VELAZQUEZ
Traduit par M. Emile Bertaux,
Correspondant de l’Académie Royale de Saint Ferdinand
et Professeur à l’Université de Paris
LE développement progressif de l’art espagnol à l’époque de Philippe II, qui avait été dû en partie à l’influence d’artistes étrangers groupés par les relations personnelles et les préférences d’un monarque dont la personnalité fut dominatrice, contribua puissament à l’éclat de la peinture qui atteint son apogée pendant le XVIIᵉ siècle. Cependant la période de gestation encore mal définie et confuse qui précède la floraison d’un art purement national en est séparée par quelques années, les dernières du XVIᵉ siècle et les premières du siècle suivant, qui furent peu heureuses pour notre peinture. La décadence de l’école des portraitistes, la mort du Greco, dont l’œuvre presque entière demeurait isolée à Tolède, l’absence d’une personnalité artistique dans les villes les plus importantes et d’un peintre de valeur à la Cour ne laissaient guère prévoir que l’époque brillante fut si proche pour l’art, ni qu’elle dut être si riche, si prolongée et si variée dans ses manifestations.
C’est dans ces jours tristes pour la peinture espagnole qu’un jeune homme, né à Séville le 6 Juin 1599, commençait son éducation artistique: il s’appelait Diego Rodríguez de Silva y Velázquez.
Dès l’âge de onze ans il fut élève de Francisco Pacheco, ce peintre d’esprit très cultivé qui attirait dans sa maison tout ce qui formait dans la capitale andaleuse l’élite des lettres et des arts. Les enseignements de Pacheco, ses maximes artistiques, résumés du pseudo-classicisme qui était de mode alors, n’arrivèrent pas à détourner le tempérament et les tendances du jeune homme, qui se consacrait déjà a l’interprétation fidèle de la nature. Point de conventions d’école; point d’embellissements de la forme brute que le modèle vivant offre à la vue d’un esprit qui souvent aspire à un idéal supérieur. Copier la nature, telle qu’elle se présentait à ses yeux, sans atténuations ni falsifications, tel fut toujours le principe auquel il demeura fidèle et qu’il put observer grâce à la froideur sereine de son tempérament d’artiste et à la perfection unique de son organe visuel. Ses premiers essais furent de nombreuses études très sérieusement exécutées au moyen du crayon ou de la couleur. Encore adolescent il peignit quelques unes de ces œuvres si étonnantes par le réalisme, par le dessin magistral (que Velázquez posséda comme un don inné), par le relief sculptural et la sobriété: la Vieille femme faisant frire des œufs (de la collection Cook) et le Porteur d’eau de Séville (appartenant au duc de Wellington). Ces deux tableaux d’Angleterre nous montrent la vigueur que l’artiste donnait dès lors à ces œuvres de caractère populaire par le sujet et les modèles. Quant aux œuvres de caractère religieux, on peut citer comme types l’Immaculée Conception, Saint Jean à Pathmos, le Christ dans la maison de Marthe, trois tableaux qui, comme les précédents, sont conservés en Angleterre; un Saint Pierre, dans une collection particulière de Madrid; l’Adoration des Mages, au Musée du Prado, et le Christ avec les pélerins d’Emmaüs, qui a été récemment acquis par un collectionneur des Etats Unis.
L’art que révèlent ces tableaux et les autres que Velázquez peignit à Séville dans ces années d’apprentissage se trouvait en contradiction avec les maximes professées par Pacheco; pourtant celui-ci, bien loin de chercher à détourner son disciple de la vocation qu’il manifestait, l’encouragea à réaliser une peinture franchement naturaliste, et séduit par les qualités morales de Velázquez, il fit de lui son gendre, avant que le jeune peintre eût accompli sa dix-neuvième année. Un peu plus tard Pacheco, après avoir fait en 1622 une première tentative qui resta infructueuse, parvint en 1623 à introduire Velázquez à la cour du roi Philippe IV: le peintre devait rester toute sa vie attaché au service de son souverain.
Le portrait de Fonseca, le premier que le jeune Sévillan peignit à la Cour, mit à l’épreuve son talent d’une manière si éclatante que lorsque ce portrait eut été montré au Roi, aux Infants ses frères et aux courtisans, Velázquez obtint une place et un traitement au Palais et fut chargé de peindre sans délai l’effigie du souverain.
Le portrait de Fonseca est perdu; mais il existe divers portraits du Roi, de l’Infant D. Carlos, du Comte-Duc d’Olivares, qui ont été peints dans les premières années que Velázquez passa à Madrid. Ce sont des œuvres magistrales et si personnelles qu’elles suffisent à expliquer la jalousie que le jeune intrus éveilla dans le groupe médiocre des peintres de Philippe IV. Cependant la position de Velázquez se consolida de jour en jour, et particulièrement après le triomphe qu’il obtint en 1626 avec un portrait équestre du roi, qui a disparu et après sa victoire dans le concours institué pour le tableau de l’Expulsion des Morisques. Dans ce concours, où il se recontrait avec trois autres peintres du roi, Vicente Carducho, Eugenio Caxes et Angel Nardi, Velázquez remporta la palme à l’unanimité d’un jury composé d’artistes. Ce tableau a péri, lui aussi, dans l’incendie de l’Alcázar de Madrid en 1734. Il en reste un autre, les Buveurs, terminé deux ans plus tard, et qui se présente comme la synthèse suprême de tout ce que Velázquez a produit à cette époque. Ce tableau montre toutes les qualités des œuvres exécutées à Séville dans les premières années d’apprentissage, mais à un degré très supérieur. Nulle part l’esprit picaresque, qui joua un rôle si brillant dans la littérature espagnole de ce temps, n’a trouvé une expression plus originale que dans cette toile prodigieuse. L’artiste s’y révèle avec une vigueur qui n’a pas été surpassée pour la caractéristique des types et l’énergie de l’expression. Si Velázquez était mort au lendemain des Borrachos, cette œuvre seule suffirait à lui assurer la suprématie et le titre de créateur d’école dans un milieu qui manquait encore d’orientation fixe et de personnalité.
Ces commencements de Velázquez à la Cour, si brillants qu’ils fussent, laissaient à peine prévoir le prodigieux éclat que devait atteindre le génie de l’artiste. Son premier voyage en Italie, qui eut lieu dans l’année même où il termina le tableau des Buveurs, en 1629, marque un perfectionnement de ses qualités naturelles, qui se développent par l’étude des grands maîtres italiens et par la volonté constante de réaliser une interprétation plus sobre et plus fidèle de la nature. C’est alors, en Italie et dans le milieu classique, qu’il peint la Forge de Vulcain, œuvre mythologique qui, si elle ne montre pas une connaissance bien sérieuse des canons consacrés, révèle toute la maîtrise du peintre dans l’exécution du nu. C’est alors encore que Velázquez peint les deux paysages de la Villa Médicis, à Rome, où il montra, dans de simples études, comment il comprenait et traitait le paysage, en précurseur des écoles modernes et de la peinture de plein air.
Entre l’année 1631, qui est celle de son retour d’Italie, et l’année 1649, qui est celle de son second voyage à Rome, s’ouvre la période où la production de l’artiste est la plus étonnante, non pour la fécondité, que Velázquez ne connut jamais, mais pour la variété et le raffinement des œuvres.
Le tableau des Lances, de noblesse sans égale, où le génie du peintre rend visible tout l’esprit chevaleresque de la race; les portraits équestres du Roi, de la Reine et des princes; les autres toiles, où les mêmes personnages se montrent vêtus en chasseurs, et qui ont pour fonds les paysages montagneux du Pardo, avec leurs chênes séculaires, plantés dans un terrain dont les formes sont aussi richement accidentées que le sol est pauvre, ces paysages dont l’horizon est limité par la chaîne de la Sierra de Guadarrama et par ses sommets neigeux qui brillent au soleil de la Castille; d’autres portraits encore, comme celui du Comte-Duc d’Olivares, celui du Roi en costume militaire, peint à Fraga en 1644 et découvert en 1912; ceux des bouffons de la cour; celui d’une femme espagnole, si typique entre tous les portraits du même genre, et qui est l’un des trésors de la collection Wallace; le Christ en croix; les scènes de chasses; ce sont autant d’œuvres qui donnent une idée de la puissance qu’acquiert alors la personnalité du peintre. Pendant ces dix huit ans de sa maturité se développe ce que la critique a appelé la seconde manière de Velazquez, plus ample que elle de sa jeunesse, de plus en plus colorée et enrichie de ces fines harmonies grises ou argentées auquel rien ne peut être comparé.
Il restait encore cependant au peintre des forces pour créer un art supérieur, presque énigmatique, qui se révèle dans les œuvres de la dernière décade de sa vie, art si sublime qu’il n’a été compris que depuis peu et qu’il trouve peut-être aujourd’hui ses meilleurs disciples.
Après avoir peint à Rome en 1650 le portrait du pape Doria, précédé du buste de Juan Pareja (aujourd’hui à Longford Castle) et de l’étude pour le portrait du pape qui est conservée à Saint-Pétersbourg, au Musée de l’Ermitage, Velázquez devient l’un des plus hauts fonctionnaires de la Cour d’Espagne. Il présida jusqu’à sa mort, au mois d’août 1660, aux travaux des Palais Royaux. Ces fonctions officielles, complètement étrangères à l’exercice de son art, contribuèrent beaucoup à restreindre la production de l’artiste. Cependant il trouva moyen de prendre sur ses occupations multiples et fastidieuses le temps de créer des œuvres comme les derniers portraits des Rois et des Princes que nous admirons à Madrid; la seconde série des nains de la cour, plus riche encore et plus étonnante que celle qu’il avait peinte au milieu de sa vie, et dans laquelle il faut placer les deux figures caractéristiques d’Esope et de Ménippe, qui n’ont rien de grec et qui sont dans cette dernière époque de la vie du peintre ce qu’avait été dans la première les tableaux des Buveurs; les deux tableaux religieux du Couronnement de la Vierge et des Saints Ermites; les six toiles mythologiques, dont trois ont péri dans l’incendie de l’Alcazar en 1734, mais dont il reste heureusement, dans notre Musée national, le Dieu Mars et Mercure avec Argue, et, dans la Galerie nationale de Londres, la Vénus au miroir, dont l’authenticité a été discutée bien à tort; enfin, les toiles capitales des Fileuses et des Ménines, monuments suprêmes de toute une école, modèles d’art synthétique, merveilleux pour la simplicité de la facture, la délicatesse des harmonies et l’étude des valeurs, morceaux de peinture, qui, sous une apparence modeste et sans nul apparat, sont des œuvres magiques et des créations sublimes, dans lesquelles le peintre ne trahit ni effort, ni faiblesse, ni fatigue. Tel fut le génie qui a donné tant de gloire à l’Espagne et qui, avec une centaine d’œuvres, à peine, a exercé l’influence la plus puissante sur presque toutes les écoles contemporaines.
Les numéros qui figurent aux pieds des gravures, correspondent aux ceux du Catalogue officiel du Museo del Prado.