No. VI.
Lorsqu’on a quitté Madrid a la nouvelle de la defection d’un corps de vingt-deux mille hommes, il y avoit dans Madrid dix-sept mille hommes, au corps du maréchal Bessières quinze mille cinq cent, au corps de Sarragosse onze mille sept cent: l’armée se composait done de quarante-cinq mille hommes; mais ces trois corps étaient distans entre eux de près de cent lieus. La première idée fut de réunir le corps de Madrid à celui de Léon, à Burgos, et par suite d’entrer en communication avec celui de Sarragosse, avec lequel l’état major de Madrid n’avoit jamais eu aucune relation directe, et dont il ignorait absolument la situation et la composition.
Vingt jours après sa sortie de Madrid le roi s’est trouvé à la tête d’une armée de cinquante mille hommes. Le feu de la sedition n’a pas pu se communiquer sur les points parcourus par les trois corps d’armée alors réunis; les communications avec la France out été gardées; l’insurrection de Bilbao a été eteinte dans le sang de 1200 insurgés. Peu de jours après, 20,000 d’entre eux réunis a 60 lieus delà, à Tudela, à l’autre extrémité de la ligne, out été dispersés et poursuivis rigoureusement. Les provinces de la Biscaye, de Burgos, et le royaume de Navarre ont été contenus. Une organization intérieure a prepare les moyens de nourrir l’armée, d’approvisionner les places de Pampelune, St. Sebastien, les forts de Pancorvo et de Burgos, en rendant le moins insupportable possible à ces provinces cette charge évidemment disproportionnée à leurs moyens.
Le matériel de l’artillerie a été réparé et mis en état d’agir, l’armée réorganisée, les hommes et les chevaux sont aujourd’hui en bon état.
C’est ainsi que s’est passé le mois d’Août et partie de Septembre. Les renforts arrivés de France ont à peine indemnisé l’armée des pertes qu’elle a éprouvés par les maladies et le siège de Sarragosse.
Voici sa force, et son organisation actuelle:
Le corps de droite, commandé par mr le maral Bessières, est forte de 18,000 hommes.
Celui de gauche, commandé par mr le maral Moncey, est de 18,000 hommes.
Celui du centre, aux ordres de mr le maral Ney, est de onze mille hommes.
La reserve du roi est de quatre mille hommes[30].
Le corps de droite occupe le pays depuis Burgos jusqu’à Pancorvo, et Ponte de Lara.
Le corps de gauche depuis Tudela jusqu’à Logroño.
Le corps du centre depuis Logroño jusqu’à Haro.
La reserve Miranda.
La nouvelle position prise par l’armée depuis que les événemens de l’Andalousie avaient fait présager une guerre réelle en Espagne, était évidemment commandée par les simples notions de la saine raison, qui ne pouvait permettre sa séparation à plus de dix jours de marche, de trois corps d’armée, dont le plus fort n’arrivait pas à 18,000 hommes, au milieu d’une nation de onze millions d’habitans, qui se déclarait ennemi, et se mettait universellement en état de guerre.
Cinquante mille Français ont pu se tenir avec succès sur une ligne de plus de 60 lieus, gardant les deux grandes communications de Burgos et de Tudela contre des ennemis qui n’ont pu jusqu’ici porter sur l’un ou l’autre de ces points plus de 25,000 hommes; puisque 15,000 Français pouvaient être réunis sur l’une ou l’autre de ces deux communications principales en 24 heures.
Si les corps d’armée dirigés sur l’Espagne devaient arriver dans le mois de Septembre, ce système défensif et offensif à la fois se continuerait avec avantage, puisqu’il tend à refaire l’armée, à attendre celle qui doit arriver, et continue à menacer l’ennemi; mais il ne saurait se prolonger jusqu’au mois de Novembre. L’ennemi n’a pu rester trois mois sans faire de grands progrès; bientôt il sera en état de prendre l’offensif avec de grands corps organisés, obéissans à une administration centrale, qui aura eu le tems de se former à Madrid. Tout nous annonce que le mois d’Octobre est une de ces époques décisives qui donne à celui qui sait s’en emparer la priorité des mouvemens et des succès dont la progression est incalculable.
Quel est le parti à prendre dans la position où se trouve l’armée, et avec l’assurance qu’elle a? de voir entrer en Espagne dans le mois de Novembre deux cent mille Français.
Six manières de voir se présentent à l’esprit.
1ere. D’essayer de rester encore dans l’état où l’on est.
Ce système est évidemment insoutenable. De Tudela à Burgos et à Bilbao il y a plus de 60 lieus. L’ennemi pourra attaquer la gauche de cette ligne avec quarante mille hommes, la droite avec quarante mille hommes, le centre avec des forces égales. Tudela et la Navarre jusqu’à Logroño demandent 25,000 hommes pour être défendues. Burgos ne peut être défendue que par une armée en état de résister aux forces réunis de MM. Blake, Cuesta, qui peuvent présenter 80,000 hommes. Il est douteux que les 20,000 bayonettes qu’il serait possible de leur presente puissent les battre complètement. Si le succès est douteux, ces 20,000 hommes seront harcelés par les insurgés, qui pourront alors soulever les trois provinces, les séparer totalement d’avec le corps de gauche et de la France.
2de. Porter le corps du centre et la reserve par Tudela au devant de l’ennemi sur la route de Sarragosse, ou sur celle d’Albazan; on réunirait ainsi 30,000 hommes, on chercherait l’ennemi, et nul doute on le battrait si on le rencontrait de ce côté.
Le maréchal Bessières serait chargé d’observer la grande communication de Burgos à Miranda, laisserait garnison dans le château de Burgos, dans le fort de Pancorvo, occuperait l’ennemi, surveillerait les mouvemens des montagnes de Reynosa, les débarquemens possibles de Santander. Sa tâche serait difficile si l’on considère que le défilé de Pancorvo n’est pas le seul accessible à l’artillerie, qu’à trois lieus delà on arrive sur Miranda par une route practicable à l’artillerie, que quelques lieus plus loin l’Ebre offre un troisième passage sur le point de la chaîne qu’il traverse entre Haro et Miranda.
3eme. Laisser le maréchal Moncey à la défence de la Navarre, et se porter avec le corps du centre et la reserve sur Burgos. Réuni au maréchal Bessières on pourroit chercher l’ennemi, et attaquer avec avantage, on marcherait à lui avec trente mille hommes, et on n’attendrait pas qu’il fut réuni avec toutes ses forces. Il serait peut-être possible de donner pour instruction au maréchal Moncey, dans le cas ou il serait débordé sur sa gauche, et qu’il ne verrait pas probabilité de battre l’ennemi, de faire un mouvement par sa droite, et se porter par Logroño sur Briviesca, où il se réunirait au reste de l’armée. Dans ce cas, la Navarre s’insurgerait, les communications avec la France seraient coupées, mais l’armée réunie dans la plaine serait assez forte pour attendre les corps qui arrivent de France, et qui seront assez forts pour pénétrer partout. Il serait aussi possible que, dans tous les cas, le maréchal Moncey se maintienne dans le camp retranché de Pampelune; manœuvrant autour de cette place, il y attendrait le résultat des opérations des deux corps d’armée qui auraient été au devant de l’ennemi dans la plaine de Burgos, et l’arrivée des corps de la grande armée.
4eme. Passer l’Ebre, et chercher à amener l’ennemi à une bataille dans la plaine que est entre Vittoria et l’Ebre.
5eme. Se retirer appuyant sa gauche sur Pampelune, et sa droite dans les montagnes de Mondragone.
6eme. Laisser une garnison en état de se défendre pendant six semaines à Pampelune, St. Sebastien, Pancorvo, et Burgos, réunir le reste de l’armée, marcher à la rencontre de l’ennemi sur l’une ou l’autre des grandes communications, le battre partout où on le trouverait, attendre, ou près de Madrid, ou dans le pays où les mouvemens de l’ennemi et la possibilité de vivre aurait porté l’armée, les troupes de France; on abandonnerait ses derrières, ses communications; mais la grande armée serait assez forte pour en ouvrir pour elle-même. Et quant à l’armée qui est en Espagne, réunie ainsi elle serait en état de braver tous les efforts, de déconcerter tous les projets de l’ennemi, et d’attendre dans une noble attitude le mouvement général qui sera imprimé par vôtre majesté lors de l’arrivée de toutes les troupes dans ce pays.
De tous les projets le dernier parait preférable; il est plus noble et aussi sur que le 5eme.
Ces deux projets sont seuls entiers absolument offensif ou absolument défensif. On peut les regarder, l’un et l’autre, comme propres à assurer la conservation de l’armée jusqu’à l’arrivée des renforts. Le dernier a sur l’autre l’avantage d’arrêter le progrès de l’ordre nouveau qui s’établit en Espagne; il est plus digne des troupes Françaises, et du frère de vôtre majesté. Il est aussi sur que celui de la sévère et honteuse défensive proposée par l’article cinq. Je l’ai communiqué au maral Jourdan et au maral Ney, qui l’un et l’autre sont de cet avis. Je ne doute point que les autres maréchaux ne partagent leur opinion.
Au premier Octobre je puis avoir la réponse de V. M., et même avant, puisque je lui ai manifesté cette opinion par ma lettre du 14 Septembre.
Si V. M. approuve ce plan, il sera possible qu’elle n’ait pas de mes nouvelles jusqu’à l’arrivée des troupes; mais je suis convaincu qu’elle trouvera les affaires dans une bien meilleure situation qu’en suivant aucun des autres cinq projets.
Miranda, le 16 Sept. 1808.