une manière positive, et le général ne peut deviner que par la connaissance bien approfondie de sa position, et la manière dont il fait entrer son système offensive, pour proteger et garantir son système défensive.
8me. On n’a point de renseignements sur ce que fait l’ennemi. On dit toujours qu’on ne peut pas avoir des nouvelles, comme si cette position était extraordinaire dans une armée, comme si on trouvait ordinairement des éspions. Il faut en Espagne, comme partout ailleurs, envoyer des parties qui enlevent tantôt le curé ou l’alcalde, tantôt un chef de couvent ou le maître de poste, et surtout toutes les lettres, quelquefois le maître de la poste, aux douanes, ou celui qui en fait les fonctions, ou les met aux arrêts jusqu’à ce qu’ils parlent, en les faisant interroger deux fois par jour; on les garde en ôtage, et on les charge d’envoyer des piétons, et de donner des nouvelles.
Quand on saura prendre des mésures de force et de vigueur, on aura des nouvelles; il faut intercepter toutes les postes, toutes les lettres.
Le seul motif d’avoir des nouvelles peut determiner à faire un gros détachement de quatre à cinq milles hommes, qui se portent dans une grande ville, prennent les lettres à la poste, se saississent des citoyens les plus aisés de leurs lettres, papiers, gazettes, etc.
Il est hors de doute que même dans la ligne des Français les habitants sont tous informés de ce qui se passe: à plus forte raison hors de la ligne. Qui empêche donc, qu’on prenne les hommes marquants, et qu’on les renvoyé ensuite sans les maltraiter?
Il est donc de fait, lorsqu’on n’est point dans un désert, et qu’on est dans un pays peuple, que si le general n’est pas instruit, c’est qu’il n’a pas su prendre les mésures convenables pour l’être.
Les services que les habitants rendent à un général ennemi, ils ne le font jamais par affection, ni même pour avoir de l’argent; les plus réels qu’on obtient c’est pour avoir de sauve-gardes, et de protections; c’est pour conserver ses biens, ses jours, sa ville, son monastère.
The original of the following memoir is a rough draft, written by king Joseph. It has many erasures and interlineations, and was evidently composed to excuse his retreat from Madrid. The number of the French troops was undoubtedly greater than is here set down, unless the infantry alone be meant.