No. V.

Sire,

Je suis arrivé à Paris hier 21 du courant. Je me suis sur le champ présenté chez le ministre de la guerre et je lui ai remis la lettre de V. M. ainsi que celles de M. le maréchal Jourdan. S. E. m’a questionné sur les affaires d’Espagne, mais sans me demander mes dépêches pour l’empereur. Elle m’a, suivant les intentions de V. M., pourvu des ordres dont j’ai besoin pour poursuivre ma route avec célérité.

Ce matin le ministre m’a fait appeler et j’ai eu avec lui une longue conférence. Il m’a pressé de m’expliquer avec franchise sur ce que j’avais pu remarquer pendant mon séjour en Andalousie, m’a témoigné quelque inquiétude sur l’influence que pouvoit exercer le maréchal tant sur l’armée que sur les autorités civiles. Il a rappelé les intrigues de Portugal et a conclu en me disant qu’il dépouillait devant moi le caractère de ministre pour causer avec un homme de votre confiance, et que les services que vous lui aviez rendus à l’époque de sa disgrâce devaient être pour V. M. une garantie du désir qu’il avait d’agir suivant ses intentions. Quelque franches que m’aient parus ces ouvertures, je n’ai pas cru devoir parler de la partie la plus délicate de ma mission. J’ai seulement répondu que l’armée du midi serait toujours celle de l’empereur, que lorsque S. M. enverrait ses ordres déterminés, elle serait obéie, et que tout ce que j’avais entendu en Andalousie ne me laissait à ce sujet aucun doute. Au reste ma conversation avec le duc de Feltre m’a prouvé qu’aucune lettre de la nature de celle dont je suis porteur ne lui etait encore parvenue et cela est pour ma mission une circonstance favorable.

J’ai causé avec S. E. de la résistance que les chefs de l’armée française en Espagne avaient toujours opposée aux ordres de V. M. Il a declaré que tous avaient été mis sous vos ordres et sans aucune restriction, qu’avant son départ l’empereur avait témoigné son étonnement sur les doutes que manifestaient à cet égard les lettres de V. M. et qu’il avait ordonné que l’on fit connaître ses intentions d’une manière encore plus positive. J’ai cité la lettre ou le maréchal Suchet s’autorise d’une phrase du Prince de Neufchatel, celles du général Dorsenne et du général Caffarelli, il parait que tous les obstacles qui pouvaient entraver l’exécution de vos ordres ont été levés par des instructions adressées postérieurement aux généraux en chef. Quant à la désobeissance formelle du maréchal Soult S. E. a dit d’abord que V. M. avait le droit de lui ôter le commandement, mais elle est convenue ensuite qu’une démarche semblable ne pouvait être faite que par l’ordre exprès de l’empereur.

Le ministre est aussi entré dans quelques détails sur les affaires militaires, les ordres donnés par V. M. et par le maréchal Jourdan aux diverses époques de la campagne, ont eu, m’a-t-il dit, l’approbation générale et ce qu’a écrit l’empereur depuis qu’il a appris la bataille de Salamanque prouve qu’il donne entièrement droit à V. M. l’opinion publique à cet égard est encore plus prononcée que celle des hommes en place, et je ne puis exprimer à V. M. avec quelle rigueur sont jugés en France les maréchaux Soult et Marmont.

Le duc de Feltre m’a parlé du mouvement sur Blasco Sancho. Peut-être a-t-il dit, l’empereur reprochera un peu d’hésitation; exécuté deux jours plutôt il aurait produit les plus heureux effets. V. M. se rappelle que j’avais prévu cette objection et je ne serai point embarrassé pour y répondre.

S. E. a cru que j’allais auprès de l’empereur pour solliciter de nouveaux renforts; elle m’a dit que la guerre de Russie avait jusqu’à présent absorbé tous les moyens, qu’il était loin de pouvoir envoyer les troupes sur lesquelles paraissait compter M. le maréchal Jourdan, que l’on pourrait seulement pourvoir à la perte matérielle faite par l’armée de Portugal, il parait que les nouvelles troupes envoyées en Espagne ne s’élélvent pas au-delà de vingt mille hommes, au reste la grande victoire remportée par l’empereur fera probablement prendre des dispositions plus favorables aux affaires de la Peninsule.

Le duc de Feltre à reçu des nouvelles du général Clauzel. Ce général annonce que l’armée anglaise marche vers le nord, que lord Wellington s’est de sa personne porté vers le Duero, que l’armée de Portugal s’est ralliée, que ses pertes sont beaucoup moindres qu’on ne l’avait cru, que le général Foy avait fait un mouvement pour délivrer Astorga et Tordesillas, mais que déja ces deux places s’étaient rendues que l’on pourrait accuser de faiblesse les deux gouverneurs et que peut-être la conduite de celui de Tordesillas devait être jugée plus sévèrement encore.

J’ai parlé au ministre de la position embarrassante dans laquelle me mettait le décret du 26 Août, il a répondu que je pouvais sans inconvénient me présenter à l’empereur avec les décorations du grade que m’a donné V. M. que ce n’était point contre les officiers à votre service que le décret avait été dirigé et qu’il serait modifié en leur faveur.

J’ai l’honneur de prévenir V. M. que je partirai ce soir de Paris, je poursuivrai sans m’arrêter ma route jusqu’au quartier général de l’empereur.

J’ai l’honneur de mettre aux pieds de V. M. l’hommage de mon profond respect et de mon entier dévouement.

(Signé) Le Colonel Despres.

Paris, 22 Septembre, 1812.